RoTSS T14 - CHAPITRE 4
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Traduction : Raitei
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— Un ennemi à l’intérieur ? Nos ennuis ne finiront donc jamais ? se plaignit Miligan.
— Il fallait s’y attendre, répondit Whalley. — Le grand sage se promenait librement un peu partout jusqu’à juste avant le début de tout cela. Ils auront forcément prévu des mesures de secours.
Le rapport avait donné mal à la tête à Miligan, mais Whalley l’accepta sans se troubler. Son esprit analysait déjà les conséquences de cette nouvelle menace.
— Cela dit, rien ne prouve que Farquois ait sécurisé une voie d’accès depuis l’extérieur. Si c’était le cas, les couloirs seraient déjà le théâtre de combats. Nous pouvons raisonnablement supposer que le grand sage a fait entrer cette ennemie en avance.
— C’est facile à dire… J’ai moi-même beaucoup étudié les dispositifs de sécurité de Kimberly, mais je n’ai aucune idée de la manière dont on pourrait faire passer une Gnostique à travers un tel filet. Et la laisser agir librement à l’intérieur rendra notre défense encore plus difficile.
Miligan parlait d’expérience. La méthode réellement employée par Farquois, dissimuler la femme sous la forme de l’un de ses propres organes, dépassait de loin ses spéculations les plus folles. Mais ils n’avaient plus le temps de s’attarder là-dessus.
Ce qui importait, c’était qu’une ennemie expérimentée parcourait désormais leurs couloirs sans qu’ils puissent facilement la capturer. Sa simple présence posait plus de problèmes que ses actes eux-mêmes. Se préparer contre un adversaire capable de surgir n’importe où les forçait à gaspiller leurs ressources.
Comment devaient-ils s’y prendre ?
Tandis que Miligan mobilisait toutes les ressources de son esprit retors, une bouche se forma sur le mur voisin, et Enrico leur transmit une nouvelle information.
— J’apporte une bonne nouvelle ! J’ai minutieusement examiné les fissures qu’utilise notre intruse et j’ai retrouvé Miss Libby dans l’une d’elles ! La crocheteuse l’a probablement capturée pour prendre sa place, mais elle est indemne ! Aucun signe de lavage de cerveau ni de corruption. Elle a simplement été endormie !
Miligan et Whalley froncèrent tous deux les sourcils. Ni l’un ni l’autre n’était assez optimiste pour considérer cela comme une simple « bonne nouvelle ».
— Indemne ? Ce n’est évidemment pas une mauvaise chose, mais cela n’a aucun sens, remarqua Whalley.
— Je ne vois pas pourquoi elle l’aurait laissée en vie. Professeur Enrico, je ne remets pas votre évaluation en doute, mais rien ne lui a réellement été fait ? Aucun signe d’un enchantement enfoui profondément dans son esprit ? demanda Miligan.
C’était la première explication qui lui était venue.
— C’est effectivement la question évidente, répondit Enrico. — Mais je dispose en réalité d’une explication. J’imagine que la crocheteuse a pris sa place avant que je ne fasse tomber le grand sage dans le labyrinthe. À ce moment-là, Farquois souhaitait encore sincèrement obtenir une reddition sans effusion de sang. Je suppose donc que la crocheteuse jouait elle aussi le jeu. Aussi absurde que cela puisse paraître.
Miligan croisa les bras et réfléchit.
Elle avait entendu parler de l’échange entre Farquois et Enrico. Cela ressemblait bien au genre de chose que le grand sage aurait pu faire, mais le portrait qu’elle avait dressé de cette personne demeurait extrêmement incomplet.
Trahir le monde au profit des Gnostiques, tout en cherchant à sauver tous les élèves ? Dans quel but ?
Quel fil conducteur pouvait rendre cohérents des actes aussi contradictoires ?
— Je ne peux exclure la possibilité qu’un enchantement soit profondément enfoui dans sa personnalité. Mais même si elle devenait soudainement folle, les capacités d’une première année restent limitées. Et cela ne ressemble guère à la manière d’agir de Farquois. Je pense qu’il suffira de la placer sous surveillance. À plus tard !
La bouche d’Enrico disparut du mur. La situation de Libby continuait de gêner Miligan, mais Whalley l’écarta de ses pensées et fit avancer la discussion.
— Quoi qu’il en soit, je suis soulagé qu’aucun élève plus jeune n’ait été blessé. Nous devrons poster des gens à différents endroits de l’école pour nous prémunir contre sa prochaine apparition, mais nous devons déjà gérer les ennemis qui atterrissent sur le campus. Nous allons manquer de plus en plus de personnel. Si nous ne commençons pas à résoudre certains problèmes, nous finirons à court de ressources.
— Je sais, je sais ! Ne me presse pas. Contacte la bibliothécaire Liikanen. Si nous avons affaire à une crocheteuse, elle représente notre meilleure option. J’aimerais recueillir son avis, proposa Miligan.
Whalley fronça les sourcils.
— La bibliothécaire ? Je ne lui connaissais aucune compétence de ce genre.
— Elle ne s’en vante pas beaucoup. Mais elle a rejoint Kimberly dans des circonstances très inhabituelles.
Miligan sourit.
Whalley disposait de profils détaillés sur presque tous les élèves de Kimberly, mais ce n’était pas toujours le cas pour les membres du personnel, principalement parce qu’il se concentrait sur ceux auprès desquels il pouvait intervenir.
Certaines choses, cependant, n’étaient connues que de Miligan en sa qualité de présidente du Conseil.
— Cela dit, nous ne pouvons pas nous concentrer exclusivement sur nos problèmes internes. Tenez bon, mes petits, murmura Miligan en reportant son regard sur la carte tridimensionnelle.
Elle savait parfaitement qu’aucun des combats menés sur le campus n’était facile.
« Combattez comme si vous affrontiez un professeur. »
Tel était le conseil qu’Enrico avait donné à tous les élèves des promos supérieures lorsqu’ils devaient affronter un membre de la Lumière Sacrée appartenant au Carré ou à un rang supérieur.
Il n’existait aucun autre point de comparaison.
C’était la plus grande menace qu’un élève de Kimberly puisse imaginer.
— Ugh…
Il n’avait donc pas baissé sa garde.
Pas avant l’instant où la pointe du bâton apparut dans le coin de son champ de vision, qu’il échoua à la bloquer et que son cœur fut écrasé.
Si Hannes Brightener, élève de sixième année, avait survécu à ce coup, il aurait confirmé l’avertissement d’Enrico, sans que personne ne songe à le contredire. Au lieu de cela, il fut le premier éliminé. Leur adversaire était le premier archevêque à entrer dans la bataille.
Tous s’étaient accordés sur la meilleure manière de l’empêcher d’employer une succession de puissants rituels sacrés : le combattre au corps à corps. Quelle que fût la puissance de ses techniques, rester à portée d’un pas de sort le limiterait aux simples incantations et rendrait le reste de son arsenal inutile.
C’était la méthode habituelle pour affronter un ennemi supérieur, Gnostique ou non, lorsque l’on disposait de l’avantage numérique.
— Effondre-toi… ■■.
Cette théorie avait coûté la vie à d’innombrables mages depuis l’apparition des arts de l’épée. Mais elle venait d’être calmement réfutée par un seul sectateur.
Dès que son bâton transperça le cœur de Hannes, Lyukaff du Carré lança des projectiles de rituel depuis son autre extrémité, forçant les ennemis placés derrière lui à reculer.
D’un mouvement circulaire, il repoussa une estocade visant son flanc.
Cette attaque n’était qu’une feinte destinée à dissimuler un coup de poing porté avec un gantelet d’adamant, mais il bloqua également celui-ci avec facilité en modifiant sa prise.
— Tch !
Superposer des cercles jusqu’à former une sphère. Ce concept se transmettait parmi les plus hauts maîtres des arts géomartiaux, et Rossi en faisait désormais directement l’expérience.
Il ne trouvait aucun moyen de faire porter une attaque. Les défenses de cet elfe dépassaient largement les limites de son improvisation.
Rien ne pouvait faire vaciller cet adversaire. Même des attaques absentes de tous les manuels ne ralentissaient pas ses réactions.
— IMPETUS !
— FRIGUS !
Andrews et Albright lançaient des sorts depuis une distance où, en temps normal, ils auraient préféré combattre au corps à corps.
Seuls trois membres du groupe affrontaient directement l’ennemi afin de ne pas se gêner mutuellement, mais les autres maîtrisaient tout aussi bien les sorts et pouvaient aisément tirer à travers les intervalles laissés entre leurs alliés.
Cela ne servait pourtant à rien.
Même face à trois combattants rapprochés et trois lanceurs de sorts, l’elfe gérait les six en même temps.
Plus incroyable encore, chacun de ses gestes remplissait plusieurs fonctions.
— Continuez comme ça, Andrews ! lança Albright en bondissant dans le combat rapproché pour remplacer l’élève de sixième année mort.
Il avait estimé qu’il valait mieux réduire le nombre de lanceurs de sorts que celui des épéistes.
Mais cela signifiait aussi moins de magie pour les soutenir. Et la pression moindre exercée sur Lyukaff lui laissait davantage de liberté pour riposter.
— Votre art de l’épée n’est que chaos. Comment faites-vous pour qu’ilne s’effondre pas sur lui-même ?
Son attention se porta inévitablement sur Rossi.
Les sixième année donnaient la priorité au maintien de leur formation, tandis que Rossi avançait sur une corde raide dans l’espoir d’offrir une ouverture aux autres.
À plusieurs reprises, seul un sort lancé au bon moment l’avait sauvé. Il savait parfaitement que la prochaine fois ne se résumerait pas à un simple frôlement.
Il suffirait d’un lanceur de sorts en moins.
— Hé, Gnostique ! Tu comptes vraiment ignorer l’héritier des Albright ?! rugit Joseph Albright en se jetant dans la mêlée.
Il déchaîna un assaut furieux que Lyukaff détourna calmement, acceptant consciemment la provocation.
Son nom avait de la valeur.
— Vous êtes son fils ? Votre regard n’a rien à voir avec le sien.
Lyukaff accorda toute son attention à Albright, le fils du chef des Cinq Rod.
Rossi profita de l’ouverture et se glissa derrière lui.
Il se pencha très loin en arrière pour passer sous le coup qui l’attendait, puis utilisa la Marche de Glace afin de se rapprocher sans se redresser, tel un acrobate.
Il n’avait jusqu’ici montré aucun signe de maîtrise du Koutz.
Le moment était donc idéal pour surprendre leur adversaire.
— Guh…
Pourtant, comme pour se moquer de ce choix, l’extrémité du bâton l’attendait déjà et vint se plaquer contre sa poitrine. Tout en repoussant la rafale de coups d’Albright, Lyukaff avait utilisé l’autre extrémité de son arme pour interrompre l’attaque-surprise de Rossi.
Andrews jugea la situation bien trop dangereuse pour rester sans réaction.
— FORTIS IMPETUS !
C’était une puissante double incantation.
Il était certain que ses alliés seraient pris dans l’attaque, aussi s’assura-t-il que l’ennemi entende la première incantation, ce qui servit également de signal de retraite pour les combattants en première ligne.
Lorsqu’ils se replièrent, l’autre élève de sixième année lança un sort d’attraction afin d’arracher Rossi, dont les jambes faiblissaient, à la trajectoire du sort de vent.
La double incantation déferla mais Lyukaff la bloqua avec un rituel sacré. Andrews préparait déjà un autre sort pour le maintenir en place, tandis qu’Albright courait vers Rossi.
— Rossi ! La corruption ?
— …!
Rossi s’effondra au sol, une main plaquée contre la poitrine, le teint livide.
Comme leur adversaire s’était concentré sur Albright, le coup n’avait été que superficiel, et Rossi avait tout juste évité une dose mortelle de mana.
Mais à l’endroit où le bâton l’avait touché, la corruption se répandait sur le côté gauche de son torse. Rossi serrait les dents et résistait de toutes ses forces, mais Albright le comprit immédiatement.
Il ne lui restait que quelques secondes pour agir. Sa décision fut prise. Il força Rossi à s’allonger sur le dos, déchira sa chemise et plaça la pointe de son athamé contre la zone atteinte. La seule manière d’arrêter la corruption consistait à retirer toutes les parties contaminées.
Mais même Albright se mit à transpirer devant ce qu’il s’apprêtait à tenter. Le traitement pouvait parfaitement devenir le coup fatal.
— Allez, Rossi. Continue de faire battre ce cœur.
— Je serre les dents ! Vas-y, signore.
Ils se comprenaient et c’est ainsi qu’Albright lança un sort de vent en visualisant un tourbillon concentré, puis fora à travers les parties corrompues de la poitrine de Rossi jusqu’à ressortir par son dos.
— Kah !
Un flot de sang jaillit des lèvres de Rossi.
Albright passa immédiatement à l’hémostase et aux soins, mais il lui était impossible de réparer ici les organes endommagés. Il ajouta un sort de paralysie, puis se releva en laissant un trou béant dans la poitrine de son ami.
Derrière lui, il entendit alors le craquement sourd d’un crâne écrasé.
— Vous lui avez arraché le poumon corrompu ? J’ai peine à regarder cela, déclara Lyukaff tandis que l’élève de sixième année au crâne broyé s’effondrait.
Un barrage de sorts lancé par trois élèves n’aurait jamais pu leur faire gagner beaucoup de temps.
Lyukaff en avait déjà éliminé un. Le visage sombre, Albright releva son athamé laissant Lyukaff dans un semblant de perplexité.
— Vous ne lui ressemblez vraiment pas. Lui l’aurait laissé mourir.
— FRIGUS !
Albright répondit par un sort.
Andrews et le dernier élève de sixième année l’imitèrent, puis tous suivirent leur magie pour revenir au corps à corps. Certains sorts furent bloqués par des rituels sacrés, les autres par la Chaîne Circulaire.
Lyukaff passa sous les attaques, et l’élan de son mouvement l’emporta directement vers Andrews.
— Vous vous êtes bien battu. Reposez-vous à présent.
— …!
Il lui était impossible de rivaliser avec cet adversaire. Andrews le savait.
Malgré cela, il adopta la Posture de la Foudre du style Rizett et se prépara à combattre. Il comprenait parfaitement que son devoir consistait à retarder sa propre mort aussi longtemps que possible.
Comme l’avaient fait les deux élèves de sixième année morts avant lui.
Mais un bref répit lui fut accordé. Au moment où l’archevêque leva son bâton, des boucles blondes surgirent derrière lui.
— Hng ?!
— TONITRUS !
Pour la première fois, quelqu’un parvint à surprendre Lyukaff.
Il repoussa l’éclair, bondit sur le côté et jaugea cette nouvelle adversaire.
Les boucles blondes symbolisaient sa maison, tout comme sa peau couleur café et, bien entendu, ses longues oreilles pointues. Une seule élève de Kimberly réunissait ces caractéristiques.
Michela McFarlane.
— …Est-ce que ça va, Rick ? demanda-t-elle, profondément essoufflée.
Andrews acquiesça et vint se placer à ses côtés.
Pendant ce temps, Lyukaff avait identifié la nouvelle arrivante, et ses yeux se plissèrent. Quelle ironie de se retrouver face à une autre elfe, alors que ses propres oreilles avaient été mutilées depuis longtemps.
— Ah, vous êtes donc le fameux miracle des McFarlane. D’où venez-vous ? Je ne crois pourtant pas avoir relâché ma garde.
Perplexe, il regarda dans la direction par laquelle elle était arrivée. Une longue trace brûlée s’étendait au loin, comme si une boule de feu avait balayé le terrain.
Comprenant comment elle avait dû rejoindre cet endroit, Lyukaff frissonna.
— …Vous avez enchaîné des Étincelles afin de réduire la distance ? Il est inquiétant de penser qu’une personne puisse posséder à la fois le talent nécessaire pour y parvenir et les nerfs suffisants pour seulement en concevoir l’idée.
Intérieurement, Andrews partageait son avis.
Le Secret du Rizett, Étincelle, était une technique complexe qui consistait à courir sur des rails formés d’éléments opposés.
Michela l’avait déjà montrée une fois durant la ligue de combat.
Mais pour arriver jusqu’ici aussi rapidement, elle en avait enchaîné plusieurs.
Aucun autre élève de Kimberly n’aurait pu réaliser un tel exploit.

— TONITRUS !
— IMPETUS !
Avec ce puissant renfort, ils reprirent le combat.
Chela avait adopté sa forme elfique, et sa magie comptait parmi les plus puissantes des élèves des promos supérieures. Pourtant, Lyukaff demeurait parfaitement serein. À portée de sort, il pouvait employer des rituels sacrés bien plus redoutables.
— Accorde une soif inextinguible… ■ ■■■■ ■.
L’entité tír qui apparut entre eux raviva un souvenir dans l’esprit de Chela.
L’archevêque Evit avait utilisé le même. Ce rituel n’avait été contré que grâce à l’intervention de sa mère. Il aspirait tout ce qui l’entourait et grossissait indéfiniment.
Mais cette fois, Chela savait à quoi s’attendre.
— FORTIS PROHIBERE !
Le choix du sort était parfaitement adapté pour neutraliser le rituel. Mais cela signifiait aussi que, pendant un instant, toute la magie de Chela se concentrait sur la menace tír.
Lyukaff employa la Marche Linéaire pour s’éloigner d’Albright et de l’élève de sixième année, puis prit appui sur son bâton afin de passer au-dessus du rituel qu’il avait uniquement placé là pour masquer son approche.
Avant même que Chela ait terminé son incantation, il fondait déjà sur elle depuis les airs.
— Bien exécuté, du moins pour ce qui est du rituel. Cependant…
— Argh…
— Chela !
Andrews s’interposa et encaissa le coup, mais lui et son athamé furent projetés au loin.
Chela avait encore besoin de quelques secondes pour achever la neutralisation du rituel. Albright et l’élève de sixième année se trouvaient trop loin.
Il ne lui restait aucune option.
Elle ne pouvait que regarder le bâton de Lyukaff s’abattre sur elle.
Jusqu’à ce que quelqu’un glisse entre eux et bloque le coup de plein fouet.
— …C’était moins une.
— Oliver !
— Oliver !
Chela et Andrews laissèrent tous deux éclater leur joie à l’arrivée de leur ami.
Chela avait été la première à parvenir jusqu’ici, mais dès qu’Oliver avait achevé l’évêque Geralt, il avait enfourché son balai et foncé vers cet endroit.
Lyukaff posa sur le nouvel élève de cinquième année un regard empreint de pitié.
— Vous interposer entre nous était une erreur, garçon.
Son bâton se mit en mouvement, superposant cercle après cercle jusqu’à former une sphère.
Ce concept ne concernait pas uniquement la défense.
Et Oliver se trouvait à l’intérieur de cette sphère.
Les autres ne pouvaient pas le soutenir avec leurs sorts. Chela acheva de neutraliser le rituel, mais avec un temps de retard qui l’empêchait encore d’intervenir.
Renforcé par la bénédiction, le bâton fondit sur sa proie depuis toutes les directions.
— …!
Une entaille horizontale au poignet, suivie d’un coup dans les côtes, d’une frappe sous le menton, d’un mouvement visant à briser la nuque, puis d’une estocade en plein torse.
Chaque mouvement fut porté en un battement de cil.
Et pourtant, Oliver les para tous avec adresse.
— Comment ?
Les sourcils de Lyukaff se relevèrent.
L’une de ces attaques n’était qu’un leurre, mais les quatre autres auraient dû tuer le garçon. Et pourtant, il se tenait toujours là, sa garde intermédiaire intacte. C’était le résultat auquel Lyukaff s’était le moins attendu.
Sa surprise se mua en véritable malaise.
— Vous êtes capable de lire mon art à votre âge ? Cela n’a rien de naturel. Vous êtes encore plus difficile à comprendre que la fille McFarlane.
— Hahhh… hahhh !
Oliver transpirait abondamment.
De son point de vue, rien de tout cela n’avait été facile. Il avait étudié les arts géomartiaux, tiré les leçons de son combat contre l’évêque Geralt et de son duel d’entraînement contre Farquois.
Ce n’était qu’au prix de tous ces efforts qu’une telle défense avait été possible. Lyukaff appartenait au Carré et se révélait infiniment plus habile qu’un simple évêque. Repousser cet unique enchaînement avait lourdement entamé les réserves physiques et mentales d’Oliver.
Mais dans le même temps, il en avait désormais la certitude. Cet homme se situait à une hauteur vertigineuse au-dessus de son propre niveau. Et pourtant, Oliver pouvait se battre contre lui.
— Soutenez-moi ! cria-t-il.
Chela et Albright le rejoignirent en première ligne, tandis qu’Andrews et l’élève de sixième année reprenaient position à l’arrière. Ils revinrent ainsi à leur formation initiale.
Ils n’étaient plus que cinq, et leur couverture magique s’en trouvait réduite. Mais Oliver pouvait forcer l’archevêque à concentrer son attention sur lui. Seule sa connaissance approfondie des arts géomartiaux rendait cela possible.
Au fil des échanges suivants, Lyukaff comprit leur stratégie et fit tout son possible pour la briser.
— …?!
Les mouvements de son bâton changèrent.
Jusque-là, l’archevêque avait obéi aux règles des arts géomartiaux. Désormais, il se faisait plus souple et suivait d’autres principes, fondés sur des concepts sans rapport.
Oliver s’était enfermé dans une réponse spécifiquement adaptée aux arts géomartiaux. Il ne parvint pas à s’ajuster à temps. Sa lame fendit le vide. Le bâton glissa dessous. Mais juste avant qu’il ne frappe son flanc, Chela s’élança et le dévia.
— La branche Settoual des anciens arts elfiques du bâton. Je la connais plutôt bien.
— Est-ce l’œuvre de votre mère ? De la pure folie. Aucun jeune elfe n’en a même entendu parler, soupira Lyukaff.
Leur fondement commun l’avait aidée. Avant la diffusion de la culture de l’athamé, les elfes transmettaient traditionnellement l’art du bâton long. Lyukaff avait beau être un Gnostique, il était logique que sa personne connaisse ces techniques, tout comme il était logique que Chela sache s’en défendre.
La défense du groupe se poursuivit, chacun compensant les faiblesses des autres.
Les trois combattants de première ligne ne tomberaient pas facilement, et les sorts lancés par Andrews depuis l’arrière ne pouvaient certainement pas être pris à la légère.
Même aux yeux de Lyukaff, les ouvertures se faisaient rares. Puis il comprit qu’un facteur décisif allait bientôt entrer en jeu. Il interrompit l’échange et battit en retraite.
Les élèves choisirent de ne pas le poursuivre. Ils n’en avaient pas besoin.
— Vous visiez une wyverne et vous avez attiré un dragon, si vous voyez ce que je veux dire ?
— …Oui. J’ai perdu trop de temps avec vous, admit Lyukaff en acquiesçant.
Une seconde plus tard, des arbres jaillirent entre lui et les élèves. Derrière cet écran se tenait l’homme qu’ils attendaient tant. Cela expliquait leur posture défensive. C’était pour cela que deux élèves de sixième année avaient donné leur vie.
— Voilà comment on tient une ligne.
David Holzwirt, professeur de magiflore, était arrivé. Son apparence était aussi imposante que celle d’un arbre millénaire, et l’expression de Lyukaff s’assombrit en conséquence.
Il savait.
Pour la première fois depuis son arrivée, il se trouvait engagé dans un combat à mort contre un adversaire de son niveau.
— Les forces du nord n’ont pas réussi à vous retenir ? Ce n’est peut-être guère surprenant. Peu en seraient capables.
— …PROGRESSIO…
David lança un sort sur le sol autour de lui, et des plantes grotesques se mirent à pousser à une vitesse effarante.
Lyukaff releva son bâton, prêt à toute éventualité.
Il savait qu’il n’affrontait pas un humain. C’était une forêt sans limites ni fond, dépourvue de lumière, terrifiante et dévoreuse d’hommes.
— …Il est temps que vous pourrissiez…
— Ce n’est pas ici que je tomberai.
Sur cet échange, le combat commença.
Sorcier contre sorcier, chacun déterminé à dévorer l’autre.
Dans les plaines au sud-ouest, le combat contre le titan, ouvert par un rugissement de dragon, gagnait en violence à chaque instant.
— Hah… hahhh !
— MAGNUS FRAGOR !
Fay avait adopté sa forme de demi loup-garou et exploitait pleinement son agilité pour entraîner la meute, tandis que Stacy lançait des sorts explosifs à double incantation.
Elle visait les tír maintenus en réserve pour restaurer le sang du titan, mais son sort fut bloqué par un empilement d’entités défensives. C’était déjà leur troisième tentative de ce genre, et Stacy était désormais furieuse.
— Nous n’arrivons pas à arrêter les transfusions ! Aalto, impossible de faire venir davantage de dragons ?
— Non ! Deux sont déjà à terre. Les autres tiennent à peine, cria Katie, incapable de leur accorder les renforts demandés.
Près de la moitié des bêtes qu’ils avaient amenées au combat avaient déjà été neutralisées. Bientôt, ils ne pourraient même plus maintenir cette ligne. Ils devaient soit interrompre les transfusions immédiatement, soit ordonner la retraite.
— …Haha, mais mes préparatifs sont terminés. Aalto, fais-les reculer, déclara Marcel Oger avec un sourire lugubre.
Il fallait attendre patiemment. Katie comprit l’allusion et lança ses ordres. Ses alliés et toutes les bêtes commencèrent à battre en retraite. L’ennemi ne les laissa pas se replier sans réagir.
— Ils nous tournent le dos ! Punissez-les ! hurla le prêtre à tête de chien en dévoilant ses crocs.
Gustavo du Carré donna l’ordre, et les kobolds mutants comme les entités tír se lancèrent à l’assaut, faisant avancer leur ligne.
C’est alors que tout bascula pour eux.
Une vaste portion du sol s’effondra sous leurs pieds.
— GA…?!
— WOOOOOO !
Privés de tout appui, les kobolds mutants plongèrent sans défense dans la fosse.
Gustavo, qui aboyait ses ordres depuis l’arrière, échappa à leur sort. Mais cela ne changeait rien au fait qu’il venait de perdre plusieurs centaines de soldats en un battement de cil. Il comprit bientôt son erreur.
— Ils avaient un wyrm sous terre ? Argh, je ne pouvais pas l’entendre à cause des pas de Sulfo !
Son analyse était erronée. Marcel avait volontairement dissimulé les mouvements du wyrm dans les vibrations produites par le titan. Il l’avait dirigé par fréquence de mana, lui indiquant précisément quelles parties du sol sectionner. Durant toute l’excavation, il lui avait ordonné de commencer ou de s’arrêter en fonction des mouvements du titan.
La proposition puis la mise en œuvre de cette méthode avaient permis des avancées dans le domaine de la construction magique. Tout cela était à mettre au crédit de cet homme, Marcel Oger, le Maître des Wyrms.
Une attaque-surprise que lui seul pouvait réaliser.
— Maintenant ! On y va !
— FRAGOR !
Au déclenchement du piège, le groupe de Katie fit volte-face, contourna la fosse et repartit à l’assaut. Bon nombre des kobolds mutants et des tír chargés de défendre les unités de transfusion étaient tombés dans le trou, éclaircissant leurs rangs.
C’était la meilleure occasion qui se présenterait aux défenseurs de Kimberly.
Ils déchaînèrent un barrage de doubles incantations destiné à infliger des dégâts massifs. Les menaces tír restantes assemblèrent une barrière, mais cela exposa d’autres angles, par lesquels certains sorts parvinrent à se glisser.
Katie fut certaine qu’ils avaient touché leur cible. Les entités présentes ici ne pouvaient pas former un mur assez vaste, pensa-t-elle. Mais elle se trompait.
Même lorsque le barrage traversa les failles du mur, tous les sorts rebondirent sur quelque chose dans les airs.
Leurs yeux s’écarquillèrent.
Devant eux se dressait le prêtre à tête de chien, son bâton levé bien haut.
— Vous m’avez déjà forcé à agir, grogna Gustavo. — Vous paierez cher pour cela, vermine.
Stacy sentit la menace lui courir sur la peau, mais elle ne perdit pas de vue ce qui venait de se produire.
— …Quoi ? Comment ont-ils bloqué ça ?
— Je ne sais pas, mais regarde ces orbes lumineuses. Je parie qu’elles y sont pour quelque chose, répondit Fay.
Son regard s’était fixé sur quatre petites sphères flottant dans les airs autour du prêtre. Elles n’étaient pas présentes avant leur barrage. Il s’agissait probablement d’un rituel sacré, mais pas du même type que les invocations d’entités tír dont ils avaient été informés.
La salve avait été déviée si près du sol qu’ils n’avaient pas pu voir ce qui avait bloqué leurs sorts.
Ils ne disposaient donc d’aucun moyen d’estimer la véritable nature de cette nouvelle menace.
— Une sorte de satellite magique ? Dans ce cas, il suffit de les détruire un à un !
Passer du temps à réfléchir revenait à en perdre. Stacy disposait d’une explication compatible avec ce que ses yeux lui avaient montré, et cela lui suffisait.
Elle et Fay reprirent leur assaut, aussitôt suivis par les autres élèves. Les quatre orbes autour du prêtre s’animèrent, se déplaçant avec rapidité tout en maintenant leurs distances.
— Reliez-vous… ■.
— Oh non ! Esquivez ! hurla Katie, saisie d’un instinct de danger.
L’incantation de Gustavo fit apparaître un fil de lumière reliant les orbes les uns aux autres. Fay supposa qu’il s’agissait de l’attaque et se prépara à esquiver. Mais Stacy cherchait encore à comprendre comment ces entités avaient bloqué leurs sorts.
Un frisson lui parcourut l’échine lorsqu’elle réalisa que son hypothèse était fausse. Ces lignes ne formaient pas un bouclier. Pas avec les orbes disposés autour d’eux à hauteur de poitrine.
— À terre !
Son instinct parla avant que sa pensée ne rattrape la situation.
Stacy poussa son serviteur et profita du recul pour se laisser tomber en arrière. Ses pires craintes se réalisèrent.
Les lignes reliant les quatre orbes devinrent un plan qui sépara tout ce qui se trouvait au-dessus de tout ce qui se trouvait en dessous. Il disparut aussi vite qu’il était apparu. Mais les effets de son existence ne laissaient aucun doute.
Toutes les bêtes présentes dans cette zone s’écroulèrent au sol en morceaux.
Fay, qui y avait lui-même échappé d’extrême justesse, garda un œil sur le carnage avant de se retourner vers sa maîtresse.
— …Stace…
— …Désolée… J’ai merdé.
Elle avait perdu la moitié de son bras gauche. Elle avait plongé vers le sol après avoir poussé Fay, mais le bras dont elle s’était servie était resté tendu.
Le plan l’avait tranché. Elle avait payé le prix pour maintenir son serviteur entier.
— …!
Le membre sectionné gisait à côté d’elle. Fay le ramassa, chargea Stacy sur son dos et décida de courir droit vers les lignes arrière. Derrière eux, Marcel déploya un écran de fumée et ordonna aux autres de couvrir leur retraite.
— FLAMMA !
— FRAGOR !
— Lyla ! Attire-les sur toi !
Les autres élèves se démenèrent pour protéger leur repli. Certains visaient spécifiquement l’unité chargée des transfusions au lieu de se contenter de tirs de couverture directs. Les orbes revinrent immédiatement vers Gustavo et formèrent un nouveau plan pour bloquer les sorts.
Les kobolds mutants ayant survécu au barrage ordinaire chargèrent en dévoilant les crocs. Mais le griffon de Katie atterrit devant eux en poussant un cri strident. Lorsque leur charge hésita, de nouveaux sorts les frappèrent, et les mages tinrent leur ligne.
— …Argh…
Du calme, s’ordonna Katie. La situation aurait pu être bien pire.
Bien plus d’élèves auraient facilement pu être coupés en deux par ce plan.
Les pertes avaient été limitées grâce à leur choix de se concentrer sur l’interruption des transfusions, ainsi qu’à Fay et Stacy, qui avaient chargé en tête. Tandis que la première ligne cherchait fébrilement un nouveau plan, Fay allongea sa maîtresse derrière eux. Il lança un sort de paralysie sur le moignon, mais le visage de Stacy était noyé de sueur tandis qu’elle luttait contre la corruption.
— Fay, dit-elle. — Coupe. À l’épaule.
— …!
— Maintenant ! cria-t-elle.
Son ordre balaya ses hésitations. Fay abattit son athamé.
Une fois toute la chair corrompue retirée, il arrêta rapidement l’hémorragie. À peine cela terminé, Stacy tenta de se relever pour retourner au combat, mais Fay l’en empêcha. Il refusa de la laisser faire autre chose que lancer des sorts depuis l’arrière.
Dans son état, il était hors de question qu’elle retourne au cœur de la mêlée.
Le combat continua de faire rage, mais ils ne trouvèrent toujours aucun moyen d’empêcher les transfusions sanguines du titan. Les bêtes tombaient les unes après les autres, et le groupe de Katie se retrouvait progressivement acculé.
— Je prends trop de temps. Mes élèves sont en difficulté.
Depuis les airs, Theodore comprenait parfaitement l’évolution de la bataille. Tout en cherchant un moyen d’abattre le titan, il gardait un œil sur les agissements de Gustavo du Carré, et ce dernier le savait très bien. C’était précisément pour cette raison qu’il ne s’était pas acharné davantage sur les élèves. Même un Gnostique ne tenait pas à provoquer inutilement un professeur.
Mais malgré cela, ils approchaient de leur limite. Theodore allait devoir faire un choix.
— Très bien. Je voulais garder cela pour mon affrontement contre le grand sage, mais…
— Hmm ?
Alors qu’il s’apprêtait à se libérer de ses entraves, quelque chose d’inattendu traversa le bord de son champ de vision et détourna son attention. Un loup fendait le champ de bataille depuis le nord lointain. Aucune bête ordinaire ne se serait approchée de Kimberly aujourd’hui.
Et surtout, celle-ci possédait six pattes. Il ne pouvait pas se permettre de l’ignorer.
— C’est une blague… De toutes les choses possibles…
Les élèves de Kimberly s’efforçaient de contrer les rituels sacrés de Gustavo tout en cherchant une ouverture pour attaquer. La horde de kobolds mutants se regroupait en vue d’une nouvelle charge.
C’est alors qu’un loup surgit au milieu d’eux et les envoya tous valser.
— Hein ? souffla Katie en clignant des yeux.
Elle connaissait tous les familiers présents à Kimberly, mais n’avait jamais vu ce loup auparavant. Elle ne parvenait même pas à identifier son espèce.
Il mesurait environ trois mètres de haut et près de huit mètres de long. Sa taille était déjà remarquable, mais aucun bestiaire connu de Katie ne recensait un loup doté de quatre yeux et de six pattes.
Katie n’était pas la seule à rester perplexe. Même Marcel, professeur de biologie magique, ne savait qu’en penser.
— …Mm ?
— Euh… C’est quoi, ça ?
— Jamais vu cette chose…
— Kimberly avait vraiment… ça ?
Une onde d’incertitude parcourut les rangs, aussi bien chez Kimberly que du côté de la Lumière Sacrée. Gustavo jeta un regard au loup mystérieux, l’entoura aussitôt de ses orbes lumineux et aboya une brève incantation.
— Reliez-vous ! ■ !
C’était le même rituel sacré qui avait coûté un bras à Stacy. Mais le loup le vit venir, bondit dans les airs, puis atterrit juste à côté de Katie.
Ses quatre yeux dégageaient une douceur. Katie comprit qu’il ne lui était pas hostile. Au contraire, il semblait même l’apprécier.
— Désolée d’avoir mis autant de temps. Je suis manifestement plus diminuée que je ne le pensais.
— …Vous êtes…?
La voix lui parvint par fréquence de mana. Curieusement, cela ne la surprit pas le moins du monde. Cela semblait même évident. Avant qu’elle puisse poser davantage de questions, le rugissement de Gustavo l’interrompit.
— Un fenrir… un aspect de l’Oracle Enfermée ? Pourquoi es-tu ici, Rachel ?!
Il semblait franchement indigné. Katie déglutit en entendant ce nom.
— Quelle question absurde, Gustavo, répondit cette « Rachel ».
Le visage du loup parvint à esquisser un sourire.
— Le dieu que tu cherches à appeler n’est pas le nôtre. Pourquoi ne chercherais-je pas à te faire obstacle ?
— D’accord, mais c’est le moment choisi que je questionne, répliqua-t-il avec frustration. — Si la puissance des mages diminue au cours de cette guerre, cela sert aussi tes intérêts ! Je pensais que tu attendrais la chute de Kimberly, voire que tu nous aiderais discrètement !
Il apparaissait clairement que ces deux-là se connaissaient depuis longtemps, et Katie commença rapidement à comprendre qui était réellement ce loup.
Rachel.
Elle avait déjà entendu parler d’un culte portant ce nom.
Un groupe gnostique qui vénérait la divinité de Ganosatun, le Territoire de la Bête. Ses objectifs et sa nature différaient profondément de ceux de l’Ordre de la Lumière Sacrée.
On les appelait la Cage de Rachel.
— Si seulement je le pouvais, répondit le loup avec une grimace. — Mais les circonstances m’ont forcée à agir. Cette enfant est concernée.
Il fallut un instant à Katie pour assimiler ces mots.
Puis ses yeux s’écarquillèrent.
— Hein ? souffla-t-elle en clignant des yeux vers le loup. — Par « cette enfant »… vous voulez dire m…moi ?
Elle se désigna elle-même, complètement déconcertée. Gustavo regarda alternativement le loup et Katie, les sourcils froncés.
— …Qu’a donc cette fille ? Comptes-tu en faire ton pion ? Cela n’en vaut guère la peine, à présent. Ton groupe est épuisé depuis la dernière guerre. Et ton étoile est trop éloignée. Combien d’années as-tu sacrifiées pour parvenir jusqu’ici sous forme animale ?
— Ce choix n’a certainement pas été fait à la légère. Mais il ne s’agit pas d’une question de risques et de bénéfices. Elle n’est pas un pion. Elle représente pour nous un avenir possible.
Une fermeté d’acier vibrait dans sa voix.
Gustavo abandonna cette ligne de questions et releva son bâton. La raison n’avait plus d’importance. Si elle se rangeait aux côtés de Kimberly, alors ils étaient ennemis.
— Quoi que tu prépares, tes efforts sont inutiles. Cette forme n’est plus que l’ombre pâle de ce qu’elle était autrefois.
— Ce serait vrai… si j’étais venue pour combattre. Mais tel n’est pas mon objectif.
Sur ces mots, le loup se tourna de nouveau vers Katie. L’esprit de la jeune fille tournait à toute vitesse, s’efforçant désespérément de suivre les événements.
Le fenrir lui adressa un sourire bienveillant.
— Pardonnez-moi, Miss Aalto.
— Hein ?
À peine ce son ridicule lui échappa-t-il que les mâchoires de la louve emplirent son champ de vision. Katie fut happée dans cette gueule gigantesque.
Puis le fenrir l’avala tout entière. Marcel et les élèves, qui ne savaient déjà pas comment réagir, restèrent simplement figés à regarder.
La première chose que Katie ressentit fut, à sa grande surprise, la chaleur d’un sein maternel.
Une voix douce atteignit ses oreilles.
— Ne paniquez pas. Je ne vous mange pas. Je vous ai simplement invitée à l’intérieur de moi.
Katie raffermit ses nerfs et écouta. Elle n’envisagea même pas de résister. Si la louve lui voulait du mal, il était déjà bien trop tard.
— Cela ne prendra pas longtemps. Je souhaite simplement que vous sachiez tout de nous.
Alors, cela commença.
Une quantité prodigieuse de savoirs alternatifs, de perceptions différentes, se déversa dans Katie. Elle avait déjà ressenti quelque chose de similaire lorsqu’elle était entrée en contact avec la migration venue d’Uranischegar, les Cieux du Jugement.
Mais cette fois, l’expérience était infiniment plus douce. Et tout était déjà traduit pour elle.
Plutôt que d’être précipitée dans l’inconnu, elle était invitée à comprendre.
Sincèrement. Désespérément.
— Oh… Oh, ah…
Katie absorba tout. Son esprit s’élargissait rapidement, mais sans aucune violence. Rien en elle ne fut altéré. Ce n’était qu’une douce impulsion vers l’avant, donnée sur son chemin par une personne qui l’avait parcouru avant elle.
— Oh… Je comprends.
Tout trouva sa place. Et ainsi, Katie les connut.
Comme si elles avaient conversé pendant des années.
— FORTIS IMPETUS !
Considérant désormais cette situation comme prioritaire, Theodore attaqua la louve depuis les airs. Rachel ne résista pas.
Elle laissa son corps être déchiqueté. Comme prise dans un tourbillon de lames, sa chair et son sang furent projetés dans les airs.
— Vous avez choisi une voie bien cruelle, Lord McFarlane. Mais je suis certaine que vous le saviez en vous y engageant.
— …?
Malgré ses blessures, le fenrir leva les yeux vers lui et lui parla. Une profonde pitié brillait dans son regard derrière son sourire.
— Ne vous inquiétez pas. Je vais vous rendre votre élève saine et sauve. Pour l’instant.
Sur ces paroles inquiétantes, le fenrir disparut. Katie fut déposée sur le sol, recroquevillée sur elle-même. Marcel retenait l’ennemi pendant que les autres élèves accouraient vers elle.
Gustavo avait lui aussi assisté à la scène. Il fronça les sourcils, déconcerté par cette succession d’événements.
— Elle est partie… Mais qu’est-ce que tout cela signifiait ?
Il n’avait jamais réussi à comprendre la manière de penser de Rachel. Et ce n’était certainement pas le moment d’essayer. Une épine de moins dans son flanc. Autant chasser cela de son esprit.
— Cette interruption était étrange, mais notre objectif demeure inchangé. En avant, camarades !
Gustavo reporta son attention sur les kobolds mutants et les encouragea. Crocs serrés, ils chargèrent droit dans un barrage de sorts. Katie restait assise dans l’herbe, parfaitement immobile, lorsque les premiers élèves atteignirent son côté.
— Ça va, Aalto ?
— Reprends-toi ! Quelque chose ne va pas ?
Les questions fusèrent. Elle semblait parfaitement intacte, mais elle venait d’être avalée tout entière par une bête d’origine inconnue. Impossible de savoir ce que cela avait pu lui faire.
Katie ne répondit pas. Mais les élèves proches comprirent bientôt qu’elle murmurait quelque chose depuis tout ce temps.
— POST DEPONENDUM ET UNGUIS ET DENTIS QUO FUGAMUS. (Rejetons crocs et griffes. Prenons notre envol vers un ailleurs).
Après un bref instant, quelqu’un réalisa qu’il s’agissait d’une incantation.
Ils reculèrent, davantage par instinct que par raisonnement.
Un peu plus loin, les oreilles animales très fines de Gustavo captèrent les mêmes mots.
— IPSE INTUS FACIAM LOCUM AD FUGIENDUM HIC LOCUS ENIM FIT EXTRA FATUM. (Créons en nous le lieu de notre fuite. Faisons de notre intérieur un ailleurs).
Il oublia complètement le combat. Ce murmure était bien trop inquiétant pour être ignoré. Pire encore, les paroles que récitait la jeune fille lui semblaient atrocement familières.
— C’est une blague ?!
Sous sa fourrure grise, sa peau pâlit. Cette menace venait de passer tout en haut de sa liste de priorités. Une vague de panique lui souleva le cœur.
Gustavo pivota vers Katie et pointa son bâton sur elle.
— Arrête cette incantation !
Tandis que les kobolds mutants chargeaient, il envoya ses propres orbes dans sa direction. Peu lui importait désormais de leur offrir une occasion d’interrompre les transfusions. L’unique mission de l’archevêque du Carré était maintenant de faire taire une petite fille.
— UBI NEMO NOSTRUM ET ESURITURUS ET SITITURUS EST UBI NEMO ALIQUI VOLANDUS EST UBI NULLA MALEDICTION PASSURA PASSURA EST. (Nulle faim. Nulle soif. Nul ne dévore, nul n’est dévoré. Qu’aucune malédiction ne puisse approcher).
PACIS PLENA TANTUM MODO FATI CLAUDEA… (Comblée de paix et close à tout destin…)
CAVEAM EXTERIUS ! (Cage Extérieure !)
Mais juste avant que quiconque puisse l’en empêcher, Katie acheva son sort.
La lumière jaillit. Une douce lueur orange, centrée sur elle, priva alliés comme ennemis de la vue.
— …Hein ?
— …Euh…?
Peu après, ils la retrouvèrent, mais lorsque le phénomène s’estompa, les élèves restèrent bouche bée. La disparition de la lumière avait apporté un changement. Katie n’était plus assise devant eux.
Et ce n’était pas tout. La plus grande menace présente ici, Gustavo, avait également disparu. Avec lui, les kobolds mutants qui l’entouraient s’étaient volatilisés. Cette altération dépassait leur compréhension.
Mages comme kobolds restants demeurèrent déconcertés.
— …Où est Aalto ? Et l’ennemi ?
— Où sont-ils passés ?
Depuis les airs, Theodore les observait. Il était la seule personne ici à savoir ce qui venait de se produire. Et, par conséquent, la plus stupéfaite de toutes.
— …Ciel, Aalto. Elle voit donc un tel potentiel en toi ?
En repensant au déroulement de la bataille, les événements avaient pour l’essentiel suivi les prévisions de l’Ordre de la Lumière Sacrée. Kimberly avait réagi rapidement pour les intercepter. Les élèves s’étaient battus avec une efficacité surprenante. Mais pas au-delà des performances attendues. On pouvait même dire qu’ils n’étaient jamais parvenus à accomplir quoi que ce soit constituant une véritable menace pour l’invasion.
— Jusqu’à ce que je commette cette erreur. Celle-là est pour moi.
C’était le premier véritable accroc majeur. Les faits placés sous ses yeux forcèrent Gustavo à l’admettre. Crocs et griffes s’entrechoquaient. Des hurlements bestiaux lui vrillaient les oreilles. Au-delà de barreaux de fer aussi épais que des colonnes, sur des plaines vastes et sans limites, des affrontements enragés opposaient des créatures de toutes tailles.
Un groupe de petits herbivores était dévoré par de plus grandes bêtes, elles-mêmes englouties par des prédateurs encore plus imposants.
Mais la taille ne décidait pas toujours de l’issue.
Le nombre pouvait offrir un avantage. Certaines espèces se révélaient venimeuses. Chaque créature possédait ses propres armes pour repousser les menaces et assurer sa subsistance. Et seules celles qui survivaient transmettaient leur existence à la génération suivante.
C’était brutal. Mais nullement inconnu. Ce qui se déroulait ici était tristement banal. La survie du plus apte. La chaîne alimentaire.
Ces règles s’appliquaient déjà au monde où Gustavo était né.
Elles étaient simplement exposées ici sous leur forme la plus éclatante.
La nature de cette malédiction appelée « vie » s’y dévoilait dans toute son obscénité.
— …VOO…
— GUU…
— Ne paniquez pas. Ils ne nous feront aucun mal.
Il sentit les kobolds mutants remuer derrière lui et les calma rapidement.
Ses paroles n’étaient pas une promesse vide. C’était un fait.
Ce spectacle macabre était compartimenté. Une cage gigantesque les entourait. Les bêtes se déchaînaient à l’extérieur et ne pouvaient même pas percevoir ce qui se trouvait en son sein.
Tel était le sens de cette vision.
La cage n’était pas un objet physique, mais une barrière conceptuelle à l’intérieur de cette Aria.
— La fille ! hurla Gustavo.
Rien de tout cela n’avait de sens.
Gustavo s’élança donc vers l’élève aux cheveux bouclés, visible à la lisière de son champ de vision. La Marche Linéaire des arts géomartiaux décupla sa vitesse, et il porta une estocade de son bâton.
Mais alors que l’élan aurait dû lui permettre de transpercer sa poitrine, l’arme s’immobilisa dans les airs devant elle, comme cousue sur place. Katie n’avait pas levé le petit doigt. Elle n’avait même pas lancé de sort.
— …!
— C’est impossible, dit-elle en secouant la tête. — Toute intrusion violente est interdite ici.
Marco s’apprêta à intervenir, mais elle leva une main pour l’en dissuader. De nombreux kobolds mutants avaient été entraînés ici avec le prêtre Gustavo, mais seuls Katie et Marco se trouvaient avec eux à l’intérieur de la cage. Aucun des autres élèves ni aucune des autres bêtes présents sur le champ de bataille n’avaient été emportés dans l’Aria.
Katie savait désormais qu’il était possible d’établir de telles distinctions, pour peu que le lanceur le décide. Et ce n’était évidemment pas tout ce qu’elle savait. Le simple fait d’avoir lancé l’Aria lui en avait donné une compréhension complète.
Elle contempla de nouveau les alentours, puis exprima ce qu’elle avait compris.
— Nous sommes à l’intérieur de la cage. Ou plutôt, à l’extérieur de tout ce qu’elle contient. C’est un répit temporaire face à toutes les cruautés que le destin nous réserve.
Gustavo retira son bâton, dévoila ses crocs et les fit grincer. Lui aussi avait analysé cette situation. Il aurait préféré rejeter cette conclusion, mais elle était devenue bien trop évidente. Pour une raison aussi simple qu’irritante : il était déjà venu ici.
— …Tu en as hérité. L’Aria de l’Oracle Enfermée, en un simple battement de cil…
Il jura en se remémorant le fenrir qui l’avait avalée. Elle en était ressortie indemne, ce qui prouvait qu’il ne s’agissait pas d’une attaque.
Mais tout le reste dépassait ses prévisions.
Mages comme Gnostiques savaient pertinemment qu’une Aria ne pouvait pas être facilement transmise à autrui. Cela restait peut-être légèrement plus aisé que d’en créer une soi-même, mais même chez un descendant direct, il fallait posséder des aptitudes extrêmement particulières pour seulement commencer à la reproduire.
Associée au spectacle qui se dressait devant lui, cette connaissance poussa Gustavo à qualifier la situation de cauchemar incarné. Elle était contre nature à un degré vertigineux.
— Nos manières de penser se ressemblaient. C’est ainsi que j’ai tout compris. L’agonie, la souffrance… chaque parcelle de tout cela, déclara doucement Katie.
Son calme inquiétant était peut-être ce qu’il y avait de plus troublant. Même en mettant de côté tout le reste, elle avait éprouvé une empathie suffisamment profonde envers une Gnostique pour hériter de son Aria.
Ce seul fait aurait dû la rendre folle. Aucun esprit n’aurait dû pouvoir absorber une telle chose. Et c’était précisément ce qui convainquit Gustavo. Hériter de cette Aria ne l’avait pas transformée. Cette fille avait toujours été anormale.
Et l’Oracle Enfermée l’avait choisie en toute connaissance de cause.
— Parlons, prêtre de la Lumière Sacrée. C’est ce dont nous avons besoin à présent, bien davantage que de nous battre.
La chose qui avait l’apparence d’une jeune fille venait de parler. Une sincérité profonde se lisait sur son visage, déplacée au point d’en devenir presque irréelle. Et cela, plus que tout le reste, glaça Gustavo jusqu’aux os.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
À l’intérieur de Kimberly, l’atmosphère était tendue dans la Confrérie, et Guy tenait un élève de septième année par le col. Oliver et Chela avaient survécu à leur affrontement contre Lyukaff et l’avaient rejoint.
Une autre équipe les avait relevés, et ils étaient revenus ici pour souffler un peu.
— Calme-toi, Greenwood. J’ai moi-même du mal à y croire, mais les rapports sont formels. Une bête inconnue est intervenue dans le combat contre le titan et a repoussé les forces de la Lumière Sacrée. Nous pensions qu’elle protégeait Aalto, mais elle l’a finalement avalée tout entière. Des sorts l’ont rapidement libérée, mais un instant plus tard, Aalto elle-même a déployé une Aria. Elle et une partie de l’armée gnostique se sont volatilisées.
Même en résumant la situation, l’élève plus âgé affichait une profonde confusion. Cela força Guy à admettre que tout cela s’était réellement produit, même si son interlocuteur peinait lui aussi à y croire.
— J’imagine que personne ne comprend encore exactement ce qui se passe, mais cela a aidé nos forces. Avec moins d’ennemis pour soutenir le titan, le professeur Theodore pourra…
— Je m’en fous ! Katie… où est Katie ?! Est-ce qu’elle va bien ? Qu’est-ce qui lui arrive ?! cria Guy, incapable de penser à autre chose.
Mais l’élève plus âgé n’avait aucune réponse à lui donner. Ne le supportant plus, Guy se tourna vers l’entrée, prêt à partir lui-même sur les lieux.
— Guy… moi aussi, j’ai peur.
La voix derrière lui tremblait, tout comme la main posée sur son épaule. Guy sortit brusquement de sa panique et se retourna. Le visage de porcelaine d’Oliver se trouvait juste derrière lui.
— Il y a encore trop de choses que nous ignorons. Mais commençons par ce que nous savons. Quelle que soit la manière dont cela s’est produit, si Katie a déployé cette Aria elle-même, elle ne pourra pas la maintenir longtemps. Les Arias entrent en conflit avec l’homéostasie du monde. À son niveau, elle ne devrait pas pouvoir la faire durer bien longtemps.
Oliver rassemblait toutes les informations dont il disposait. Mais plus encore que ses paroles, ce fut la fragilité de sa voix qui atteignit Guy et le ramena à la raison. Il serra les dents et baissa la tête.
Chela s’approcha alors et passa un bras autour des épaules de chacun d’eux, sans prononcer un mot.
— …Elle va revenir, pas vrai ? Elle n’a pas été Consumée par le Sort ?
— Je le crois. Fais-lui confiance, Guy.
Il n’y avait rien d’autre à dire. Leur amie se battait quelque part hors de leur portée. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était espérer qu’elle revienne saine et sauve. Et espérer qu’à son retour, elle serait toujours la Katie qu’ils connaissaient.
Les conditions météorologiques pouvaient influer considérablement sur n’importe quel combat aérien. D’épais nuages couvraient le ciel ce jour-là, mais aucune pluie ne tombait, ce qui jouait en faveur de Kimberly.
Des nuages épars constituaient une couverture idéale lors d’un affrontement en haute altitude. Les cavaliers sur balai en tiraient pleinement parti, contrairement à la Lumière Sacrée.
Leurs forces se composaient d’entités tír et de demis mutants. Elles surpassaient largement les mages en nombre, mais leur origine leur avait laissé bien moins d’occasions de s’exercer au vol selon les règles de ce monde.
— Seiiiiiiiiiiiiii !!!
Nanao sema ses poursuivants et jaillit hors du nuage, fonçant droit vers le commandant ennemi.
Elle le talonnait depuis le début, et l’archevêque Helissio du Pentagone, qui volait grâce à des ailes à géométrie variable constituées d’entités tír, commençait à perdre son sang-froid.
Il ne s’était pas attendu à trouver une cavalière de son niveau parmi cette génération d’élèves de Kimberly. Leurs premiers échanges l’avaient convaincu qu’il ne devait pas l’affronter de front. Il avait donc gardé ses distances et tenté de la submerger sous le nombre.
Mais aucun de ses soldats ne parvenait à suivre sa vitesse.
Leurs interceptions manquaient leur synchronisation. Dans le meilleur des cas, Nanao les abattait un à un. La moitié du temps, elle les dépassait simplement sans leur laisser la moindre occasion de combattre.
Tel était l’avantage que procurait la vitesse dans un combat aérien magique.
— Rahhhhh !
— Hé ! Arrêtez de flotter au hasard !
De plus, les autres cavaliers lui fournissaient un soutien considérable. Ils lisaient sa trajectoire et neutralisaient rapidement les soldats qui se dressaient sur sa route. Les demis mutants avaient passé leur existence sous terre et n’avaient guère eu l’occasion d’affiner leurs aptitudes en vol. Quant aux entités tír, elles évoluaient au sein de formations uniformes.
Ni les uns ni les autres ne pouvaient arrêter les cavaliers. Cette manière de combattre leur était inconnue. Ils ne connaissaient que ce concept de horde homogénéisée et ignoraient comment intégrer les forces individuelles de chacun au travail collectif.
— Hahhhhhhhhhhhh !
— …! Elle accélère encore ?
Helissio grimaça, persuadé que son adversaire gagnait en vitesse. Elle était déjà beaucoup trop rapide, mais son balai élevait encore le rythme, comme s’il n’était toujours pas satisfait. Tout en la surveillant, il comprit que la différence tenait moins à la technique qu’à l’engagement.
Nanao s’était lancée corps et âme dès le premier instant.
Lui, en revanche, devait conserver des forces pour ce qui les attendait ensuite.
Cette responsabilité alourdissait ses ailes.
— Arrêtez-la !
Naturellement, Helissio n’allait pas simplement la laisser le rattraper. De nombreux tír avaient traversé les défenses des cavaliers vétérans. Il les rassembla tous derrière lui, dressant un mur si hermétique que même un moineau n’aurait pu s’y glisser.
La voie directe étant bloquée, elle ne pouvait plus le rejoindre en ligne droite. Elle devrait soit contourner l’obstacle, soit employer une double incantation pour le traverser, et dans les deux cas, elle serait forcée de ralentir.
La distance qu’il gagnerait ainsi tournerait à son avantage…
— EXTRUDITOR !
Nanao ne choisit aucune de ces options. Elle pointa Balmung droit devant elle et lança un sort de poussée, se préparant à percuter le mur. Portée par tout l’élan de sa vitesse, sa lame transperça un tír et le repoussa avec une telle violence qu’elle traversa directement le barrage. Cela ressemblait au daruma otoshi auquel elle jouait dans son enfance, au pays.
— Quoi…?
Helissio resta bouche bée en voyant son adversaire fracasser le mur. Ce choix n’avait rien de raisonnable. Certes, il limitait au maximum la perte de distance et de vitesse. Mais si la puissance de son sort avait été ne serait-ce qu’un peu inférieure, elle se serait écrasée contre l’obstacle.
Dans la même situation, même s’il avait jugé cette manœuvre réalisable, Helissio aurait choisi n’importe quelle autre solution.
— Hooo…
— Êtes-vous née sans connaître la peur ?!
Des frissons parcouraient la peau d’Helissio, mais Nanao restait fermement sur ses talons.
Dustin était occupé avec le vaisseau-mère, mais il avait assisté à la manœuvre.
— Tu l’as acculé, Hibiya, mais ne baisse pas ta garde. C’est précisément à cet instant que les archevêques commencent à se battre réellement.
Il parlait d’expérience. Un adversaire de ce calibre ne resterait pas longtemps acculé. Et Helissio devait désormais choisir s’il allait continuer à l’être. Une ennemie plus rapide le talonnait et avait déjoué chacune de ses tentatives pour la semer.
Les renforts issus du portail n’étaient pas infinis. S’ils subissaient trop de pertes ici, cela compromettrait leur véritable objectif : l’invasion de Kimberly. Dans ce cas, son commandement n’aurait guère servi. Mais plus encore que cela, chacun de ses instincts lui criait la même chose : Il devait éliminer cette fille ici même.
Elle deviendrait bien davantage qu’une simple mage courageuse. Elle appartenait à cette catégorie de guerriers capables de renverser à eux seuls le cours d’une bataille entière.
— …Je suppose que je n’ai plus le choix. J’aurais aimé demeurer un peu plus longtemps dans ce corps, mais…
Son conflit intérieur prit fin. Avec un sourire, il se débarrassa de ses dernières hésitations.
Pourquoi hésiter ? Oui, cela arrivait plus tôt que prévu. Mais il savait depuis longtemps à quoi sa vie était destinée.
— Je pars devant, Lady Linnea. Lorsque nous nous reverrons, puisse-t-il être auprès de notre dieu.
Accordez-moi votre bénédiction… ■ ■ ■ ■■
Libérez ma véritable forme… ■■ ■ ■ ■
Afin que je puisse vous servir… ■ ■ ■ ■ ■.
Il fit ses adieux, puis récita l’incantation. La lumière envahit le champ de vision de Nanao.
— …?!
Elle plissa les yeux sans interrompre sa poursuite et parvint tout juste à distinguer la silhouette d’Helissio se transformer. Les ailes fixées sur son dos fusionnèrent avec son corps. Le reste de son organisme rejeta tout ce qui lui était devenu inutile.
Ses bras se changèrent en nouvelles ailes qui saisirent le vent. Ses jambes se soudèrent l’une à l’autre, tandis qu’un stabilisateur vertical poussait le long de son dos. Tout son corps se couvrit d’une lueur bleu argenté.
La lumière du divin.
Ce spectacle correspondait à ce qu’on lui avait enseigné avant le début de la guerre. Le rituel sacré ultime, réservé aux archevêques. Il réorganisait leur être même et transformait leur forme selon les besoins du moment. Une bénédiction divine si puissante qu’ils ne pouvaient plus conserver leur propre conscience.
Le destin qu’un mage aurait qualifié de « Consumé par le Sort » constituait à leurs yeux la cristallisation de leur foi. S’abandonner à la gloire de leur dieu était un honneur. Devenir son avatar représentait un choix radical…
…Et irréversible.
— RIIIIIIIYYYYY !!!
Un cri strident situé au-delà des fréquences perceptibles par l’oreille humaine ébranla le ciel. La lumière de la bénédiction se retira, révélant sa nouvelle forme. Plus rien ne subsistait de l’homme qu’il avait été.
Un corps parfaitement lisse. Un messager bleu argenté doté de quatre ailes et d’une queue. Un décret céleste né du martyre d’un archevêque.
Helissio, l’Ange Azuré.
— …!
Les cheveux de Nanao se dressèrent sur sa tête. Malgré elle, elle sourit.
La menace était infiniment plus grande.
Elle pouvait la ressentir sur sa peau.
Mais cette réalité fut aussitôt supplantée par le respect et la reconnaissance qu’elle éprouvait envers la détermination de son adversaire. En guise de réponse, elle éperonna son fidèle balai, Amatsukaze, et accéléra en direction de son adversaire gnosticisé.
— RIIIIIIIYYYYY !!!
L’Ange Azuré accéléra à une vitesse prodigieuse. Il allait aussi vite que Nanao lancée à sa poursuite, cherchant à briser cette limite pour la dépasser d’un pas. Pourtant, l’œuvre de l’ange restait encore inachevée.
Nanao s’efforçait de suivre son rythme lorsqu’elle cligna des yeux. Sa cible avait disparu.
— …?!
Sa tête se redressa brusquement.
Elle retrouva son ennemi au-dessus d’elle, traçant une courbe d’une beauté diabolique. Un looping, manœuvre classique que tout le monde connaissait. L’exécuter sur un balai sans piqué préalable constituait une technique avancée, mais Nanao s’était pleinement attendue à ce qu’un tel adversaire la tente.
Elle avait pourtant commis une erreur fatale.
La manœuvre ne lui avait fait perdre aucune vitesse.
Toute variation d’altitude exigeait normalement de payer le prix d’une décélération. Mais si cet ange avait subi la moindre perte, Nanao était incapable de la percevoir.
C’était une technique d’arts géomartiaux : le Pas Circulaire.
Il appliquait les règles tír, et non celles de Nanao, afin de sortir de son champ de vision.
— Hngh…!
Un seul instant d’hésitation suffisait à rendre toute poursuite impossible.
Nanao décida immédiatement de plonger.
L’Ange Azuré acheva sa boucle et se plaça directement derrière elle.
Elle avait perdu l’avantage de position dans leur poursuite.
Désormais, c’était Nanao qui se trouvait en danger.
— …! Hé, quel retournement.
Il possédait des mouvements d’une fluidité remarquable, mais elle n’avait pas l’intention d’abandonner. Elle essaya tout.
Des freinages latéraux brusques suivis de demi-tours verticaux. Des glissades sur le côté alimentées par la pression atmosphérique et combinées à des illusions. Une décélération volontaire au milieu d’une boucle afin de pivoter latéralement.
Elle tenta de briser ses trajectoires circulaires ou d’adopter des mouvements qu’il n’anticiperait pas. Mais l’Ange Azuré ne broncha pas.
Il demeura fermement installé derrière elle.
Lorsqu’elle fut à court d’idées, son sourire se crispa.
— Je ne vois aucun moyen de nous en sortir. Ce sera peut-être notre dernière chevauchée, Amatsukaze.
Consciente que la défaite approchait, elle s’adressa à son fidèle balai. Ses alliés ne pouvaient pas l’aider ici. L’ennemi ferait tout pour leur barrer l’accès, et à une telle vitesse, intervenir dans ce duel relevait presque de l’impossible.
Elle sentait ses propres limites se rapprocher. Elle pourrait maintenir cette allure quelques minutes tout au plus. C’était sans doute pour cette raison que son adversaire n’exploitait pas encore son avantage. S’il tentait de frapper, Nanao pourrait tout miser sur une manœuvre désespérée pour renverser la situation.
Mais s’il refusait même de lui offrir cette occasion, elle n’avait aucun moyen d’agir. Allait-elle donc mourir au combat ? Sans revoir ses amis ?
Sans tenir la promesse faite à Oliver ?
Au mieux, elle aurait respecté son serment de ne pas être la dernière à partir. Cette pensée venait de traverser son esprit lorsqu’elle sentit une vague de mana émaner de son balai, peut-être destinée à l’encourager.
Et elle comprit sa pensée. Avait-elle réellement tout tenté ? Avait-elle véritablement épuisé toutes les possibilités qui lui restaient ?
— Hmm…
Cette question poussa Nanao à reconsidérer la situation. Si elle se limitait aux manœuvres qu’elle maîtrisait, alors oui. Mais qu’arriverait-il si elle supprimait cette limite ? Si elle cessait de se demander si elle était capable ou non de réussir ?
Si elle n’essayait rien, elle finirait de toute manière par chuter vers la mort. Alors pourquoi ne pas s’attaquer à un obstacle qu’elle n’avait pas encore franchi ?
À cet instant décisif, une image précise traversa son esprit. Elle éclata de rire devant l’audace insensée de cette idée. Comment osait-elle seulement l’envisager ? Mais maintenant qu’elle l’avait fait… Pourquoi pas ?
— Pardonne-moi cet instant d’égarement. C’est vrai, je n’avais pas encore tout essayé.
Sa décision était prise. Son balai lui répondit. Son cœur s’envola.
Bien, pensa Nanao.
Cela lui ressemblait infiniment plus que d’attendre une mort inévitable.
— Alors, en avant ! s’écria-t-elle en relevant fortement l’assiette de son balai.
Elle visa le ciel au-delà des nuages. Prête à tenter une manœuvre qui pourrait bien être la dernière. Sa proie changea soudain de trajectoire et amorça une ascension. Fendant l’air derrière elle, Helissio, l’Ange Azuré, se demanda, avec les dernières bribes de conscience qui lui restaient : pourquoi monter ?
Consciente de son désavantage et cherchant une échappatoire, elle aurait dû se diriger vers ses camarades. Même si elle tentait désespérément de se réfugier dans les nuages, il n’y en avait aucun dans cette direction.
Des renforts l’attendaient-ils plus haut ?
Non. C’était impossible.
Des sentinelles surveillaient toutes les directions, en particulier au-dessus de la couche nuageuse. Il était hautement improbable que des renforts arrivent précisément à cet instant.
Sa proie filait droit vers un ciel vide.
Avant d’adopter sa forme d’avatar, il aurait peut-être reconsidéré la situation. Mais dans ce nouveau corps, aucun autre adversaire ne pouvait représenter une menace au cours de leur affrontement.
Helissio passa en revue toutes les explications possibles.
Pourtant, elle continuait de monter.
Encore ?
Espérait-elle qu’il commette une erreur à cette vitesse ou qu’il prenne peur et rebrousse chemin ? C’était un plan stupide. Il ne reculerait jamais, et elle atteindrait sa limite avant lui. Ce corps avait été conçu pour le vol. Aucun balai ne pourrait jamais le surpasser. Dès qu’elle ralentirait, il réduirait la distance, et ses ailes lui prendraient la vie.
Pourtant, elle montait toujours.
Le ciel passait peu à peu du bleu au noir.
Elle tient vraiment bon, pensa Helissio.
Même en oubliant sa maîtrise du balai, à une altitude où l’atmosphère était aussi ténue, un mage peinerait déjà à simplement rester en vie.
Mais cette lutte allait bientôt prendre fin.
Tous deux ralentissaient et atteignaient désormais une vitesse comparable. Pourtant, elle perdrait d’un instant à l’autre son combat contre la gravité.
Deux options s’offriraient alors à elle. Effectuer un vaste virage. Ou s’immobiliser complètement. Il lui suffisait de conserver une vitesse légèrement supérieure à la sienne et d’attendre que ce moment arrive.
Sa victoire semblait assurée.
Cela ne signifiait pas qu’il relâcha son attention.
Helissio, l’Ange Azuré, demeurait entièrement concentré sur l’issue de cette poursuite.
Mais au moment même où ses prévisions auraient dû se réaliser, ses yeux se fixèrent sur la jeune fille au-dessus de lui, découpée contre l’immensité des cieux, loin de la surface…
— …?!
Entre toutes les possibilités…
Elle lâcha son balai.
La silhouette devant lui se scinda en deux.
Il le vit, mais fut incapable de l’expliquer.
L’esprit d’Helissio devint vide.
Tandis que Nanao se jetait dans le ciel ouvert, l’inertie de son ascension retarda sa chute de plusieurs secondes, lui laissant le temps de basculer.
Une fois retournée, elle faisait face au sol, loin en contrebas.
Son regard croisa celui d’Helissio, qui montait droit vers elle.
— Permets-moi de t’emprunter ceci, Ashbury.
Pendant ce temps, Amatsukaze poursuivait son ascension.
Nourri par le mana que Nanao lui avait transmis et libéré du poids de sa cavalière, il atteignit sa vitesse maximale, décrivit un large virage, puis revint entre ses mains au moment même où elle commençait à tomber.
Il glissa entre ses jambes et la récupéra sur sa selle.
Ses pieds retrouvèrent les étriers.
Et une fois encore, tous deux ne firent plus qu’un.
Cette vision glaça Helissio. À quoi venait-il d’assister ?
Un balai et sa cavalière, séparés un instant, venaient de se réunir dans la direction opposée, déjà lancés à pleine vitesse. L’avantage qu’il détenait lui avait été arraché. Désormais, il lui était inférieur à la fois en vitesse et en position.
Helissio avait longtemps vécu loin du monde magique. Il ignorait donc tout de cette technique. Il n’avait jamais entendu parler de la manœuvre perfectionnée par la défunte sorcière, celle qui avait précipité d’innombrables cavaliers dans les abîmes du désespoir.
Le cauchemar des cieux demeurait invaincu dans toute l’histoire des courses de balais. Il ne pouvait pas savoir que la mage qu’il affrontait avait elle-même subi cette technique.
Le Renversement Ashbury.
Une légende transmise à travers le temps, aujourd’hui ressuscitée.
— Seiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!
— RIIIIIIYYYYY !!!

Le hurlement et le cri se confondirent.
Nanao abattit sa lame en y mettant toute sa vitesse, et Balmung trancha le corps bleu argenté.
La coupure descendit jusqu’au torse, puis à la queue.
D’un seul mouvement, Helissio fut tranché en deux.
Le combat s’acheva en un unique coup.
Et, dans cet ultime instant, l’esprit d’Helissio se dissipa.
— Le Pentagone ?… Moi ?
Environ un an plus tôt, devant l’Oracle, Evit avait abordé le sujet, et la première réaction d’Helissio avait été l’incompréhension. Quelques instants plus tard, une vague de peur l’avait submergé. Les paroles du vieil homme étaient absurdes, mais rien dans son attitude ne laissait penser qu’il plaisantait.
— I…impossible ! Je n’en suis absolument pas digne ! D’autres possèdent davantage de talent et d’expérience. En toute logique, Geralt devrait…
— Sa progression s’est déjà arrêtée. Il s’enivre de sa propre technique et ne pense plus qu’à la victoire. Sa foi s’en trouve souillée. Je crains qu’il ne soit pas apte à devenir archevêque.
Evit secoua tristement la tête, puis le prêtre à tête de chien s’avança.
Le regard de Gustavo transperça Helissio.
— Écoute-moi, Helissio. Notre ultime bataille approche. Le processus de sélection des archevêques est devenu bien plus simple qu’autrefois. Qui possède la foi la plus forte et la plus pure ? Autrement dit, qui recevra la bénédiction la plus puissante lorsqu’il deviendra un avatar ? Ta jeunesse et le peu de temps que tu as passé parmi nous ne constituent pas des excuses. Lady Linnea elle-même a vu du potentiel en toi.
Derrière lui, Linnea souriait doucement.
Sans même s’en rendre compte, Helissio s’avança et s’agenouilla devant elle.
— …Pardonnez ma faiblesse. Je suis d’un naturel timide et indécis. J’ai toujours pensé ne pas posséder les qualités nécessaires pour diriger. Et pourtant, j’ai eu l’audace de guider les fidèles, et même d’aider Evit à veiller sur vous. C’est déjà un honneur dont je ne suis pas digne. Jamais, même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais imaginé qu’on puisse m’en accorder davantage.
Il ne dissimulait rien et pensait chacun de ses mots, tout en sachant parfaitement à quel point ils le rendaient pathétique. Être choisi pour devenir archevêque constituait un honneur. Personne d’autre n’aurait réagi ainsi.
Dans son ancienne vie, Helissio avait été le mage d’un village. Ce village inhabituel entretenait depuis longtemps de bonnes relations avec les kobolds et les gobelins des environs. C’était précisément pour cette raison qu’on l’avait soupçonné de gnosticisme.
Helissio avait désespérément plaidé leur cause afin d’éviter la tragédie, mais avec le recul, il avait agi beaucoup trop lentement. Deux choix seulement s’offraient à eux : rompre tout contact avec les demis ou se préparer à rejoindre la révolte. Il n’avait choisi ni l’un ni l’autre.
Et ainsi, le jour du jugement était arrivé. Tant de vies auraient dû prendre fin ce jour-là. Et ce n’était pas Helissio qui les avait sauvées. Linnea et Evit étaient arrivés juste avant les chasseurs de Gnostiques.
Sans eux, Helissio aurait très bien pu périr avec tous les autres. Son cœur timoré avait eu trop peur pour prendre cette décision capitale. Et ses regrets continuaient de lui ronger le cœur. Il ne possédait aucune fureur ardente semblable à celle de Nicolas. Seulement une déception et des remords contenus.
Des années de dévotion et d’entraînement n’y avaient rien changé. Face à ses puissants prédécesseurs comme à ses redoutables ennemis, il se jugeait bien trop faible.
— Vous savez que je suis insignifiant. Quelqu’un comme moi peut-il réellement servir en tant qu’archevêque ? Même si j’acceptais une fonction qui ne me convient pas, j’ai peur de décevoir notre dieu.
Helissio gardait la tête baissée, la voix étranglée par les larmes. Ne pouvant plus supporter ce spectacle, Gustavo s’apprêta à hausser le ton, mais Evit leva une main pour l’arrêter. Linnea se leva et s’approcha de lui sur la pointe des pieds, puis prit entre ses mains ses joues baignées de larmes.
— Helissio, tu es toujours ulyuuu ulyuuu. Et c’est précisément ce qu’il y a de bien chez toi.
— …?
Helissio ne comprenait pas pourquoi elle le félicitait. Linnea, l’Oracle Aveugle, décrivait le monde d’une manière très particulière, née de ses perceptions uniques. Il la servait depuis longtemps, mais peinait encore souvent à saisir le sens de ses paroles. Linnea poursuivit donc, comme si elle imbibait d’eau du coton desséché.
— Les prêtres qui arrivent ici empruntent de nombreuses voies. Certains s’entraînent et deviennent forts, en essayant de retrouver leur ancien gwagwa, comme Geralt. D’autres travaillent tout aussi dur, mais n’arrivent pas à remplir le suquasuqua qui se trouve en eux. D’autres encore parviennent à le remplir, puis cessent complètement d’avancer.
Helissio avait lui-même observé d’innombrables bifurcations de ce genre. Tous s’étaient rassemblés autour de la foi en un même dieu. Tous partageaient l’idéal d’une forme parfaite. Et pourtant, leurs chemins divergeaient profondément. Cette réalité lui avait appris une chose : jusqu’au jour de leur salut, ils demeuraient tous bien trop humains.
— Toutes ces formes me conviennent. Je les aime toutes de la même manière. Mais notre dieu éprouve la plus grande pitié pour ceux qui nourrissent un suquasuqua sans espoir. Il ne peut tout simplement pas détourner le regard de ceux qui portent cette douleur et cette souffrance.
Elle parlait à la place de leur dieu. Linnea était la seule personne au monde à bénéficier de ce privilège. Elle seule connaissait la vérité. Elle seule percevait le cri solitaire dissimulé sous cette froide géométrie.
— Helissio, tu n’as cessé de laisser grandir ton suquasuqua. Depuis que tu es devenu prêtre, tu t’es entraîné sans relâche, tu as travaillé avec les autres fidèles, accueilli les nouveaux venus et aidé chacun à trouver sa place. Et plus tu faisais d’efforts, plus une certitude s’imposait à toi : le monde est infiniment plus cruel que tu n’es fort.
— …!
Ces paroles le frappèrent en plein cœur.
Les yeux d’Helissio s’écarquillèrent. C’était exactement cela. Il avait tourné le dos au monde magique et s’était réfugié ici. Puis, lorsqu’il l’avait contemplé depuis le regard d’un étranger, ce monde l’avait brisé.
La société glorifiait le sacrifice de sa vie au nom d’une cause. Les mages défendaient cet idéal, et leur Union demeurait inébranlable. Les lois mêmes du monde exigeaient qu’il en soit ainsi. Elles étaient trop vastes. Trop immuables. Face à une telle réalité, toute comparaison superficielle entre lui et d’autres paraissait dérisoire.
Cela revenait à comparer une fourmi à une souris lorsqu’elles devaient toutes deux affronter un dragon. Il s’était alors tourné vers le divin. Aucun de ses efforts ne pouvait rendre l’impossible réalisable, alors il s’était accroché à la seule chose qui le pouvait. Après avoir confié son plus grand tourment, il avait choisi de se consacrer aux devoirs qui lui restaient.
C’était là que sa foi avait véritablement commencé. Pas au moment où ils lui avaient sauvé la vie. Il savait parfaitement que cette charge restait trop lourde pour lui. Mais s’il ne la portait pas, quelqu’un d’autre devrait le faire. Il combattait parce qu’il refusait d’imposer cela à autrui.
Il savait n’être qu’une fourmi. Mais au moins serait-il celle qui porterait le plus lourd fardeau.
— Voilà pourquoi tu es toujours ulyuuu ulyuuu, et pourquoi notre dieu te regarde avec tant d’attention. Moi aussi, je compte sur cela.
Linnea sourit et posa la tête sur ses genoux. Ses yeux ne connaissaient aucune lumière, mais ils semblèrent alors rencontrer les siens. Et Helissio comprit qu’ils l’avaient toujours perçu. Tout comme leur dieu lointain, à travers la fenêtre qu’était cette jeune fille.
Tous deux s’adressaient maintenant à lui. Relève la tête. Tu suis la foi véritable.
— Pouvons-nous te demander cela, Helissio ? Mon coussin de sieste fwafwa, doux-amer et chaleureux.
Linnea ferma les paupières. Une larme roula sur la joue d’Helissio. Il sentit sa résolution se mettre en place. Une conviction qu’il n’avait jamais possédée lorsqu’il était mage. Alors…
— …J’accepte, déclara-t-il. — Moi, Helissio, je mettrai ma vie en jeu en tant que membre du Pentagone.
Sa voix ne trembla pas. Son cœur demeurait petit. Mais il n’avait plus peur.
— Pardonnez-moi, vous tous…
L’ange chutait, murmurant ses regrets tandis que son corps se transformait en poussière. Il abandonnait ses camarades dans ce monde de souffrance, incapable de voir leur souhait le plus cher se réaliser.
— …
Nanao contempla sa fin jusqu’au bout, comme devait le faire une guerrière. Endossant une fois encore le poids du vainqueur, elle reprit son vol vers la guerre.
— …!
La tête de Linnea se redressa brusquement, comme si la foudre venait de la frapper.
Des larmes coulèrent de ses paupières closes le long de ses joues pâles. À cet instant, Evit du Pentagone comprit presque avec certitude ce qui s’était produit.
— Lady Linnea…
— Oui. Il a péri. Helissio. Mon coussin fwafwa.
Elle parlait d’un fragment disparu de son cœur. Evit se contenta d’acquiescer, puis réfléchit aussitôt aux conséquences de cette perte sur la guerre.
Depuis le tout début, j’ai juré de lui laisser tout le chagrin, pensa-t-il.

Un tír fondit sur son flanc, mais le Balmung de Dustin l’intercepta. Le vaisseau-mère qu’il avait lui-même abattu tombait lentement vers le sol.
Mais il ne s’en souciait déjà plus. Son regard restait fixé sur une seule chose : le combat qu’il avait confié à son élève.
— Ne vous mettez pas en travers de mon chemin. Je regarde là-haut, murmura Dustin.
Grâce à des manœuvres parfaitement maîtrisées, il se glissa entre les ennemis qui fondaient sur lui et les abattit tous au passage. Son regard parcourut le ciel. Puis, enfin, il aperçut un point au loin. À mesure qu’il grossissait, il reconnut l’élève qu’il attendait. Un large sourire fendit son visage.
— Ha-ha, elle l’a vraiment fait, déclara-t-il. — Très bien, cela suffit pour l’instant ! Retournez défendre le ciel au-dessus du campus ! Retraite !
Jugeant le moment opportun, il aboya ses ordres. Tous les élèves firent demi-tour et regagnèrent leurs lignes. Peu d’ennemis tentèrent de les poursuivre.
Les affrontements avaient déjà causé des pertes considérables et désorganisé leurs formations. Et ils venaient de perdre leur commandant. Les troupes aériennes ennemies survivantes furent contraintes de se regrouper.
Kimberly avait perdu huit des siens. Mais même en tenant compte de ce bilan, cette bataille constituait une immense victoire. Dustin protégeait la retraite, et Nanao le rejoignit. Ensemble, ils abattirent les ennemis isolés qui se dressaient sur leur route.
— Je pensais déjà que tu t’en sortirais bien si tu parvenais simplement à le retenir jusqu’à ce que j’aie les mains libres, dit Dustin. — Mais tu l’as véritablement vaincu toi-même. Ça mérite une étoile d’or ! Beau travail, Hibiya.
— Je n’y serais pas parvenue seule. Ce n’est qu’en empruntant la technique d’une autre que j’ai pu réussir.
Elle secoua la tête avec modestie.
Dès l’instant où elle avait entraîné le combat au-dessus des nuages, Dustin avait deviné son intention. Il grimaça. Si elle ne pouvait pas être fière de ce qu’elle venait d’accomplir, de quoi pourrait-elle donc l’être ?
— Tu n’as rien emprunté. Tu en as hérité. Relève la tête.
Ayant ainsi rectifié sa manière de voir les choses, Dustin repéra une ouverture dans les attaques et accéléra.
Nanao le suivit, tandis qu’une vieille voix familière semblait murmurer à son oreille : — Bah évidemment !
Pendant ce temps, au sol, le combat contre le titan faisait toujours rage. Dans une cage séparée de cet affrontement, une jeune fille et un prêtre se faisaient face.
— Tu veux discuter ? Après avoir divisé mes forces comme ça ?
Le prêtre à tête de chien, Gustavo, renifla avec mépris, puis se laissa tomber au sol.
— Reposez-vous, ordonna-t-il en jetant un regard aux kobolds déconcertés derrière lui.
Il avait pris un moment pour examiner ses options, mais avait conclu qu’il n’en avait aucune. À l’instant même où elle avait déployé cette Aria et où il s’était retrouvé pris à l’intérieur, elle avait gagné le moyen de lui faire perdre son temps. Il demanda donc :
— Alors ? De quoi veux-tu parler ?
— Je suis heureuse que vous ne cherchiez pas à lutter.
— Cela ne servirait à rien. Je sais comment fonctionne l’Aria de l’Oracle Enfermée. Si elle te l’a transmise, alors ce domaine rend tout combat impossible. Nous ne pouvons rien faire pour nous blesser mutuellement.
Ce n’était qu’un constat.
Gustavo savait parfaitement où il se trouvait. Être capturé dans une même Aria par deux lanceurs différents constituait un événement d’une rareté extrême, mais la nature particulière de ce domaine le rendait possible. Il existait de nombreuses Arias qui n’étaient pas conçues pour tuer ceux qu’elles engloutissaient.
Mais à sa connaissance, celle-ci était la seule à interdire absolument tout acte létal. Toute résistance serait vaine. Cependant, s’il acceptait simplement ce fait, il ne courait aucun danger.
— Il me suffit donc d’attendre. Tout ce que tu fais, c’est gagner du temps. Quoi que Rachel ait eu en tête, tu ne pourras pas maintenir cette Aria bien longtemps.
Une lueur perçante brillait dans ses yeux. Ce sort entrait en conflit avec l’ordre du monde, ce qui imposait une limite de temps sévère aux Arias. Avec une importante réserve de mana, ou un moyen d’en obtenir davantage, il était possible d’en prolonger la durée. Mais une personne qui venait d’en hériter au beau milieu du brouillard de la guerre n’avait pu prendre aucune disposition de ce genre.
Même si le fenrir lui avait fourni une certaine aide avant de disparaître, celle-ci ne pouvait aller bien loin. Naturellement, Gustavo s’inquiétait réellement pour Sulfo et les autres forces séparées de lui. Les transfusions n’avaient été possibles que parce qu’il les protégeait.
Il aurait volontiers abandonné tout le reste pour retourner au combat. Mais il ne laissa rien paraître. Son unique tâche consistait ici à sembler parfaitement imperturbable. Cela resserrerait l’étau sur la jeune fille.
Plus elle s’agiterait, plus vite l’Aria se désagrégerait. Combien de ses pensées avait-elle devinées ? Katie s’agenouilla en face de lui, sans la moindre trace d’hostilité sur le visage. Elle se contentait de le regarder droit dans les yeux. Nanao lui avait appris à s’asseoir en seiza.
Gustavo ne connaissait pas cette posture, mais il comprit qu’elle abordait cette conversation avec le plus grand sérieux.
— Il est peut-être un peu tard pour les présentations, mais je m’appelle Katie Aalto, militante des droits civiques originaire de Farnland. Voici mon ami, le troll Marco. Puis-je connaître votre nom, prêtre ?
— Tu ne le devines pas rien qu’en me regardant ? T’as pas fait tes devoirs.
Gustavo n’était pas ici pour se faire des amis. Bien sûr, il savait qu’elle ne lui demandait pas réellement son nom. Ces présentations servaient simplement à poser le cadre de la conversation. C’était pour cette raison qu’elle grimaça lorsqu’il la repoussa. Mais Katie n’allait pas abandonner aussi facilement.
— …Gustavo, le prêtre à tête de chien. Archevêque du Carré au sein de l’Ordre de la Lumière Sacrée. On nous a expliqué que vous étiez un kobold capable de parler la langue humaine…
Forte de ces informations, elle l’observa attentivement. Cela mit Gustavo profondément mal à l’aise. Il avait l’impression que son regard le traversait de part en part. Et ses paroles suivantes le déstabilisèrent.
— Mais vous n’en êtes pas un. Votre structure osseuse est beaucoup trop éloignée de celle d’un kobold.
— …!
— Je doute qu’une quelconque espèce corresponde parfaitement à votre apparence. Vous avez peut-être altéré votre corps afin de dissimuler vos origines, mais dans ce cas, vous auriez pu vous contenter de modifier votre visage. Rien ne justifierait des transformations aussi détaillées sur l’ensemble de votre corps. Cela signifie donc qu’il s’agit de votre état naturel, expliqua Katie. — Vous êtes un semi-lycanthrope, n’est-ce pas ? J’ai entendu parler de cas exceptionnels où une anomalie génétique enferme la personne dans un état de transformation partielle. Et que les individus atteints survivent rarement.
Katie formula cette hypothèse avec prudence.
Gustavo la fixa en silence pendant un moment.
Puis il poussa finalement un soupir et capitula.
— Ouais. Je suppose que vous avez un garçon du même genre dans votre camp. Vous avez étudié les différents stades de transformation jusque dans la structure osseuse ? Bien vu. Pas que ça te mène quelque part.
— Au contraire, je trouve cela essentiel. Des patients atteints de maladies incurables provoquées par le facteur demi ? J’imagine que cela s’applique aussi à votre titan. L’Ordre de la Lumière Sacrée compte-t-il beaucoup de personnes dans votre situation ?
— Forcément. Quelle que soit leur apparence, ceux que le monde rejette finissent par se tourner vers les Gnostiques. Nous ne pouvons pas trouver de terrain d’entente avec vous, les mages. Tu le sais déjà. Alors que reste-t-il à dire ?
Tout en la fusillant du regard, il tenta une nouvelle fois de déterminer ses intentions. Il pouvait encore choisir de rester assis dans un silence de pierre. Après ce qu’elle lui avait fait, cela aurait même été approprié. S’il acceptait malgré tout de lui répondre, c’était uniquement parce que l’idée qu’il se faisait de Katie Aalto la plaçait très loin de la catégorie d’une simple élève.
Il supposait qu’il devrait peut-être l’éliminer un jour.
Il éprouvait donc le besoin de la jauger ici.
— Je souhaite d’abord vous demander quelle est la nature du salut que vous recherchez, dit-elle. — Autrement dit, quel est le but du dieu d’Uranischegar ? Je n’en possède encore qu’une impression vague. Pour cette raison, cette situation, le fait que nous soyons forcés de vous combattre, ne m’a jamais semblé juste.
Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle commence directement par le cœur du problème. Il ignorait ce que cette connaissance pourrait signifier pour elle, tout comme la raison qui la poussait à poser cette question ici. Il la connaissait trop peu pour spéculer.
Il décida donc de prendre sa demande au pied de la lettre.
— …Dis-moi, t’es-tu déjà demandé pourquoi les Gnostiques existent ? demanda-t-il.
— Souvent. Je sais que la nature de la société magique joue un rôle majeur. Si nous consacrions davantage d’efforts à l’aide sociale, bien moins d’humains et de demis se tourneraient vers le gnosticisme. Mais le fait qu’ils rejoignent ensuite la menace gnostique réduit encore la capacité de notre société à les soutenir. C’est un cercle vicieux. Une sorte d’auto-intoxication.
La réponse lui vint avec fluidité. Elle y avait donc bel et bien réfléchi depuis longtemps. Elle ne se présentait pas comme militante des droits civiques sans raison. Gustavo fut légèrement surpris de voir quelqu’un comme elle étudier à Kimberly.
— Pas une mauvaise réponse, dit-il. — Mais je cherche une cause bien plus profonde.
— Laquelle ?
— Un défaut de conception. Avec la manière dont ce monde a été construit, il ne peut exister de société où aucun Gnostique ne naît.
Cette affirmation catégorique assombrit le visage de Katie. C’était à la fois son point de départ et sa conclusion. Gustavo développa alors le raisonnement qui la soutenait.
— Même à l’âge divin, les espèces n’étaient pas égales. Elles étaient classées au sein d’une hiérarchie. Le dieu que nous avions autrefois désirait un monde de cette nature et créa les êtres vivants selon ces principes. Autrement dit, il s’agit d’une malédiction inscrite au plus profond de notre nature. Rien d’étonnant à ce que nous soyons incapables d’y échapper seuls.
— …Mais ce dieu a disparu depuis longtemps. Il n’existe pas davantage de raison pour que nous continuions à nous laisser enchaîner par cette « malédiction ».
— Tu regardes ce monde et tu dis ça ? Bien sûr, dieu est mort et nous avons échappé à son contrôle direct. Nous avons peut-être réussi à améliorer légèrement les choses. Mais au fond, cela n’a fait que permettre aux positions dans la hiérarchie de changer. La structure elle-même demeure. Peu importe la manière dont tu réorganises les blocs au sommet, ceux qui se trouvent en bas seront toujours persécutés. Peu importe que les elfes ou les humains soient au pouvoir. Et cela ne changera pas davantage si les gobelins ou les kobolds prennent leur place.
Gustavo parlait avec résignation. Telle était la nature de leur monde depuis l’instant de sa création. Katie ne trouva rien à répondre.
— Tu dois comprendre un principe fondamental de la pensée gnostique, petite, poursuivit-il. — Nous ne cherchons pas à renverser les puissants en place, ni à devenir nous-mêmes la nouvelle classe dirigeante. Cela reviendrait encore à agir selon les principes fondamentaux qui emprisonnent notre monde.
— …Vous recherchez donc un monde où toutes les espèces seraient véritablement égales ? Pourtant, vous avez des titres comme le Pentagone et le Carré. Ne s’agit-il pas là aussi d’une hiérarchie ?
— C’est absolument le cas, reconnut-il en baissant le regard. — Même avec la bénédiction de notre dieu, tant que nous vivrons dans ce monde, toute structure sociale conservera une certaine verticalité. Cela ne changera pas simplement parce que nous aurions un dirigeant exceptionnel porteur d’idéaux utopiques. L’Ordre lui-même n’est qu’une forme temporaire destinée à assurer la transition. Et ce rôle touche désormais à sa fin.
Il avait depuis longtemps renoncé.
Il ne nourrissait plus aucun espoir ni aucune attente envers ce monde.
Étant né sous ses règles, il leur demeurait lui aussi soumis.
— Le statut n’est qu’un problème de surface. Le monde que nous recherchons est un monde où chaque chose reçoit une signification égale. Un ensemble parfait de blocs de construction, où aucun ne resterait inutilisé. Mais pour en faire partie, nous devons nous-mêmes être transformés afin d’adopter la forme appropriée. Voilà l’état d’esprit nécessaire pour recevoir le salut.
Katie fronça les sourcils et pinça les lèvres. Cette expression trahissait sa jeunesse. Ce constat troubla Gustavo. La peur qu’il avait ressentie s’estompait peu à peu. Elle ressemblait désormais simplement à une jeune femme sincère, confrontée à un problème épineux.
— …La forme appropriée. Comme les piliers-pilons, qui ignorent aussi bien le relief que les biodômes et aplatissent tout autour de leur point de chute.
— Cela t’a semblé être un massacre aveugle ? C’est tout le contraire. Notre monde est bien trop complexe. Chaque espèce est arbitrairement divisée en centaines, en milliers de sous-espèces. Dans un tel chaos, aucun dessein parfait ne peut exister. Erreur après erreur après erreur : il faut tout effacer et repartir de zéro. Ensuite, notre dieu donnera une nouvelle signification à toute chose.
Gustavo savait parfaitement que tout cela relevait du mensonge. Quels que soient les mots employés pour le justifier, il s’agissait bien d’un massacre aveugle. Il avait accepté que ses actes constituent une trahison envers le monde. Mais pour provoquer un changement, des mesures radicales étaient nécessaires.
Se débattre dans les limites imposées par ces règles revenait simplement à succomber au destin qu’elles avaient prescrit. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle le comprenne. Pourtant, à sa grande surprise, Katie ne parut ni écœurée ni prête à s’emporter.
Le regard fixé sur le vide, elle murmura :
— Construire, ou reconstruire, un ensemble parfait de blocs à partir d’une base entièrement vierge. Voilà donc ce que désire le dieu d’Uranischegar…
Gustavo confirma silencieusement. Puis Katie inclina la tête.
— …Alors, pourquoi ce cri ?
— …?
Il n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait dire. Il ne pouvait pas davantage savoir ce qu’elle avait vécu lorsqu’elle était entrée en contact avec la migration. Katie abandonna rapidement cette piste.
Elle releva la tête et planta sur lui un regard intense.
— Merci de m’avoir expliqué tout cela. Je ne prétends pas avoir parfaitement compris, mais ma compréhension s’est améliorée. Et à la lumière de cela, j’ai beaucoup de choses à vous dire.
— Tu sais que ça ne servira à rien ? Alors fais-toi plaisir.
— Je vais le faire. Vos actions reposent sur l’idée que, dans notre propre monde, nous sommes incapables de nous sauver nous-mêmes. Mais est-ce réellement impossible ?
— Une question stupide. Les blocs qui composent notre être sont fondamentalement erronés. Tu sais parfaitement qu’aucune quantité d’efforts ne permettra d’obtenir un résultat parfait.
— J’admets que ce n’est pas facile. Sans vouloir caricaturer votre position, vous pensez que cela deviendra possible si nous effaçons tout pour repartir de zéro. Dans ce cas, pourquoi ne pas simplement tout brûler ? Nous pourrions ensuite déterminer les détails de la nouvelle structure et limiter autant que possible les essais et les erreurs. Rien ne prouve encore que cela soit impossible dans notre monde.
Cet argument fit hausser un sourcil à Gustavo.
Même dans une hypothèse purement théorique, c’était une position bien imprudente à défendre pour quelqu’un dans sa situation.
— …Tu brûlerais ton propre monde ? Ne joue pas sur les mots. Cela contredit ton objectif même. Le but de tous les mages est de préserver l’ordre existant. Nous savons parfaitement que vous ne tenterez jamais d’atteindre le salut.
— C’est vrai pour les mages dans leur ensemble. Mais ne confondez pas les deux. C’est à moi que vous parlez.
Elle se montra catégorique sur ce point.
Une fois encore, le regard qu’elle lui adressait le mit profondément mal à l’aise. Il commençait à comprendre pourquoi l’Oracle Enfermée lui avait légué cette Aria, aussi insensée que cette décision ait pu lui sembler.
— Rendre toutes les espèces véritablement égales. Pas seulement réfuter une société hiérarchique, mais réfuter la chaîne alimentaire elle-même ? Non, ce n’est pas le cœur du problème. Tout comme les plantes laissent leurs graines être dévorées afin d’étendre leur territoire, les prédateurs au sommet de la chaîne finissent eux aussi par retourner à la terre et nourrir les micro-organismes. L’idée que les prédateurs seraient supérieurs à leurs proies n’est qu’une projection de nos propres valeurs. Peut-être notre ancien dieu partageait-il cette vision, mais il est mort. Il ne reste plus qu’une malédiction persistante.
Katie ne s’adressait déjà plus véritablement à Gustavo. Elle creusait sa propre interprétation du thème qu’il lui avait offert. Une sueur froide coula dans le dos du prêtre. Peut-être venait-il d’arroser une graine qui n’aurait jamais dû pousser.
— …Donner une signification à toute chose. C’est difficile. Quel type de conception pourrait accomplir cela ? murmura-t-elle, l’air abattu.
Saisi d’une panique impossible à décrire, Gustavo interrompit le fil de sa pensée.
— …Est-ce que j’ai bien entendu ? Depuis quelle perspective parles-tu ? Ce n’est pas un problème que tu sois capable de résoudre. Cette conversation tout entière n’a absolument aucun sens. Elle ne sert qu’à passer le temps pendant que tu me retiens ici…
— Oh ? Je ne suis pas d’accord, répondit Katie en clignant des yeux.
Ses paroles ne contenaient ni mépris ni sarcasme. Elle ne comprenait sincèrement pas pourquoi il qualifiait cela d’« inutile ». Et cela ne fit qu’accroître sa peur.
— Après tout, lorsque vous parlez de la « conception » du monde, celle-ci a été dessinée autrefois par un dieu. Il nous suffit de faire la même chose à nouveau, sous une forme légèrement différente. Est-ce vraiment si difficile à concevoir ?
La question débordait à la fois d’une innocence pure et d’une insolence démesurée. Prononcée par une enfant, elle aurait pu paraître charmante. Mais dans ce contexte, Gustavo ne pouvait y voir qu’un funeste présage. Au début, il avait cru que cette fille était simplement une mage atypique. Il comprenait maintenant à quel point il s’était trompé. Elle n’avait même pas conscience de sa propre arrogance. Et quoi d’autre qu’une mage pouvait-on décrire ainsi ?
— Mais, pour être honnête, cela reste difficile à concilier avec votre manière de penser. Cette discussion me l’a clairement montré. Je crois que cela relève moins de la logique que de la préférence. Votre dieu a regardé notre monde et l’a trouvé chaotique, désordonné et répugnant. Je ne pourrai jamais partager ce jugement.
Elle agita l’index pour appuyer son propos. Puis un sourire illumina soudain son visage. Comme si un souvenir précieux lui était revenu et qu’elle y avait trouvé toutes les réponses.
— Ce monde regorge de créatures merveilleuses. Il est riche et débordant de vie ! Tout effacer pour recommencer depuis le début… Hé-hé, quel immense gâchis ce serait. Je ne peux pas le permettre.
Son sourire indiquait clairement que la discussion était terminée. Gustavo n’avait plus rien à lui offrir. Il avait toujours su qu’ils ne trouveraient aucun terrain d’entente. Leur conversation venait seulement d’atteindre sa conclusion inévitable et vaine.
— …!
Sentant un changement sur sa peau, il bondit sur ses pieds et observa les alentours. Le monde vacillait. Katie avait compris bien avant lui que ce moment approchait, et son sourire trahissait désormais la fatigue qu’elle avait dissimulée.
— J’ai atteint ma limite. Merci d’avoir accepté de me parler. Vous m’avez aidée à prendre ma décision.
— …Attends, petite. Dis-moi, à quelle conclusion es-tu arrivée ?
Le monde tourbillonnait comme du lait versé dans du café. Pourtant, il devait savoir.
Katie s’appuya contre Marco, puis tourna la tête vers lui.
— Oh, rien de bien important. Je me suis simplement dit que la prochaine fois, ce serait mon tour.
Elle lui adressa un doux sourire. Puis la lumière les enveloppa de nouveau.
La pièce maîtresse des défenses ennemies avait disparu. Theodore n’était certainement pas assez stupide pour laisser passer une telle occasion.
— IMPETUS ! IMPETUS ! IMPETUS !
Les sorts gravitationnels n’étaient pas son seul angle d’attaque. Il avait également liquéfié le sol sous les pieds du titan, compromettant son équilibre. Plus la créature luttait pour se redresser, plus les sorts de vent de Theodore lui infligeaient de dégâts.
Toutes ces blessures ne provenaient pas de lames magiques, mais les hémorragies s’accumulaient.
Et en l’absence de Gustavo, les élèves parvenaient enfin à empêcher les transfusions. Plus rien n’empêchait Theodore d’épuiser progressivement son adversaire.
— GOOO !
Incapable d’en supporter davantage, le titan couvrit son cou de ses bras. Theodore avait espéré atteindre la jugulaire, mais son plan suivait malgré tout son cours. En réduisant lui-même son champ de vision, le titan lui offrit un angle mort. Theodore s’y engouffra et immobilisa son balai juste devant son plexus solaire.
— Très bien, ici ! FORTIS IMPETUS TEMPESTUS !
Une vrille de vent à triple incantation s’enfonça profondément dans une faille de l’armure interne et sectionna une artère proche du cœur. Le sang jaillit de la blessure comme la mer à travers une digue rompue. Cette fois, l’hémorragie finit par devenir trop importante. Les genoux du titan cédèrent.
— Aucun de nous ne s’attendait à cela, mais j’ai profité de l’opportunité. Bon sommeil, déclara Theodore en regardant le titan s’effondrer.
Peu importait l’épaisseur de son armure intérieure. Tant que son corps demeurait construit sur le modèle humain et possédait des articulations humaines, cette armure devait présenter des ouvertures afin de préserver leur mobilité. En observant le comportement du titan et la répartition de ses protections, Theodore avait identifié l’une de ces failles.
Tout en réduisant progressivement son volume sanguin, il avait consciemment poussé le titan à s’exposer à cette attaque finale. Il ne pouvait pas vraiment se permettre d’emprunter la voie la plus lente.
— …Combien de temps avant le retour de Miss Aalto ? Le temps s’écoule peut-être plus lentement à l’intérieur, mais ici, cela ne représentera que quelques min…
Il détacha son regard du titan étendu au sol et commença à faire ses estimations tout en inspectant les environs.
C’est alors qu’un groupe de kobolds apparut soudain dans les airs. C’étaient ceux que l’Aria avait emportés. Katie et Marco réapparurent un peu plus loin.
— Elle est revenue.
— La fille !
Dès qu’il l’aperçut, Gustavo envoya ses orbes vers Katie.
Theodore s’y attendait. Son balai plongea aussitôt, arracha Katie au sol et força Gustavo à utiliser son attaque de plan pour se protéger. Quelques instants plus tard, le griffon saisit Marco par les épaules et battit des ailes pour l’aider à bondir hors de portée.
— Ungh… !
Ils avaient répété cette manœuvre à l’avance afin de compenser son poids. Lyla ne pouvait soutenir la masse d’un troll que durant quelques instants, mais si Marco exploitait lui-même la puissance de ses jambes, ils pouvaient ensemble parcourir une distance bien plus grande, et surtout bien plus vite.
Theodore en fut impressionné, mais son attention restait centrée sur son élève.
— Je veux m’assurer d’une chose : as-tu encore toute ta raison ?
Il gardait pleinement conscience de l’athamé dans sa main droite. Il savait qu’il pourrait devoir le plonger sans hésiter dans sa poitrine. La réponse de Katie ne suffirait pas à le convaincre. Il devait rechercher les signes caractéristiques d’une mage Consumée par le Sort. Si son élève avait déjà franchi un point de non-retour, Theodore n’hésiterait pas.
Katie savait qu’il observait chacun de ses gestes. Malgré l’épuisement provoqué par un sort dépassant largement ses capacités, elle parvint à sourire.
— Je suis toujours moi-même. Nous combattons l’Ordre de la Lumière Sacrée. Je m’appelle Katie Aalto, élève de cinquième année à Kimberly. Mon rôle consiste à contenir les autres forces pendant que vous affrontez le titan, professeur Theodore.
— Bonne réponse. Je suis soulagé de l’entendre.
Il sourit, reconnaissant en elle un esprit rationnel et un noyau demeuré inébranlable. Il conservait peut-être certaines inquiétudes, mais pour l’instant, Katie Aalto se trouvait toujours de ce côté de la limite. Il reporta son attention vers l’arrière, sur le prêtre à tête de chien qui cherchait encore une occasion de l’achever.
— Il paraît fort contrarié. Vous ne vous êtes pas entendus ?
— Non… Mais cette discussion en valait la peine. Vraiment.
Katie sourit avec lassitude. Elle était indéniablement épuisée, mais aux yeux de Theodore, son état restait étonnamment bon pour quelqu’un qui venait de déployer sa première Aria. Il lança un sort pour ralentir l’ennemi, mais le plan l’intercepta.
— Tuez cette fille tant que vous en avez l’occasion, Lord McFarlane ! hurla Gustavo. — Je vous le garantis : si vous la laissez grandir, elle deviendra un jour une menace pour vous !
— Merci pour l’avertissement. Mais Kimberly regorge d’élèves de ce genre. Cela ne mérite pas que je m’en inquiète.
Theodore lui adressa un sourire aimable. Il en savait assez sur l’Oracle Enfermée pour mesurer avec précision la gravité de l’héritage reçu par Katie Aalto. Et alors ? Il avait déjà vu d’innombrables enfants être Consumés par le Sort. Elle serait simplement l’une des pires.
— Notre objectif était d’abattre le titan, et c’est chose faite. Retraite ! Retour à l’école !
La mission accomplie, les élèves enfourchèrent leurs balais et s’envolèrent. Marcel prit le contrôle des bêtes restantes et les guida loin du champ de bataille. Le titan abattu, les demis mutants encore présents étaient trop bouleversés pour organiser une véritable poursuite.
Les tír chargés de les protéger ne bougèrent pas davantage. Ils avaient subi une défaite écrasante, et Gustavo grinça des dents.
Les poursuivre avec les seules troupes placées directement sous ses ordres aurait été suicidaire, même pour lui.
— …Sulfo…
Il s’arrêta donc et se tourna vers le titan terrassé. Il le savait parfaitement. Theodore ne serait jamais parti sans avoir acquis une certitude absolue. Son ami ne se relèverait pas. Il se trouvait au seuil de la mort et respirait à peine. L’impact produit par la chute du corps du titan informa le quartier général de l’Ordre de la Lumière Sacrée de ce qui venait de se produire. Le vieux prêtre Evit plissa les yeux devant cette vision.
— Sulfo est tombé, Lady Linnea.
L’Oracle acquiesça silencieusement. Les larmes versées pour la mort d’Helissio coulaient encore.
— Vraiment ? Alors, c’est son tour.
Sa voix demeurait pourtant calme. Pleurer leurs camarades tombés était son rôle. Mais il était encore trop tôt pour cela. Evit le savait aussi bien qu’elle.
Il reporta donc les yeux vers le champ de bataille lointain et murmura :
— Vous l’avez sous-estimé, Lord McFarlane. Sulfo n’est pas notre familier. Il est un archevêque du Pentagone.
À sa naissance, son poids était légèrement supérieur à la moyenne. L’accouchement avait durement éprouvé sa mère, mais tous avaient pris grand soin d’elle et la tragédie avait été évitée.
Au début de sa vie, Sulfo était un bébé parfaitement normal.
Il pleurait beaucoup, buvait beaucoup de lait maternel et dormait le reste du temps. Son appétit était considérable et il fut sevré assez tôt, mais cela fut accueilli avec joie. Personne ne doutait qu’il deviendrait un garçon grand et robuste. Les choses commencèrent à mal tourner aux alentours de son premier anniversaire.
Un matin, sa mère se réveilla, se retourna et aperçut le bras de son bébé dépassant du berceau. Ils venaient pourtant à peine de le remplacer pour l’adapter à sa croissance. Les sourcils froncés, elle le prit dans ses bras et le trouva sensiblement plus lourd que la veille. Les nourrissons grandissaient vite, certes, mais sûrement pas à ce point. Inquiète, elle en parla à son mari et à ses parents, mais tous s’en réjouirent.
— C’est une bonne chose ! Il deviendra certainement grand et fort.
Elle n’était pas convaincue, mais finit par chasser cette pensée. La vie qu’elle avait menée était bien trop simple pour lui avoir enseigné quoi que ce soit sur les affections magiques d’une rareté historique. Avec le temps, cependant, les signes devinrent de plus en plus évidents.
À deux ans, Sulfo était plus grand que son frère, né cinq ans avant lui. À trois ans, ils ne trouvaient déjà plus de vêtements pour enfant à sa taille. Son appétit passa de sain à insatiable, et leurs abondantes réserves de blé diminuèrent à vue d’œil. Pendant ce temps, son esprit semblait se développer avec lenteur.
Même à cinq ans, il parvenait à peine à prononcer quelques mots simples, d’une voix maladroite et monocorde. À ce stade, toute la famille savait que quelque chose n’allait pas, et les craintes de sa mère prirent des proportions immenses. Mais ils hésitaient à en parler hors de la maison.
Le village était minuscule, et il était hors de question de laisser les gens jaser au sujet de l’enfant monstrueux vivant chez eux. Tous redoutaient le mépris et l’intolérance de leurs voisins. Ils ne pouvaient qu’espérer que sa croissance finirait par s’arrêter. Mais Sulfo grandissait toujours plus vite.
À huit ans, il dépassait déjà tous les adultes. À dix ans, sa tête raclait les poutres du plafond. À ce stade, il était devenu impossible de le dissimuler. Il avait une ossature massive et une carrure imposante, et les voisins qui passaient près de la maison avaient aperçu suffisamment de choses pour se livrer sans retenue aux commérages. « Ce garçon est le fils d’un troll. »
Ces rumeurs accablèrent toute la maisonnée.
Le père de Sulfo s’épuisait déjà au travail pour satisfaire l’estomac sans fond de son fils, et son moral ne cessait de décliner. Cette rumeur ignoble finit de le briser. Il saisit sa femme par les épaules et lui cria :
— Dis-moi la vérité ! De qui est-il le fils ?!
Les humains ne pouvaient pas se reproduire avec les trolls, pas davantage qu’avec les gobelins ou les kobolds. Ces êtres n’auraient d’ailleurs même jamais envisagé d’avoir des relations avec un humain, à moins d’y être contraints par un enchantement. C’était une connaissance commune dans le monde magique, et même les non-mages en avaient entendu parler.
Pourtant, en dépit de cela, les rumeurs sordides se propagèrent comme une traînée de poudre, qu’elles fussent vraies ou non. Ces racontars attirèrent finalement le mage du village chez eux, et ce fut alors qu’ils entendirent pour la première fois l’expression « atavisme titanique ».
Mais il était déjà trop tard.
Aux yeux du village, la famille était souillée, et partout où elle passait, des doigts se pointaient dans son dos. Ils ne pouvaient supporter cela indéfiniment. Sulfo avait désormais la taille de leur maison, et ils ne parvenaient plus à le nourrir suffisamment. Il passait la majeure partie de son temps affamé.
Il ne pouvait plus se reposer à l’intérieur avec sa famille et restait assis dehors, près de la maison, écoutant avec tristesse ses parents se disputer. Personne ne l’avait remarqué, mais les émotions de Sulfo avaient mûri normalement. Depuis longtemps, il avait compris que sa famille souffrait à cause de lui. Un soir, ses grands-parents se glissèrent jusqu’à l’endroit où il dormait.
Debout près de ses pieds, ils lui dirent :
— Disparais. Je t’en prie. Avant la fin de la nuit, pars loin d’ici. Tout a mal tourné à cause de toi. Tu détruis nos vies. Ici, c’est un village humain. Si tu es un troll, comporte-toi comme tel. Va vivre avec les tiens dans les collines.
Sulfo acquiesça. Il accepta le baluchon contenant de maigres provisions et s’éloigna sans bruit. À l’intérieur du tissu, il trouva une tourte. Elle était encore chaude, plus grande que la normale, et pourtant toujours trop petite pour lui.
C’était son plat préféré. Il n’en avait plus mangé depuis des années. Il savait que sa mère l’avait préparée. Il faillit courir tout droit vers la maison. Mais cela lui était interdit. Alors, au lieu de serrer sa mère dans ses bras, il avala son amour en une seule bouchée. Sans cela, il n’aurait jamais pu faire un seul pas en avant.
Pendant deux jours et deux nuits, il s’enfonça dans les collines. Il finit par rencontrer des trolls. Ils étaient plus petits qu’il ne l’avait imaginé et ne lui arrivaient qu’à la poitrine. Ils l’accueillirent avec prudence et incompréhension, mais lorsqu’ils comprirent qu’il ne leur voulait aucun mal, ils le conduisirent jusqu’à leur village et le nourrirent.
Leurs assaisonnements le surprirent, mais cela faisait une éternité qu’il n’avait pas mangé à sa faim.
Il pleura.
Il passa plus de dix ans parmi eux, sans jamais cesser de penser à sa mère. Mais il savait qu’il ne pourrait pas rester éternellement avec les trolls. Il continuait de grandir. Il dépassait désormais tous les arbres alentour, et il savait qu’il finirait bientôt par ne plus pouvoir marcher. À chacun de ses pas, la douleur dans ses genoux lui adressait un avertissement.
Depuis longtemps, il savait qu’il n’était ni humain ni troll. Il était une créature brisée, défectueuse en tout point. Sulfo fit ses adieux avant que ce moment n’arrive. Les trolls s’agrippèrent à ses pieds et le supplièrent de rester.
Il les repoussa doucement. Un tronc d’arbre sous le bras en guise de béquille, il tituba vers les montagnes. Il ne cherchait plus à lutter contre sa faim. S’il mangeait à sa guise, les trolls n’auraient plus rien pour eux. Sulfo décida donc de laisser les animaux de la forêt le dévorer.
Il était temps de rendre ce corps démesuré à la nature.
Lorsqu’il ne fut plus capable de marcher, il tomba à genoux. Plutôt que de s’asseoir, il se laissa tomber face contre terre. Ainsi, les plus petits animaux pourraient le manger plus facilement. Ses yeux se fermèrent lentement. Ses dernières pensées dérivèrent sans but. Existait-il quelque part un endroit où un corps aussi immense serait accepté ?
Il l’espérait.
Autrement, il serait né uniquement pour être rejeté.
— Pas ici… ni ici… ni ici…
Alors que sa conscience s’éteignait, quelque chose d’étrange se produisit. Une petite chose tapotait le côté de son corps. Elle commença par ses pieds, contourna lentement son immense silhouette, puis finit par atteindre son visage et s’écria avec enthousiasme :
— J’ai trouvé le visage ! Ouah ! Evit, viens voir ! Il est tellement duuun duuun !
— Doucement, Lady Linnea. Si vous courez, vous allez tomber.
À la voix de la fillette succéda celle d’un vieil homme.
Sulfo entrouvrit les yeux et aperçut deux humains vêtus de robes monastiques. Le vieillard portait un long bâton. La jeune fille arborait un sourire si doux qu’il semblait ne pas appartenir à ce monde.
— Mais à l’intérieur, il est tout hoyuhoyu gentil. Le pauvre ! Tu dois avoir tellement faim !
La jeune fille se retourna. Le vieil homme acquiesça et sortit une bouteille de ses vêtements. Il la lui tendit, et elle la porta jusqu’à la bouche de Sulfo. Evit avait observé l’état des genoux du géant et compris l’essentiel de sa condition.
— Ton poids est devenu trop important pour que tu puisses continuer à marcher debout. Le stade terminal de l’atavisme titanique. Tu as eu de la chance que les trolls te recueillent, mais plus encore d’avoir survécu aussi longtemps.
— Oui, oui ! Tu as bien travaillé pour tenir jusqu’à mon arrivée.
La fillette tâtonna jusqu’à trouver les lèvres de Sulfo, les écarta, ouvrit la bouteille et en versa soigneusement le contenu dans sa bouche. Compte tenu de sa taille, cela suffisait à peine à humecter ses lèvres. Mais cette douceur pénétra profondément en lui. Les sensations revinrent dans ses membres engourdis, et sa vision trouble retrouva soudain toute sa netteté.
Surpris, Sulfo ouvrit complètement les yeux.
La vie qu’il avait menée ne lui avait jamais permis de connaître les élixirs conçus par les alchimistes.
— Je m’appelle Linnea. J’ai beau être une petite fille, je suis la dirigeante d’un groupe appelé l’Ordre de la Lumière Sacrée. Je suis aveugle, c’est pour cela que je te touchais comme ça. Désolée !
Bouger demeurait extrêmement difficile pour Sulfo, mais son esprit était de nouveau clair. Le sentant, la jeune fille se mit à parler. Cela faisait longtemps que Sulfo n’avait plus entendu la langue humaine, et il peinait à comprendre ses paroles. Elle semblait elle aussi s’en apercevoir.
— …Tu ne comprends pas, hein ? Ça ne sert à rien de te parler de mes titres. Alors je vais simplement te dire la chose la plus importante.
La jeune fille s’agenouilla sans se soucier de la terre qui salissait sa robe blanche. Elle joignit les mains. Sulfo vivait loin des humains depuis longtemps, mais il comprenait encore ce que signifiait ce geste.
Elle était sincère.
— Nous essayons de changer le monde. Tu es grand et fort, et nous aimerions que tu nous aides.
Cette fois, les mots pénétrèrent son esprit, mais ils firent naître davantage de questions qu’ils n’apportèrent de réponses. La première question de Sulfo était simple. Le « monde » ne désignait pas seulement le village où il était né et ces collines. C’était un endroit infiniment plus vaste.
Pouvait-on réellement… le changer ?
Cette petite fille en était-elle capable ? Pourquoi ?
— Parce qu’il existe beaucoup de vies semblables à la tienne. Elles naissent un peu différentes des autres, alors elles se retrouvent seules, incapables de trouver leur place. Et je connais quelqu’un qui peut faire disparaître cette souffrance. C’est notre dieu.
Sulfo n’avait pas prononcé un mot, mais elle lui avait répondu malgré tout. Plus encore, l’idée qu’il existe d’autres êtres comme lui le surprit. Il trouva cela profondément triste. Mais la jeune fille parlait comme s’il n’aurait bientôt plus à rester seul.
Lorsque ce dieu viendrait, tout changerait. Il attribuerait à chacun une forme porteuse de sens. Sulfo trouva cela merveilleux. Mais il ressentit également de l’inquiétude. Sa simple existence avait fait souffrir sa famille. Il avait quitté le village des trolls parce qu’il savait que cela finirait par se reproduire.
Ces humains ne subiraient-ils pas le même sort ?
Ils disaient avoir besoin de lui, mais si ce n’était pas vrai ?
Et s’ils finissaient simplement par lui en vouloir à leur tour ?
— Cela n’arrivera pas. Nous avons beaucoup de tâches que seule une personne aussi grande que toi peut accomplir. Tout le monde sera heureux de t’avoir parmi nous. Ne t’inquiète pas pour la nourriture. Nous avons de nombreuses manières de résoudre ce problème. Il en va de même pour la douleur dans tes jambes. Notre dieu arrangera les choses pour que tu puisses marcher de nouveau.
— Mm…
Le vieil homme était resté silencieux jusque-là, mais il s’avança alors, déploya la manche de sa robe et la tint au-dessus de la tête de la jeune fille.
Au même moment, la pluie se mit à tomber.
C’était la fin de l’automne, et ils se trouvaient dans les collines.
L’eau était glaciale. Cela ne dérangeait pas Evit, mais il était hors de question de laisser une fillette ordinaire y rester exposée. Cependant, Evit ne fut pas le seul à le comprendre. Les membres de Sulfo étaient encore légèrement engourdis, mais il se força à les bouger.
Il se redressa comme si la colline elle-même venait de s’éveiller. Puis il posa les mains au sol de part et d’autre d’eux et se pencha au-dessus de leurs têtes afin de les protéger de la pluie. Ce geste constituait également sa réponse.
— Oh, souffla la petite fille, son haleine visible dans l’air froid. — Merci. Tu me sers de toit !
Leur lien fut scellé sous cette bruine glaciale. Un titan difforme et une Oracle Aveugle devinrent camarades. Et Sulfo jura que son corps gigantesque protégerait la jeune fille de la main cruelle du destin. Les paroles de l’Oracle se révélèrent vraies.
Lorsque Sulfo rejoignit l’Ordre, tous l’accueillirent.
Il trouva un lieu qu’il pouvait appeler son foyer, des compagnons qu’il pouvait considérer comme les siens, ainsi que le bonheur et le réconfort qu’il pensait ne plus jamais connaître.
Cela suffisait.
Quelles que fussent les souffrances qui l’attendaient, cela seul méritait qu’il offre sa vie.
— Accordez-moi votre bénédiction… ■ ■ ■ ■■
— Libérez ma véritable forme… ■■ ■ ■ ■
— Afin que je puisse vous servir… ■ ■ ■ ■ ■.
L’incantation fut prononcée dans son dernier souffle. Atteint d’atavisme titanique, Sulfo avait vécu toute son existence sous le poids de ses limites. Il ne pouvait employer les nombreux rituels sacrés accessibles aux autres prêtres, et ne possédait aucune ancienne vie de mage sur laquelle s’appuyer.
La structure de sa gorge lui permettait à peine de parler la langue humaine. Il n’apprit donc qu’un seul verset. Malgré cela, il avait été élevé au rang d’archevêque. Pour une raison très simple : ses prières étaient plus pures que celles de quiconque.
Aider l’Oracle. Protéger ses compagnons. Faire descendre leur dieu dans ce monde. Jamais il n’avait désiré autre chose. Leur dieu chérissait la pureté de la foi. Dépouillée de tout ornement superflu, elle représentait la foi dans sa forme la plus parfaite. Ainsi, lorsque vint l’heure de son martyre, Sulfo reçut une bénédiction exceptionnelle.
— …?!
Alors qu’ils regagnaient le campus, les défenseurs de Kimberly sentirent derrière eux une force contre nature et se retournèrent. Ce qu’ils découvrirent n’aurait jamais dû exister. Tous leurs efforts venaient d’être effacés par une réalité impitoyable.
— P…professeur !
— Regardez… !
— …Oh là. Je crains que même moi, je n’aie pas vu cela venir, murmura Theodore en fronçant les sourcils.
Son regard était fixé sur le titan. Une main posée au sol, il se redressait lentement. Toutes ses blessures avaient été colmatées par des cristaux blancs formés dans son propre sang. Une couche épaisse recouvrait désormais chaque parcelle de son corps gigantesque.
Mais cette bénédiction ne lui avait pas simplement offert une armure.
Des cristaux s’étaient accumulés au bas de son dos et s’étaient prolongés pour former une seconde paire de jambes, destinée à soutenir le poids supplémentaire. Les défauts de son corps avaient été analysés en fonction de son environnement, puis corrigés.
C’était la forme d’avatar dont le titan avait besoin.
— WOOOGOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !!!
Un hurlement de renaissance ébranla la terre elle-même. Son nouveau corps possédait quatre jambes, chacune dotée de deux articulations. Plus rien en lui ne rappelait les titans de l’âge divin.
Il était devenu une créature de porcelaine, purifiant le sol corrompu à chacun de ses pas prodigieux.
Sulfo, l’Ange Purificateur.
— Retournez à l’école. Aucun renfort ne ferait la différence, désormais.
Theodore confia Katie à un élève proche, puis reprit son vol vers le champ de bataille.
Le poids de cette colère divine reposait à présent entièrement sur ses épaules.
— Le titan s’est relevé. C’est une mauvaise nouvelle, présidente.
Le Conseil fut rapidement informé de ce nouveau développement. Le ton de Whalley s’était tendu, et même Miligan n’avait plus envie d’en plaisanter.
— Une très mauvaise nouvelle. Si le retour du professeur Theodore est encore retardé…
— Au rapport ! Des jointures anormales ont été détectées en cinq endroits à l’intérieur du bâtiment !
Une nouvelle plus urgente encore.
Miligan et Whalley se retournèrent brusquement vers Isko Liikanen, la bibliothécaire, qui pointait sa baguette vers un cercle magique gravé au sol.
Afin de mieux repérer toute perturbation sur le terrain de l’école, elle avait superposé l’ensemble du bâtiment à sa propre conscience. Toutes les informations lui parvenaient en temps réel, forçant son cerveau à les traiter simultanément.
Ils savaient qu’un ennemi capable d’échapper aux dispositifs de détection du golem Enrico rôdait quelque part. Son aide était donc indispensable, quel qu’en fût le prix pour elle.
Elle essuya le sang qui coulait de son nez avant de poursuivre :
— Chacune de ces anomalies pourrait être l’œuvre de la crocheteuse. Mais compte tenu de la situation…
— J’en ai parfaitement conscience, Miss Liikanen. Nous devrons simplement y faire face.
Du temps s’était écoulé depuis que le grand sage avait été précipité dans le labyrinthe, et ses pas se rapprochaient désormais. Puisque l’intruse savait se glisser dans les fissures des structures spatiales, il semblait raisonnable de supposer qu’elle et Farquois avaient uni leurs forces dans le labyrinthe.
Après avoir entendu le rapport de la crocheteuse, Farquois choisirait l’endroit par lequel regagner le campus. La création de plusieurs leurres constituait également une première manœuvre parfaitement prévisible.
— J’y vais ! Quel est l’endroit où leur arrivée serait la plus catastrophique ? s’écria Ted Williams.
Il attendait dans un coin de la pièce, mais l’urgence de la situation commençait à lui devenir insupportable. Dans sa position, il ne pouvait décemment pas accepter que des élèves affrontent le grand sage. Pourtant, Miligan se tourna vers lui en secouant la tête.
— Je m’y oppose, professeur Ted. Je sais parfaitement que je n’ai aucune autorité sur vous, mais ce n’est pas le moment de vous envoyer à la mort. Vous savez très bien que c’est à moi d’y aller en première, n’est-ce pas ?
Réprimandé par son élève, il serra les dents et baissa la tête.
Elle avait raison.
Si Miligan partait, il pourrait finalement reprendre le commandement à sa place. Mais Miligan ne pouvait pas remplacer le directeur par intérim pour les décisions liées à la fin de la guerre, comme déterminer le moment où il faudrait abandonner le bâtiment scolaire. S’il n’était pas présent lorsque cet instant arriverait, bien davantage d’élèves mourraient.
— …Argh… !
Il n’était pas en position de se montrer téméraire. Ce rappel le frappa de plein fouet, et il se força à se contenir. Theodore lui avait confié cette responsabilité, dont le poids écrasant pesait désormais sur ses épaules.
Miligan compatissait. Elle arbora donc son sourire le plus insupportable.
— Ne vous inquiétez pas. C’est précisément mon domaine. Et je suis sur le point de prouver qu’il ne faut pas me prendre à la légère, même face au grand sage. Faites intervenir les élèves des promos supérieures !
Elle aboya ses ordres et déploya des escouades à chacun des emplacements signalés sur la carte tridimensionnelle du bâtiment. L’un de ces emplacements attirerait forcément l’élément imprévisible. Mais Miligan ne croyait pas que cela signerait leur perte. À ce stade de la guerre, il valait mieux que le grand sage reste occupé à combattre des élèves plutôt que des professeurs. Tout ce qu’elle avait appris jusqu’ici l’en convainquait.
Ils avaient foi dans les forces déployées, ainsi que dans la hiérarchie qui les structurait. C’est pour ces deux raisons que l’équipe d’Oliver se reposait dans la Confrérie lorsque l’ordre de Miligan arriva. Ils se précipitèrent dans les couloirs, mais même en courant, Chela leur transmit les nouvelles qu’elle avait reçues.
— Katie est revenue de l’Aria. Les autres élèves affectés au titan sont en train de la ramener. Tu avais vu juste, Oliver.
C’était la nouvelle qu’ils attendaient tous, aussi commença-t-elle par là.
Le soulagement se peignit sur le visage de Guy.
Oliver se contenta de sourire, mais au fond de lui, il ressentait exactement la même chose.
— …Elle nous en aura fait voir de toutes les couleurs ! Quand elle reviendra, je vais lui coller une tape derrière la tête !
— Héhé… et ce n’est pas la seule bonne nouvelle. Nanao a abattu le commandement aérien ennemi et elle est en route pour rentrer. Elle est la première à avoir tué un archevêque depuis le début de cette guerre. Nous pouvons tous être fiers d’elle.
— Tu veux dire que Nanao l’a vaincu seule ? demanda Oliver. — Sans l’aide de l’instructeur Dustin ? Oh, je sais qu’elle a forcément fait quelque chose de complètement insensé. Elle ne s’est quand même pas battue en duel contre cet archevêque, non ?!
— Ressaisis-toi, Oliver. Nanao a juré qu’elle ne tomberait nulle part ailleurs que dans tes bras, et elle a tenu cette promesse. Cela ne te suffit-il pas ? le taquina Chela.
Oliver rougit et n’ajouta rien.
Estimant que leur moral avait suffisamment remonté, Chela passa aux mauvaises nouvelles, qu’elle avait volontairement attendu avant de leur annoncer.
— …Cependant, le titan, après avoir été vaincu, est revenu à la vie. Le retour de mon père sera retardé.
— …D’où nos instructions actuelles. Oui, vu les circonstances, ils n’ont pas d’autre choix que de nous envoyer.
— Ce n’est pas le plan que je préfère, mais hors de question que je meure avant d’avoir donné une tape à Katie !
Guy avait retrouvé son entrain habituel, ce qui fit sourire Oliver.
Le titan était peut-être plus puissant qu’ils ne l’avaient prévu, mais ils avaient toujours su que le grand sage pourrait revenir avant Theodore.
Ce n’était pas le moment de céder à la peur ou à l’hésitation. L’issue entière de la guerre pouvait dépendre du temps pendant lequel ils parviendraient à tenir leur position ici. Pourtant, malgré le poids de cette responsabilité, Oliver ne parvenait pas à se débarrasser de l’impression que quelque chose ne collait pas. Chela le lut sur son visage.
— Cela te tracasse aussi ?
— …Je ne suis donc pas le seul ? Oui, quelque chose ne me paraît pas logique, admit Oliver. — Le professeur Farquois, le grand sage, a trahi le monde magique pour rejoindre l’Ordre de la Lumière Sacrée. Les preuves ne laissent aucun doute à ce sujet. Mais dans ce cas, pourquoi avoir passé autant de temps à nous apprendre à combattre les Gnostiques ?
C’était l’occasion de mettre enfin cette interrogation en mots. Plus cette bataille devenait féroce, plus cette contradiction lui paraissait troublante. L’Ordre de la Lumière Sacrée livrait son ultime assaut contre Kimberly. Pourtant, son mage infiltré, Farquois, avait accompli des actes qui nuisaient manifestement à ses propres alliés.
Et cela n’avait rien d’une simple nécessité destinée à préserver sa couverture d’enseignant. Farquois était censé enseigner l’astronomie. Ce n’était pas une matière qui exigeait de les entraîner aux exercices pratiques.
— Toutes les connaissances et toutes les techniques qu’il nous a enseignées étaient authentiques. Et je ne parle pas seulement de la manière de contrer les arts géomartiaux. Leur efficacité au combat réel en est la preuve. Mais cela contredit sa trahison. S’il voulait faire venir l’Ordre et provoquer la chute de Kimberly, pourquoi avoir passé autant de temps à nous préparer précisément à l’inverse ?
Plus Oliver y réfléchissait, plus ses doutes se renforçaient.
S’il avait combattu autrement qu’en appliquant les enseignements de Farquois, serait-il encore en vie ?
Il aurait éprouvé de grandes difficultés face à Geralt. Lyukaff du Carré aurait très bien pu l’abattre sans même transpirer. Et Oliver n’était pas le seul à en avoir bénéficié. La défense de l’école contre l’invasion de l’Ordre ne tenait qu’à un fil, mais ils résistaient encore. Et le mérite en revenait largement à Farquois.
Oliver ne parvenait pas à comprendre cette contradiction. Il ne distinguait pas l’intention véritable du mage. Le grand sage voulait-il protéger Kimberly ? Ou la détruire ?
— …!
Oliver interrompit ses réflexions en sentant une pression de mana. Tous les trois s’arrêtèrent brusquement dans le couloir. Des flammes jaillirent de la porte de la salle de classe suivante. Puis un dragon quadrupède couvert d’écailles rouges surgit du brasier à toute allure.
Une salamandre. Une créature issue des profondeurs du labyrinthe.
— Waouh…, souffla Oliver.
— Elle provient de la cinquième couche. Elle a dû suivre le grand sage avant d’être transformée en familier, observa Chela.
— Ce qui signifie que Farquois ne doit plus être très loin ! lança Guy.
Ils levèrent leurs athamés et se jetèrent dans la bataille. À elle seule, la salamandre représentait déjà une menace considérable. Mais ils ne pouvaient pas se permettre de concentrer toute leur attention sur ce combat. Personne ne pouvait savoir quand, ni où, Farquois apparaîtrait.
Cinq distorsions avaient été détectées dans le bâtiment. Des élèves compétents avaient été envoyés sur chacun de ces points. L’équipe d’Andrews en faisait partie, bien qu’elle eût tout juste survécu à son affrontement contre Lyukaff du Carré. Ils avaient à peine eu le temps de déposer Rossi à l’infirmerie que les ordres étaient arrivés.
— …C’est ici ? Rien ne semble anormal, dit Albright.
Il poussa la porte, et Andrews entra derrière lui, athamé prêt à frapper. Ils inspectèrent minutieusement la salle de classe. Là où l’équipe d’Oliver avait été accueillie par le souffle d’un dragon, ils ne trouvèrent que le silence. Mais dans de telles circonstances, ce silence n’était rien d’autre que le signe qu’une embuscade se préparait. Et, en effet, après quelques pas, Andrews sentit que quelque chose clochait.
— Le sol ! Recule, Albright !
Albright lui fit confiance sans hésiter et bondit en arrière. Le plancher de la salle se souleva alors et se recomposa. Son camouflage abandonné, il révéla une masse grossièrement taillée dans la pierre, un produit familier de l’ingénierie magique.
— Un golem ?!
— L’un des familiers du grand sage. Il compte diviser nos forces avant d’entrer dans le bâtiment. IMPETUS !
Toujours en train de déterminer où viser, Andrews lança un sort pour le repousser. Au fond de la salle, là où ils n’avaient pas encore posé les pieds, plusieurs autres golems abandonnèrent à leur tour leur déguisement. Une équipe de sixième année arriva en renfort.
— Ce n’est donc… pas le grand sage.
— Mais ils sont nombreux. Pas envie de me battre contre eux dans un espace aussi étroit.
— Nous allons les attirer et les faire tourner ! Couvre-nous, Albright !
— Tss, c’est nettement plus difficile sans notre leurre.
Ressentant cruellement l’absence de Rossi, Albright se jeta dans la mêlée. Andrews se déplaça avec lui, combattant en parfaite synchronisation, tandis que son esprit tournait à plein régime. Quelque chose était-il dissimulé à l’intérieur des golems ? Une personne déguisée avait-elle infiltré l’équipe des sixième année ? Avec le grand sage, tout semblait possible.
Pendant ce temps, malgré la tension croissante suscitée par le retour imminent de Farquois, deux individus avaient quitté le bâtiment pour s’enfoncer dans les profondeurs du labyrinthe. L’un était vivant. L’autre, mort.
Pete Reston consacrait toute son attention aux golems éclaireurs qui parcouraient les couloirs de l’école lorsque le golem Enrico l’avait appelé à lui.
— Où allons-nous, professeur ? La guerre tourne mal. J’ai besoin d’être au combat.
— Allons, allons, un peu de patience. Vous êtes déjà venu dans cet atelier, Mr. Reston.
Même en parlant, le vieil homme dévalait le tunnel à toute allure, Pete sur ses talons.
La dernière chose que celui-ci désirait était d’abandonner les autres membres de la Rose des Lames et de s’éloigner du front. Il voulait retourner immédiatement soutenir les troupes avec ses golems. Mais il savait également que s’il avait été convoqué à un moment pareil, la raison devait être capitale.
— …!
Cette hypothèse se confirma dès qu’ils atteignirent l’autre extrémité du tunnel. Des dizaines de conduits partaient des murs d’une immense salle pour se raccorder à une masse aux reflets métalliques.
Un spectacle qu’il n’oublierait jamais.
Le premier aperçu qu’il avait eu de l’abîme du Sort, gravé à jamais dans son esprit.
— La Dea ex Machina… Elle possède désormais une moitié inférieure. Vous l’avez achevée ?
— Les plans étaient déjà terminés de mon vivant, voyez-vous. Rien ne m’empêchait donc de mener sa construction à son terme, répondit Enrico en levant les yeux vers la déesse mécanique.
Ce n’était pas parce qu’il était mort que ses recherches devaient prendre fin.
Son golem répétait souvent cette maxime. Et le spectacle devant eux en constituait la preuve. Tandis que son élève contemplait la machine avec stupeur, Enrico entama une calme explication.
— Comme vous l’avez dit, la guerre tourne mal. Le titan s’est relevé, plus puissant qu’auparavant. Theodore est le seul capable de lui tenir tête, mais nous pouvons difficilement nous permettre de le laisser immobilisé là-bas. Il pourrait remporter ce combat en un instant s’il n’avait pas besoin de préserver sa véritable puissance. Mais il sait parfaitement que la véritable bataille reste à venir.
Pete en était lui aussi arrivé à cette conclusion. Ils avaient besoin que Theodore revienne sur le campus au plus vite. Plus cela tardait, plus la défaite de Kimberly devenait probable.
— Le grand sage regagnera le bâtiment depuis le labyrinthe d’un instant à l’autre. David est retenu par un membre du Carré, et personne parmi ceux qui demeurent dans l’école ne peut contrer Farquois. Je ne suis qu’un golem, et Ted n’est qu’un professeur intérimaire. Même ensemble, nous ne ferions pas le poids. Nous pourrions peut-être rappeler Dustin, mais sa mission demeure inchangée : préserver notre maîtrise du ciel. Nous avons peut-être abattu leur commandant, mais les attaques aériennes ne cessent pas. Sans lui, l’ennemi finira par passer. La même logique s’applique au combat contre le titan.
— …Le professeur Theodore ne pourrait-il pas simplement abandonner le titan et revenir ? Les balais sont plus rapides. Cela nous donnerait un peu de temps. Lorsqu’il approchera, nous pourrions lancer contre lui tout ce que nous avons…
— Je ne le recommanderais pas, répondit Enrico en haussant les épaules. — Si le titan atteint nos murs, nous sommes perdus. Même si nous parvenons à le vaincre, imaginez une créature de cette taille s’effondrant sur le bâtiment scolaire… Je suis certain que vous comprenez. Elle anéantirait les défenses qui permettent à Kimberly de fonctionner comme une forteresse.
Il parlait comme s’ils étaient à court d’options. Mais Pete savait qu’il n’en était rien. Ces prévisions n’intégraient pas le golem qui se dressait devant eux.
— Compte tenu de nos chances de réussite, nous devons laisser le grand sage à Theodore. Réexaminons donc le reste du problème. Je suis certain que vous savez ce que je vais vous proposer.
Le vieil homme sourit et Pete acquiesça, le visage tendu. Pourquoi l’avait-on appelé ici ? Il l’avait à moitié compris dès l’instant où il avait aperçu le golem.
— Seul le professeur Theodore peut affronter le grand sage. Mais le titan le retient sur la ligne de front. Dans ce cas, quelqu’un doit prendre sa place face au titan.
Une fois formulée, la logique apparaissait avec une brutalité limpide. Satisfait de la réponse de son disciple, Enrico leva vers la déesse mécanique un large sourire.
— Que diriez-vous de tenter votre chance, Mr. Reston ? Nous avons du combustible en abondance. Vous pourrez disposer de la totalité de son potentiel ! déclara-t-il. — Et surtout… combattre un titan ? Ce sera tellement amusant.
Au moment où il lançait cette invitation, un mécanisme se mit en marche dans un vrombissement. Le mur devant eux s’écarta, révélant l’espace compartimenté qui se trouvait au-delà. Les prisonniers relevèrent la tête. Ils s’agrippèrent aux barreaux et les supplièrent de les secourir. Pete ne parvint même pas à poser les yeux sur eux.
Il devait faire un choix.
Combattre jusqu’à la mort en tant qu’être humain ? Ou abandonner son humanité afin de pouvoir se battre encore un peu ? Il avait compris depuis longtemps que ce choix finirait par se présenter à lui. Et Pete savait, sans l’ombre d’un doute, que cet instant était arrivé.
FIN