SotDH T11 – INTERMÈDE PARTIE 2
Là Où Mène la Vengeance (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Le jeune garçon et la belle dame — Suite
Yunohara Aoba avait apparemment trente-huit ans. Elle paraissait nettement plus jeune, mais quelques rides avaient commencé à marquer son visage ces dernières années. Aux yeux de Takamori Keito, elle restait pourtant aussi belle que toujours.
— Oh, j’ai l’impression que ça fait une éternité qu’on n’a pas discuté comme ça, Keito-kun.
— Haha. Cela fait longtemps n’est-ce pas, Aoba-san ?
Un matin d’été, pendant les vacances, Keito se leva plus tôt que d’ordinaire pour faire un peu d’exercice. Il se rendit au petit sanctuaire, où le sourire habituel d’Aoba l’accueillit. Lorsqu’il était à l’école primaire, il courait jusqu’au sanctuaire chaque jour pour la voir.
Le souvenir de son premier amour lui paraissait désormais embarrassant, mais le fait que son sourire fasse encore battre son cœur montrait qu’il n’avait sans doute pas beaucoup changé depuis lors.
— Eh bien, depuis quand es-tu devenu aussi poli ?
— Je ne pouvais pas rester un garnement pour toujours, madame.
— Le petit Keito-kun a bien grandi. J’imagine que ça fait de moi une vieille femme, maintenant.
Elle détourna le regard. Même son profil le captivait. Son premier amour avait pris fin depuis longtemps, et il ne lui en restait plus le moindre regret, mais une part de lui aurait voulu être né un peu plus tôt.
— Vous venez toujours ici tous les matins, hein ? dit-il.
— Tous les jours, répondit-elle en regardant le sanctuaire.
Elle lui avait autrefois raconté qu’une lame scellant les démons, appelée Yatonomori Kaneomi, y était consacrée.
Cela l’avait fasciné lorsqu’il était enfant, mais maintenant qu’il avait grandi, il était assez mûr pour comprendre qu’il ne s’agissait que d’une légende vide. C’était peut-être pour cela que son profil lui paraissait plus triste à présent. L’expression qu’elle avait ne devait pas avoir changé. Celui qui avait changé, c’était lui. Il était désormais capable de voir des choses qu’il ne percevait pas auparavant.
Par exemple, il avait compris à quel point le père qu’il craignait autrefois était en réalité insignifiant, combien son voisin d’âge mûr était bienveillant pour prendre le temps de plaisanter avec un enfant insolent, combien de ceux qu’il avait pris pour des adultes respectables dissimulaient des secrets derrière leurs sourires, et ainsi de suite. Grandir lui donnait bien plus de matière à réfléchir.
— Vous aviez dit quelque chose, il y a un moment, commença-t-il. — Qu’est-ce que c’était… Quelque chose à propos de pensées qui ne mènent nulle part et qui restent dans votre tête ?
— Waouh. Tu as bonne mémoire.
— Seulement quand il s’agit de vous. Euh… alors, vous pensez encore comme ça ?
Elle réfléchit un moment.
— Oui… je suppose que oui.
À l’époque, il était trop jeune pour comprendre, mais à présent, il pensait pouvoir l’écouter. C’était pour cela qu’il avait évoqué un sujet qui devait sans doute lui être douloureux.
Elle lui adressa un sourire chaleureux, comprenant ce qu’il cherchait à faire. Elle le remercia, puis fixa le sanctuaire et demanda d’un ton détaché :
— Keito-kun, tu serais en colère si je te frappais sans prévenir ?
Cette question étrange le déconcerta, mais il perçut la sincérité dans son regard et se concentra. Ce n’était pas une plaisanterie, et elle ne cherchait pas à changer de sujet, mais à le poursuivre. Cela avait un lien avec ces pensées qui restaient dans la tête et ne menant nulle part.
— Eh bien, non, je ne pense pas. Pas en colère, en tout cas, dit-il.
— Pourquoi ? Même si je n’avais aucune bonne raison de te frapper ?
— Je veux dire, si ça arrivait vraiment sans prévenir, je me demanderais d’abord pourquoi vous m’avez frappé.
— D’accord. Et si Nanao était blessée à cause de toi, et que, en colère, je te frappais ?
— Je vous laisserais me frapper, puis je me mettrais à genoux pour demander pardon. Je n’aurais pas le droit de me mettre en colère contre vous dans ce cas.
— Et si ce n’était pas moi, mais un inconnu que tu n’as jamais vu auparavant, qui cherchait la bagarre et te frappait ?
— Oh… eh bien, dans ce cas, je pense que je me mettrais en colère.
Il ne comprenait pas ce qu’elle cherchait à dire. Pendant ce temps, elle sembla réfléchir profondément à chacune de ses réponses, les laissant mûrir en elle.
— D’accord. Alors imagine que quelqu’un ne se défende pas du tout après qu’un inconnu lui a cherché la bagarre. À ton avis, à quoi pouvait-il penser ? demanda-t-elle d’une voix faible.
Sa voix était empreinte de résignation.
— C’est… quelque chose qui s’est vraiment produit ? demanda-t-il.
— Il y a longtemps, oui. Je me suis emportée contre quelqu’un sans qu’il ait la moindre chance de se défendre.
Sans avoir besoin de poser davantage de questions, il comprit que cette personne était probablement un homme. Un homme autre que son mari. Peut-être un ancien amour, ou quelqu’un d’autre qui lui était proche. Les détails exacts restaient flous, mais il était évident qu’il s’agissait de quelqu’un qui comptait pour elle.
— Ce que j’ai fait était horrible, poursuivit-elle. — Mais il ne s’est pas défendu le moins du monde, et il n’a même pas cherché à se justifier face à ce dont je l’accusais injustement.
— Eh bien… Peut-être qu’il se sentait coupable de ce qui s’était passé ?
— Peut-être. Mais il aurait au moins pu essayer de me raisonner. Je ne comprends pas pourquoi il a choisi l’option la plus insensée. Cela n’a aucun sens, peu importe combien j’y réfléchis. Plus de dix ans ont passé depuis.
Elle tourna soudain vers Keito un regard empreint de douceur et sourit, comme pour indiquer que le sujet était clos.
— Je suppose que savoir ne me servirait plus à rien maintenant. Je mène une vie heureuse avec ma famille, même avec cette question sans réponse.
Il comprit qu’elle le pensait sincèrement.
Elle avait un mari bienveillant et une adorable fille, et elle avait hérité du Kogetsudou de son grand-père.
La vie qu’elle menait avec sa famille était heureuse.
— Malgré tout, je ne peux m’empêcher de me poser la question…
Mais on pouvait mener une vie heureuse et, malgré cela, éprouver parfois un certain malaise.
Maintenant qu’il était lui-même lycéen, Keito le savait.
Le lycéen, la collégienne et l’écolière
Cela faisait déjà quatre jours que Yayoi était venue rendre visite à Asakusa. Elle avait prévu de retrouver Nanao au sanctuaire le matin, comme chaque jour, pour aller jouer.
Cependant, à son arrivée, quelqu’un d’autre s’y trouvait déjà. Un lycéen qu’elle ne connaissait pas fixait le sanctuaire d’un air absent. Nanao arriva peu après et grimaça en le voyant. Il remarqua aussitôt leur présence et leur fit un signe de la main.
— Oh, salut, Nanao.
— Salut, Kei-chin… Zut. On traîne aux mêmes endroits, alors j’imagine qu’on devait finir par se croiser.
— Pourquoi tu fais cette tête-là en me voyant ?
Nanao lui rendit son salut. Ils étaient suffisamment proches pour qu’elle lui ait donné un surnom.
— Un ami à toi ? demanda Yayoi.
— Un ami ? Ce n’est pas vraiment le mot que j’emploierais…
Nanao sembla, pour une fois, à court de mots. Après un instant de réflexion, elle hocha fermement la tête et présenta le lycéen.
— Euh, donc, il est au lycée, mais on traîne ensemble depuis longtemps. On est amis d’enfance, je suppose ? Hein ? Attends, c’est quoi déjà ton vrai nom, Kei-chin ?
— Takamori Keito ! Comment tu peux ne pas te souvenir de mon nom après toutes ces années ?!
— Je ne sais pas. J’imagine que je ne l’utilise pas vraiment ?
Leur échange ressemblait davantage à des plaisanteries qu’à une dispute.
Après avoir encore un peu râlé, le garçon, Takamori Keito, regarda Yayoi et lui adressa un sourire rassurant.
— Ah, désolé pour ça. Je m’appelle Takamori Keito. Un ami de longue date… enfin, j’imagine, un ami de longue date de Nanao.
Nanao ajouta :
— Il est célibataire depuis toujours et passe son temps à traîner avec une collégienne. Tu ferais mieux de faire attention, Yayoi-chan, sinon il va t’embarquer aussi.
— Tu es obligé de me faire passer pour un type louche à chaque fois ? dit-il en gémissant.
Ils se comportaient comme s’il n’y avait aucune différence d’âge ni de sexe entre eux. Peut-être grâce à cela, Yayoi ne se sentait pas sur la défensive face à cet inconnu qu’elle venait de rencontrer.
— Enchantée. Je m’appelle Himekawa Yayoi. Mon oncle habite dans le coin, alors je suis venue lui rendre visite.
— Oh, donc tu es cette nièce de Kamei-san dont Nanao m’a parlé ? demanda Keito.
— C’est bien moi.
— D’accord. Elle m’a dit que tu étais super mignonne, donc on dirait qu’elle ne mentait pas.
Même si ce n’était que des flatteries, cela lui faisait plaisir de l’entendre. Elle ne se sentait pas intimidée par lui malgré la différence d’âge. Il ne semblait pas aussi mauvais que Nanao le laissait entendre.
— Dis, Kei-chin, qu’est-ce que tu fais ici tout seul de si bon matin ? demanda Nanao.
— Euh… eh bien… j’avais envie de me promener, je suppose, répondit-il en hésitant, le regard fuyant.
Nanao, qui le connaissait depuis longtemps, ne se laissa pas tromper.
— Tu essayais de voir ma mère, pas vrai ?
Elle expliqua à Yayoi que Keito discutait parfois avec sa mère Aoba ici, le matin.
Cela n’avait rien de particulier en soi, jusqu’à ce qu’elle ajoute qu’Aoba était son premier amour.
— Quoi ? N…non, bien sûr que non. Enfin, je veux dire, si jamais on se croise par hasard… dit Keito.
— Sérieusement… Tu sais que ma mère a trente-huit ans, non ? Tu ne devrais pas laisser tomber ton premier amour maintenant ? dit Nanao en le pressant.
— Ce n’est vraiment pas ça, d’accord ? Je l’ai peut-être un peu aimée il y a longtemps, mais plus maintenant. De toute façon, quand on se voit, on parle seulement de ce sabre. Tu sais, cet héritage familial que vous avez laissé ici, dit-il, décontenancé par l’insistance de Nanao.
Il devait être très mauvais menteur, car sa façon maladroite de parler et son incapacité à la regarder dans les yeux trahissaient qu’il essayait de changer de sujet.
— On en a beaucoup parlé, vraiment. Et puis, tu sais comment sont les garçons, on adore parler de sabres démoniaques et d’héritages familiaux, ce genre de choses. Ah, au fait, Yayoi-chan ! Tu savais qu’il y a ici un sabre consacré appelé Yatonomori Kaneomi ?
— Euh, oui, répondit Yayoi. — Ce n’est pas un sabre important de la famille de Nanao-chan ?
— Si, si. Apparemment, il aurait servi à sceller un démon malveillant.
— V…vraiment ? Je ne savais pas…
Cette fois, ce fut au tour de Yayoi de se troubler. Elle avait, en réalité, parlé la veille à ce qui était scellé dans la lame.
— Le monde est vraiment plein de mystères, hein ? dit-il d’un ton raide.
— O…oui, vraiment, répondit-elle avec la même raideur.
Leurs rires maladroits furent couverts par le chant des cigales dans l’enceinte du sanctuaire.
La première rencontre de Yayoi avec Keito fut, pour le moins, inconfortable.
La prêtresse du sanctuaire et le démon scellé
Tous les trois finirent par passer la journée entière à jouer. Keito leur acheta beaucoup de choses à la boutique de friandises et raconta à Yayoi comment Nanao se comportait habituellement, tandis que Nanao se vengeait en ressortant des anecdotes embarrassantes de son passé.
Leur journée bien remplie passa en un instant. Lorsque le soir arriva, Yayoi retourna une fois de plus au petit sanctuaire.
— On dirait que tu t’es bien amusée.
— Je suis désolée, je dois vous ennuyer.
— Pas du tout. Les vieux comme moi aiment entendre les frasques des enfants.
Yayoi avait rencontré cet étrange sabre démoniaque dès son premier jour à Asakusa. C’était à présent le quatrième jour qu’elle venait le voir.
Celui qui l’avait empêchée de dégainer la lame par curiosité n’était autre que le sabre lui-même. Il était naturel qu’elle en ait été profondément choquée. Pourtant, elle ne l’avait pas jeté ni n’avait pris la fuite, car il s’agissait de l’héritage familial de son amie.
— Euh, euh… tu es toujours là ?
…Voilà qui est surprenant.
Le sabre démoniaque s’était attendu à ce qu’elle prenne la fuite, terrifiée. Après tout, elle n’était qu’une écolière. Pourtant, elle était restée et lui avait parlé avec prudence.
En échangeant davantage avec elle, cette dernière avait compris qu’il ne lui voulait aucun mal, et sa peur s’était dissipée.
Une fois la surprise passée, elle trouva qu’il était facile de parler avec ce sabre. Chacune de ses paroles était empreinte d’attention à son égard. Il se montrait toujours bienveillant lorsqu’elle venait, si bien qu’elle le retrouvait en secret chaque jour.
— Je suis sûr qu’il ne te déteste pas.
— Je le pense aussi. Keito-san est gentil, comme un grand frère.
Elle raconta au sabre comment elle avait joué avec Nanao et Keito ce jour-là. Elle réagit de manière un peu étrange lorsque le sujet de Nanao fut abordé, mais elle l’écouta avec encore plus d’attention qu’un père ne l’aurait fait. Elle appréciait ses conversations avec cet étrange sabre.
— Oh, au fait…
— Oui ?
Au fil des jours, elle avait compris certaines choses au sujet du sabre. Elle ne pouvait entendre sa voix que lorsqu’elle le touchait, ce qui signifiait qu’elle ne percevait pas cette voix par ses oreilles, mais à travers sa peau. Une autre chose était que ce n’était pas exactement la lame qui parlait, mais la personne enfermée en elle. Après avoir appris qu’un démon avait été scellé dans le sabre, elle pouvait deviner quel genre d’être elle avait en face d’elle.
— Keito-san a dit que l’épée de ce sanctuaire était un sabre démoniaque qui avait scellé un démon malveillant. Ce démon… c’est vous, Monsieur le sabre ?
Le nom du sabre était Yatonomori Kaneomi. Selon la légende, il avait scellé un démon ô combien terrible.
— C’est exact. Je suis le démon scellé dans Yatonomori Kaneomi.
— Alors… vous êtes un démon malveillant ?
— J’ai commis ma part d’actes abominables.
— Abomi…quoi ?
— Cela signifie que j’ai fait beaucoup de mauvaises choses.
Il le dit comme si cela n’avait aucune importance, mais Yayoi n’y croyait pas. Après avoir parlé avec lui pendant quatre jours, elle savait qu’il n’était pas un mauvais sabre. Elle ne pensait pas qu’il méritait d’être scellé.
— Vous n’avez pas l’air mauvais.
— Plus une personne est malveillante, plus elle est habile pour tromper. On ne doit pas croire quelqu’un simplement parce qu’il se montre gentil, surtout pas une petite fille mignonne comme toi.
— M…mignonne… ? Attendez ! Vous essayez de me distraire.
— Tu m’as percé à jour. Mais j’ai fait passer mon message, n’est-ce pas ? Les paroles aimables peuvent être trompeuses.
Elle lança un regard au sabre qu’elle tenait dans ses mains, mais comme elle n’avait aucune expression à lire, elle ne pouvait pas deviner ce qu’il pensait. Sa voix, en revanche, donnait l’impression qu’il s’amusait.
— Très bien. Disons que je me suis laissée avoir par vos paroles gentilles.
— Tu n’as pas besoin de bouder. Je pensais ce que j’ai dit en disant que tu étais mignonne. Garde simplement à l’esprit, quelque part, que les paroles aimables contiennent souvent des mensonges.
— D…d’accord. Pff.
Au final, elle ne pouvait pas savoir ce qui, dans ses paroles, était vrai ou non. Cela la rendait un peu triste, et être qualifiée de mignonne la gênait, si bien qu’elle fit la moue.
Un léger rire s’échappa du sabre.
Elle aimait discuter avec lui, mais elle n’aimait pas être traitée comme une enfant à ce point. Cela n’arrangeait rien qu’elle comprenne qu’il lui disait cela par véritable souci pour elle.
Après avoir encore parlé un moment, elle se souvint soudainement de poser une question.
— Monsieur le sabre, vous n’avez pas envie de sortir de là ?
— Comment ?
— On vous a enfermé dans ce sabre contre votre volonté, n’est-ce pas ? Vous ne voulez pas en sortir ?
— Ce serait mentir de dire non. Il y a des personnes qui m’attendent. Ma mémoire était un peu floue après avoir été scellé, mais j’ai récemment commencé à me souvenir d’elles. Je me sens mal de les inquiéter.
Pendant un temps, il avait été entre les mains d’un jeune homme. À cette époque, il ne se souvenait de rien, mais après avoir été ramené au sanctuaire, ses souvenirs avaient peu à peu commencé à revenir.
Ses paroles n’avaient pas beaucoup de sens pour Yayoi, mais comme il lui disait de ne pas s’en soucier, elle ne le fit pas. À la place, elle pensa à ce qu’il devait ressentir.
— Alors… commença-t-elle, mais il l’interrompit d’un ton ferme.
— Yayoi. Tu ne dois pas songer à libérer des monstres scellés.
— Mais…
— Merci. Tes sentiments suffisent.
Le fait qu’il dise cela la convainquit encore davantage qu’il n’était pas un démon malveillant.
Elle ne pensait pas qu’il cherchait à la tromper. Même si elle était une enfant, elle éprouvait de la peine pour lui, enfermé dans un sabre et laissé seul dans ce sanctuaire.
— Ne t’en fais pas. Il y avait des choses auxquelles je voulais réfléchir, de toute façon. Être scellé ainsi m’en a donné l’occasion.
— V…vraiment ?
— Oui, répondit-il d’un ton plus bas. Ce n’est pas que je ne veux pas revenir, mais ces pensées qui ne mènent nulle part me restent en tête.
Pensées qui ne mènent nulle part, le jeune homme au cœur brisé et la prêtresse du sanctuaire
Yayoi pensait autrefois que les adultes savaient tout, mais même cette étrange lame, bien plus âgée qu’elle, avait des choses qu’elle ne connaissait pas. Elle comprit, à l’autodérision dans sa voix, combien il doutait de lui-même.
« Mais ces pensées qui ne mènent nulle part me restent en tête ».
Elle voulait aider le sabre, mais elle ne savait pas quoi dire à cet instant. C’était la première fois qu’elle ressentait la douleur de ne pas pouvoir aider quelqu’un qui en avait besoin.
Takamori Keito voulait, lui aussi, aider son premier amour d’une manière ou d’une autre.
« Mais ces pensées qui ne mènent nulle part me restent en tête. »
Mais il ne savait pas quoi lui dire sur le moment. Être un enfant était difficile. S’il avait été un peu plus mûr, il aurait peut-être pu faire quelque chose pour elle.
Il pensait autrefois que les adultes savaient tout.
Depuis, il avait grandi, appris beaucoup de choses et fait diverses expériences, mais le nombre de choses qu’il ne comprenait pas n’avait fait qu’augmenter.
Était-ce parce qu’il était encore un enfant ?
S’il devenait adulte, trouverait-il enfin des réponses à toutes ces inconnues ?
***
— Oh, Keito-san. Bonjour.
— Oh, salut, Yayoi-chan. Tu es seule aujourd’hui ?
— Oui, Nanao-chan a eu quelque chose à faire. Je me promène simplement.
— Je vois. Moi aussi.
Un matin, Keito croisa par hasard Yayoi près du sanctuaire. Ils avaient déjà joué ensemble à plusieurs reprises et s’entendaient bien, même en l’absence de Nanao.
— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il.
— Hein ?
— Tu as l’air un peu abattue.
— Ah bon… ?
Yayoi parut surprise qu’il le remarque.
Même si elle était plus mûre que son âge ne le laissait penser, elle restait une enfant et ne pouvait dissimuler sa mélancolie.
— Je suppose qu’il y a bien quelque chose qui me tracasse. Ce n’est pas quelque chose qui me concerne directement, mais…
— D’accord. Si tu as un peu de temps, on pourrait aller jouer ?
— Hein ?
— Ça ne sert à rien de t’inquiéter à en tomber malade. Allons jouer un peu, ça te changera les idées.
Elle ne s’attendait pas à cette proposition. Ils s’entendaient bien, mais ne se voyaient encore que comme des connaissances par l’intermédiaire de quelqu’un, et il y avait aussi une différence d’âge entre eux. Ils n’étaient pas assez proches pour qu’il lui propose cela si naturellement.
— Ça ne te dérange pas ? demanda-t-elle.
— Bien sûr que non. Je me disais justement que ce serait bien d’apprendre à mieux te connaître.
Déconcertée, elle accepta son offre. Son sourire était visiblement forcé, mais il comprit qu’elle faisait simplement de son mieux pour lui montrer sa reconnaissance.
— Voyons… qu’est-ce qu’on pourrait faire… murmura-t-il en réfléchissant.
Même si c’était lui qui avait proposé, il n’y avait pas tant d’activités qu’un lycéen et une écolière pouvaient faire ensemble, sans parler du fait qu’il s’agissait d’un garçon et d’une fille. Finalement, Keito décida d’aller chercher chez lui quelques-uns de ses anciens jouets.
Il revint avec un pistolet à billes, une toupie et des cartes de menko. Le pistolet à billes la fascina, car c’était un jouet qu’une fille voyait rarement. Il lui apprit à enrouler la ficelle autour de la toupie et, après quelques difficultés, elle parvint enfin à la faire tourner.
Ils jouèrent ensuite un moment avec les cartes de menko, les frappant l’une contre l’autre pour tenter de faire se retourner celle de l’autre, mais les robots dessinés dessus ne l’intéressaient pas beaucoup. Quand il était jeune, les autres enfants étaient impressionnés qu’il possède des cartes de menko avec Iron Fortress et Super Electrofusion Robo dessus, mais les enfants de la génération actuelle semblaient déjà être passés à autre chose.
Après avoir joué un moment, il acheta des boissons fraîches à la confiserie du quartier. Yayoi hésitait à se laisser offrir quoi que ce soit, si bien qu’il dut presque lui mettre de force la bouteille de soda ramune dans les mains. Ils retournèrent au sanctuaire et se reposèrent à l’ombre des arbres. Lui et Nanao avaient souvent l’habitude de se détendre ici ensemble.
— Désolée de t’avoir laissé m’offrir ça, dit Yayoi en parlant du ramune.
Elle s’inclina d’un air mignon.
— Ne t’en fais pas. Ce n’est pas cher, répondit-il.
Ils avaient croisé quelques-uns de ses camarades de lycée pendant qu’ils jouaient plus tôt.
Ils l’avaient dévisagé, se demandant ce qu’il faisait avec une écolière, mais elle était intervenue en disant qu’il était un parent, pour lui éviter des ennuis. Cette expérience étrange les avait rapprochés un peu.
— Dis, tu es assez proche de Nanao, non ? demanda-t-il.
— Oui. On s’est rencontrées quand je suis venue ici il y a quelque temps. On est restées en contact en s’écrivant des lettres.
— Ah bon ? Elle, faire ça sérieusement ?
C’est surprenant, venant de Nanao, qui est d’habitude plutôt négligente, mais il se souvint que les filles de sa classe à l’école primaire échangeaient aussi des journaux intimes. Peut-être que s’écrire des lettres était plus amusant qu’il ne le pensait.
— Tu es proche de Nanao-chan aussi, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
— Moi ? Eh bien…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car elle l’interrompit en disant d’un ton détaché :
— C’est parce que sa mère était ton premier amour ?
Il eut l’impression de recevoir un coup dans le ventre. Le fait qu’il venait ici chaque matin lorsqu’il avait dix ans faisait partie de ses trois souvenirs les plus embarrassants.
— Y…Yayoi-chan… Tu es au courant ?
— Oui, Nanao-chan me l’a dit, tu te souviens ?
Se voir rappeler ainsi son passé embarrassant n’était pas bon pour sa santé. Il se promit intérieurement de passer un savon à Nanao plus tard. Avec un sourire pour masquer son embarras, il répondit en éludant :
— Bon, c’est vrai que je l’admirais quand j’étais enfant.
— Ce n’est pas grave. La mère de Nanao-chan est vraiment belle. Il n’y a pas de quoi avoir honte. Aimer quelqu’un est quelque chose de merveilleux.
Elle était impressionnante de pouvoir dire cela sans la moindre hésitation. Elle était son opposée, lui qui cherchait toujours à dissimuler ses sentiments. On disait que les filles mûrissaient plus vite, mais Yayoi semblait particulièrement mature sur ce point.
— Tu es quelqu’un de bien, Yayoi-chan.
— Pourquoi dis-tu ça ?
— Comme ça.
Il ne pouvait pas être aussi honnête qu’elle quant à ses sentiments. À son âge, sa manière d’être lui inspirait de l’envie.
— Aoba-san était bien mon premier amour, mais ce n’est pas pour ça que je suis devenu ami avec Nanao. Elle m’a intéressé à sa manière, et on est devenus amis. Ah, mais ne va pas lui répéter tout ça.
Yayoi laissa échapper un petit rire.
— Je suis sûre que ça lui ferait plaisir de l’entendre, pourtant.
— N’y pense même pas.
Ils continuèrent ainsi pendant un moment, elle menaçant de tout raconter à Nanao et lui, lui demandant de s’en abstenir. C’était un échange étrange, mais ils souriaient tous les deux. Même s’ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, ils étaient déjà devenus amis.
— Ah, au fait. Tu restes encore combien de temps dans le coin, Yayoi-chan ? demanda-t-il.
— Euh, encore une semaine, je pense.
— Je vois. Alors on rejouera ensemble si on en a l’occasion. Avec Nanao, bien sûr.
— Avec plaisir.
Ils continuèrent à jouer encore un moment, jusqu’à ce que le ciel commence à s’assombrir, puis ils se séparèrent au sanctuaire. Il proposa de la raccompagner, mais elle refusa avec un sourire raide, disant que ce n’était pas nécessaire puisqu’elle logeait tout près.
Il eut l’impression qu’elle cachait quelque chose, mais décida de ne pas insister. Après tout, même les enfants avaient leurs secrets.
— Merci beaucoup pour aujourd’hui, dit-elle.
— De rien, j’ai passé un bon moment moi aussi. Je suis content que tu ailles mieux.
Son expression s’assombrit.
— Euh, Keito-san…
Il ne pouvait rien faire pour Aoba ni pour ses inquiétudes, mais Yayoi semblait voir en lui quelqu’un de fiable. Hésitante, elle révéla ce qui la préoccupait au fond d’elle.
— Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est à propos d’un ami plus âgé que moi. Il a des soucis en tête, mais il ne veut pas me les dire. Est-ce que je peux faire quelque chose pour lui ?
— …Des soucis ?
— Oui. Il dit qu’il a des pensées qui ne mènent nulle part et qui restent coincées dans son esprit, et je ne sais pas quoi lui dire pour l’aider.
Elle resta vague sur la nature exacte du problème de son ami, mais la peine qu’elle ressentait de ne pas pouvoir l’aider était évidente. Des larmes lui montèrent aux yeux.
— Je vois. Ça fait mal de ne rien pouvoir faire pour aider, n’est-ce pas ?
Keito lui-même cherchait encore comment aider quelqu’un qui se perdait dans des pensées sans réponse claire. C’est pourquoi sa réponse n’était pas une compassion facile, mais une compréhension sincère.
Il savait ce que cela faisait.
— Oui… répondit-elle.
— Désolé, Yayoi-chan. Je n’ai pas de réponse à te donner. Je peux te paraître adulte, mais je ne le suis pas. Les lycéens restent des enfants, eux aussi. Je m’en suis rendu compte récemment, dit-il.
Il ne savait pas quoi dire pour apaiser les inquiétudes de celle qui avait été son premier amour. Il aurait voulu avoir l’expérience nécessaire pour savoir quoi faire.
— Peut-être que si j’étais un peu plus âgé, je pourrais être utile, dit-il.
— …Peut-être.
Partageant son sentiment d’impuissance, elle baissa la tête.
Il lui tapota doucement la tête, ce qui la fit relever le regard avec curiosité.
— Tu sais, il n’y a sans doute pas grand-chose que toi et moi puissions faire pour les autres, et c’est frustrant. Mais même si tu ne peux pas résoudre leurs problèmes, quand tu tiens à quelqu’un, tu veux être à ses côtés et le faire sourire.
Ce n’était pas au point de devenir un regret persistant en lui, mais il voulait, d’une manière ou d’une autre, aider Aoba, même si ce n’était qu’un peu. Et s’il ne pouvait même pas faire cela, alors il voulait au moins la faire sourire.
Peut-être était-ce une pensée un peu naïve, venant de lui, pour une femme proche de l’âge de sa propre mère. Il y réfléchit avec un certain détachement et se sentit soudain un peu ridicule. Mais Yayoi sourit.
— Comme tu l’as fait pour moi ?
— O…oui, je suppose. Peut-être que tu pourrais jouer avec cet ami et l’aider à oublier ses soucis, ne serait-ce qu’un moment. Je suis sûr que ça lui ferait plaisir, s’il est aussi gentil que toi.
Le compliment soudain la gêna.
Sa réaction réchauffa le cœur de Keito, et il se surprit à sourire.
Il l’avait dit à moitié pour plaisanter, mais peut-être que c’était vraiment cela. Il ne savait pas quoi faire pour Aoba, et y réfléchir ne mènerait sans doute nulle part. Il ne pouvait pas être certain de trouver un jour une réponse à cette question, même en devenant adulte.
Peut-être valait-il mieux trouver ce qu’il pouvait faire tant qu’il était encore un enfant. Telles furent ses pensées sincères tandis qu’il regardait le sanctuaire baigné par la lumière du soleil couchant.