sentenced t3 - CHAPITRE 1 PARTIE 6
Châtiment : Opération de diversion dans les collines de Tujin Tuga – Rapport final
—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Gatotsu
Harmo : Raitei
—————————————
J’en crus à peine mes oreilles, mais avant même que je puisse assimiler ce que Dotta avait dit, deux réactions extrêmement opposées me tombèrent dessus.
— Quoi ? Hors de question, lança Tsav avec un dégoût sincère.
Son visage disait clairement : « Hors de question que je perde mon temps pour des inconnus ». C’était bien son genre.
— Je suis d’accord avec le camarade Dotta ! déclara Rhyno, un sourire factice aux lèvres et les bras grands ouverts. — Quelle suggestion merveilleuse ! Nous devons tout faire pour les sauver !
Rhyno et Tsav se tournèrent l’un vers l’autre. Tsav semblait abasourdi, tandis que Rhyno le regardait avec une admiration sincère.
— Tu ne peux pas être sérieux, Rhyno ! Tu veux mourir ou quoi ? Maintenant que j’y pense, tu as toujours été suicidaire. Sinon, pourquoi te porter volontaire pour devenir un héros ?!
— Pas du tout ! Je pense simplement qu’il serait bien plus efficace que nous survivions tous ensemble. Ne serait-il pas préférable de répartir cette douleur et cette souffrance sur toute l’espèce ? Sinon, ce déséquilibre mènera à la faiblesse. N’est-ce pas, Camarade Dotta ?!
— C…ce que j’essaie de dire, c’est… euh… C’est rien de si compliqué…
Dotta peinait à articuler.
— Je… euh… Je pense qu’ils se sont enfuis… parce que ce sont des gens très importants.
— Hm ?
Ce fut au tour de Venetim de réagir. Il ouvrit grand les yeux. Il semblait enfin suffisamment remis pour parler.
— Dotta, je savais que tu étais un voleur, mais tu dépouilles aussi les enfants ? Terrifiant.
— Non ! C’est, euh… C’est difficile à expliquer, et je ne me souviens pas vraiment pourquoi, mais…!
Dotta se gratta la tête avec frénésie. Il criait pratiquement.
— O…on devrait sûrement les sauver ! C’est ce qu’il faut faire ! Tu sais, en tant qu’êtres humains !
— OUI ! retentit un cri solennel.
Je savais que Norgalle réagirait ainsi. Le roi frappa dans ses mains et se leva.
— Pour une fois, vous me faites honneur ! C’est la bonne décision ! En avant, soldats ! Nous devons sauver mes loyaux sujets ! Ô Déesse, accordez-nous votre bénédiction !
— Bien sûr ! répondit Teoritta en me saisissant le bras avec excitation. — C’est exactement ce que j’attends de mes braves guerriers ! Il semblerait que je me sois trompée à ton sujet, Dotta. Il est de notre devoir de sauver les perdus et les faibles ! Pas vrai, Xylo ?!
— Bordel.
Fallait-il vraiment que ce soit le jour où Dotta décide soudainement de se forger une conscience ?
Aider les gens, d’accord, mais ce n’était ni le moment ni l’endroit. La morale était le genre de chose qu’on soulevait dans un discours en temps de paix, pas au beau milieu d’une bataille désespérée.
J’étais totalement contre. Ce serait difficile, et ce n’était même pas notre mission. Je ne voyais pas en quoi cela pouvait nous être bénéfique. C’étaient deux inconnus, qu’est-ce qu’on y gagnerait à les aider ? Un simple merci et un sentiment de satisfaction bien suffisant ? Mais…
Je ne pourrais plus me regarder en face si on en venait à penser que j’avais encore moins d’humanité que Dotta.
— …Je vais devoir y aller à cheval avec Teoritta.
Je posai une main sur la tête de la déesse, qui émit un renâclement de fierté.
— Des enfants. Et ils sont deux, c’est ça ?
— O…oui… Une fille et un garçon plus jeune… Du moins, d’après ce que j’ai pu voir.
— Alors tu prends le garçon, Dotta, dis-je avec irritation. — Patausche s’occupera de la fille.
La pause était terminée. Je tirai mon cheval par les rênes et mis un pied dans l’un des étriers.
— …!
Dotta déglutit bruyamment, puis hocha la tête.
— D…d’accord. Mais je te laisse le combat !
C’était inhabituel. Dotta prenait rarement ce genre de risques, sauf quand il s’agissait de voler.
— Alors on y va ! À moins que tu ne t’y opposes, Patausche.
— Normalement, entreprendre une action non autorisée serait exclu, car cela introduit des variables imprévues dans la mission et met toute l’armée en danger… marmonna-t-elle.
Malgré ses paroles, elle était déjà à cheval, sa lance gravée du Sceau sacré en main.
— Mais j’imagine que participer à ce genre de stupidités fait partie des avantages d’être un héros condamné.
— Des avantages, mon cul. Si j’étais commandant suprême, je nous enterrerais tous vivants.
— Si j’étais en charge, je vous enverrais tous en cour martiale. Mais…
Patausche donna l’impression d’avoir une démangeaison dans le dos. Peut-être souriait-elle à sa propre plaisanterie, mais le froid rendait son expression étrangement rigide.
Quoi qu’il en soit, c’était un sourire maladroit.
— J’avais en réalité l’intention de les sauver moi-même si aucun d’entre vous ne comptait le faire. Alors si vous êtes prêts à aider, dépêchez-vous de me suivre. Ne traînez pas.
Elle partit aussitôt au galop. Il ne restait plus qu’à la suivre.
— Tu as entendu la dame, Dotta.
Après avoir aidé Teoritta à monter, je donnai le signal au cheval de partir.
— Je ne veux pas entendre la moindre plainte, même si tu y passes. C’est toi qui as voulu ça ! Compris ?
— J…je sais !
— Rhyno ! Couvre-nous avec ton canon ! Que des tirs en cloche !
— Bien entendu. Je vous souhaite bonne chance, mes camarades.
Les encouragements de Rhyno étaient aussi agaçants qu’enjoués, alors pourquoi sonnait-il aussi creux ? Cela n’avait aucun sens.
Tandis que je partais à cheval, j’écoutai l’échange entre Tsav et Rhyno, non pas avec mes oreilles, mais par le sceau sacré jugulaire.
— Waouh, ils sont vraiment incroyables, hein ? Je me demande ce qu’on leur cherche. De la nourriture ?
— Hmm ? Pour moi ? Malheureusement, je n’ai pas si faim pour le moment, et je ne suis pas certain qu’il soit moralement acceptable de tuer quelqu’un pour le manger. Après tout, il y a déjà suffisamment de cadavres sur le champ de bataille, donc je n’en vois pas vraiment l’intérêt.
— Pourquoi tu les mangerais, Rhyno ?! Ce serait un énorme gâchis vu qu’ils sont en bonne santé ! Je parle des féeries ! Je me disais qu’on pourrait s’en servir comme appâts pour distraire l’ennemi.
— …Ne t’inquiète pas. Je plaisantais. Manger des humains vivants est inacceptable… pas vrai ?
— Hein ? J’en sais rien. Personnellement, je trouve que c’est acceptable tant qu’il y a consentement…
Je retirai mon doigt du sceau sacré jugulaire. Je ne voulais plus perdre de temps à les écouter débattre d’éthique et d’humanité. Je devais me concentrer sur ce qui se trouvait devant moi.
Bientôt, je m’attendais à voir surgir de la nuit les enfants dont Dotta avait parlé.
Patausche leva sa lance et projeta depuis sa pointe un puissant rayon de lumière qui déchira l’obscurité. Mais Dotta, grâce à sa vue perçante, les repéra le premier.
— Là-bas ! cria-t-il en pointant du doigt.
C’étaient bien des enfants, chancelant faiblement dans la neige sous leurs vêtements épais. Le garçon plus jeune portait pratiquement la fille, et derrière eux se trouvait une horde de féeries.
Ils étaient poursuivis. Pourtant, quelque chose clochait.
Pourquoi un groupe aussi vaste de féeries s’acharnerait-il sur des enfants ? C’était bien trop d’efforts pour une simple proie.
La formation ennemie était étrange, elle aussi. Des milliers de féeries avançaient en désordre, chacune fonçant aussi vite que possible, des plus rapides aux plus lentes.
Ces deux enfants étaient-ils vraiment si importants ?
— À l’aide ! cria le garçon. — Je vous en prie, aidez-nous ! Sauvez ma sœur, je vous en saurai gré !
Sa manière de parler trahissait une origine noble, mais j’appréciai la façon dont il donnait la priorité à sa sœur
Impressionné, je posai un doigt sur le sceau sacré jugulaire.
— Rhyno, Jayce, maintenant !
À mon ordre, ces derniers passèrent immédiatement à l’action.
Un obus de lumière fut tiré depuis notre fortification, illuminant le ciel nocturne telle une lune blanche éclatante, avant de s’abattre en plein cœur des féeries en poursuite. Il déchiqueta de nombreux fuathan et bogies, projetant leurs restes dans toutes les directions.
Contrairement aux tirs directs utilisés en combat urbain, les tirs en cloche comme celui-ci envoyaient l’obus par-dessus la tête des alliés pour frapper l’ennemi derrière eux.
Mais une telle manœuvre n’était possible que grâce à la précision surnaturelle de Rhyno.
Un jour, j’aimerais ouvrir son crâne pour voir comment son cerveau fonctionnait. Il semblait capable de calculer parfaitement la trajectoire et le point d’impact à chaque tir.
Je me rappelai l’un de mes instructeurs à l’académie militaire.
Il disait que l’artillerie n’était qu’une affaire de calculs, et se plaignait que les soldats les plus brillants finissaient toujours par s’y perdre, obsédés par les chiffres, jusqu’à quitter l’armée pour devenir scientifiques.
— …Je t’aide seulement cette fois parce que Neely le veut, dit Jayce d’un ton las. — Alors dépêche-toi de sauver ces morveux.
Le battement d’ailes d’un dragon résonna au-dessus de nous, et l’instant d’après, le champ enneigé fut ravagé par des flammes infernales, faisant monter des volutes de vapeur dans l’air.
Les féeries tombèrent les unes après les autres, réduisant considérablement la horde.
C’était ainsi qu’on utilisait un dragon.
En extérieur. Sans obstacles. Avec des ennemis à perte de vue.
Aucune raison de retenir la puissance de son souffle de feu.
Jayce et Neely pouvaient enfin déployer toute leur force.
Malgré cela, l’attaque ne suffit pas à éliminer tous les poursuivants.
Il restait encore quelques dizaines de fuathan et de bogies qui fonçaient vers nous.
— Teoritta, j’ai besoin d’une seule attaque, dis-je. — Après ça, on se replie.
— Laisse-moi faire.
Teoritta ne perdit pas un instant. Elle invoqua depuis un vide dans le ciel d’immenses épées et les fit pleuvoir sur le sol. Elles n’empalèrent que quelques poursuivants, mais formèrent une barrière qui ralentit le reste.
Je lançai un couteau, touchant l’un des traînards et le faisant exploser.
— Par ici, braves enfants ! Moi, la Déesse Teoritta, je vous protégerai !
Sa voix était forte et encourageante. J’étais surpris qu’elle puisse se montrer aussi enjouée après la tromperie et la trahison des civils d’Ioff l’autre jour.
— J’ai la sœur !
Patausche souleva la fille tout en balayant de sa lance, transperçant une féerie qui s’était jetée sur eux. La pointe de son arme se mit à briller, émettant un son étrange, et forma une barrière à l’intérieur du corps de l’ennemi. Le torse de la créature se tordit avant d’éclater.
— Dotta, dépêche-toi, criai-je.
Mais Dotta courait déjà à toute vitesse, désespéré. Il tendit la main pour attraper le garçon.
Puis, juste avant de l’atteindre, l’enfant s’effondra. Un bogie l’avait transpercé de sa corne. Dotta hurla comme si c’était la fin du monde. C’était peut-être davantage un hurlement qu’un cri.
Malgré tout, il se pencha encore plus loin, si loin qu’il faillit tomber de son cheval, et attrapa le garçon. Il posa ensuite l’extrémité de son bâton sur la tête du bogie et libéra une décharge de foudre.
Un choix intéressant, pensai-je.
Même quelqu’un d’aussi mauvais tireur que Dotta ne pouvait pas rater si son arme touchait la cible.
C’était un acte aussi imprudent que stupide, et j’hésitais même à le qualifier de téméraire, mais ça avait marché.
— Xylo ! Donne-moi un coup de main.
Sur le point de tomber lui aussi, il peinait à hisser le garçon sur le cheval.
— Idiot.
Je saisis Dotta par la nuque et le hissai sur sa monture.
Le problème, maintenant, c’était le garçon. Une corne lui transperçait encore le ventre. Quand l’attaque de Dotta avait fait exploser la tête du bogie, la majeure partie de la corne était restée intacte.
Le visage de l’enfant se tordait de douleur. Ses gémissements prouvaient qu’il était vivant. Mais quelque chose clochait. D’ordinaire, une féerie visait le dos. Là, on aurait dit que le garçon s’était tourné de côté au dernier moment pour éviter que son dos soit touché.
Peut-être était-il simplement terrifié. Non…
J’aperçus quelque chose. Sous sa cape, enveloppé dans un tissu blanc.
Qu’est-ce que c’était ?
Les cris de Dotta me ramenèrent à la réalité avant que je puisse trouver une réponse.
— Q…qu’est-ce qu’on va faire ?! I-il a une corne plantée dans le corps !
— N’y touche pas, avertis-je. — Il n’y a qu’une chose à faire pour l’instant.
Une légion de féeries fonçait encore sur nous. Il fallait battre en retraite.
— On se replie ! Ne vous occupez pas de vos chevaux ! Retournez à la fortification au plus vite ! Patausche, donne le signal !
— C’est déjà fait !
Tandis que son cheval galopait, Patausche fit tournoyer sa lance au-dessus de sa tête. Une lumière argentée jaillit de sa pointe.
Qu’ils viennent.
Mon cheval s’élança, mais un groupe de féeries nous suivait encore. Il fallait s’en occuper, sinon nous ne pourrions pas soigner le garçon une fois de retour à la fortification.
— Ils ne sont toujours pas là, Patausche ? L’ennemi va nous rattraper d’une seconde à l’autre.
— Ils arrivent !
— …Ah ! s’écria Dotta.
Immédiatement après, j’entendis le martèlement de sabots et des cris à travers la neige qui tombait. Une nouvelle force chargea violemment le flanc de nos poursuivants. Ni la neige ni l’obscurité ne les arrêtèrent.
Aucun doute. Ils venaient nous prêter main-forte.
C’étaient les renforts que Patausche avait demandés : la cavalerie de l’ancien Treizième Ordre. Je pensais qu’ils serviraient de simple diversion en restant à distance, mais ils prenaient leur rôle au sérieux.
Je ne savais pas pourquoi ils allaient aussi loin pour nous aider. Mais la présence de près de quatre cents soldats suffisait.
Et ceux-là faisaient partie de l’élite.
La cavalerie fraîchement arrivée brisa la ligne ennemie avec une efficacité brutale, ouvrant une brèche en plein cœur de leurs forces. Grâce à cela, les féeries commencèrent déjà à battre en retraite.
C’était le niveau de moral auquel on pouvait attendre de féeries privées d’un être conscient comme un roi-démon pour les commander.
La vague suivante de mille féeries qui traînait derrière la première était en désarroi, grâce à Jayce et Neely qui les brûlaient depuis les airs. Il ne faudrait probablement pas longtemps avant qu’elles commencent à fuir en masse dans tous les sens.
Elles finiraient par se regrouper avec le gros de leurs forces et reviendraient frapper de toutes leurs forces.
Mais…
— On te doit une fière chandelle.
Je regardai Patausche.
— Ta cavalerie est redoutable.
— Évidemment, répondit-elle en effaçant toute émotion de son visage. — Tu n’as jamais entendu parler de la cavalerie du Nord ?
Elle lança un bref regard vers l’autre unité. Ses yeux trahissaient le regret d’un orgueil perdu.
Ses anciens subordonnés.
J’essayai de me souvenir des visages des chevaliers de mon ancien Ordre. Nous avions combattu ensemble, dans des tempêtes de neige comme celle-ci.
Je me souvenais d’eux.
Je devais m’en souvenir.
Et pourtant…
— Xylo, on doit se dépêcher.
Teoritta m’enlaça étroitement par derrière.
— Regarde devant nous. On doit sauver ces deux enfants. Il n’est pas trop tard… pas vrai ?
— Tu as raison, on doit se dépêcher.
Je serrai les jambes, faisant accélérer le cheval. Ce n’était pas le moment de regarder en arrière.
— On laissera Tsav s’occuper d’eux. Ils ne tiendront plus longtemps dans cet état.
Nous étions toujours en danger. Rien n’avait changé. L’armée principale des féeries allait nous poursuivre, et cette fois, elles auraient un commandant.