RoTSS T14 - CHAPITRE 3
Interception
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Traduction : Raitei
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Le quartier général des chasseurs de Gnostiques se dressait sur les terres escarpées au nord de Lantshire. L’organisation se trouvait en état d’alerte maximale en prévision de la grande conjonction, aussi le désastre avait-il été remarqué immédiatement.
— Expliquez-moi ! intima Victor Albright, chef des Cinq Rod d’Ostrac, et par conséquent des chasseurs de Gnostiques.
Après avoir reçu des rapports signalant l’inexactitude aberrante de leurs prédictions, il s’était rendu à la division de divination, où un amoncellement de cadavres l’attendait. Ses collègues couraient frénétiquement dans toute la salle pour gérer la situation.
Une vieille femme gisait mollement sur une chaise, la tête entre les mains. Elle parvint malgré tout à répondre :
— …Nous avons suivi la procédure. L’examen des registres du rituel n’a révélé aucune erreur, ce qui nous a conduits à soupçonner une altération des résultats eux-mêmes…
Ses épaules tremblaient de colère et d’humiliation. Le destin de toute l’organisation reposait sur ces divinations. Qu’une telle chose se produise était inconcevable. Ils avaient prévu d’innombrables mesures pour l’empêcher, et elle peinait encore à accepter la vérité.
— J’ai annoncé que j’allais employer un sort de confession. Huit de mes collègues ont alors tiré leur baguette et l’ont retournée contre eux-mêmes. Vous voyez le résultat. Nous n’avons réussi à en arrêter que trois à temps.
À ces mots, Victor se dirigea vers l’un des survivants, ligoté des pieds à la tête.
Le mage refusait de croiser son regard et fixait un point au-delà du plafond.
— Sur l’ordre de qui ?
— …Pas d’inquiétude… Pas d’inquiétude.
— DOLOR.
Le sort de douleur partit sans la moindre hésitation. Sous l’effet de cette souffrance atroce, le corps du mage se débattit violemment, mais aucun cri ne franchit ses lèvres. Il continua seulement à murmurer, le visage empreint d’une satisfaction profondément inquiétante.
— …Ils s’occuperont de tout… de tout…
— Un enchantement, donc.
— …Nous n’en tirerons rien de plus. Inutile même de nous demander qui en est responsable. Les mages de la division de divination disposent de défenses mentales extrêmement solides. On pourrait compter sur les doigts d’une seule main les personnes capables de les contourner.
Ses poings serrés tremblaient. Le sous-entendu était limpide.
Victor n’avait plus rien à faire ici et tourna les talons. Ils ne pouvaient se permettre de gaspiller une seule seconde. Il aboya aussitôt ses ordres :
— Envoyez immédiatement des renforts à Kimberly !
— C’est déjà fait, mais les faux augures nous ont dispersés sur un vaste territoire.
— Des forces étaient stationnées à Galatea, mais elles sont entièrement mobilisées par une attaque sur place.
— Les autres Rod sont engagés au combat. Nous pourrions les rappeler, mais pas sans perdre un temps considérable. Pire encore, plusieurs rapports indiquent qu’Esmeralda est enfermée dans une Aria. Nous devons supposer qu’il s’agit de manœuvres délibérées destinées à nous retarder.
Les mauvaises nouvelles s’accumulaient sans relâche. Victor acquiesça, en assumant tout le poids.
Il savait parfaitement que son mauvais jugement avait été le principal facteur de cette catastrophe. Il avait commis son erreur bien avant la division de divination. Comme Denis l’avait dit, il n’aurait jamais dû tenter de se servir d’eux.
— Nous devrons donc compter sur les défenses dont Kimberly dispose déjà. Préparez-vous au pire scénario. L’avènement n’est plus qu’à quelques pas.
Il n’était pas assez stupide pour perdre du temps en regrets. Chaque jour, il prenait les meilleures décisions possibles au cœur des pires situations. Après avoir donné les instructions précises concernant le redéploiement des forces, il fronça les sourcils.
— Le prix à payer pour avoir trahi le monde sera terrible, et tu ne le sais que trop bien, Farquois. Sachant cela, que cherches-tu à accomplir ?
Galatea était la ville la plus proche de Kimberly. Avec l’attaque des Gnostiques et l’ordre d’évacuation en vigueur, des mages combattaient déjà dans les rues.
— MAGNUS FRAGOR !
Des polyèdres tír tombaient du portail ouvert au-dessus de la ville, attaquant les habitants sans distinction. Le sort de Tim en pulvérisa un, et la mère et son enfant en fuite se tournèrent vers lui, les larmes aux yeux.
— M…merci…
— Prends ton gosse et file au bunker ! Évite les grandes rues, ou vous vous ferez cueillir !
Sur ces mots, il repartit aussitôt vers le combat suivant. Les mages avaient déjà fort à faire pour réduire le nombre d’ennemis. Ils n’avaient pas le temps d’escorter qui que ce soit jusqu’à un abri. Un plan avait été établi, chaque mage étant chargé de défendre un secteur précis, mais Tim n’avait jamais connu à Kimberly une situation aussi difficile à gérer.
— Tch, c’est vraiment pas mon truc. Les combats de rue, c’est l’enfer ! Trop de paramètres à surveiller, et en plus, faut que je fasse gaffe aux dégâts que je cause…
Là résidait tout le problème. Les civils en fuite étaient une chose, mais ces bâtiments étaient leurs maisons, et ses sorts pouvaient aisément les réduire en miettes. On pouvait difficilement parler de défense si, une fois l’ennemi repoussé, plus personne n’avait de foyer où rentrer. La politique de la terre brûlée ne devait rester qu’un dernier recours, et la volonté de l’éviter pesait sur chacune de ses décisions.
Dans une telle situation, la priorité devait être d’aider à l’évacuation des non-mages. Chaque secteur de chaque cité magique disposait de bunkers précisément pour ce genre d’éventualité, et Galatea ne faisait pas exception. Une carte indiquant leur emplacement se trouvait dans chaque foyer, mais tous les ordinaires n’en avaient pas mémorisé le contenu. Sans le portail suspendu au-dessus de leur tête, ils auraient très bien pu passer leur existence entière sans jamais avoir besoin de s’en souvenir.
Des familles ayant fui leur maison mais désormais perdues dans les rues, un vieillard à la jambe malade soutenu par sa petite-fille, de prétendus nouveaux riches refusant d’abandonner des demeures remplies de possessions… Tim courait dans tous les sens pour leur botter le cul. Il arrachait des survivants aux décombres de leurs maisons effondrées et lançait des sorts de paralysie afin d’offrir une mort paisible à ceux dont les blessures ne laissaient aucun espoir. Il n’accordait aucune attention aux remerciements, aux supplications ni aux reproches. S’il laissait l’un d’eux ébranler ses émotions, le nombre de vies qu’il sauverait diminuerait.
Il travaillait sans s’être accordé une seule seconde pour reprendre son souffle, et venait seulement de remarquer que les rues s’étaient considérablement vidées. Ses efforts avaient porté leurs fruits. La majorité des habitants de son secteur devait avoir atteint les bunkers.
Ses pieds s’immobilisèrent enfin, et il prit le temps d’évaluer la situation.
— Ça touche à sa fin, hein ? Ils vivent près de Kimberly, ils sont préparés à pas mal de choses. Maintenant que les non-mages sont hors du chemin, on va pouvoir vraiment se battre…
Mais alors qu’il songeait à la prochaine phase du combat, un bruit véritablement terrifiant descendit du ciel. Comme si quelqu’un lui râpait la colonne vertébrale. Même à Kimberly, rien ne l’avait jamais fait tressaillir aussi violemment.
— …?!
— Aaaaaaah !
Le son atteignit aussi les retardataires qui se dirigeaient vers le bunker. Ils poussèrent des hurlements et s’effondrèrent, ce qui remit aussitôt Tim en mouvement.
— Hé, debout ! C’est pas le moment de rester allongé…
Il retourna l’un des habitants tombés au sol tout en parlant, puis inspira brutalement à la vue de son visage. Les traits de l’homme étaient tordus par la douleur, et sa peau était couverte d’une matière grise et écailleuse. Les autres non-mages effondrés présentaient les mêmes symptômes. Toutes les parcelles de peau visibles étaient atteintes, indépendamment de l’âge ou du sexe.
— …C’est quoi, ce bordel ? Une sorte de gale ? …Non…
Avec précaution, Tim gratta les squames de la pointe de son athamé. En tant qu’expert des poisons, il connaissait parfaitement les affections cutanées, mais ces symptômes ne correspondaient à rien de ce qu’il savait. Cela ne ressemblait à aucune maladie. C’était plutôt comme…
— …Oh, merde. C’est de la rouille.
Il se redressa aussitôt et leva le visage vers la voûte en treillis qui recouvrait toute la ville de Galatea. Son regard accrocha la bataille qui faisait rage au-dessus de lui. Cet horrible bruit ne cessait pas, corrompant tout ce qui se trouvait à portée d’oreille.
— La source est là-haut. C’est plus tôt que prévu, mais j’arrive.
Tim baissa ensuite les yeux vers les gens qui gisaient autour de lui, et fit son choix. Son balai flottait non loin. Il l’appela, bondit dessus et s’éleva. S’il ne supprimait pas la source, la situation ne pourrait qu’empirer.
La voûte qui recouvrait Galatea remplissait plusieurs fonctions. L’une d’elles consistait à maintenir une barrière protectrice au-dessus de l’immense ville tout entière. Elle remplissait son rôle : les ennemis présents dans les rues s’étaient glissés par quelques brèches dispersées qu’ils avaient réussi à y ouvrir. Le véritable front de cette bataille se trouvait au sommet de la voûte, où la principale force défensive, composée de redoutables chasseurs de Gnostiques, contenait les hordes qui avançaient.
— …Gah…!
— TONITRUS !
Un gargouillis s’échappa d’une gorge rouillée. Le mage à ses côtés lança un éclair, mais le sort se dissipa sans blesser sa cible, arrêté par les couches de rouille qui recouvraient la peau et les vêtements de l’ennemi.
— Hihi, quel dommage. Vous êtes faibles, si faibles ! D’une faiblesse proprement absurde !
— Gurrrgh !
La malveillance de sa voix se répandait dans l’air et corrompait tout ce qu’elle atteignait. Les chasseurs de Gnostiques, qui s’efforçaient vaillamment de rester au combat, tombaient les uns après les autres en se tenant la gorge. C’étaient des vétérans endurcis, mais aucun ne parvenait à trouver une tactique viable contre cet adversaire. Ils savaient qu’ils devaient éliminer la source au plus vite, mais plus ils s’en approchaient, plus la corruption de cette rouille surnaturelle empirait.
Ceux qui tenaient encore debout entendaient le compte à rebours s’égrener et sentaient ce râpement remonter de leurs poumons jusqu’à leur gorge.
— Noyez-vous dans ma rouille ! Qu’elle vous ensevelisse ! Tous les habitants de cette ville deviendront comme moi !
— IMPETUS !
Un sort traversa le champ de bataille depuis le côté. Le prêtre croyait son armure assez solide pour le protéger, mais la rouille réagit à la brume charriée par le vent. Elle devint rougeoyante, puis les couches qui recouvraient son visage et ses vêtements s’effritèrent, laissant entrevoir le visage d’un jeune garçon.
C’était Nicolas du Pentagone, archevêque de la Lumière Sacrée.
— ?!
— Oh, ça a marché. Parfait. C’est exactement mon genre de combat.
Une seconde attaque accompagna cette voix assurée. Tim Linton, l’Empoisonneur Toxique, tenait une bouteille ouverte dans une main, toujours entièrement travesti. Il était monté par l’un des portails d’accès de la voûte. Les barrières les isolant de la ville en contrebas, il pouvait employer ses poisons ici sans retenue.
Sa première attaque avait produit l’effet voulu, et son regard acéré avait déjà percé la nature de la menace.
— Une voix enchantée qui souille tout, même au travers d’une barrière ? C’est pas un sort. C’est une malédiction avec laquelle t’es né. Une maladie incurable de classe 1 du monde magique… la Voix Sacrorouille, c’est ça ? Sacrée saloperie que t’as là, mon gars.
— …Qui es-tu ? demanda Nicolas avec méfiance.
Tim sentit l’excitation le gagner. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rencontré un adversaire qui méritait vraiment qu’il se donne du mal.
— Tim Linton, diplômé de Kimberly. T’as de la chance, prêtre de la Lumière Sacrée. Tu vas mourir en regardant quelqu’un de mignon.
Il lui envoya un baiser. Chacun de ses mots et chacun de ses gestes ne faisaient qu’attiser l’hostilité de Nicolas.
— …Une peau blanche et lisse… Des traits réguliers… Je déteste ça ! Je déteste tout chez toi !
L’existence même de Tim semblait lui cracher au visage. Et cette colère fit naître une nouvelle couche de rouille, remplaçant tout ce que le poison avait décapé.
Les chasseurs de Gnostiques survivants rejoignirent Tim.
— Merci pour le renfort. Cette provocation faisait partie du plan ?
— Ouais, et puis fallait mettre l’ambiance. À votre place, je resterais à une bonne cinquantaine de mètres. Si vous restez là, vous allez crever.
Sur ces mots, il sortit une deuxième bouteille de poison. Nicolas avait accepté le combat qu’il lui proposait. Il n’avait donc plus aucune raison d’hésiter.
— FORTIS IMPETUS CRUDELITER !
Dans les plaines au sud-ouest de Kimberly, le combat contre le titan faisait rage. Theodore se tenait debout sur son balai, décrivant des cercles dans les airs tout en lançant des sorts puissants. Une forme de reconnaissance armée.
— GOOOOOOOOOOOOO !
Un bras gigantesque fendit l’air avec ce hurlement, mais Theodore l’esquiva par une manœuvre d’une facilité déconcertante. La différence de taille rappelait celle d’une mouche tournoyant autour d’un humain. Si le moindre coup ne faisait que l’effleurer, Theodore ne s’en sortirait pas indemne.
Mais il savait dès le départ que cela n’arriverait pas. C’était précisément ce qui lui permettait d’affronter le titan.
Son dernier sort avait creusé profondément le haut du bras du géant, mais la blessure se refermait déjà à toute vitesse, de la chair nouvelle venant combler l’entaille. Bientôt, la peau retrouva toute son épaisseur.
Cette régénération était aussi rapide que les soins d’un mage, voire davantage, ce qui, chez une créature d’une telle taille, relevait véritablement de l’exploit.
Mais la robustesse naturelle du titan représentait un obstacle plus important encore que sa guérison.
— Hmm, même ma double incantation ne parvient pas à sectionner tes os. Cette régénération monstrueuse n’est que la cerise sur le gâteau. Même en partant du principe que les titans sont naturellement résistants, tu as manifestement reçu les bénédictions de ta divinité jusqu’au niveau cellulaire, marmonna Theodore.
Ses doubles incantations étaient redoutables et auraient aisément pu abattre un arbre aussi épais que le bras du géant. Il avait essayé sous plusieurs angles sans jamais atteindre l’os. Il avait également tenté des attaques précises contre les organes vitaux, mais des os qui n’auraient pas dû se trouver là les protégeaient. C’était comme si le titan portait une armure sous sa peau.
— T’épuiser progressivement semble peu efficace. Dans ce cas… FORTIS BLANK !
Ce sort modifia la pression atmosphérique autour du visage du titan, créant et maintenant une zone de vide. Un corps de cette taille devait consommer une quantité considérable d’air. Privé de respiration, il devrait rapidement perdre connaissance.
Mais le titan se contenta de pincer les lèvres et continua de balancer les bras, comme si l’absence d’air ne lui causait aucune souffrance. Theodore passa sous une paume et conclut que cette approche ne donnerait rien.
— Ils avaient donc prévu que j’essaierais de l’étouffer. Des réserves internes de particules magiques compensent sa respiration. On observe souvent cela chez d’autres espèces gigantesques, mais je ne m’attendais pas à le retrouver ici. On dirait qu’ils ont couvert les faiblesses les plus évidentes, dit-il. — Mais je suis un homme particulièrement méchant. Et plutôt doué pour sortir des sentiers battus. MAGNUS PONDUS !
Il exécuta un salto, se plaçant au-dessus des bras du titan, puis lança un sort directement sur son coude. Le géant tenta encore de l’attraper, mais son bras s’abattit brutalement.
Le sort en avait multiplié le poids par plusieurs dizaines, comme si le titan tentait de soulever une charge démesurée. Il perdit l’équilibre et bascula lourdement.
— GOO…!
Il abaissa les hanches, déplaça son centre de gravité à l’opposé de la traction exercée sur son bras et retrouva son équilibre. Les muscles de son membre se tendirent, d’énormes veines saillant sous sa peau épaisse. Il luttait manifestement de toutes ses forces.
Pendant ce temps, Theodore décrivait déjà une courbe vers sa cuisse.
— Ça fait mal, n’est-ce pas ? Ton corps n’a jamais été très pratique. Si je perturbe ton équilibre… Eh bien, disons que tu t’en sors remarquablement bien, compte tenu des circonstances.
Arrivé à hauteur de la taille du géant, il leva son athamé. Il ne s’était jamais attendu à remporter ce combat en un seul coup. L’alourdissement n’était qu’une première étape.
Son véritable objectif venait maintenant.
— …Lorsque tu forces ainsi, ta pression sanguine monte en flèche. FORTIS IMPETUS !
Les lames de vent entaillèrent l’intérieur de sa cuisse comme des scalpels. Le sang jaillit de ses veines gonflées en véritables geysers. La pression du liquide empêchait les pouvoirs de guérison d’agir correctement.
C’était exactement ce que Theodore recherchait.
— Hmm, très joli jet. Tes veines principales sont protégées, mais si je poursuis ainsi, la perte de sang finira par te tuer.
— Ouh là !
Fay bondit de côté et évita de justesse le torrent de sang. Il leva les yeux et vit le titan figé sur place, le sang ruisselant de ses jambes. C’était de loin l’attaque la plus efficace jusqu’à présent, et Fay poussa un grognement admiratif.
— Le professeur Theodore sait ce qu’il fait. Il a déjà trouvé comment l’abattre.
— Évidemment. Aucun titan ne peut rivaliser avec mon oncle, se vanta Stacy, épaule contre épaule avec lui.
Comme Katie, ils avaient été dépêchés sur ce front dans l’espoir que la mobilité de Fay perturberait les forces ennemies. Tous deux remplissaient parfaitement leur rôle. Le fait que Theodore puisse se concentrer entièrement sur le titan en était la preuve.
Mais quelque chose d’étrange attira leur attention. Derrière l’armée de kobolds mutants apparaissaient des entités tír en forme de fuseau. Ils n’avaient encore jamais affronté ce type d’ennemi, et leur apparence seule ne permettait guère de deviner la menace qu’ils représentaient.
— ? Ils ont une drôle de forme.
— Aalto, ton avis ?
— …
Katie observait les mêmes entités en fronçant les sourcils. Elles décollèrent, volèrent jusqu’au titan, puis leurs extrémités pointues s’enfoncèrent dans sa peau. Aucun changement évident ne se produisit et, après une bonne dizaine de secondes, elles se détachèrent et retombèrent.
Avaient-elles injecté quelque chose ?
Un instant plus tard, Katie comprit quoi, et elle ne pouvait pas les laisser faire.
— Des transfusions sanguines ! Il faut les détruire !
— Ils avaient aussi prévu les pertes de sang ?
— Ils sont parés à toute éventualité.
Stacy et Fay passèrent aussitôt à l’action. Le plan de Theodore, vider le titan de son sang, semblait viable, mais l’ennemi avait pris des mesures pour le contrer. Si le problème ne venait pas du titan lui-même, mais de l’armée qui l’entourait, alors c’était à eux d’intervenir. D’autres élèves appelaient déjà leurs bêtes, tentant eux aussi d’empêcher les transfusions.
— Vous avez l’œil, enfants de Kimberly. Mais nous nous y attendions.
Tandis qu’ils rassemblaient leurs forces pour avancer, un prêtre émergea des rangs des kobolds mutants. Au premier regard, il ressemblait à un kobold surdimensionné vêtu d’une robe monastique, mais un langage humain parfaitement fluide sortit de sa gueule. Les élèves avaient été informés de l’existence d’un ennemi correspondant à cette description.
— …Le prêtre à tête de chien, dit Stacy.
— Gustavo du Carré, ajouta Fay. — Je savais qu’un archevêque serait présent.
— Regardez en l’air ! cria Katie.
Leurs têtes se relevèrent brusquement, et ils lancèrent des sorts contre les entités tír qui fondaient sur eux. Incapables de tous les abattre, ils furent contraints de reculer, ce qui les éloigna encore davantage des transfusions. C’était précisément le but recherché par l’ennemi.
— Merde, cracha Fay. — Ils veulent nous entraîner dans une guerre d’usure.
— Leur objectif est de retenir mon oncle ici ? Nous ne les laisserons pas faire !
— Exact, dit Katie. — Creusez-vous la tête. Il nous faut un moyen de renverser la situation.
Katie conserva son calme et poursuivit ses observations.
Ils n’avaient pas la force nécessaire pour vaincre seuls un archevêque, mais ils pourraient peut-être l’occuper temporairement et interrompre les transfusions pendant ce laps de temps.
C’était plus facile à dire qu’à faire, mais ils devaient essayer.
Après tout, c’était précisément pour cela qu’ils se tenaient ici.
— Aaaaaah !
— Hraaaaaah !
— Seiiiiiiiiiiii !
Les cris de guerre des cavaliers résonnaient dans le ciel bleu. Entités tír et demis mutants tombaient sous leurs lames, puis ils filaient déjà vers leurs prochaines proies. À la tête de la formation, abattant plus d’ennemis que quiconque, Dustin cria :
— Voilà ce que je veux voir ! Gardez votre vitesse ! Taillez-vous un passage !
Il entretenait l’ardeur de ses élèves. Dans un combat aérien à grande vitesse, l’élan était primordial, surtout lorsqu’on était largement inférieur en nombre. L’issue dépendait entièrement de la vitesse qu’ils parvenaient à maintenir.
Tant qu’ils restaient les plus rapides, tant que c’étaient eux qui imposaient le rythme, le combat tournerait au carnage à sens unique. Dustin « l’As » Hedges avait renversé bien des batailles désespérées en arrachant cet avantage et en refusant ensuite de le céder.
— Hnk.
Son regard saisit une mauvaise nouvelle. Le grand portail derrière les forces ennemies était désormais entièrement occupé par une gigantesque entité tír, bien plus imposante que tout ce qui volait autour. Elle avait la forme d’un octaèdre régulier, deux pyramides à base carrée soudées l’une à l’autre.
Mais ses faces étaient percées d’innombrables ouvertures, dont s’échappaient toujours plus d’entités.
— Un vaisseau-mère. Ça doit être un séraphin, donc il est pour moi.
— Je vous couvre !
— Abattons-le !
Les élèves proches s’apprêtèrent à le suivre, mais un éclair jaillit alors au-dessus d’eux et quelque chose fondit du ciel. L’élève qui se trouvait sur sa trajectoire fut tranché en deux, balai compris.
— Kah…
— Baudouin ! hurla Dustin en voyant son élève tomber.
Nanao était plus proche que lui et vira pour tenter de le secourir. Contrairement aux sports de balai, ils n’avaient aucun attrapeur ici. Quiconque chutait devait parvenir à se rétablir seul. Si cela s’avérait impossible, le cavalier le plus proche devait lancer un sort de décélération afin de prolonger la chute.
En théorie, cela laissait aux magifaunes qui les accompagnaient le temps de récupérer le blessé et de le ramener vers les lignes arrière.
C’était la procédure habituelle, et leurs ennemis le savaient.
Nanao sentit une attaque surgir dans son angle mort. L’assaillant avait redressé sa plongée, repris de l’altitude, puis fondait maintenant droit sur elle. Elle plaça son sabre devant elle comme un bouclier et encaissa le choc. S’être entièrement consacrée à la défense porta ses fruits, mais l’impact la dévia de sa trajectoire et l’empêcha d’accomplir le sauvetage.
— Hng !
— Tu as bloqué ça ? L’As est déjà un problème, mais elle est presque aussi redoutable, marmonna l’assaillant mystérieux au cours de sa troisième remontée.
C’était Helissio, prêtre de la Lumière Sacrée. Dans son dos luisaient des ailes à géométrie variable formées d’entités tír, fruit d’un rituel sacré.
Ainsi équipé, il devenait un sorcier des cieux, capable de voler à grande vitesse et d’effectuer des manœuvres complexes sans avoir besoin de balai.
L’extrémité de son bâton était munie d’une lame circulaire tournant à toute vitesse. Une arme terrifiante, capable de trancher n’importe quoi, même si son porteur manquait de vitesse.
Nanao ayant été empêchée d’intervenir, personne d’autre n’arriva à temps. Le corps de Baudouin disparut vers le sol, loin en contrebas. Dustin ne put que grincer des dents.
Baudouin Sallenave était en sixième année. Il devint la première victime de Kimberly dans cette guerre.
Mais personne n’avait le temps de s’abandonner au chagrin.
— Cette plongée n’a rien de normal ! Considérez-le comme un archevêque !
Repoussant la perte de son élève, Dustin recentra son esprit sur la menace présente. Nanao le rejoignit, les yeux fixés sur le même adversaire et brûlants de résolution.
— Continuez vers le vaisseau-mère, dit-elle. — Laissez-moi celui-ci, Dustin.
— Doucement, Hibiya. Tu sais que cet adversaire dépasse ce qu’une élève peut affronter.
— Je le sens également. Mais Baudouin m’a offert de précieux conseils, répondit-elle, songeant à l’homme qu’elle n’avait pas réussi à sauver, l’un des nombreux liens inestimables que le ciel lui avait donnés.
Le poids de ce souvenir décida à sa place.
Dustin grimaça. Une fois encore, elle lui rappelait bien trop Chloe Halford.
— …Tu ne vas pas me laisser t’arrêter, hein ? Alors vas-y. Tranche-le !
Il renonça aux avertissements inutiles et lui donna l’élan qu’elle attendait. Nanao jaillit vers les hauteurs telle une flèche libérée de son arc.
Son ascension ne prit fin qu’une fois parvenue à la même altitude que l’adversaire qu’elle visait.
Ils volèrent côte à côte, séparés par une certaine distance, tandis que sa chevelure couleur d’innocence flottait au vent.
— Je suis Nanao Hibiya, née dans une famille de guerriers de Tourikueisen, au Yamatsukuni ! Puis-je connaître votre nom ?
Helissio ne s’attendait pas à une présentation et ne voyait aucune nécessité de répondre. Mais il n’éprouvait pas davantage le besoin de rejeter sa demande.
Une ultime faveur accordée à une ennemie qui tomberait bientôt.
— Helissio. Serviteur de la Lumière Sacrée qui embrasse toute chose, assistant de l’Oracle. Et l’un des sommets du Pentagone m’a été accordé.
Nanao lui adressa un sourire reconnaissant pour cette réponse consciencieuse. Quel que fût le vainqueur, chacun saurait qui il avait tué, ou de quelle main il avait péri.
— J’en prends bonne note ! À présent, affrontons-nous !
Sur ces mots, tous deux entamèrent leur descente, deux comètes lancées vers un unique point d’impact.
À l’extrémité nord-est du campus, l’équipe Mistral affrontait toujours le prêtre vétéran.
— Hya-ha-ha-ha !
— Raté ! Raté !
— Encore raté !
Le bâton frappa plusieurs doubles, qui disparurent en lançant une dernière raillerie. De nouveaux apparurent dès qu’ils furent détruits, si bien que leur nombre total ne variait jamais.
Le prêtre commençait à en avoir assez.
— …Quel tapage. Tu devrais renoncer à la magie et monter sur scène.
— Traite-moi plutôt d’illusionniste !
— Je peux aussi te tenir la jambe jusqu’à demain !
Les sarcasmes ne découragèrent pas les Mistral, qui continuèrent de jacasser. Tout ce vacarme servait à distraire l’adversaire, et le prêtre savait parfaitement que cela faisait partie de leur stratégie. Il ravala son irritation, se garda de toute précipitation, intercala des rituels sacrés entre ses mouvements d’arts géomartiaux et invoqua autour de lui de petites sphères tír.
— Deux types de leurres, des ombres et des corps tangibles. Et quelques amis transformés…
— FLAMMA !
— TONITRUS !
Deux Mistral surgirent de derrière un bâtiment et croisèrent leurs sorts. Le bâton du prêtre frappa les sphères placées devant et derrière lui, qui traversèrent les flammes et la foudre pour filer vers les lanceurs. Tous deux tentèrent de bondir sur le côté, mais à leur approche, les sphères se fragmentèrent, et une pluie de petits éclats s’abattit sur eux.
— Holà, holà !
— C’est pas comme ça qu’on joue au billard !
Les deux doubles disparurent dans un nuage de provocations. Le prêtre leur accorda à peine un regard et demeura à sa position initiale. Il avait parfaitement compris que ses adversaires avaient délibérément cherché à lui faire croire que seuls les véritables membres de l’équipe pouvaient lancer des sorts.
— Les corps tangibles sont capables d’une simple incantation. Intègres-tu cette fonction au moment de les générer ? Je suppose que chacun ne peut lancer qu’un seul sort, mais cela reste un joli tour.
Ses observations visaient juste, et les doubles de Mistral, tout comme l’original, émirent un juron. Ces versions améliorées avaient été conçues après sa défaite lors de la ligue de combat, mais elles n’avaient pas trompé le prêtre une seule fois. Mistral commençait à perdre son calme. Combien de toutes ces ruses avaient déjà échoué ?
Ce n’était peut-être guère surprenant. L’équipe Mistral affrontait l’évêque Renault, un vétéran aussi puissant que Geralt, l’homme qui avait terrassé l’équipe Bowles en quelques secondes. Rien de ce qu’ils tentaient ne fonctionnait. Paul et Cliff, les deux autres membres de l’équipe, lui parlaient à voix basse par fréquence de mana.
— Mistral, ça sent mauvais.
— Il ne bouge pas d’un pouce et il nous a complètement cernés.
— Je sais ! Restez concentrés. Je vais trouver quelque chose !
Il faisait de son mieux pour les calmer, mais tandis qu’il parlait, l’évêque invoqua une nouvelle sphère et se tourna dans une direction bien précise.
— J’en ai suffisamment vu. Mettons fin à cette farce.
Toutes ses sphères se regroupèrent, et le prêtre s’apprêta à en frapper une de la pointe de son bâton. Il visait directement la véritable équipe Mistral, ce que ses membres accueillirent fort mal.
— Holà, holà, holà…
— Il nous a repérés. Et il sait qu’on le sait.
— Tenez bon !
L’évêque tendit son bâton et frappa l’une des sphères. Toute la nuée jaillit dans leur direction. L’équipe Mistral érigea une barrière sur leur trajectoire. La précédente attaque avait prouvé qu’une simple esquive ne servirait à rien. Supposant que les projectiles fragmentés perdraient en puissance, ils versèrent tout leur mana combiné dans un sort de barrage.
Les sphères percutèrent la barrière et la fissurèrent presque jusqu’à l’effondrement. Des panaches de poussière s’élevèrent du sol tout autour d’eux et du bâtiment situé dans leur dos.
Certains d’avoir survécu à l’impact, les membres de l’équipe Mistral se dispersèrent. Le mur qu’ils avaient érigé avait révélé qu’ils étaient les véritables combattants, et rester sur place ne leur vaudrait qu’une seconde salve. La poussière formait un écran de fumée, et ils pensèrent pouvoir en tirer parti, exactement comme leur adversaire l’avait prévu.
— Gah…
L’extrémité du bâton s’enfonça profondément dans la poitrine de Cliff, puis, en ressortant, fit sauter l’athamé de sa main affaiblie. Tant que l’évêque avançait en ligne droite, la vitesse de chacun de ses pas augmentait proportionnellement à la distance parcourue sous cette contrainte.
C’était une technique d’arts géomartiaux : la Marche Linéaire.
La vitesse ainsi acquise avait renforcé son coup. À cette distance, un simple nuage de poussière ne pouvait dissimuler personne. Il avait prévu qu’ils se sépareraient et pouvait donc tout aussi bien les avoir gardés en vue depuis le début.
L’un d’eux neutralisé, il visa Paul, qui avait esquivé du même côté. Comprenant qu’il lui était impossible de fuir, Paul pivota et lança un sort. L’évêque employa la Chaîne Circulaire pour passer sous les flammes et réduire la distance. Le balayage suivant de son bâton brisa le bras avec lequel Paul maniait sa baguette. Aucun des deux garçons ne pouvait désormais incanter.
— Deux à terre. À présent…
— TONITRUS !
— PROHIBERE !
— IMPETUS !
Trois Mistral surgirent de la poussière et lancèrent leurs sorts à l’unisson. C’était l’ultime recours, une attaque menée avec deux doubles tangibles. L’évêque n’en fut nullement impressionné.
D’un seul mouvement, il esquiva la foudre et le vent, annula le sort de solidification grâce à la bénédiction de son bâton, puis termina avec l’extrémité arrière de l’arme posée contre la gorge de l’homme derrière lui.
— Je te tiens.
— …!
Pris au piège avec une maîtrise parfaite, Mistral se figea. Il n’avait plus aucune option. Au moindre mouvement, il mourrait l’instant suivant.
L’évêque ne prit même pas la peine de se retourner.
— Ce spectacle n’était pas le pire que j’aie vu. Mon nom est Renault. Adieu, Illusionniste.
Sur ces mots, il déplaça son bâton pour porter le coup final, mais une attaque qu’il n’avait pas vue venir lui transperça la poitrine.
— …?
Sentant ses forces l’abandonner, il baissa les yeux. Un trou lui traversait la poitrine, déchirant chair et os jusqu’à révéler la surface de son cœur battant. Il ne faisait aucun doute qu’une telle blessure serait mortelle.
— Comme je l’ai dit. Le mage qui t’attendait et l’endroit où tu as atterri.
— …Oh…
L’adversaire de Mistral bascula lentement.
Le sort de vent lancé un instant plus tôt ne visait pas l’évêque. Ils l’avaient attiré jusqu’à cet endroit et avaient dissipé assez de poussière pour dégager la ligne de tir de la sorcière aux yeux d’aigle postée sur le toit.
Dans son dernier instant de conscience, l’évêque comprit son erreur.
Depuis le tout début, les élèves avaient combattu dans le seul but d’aboutir à ce dénouement. Il aurait dû le comprendre dès l’instant où il avait perdu un bras en arrivant.
L’Illusionniste n’avait été que son guide jusqu’à son ultime lieu, où la Balle Magique l’attendait pour l’exécuter.
— Tu as perdu dès l’instant où tu nous as accordé toute ton attention. Adieu, vieux Renault, murmura amèrement Mistral.
L’évêque heurta le sol, toute lumière ayant quitté ses yeux. Son vainqueur s’effondra juste à côté de lui, une fois dissipée l’extrême concentration qui l’avait soutenu.
— …Hah… hah…
— Kof… Kof…
— Aïe… Ça va, Mistral ?
— Je dirais pas que ça va ! On ne faisait pas le poids contre ce type. Même après qu’Asmus lui a arraché un bras…
Ses compagnons parvenaient à peine à se redresser, et Mistral ne cherchait pas à enjoliver les faits. S’il s’était effondré, ce n’était pas sans raison. En temps normal, aucun d’eux trois n’aurait eu la moindre chance face à un tel adversaire.
Mais c’était précisément pour ce genre de situation que la Balle Magique se trouvait sur le toit. Sa mission principale consistait à assurer la défense antiaérienne, mais depuis cette position, elle pouvait également fournir un tir de soutien sur la majeure partie du campus.
Il fallait que sa cible soit visible entre deux vagues d’ennemis aériens et suffisamment distraite pour ne pas remarquer le tir du sniper. Réunir ces deux conditions face à un adversaire largement supérieur avait usé les nerfs de Mistral jusqu’à la corde.
— …Personne n’a parlé de corruption, donc ça va j’imagine ? Je te la retirerai dès que…
— Ça va. J’ai juste perdu ma main dominante et cinq ou six côtes.
— Kof… Je crois que j’ai perdu un poumon… Où est passée ma lame ?
Tout en évaluant leurs blessures, ils se remirent debout, et Mistral poussa un soupir de soulagement. La vitesse de propagation de la corruption dépendait de la puissance de la bénédiction du sectateur. Face à un évêque, les élèves des années supérieures demeuraient encore capables d’y résister.
La chance avait probablement joué. Si leur adversaire avait manié une épée, Cliff et Paul seraient peut-être morts sur le coup. Mais de nombreux membres de la Lumière Sacrée préféraient les bâtons de bois taillés en polyèdres réguliers, plus compatibles avec les bénédictions de leur divinité.
À courte portée, ils pouvaient aisément employer des sorts ou des rituels sacrés pour corrompre leurs adversaires, mais les contraintes des arts géomartiaux rendaient cette combinaison difficile. La corruption ne constituait qu’un effet secondaire, et non leur moyen d’achever l’ennemi.
Après avoir repris ses esprits, Mistral se releva et se frappa les deux joues.
— Pas le temps de rester assis à se soigner ! Il y en a encore plein comme lui. Et ils en ont tous après Kimberly.
Pendant ce temps, le duel entre Oliver et l’évêque Geralt approchait lui aussi de son terme.
— …Hah… hah… hah… !
Face à la garde intermédiaire inébranlable d’Oliver, Geralt haletait lourdement. Ni sorts ni rituels sacrés n’avaient joué le moindre rôle. Tout le combat s’était déroulé au corps à corps, et l’évêque avait déjà tenté onze approches différentes.
Mais Oliver avait répondu à chaque échange sans jamais perdre son souffle, anéantissant les derniers vestiges de confiance de Geralt.
— Pourquoi ?! Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?! Comment peux-tu me rendre coup pour coup ?! Tu n’es encore qu’un gamin sans expérience !
Pris de panique, il lança sa douzième offensive. Il aurait dû reculer, reprendre ses distances et recommencer en se concentrant sur ses rituels sacrés. C’était le choix correct.
Mais Geralt ne parvenait pas à s’y résoudre.
Face à un professeur, il l’aurait admis sans difficulté. Mais son adversaire n’était qu’un élève. Un garçon qui avait moins du tiers de son âge.
Reconnaître son infériorité à cette portée reviendrait à rejeter la vie entière qu’il avait menée.
— C’est impossible ! Je refuse de l’accepter ! J’ai consacré soixante années à mon dieu !
Il se lança dans les pas de la Chaîne Circulaire pour dérouter Oliver, pivota brusquement hors de son champ de vision et enchaîna avec un balayage des jambes. Son bâton remonta depuis l’arrière, mais Oliver effectua un demi-tour et l’intercepta de son athamé comme s’il avait toujours su que le coup viendrait de là.
Un tel exploit exigeait une connaissance approfondie de la technique, des facultés d’observation surnaturelles et un sens spatial d’une précision absolue, affûté au fil d’innombrables combats.
La Chaîne Circulaire suivante de Geralt fut bloquée par son Tombeau de la terre parfaitement placé. L’athamé repoussa son bâton et arrêta net l’avancée de l’évêque.
— …Combien de ces soixante années avez-vous passées à lutter contre plus fort que vous ?
— …!
— Combien de fois avez-vous affronté un adversaire supérieur ? Combien de fois avez-vous combattu face à une mort certaine, ne conservant la vie que d’extrême justesse ? Et si la réponse n’est pas zéro… à quand remonte la dernière fois ?
Cette série de questions brutales s’abattit sur lui comme une lame plantée en plein cœur. Incapable de les supporter, Geralt bondit en arrière, hors de portée de la magie spatiale, tout en exploitant pleinement l’allonge de son bâton.
Oliver dévia calmement chacun de ses coups.
— Vos mouvements sont polis. Mais vous les avez polis sous votre propre toit. Vous le savez sûrement : cela fait longtemps que vous n’avez plus progressé. À un moment de votre passé, vous avez entrevu vos limites et vous vous êtes arrêté.
Tais-toi !
Les fissures de son orgueil hurlaient ces mots.
Il ne pouvait perdre une seconde de plus. Il devait faire taire ce garçon pour toujours. Acculé, Geralt se résolut à employer une technique majeure.
Son bâton frappa le sol à la manière d’une perche et le projeta bien au-dessus de la tête du garçon. Son contrôle de l’équilibre transforma toute la longueur de l’arme en axe de rotation, lui permettant d’effectuer un mouvement défiant les conventions.
Il tourna encore et encore selon des rayons variables, traçant une spirale complexe qui descendait vers sa proie. Il avait consacré sa vie à perfectionner ses arts géomartiaux, et c’était là son meilleur mouvement, celui qu’il était certain que nul ne pourrait lire.
Pourtant, toute la volonté investie dans cet ultime tourbillon ne rencontra que le vide.
Son bâton ne toucha rien.
Stupéfait, l’évêque ne vit Oliver nulle part.
Celui-ci avait parfaitement suivi le rythme de ses rotations pour se glisser au plus près.
Lorsque Geralt atterrit, tous deux se tenaient dos à dos.
— …Quoi…?
— Je comprends. Douloureusement bien. J’aurais très bien pu devenir comme vous… si seulement on m’en avait laissé le temps.

Oliver parla d’un lieu plus sombre encore que le désespoir.
L’évêque hurla et pivota, mais plus rien de ce qu’il pouvait faire n’avait d’importance. Aussi parfait fût le cercle tracé par son bâton, les deux faces d’une même pièce ne pouvaient jamais se faire face.
— Kah…
Au milieu de sa rotation, une estocade portée en revers par l’athamé d’Oliver se glissa dans son flanc et atteignit son cœur.
Les pieds des deux hommes s’immobilisèrent.
Oliver sentit les battements du cœur de l’évêque remonter jusqu’à la garde de sa lame. Mais il ne les sentirait plus très longtemps.
— Je n’ai pas eu ce luxe. Voilà pourquoi vous avez perdu, évêque Geralt.
Sur ces mots, il fit jaillir un éclair le long de sa lame.
Le cœur qui avait battu sans relâche pendant soixante ans se tut, et l’évêque Geralt s’effondra à genoux sans émettre le moindre son.
Ailleurs, à l’ouest du campus, l’équipe Valois affrontait elle aussi un ennemi ayant traversé le barrage.
— Gah !
— Tiens bon, Gui. Je n’ai pas le temps de te soigner, dit Lélia en voyant son frère grimacer de douleur.
Il acquiesça, mais sa jambe gauche avait été sévèrement lacérée. Il avait aussi perdu plusieurs doigts, pourtant les nerfs étaient encore reliés et il pouvait toujours bouger.
Tout en surveillant l’état de son serviteur, Valois fusilla l’ennemie du regard.
— Vous êtes en cinquième année, c’est bien ça ?
La prêtresse naine frappa le sol de son bâton. Les cratères et les creux qui les entouraient témoignaient de la violence du combat. Les élèves attendaient le prochain mouvement de leur adversaire, sans avancer ni reculer.
— Vous êtes meilleurs que prévu, alors je vais vous donner mon nom, déclara-t-elle d’un ton sombre. — Carula. Comme vous pouvez le voir, je suis une naine bannie. La Lumière Sacrée m’a élevée au rang d’évêque. En dehors de ça, il n’y a pas grand-chose à raconter. Une ordure tout ce qu’il y a de plus banal.
Comme personne ne répondit, pas même à son trait d’autodérision, elle s’impatienta et reprit :
— Donnez-moi aussi vos noms ! Vous commencez vraiment à me taper sur les nerfs, les gamins.
— Sûrement. Je suis mauvaise pour saisir les sous-entendus.
Sans lui accorder davantage d’attention, Valois passa à l’offensive. Gui et Lélia se déployèrent de chaque côté en lançant des sorts de soutien. Ils étaient ses serviteurs, mais c’était toujours Valois qui plongeait au cœur du combat.
Son jeu de jambes déroutant empêchait ses adversaires de prévoir ses mouvements. La mission principale de ses serviteurs consistait à tirer à distance sans la toucher. Une stratégie plutôt orthodoxe, mais à leur niveau, cela n’avait guère d’importance. Carula l’avait bien compris au fil du combat et n’avait aucune intention de continuer à la subir.
— Manifeste-toi, vide ! ■■■ ■ !
Un balayage de bâton força Valois à reculer, et Carula incanta. Sentant une menace derrière elle, Valois ajusta son contrôle de l’équilibre pour repartir vers l’avant. L’instant suivant, le sol qu’elle venait de quitter éclata sous l’impact.
C’était le même rituel sacré inconnu qui avait ravagé la jambe de Gui. Il ressemblait à un sort d’explosion dépourvu de projectile, et comme l’impulsion venait du sous-sol, sa véritable nature restait difficile à déterminer.
— Manifeste-toi, masse ! ■■■ ■ !
Valois fondit de nouveau sur elle, et Carula incanta tout en se défendant grâce aux arts géomartiaux. L’évêque dirigea son bâton vers elle-même, ce qui fit baisser la garde de Valois, mais l’effet du rituel sacré se produisit ailleurs.
Gui était resté en retrait, attendant le bon moment pour incanter, quand l’air vide juste à côté de lui se mit soudain à l’aspirer.
— Whoa…
— DUCERE !
Lélia lança instantanément un sort d’attraction, et Gui prit appui sur le sol pour s’éloigner de l’effet, au prix d’une douleur accrue dans sa jambe blessée. Herbe et terre furent aspirées dans l’espace derrière lui, et le rituel ne prit fin qu’une fois toute cette matière comprimée en un polyèdre parfait d’environ soixante centimètres de diamètre.
Sans l’aide de sa sœur, Gui se serait retrouvé enfermé à l’intérieur. Cette pensée lui arracha un frisson. Il la chassa et releva son athamé.
— Merci, petite sœur.
— La direction de son bâton est un leurre. Ne te laisse pas avoir ! l’avertit-elle en se plaçant de manière à le protéger.
Assurée que ses serviteurs ne couraient plus de danger, Valois reporta son regard sur l’objet nouvellement formé, désormais tombé au sol. Elle l’analysait tout en échangeant des coups avec Carula.
— …Hmm… Un moule d’objet ? Il adopte la forme que tu spécifies en absorbant la masse alentour ? La direction de ton bâton n’a peuuut-être aucune importance, mais je suis moins certaine pour ton regard.
— Désolée, moi-même, je ne comprends pas la logique. Hah !
Carula pivota et porta une estocade ascendante vers Valois. Cette dernière entama un Tour pour contre-attaquer en revers, mais le poids de la frappe géomartiale dépassa ses attentes. Elle encaissa correctement le coup, mais au lieu de pivoter, ses pieds quittèrent le sol.
— Manifeste-toi, vide ! ■■■ ■ !
— IMPETUS !
Carula lança un rituel sacré vers le point de chute de Valois, mais la mage l’avait anticipé. Elle incanta et utilisa le vent pour modifier sa trajectoire. L’explosion ne rencontra que le vide, et Carula claqua la langue avant de repartir à l’assaut.
Tout en repoussant son attaque, Valois poursuivit son analyse.
— L’explosion vient d’une forme vide ? Tu invoques le néaaant sous terre. Le déplacement de matière qui en résulte projette simplement le sol vers le haut. Il s’agit donc d’une invocation conceptuelle ?
— …!
Carula parvint de justesse à empêcher sa surprise de transparaître. Valois avait vu juste.
C’était bien ainsi qu’on désignait son rituel sacré : elle n’invoquait pas des entités tír, mais des propriétés abstraites, en quelque sorte des modèles conceptuels. Ces modèles prenaient ensuite forme grâce à la matière présente de ce côté-ci.
Les explosions souterraines n’étaient qu’un effet secondaire : en créant soudainement du vide sous la terre, elle provoquait un déplacement brutal de la matière environnante, qui projetait le sol vers le haut. Un procédé bien pratique pour dissimuler la véritable nature de son rituel.
Plusieurs indices avaient conduit Valois à cette conclusion. Le principal venait de l’attaque dirigée contre Gui, qui reposait sur le principe opposé : la création de masse. La manière dont l’objet s’était constitué suffisait largement à suggérer une invocation conceptuelle.
Naturellement, Carula n’avait dévoilé cette carte qu’après avoir conclu que le vide resterait une attaque indirecte, incapable d’achever ce combat. Mais même ainsi, elle avait espéré en emporter au moins un.
Au lieu de cela, ses adversaires conservaient leur avantage numérique, et Valois décryptait peu à peu les particularités de son style de combat.
— Tu jettes un regard juste avant, parce que tu fixes les coordonnées. Tu as besoin d’une image précise pour que l’invocation conceptuelle fonctionne, non ? Si ton poiiiint de visée manque de netteté, notre présence perturbe la forme produite.
— Ha, ce serait trop facile si je te le disais. Continue donc à deviner ! Manifeste-toi, masse ! ■■■ ■ !
Au milieu d’une riposte, Carula lança derrière elle un nouveau rituel invoquant le concept de masse, afin d’absorber un éclair tiré depuis son angle mort. Ce sort ne venait ni de Gui ni de Lélia, mais d’un tireur magique placé bien plus loin.
Carula suivit la trajectoire du regard jusqu’au toit de l’école.
— Il y a aussi de sacrés clients là-haut. Argh, quelle plaie. Trop de bons combattants ! Donnez-moi à boire et laissez-moi aller me coucher. Manifeste-toi, vide ! ■■■ ■ !
Malgré ses plaintes, elle continua d’incanter, et le sol derrière Valois se souleva en diagonale. Pendant ce temps, Carula géra les sorts lancés par les jumeaux avant de reprendre son échange avec Valois.
— J’ai dû arrêter de boire, cela dit. Il faut bien finir les choses correctement.
— Mm ?
Valois fronça les sourcils. Elle savait que cette femme ne se laisserait pas déconcentrer par simple agacement. Alors à quoi avait servi ce dernier rituel ? Il ne visait ni elle ni les jumeaux. Pourquoi creuser un trou à cet endroit ?
— Tu as compris ? Celui-là était un peu trop évident. Mais tu t’en rends compte un peu trop tard !
Le ton sonnait mauvais. Tout en continuant à parler, Carula balaya les environs du regard. Une fréquence de mana venue du toit transmit un avertissement :
Attention, les impacts forment un motif.
— Et ce « peu » te sera fatal. Tu as oublié qu’aujourd’hui a lieu la grande conjonction ? demanda Carula. — Viens. ■… Élève-toi ! ■ !
Une invitation résonna.
Tous les creux qu’elle avait formés depuis le début du combat servaient de points d’ancrage. Des lignes de lumière se tendirent entre eux et dessinèrent des figures.
Comprenant son erreur, Valois se mordit la lèvre. Elle aurait dû le saisir dès qu’elle avait identifié l’invocation conceptuelle. Cette évêque était avant tout une invocatrice, et ce qu’elle appelait ici serait bien plus dangereux que ce qu’aurait pu produire n’importe quel autre prêtre de son rang.
Naturellement, plus l’invocation était imposante, plus le cercle magique requis devait être élaboré. Dans un combat ordinaire, personne n’aurait le temps de le tracer.
Mais la grande conjonction abaissait les exigences de l’invocation, ce qui changeait tout. Il devenait possible de simplifier suffisamment le cercle pour en esquisser les éléments au fil du combat, tout en ajustant sa position.
Tous les regards se levèrent vers le portail noir tourbillonnant, et une colonne gigantesque commença à en émerger. Cet éclaireur tír leur était bien trop familier.
— Un pilier-pilon ! cria Gui.
— Cours, Gui ! Lady Ursule, reculez ! hurla Lélia.
Le premier portail ouvert au-dessus de Kimberly avait poussé l’homéostasie spatiale à son maximum, et le cercle simplifié ne pouvait lutter contre elle que durant huit secondes.
Seule la moitié du pilier avait émergé lorsque le portail disparut dans un souffle, mais cela ne sembla pas le déranger. Il chuta et s’écrasa au sol dans un fracas prodigieux.
Le pilier se mit aussitôt à l’œuvre, aplatissant le terrain autour de lui. Mais sa corruption ne s’étendit que sur une trentaine de mètres de diamètre avant de ralentir visiblement.
— Oh, c’est tout ? fit Carula, sincèrement impressionnée. — Le sol de Kimberly résiste bien mieux qu’une plaine ordinaire. Un demi-pilier ne produit qu’une zone à moitié réussie. Mais cela suffira. Désormais, cette arène est la mienne.
Carula prit position au pied du pilier-pilon, son bâton planté dans le sol aplani. Elle bénéficiait de la bénédiction de son dieu, et ce terrain lui convenait parfaitement.
Même des mages expérimentés ne pouvaient s’y déplacer facilement. Résister à l’effet corrupteur exigeait déjà un combat en soi, et même s’ils en avaient les moyens, ils devraient répartir leurs ressources entre cette résistance et Carula.
Seuls les membres du corps enseignant étaient vraiment capables d’affronter une telle situation. Tout son objectif avait été d’en attirer un ici et de le forcer à se battre contre elle. Mais…
— Hein ?!
Elle pivota juste à temps pour bloquer une estocade avec son bâton. Valois était toujours sur elle, sans avoir reculé d’un seul pas.
Une attaque surprise venait de surgir là où aucune n’aurait dû être possible, et Carula en fut sincèrement déstabilisée.
— Comment tu fais pour encore me coller aux basques ?
— Tu appelles ça une arèèène, mais ça ressemble plutôt à une patinoire. Merci de m’en avoir préparé une ! Quelle gentillesse ?
Valois revint en dansant avant que Carula ne puisse se remettre. Comment pouvait-elle se déplacer avec une telle aisance sur ce sol corrompu ?
Le secret résidait dans sa technique de Suspension Koutz. Celle-ci employait un contrôle extrêmement fin des éléments opposés pour glisser à la surface du sol. Un mage utilisant cette technique ne touchait jamais réellement le terrain, si bien que la corruption ne pouvait pas l’atteindre.
Le relief d’origine avait été trop accidenté pour lui permettre d’y recourir. Ironiquement, le travail du pilier-pilon avait créé les conditions idéales.
Plus le sol était plat, plus la Suspension était efficace.
Comprenant enfin, Gui et Lélia coururent jusqu’à la limite de la zone altérée. Ils auraient voulu aider leur maîtresse, mais aucun des deux ne connaissait la Suspension et ne pouvait reproduire son approche.
À cette distance, tirer des sorts de soutien risquait bien davantage de la toucher par erreur. Aucun des deux ne maîtrisait assez bien le balai pour raser le sol tout en combattant ainsi.
Ils se retrouvèrent bloqués derrière un mur invisible, et Gui grinça des dents.
— Merde ! Impossible d’entrer !
— Lady Valois, reliez-nous à vous ! Nous pourrons alors vous aider ! cria Lélia.
Leur maîtresse comprit immédiatement ce qu’elle voulait dire : établir un lien direct avec leur esprit grâce au contrôle mental.
C’était une technique abjecte qu’elle-même avait employée lors de la ligue de combat. Ses serviteurs étaient consentants, et l’approche était viable. Si elle les privait de leur volonté pour les transformer en prolongements de ses propres membres, les jumeaux seraient capables de patiner avec elle.
Ils conserveraient ainsi leur avantage numérique.
Pourtant…
— Inutile. Cela ne prendra pas longtemps. Faites ce que vous pouvez depuis là-bas ?
Valois refusa ce choix. Ce n’était plus une option pour elle. Cette réponse catégorique déconcerta ses serviteurs, mais la danse de Valois ne fit que gagner en férocité.
Tout en repoussant ses attaques, Carula ricana.
— Tu crois m’avoir ? Tu as un sacré ego, gamine.
Cela ressemblait à du dépit, mais c’était peut-être le plus grand compliment qu’elle pouvait lui offrir.
Objectivement, Valois avait fait un choix audacieux, mais extrêmement risqué. Pas seulement parce qu’elle affrontait seule une évêque, mais parce qu’elle ne pouvait se permettre d’interrompre sa Suspension ne serait-ce qu’un instant.
Il existait une énorme différence entre pouvoir utiliser la Suspension et ne plus avoir le droit de l’arrêter. Si elle commettait la moindre erreur dans le contrôle de ses éléments opposés au milieu du combat, ses pieds toucheraient le sol et tout serait terminé.
Valois s’était engagée dans ce duel en sachant qu’elle devait vaincre sans commettre une seule faute.
— Mais ce genre de stupidité, je ne peux pas m’empêcher d’aimer ça, déclara Carula.
Puis elle se lança dans une rafale de coups de bâton.
Les arts géomartiaux hautement maîtrisés, renforcés par la force brute d’une naine, affrontèrent la grâce d’une pure pratiquante du Koutz. Dans ces conditions très particulières, leurs compétences s’équilibraient parfaitement.
Vingt échanges de ripostes se succédèrent sans que l’une ou l’autre ne cède, seuls les chocs de leurs armes résonnant entre elles.
— Fiou, tu ne rends pas ça facile. Tu as l’entraînement pour soutenir ta confiance. C’est vraiment dommage. Tes cercles, je veux dire. Tu aurais été une force redoutable dans notre camp.
— Oh ? C’est pour cela que tu as fui vers eux ? demanda Valois.
Elle était presque à bout de souffle et se forçait à retrouver un rythme stable.
Carula ne put retenir une grimace. Elle ne ressentait aucune irritation. Peut-être ces mots avaient-ils touché plus profondément que Valois ne l’avait prévu, mais elle s’était depuis longtemps engourdie face à cette douleur.
— Ha-ha-ha. Alors je fuis, hein ? Ouais, j’ai bien assez fui dans ma vie. Ce trou n’était pas fait pour une naine qui n’aimait ni extraire le fer ni le forger…
Sans même s’en rendre compte, elle s’était lancée dans une nouvelle séance d’autoflagellation.
Raconter sa vie n’avait aucune utilité, mais cela ne pouvait plus vraiment lui nuire. Ce combat se terminerait bien assez vite.
Autant reprendre leur souffle avant la fin.
— Je me suis dit que j’aurais peut-être plus de chances avec les humains, alors j’ai quitté mon foyer. Mais je ne me suis pas mieux entendue avec eux. Factions, territoires, statuts… Partout où j’allais, ce n’étaient que des sources d’ennuis.
— …
— …Le meilleur endroit que j’aie trouvé, c’était dans les collines, avec les gobelins et les kobolds. C’est presque drôle, non ? Mais je pensais avoir enfin trouvé un foyer. Tu sais ce qui s’est passé ensuite, pas vrai ? J’étais à peine installée que les chasseurs de Gnostiques nous sont tombés dessus.
Elle n’oublierait jamais la manière dont ils avaient anéanti son premier véritable havre de paix.
Ce soir-là, elle avait prévu de jouer aux dés avec Harpo. Dans l’après-midi, elle avait accepté d’aider Sebet à installer une lucarne chez lui. Au réveil, elle avait trouvé des gamins au nez coulant qui braillaient devant sa porte en lui demandant de les jeter dans le lac.
C’étaient de bonnes journées. Elle n’avait jamais demandé davantage.
— …Ha…!
Elle avait gardé ces émotions enfouies pendant longtemps, mais à présent, elles remontaient toutes à la surface. Elle repartit à l’assaut, bâton en avant
Cela ne servait plus à rien de se lamenter. Pleurer ne ramènerait aucun d’eux. Si elle avait le temps de se plaindre, mieux valait l’utiliser pour lancer un nouveau rituel sacré.
Pourtant, les mots continuaient de sortir.
— Je me suis battue pour protéger mon foyer et mes camarades. Rien de plus. Et cela a suffi pour faire de moi une criminelle recherchée. Ha-ha, il n’en fallait pas davantage ! Tu as déjà entendu quelque chose d’aussi stupide ?
— …
Elle porta un coup descendant particulièrement puissant, cherchant à plaquer Valois au sol. Mais la maîtresse du Koutz convertit cette force en rotation et parvint de justesse à se rétablir. Elle reprit bientôt sa Suspension, puis, à quelques pas de distance, entrouvrit les lèvres.
— …Ursule, dit-elle.
— ?
— Ursule Valois. C’est mon nooom.
Carula fronça les sourcils. Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre ce que faisait la mage.
Ah oui. Elle lui avait demandé son nom. Bien trop tard, certes.
— Ce que tu viens de raconter… j’en comprends une partie. N’avoir nulle part où appartenir… Le cœur plongé dans le vide… Rien d’autre que l’obscurité autour de soi…
Valois parlait avec une compassion paisible.
Elle aussi avait autrefois perdu le sol sous ses pieds, comme si elle ne devait plus jamais le retrouver. Elle se souvenait encore de la chaleur que celui-ci lui avait offerte. Et elle ne pourrait jamais oublier la sensation de ce minuscule cou se brisant entre ses mains.
Rien ne pouvait remplacer cela.
Sa manière de combattre sans jamais toucher le sol en était peut-être le symbole. Et peut-être ne se tiendrait-elle plus jamais véritablement sur une terre ferme avant le jour de sa mort.
— …Mais j’ai pris une décision, déclara Valois en maintenant la pointe de son athamé à hauteur des yeux de son adversaire.
Elle avait compris quelque chose.
Certaines personnes attendaient d’elle ce même refuge.
Gui et Lélia, ses deux serviteurs.
Pour eux, leur « terre ferme », c’était Valois elle-même.
— …Alors j’ai juré de devenir cela pour eux.
— …! Manifeste-toi, masse ! ■■■ ■ !
Les pieds de Valois glissèrent brusquement sur le sol. Sentant l’occasion de l’emporter, Carula passa à l’action.
Son idée était simple : invoquer conceptuellement une masse derrière son adversaire. L’attraction gravitationnelle la déséquilibrerait au moment même où Carula la frapperait de face de toutes ses forces.
Pour mettre ce piège en place, elle avait épuisé son ennemie et attendu qu’elle se montre trop empressée.
Prise entre l’attraction du rituel et la force brute d’une naine, même les techniques du Koutz ne pourraient la sauver…
— Oh…
Mais au moment où elle traça une forme dans l’air, sa vision se brouilla.
Carula comprit alors que c’était elle qui était tombée dans un piège. En réalisant pourquoi la mage avait maintenu la pointe de son athamé à hauteur de ses yeux, elle frissonna.
L’Attraction du Point.
Une technique qui poussait l’adversaire à fixer la pointe d’un athamé afin de perturber sa perception des profondeurs. L’illusion ne durait que quelques secondes, mais durant ce bref intervalle, toute estimation des positions fondée sur la vue devenait imprécise.
Leurs positions semblèrent se déformer.
Le rituel ne saisit rien, et toute l’équation s’effondra.
Carula avait amorcé son coup en visant un adversaire situé plus loin, convaincue que Valois serait attirée dans cette direction.
Mais Valois avait au contraire glissé vers l’avant.
Elle passa devant elle, au-delà de son bâton et de ses mains.
— Aaaaaaaah !!!
Carula n’eut pas le temps de ramener les bras pour protéger ses organes vitaux. Son propre élan facilita l’entrée de l’athamé sous ses côtes, qui s’enfonça profondément dans sa poitrine.
La main de Valois sentit battre la vie elle-même.
Carula cessa tout mouvement.
Alors qu’elle lui injectait une dose mortelle de magie, Valois lui souffla une dernière phrase à l’oreille :
— …Je ne qualifierais jamais cela de stupide. Ni mon passé, ni le tien.
— …Haha… D’accord, alors…
La dernière expression de Carula fut un sourire plein d’amertume.
La décharge de mana arrêta son cœur, et son bâton glissa de ses mains pour tomber sur le sol corrompu.
Ainsi prit fin le long voyage d’une naine.
— PROGRESSIO !
Les arbres maudits de Guy s’enroulèrent autour des entités tír.
Un ensemble de boules reliées par des chaînes avait émergé d’une sphère-projectile détruite. C’était un brouilleur qui diffusait des fréquences de mana dans toutes les directions en frottant les sphères les unes contre les autres.
Pris séparément, ces dispositifs n’étaient pas très menaçants. Mais laissés en liberté, ils pouvaient finir par gravement perturber les communications.
Guy en détruisit la plupart avec un sort, mais l’un d’eux lui échappa. Il se retourna pour le poursuivre.
— Reviens ici ! Où est-ce que tu crois aller ?!
— Hmm.
Chela avait déjà éliminé les trois qui lui revenaient, et gardait les yeux levés vers le ciel. Deux familiers arrivèrent en rase-mottes et laissèrent tomber chacun une enveloppe, qui s’ouvrit d’elle-même.
Elle saisit sa lettre et se mit à la lire tout en rejoignant Guy.
— Oliver a terminé son combat sans encombre et se dirige vers l’ouest. Nous devons rejoindre les affrontements encore en cours…
Elle rattrapa son ami, puis s’arrêta.
Guy lui lança un regard perplexe. Elle fixait précisément la direction opposée à celle de l’ennemi qu’ils poursuivaient.
— Je pars vers l’ouest, déclara-t-elle d’un ton grave. — Désolée, Guy, mais celui-là est pour toi.
— Tu me laisses tout le boulot ? On n’a pas le temps de le finir d’abord ?
— Tu en es parfaitement capable, désormais. Et chaque seconde compte. TONITRUS !
La foudre crépita à la surface du sol.
Comprenant ce que cela signifiait, Guy grimaça.
Il était bien incapable de suivre une telle vitesse.
L’interception des ennemis ayant atterri sur le campus avait été confiée aux élèves de cinquième année et plus. Les quatrième année patrouillaient à l’intérieur du bâtiment, tandis que les plus jeunes restaient en attente dans la Confrérie ou assuraient le soutien des lignes arrière.
Des cristaux de projection diffusaient les combats en cours. Leur violence était telle que les plus jeunes élèves déglutissaient, les poings serrés et les paumes moites.
— …Merde…
— Les élèves des promos supérieures se battent vraiment à fond, contre de vrais Gnostiques…
— …Je déteste rester planté là. Il n’y a rien qu’on puisse faire ?
— Si, beaucoup de choses, répondit quelqu’un derrière eux.
Une rangée de chaudrons occupait la table, et Peter, un élève de quatrième année, préparait une mixture dans l’un d’eux. En les entendant se plaindre de ne pas être sur le front, il les interpella.
— Vous pouvez m’aider à préparer davantage de potions. Elles partent vite, alors il faut maintenir l’approvisionnement. Vous pouvez aussi participer aux soins des blessés. Les élèves plus âgés sont indispensables au front. Il ne faudrait pas qu’ils gaspillent leur énergie ou leur mana. À nous de prendre le relais pour les blessures légères.
— Et si vous n’êtes doués ni pour l’un ni pour l’autre, aidez à fabriquer des orbes ! N’importe qui peut y arriver avec un peu d’entraînement ! Allez, venez par ici !
Rita travaillait à la table voisine et fabriquait des artefacts magiques.
Les plus jeunes se répartirent selon les tâches où ils pourraient se rendre les plus utiles. Chargé de la surveillance près des portes principales, Dean observa la scène et acquiesça.
Mieux valait donner quelque chose à faire à chacun.
— Hum… Tu aurais une minute ? demanda une voix douce.
Dean se retourna et trouva devant lui une élève de première année de petite taille, qui levait vers lui un regard embarrassé.
— Mm ? Qu’est-ce qu’il y a, petite ?
— Euh… Je dois aller chercher mon chaudron dans la salle de classe. Tu pourrais m’accompagner ? demanda-t-elle en inclinant plusieurs fois la tête.
Sachant qu’ils devraient produire des potions en grande quantité, ils avaient apporté de nombreux chaudrons dans la Confrérie. Mais plusieurs élèves, comme Peter, travaillaient sur plusieurs préparations à la fois, tandis que certains volontaires restaient sans matériel.
D’autres chaudrons étaient en route, mais en alchimie, les matériaux et la conception du récipient pouvaient influer sur le résultat. Il était donc logique que les élèves souhaitent employer celui auquel ils étaient habitués, en particulier les première année, dont la maîtrise technique restait limitée.
— Bien sûr. À quel étage ?
— Au troisième. Désolée de te déranger.
Dean balaya ses excuses d’un geste et demanda à un autre élève de quatrième année de prendre sa place. Il ouvrit les portes, vérifia que la voie était libre, puis tous deux se glissèrent à l’extérieur.
À cause des défenses, l’agencement de l’école ne correspondait plus à celui qu’ils connaissaient. Mais Dean avait commencé par mémoriser le plan projeté sur le mur de la Confrérie.
Il ne risquait pas de se perdre.
— …C’est vraiment terrible dehors. Tu crois qu’on va s’en sortir ? demanda la première année.
— Bien sûr. Les professeurs et les plus grands se battent pour nous protéger. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter.
Tout en parlant, ils montèrent les escaliers et progressèrent rapidement vers la salle de classe. Mais sur le palier, Dean s’arrêta brusquement. La jeune fille le regarda avec surprise.
— Alors… qui es-tu ? demanda-t-il.
La question la fit se raidir.
Le regard de Dean la transperçait, et elle parvint à esquisser un sourire gêné.
— Libby. Première année. Je sais que je ne t’ai pas beaucoup parlé, Travis…
— On s’est entraînés ensemble deux fois, coupa-t-il. — Aux sorts de barrage. Je me souviens que tu bloquais au même endroit que moi autrefois. C’est à ce moment-là que tu as commencé à m’appeler Dean.
Elle comprit le message. Continuer la comédie ne servait plus à rien.
Elle avait modifié sa voix pour l’accorder à l’apparence de sa transformation, mais reprit à présent son timbre véritable.
— …Quelle surprise, déclara la créature déguisée en jeune fille. — …Tu le savais depuis le début et tu m’as conduite jusqu’ici ?
— Je ne voulais pas te démasquer dans la Confrérie et te voir attaquer tout le monde. Je suis surpris que quelqu’un ait déjà réussi à pénétrer dans le bâtiment. Même avec un déguisement aussi mauvais. Tu as choisi Libby parce qu’elle est timide et qu’elle n’a pas beaucoup d’amis ? Pas de chance. C’est précisément le genre d’élève vers qui je suis allé en premier.
— …
— Tu comptais me remplacer ensuite ? Si tu es aussi mauvaise à ce jeu, tu ne peux pas vivre parmi nous depuis longtemps. Tu as dû prendre sa place récemment.
Il n’avait presque plus de questions.
Pour la dernière, il posa la main sur son athamé.
— Alors, où est Libby ? Crache le morceau, Gnostique.
Les lèvres de la jeune fille se tordirent en un rictus. Malgré le maintien de la transformation, toute trace de la personnalité de la première année disparut.
Il ne resta qu’un sourire saturé de haine et de malveillance.
— En quoi le savoir te serait-il utile ? Tu vas mourir ici.
Dès qu’elle révéla sa véritable nature, Dean dégaina et frappa.
Depuis la ligue de combat, il s’entraînait sous la direction d’Oliver. À cette distance, il n’avait aucune raison de craindre un adversaire dépourvu de baguette.
Elle ne pouvait pas bloquer la lame à mains nues. Elle serait donc forcée de bondir en arrière, ce qui la placerait dos au mur du palier et réduirait ses possibilités.
Même si elle maîtrisait la Marche Murale, l’avantage resterait à Dean.
C’était sur cette hypothèse qu’il avait fondé son attaque.
Son premier mouvement lui donna tort. Son coup horizontal ne rencontra que le vide. Elle s’était baissée pour passer dessous et se ruait droit sur lui.
Dean en fut déstabilisé.
Il avait attaqué le premier, mais elle l’avait surpassé dans la manœuvre d’une manière presque injuste. Avant même le début de leur conversation, elle avait placé ses pieds sur deux sommets d’un triangle équilatéral.
Selon les règles des arts géomartiaux conçues par la divinité tír, poser ensuite le pied sur le troisième sommet conférait à son mouvement suivant la bénédiction maximale.
En passant sous le bras armé de Dean, c’était elle qui l’avait placé en danger. Un athamé était dissimulé dans sa manche, et elle le dirigeait déjà vers sa gorge.
Il n’avait aucun moyen de réagir à temps. Au moment même où elle s’engagea dans l’estocade, elle sut qu’elle allait lui trancher la gorge. Mais son instinct lui souffla qu’avant même d’y parvenir, elle aurait déjà une dague plantée dans le cœur.
— …?!
Dans une décision prise en une fraction de seconde, elle interrompit son attaque et exécuta un salto vers l’avant pour passer au-dessus de Dean, sans se soucier du ridicule de la manœuvre.
L’instant suivant, une lame transperça l’espace où son cœur s’était trouvé.
Hors de danger, Dean sourit. Une jeune fille furtive qu’il connaissait bien venait d’apparaître comme sortie de nulle part devant lui.
— Tu m’as fait intervenir trop tôt.
— Le timing était parfait ! Tu ne peux pas juste me laisser te remercier ?
Ils se chamaillèrent, épaule contre épaule.
Leur ennemie s’était déjà remise debout et fusillait les deux élèves de quatrième année du regard.
— …Une mage furtive assez douée pour que je ne la remarque qu’au dernier instant. Kimberly ne doit vraiment pas être prise à la légère.
— TONITRUS !
— FRIGUS !
Tous deux lancèrent un sort en même temps.
L’éclair de Dean fila vers l’ennemie, tandis que Teresa refroidissait l’air dans l’escalier afin de couper toute tentative de fuite. La Gnostique choisit pourtant de s’y jeter.
Elle ne lança même pas l’élément opposé pour contrer le froid et s’exposa directement à une température si basse qu’elle gelait sa chair.
Ce choix les stupéfia tous les deux.
— Elle est vraiment passée là-dedans ?!
— Après elle ! FLAMMA !
Teresa s’élança, lançant un second sort pour annuler le gel qu’elle avait elle-même créé. Dean la suivit et comprit avec retard la logique de l’ennemie. Traverser directement la zone glacée les ralentissait eux aussi et lui donnait l’avantage d’un sort.
Teresa avait prévu qu’elle prendrait la fuite, mais les Gnostiques bénéficiaient des bénédictions de leur divinité. Un sort déployé sur une large zone n’avait pas suffi à la dissuader.
Ils gravirent les marches et trouvèrent la Gnostique debout dans le couloir supérieur.
Du givre couvrait sa robe et sa peau, mais l’un comme l’autre n’étaient que des couches trompeuses recouvrant son véritable corps. Elles se fissurèrent, puis tombèrent en morceaux.
— Glacial ! Mais au moins, cela m’a évité de devoir me débarrasser moi-même de ce déguisement.
Sous cette peau apparut une femme mince vêtue d’une tenue noire moulante.
C’était Kunigunde, la même prêtresse de la Lumière Sacrée que Farquois avait aidée à infiltrer Kimberly.
Elle était manifestement plus grande que l’élève dont elle avait pris l’apparence, mais cela n’avait rien d’inhabituel chez les spécialistes de la transformation.
Dean et Teresa firent face à leur véritable ennemie.
Des voix familières retentirent derrière eux.
— Teresa ! Dean !
— Vous allez bien ?
Rita et Peter montaient les escaliers en courant.
Leur arrivée n’avait rien de plus fortuit que l’attaque furtive de Teresa. Dean les avait tous contactés par fréquence de mana avant même de quitter la Confrérie. Ces deux-là avaient reçu l’ordre d’attendre une minute avant de le suivre.
En apercevant la femme vêtue de noir, Rita prit un air sombre.
— …Dean…
— Je sais. Elle est vraiment dangereuse.
Sa voix trahissait une tension bien réelle. Une sueur froide coulait le long de son front. Sans l’intervention de Teresa, il serait déjà mort.
Le simple fait que Kunigunde ait réussi à pénétrer dans Kimberly prouvait qu’elle n’était pas une adversaire ordinaire. Il leur était même difficile d’évaluer à quel point elle leur était supérieure.
Mais cela ne changeait rien à leur rôle.
Quelle que soit sa puissance, ils étaient plus nombreux. Profitant de cet avantage, ils se dispersèrent et attaquèrent.
— TONITRUS !
— Viens à moi… ■.
L’ennemie incanta elle aussi.
Des disques blancs apparurent sur les murs, le plafond et le sol autour d’elle. Huit en tout, de tailles différentes. Ils interceptèrent les sorts avant qu’ils ne l’atteignent. Les élèves écarquillèrent les yeux.
— Quoi…?!
— Elle en a invoqué autant en une seule incantation ?!
Dean et Rita parlèrent presque en même temps.
Ils savaient qu’invoquer des entités tír était plus facile le jour de la grande conjonction, mais huit objets avec une simple incantation restaient clairement excessifs. L’avantage numérique venait de s’inverser.
Les disques se mirent à tourner à toute vitesse, puis fondirent sur eux.
— IMPETUS !
— IMPETUS !
La configuration du bâtiment rendait les sorts de barrage difficiles à déployer. Tous les quatre répondirent donc à l’attaque avec du vent.
Mais leur première salve ne détruisit que deux disques.
Même en tenant compte des compatibilités élémentaires, il y en avait trop pour tous les abattre en une seule fois. Et ils approchaient trop vite pour leur laisser le temps de lancer un second sort.
— Gah…
— Dean !
Deux disques traversèrent le barrage magique.
L’un d’eux changea de trajectoire pour poursuivre Dean lorsqu’il tenta de l’esquiver. Par réflexe, Peter le poussa.
Dean échappa de justesse au danger, roula au sol, puis se releva.
— Merde, c’était moins une ! Merci, Peter…
— …!
La gorge de Dean se noua.
Après avoir sauvé son ami, Peter s’effondra complètement sur le sol, une jambe tranchée au-dessus du genou.
Teresa et Rita avaient évité l’autre disque, mais leur visage avait blêmi.
Un sourire cruel se dessina sur les lèvres de Kunigunde.
— Trois d’entre vous ont survécu. Comme c’est amusant. Allez, accrochez-vous donc aux quelques secondes qu’il vous reste à vivre.
— Rita ! Teresa ! cria Dean.
Tous trois chargèrent l’ennemie.
Si elle invoquait davantage de familiers, la situation ne ferait qu’empirer. Ils devaient tout miser sur une victoire immédiate, même en sachant qu’elle anticiperait leur décision.
— Viens à moi… ■.
Son rituel sacré fit apparaître six nouveaux disques autour d’elle, soit deux pour chacun des élèves.
Ils pourraient en détruire un avec un sort. Pour le second, ils n’auraient d’autre choix que de l’esquiver.
Dean et Rita n’y parviendraient peut-être pas. Mais même s’ils encaissaient les coups, Teresa possédait la mobilité nécessaire pour atteindre leur adversaire…
— SOLIS LUX !
Cette attaque à la limite du sacrifice fut brutalement interrompue par un éclat de lumière venu de derrière la sectatrice.
— …?!
Les disques changèrent de trajectoire pour bloquer le sort, mais le rayon de chaleur aveuglant les traversa tous. Il était simplement bien trop puissant.
Kunigunde comprit le danger juste à temps et esquiva de peu, tout en ramenant les disques restants en défense pour contenir le groupe de Dean.
Son attention se porta sur cette nouvelle menace.
Une jeune fille se tenait au bout du couloir, ses cheveux blonds flottant dans l’air comme une poussière d’or et un sourire impérieux aux lèvres.
— Vous êtes vraiment incorrigibles. Je vous avais pourtant dit de m’appeler dès qu’il se passait quelque chose d’amusant !
— Felicia… ! souffla Dean en l’apercevant par-dessus l’épaule de leur ennemie.
Son visage s’illumina.
Comme toujours, les deux serviteurs de Felicia couraient derrière elle. Ils se placèrent devant leur maîtresse, athamés levés.
— TONITRUS !
— IMPETUS !
— SOLIS LUX !
— Viens à moi… ■.
Tous trois lancèrent des sorts, tandis que la femme incantait un rituel sacré.
Cinq disques apparurent au plafond, près du groupe de Felicia, et fondirent sur eux. Ils bloquèrent leurs sorts et les forcèrent à se concentrer sur leur interception.
Le groupe de Dean tenta lui aussi d’attaquer, mais de nouveaux disques vinrent rapidement les harceler.
— Ils peuvent donc apparaître n’importe où, fit Felicia avec mépris en en détruisant un. — Vous ne les avez pas invoqués à l’instant. Vous les avez dissimulés un peu partout pendant que vous vous cachiez dans le labyrinthe. Cela aurait pu devenir gênant face à n’importe qui d’autre que moi.
Cette théorie surprit Dean. Si elle ne les invoquait pas réellement sur le moment, tout devenait plus cohérent, même si la provenance exacte des disques restait mystérieuse. Cela correspondait en tout cas au temps qu’elle avait dû passer dans les lieux.
Kunigunde répartissait son attention entre les deux groupes, un sourire toujours aux lèvres. Elle était encerclée, seule contre six adversaires, mais sa confiance ne vacillait pas.
— Vous pensez pouvoir gagner simplement parce que vous êtes six ? Comme c’est mignon.
— Ce n’est évidemment pas aussi simple. Mais…
Felicia s’interrompit. La femme lui lança un regard perplexe, puis aperçut une petite sphère juste à côté de sa tête.
— Argh… ?!
Elle se baissa au moment où celle-ci éclata. Elle n’eut le temps de rien faire d’autre. La chaleur lui brûla le côté du visage.
Elle n’était pas assez stupide pour offrir volontairement une ouverture, mais c’était la première véritable blessure qu’elle recevait depuis le début du combat. Felicia ricana et termina sa phrase.
— Vous êtes bien trop distraite, Sectatrice. Nous sommes sept, pas six. J’imagine que vous êtes au moins une évêque, mais vous nous sous-estimez réellement. La perte d’une jambe ne suffit pas à mettre un élève de Kimberly hors combat. N’est-ce pas, Cornish ?
— Absolument, Felicia, répondit Peter, assis sur le sol.
Il avait perdu une jambe et semblait hors d’état de combattre, mais il était resté étendu là en attendant le moment idéal pour lancer un orbe explosif. Il avait même fait semblant de soigner sa blessure avec son athamé afin qu’elle lui accorde moins d’attention.
Peter excellait dans l’art de lancer des orbes par-dessus son épaule. Il ne figurait peut-être pas parmi les meilleurs de son année en art de l’épée ou en sortilèges, mais il avait discrètement développé ce talent particulier.
— …!
Une attaque surprise venue de quelqu’un qu’elle n’avait même plus considéré comme un ennemi. L’humiliation et la fureur traversèrent le visage de Kunigunde, mais elle les dissimula rapidement. Elle avait une mission à accomplir. Ses émotions personnelles ne devaient pas la détourner de son objectif.
— …J’ai laissé ce combat s’éterniser. C’était une erreur, mais tant pis.
Elle envoya les disques restants dans les deux directions, puis prit la fuite et abandonna le combat. Comprenant son intention, les élèves réagirent aussitôt.
— Elle s’enfuit !
— Lady Felicia !
— Nous la poursuivons, bien entendu. SOLIS LUX !
Les disques tentèrent de les retenir, mais Felicia les balaya et s’élança avec son équipe. Ils dépassèrent les autres élèves, tandis que leur adversaire bifurquait brusquement par la porte d’une salle de classe. Felicia voulut la suivre, mais s’arrêta net.
— Mm ?
Un mur se trouvait juste derrière la porte.
Pas une cloison improvisée au moyen d’un sort de barrage, mais un véritable mur épais, manifestement intégré à l’architecture de l’école.
Lorsque les autres la rejoignirent en fronçant les sourcils, elle en palpa la surface.
— Elle ne vient pas de le créer. Enrico ! cria Felicia.
Le mur se déforma, des lèvres apparurent à sa surface, et la voix familière du vieil homme résonna.
— Kya-ha-ha-ha-ha ! Exactement. Elle a manipulé la structure spatiale du bâtiment ! Donnez-moi une seconde pour réparer cela.
Plusieurs secondes supplémentaires s’écoulèrent avant que le mur ne disparaisse et que la salle de classe attendue apparaisse. Ils y pénétrèrent prudemment, mais ne trouvèrent aucune trace de leur adversaire.
La voix d’Enrico leur en expliqua la raison.
— Elle n’est déjà plus là ! Je surveille l’ensemble du bâtiment, mais elle n’a déclenché aucun de mes dispositifs. Je suppose qu’elle s’est glissée dans une faille de la structure ! Ses serviteurs tír reposent probablement sur la même technique. Une crocheteuse expérimentée, clairement !
— Hmm. J’aimerais beaucoup la placer sous mon contrôle, murmura Felicia.
Une proposition pour le moins audacieuse.
Le terme de « crocheteur » désignait un type de spécialiste de la magie spatiale, expert dans la rupture des sorts de barrière et l’infiltration des espaces qu’ils protégeaient. Et pas seulement.
Ces mages réécrivaient souvent en secret certaines parties des sorts eux-mêmes. La difficulté d’une telle tâche variait de manière imprévisible selon la complexité de l’espace concerné.
Mais si Kunigunde était capable d’y parvenir à Kimberly, alors elle était réellement très, très compétente.
Comprenant que le combat était terminé pour le moment, ils retournèrent dans le couloir et coururent vers leur camarade blessé.
Dean retourna Peter, tandis que Rita s’agenouillait et dirigeait son athamé vers le moignon de sa jambe.
— IMPEDIENDUM. Je dois retirer toutes les parties corrompues avant de pouvoir commencer les soins. Tu es prêt, Peter ?
— Fais vite, Rita.
La perte de sang l’avait déjà rendu pâle, mais il acquiesça et ferma les yeux. Toute attaque d’un Gnostique comportait un risque de corruption. Celle-ci était si importante que sa seule résistance n’avait pas suffi à l’arrêter. Pour en ralentir la progression, Peter avait volontairement limité l’hémostase au strict minimum.
Cela avait permis de contenir la corruption autour de la blessure, mais il fallait encore retirer les tissus atteints au plus vite. Rita s’exécuta. Dean tressaillit et détourna les yeux. Elle venait de retirer environ deux centimètres et demi supplémentaires de sa jambe, puis se mit aussitôt à traiter la nouvelle plaie.
Teresa lança un sort pour brûler le morceau sectionné. Pendant tout ce temps, Dean serra la main de son ami.
— Des soins ordinaires devraient suffire pour le reste. La Garde est sûrement déjà au courant de l’infiltration et nous transmettra d’autres instructions. Retournons à la Confrérie. Nous pourrons ensuite t’emmener à l’infirmerie.
— …D’accord, acquiesça Dean. — Rita, prends la jambe.
Il souleva Peter sur ses épaules et partit en courant. Rita serra la jambe contre sa poitrine et le suivit, accompagnée de Teresa et de l’équipe Felicia. Pendant tout le trajet du retour, Peter resta blotti dans les bras de son ami, le visage enfoui contre son torse. Il souriait.
— …Hé-hé-hé. Ça faisait longtemps que tu ne m’avais pas porté, Dean.
— Ne te réjouis pas ! Tu viens de perdre une jambe !
Dean grinça des dents. Kunigunde paierait pour cela.