Master swordman t5 - CHAPITRE 3

Un vieux paysan surmonte un mur

 

— Hop… Voilà.

Quelques jours après mon retour à Beaden, je quittai le village pour m’enfoncer dans le massif d’Aflatta afin d’examiner l’état actuel des sabrangliers. Les montagnes y étaient relativement hautes, et le sentier qui permettait d’y pénétrer était assez escarpé

Même en temps parfaitement paisible, grimper jusque-là pour un simple pique-nique aurait été éreintant. Or nous gravissions la montagne pour enquêter sur une surabondance de monstres. Autant dire que l’ascension était particulièrement éprouvante.

— Vous tenez le coup, vous deux ?

— Oui, cette ascension n’a rien de bien méchant.

— Je peux continuer sans problème !

— Haha, c’est bien ce que je pensais.

Henblitz et Curuni m’accompagnaient. Je ne les faisais pas trimer exprès, mais ils étaient venus avec moi à Beaden en sachant ce que j’avais en tête. Autant qu’ils prennent aussi leur part de la charge.

Cela dit, même si ce genre de marche en montagne ne leur arrivait sans doute pas souvent, les deux chevaliers s’en sortaient très bien. Ils faisaient honneur à la réputation de l’Ordre de Liberion. Et puis, ils avaient probablement déjà dû partir en expédition dans toutes sortes d’endroits.

Je n’irais pas jusqu’à dire que j’étais habitué aux terrains montagneux, mais pour avoir grandi dans un village au pied des pentes, j’avais tout de même pas mal d’expérience.

Quelqu’un capable de suivre mon rythme avec de la marge méritait déjà qu’on salue sa condition physique.

— J’aimerais atteindre notre objectif dans la journée, dis-je.

Nous n’étions pas venus dans le massif d’Aflatta pour abattre des sabrangliers ou quoi que ce soit du genre.

Chercher à traquer un monstre précis dans cet immense massif sans reconnaissance préalable aurait été irréaliste.

Notre seul objectif, aujourd’hui, était d’effectuer une reconnaissance. Dans l’idéal, nous tomberions par une chance insolente sur la harde de sabrangliers. Mais compter là-dessus aurait été beaucoup trop optimiste. Le temps devait rester stable encore deux jours.

Je voulais donc boucler l’inspection préliminaire d’ici là.

Impossible, bien sûr, de tout comprendre en une seule sortie. La chance entrait bel et bien en ligne de compte. Nous ne pouvions pas non plus explorer la montagne sans interruption pendant toute une journée, et je tenais absolument à éviter de me trouver dans le massif d’Aflatta après le coucher du soleil.

Là, l’accident serait assuré.

— Sommes‑nous certains du temps ? demanda Henblitz. — Sans vouloir vous mettre en doute, mais tout de même…

— Oui, pas de souci, répondis‑je. — Les prévisions de ma mère ne se trompent pour ainsi dire jamais.

— C’est impressionnant…

Si nous étions entrés en montagne à ce moment précis, c’était parce qu’on avait établi que le temps resterait calme pendant quelque temps. Celle qui l’avait déterminé, c’était ma mère.

Elle n’avait pourtant rien fait de particulier. Ce n’était pas comme si elle savait utiliser la magie. Et pourtant, pour une raison ou une autre, elle était capable d’annoncer le temps des prochains jours rien qu’en observant le ciel.

Depuis l’enfance, j’entendais ses mystérieuses prévisions météo, et elle ne s’était presque jamais trompée.

Bien sûr, il lui arrivait parfois de se décaler légèrement : elle annonçait un ciel qui resterait couvert, et une fine bruine se mettait à tomber, ou bien l’inverse. En revanche, lorsqu’elle disait qu’il ferait beau, il ne pleuvait pas. Et lorsqu’elle annonçait de la pluie, la journée n’était jamais ensoleillée.

Je n’avais pas le souvenir d’un seul cas où elle se serait complètement trompée.

À l’en croire, elle lisait cela à la vue, à l’odorat et à la sensation de l’air sur sa peau. Sa précision avait quelque chose d’anormal. Ses prévisions rendaient service à tout Beaden, alors personne n’allait s’en plaindre. Mais plus on en entendait parler, plus cette faculté paraissait étrange.

Malheureusement, je n’avais pas hérité de ce don. Il s’agissait donc sans doute davantage d’un trait personnel que d’une question de lignée. Enfin, mes bons yeux venaient très probablement de ma mère plutôt que de mon père. Lui n’avait pas une mauvaise vue, mais dans ce domaine, il ne lui arrivait pas à la cheville.

— Regardez, des crottes, fis‑je remarquer. — Hmm, ils sont plus près que je ne le pensais.

— Ce sont des excréments de sabranglier ? demanda Henblitz.

— Probablement.

Après avoir marché un moment avec tout cela en tête, nous tombâmes sur des boulettes brun sombre éparpillées dans une zone où la végétation se faisait plus clairsemée. Je n’étais pas naturaliste, et je ne pouvais donc pas affirmer avec certitude qu’elles provenaient de sabrangliers. En revanche, je savais au moins distinguer les traces d’un carnivore de celles d’un herbivore. Même au cœur du massif, trouver des déjections de carnivore si près du village n’aurait rien annoncé de bon.

Lors de mes chasses précédentes, il était rare de tomber aussi vite sur des traces. En temps normal, il fallait plusieurs jours pour espérer mettre la main sur ce genre d’indice. Les bêtes sauvages comme les monstres savaient très bien se cacher. Ici, tous les animaux, à l’exception du superprédateur local, passaient leur temps à chasser ou à être chassés. Et, au moins dans le massif d’Aflatta, les sabrangliers ne se trouvaient pas au sommet de la chaîne alimentaire. À vue de nez, ils se situaient un peu au-dessus du milieu.

Compte tenu de cela, découvrir si facilement des signes de leur présence avait quelque chose d’inhabituel. Trois hypothèses me vinrent aussitôt à l’esprit : soit une harde de sabrangliers — ou un autre herbivore du même genre — avait établi son territoire dans les environs. Soit la harde avait suffisamment grossi pour descendre jusque-là. Soit l’écosystème de la montagne était en train de s’effondrer.

La première hypothèse n’était pas vraiment problématique.

Elle représentait une menace, certes, mais nous avions réuni assez de forces pour l’éliminer. La deuxième posait davantage question, tout en restant gérable tant que la harde n’était pas trop importante. La troisième, en revanche, serait franchement mauvaise. Je ne pensais pas qu’une telle chose puisse se produire aussi vite, mais si c’était le cas, la situation risquait de partir en vrille.

Pour l’heure, je ne pouvais pas dire laquelle de ces hypothèses était la bonne, mais je priais pour que ce ne soit pas la troisième. Si l’écosystème d’une région aussi vaste s’effondrait, une poignée d’humains ne pourrait pas y faire grand-chose. Je mis donc cette possibilité de côté pour l’instant. Avec davantage d’indices concordants, ce serait une autre histoire, mais il ne servait à rien de s’en inquiéter maintenant.

— Hm… Ça n’a pas encore commencé à se décomposer, donc ça n’a pas l’air très vieux, observai‑je en retournant quelques crottes avec une branche prise au hasard.

Les excréments étaient très durs, mais n’avaient pas encore commencé à retourner à la terre. Ils ne pouvaient donc pas être là depuis si longtemps. Il était fort probable qu’un ou plusieurs animaux se trouvent à proximité. Je comprenais pourquoi Randrid estimait l’ampleur relativement importante, cette fois. Pour lui, patrouiller autour du village entre deux leçons relevait de la formalité. Il était peut‑être même monté seul en montagne.

— Qu’est‑ce qu’il y a d’autre ici, à part des sabrangliers ? demanda Curuni.

— Eh bien…

La question n’était pas simple. Dans un massif pareil, les bêtes pullulaient et, pour beaucoup, m’étaient inconnues.

— Il y a un peu de tout, dis‑je. Par contre, tu ne verras pas de gobelins ou autres monstres du genre.

— Ouah…

Côté animaux, il y avait des cerfs, des sangliers, des ours. Pour les petites bêtes, sans doute aussi des lapins et des belettes. En revanche, côté monstres, les petites espèces comme les gobelins étaient quasiment absentes. De temps à autre surgissaient des monstres de type ver, mais ils ne représentaient pas une vraie menace.

Le massif d’Aflatta était vaste, mais sa végétation n’était pas particulièrement dense. On n’était pas non plus face à un désert, bien sûr, mais la forêt d’Azlaymia était autrement plus touffue : là-bas, en dehors des chemins empruntés par les aventuriers, la forêt adulte s’étendait partout.

C’était sans doute dû à l’altitude et au climat. Ou peut-être le sol manquait-il simplement des nutriments nécessaires pour permettre aux arbres de pousser en abondance.

Quoi qu’il en soit, l’écosystème du massif différait de celui d’une plaine ou d’une forêt. C’est pour cette raison que les gobelins, archétype même du petit monstre, ne vivaient pas ici. Je n’avais pas spécialement envie de m’en souvenir, mais les griffons étaient bien plus fréquents dans ce genre d’environnement.

Cela dit, les témoignages restaient rares près de Beaden. Et heureusement : si l’on se mettait à apercevoir des griffons régulièrement dans les environs, ce serait un véritable problème.

— Je dois dire que vous paraissez coutumier des marches en montagne, fit remarquer Henblitz.

— Pas tant que ça. Disons que c’est surtout ce secteur‑là, répondis‑je. — Je connais un peu le terrain, ici.

Je ne faisais rien d’admirable. J’avais simplement arpenté la zone des années durant pour m’occuper des sabrangliers, chasser, ou juste me faire la main. Du coup, je connaissais un peu la géographie locale.

Je n’allais pas, pour autant, baisser stupidement ma garde. Un seul faux pas en montagne pouvait signifier la mort immédiate. Ce coin n’était pas loin de Beaden, j’avais une idée correcte du terrain et une prévision météo d’une précision redoutable sur laquelle m’appuyer. Ma réussite ici n’avait rien d’impressionnant en soi.

— J’en ai repéré… marmonna prudemment Henblitz.

— Hm ? Où ça ?

— À droite. Il n’y en a pas beaucoup, je pense.

Les créatures natives du massif d’Aflatta étaient en général féroces. Les humains entraient rarement sur ce territoire, donc ceux qui s’y aventuraient sans préparation se faisaient presque toujours attaquer par quelque chose. Pour les prédateurs d’ici, nous n’étions que des proies.

— Grouik.

— Ah, là.

Nous avançâmes prudemment un moment, la main sur nos armes, en gardant un groupe serré pour couvrir nos arrières. Comme l’avait dit Henblitz, un sabranglier se trouvait sur la droite.

— Donc ça, c’est un sabranglier… marmonna Curuni.

— Première fois que tu en vois un ? demandai‑je.

— Ouais.

Il était seul. À en juger par sa taille et ses défenses, ce n’était plus un petit, mais pas encore un adulte non plus. Il avait sans doute été sevré depuis un moment et commençait tout juste à chasser par lui-même.

Comme pour les animaux ordinaires, on évaluait grosso modo l’âge d’un sabranglier à sa taille, mais surtout à ses défenses. Plus elles étaient grandes, plus l’individu était âgé. Si elles étaient cassées ou ébréchées, alors on avait affaire à un spécimen dangereux : cela signifiait qu’il avait de l’expérience et qu’il avait survécu malgré des défenses abîmées.

Celui qui nous faisait face possédait des défenses de taille respectable. Elles étaient toutefois relativement intactes, signe qu’il n’avait pas encore beaucoup d’expérience du combat ou de la chasse. Cela ne voulait pas dire pour autant qu’on pouvait se permettre la moindre négligence. Même sans être tout à fait adulte, le recevoir de front restait mortel.

— Bon… celui-là s’est perdu, ou bien il a été chassé ?

Les sabrangliers formaient généralement des groupes familiaux. De ce point de vue, ils ressemblaient assez aux loups, et il était rare d’en trouver un seul avant sa pleine maturité. Soit il avait été séparé de sa harde, soit il en avait été chassé.

D’une manière assez humaine, d’ailleurs. L’imprudence ou l’insolence pouvaient suffire à nous faire mettre à l’écart.

— Curuni, à toi, dis‑je.

— Hein ? Moi ?

À vue d’œil, il n’y avait pas d’autres sabrangliers dans les parages.

Ils vivaient en harde, mais n’avaient pas l’intelligence de laisser l’un des leurs en appât à découvert. J’étais donc certain que ce sabranglier était seul. Tant qu’à faire, je voulais voir Curuni s’adapter à un combat contre un monstre. Prendre de l’expérience dans un cadre relativement sûr avait une sacrée valeur.

— Henblitz et moi, on gardera un œil sur les alentours, dis-je. — Si ça devient dangereux, on te soutiendra.

— E…entendu !

Curuni arma sa zweihänder et s’approcha doucement du sabranglier.

— Grrr…

Quand le jeune sabranglier la repéra, il laissa échapper un grondement menaçant. Ces choses-là étaient féroces et privées d’intelligence humaine. Elles ne fuyaient jamais, sauf si l’adversaire était écrasant de taille. C’était d’autant plus vrai chez les jeunes qui n’avaient pas encore goûté à l’échec. Le sabranglier attaquerait à coup sûr. C’était l’une des raisons pour lesquelles il devenait dangereux que ces monstres descendent des montagnes pour envahir le territoire humain. Notre solution consistait évidemment à réduire périodiquement leurs effectifs.

— Graaaawr !

— Allez, viens !

Je crus un instant qu’ils allaient se jauger du regard, mais le sabranglier chargea soudain. Curuni poussa un cri, rivalisant d’ardeur avec lui.

C’était un bon cri de guerre, certes, mais les monstres et les bêtes sauvages n’allaient pas flancher pour si peu. Seuls les êtres doués d’intelligence pouvaient se laisser impressionner par la combativité d’un adversaire.

Voyons donc de quoi elle était capable.

Cela dit, je comptais intervenir au moindre danger.

— Hnnngh !

Un fracas sec résonna dans le massif d’Aflatta. Curuni tint bon et arrêta la charge du sabranglier.

La charge était, en substance, l’unique arme de ces monstres. On pouvait les décrire comme des bêtes sans cervelle, incapables de faire autre chose que foncer défenses en avant, mais les dégâts qu’elles infligeaient n’avaient rien d’anodin. Même si l’on parvenait à bloquer leur attaque avec une épée ou un bouclier, sans une force physique suffisante, on se faisait aisément repousser. En vérité, une personne ordinaire n’aurait même pas tenté de bloquer. Il était bien plus simple d’esquiver.

— Mrrrrrgh !

— Groink ?!

— Oh, impressionnant.

Et pourtant, Curuni avait solidement ancré ses petites jambes au sol et brisé net l’élan de la charge.

Ses pieds avaient creusé des sillons sur plusieurs pas, preuve de la force prodigieuse de cette ruée. Et, par contraste, de la force ahurissante de Curuni.

Elle avait arrêté une telle charge en ne reculant presque pas.

Je pourrais probablement en faire autant si j’y étais forcé, mais je n’avais aucune envie de le vérifier.

— Mrrrrrrrrrgh !

Curuni repoussa peu à peu le sabranglier.

Cette fille est vraiment en train d’affronter un monstre sauvage à la force pure ? Flippant.

La force d’un humain ordinaire ne suffisait pas à rivaliser avec un sabranglier de ce gabarit. Deux jambes pour s’ancrer contre quatre, ça faisait une sacrée différence, et la masse musculaire en jeu relevait du jour et de la nuit. Voilà pourquoi les tactiques habituelles consistaient à esquiver la charge puis tailler le flanc, à employer une lance ou une arme à allonge pour neutraliser l’assaut, ou à l’abattre à distance, à l’arc ou à la magie. Les sabrangliers étaient téméraires, donc les pièges marchaient bien aussi.

Quand je les chassais, je me plaçais face à eux, puis j’esquivais la charge avant d’attaquer. Se prendre une charge de côté aurait été assez dangereux, après tout. Or, ce que j’avais sous les yeux balayait ces stratégies de base.

— Ooooooh !

— Oink…

Après avoir stoppé net la charge du sabranglier par la seule force de ses bras, Curuni posa un pied sur l’une de ses défenses pour l’immobiliser. Elle leva ensuite sa zweihänder et lui planta la lame en plein crâne. Le jeune sabranglier poussa un dernier cri assez peu glorieux avant de s’effondrer, mort.

— Wow…

Une minute… Ce n’était pas un peu trop brutal, comme méthode ?

Je ne m’attendais pas à la voir engager un véritable bras de fer avec un sabranglier avant de lui transpercer le cerveau. J’avais imaginé qu’elle arrêterait sa charge avant de l’abattre aussitôt d’un coup de lame, mais sa stratégie s’était révélée autrement plus obstinée.

Étrange. Je ne me souvenais pas que notre salle d’armes ait enseigné ce genre de technique.

Même en tenant compte du poids de son épée à deux mains, elle s’était contentée de tout miser sur sa force brute… C’était tout de même un peu excessif.

— Curuni se bat toujours comme ça en mission ? demandai-je à Henblitz.

— Non. D’ordinaire, elle est censée être… un peu plus réfléchie, répondit-il, tout aussi perplexe que moi.

Son comportement semblait donc inhabituel. Curuni ne manquait certes pas de muscles, mais ce n’était pas non plus une brute incapable de réfléchir. Pourquoi avait-elle choisi une approche aussi bornée ?

— Ouais ! J’ai gagné !

Indifférente à nos inquiétudes, Curuni célébrait joyeusement sa victoire sur le sabranglier.

— Curuni, pourquoi as-tu combattu de cette manière ? lui demandai-je.

Je m’en voulais un peu de gâcher son enthousiasme, mais j’avais besoin de comprendre. Elle était suffisamment douée pour que je ne l’aie jamais imaginée perdre face à un adversaire pareil. À l’époque où elle s’entraînait sous ma direction, elle manquait encore un peu de fiabilité, mais lorsque je l’avais retrouvée au sein de l’Ordre de Liberion, sa naïveté s’était atténuée et elle avait considérablement mûri. C’était précisément pour cette raison que je lui avais permis de m’accompagner lors de mon retour à Beaden.

Pourtant, la tactique qu’elle venait d’employer avait non seulement compromis sa sécurité, mais également diminué ses chances de victoire. Il arrivait qu’un combattant soit contraint de risquer le tout pour le tout, mais rien ne l’exigeait ici.

Lors de la récente tentative d’assassinat visant la famille royale, par exemple, je n’avais pas pu faire de ma propre sécurité une priorité. Si je l’avais fait, le prince Glenn et la princesse Salacia auraient pu y laisser la vie. Cette fois, la situation était complètement différente. Curuni était libre de combattre comme elle le souhaitait, et elle avait malgré tout choisi de foncer tête baissée dans le danger.

— Euh… Eh bien… commença-t-elle en se grattant la tête d’un air gêné. — À l’époque de la salle d’armes, je n’arrivais pas à les repousser, alors… je voulais voir à quel point j’étais devenue forte. Je n’ai pas vraiment réfléchi…

— Hmm…

Je comprenais ce qui l’avait poussée à agir. Malgré tout… qu’aurait-elle fait si elle avait perdu ce bras de fer ?

Henblitz et moi étions là si jamais, mais cela ne rendait pas sa stratégie moins dangereuse.

— Je comprends ce que tu ressens, vraiment. Mais il y a une différence entre éprouver son courage et se mettre inutilement en danger. Négliger sa sécurité jusqu’à risquer de se faire tuer sur un mauvais coup n’a rien à voir avec la maîtrise de l’épée.

— Je sais… Je ne recommencerai plus…

Je jugeai préférable de la réprimander. Si je la félicitais sans réserve, elle risquait de reproduire ce genre de comportement de plus en plus souvent. Trouver un chemin vers la victoire était important, mais savoir éviter la défaite l’était encore davantage.

— Cela dit, réussir à l’emporter par la seule force physique reste franchement impressionnant, ajoutai-je. — Tu peux au moins en tirer une certaine confiance.

— Oui !

Un bretteur ordinaire aurait été renversé puis piétiné en tentant une telle chose. Son exploit témoignait donc malgré tout des progrès considérables qu’elle avait accomplis. Je décidai d’en rester là.

— Qu’est-ce qu’on fait de lui, maintenant ? demanda Henblitz en baissant les yeux vers le sabranglier.

— Hmm…

Bonne question.

Pour être honnête, je ne m’attendais pas à en rencontrer un pendant notre trajet. Mais maintenant que nous l’avions abattu, nous ne pouvions pas simplement abandonner sa carcasse sur place.

— Emportons-le et retournons au village, décidai-je. — Nous le laisserons derrière nous si la situation devient dangereuse, mais il avait l’air d’être seul.

À première vue, ses défenses étaient en bon état et, puisque Curuni l’avait achevé d’un unique coup au crâne, sa peau n’avait presque pas été endommagée. Il faudrait encore prendre le temps de le vider de son sang, mais sa viande restait parfaitement consommable.

Notre village n’était pas assez prospère pour se permettre de gaspiller une telle prise. Autant récupérer tout ce qui pouvait l’être.

— Curuni, tu peux le porter ?

— Aucun problème ! Un seul, c’est un jeu d’enfant.

— Un jeu d’enfant, vraiment…

Curuni souleva le sabranglier et, à la voir faire, cela semblait effectivement ne lui demander aucun effort. Elle possédait assez de force pour transporter seule une bête de ce poids, sans même avoir besoin d’une charrette.

Mon intention était donc de ramener la carcasse au village et de demander à quelqu’un de la dépecer. Si un colporteur venait prochainement à passer, nous pourrions lui vendre directement les défenses et la peau. Malheureusement, les marchands s’aventuraient rarement dans une région aussi isolée que la nôtre.

Même lorsqu’ils faisaient le déplacement, notre faible population ne leur permettait pas d’en tirer un bénéfice suffisant. Le mieux serait de demander à un chasseur du village de préparer la carcasse et de tanner la peau, afin que nous puissions vendre les différentes pièces plus tard.

— Je prends la tête. Henblitz, surveille nos arrières.

— Entendu.

Les mains de Curuni étant occupées, nous ne pouvions pas compter sur elle si un combat éclatait. Je pris donc la tête du groupe en restant attentif à notre environnement, tandis que Henblitz fermait la marche. Curuni avançait entre nous deux.

Bon sang, je n’avais pas prévu de partir à la chasse aujourd’hui. Le mieux serait probablement de profiter du chemin du retour pour effectuer quelques repérages supplémentaires.

Trouver des traces de la harde ou parvenir à estimer sa taille serait une véritable aubaine, même si les choses étaient rarement aussi simples.

De toute façon, je ne m’attendais pas à conclure notre enquête en une seule journée. Autant considérer cette rencontre comme un signe encourageant.

— Curuni, si la situation devient dangereuse, tu lâches immédiatement cette carcasse.

— Entendu !

Tout cela n’aurait servi à rien si elle risquait sa vie par simple obstination pour conserver notre butin. Dans le pire des cas, Henblitz et moi pourrions retenir nos adversaires suffisamment longtemps pour lui permettre de se débarrasser du sabranglier et de reprendre son arme.

— On rencontre souvent des sabrangliers aussi près du pied des montagnes ? demanda Henblitz.

— Normalement, non. C’est justement ce que nous sommes venus vérifier, alors… Oh.

— Oink ?

Au beau milieu de ma réponse, j’aperçus un second sabranglier.

Très peu de temps s’était écoulé depuis que nous avions abattu le premier. Celui-ci semblait avoir à peu près le même âge que celui vaincu par Curuni. Il était encore trop tôt pour en tirer une conclusion, mais cette génération de sabrangliers était peut-être particulièrement nombreuse.

Le véritable problème était qu’ils quittaient les hauteurs pour se rapprocher du village.

Huh ? Pour le coup, ça craint.

 

 

— Pfiou, c’était rude…

Finalement, nous décidâmes de mettre fin à notre expédition dans le massif d’Aflatta pour la journée. Nous ramenâmes notre prise, et le sentier cessa bientôt d’être un relief rocailleux pour devenir une plaine lisse. Quand le périmètre défensif de Beaden fut en vue, la tension nous quitta enfin, aussitôt remplacée par la fatigue.

— Ça commence à devenir un peu lourd… grommela Curuni.

— Désolé. Tiens bon encore un peu.

Elle transportait désormais deux sabrangliers morts. Un seul représentait déjà une charge considérable, alors deux… Sa force n’avait décidément rien d’une plaisanterie. Même Curuni commençait pourtant à atteindre ses limites : son visage trahissait clairement son épuisement.

J’aurais parfaitement pu lui en prendre un, mais cela nous aurait privés d’un combattant supplémentaire en cas d’attaque. Je préférais donc garder cette solution en dernier recours.

— Sacré terrain, commenta placidement Henblitz. — Si on pouvait y accéder plus facilement, l’Ordre pourrait s’en servir comme zone d’entraînement.

— Je préférerais éviter de le recommander…

Il semblait encore en parfaite forme. Il devait évidemment ressentir une certaine fatigue, mais pas assez pour qu’elle se lise sur son visage. Quant à son idée d’utiliser le massif comme terrain d’entraînement, je n’étais pas particulièrement enthousiaste.

Ce n’était pas que je sous-estimais les capacités de l’Ordre. Le problème se situait à une tout autre échelle.

Si l’une des institutions du royaume pénétrait dans le massif d’Aflatta, cela risquait de provoquer une multitude de tensions internationales avec le pays voisin. Si Liberis jugeait que la conquête de la chaîne montagneuse valait ce risque, je ne pourrais pas y faire grand-chose.

Mais les premiers à subir les conséquences d’un tel conflit seraient les habitants installés près de la frontière.

Beaden pourrait facilement se retrouver pris au milieu.

Je n’avais aucune envie de voir mon village ravagé par une guerre qui ne nous concernait même pas.

— Au fait, qu’est-ce qu’on va faire de tout ça ? demanda Curuni tandis que nous poursuivions notre route vers le village.

Elle parlait évidemment des sabrangliers.

— On demandera aux villageois de les saigner et de les débiter. Avec un peu de chance, le dîner de demain sera plus copieux que d’habitude.

— De la viande ?! Voilà qui me motive !

Je n’étais ni aventurier ni chasseur, et je ne connaissais donc rien à la manière de saigner correctement une bête. Je pourrais sans doute essayer en imitant quelqu’un, mais je risquerais surtout d’abîmer la viande. Autant confier cela à un spécialiste.

À moins d’être un véritable génie, chacun avait ses limites. Le mieux restait d’exploiter ses propres compétences et de laisser le reste à ceux qui savaient s’en charger.

— Mais du coup, c’est quoi le plan pour régler cette situation ? reprit Curuni. — Ça a l’air de sentir le roussi, non ?

— Oui, on dirait bien…

Après avoir abattu le premier sabranglier, nous en avions croisé trois autres, tous isolés, sur le chemin du retour. Fallait-il nous réjouir de ne pas être tombés sur la harde entière, ou nous inquiéter d’avoir rencontré autant d’individus errants ?

Quoi qu’il en soit, les sabrangliers étaient descendus bien plus bas que l’année précédente.

Ce n’était peut-être qu’une coïncidence. Ils avaient éventuellement connu une saison de reproduction particulièrement favorable, auquel cas nous pourrions sans doute supporter le surplus de travail.

Mais si la cause était différente, la situation devenait autrement plus préoccupante.

S’ils étaient réellement trop nombreux, nous devrions peut-être faire abstraction des tensions internationales, rassembler une force suffisante, pénétrer dans le massif d’Aflatta et éliminer les monstres qui s’y étaient installés. C’était le pire scénario imaginable. Je préférais croire que nous n’en arriverions pas là.

— Pour l’instant, rentrons nous reposer, dis-je. — Nous repartirons en reconnaissance demain, alors prépare-toi.

— À vos ordres !

— Entendu.

Nous chercherions plus tard la cause exacte de leur prolifération. Pour l’heure, il nous fallait poursuivre notre reconnaissance. Si la situation devenait trop dangereuse, nous pourrions toujours battre en retraite, voire évacuer le village. Mais nous ne disposions pas encore d’assez d’informations pour prendre une telle décision.

Nous avions donc prévu de repartir explorer les environs dès le lendemain. Enchaîner les excursions en montagne serait éprouvant, mais une reconnaissance effectuée sans quelqu’un qui connaissait la région n’aurait guère de valeur.

Personne ne peut véritablement me remplacer dans ce rôle. Je dois donc continuer à les accompagner dans le massif.

Perdu dans ces pensées, je poursuivis ma marche vers le village.

— Oh, mais c’est toi Beryl. Alors ? Tu reviens de la chasse ?

— Salut, Rob. Tu tombes bien, c’est justement toi que je cherchais.

À peine avions-nous franchi le périmètre défensif du village qu’un homme d’âge moyen nous interpella. Il arborait une barbe épaisse et devait avoir mon âge, peut-être quelques années de plus.

Rob comptait parmi les chasseurs les plus expérimentés de Beaden. Il évitait soigneusement les risques et rapportait rarement du très gros gibier, mais il obtenait d’excellents résultats sur les petites proies, et parfois même sur des bêtes plus imposantes.

— Hm ? Aaah… Tu parles des sabrangliers ? demanda-t-il.

— Exactement. J’espérais que tu accepterais de t’en occuper.

Il était précisément l’homme dont j’avais besoin. Notre village vivait principalement de l’agriculture, et les chasseurs comme Rob n’étaient pas nombreux. Le massif d’Aflatta abritait certes beaucoup de gibier, mais il restait dangereux, si bien que peu de villageois s’y aventuraient.

En dehors de ce que nous achetions occasionnellement aux marchands, l’approvisionnement de Beaden en viande reposait donc en grande partie sur lui.

— Très bien, laisse-moi faire, répondit-il. — Déposez-les dans cette cabane, là-bas.

— Merci. Curuni, tu peux t’en charger ?

— À vos ordres !

Une fois l’accord de Rob obtenu, je demandai à Curuni de transporter les sabrangliers jusqu’à la cabane.

À Baltrain, il existait probablement des compagnies spécialisées capables de gérer l’importation, le transport, le dépeçage et toutes les autres étapes. Mais au fin fond de la campagne, inutile d’espérer bénéficier de services aussi organisés. Nous dépendions avant tout d’individus possédant chacun leurs propres compétences.

Il en allait de même pour notre défense. La capitale disposait de ses chevaliers, et la Garnison royale protégeait les grandes zones urbaines. Ici, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes.

Grâce à la salle d’armes, nous avions la chance de posséder quelques combattants, mais nos effectifs et notre niveau général ne pouvaient rivaliser avec ceux d’une véritable force militaire. Tout au plus étions-nous capables de repousser quelques bêtes ou de petits groupes de monstres. Face à une menace d’envergure, nous finirions forcément par céder.

Certains de nos élèves et diplômés possédaient pourtant un talent remarquable. Malgré tout, même un excellent combattant avait beaucoup de mal à s’imposer seul face au nombre. Ce genre d’exploit appartenait davantage aux contes qu’à la réalité.

Une héroïne comme Lucy pouvait peut-être renverser à elle seule le cours d’une bataille, mais même elle devait bien avoir ses limites.

Pour l’instant, nous ne pouvions qu’utiliser au mieux les forces dont nous disposions afin de réduire progressivement la menace. Au moins, nous ne faisions pas face à des humains, ce qui simplifiait considérablement les choses. Aussi nombreux soient-ils, les monstres ne formeraient probablement jamais une armée parfaitement organisée.

C’était là que résidait notre principal avantage.

— Bon, j’y vais ! Je vais les déposer !

— Merci.

Curuni partit en direction de la cabane avec les deux sabrangliers. Malgré la fatigue dont elle se plaignait quelques instants plus tôt, elle semblait avoir retrouvé toute son énergie.

— Elle porte vraiment deux sabrangliers entiers… souffla Rob, bouche bée. — Cette gamine est sacrément forte.

— Haha ! C’est une élève dont je peux être fier.

Elle lui laisserait assurément une première impression mémorable. Même un homme adulte aurait déjà eu beaucoup de mal à en transporter un seul.

— Eh bien, je suis content qu’on ait quelqu’un d’aussi costaud dans le coin, déclara Rob. — Je t’apporterai la viande plus tard.

— Merci.

La viande de sabranglier était assez coriace, mais, correctement préparée et cuite, elle se révélait tout à fait savoureuse. J’avais hâte de la voir au menu dès le lendemain. Ma mère saurait certainement en tirer quelque chose d’excellent.

Après son commentaire sur Curuni, Rob se dirigea à son tour vers la cabane. Il commencerait probablement par vider les bêtes de leur sang, ou quelque chose d’approchant.

Je comptais lui laisser la peau et les défenses en guise de paiement. Il pourrait les revendre à la prochaine occasion. Mes finances personnelles étaient suffisamment confortables ; si cela permettait aux villageois de vivre un peu mieux, je n’avais rien à réclamer de plus.

— Au fait, nous repartons tous les trois demain ? demanda Henblitz.

— Oui. Je compte également demander à Randrid de nous accompagner. La salle d’armes sera fermée demain.

Nous partirions donc à quatre. Il aurait été trop dangereux d’emmener nos élèves pour une marche dans le massif, aussi seuls les combattants les plus solides prendraient part à la reconnaissance.

Mon père aurait pu se joindre à nous s’il l’avait souhaité, mais son endurance diminuait avec l’âge, et ses hanches risquaient de ne pas supporter l’effort.

Randrid avait déjà participé à plusieurs chasses aux sabrangliers et connaissait un peu la géographie locale. Grâce à lui, nous pourrions couvrir une zone plus étendue et recueillir bien davantage d’informations.

En outre, il avait été jusqu’à récemment un aventurier d’un talent exceptionnel. Il connaissait sans doute mieux la marche en montagne que chacun d’entre nous. J’attendais beaucoup de son aide.

— Je vois. C’est rassurant, déclara Henblitz.

— Oui. Je ne vois pas de meilleur renfort.

Nous ne pouvions évidemment pas nous permettre de relâcher notre vigilance, mais Henblitz et Randrid n’étaient pas des amateurs susceptibles de baisser leur garde.

Dans l’idéal, nous parviendrions à éliminer quelques groupes dès le lendemain. Et même si cela se révélait impossible, je voulais au moins obtenir une estimation globale de la taille de la harde et localiser son lieu de reproduction.

Henblitz et Curuni avaient maintenant une bonne idée de ce qu’impliquait l’ascension du massif d’Aflatta. Notre prochaine excursion devrait donc se dérouler plus efficacement.

— Maître ! Je vais me laver ! cria Curuni en revenant vers nous après avoir déposé les sabrangliers.

— D…D’accord.

Elle voulait manifestement se débarrasser de la saleté et de la fatigue accumulées au cours de la journée. C’était compréhensible : sans cela, l’odeur des bêtes risquait de s’incruster durablement dans ses vêtements. Ce n’était guère agréable, surtout pour une jeune femme.

Et puis, elle ne pouvait pas vraiment se baigner librement comme elle l’avait fait l’autre fois lorsqu’elle se trouvait à Baltrain. La ville possédait certes des bains publics, mais ils étaient payants et souvent bondés.

Avoir accès à l’eau aussi facilement constituait l’un des rares avantages de Beaden sur la capitale.

— Nous rentrons sans toi, dis-je. — Nous devons faire notre rapport à mon père et à Randrid.

— Entendu, approuva Henblitz.

Je regardai Curuni repartir au pas de course, puis pris à mon tour le chemin de la maison.

Rencontrer autant de sabrangliers si bas dans la montagne était inattendu, mais, pour l’instant, la situation restait sous contrôle.

Je ne pouvais qu’espérer qu’elle ne se détériore pas davantage.

 

 

— Encore des crottes… vous croyez que la harde est proche ?

— Espérons.

Le lendemain, nous nous attaquâmes de nouveau au massif d’Aflatta — avec, cette fois, Randrid dans nos rangs. Le temps restait clément, mais la montagne était plus chaude et plus humide que la plaine. Nous avions prévu de quoi manger et boire, mais, honnêtement, je n’avais aucune envie que ça s’éternise.

D’ailleurs, d’après ma mère, le temps allait se gâter demain. Je me fiais davantage à ses paroles qu’à celles de n’importe quel diseur de bonne aventure. Nous espérions tous boucler l’essentiel aujourd’hui.

Avec l’ajout du vétéran Randrid, nous pûmes parcourir le secteur plus agressivement que la veille. Nous nous étions enfoncés au point de ne plus distinguer le paysage entourant le village. Nous étions assez loin dans la montagne, mais cela semblait en valoir la peine.

— Enfin, venir jusqu’ici et ne tomber que sur des traînards… grommela Randrid. — C’est plutôt inattendu.

— Oui, répondis-je. — Difficile de comprendre ce qui se passe.

Le fait de trouver des traces de sabrangliers était une bonne chose. Cela nous aidait à resserrer l’étau sur l’endroit où notre proie avait établi sa base. Cependant, malgré la progression suffisante pour l’entrevoir, nous n’avions toujours perçu aucun signe de la harde principale.

— On en est à combien ? demanda Curuni.

— Cinq, répondis-je, — mais tous étaient seuls. Voilà pourquoi nous avons renoncé à rapatrier les corps.

En effet, alors que le soleil atteignait à peine son zénith, nous avions déjà croisé cinq sabrangliers. La bonne nouvelle, c’était que chacun avait succombé en un seul coup. Une question demeurait pourtant : pourquoi étaient-ils tous isolés ?

Pourquoi ne trouvions-nous aucune trace de la harde ? Le mystère restait entier. Les sabrangliers vivaient généralement en groupes familiaux, même si certains individus pouvaient s’en éloigner. Il était malgré tout étrange de n’en avoir encore rencontré aucun en compagnie d’un autre.

— Je doute que la harde ait été détruite, dit Randrid. — Il se passe forcément quelque chose.

— D’accord, dis‑je. — Espérons que ce soit quelque chose qu’on puisse gérer nous‑mêmes…

La nature d’une créature ne changeait pas du jour au lendemain. Des monstres qui, une génération plus tôt, vivaient en harde n’allaient pas se mettre à fonctionner en individus sur un coup de tête. On pouvait écarter assez tranquillement cette possibilité.

Même en supposant que les sabrangliers aient changé de mode de vie en l’espace d’une génération, cela ne devrait pas poser de problème majeur. Comme je l’avais déjà expliqué, ces bêtes représentaient une menace sérieuse, mais elles étaient loin de dominer la chaîne alimentaire du massif d’Aflatta. Si chacune se mettait à vivre seule, sans la protection de sa harde, elles deviendraient rapidement la proie d’autres monstres.

Elles pourraient même finir par s’affronter entre elles pour le contrôle de leur territoire.

Ce comportement ne relevait pas vraiment de l’intelligence, mais plutôt de l’instinct. Il était donc difficile d’imaginer qu’elles aient volontairement changé leurs habitudes. À terme, une telle évolution entraînerait probablement leur déclin, ce qui allait précisément à l’encontre de leur instinct de survie.

D’un autre côté, si elles se dispersaient davantage à travers le massif, elles exerceraient peut-être moins de pression sur les villages environnants.

— La seule explication qui me vient à l’esprit serait une intervention humaine… déclara Randrid. — Mais je ne vois ni ce que quelqu’un aurait à y gagner, ni même comment il aurait pu s’y prendre.

— Moi non plus.

Avec un esprit suffisamment dérangé, quelqu’un aurait pu mener des expériences sur des monstres, et leur comportement actuel n’en serait alors qu’un effet secondaire. Cette hypothèse restait cependant très peu crédible. Il y avait bien trop peu à gagner à entreprendre quelque chose d’aussi audacieux et dangereux au cœur du massif d’Aflatta.

— Pour l’instant, tout ce que nous pouvons faire, c’est continuer à chercher… grommelai-je.

Nous ne disposions que de théories sans le moindre fondement. Si nous voulions découvrir la vérité, nous n’avions d’autre choix que de poursuivre nos recherches… et d’abattre au passage tous les sabrangliers que nous rencontrerions.

— Où se trouvaient les plus fortes concentrations l’année dernière ? demanda Randrid.

— Ils étaient assez dispersés, mais nous n’avions pas eu besoin de nous enfoncer très loin dans la montagne.

Je n’avais aucune intention de pénétrer au cœur du massif. Les autres humains évitaient également de le faire, tout comme la plupart des animaux et même certains monstres.

Un monstre nommé pouvait très bien y avoir établi son repaire. Et même si ce n’était pas le cas, les créatures imposantes n’y manquaient pas : griffons, allosaures royaux et probablement quantité d’autres bêtes dont j’ignorais jusqu’à l’existence.

Je n’aurais pas assez de plusieurs vies pour me risquer dans un endroit pareil.

Il devait en aller de même pour les sabrangliers. Même après avoir muté, ils ne feraient pas le poids face aux monstres qui vivaient dans les profondeurs du massif. J’en conclus donc que, comme l’année précédente, ils devaient se trouver quelque part entre le pied de la montagne et les hauteurs intermédiaires.

Dans l’idéal, ils se seraient regroupés loin de Beaden. Nous pourrions alors les laisser tranquilles cette année. Seulement, le nombre d’individus isolés que nous rencontrions commençait sérieusement à m’agacer. Un seul d’entre eux représentait déjà une menace considérable pour une personne ordinaire.

— Les coulées deviennent plus nombreuses. J’aimerais croire que nous nous rapprochons, marmonna Randrid.

— Nous nous rapprochons, confirmai-je. — En revanche, je ne sais pas si nous manquons de chance ou s’ils se montrent particulièrement prudents.

Nous ne déambulions pas au hasard dans cette immense chaîne de montagnes. Nous avions repéré plusieurs traces évidentes, notamment des excréments, avant de suivre les passages régulièrement empruntés par les bêtes.

Curuni n’avait aucune expérience de ce genre de reconnaissance, mais Randrid et moi avions déjà participé à de nombreuses chasses aux sabrangliers. Henblitz devait lui aussi avoir acquis des compétences similaires au cours de ses missions.

C’est peut-être un peu méprisant de ma part, mais je commence à envisager beaucoup trop de possibilités. Ce ne sont que des sabrangliers, après tout. Ça commence sérieusement à m’agacer.

— Peut-être qu’un érudit pourrait résoudre ce mystère, suggéra Curuni.

— Je me le demande. Je n’ai jamais rencontré d’érudit spécialisé dans l’étude des monstres.

Nous avions l’expérience de la chasse et connaissions les grandes caractéristiques des sabrangliers, mais cela ne faisait pas de nous des spécialistes. Notre savoir reposait entièrement sur ce que nous avions observé au fil des années.

L’expérience se révélait souvent plus utile que les connaissances théoriques, mais elle montrait rapidement ses limites dès qu’une situation inhabituelle se présentait.

Faute de précédent auquel nous référer, nous devions repartir de zéro et rassembler nous-mêmes chaque information.

Le monde était vaste, mais je doutais que beaucoup de gens consacrent leur existence à étudier le comportement des monstres par simple curiosité. Les choses seraient probablement différentes s’il y avait de l’argent à gagner dans ce domaine.

— Maintenant que j’y pense, intervint Henblitz, — à quel moment tes élèves participeront-ils à la chasse ?

— Hm ? Ah, oui…

C’était une bonne question.

Comment allions-nous les faire intervenir dans les circonstances actuelles ?

L’année précédente, mon père et moi avions pris les devants pour localiser les hardes. Nous avions ensuite réduit leurs effectifs et les avions repoussées vers le pied de la montagne. Ce n’était qu’une fois les sabrangliers arrivés à proximité du village que nous avions laissé les élèves les achever.

Emmener des jeunes aussi inexpérimentés dans le massif d’Aflatta aurait été bien trop dangereux.

Certaines années, nous avions même tellement bien travaillé qu’aucun sabranglier n’avait réussi à quitter la montagne. C’était une excellente nouvelle pour l’ensemble du village, mais une petite déception pour les élèves, qui espéraient acquérir une précieuse expérience du combat réel.

— Leur rôle consiste principalement à défendre le village, expliquai-je. — Nous sommes les seuls à entrer dans la montagne.

— Je vois. On ne peut effectivement pas les exposer à un danger déraisonnable, répondit Henblitz.

C’était exactement cela.

Peu importaient la sagesse accumulée ou le talent exceptionnel d’un combattant : dans le monde de l’épée, ou plutôt du combat en général, un seul accident pouvait suffire à provoquer la mort.

On n’était jamais trop prudent.

Heureusement, aucun de nos élèves n’avait encore perdu la vie lors des chasses aux sabrangliers. Des blessures s’étaient toutefois produites, et d’autres surviendraient certainement.

On pouvait s’entraîner aussi sérieusement que possible, frapper des mannequins de bois pendant des années ne remplacerait jamais l’expérience d’un véritable affrontement. Tous ceux qui choisissaient la voie de la maîtrise devaient, tôt ou tard, accepter de se mettre en danger.

Nous sélectionnions avec soin les élèves possédant les aptitudes et la motivation nécessaires. Malgré toutes nos précautions, un accident restait toujours possible.

Je voulais voir mes adorables élèves progresser dans l’art de l’épée, mais je ne voulais certainement pas mettre leur vie en jeu. C’était sans doute un dilemme auquel tout instructeur finissait un jour par se heurter.

— Hm… ? On dirait que nous approchons enfin, dis-je.

— Une marque de territoire ? demanda Henblitz.

Alors que j’avançais, encore absorbé par mes pensées, je remarquai une coulée bien plus marquée que les précédentes. Plusieurs arbres alentour portaient également des traces de dégradation.

Les marques creusées dans les troncs ne provenaient pas de griffes. Il s’agissait de trous, percés par quelque chose de beaucoup plus massif qui avait frappé le bois de plein fouet.

Cela signifiait que nous approchions enfin de la harde.

Une question demeurait cependant.

— Ce n’est pas… un peu grand ? demanda Curuni.

— Si, approuvai-je. — La créature qui a laissé cette marque doit être absolument énorme.

L’un des arbres présentait une balafre particulièrement impressionnante.

Les défenses d’un sabranglier faisaient partie intégrante de son corps et leur taille restait généralement proportionnelle à celle de l’animal. Il était hautement improbable que seules ses défenses aient connu une croissance anormale, tout comme un humain ne se retrouverait pas soudain avec des dents gigantesques sans que le reste de son corps change.

Autrement dit, des défenses aussi grandes impliquaient un corps à leur mesure.

À en juger par la marque, ce sabranglier devait être colossal.

— Si je devais parier, je dirais qu’un individu particulièrement puissant dirige la harde, conclut Randrid.

— Tu as sans doute raison. Je n’avais encore jamais vu une marque pareille.

Il n’était pas rare qu’un individu ayant subi une mutation prenne la tête d’un groupe. Ce phénomène se retrouvait chez toutes sortes d’espèces, mais plus encore chez les monstres, dont les hiérarchies reposaient souvent sur la force.

Un corps plus imposant conférait naturellement une puissance supérieure. Après tout, la taille du squelette déterminait la quantité de muscles que l’on pouvait développer et supporter.

Les seules exceptions à cette règle étaient probablement les sorciers…

Et Curuni, peut-être.

Comment une fille aussi menue pouvait-elle déployer une force pareille ? Voilà encore un mystère.

— Restez sur vos gardes pendant que nous avançons, dis-je aux autres. — Méfiez-vous d’une éventuelle embuscade.

— Oui !

Si la harde se trouvait à proximité, nous risquions de rencontrer des sabrangliers qui rôdaient dans les environs. Le terrain était moins encombré qu’une véritable forêt, mais la végétation limitait tout de même fortement notre visibilité.

Nous ne pouvions pas nous permettre d’être attaqués par le flanc ou par-derrière. Chacun devait donc rester attentif à son environnement.

Cela dit, je me contentais surtout de rappeler notre plan plutôt que de leur apprendre quoi faire. Randrid et Henblitz étaient tous deux des experts, et même Curuni ne commettrait pas une erreur aussi grossière.

Je pouvais avoir confiance en chacun d’eux.

Nous progressâmes prudemment pendant quelque temps, jusqu’à ce que Curuni s’exclame soudain :

— Ah ! Maître, là-bas.

— Hm ? Qu’y a-t-il ?

Elle surveillait notre droite. À son ton, elle avait manifestement aperçu quelque chose. Je suivis la direction de son regard et finis par distinguer ce qu’elle me désignait.

— Bien vu, Curuni, murmurai-je afin d’éviter d’attirer l’attention. — Je suis surpris que tu l’aies remarqué.

— Héhé. Il suffit de faire un petit effort, voilà tout.

Curuni avait parfaitement compris la situation et parlait beaucoup plus bas qu’à son habitude. Elle désignait un espace entre quelques arbres clairsemés et de hautes herbes sauvages. Le terrain formait à cet endroit une légère dépression, presque invisible depuis le chemin que nous suivions.

Une dizaine de sabrangliers occupaient la clairière.

Ils déambulaient autour du creux, leurs groins remuant sans cesse tandis que leurs défenses s’agitaient avec méfiance. Au centre de la dépression, un sabranglier solitaire se prélassait avec une assurance souveraine.

C’était incontestablement leur chef.

Nous avions déjà supposé qu’un individu dominant dirigeait la harde. Son existence n’avait donc rien d’étonnant. Le problème, c’était l’individu lui-même.

— Euh…

Il n’est pas un peu trop gros, ce truc ?

— Il est monstrueux… souffla Curuni, incapable de dissimuler sa stupeur.

— Ouais…

Il devait être au moins deux fois plus gros qu’un sabranglier ordinaire.

Les marques sur les arbres nous avaient préparés à rencontrer un spécimen imposant, mais nous ne nous attendions certainement pas à quelque chose d’aussi énorme.

On comprenait immédiatement comment il était devenu le chef. Aucun sabranglier de taille normale n’aurait eu la moindre chance face à lui.

— C’est dangereux, déclara Henblitz d’une voix glaciale. — On l’abat ?

— Hmmm…

Une dizaine de sabrangliers entouraient leur chef. Cela signifiait que chacun de nous devrait en affronter trois ou quatre. Sur le papier, c’était faisable.

Mais affronter de tels effectifs de front comportait malgré tout un risque considérable. Les humains n’étaient pas faits pour combattre plusieurs ennemis à la fois. Il suffisait que l’un attaque de face et qu’un autre contourne sa cible pour que la situation devienne rapidement intenable.

C’était l’un des principes fondamentaux de la guerre : le nombre constituait une force en lui-même.

Il existait néanmoins des maîtres capables d’affronter plusieurs adversaires simultanément. Le mécanisme permettant un tel exploit était assez simple : plusieurs combattants ne pouvaient jamais coordonner parfaitement leurs mouvements.

Il suffisait d’un décalage de quelques fractions de seconde pour qu’un affrontement à un contre deux se transforme en deux duels successifs, séparés par un intervalle infime.

C’était là que se trouvait la clef de la victoire. La défaite d’Adele et d’Edel face à Henblitz pouvait d’ailleurs se résumer de cette manière.

J’avais autrefois affirmé que Henblitz valait à lui seul une centaine de personnes ordinaires. Je parlais alors de l’écart entre leurs capacités globales, en tenant compte de toutes les facettes du combat.

En laissant de côté les limites physiques et logistiques, personne ne pouvait véritablement vaincre cent hommes adultes attaquant tous en même temps.

Pour qu’un maître l’emporte face au nombre, il lui fallait une supériorité technique écrasante, mais aussi un environnement qui lui permette d’empêcher ses adversaires d’exploiter pleinement leur avantage numérique. Or, les conditions n’étaient pas favorables ici. Le sol offrait des appuis instables et la végétation réduisait notre visibilité.

Je ne pensais pas que Henblitz, fleuron de l’Ordre, ou Randrid, ancien aventurier d’élite, puissent perdre face à quelques sabrangliers dans un tel endroit. Mais cela ne justifiait pas de prendre des risques en nous reposant sur de simples suppositions.

— Non. Nous n’attaquerons pas aujourd’hui, décidai-je. — Avoir localisé leur repaire nous suffit pour le moment.

— Vraiment… ? grommela Henblitz.

Nous avions pourtant rassemblé une équipe capable de leur tenir tête : moi, Henblitz, Randrid et Curuni. Nous ne parviendrions peut-être pas à éliminer chaque bête, mais en combattant sérieusement, nous avions de bonnes chances de l’emporter.

— Hein ? On ne se bat pas ? demanda Curuni.

— Si nous étions certains de pouvoir tous les éliminer, nous attaquerions, répondis-je. — Mais ce n’est pas le cas. Il suffit qu’un seul d’entre eux s’échappe et parte en direction du village pour que la situation tourne mal.

Notre objectif ne consistait pas seulement à abattre le plus grand nombre possible de sabrangliers. Nous devions supprimer toute menace pesant sur Beaden. En outre, je n’avais encore jamais affronté un spécimen aussi imposant. Les autres non plus, probablement.

Nous n’avions aucune idée du nombre de blessures qu’il pourrait encaisser avant de tomber. Dans le pire des cas, il pourrait fuir après avoir été blessé et charger droit vers le village.

Nous ne pouvions pas laisser une telle catastrophe se produire.

Beaden n’était pas non plus suffisamment préparé pour intercepter des monstres qui surgiraient soudainement de la montagne. Le village n’était pas totalement dépourvu de défenses en temps de paix, mais il ne disposait pas d’une force capable de gérer calmement la charge imprévue d’une harde de sabrangliers.

La situation aurait été différente si la Garnison royale ou l’Ordre y avaient stationné des effectifs importants. Mais ce n’était pas le cas.

Curuni était probablement la plus rapide d’entre nous, mais même elle aurait du mal à rattraper un sabranglier lancé à pleine vitesse sur un terrain pareil.

Tenter de les éliminer immédiatement présentait de nombreux avantages, mais les risques l’emportaient largement. Ce n’était pas tant notre propre sécurité qui m’inquiétait que les dégâts qu’une erreur pourrait provoquer au village.

— Hmm… Je suppose que ce n’est pas faux, admit Curuni.

— Ce n’est pas une simple quête d’extermination, lui expliquai-je. — S’il suffisait d’abattre cette bête et de tourner la page, je n’hésiterais pas.

Si c’était une mission confiée par la Guilde des Aventuriers, nous aurions probablement engagé le combat, éliminé le chef et considéré le travail comme terminé. Mais la situation était différente.

— Ce serait tout aussi problématique si une autre harde se mettait en mouvement pendant que nous nous occupons de celle-ci, ajoutai-je.

Henblitz acquiesça.

— Je vois. Je n’avais pas envisagé cette possibilité.

Il était difficile d’imaginer que cette harde soit la seule présente dans le massif. Le gigantesque sabranglier était sans doute le chef de ce groupe, mais d’autres meneurs pouvaient exister ailleurs. Rien ne garantissait non plus que la dizaine d’individus rassemblés devant nous représentait l’intégralité de la harde. D’autres étaient peut-être partis chercher de la nourriture ou surveillaient les environs.

Sous tous les angles, attaquer maintenant serait imprudent.

— Examinons les alentours sans attirer leur attention, dis-je.

— Entendu.

Nous savions désormais qu’il s’agissait de l’un des repaires qu’il nous faudrait détruire. Nous allions donc concentrer nos recherches sur la zone environnante. Quand viendrait le moment d’attaquer, trébucher à cause d’une racine ou découvrir trop tard un obstacle serait aussi ridicule que dangereux.

Nous devions connaître parfaitement le terrain avant de passer à l’action.

À première vue, le chef débordait d’assurance. Il ne déplacerait probablement pas son repaire à la simple vue de quelques humains rôdant dans les environs.

Il n’en restait pas moins dangereux de nous faire repérer et charger par toute la harde. Nous devions donc rester extrêmement prudents pendant notre reconnaissance.

Nous nous écartâmes légèrement les uns des autres et progressâmes pas à pas autour de la clairière, tout en fouillant les alentours.

Nous avions localisé leur base.

Il nous fallait maintenant déterminer la meilleure manière de l’attaquer.

En supposant que tous les membres de la harde soient présents, mon plan consistait à les encercler avant d’attaquer simultanément depuis plusieurs directions.

Une telle formation compliquerait notre capacité à nous porter mutuellement assistance, mais elle empêcherait surtout les sabrangliers de trouver facilement une issue. Si nous restions trop regroupés, ils auraient naturellement tendance à fuir dans la direction opposée.

— Par là… le terrain paraît trop instable.

Sur l’un des côtés de la cuvette, le relief se dressait en une pente particulièrement raide, comme pour compenser l’éboulis situé à l’opposé. Il était possible de l’escalader et de s’y déplacer, mais je n’étais pas certain de pouvoir la franchir rapidement en plein combat.

Je m’imaginais déjà essayer de grimper tandis qu’un sabranglier me chargeait dans le dos, avant de me retrouver avec un joli trou au milieu de l’échine. D’un autre côté, les bêtes auraient elles aussi du mal à gravir cette pente. Les acculer dans cette direction pouvait donc constituer une bonne stratégie.

— Hmm…?

Alors que je continuais d’étudier les lieux et d’élaborer un plan, le ciel s’assombrit brusquement. Un épais nuage venu de l’ouest venait de masquer le soleil et, avec lui, la source de la chaleur étouffante qui pesait sur nous.

— Je pensais que le temps tiendrait au moins jusqu’à ce soir…

Nous avions probablement encore un peu de temps avant que la pluie ne commence, mais une couverture nuageuse aussi dense suffisait déjà à rendre la situation préoccupante. Une averse pouvait éclater sans prévenir.

Ma mère avait certes annoncé que le temps resterait plus ou moins stable toute la journée, mais rien n’était jamais absolu. On ne pouvait pas non plus lui demander de prévoir la météo à la minute près.

— Maître, ce ciel n’annonce rien de bon, déclara Randrid.

Grâce à son expérience d’aventurier, il avait été le premier à remarquer le changement.

— Oui, je viens de m’en apercevoir.

Il m’avait rejoint rapidement et sans le moindre bruit, sans attirer l’attention des sabrangliers.

À la salle d’armes, nous apprenions aux élèves à réduire la distance en effaçant leurs pas et leur présence. Mais ces exercices se pratiquaient sur le sol plat de la salle d’entraînement, ou à la rigueur sur un terrain régulier. Pas au milieu d’une montagne aux appuis aussi incertains.

Randrid semblait avoir pris notre style pour base avant d’adapter ses techniques au fil de ses années d’aventure. Allucia excellait dans ce genre de déplacement, mais, sur un terrain aussi mauvais, Randrid lui était peut-être supérieur.

Ses mouvements étaient vraiment remarquables.

— On rejoint les deux autres et on décroche ? proposa-t-il. — Si la pluie se met à tomber à verse, ça deviendra dangereux.

— Oui. Nous n’avons rien emporté pour affronter le mauvais temps.

Randrid mesurait parfaitement les risques liés à une brusque dégradation de la météo. Je ne prétendais pas que Henblitz ou Curuni les auraient ignorés, mais les aventuriers possédaient, à mes yeux, une expérience bien plus concrète de ce genre de situation.

Une part un peu trop gourmande de moi aurait voulu poursuivre la reconnaissance. La pluie brouillerait l’odorat des sabrangliers et nous permettrait peut-être de nous approcher plus facilement.

Mais nous n’avions emporté aucun équipement adapté. Continuer aurait été trop dangereux.

La chasse aux monstres faisait certes partie des missions des chevaliers, mais ils consacraient bien davantage de temps à escorter des personnalités ou à participer à des expéditions destinées à maintenir l’ordre public.

Pour le dire gentiment, ils formaient une autorité organisée.

Pour le dire plus crûment, ils n’avaient pas l’habitude de se battre de manière sale et improvisée. C’était plutôt le domaine des aventuriers et des mercenaires.

À chacun son domaine d’expertise, en somme.

Nous avions de la chance d’avoir Randrid avec nous.

Au moment où nous nous mettions en route pour rejoindre les deux autres, Henblitz et Curuni remarquèrent à leur tour l’assombrissement du ciel et revinrent vers nous.

— Sieur Beryl, le temps semble se dégrader.

— Maître ! Le ciel devient tout noir !

Hmm. Ces deux-là étaient décidément compétents.

Leur compréhension de la situation n’était sans doute pas tout à fait la même, mais ils avaient pris la bonne décision en nous rejoignant au lieu de poursuivre leurs recherches.

— Nous venons de le remarquer, leur dis-je. — Il risque de pleuvoir. Sortons rapidement de la montagne.

— Entendu, répondit Henblitz.

Personne ne protesta.

Dans une plaine dégagée, nous aurions pu continuer quelque temps sous la pluie. Malheureusement, nous nous trouvions en montagne. Le terrain était déjà assez dangereux par temps sec. Il valait mieux repartir immédiatement.

Je ne tenais surtout pas à descendre ces pentes une fois qu’elles seraient couvertes de boue.

— Voilà… marmonna Randrid.

Tout en avançant, il marquait de la pointe de son couteau les arbres et les rochers les plus visibles.

— Randrid, qu’est-ce que tu fais ? demanda Curuni.

— Je pose des repères. — S’ils sont trop visibles, les animaux du coin risquent de se méfier. Je les rends donc assez discrets pour que seuls ceux qui savent quoi chercher puissent les remarquer.

— Oooh, je vois.

Cette méthode fonctionnait également dans les forêts épaisses et les grottes. Randrid ne modifiait presque pas le paysage. Il se contentait de laisser des marques suffisamment nettes pour quelqu’un qui les cherchait délibérément.

Nous avions localisé l’un des repaires des sabrangliers, et ces signes nous permettraient de le retrouver sans difficulté. C’était loin d’être inutile. Se perdre au milieu d’une chaîne de montagnes comptait parmi les pires situations imaginables.

Les marques deviendraient certes presque invisibles à la nuit tombée, mais nous n’aurions jamais eu l’idée de pénétrer dans le massif d’Aflatta après le coucher du soleil. Cela ne posait donc aucun problème.

Voilà qui illustrait bien la différence entre chevaliers et aventuriers.

En matière de capacités purement martiales, il était difficile de dire lequel de Henblitz ou de Randrid était le plus fort. Mais pour tout ce qui concernait la survie en milieu hostile, Randrid avait probablement l’avantage.

Ce genre de compétence ne s’acquérait qu’après avoir passé de longues années sur le terrain. Le monde des aventuriers avait d’ailleurs tendance à tuer rapidement ceux qui ne les développaient pas.

Ceux qui parvenaient à maîtriser les environnements les plus hostiles obtenaient richesse et renommée en tant qu’aventuriers de premier ordre. Ces talents avaient donc une immense valeur.

Rien à voir avec moi, évidemment.

— Ouh là… Ça devient de plus en plus sombre, remarqua Curuni.

— Oui. Accélérons un peu.

Les nuages qui masquaient le soleil à l’ouest continuaient de s’épaissir.

Je voulais atteindre le pied de la montagne avant le début de l’averse. Le ciel n’était pas encore assez sombre pour que nous risquions de nous perdre, mais personne n’avait envie de descendre une pente sous un véritable déluge.

— Plus vite ! Plus vite !

— Hiii !

Je poussais Curuni à accélérer depuis l’arrière du groupe. C’était elle qui avait le moins l’habitude de progresser en montagne.

Il restait important de surveiller les environs, mais notre priorité était désormais de gagner de la vitesse. Même si un adversaire apparaissait, notre groupe était assez puissant pour faire face à presque n’importe quelle menace.

Le véritable danger serait de traîner jusqu’à ce que la pluie nous rattrape.

Randrid ouvrait la marche, suivi de Henblitz, puis de Curuni, tandis que je fermais la marche.

— Bwah ?!

Curuni disparut soudain de mon champ de vision.

— Curuni ?!

Elle avait perdu l’équilibre sur le sol instable et basculé en avant, la tête la première. Comme nous nous trouvions sur une pente, son corps continua ensuite de glisser sous l’effet de son élan.

Ouch. Ça a dû faire mal.

— Aïïïe ! Ça fait un mal de chien ! cria-t-elle en se relevant aussitôt, les larmes aux yeux.

— T…Tu vas bien ? demandai-je.

Je ne distinguais aucune blessure visible sur son visage, ce qui était déjà rassurant. Elle avait apparemment eu le réflexe de se protéger avec les bras avant de heurter le sol.

Les chutes étaient fréquentes en montagne, raison pour laquelle il fallait rester constamment vigilant. Il était difficile de trébucher en courant sur un terrain plat, mais les irrégularités du sol rendaient ce genre d’accident bien plus probable ici.

Heureusement, elle était tombée sur un passage relativement familier.

Si elle avait basculé la tête la première du haut d’une falaise…

Non. Mieux valait ne pas y penser.

— Curuni, ça va ? demanda Henblitz.

— C’était juste une petite glissade ! Une vraie gaffe !

— Bien. Fais attention.

— Compris !

La chute ne semblait pas grave, si bien que Henblitz reporta rapidement son attention sur le chemin devant nous.

On aurait normalement pu s’attendre à ce qu’il s’inquiète davantage, mais il restait avant tout un chevalier. Pour les membres de l’Ordre, quelques éraflures faisaient probablement partie du quotidien.

J’avais presque l’impression qu’il qualifierait une fracture de simple broutille tant que la personne pouvait encore remuer le membre concerné.

C’était une pensée inquiétante, surtout lorsque l’on connaissait Curuni. Elle était parfaitement capable de continuer malgré la douleur sans rien laisser paraître.

Au moins, il ne pleuvait pas encore lorsqu’elle avait glissé. Sur une pente mouillée, les chutes se produisaient plus facilement et risquaient d’entraîner des blessures beaucoup plus graves.

Même en restant prudent, un accident pouvait toujours survenir. Je voulais donc progresser le plus vite possible tant que les risques restaient limités.

— Désolé, mais nous devons maintenir ce rythme, dis-je. — Il serait bien plus dangereux d’être encore en montagne lorsque la pluie commencera.

— Reçu ! répondit Curuni. — Aucun problème !

Je ne partageais pas tout à fait la désinvolture de Henblitz face à sa douleur, mais puisqu’elle affirmait pouvoir continuer, je décidai de la croire. Je continuai donc à la presser vers le bas de la montagne, tout en priant pour que la pluie nous laisse encore un peu de répit.

Les cieux répondirent-ils à ma prière dérisoire ?

Lorsque les premières gouttes commencèrent à crépiter sur la terre, nous venions tout juste d’atteindre le pied du massif d’Aflatta.

Curuni se réjouit aussitôt de pouvoir jouer sous la pluie et se débarrasser de toute la boue qui la recouvrait.

Elle se mit cependant à geindre dès que l’eau entra en contact avec ses égratignures.

Je comprends parfaitement. L’eau sur une plaie fraîche, ça fait mal. Mais il faut bien retirer toute la saleté, alors elle va devoir prendre son mal en patience.

 

 

— Bien. Est-ce que tout le monde est là ?

— Oui !

Quelques jours après avoir découvert l’un des repaires des sabrangliers, le ciel était dégagé, comme ma mère l’avait prédit. Il faisait déjà absurdement chaud dès le matin, mais c’était toujours préférable à la pluie. La journée était idéale pour mettre notre plan à exécution.

Aujourd’hui, nous allions éliminer toute menace pour le village. Notre groupe de chasse comptait douze membres, même si, à vrai dire, je n’avais pas fait grand-chose pour les recruter.

— J’aurais bien aimé voir de mes propres yeux ce fameux sabranglier géant… grommela mon père. — Mais j’imagine que je vais laisser le trophée à vous autres, les jeunes.

— Reste tranquille, s’il te plaît. Tu es notre dernière ligne de défense au cas où.

— Oui, oui, je sais.

Malgré ses plaintes incessantes au sujet de son souffle, de ses hanches et du reste, il demeurait l’épéiste le plus puissant que je connaisse. Dans le pire des cas, si nous étions anéantis et que la harde attaquait le village, il pourrait au moins gagner assez de temps pour permettre à tout le monde d’évacuer. Peut-être même serait-il capable de tous les vaincre.

J’avais une confiance absolue en sa technique à l’épée, à défaut du reste. En réalité, j’aurais eu du mal à trouver un épéiste en qui j’aie davantage confiance. Peut-être Allucia ou Surena, mais il était impossible de les faire venir ici maintenant.

— Moi aussi, je veux aller dans la montagne ! protesta Adele.

— Haha… Si tu acquiers assez d’expérience cette fois-ci, tu pourras peut-être venir l’année prochaine.

— R…Rester ici ne me dérange pas vraiment…, marmonna Edel.

— Oh, ça va ! s’exclama Adele.

Je n’avais aucune intention de laisser mes élèves pénétrer dans le massif d’Aflatta. Ils seraient postés au pied de la montagne, un peu plus en avant de l’endroit où mon père devait attendre.

C’était déjà une concession considérable. En toute logique, mon père aurait dû rester à proximité des élèves. Cependant, Adele et les autres avaient protesté qu’ils n’acquerraient aucune expérience dans ces conditions, alors je les avais autorisés, à contrecœur, à s’avancer davantage.

Je comprenais leur frustration. Ils avaient enfin l’occasion de mettre leurs lames à l’épreuve, et il aurait été vexant d’avoir mon père pour nounou, à les surveiller depuis l’intérieur du périmètre défensif du village.

Il existait également des précédents où des élèves avaient été placés près de la ligne de front. Il s’agissait toutefois de jeunes comme Allucia ou Randrid, en qui nous avions déjà une grande confiance malgré leur âge.

Outre Adele et Edel, Randrid et moi avions sélectionné deux autres élèves. Leur premier véritable combat se déroulerait donc en groupe de quatre.

À vrai dire, j’aurais préféré laisser Randrid avec eux pour les superviser. Mais notre cible était dangereusement imposante, et j’avais donc choisi de l’emmener avec nous pour participer à son élimination. Cela dit, une fois le chef vaincu, nous pourrions toujours envoyer quelqu’un rejoindre les élèves. Henblitz ou Randrid pourrait alors se replier jusqu’à eux.

— Je vais encore me répéter, dis-je aux élèves, — mais dès que vous estimez que la situation tourne mal, acceptez-le et repliez-vous vers le village. Mon père se débrouillera ensuite d’une manière ou d’une autre. Et surtout toi, Adele : sois prudente.

— Je sais parfaitement évaluer une situation ! protesta-t-elle, avant d’ajouter : — Enfin… probablement.

— Edel, garde un œil sur elle.

— D…D’accord !

Adele était de loin la plus téméraire des élèves présents. Si elle se laissait emporter par le combat, elle était capable de vouloir abattre un sabranglier au péril de sa vie.

Je confiai donc le commandement du groupe à Edel, qui saurait garder la tête froide et mieux juger la situation que les autres. J’aurais été plus rassuré de les garder à portée de vue, mais les emmener dans le massif aurait été beaucoup trop dangereux. Le terrain était réellement aussi redoutable.

— Euh… Bonne chance, dit finalement Mewi d’un ton maladroit.

— Oui, compte sur moi.

Les encouragements de Mewi me donnaient l’impression de disposer d’une énergie inépuisable. Je me sentais plus motivé que jamais et ne pouvais pas me permettre d’avoir l’air pitoyable devant elle.

Elle resterait à la maison avec ma mère et la famille de Randrid, et n’assisterait donc pas à mon combat. Malgré tout, ses paroles me donnaient beaucoup de force.

— Bien, en route.

Ragaillardi, je pris la tête du groupe en direction du massif d’Aflatta.

Je voulais en finir avant la fin de la journée. Nous nous étions préparés dans ce but et, même s’il me restait quelques doutes, nous disposions d’assez d’informations pour engager un véritable combat.

Le reste dépendait de nous.

— Quoi qu’il en soit, je suis soulagé que la harde elle-même soit assez petite, déclara Randrid en chemin.

Il semblait passer en revue les informations que nous avions recueillies sur nos ennemis.

— Oui. J’imagine que c’est à cause du chef.

Après avoir découvert celui qui semblait diriger les sabrangliers, nous avions consacré une journée supplémentaire à fouiller la montagne. Nous avions ainsi déterminé qu’en dehors de la harde du chef, les sabrangliers se regroupaient très peu.

Plusieurs explications étaient possibles, mais la plus vraisemblable restait ce chef atteint d’un gigantisme absurde. Les hardes étaient bien moins nombreuses que l’année précédente. En revanche, nous avions rencontré beaucoup plus de sabrangliers isolés.

Si je devais avancer une hypothèse, je dirais que la harde du chef avait autrefois été bien plus importante, mais qu’il en avait chassé tous ceux qui avaient tenté de lui tenir tête.

Ainsi, moins de sabrangliers vivaient en groupe et davantage erraient seuls. Le fait que tous les individus isolés que nous avions rencontrés soient jeunes renforçait cette hypothèse. Autrement dit, aucun d’entre eux n’était encore en mesure de prendre la tête de sa propre harde.

La population de jeunes sabrangliers avait augmenté. Après avoir défié ce chef anormal et perdu, ou après avoir simplement été chassés, ils n’avaient sans doute eu ni le temps ni l’occasion de former de nouveaux groupes.

Cela signifiait qu’il y avait moins de hardes à éliminer, ce qui nous facilitait la tâche.

— Nous avons eu de la chance qu’aucun des sabrangliers solitaires n’atteigne le village, marmonna Randrid.

Il n’avait pas tort. Les individus qui avaient refusé de se soumettre au chef auraient pu causer de sérieux dégâts après leur exil.

Les sabrangliers solitaires ne possédaient pas vraiment de territoire défini. Leur zone d’activité restait limitée dans une certaine mesure, mais ils pouvaient s’aventurer bien plus loin qu’une harde.

Nous avions simplement eu de la chance qu’aucun d’eux ne quitte le massif d’Aflatta pour gagner les plaines.

— Nous avons aussi pu abattre pas mal d’individus errants. Tout n’est donc pas négatif.

— C’est vrai, approuva Randrid. — J’imagine que nous ne manquerons pas de viande avant un moment.

Pendant nos missions de reconnaissance, nous avions rapporté tous les sabrangliers que nous pouvions. Il aurait été déraisonnable de tenter de récupérer ceux abattus trop loin dans la montagne, mais nous disposions du meilleur moyen de transport imaginable : Curuni.

Nous avions confié toutes les carcasses à Rob. Il avait poussé des cris de joie en les voyant, même s’il devait encore les écorcher et les débiter avant que le village puisse en profiter.

Les sabrangliers représentaient clairement une source de revenus, et nous comptions tirer parti de tout ce qu’ils pouvaient offrir. Il ne restait plus qu’à attendre qu’un marchand passe par hasard à Beaden pour vendre les défenses et les peaux.

C’était peut-être demander un peu trop de chance.

Contrairement à la viande, les défenses et les peaux se conservaient. Disposer de marchandises prêtes à être vendues à tout moment était donc rassurant.

La viande, quant à elle, profiterait à tout le village. Nous n’avions aucune intention de la garder pour nous.

— Vu sa taille, je parie que les défenses du chef se vendront à prix d’or, commenta Curuni.

— Hahaha… Dans ce cas, il faudra essayer de ne pas les abîmer.

Elle n’avait pas tort. Si nous parvenions à récupérer intactes des défenses aussi imposantes, elles se vendraient probablement pour une somme considérable.

Cela compliquait légèrement l’élimination du chef, mais l’idée n’était pas mauvaise. Bien entendu, il fallait d’abord remporter le combat. Les défenses ne constituaient pas notre objectif principal, seulement un bénéfice supplémentaire. Sa peau vaudrait elle aussi davantage si elle restait en bon état. Cependant, il était difficile pour un épéiste d’abattre proprement une proie qui bougeait et se débattait.

Les archers et les lanciers étaient sans doute mieux adaptés à ce genre de tâche, mais je n’en connaissais aucun. J’étais épéiste, alors la plupart de mes connaissances l’étaient également, à l’exception de quelques sorciers.

— Oh, nous y sommes.

Après avoir discuté tranquillement pendant une partie du trajet, nous arrivâmes devant l’imposant massif d’Aflatta, tandis que les plaines s’étendaient derrière nous.

Nous nous trouvions à la limite entre les deux régions.

— Vous autres, restez sur vos gardes dans les environs, dis-je aux élèves. — Et ne vous aventurez surtout pas dans la montagne.

— Oui, oui, je sais, répondit Adele, la déception bien audible dans sa voix.

Est-ce qu’elle va vraiment s’en sortir ?

Je devais lui faire confiance, mais je ne pouvais m’empêcher de m’inquiéter. Une partie de moi voulait encore lui ordonner de rentrer au village, mais elle ne m’écouterait probablement pas.

— Ça ira, déclara Randrid. — Elle est têtue, mais pas désobéissante.

— Mouais… Tu dois avoir raison.

Je décidai de m’en tenir au plan initial.

Comme il venait de le dire, je ne l’aurais pas amenée si elle n’avait été qu’une enfant ingérable. Nous avions privilégié l’adresse à l’épée lorsque nous avions choisi les élèves qui nous accompagneraient, mais ce n’était pas notre unique critère.

Maintenant qu’elle était là, il était trop tard pour reculer. Il ne nous restait plus qu’à faire confiance à notre jugement.

— Cette fois, ce sera différent de nos missions de reconnaissance, expliquai-je. — Nous éliminerons activement toute menace rencontrée en avançant vers notre objectif. C’est compris ?

— Oui ! répondirent les autres.

Notre destination était la dépression du relief où se trouvait le chef des sabrangliers. Contrairement à notre précédente sortie, nous chasserions activement toutes les cibles croisées en chemin. Nous avions réuni une force largement suffisante pour cela.

Le plan consistait à éliminer tout ce que nous rencontrerions jusqu’à ce creux topographique où résidait le chef, puis à faire le point une fois sur place, à définir notre stratégie et enfin à attaquer.

C’était un plan assez sommaire, mais nous ne pouvions guère faire mieux compte tenu de l’immensité du massif d’Aflatta et de nos effectifs réduits.

Avec une armée, les choses auraient sans doute été différentes.

Cela dit, je n’avais pas la moindre idée de la manière dont on commandait une armée, ce qui aurait posé d’autres problèmes.

— Allez, au travail.

— Bien reçu ! répondit Curuni.

Je me tournai une nouvelle fois vers le massif d’Aflatta.

Il était temps d’ouvrir la chasse.

 

 

— Hiyaaa !

— Oink…

La zweihänder de Curuni s’abattit sur la tête du sabranglier qui la chargeait. La lame le frappa en plein centre, brisa net son élan et lui fracassa le crâne. Il mourut sur-le-champ.

Jamais je ne tenterais d’encaisser de face un coup de cette zweihänder. La force qu’elle y mettait… Qui, dans ce monde, serait assez robuste pour arrêter net une telle frappe ?

— Le crâne d’un sabranglier est pourtant censé être sacrément dur… remarqua Randrid avec un sourire crispé.

— Oui, enfin… c’est Curuni, grommelai-je à mi-voix.

Le spectacle avait de quoi sidérer. D’autres aventuriers se battaient peut-être ainsi, mais sa force demeurait extraordinaire. Randrid possédait lui aussi une belle puissance physique, mais reproduire un tel exploit lui serait sans doute difficile.

À moi aussi, d’ailleurs.

Le seul capable de rivaliser avec Curuni était peut-être Henblitz. Toutefois, il mettait sa force au service d’un style sûr et posé pour vaincre ses adversaires. Sa manière de combattre différait quelque peu de celle de Curuni.

— Cela dit, c’était une bonne frappe, lui dis-je. — À condition de toucher, une taille descendante est extrêmement puissante.

— Entendu !

Elle méritait la moyenne pour avoir pris la bonne décision, compte tenu de ce que je lui avais précédemment expliqué sur le maniement des armes à deux mains. Elle ne se contentait pas de faire tournoyer son épée au hasard.

Cela confirmait également mon opinion sur Balder : la technique de Curuni était splendide, mais il lui fallait une arme capable de s’accorder à sa force et à son style. Celle-ci était tout aussi magnifique.

— C’est surtout facile parce qu’ils viennent droit sur moi, ajouta-t-elle.

— Il y a quand même quelque chose d’étrange à qualifier ça de facile… marmonnai-je.

Elle disait cela comme si personne ne pouvait la battre dans une épreuve de force pure. À vrai dire, bien peu de gens dans ce monde en seraient probablement capables.

Mais, techniquement, Curuni n’avait pas tort. Tant que l’on n’était pas complètement surpassé, il était généralement plus simple d’affronter un adversaire qui venait à soi qu’un autre qui nous tournait le dos pour prendre la fuite. Un ennemi en fuite réduisait certes les risques de blessure, mais il devenait beaucoup plus difficile de lui porter un coup décisif.

Les sabrangliers ne fuyaient pratiquement jamais dès le début d’un affrontement, ce qui en faisait des adversaires idéaux pour le style de Curuni. Les bêtes sauvages et les monstres étaient généralement féroces. À l’exception des espèces intelligentes et des plus petits gabarits, leur premier réflexe était d’attaquer.

Il était éprouvant pour les nerfs de rester constamment attentif aux embuscades, mais, une fois l’adversaire placé droit devant soi, les choses devenaient relativement simples à gérer. Pouvoir infliger une mort certaine à un ennemi qui dirigeait toute son hostilité contre nous constituait également un grand avantage.

Une bête blessée était une véritable source de problèmes, et il serait fâcheux qu’elle parvienne à s’échapper après avoir compris à quel point nous étions dangereux.

Il n’y avait rien de plus facile à affronter qu’un adversaire dépourvu de prudence, qu’il soit humain ou monstre.

— En tout cas, il y a vraiment beaucoup de solitaires, dis-je. — Combien d’entre eux ont bien pu être exilés ?

Le sabranglier qui venait d’attaquer Curuni était, lui aussi, isolé. Je fouillai les alentours par acquit de conscience, mais rien ne laissait penser que d’autres bêtes se trouvaient à proximité.

Nous en avions déjà éliminé un grand nombre l’autre jour et, pourtant, je n’avais pas l’impression qu’ils étaient moins nombreux. Il y avait tout simplement beaucoup de sabrangliers cette année, et nombre d’entre eux avaient été chassés de la harde.

À quel point ce chef pouvait-il être tyrannique ?

Je commençais presque à plaindre les autres sabrangliers.

— Au moins, nous ne risquons pas de nous faire encercler, déclara Randrid. — Les individus isolés nous permettent aussi de ménager nos forces.

Il avait raison. Affronter nos adversaires un par un nous laissait le temps de souffler.

J’étais celui qui possédait le moins d’endurance dans le groupe, mais même moi, j’avais encore de l’énergie en réserve. Les autres pouvaient probablement continuer bien plus longtemps. À ce rythme, nous atteindrions notre destination avec suffisamment de forces restantes.

Impossible de savoir combien de temps prendrait l’élimination de ce chef ridiculement imposant. Je voulais donc que nous soyons dans le meilleur état possible lorsque nous arriverions jusqu’à lui.

— Cet endroit convient vraiment bien à l’entraînement, commenta Henblitz en hochant la tête avec satisfaction.

— V…Vraiment…?

Il ne se contentait pas de faucher les sabrangliers. Il abattait également les autres bêtes et monstres qui s’étaient installés dans le massif d’Aflatta.

J’étais heureux qu’il y trouve son compte, mais je n’avais aucune envie de voir cet endroit devenir le terrain d’entraînement de l’Ordre.

Au-delà des incidents diplomatiques que cela provoquerait, j’avais le sentiment que l’écosystème du massif changerait radicalement si une force martiale de ce niveau y séjournait trop longtemps.

Même si nous chassions principalement les sabrangliers, nous éliminions aussi les autres monstres ou animaux qui nous barraient la route. Il aurait été imprudent d’en tuer trop sans raison, mais nous devions repousser tout ce qui nous attaquait.

Cela dit, à cause de l’activité accrue des sabrangliers dans la zone, nous rencontrions peu d’autres créatures. La plupart des grands monstres vivaient plus profondément dans les montagnes. Je ne comprenais toujours pas pourquoi Zeno Grable s’était trouvé à l’endroit où nous l’avions découvert.

En matière de capacités de combat, les sabrangliers restaient très inférieurs à n’importe quel monstre nommé. La taille du chef représentait certes une menace, mais il ne pouvait ni voler ni utiliser la magie. Compte tenu de nos forces, il serait étrange que nous perdions.

Le terrain demeurait notre plus grand obstacle. Dans une plaine, j’aurais emmené avec moi les élèves de la salle d’armes.

Les choses ne semblaient jamais se dérouler comme je l’aurais souhaité, et je commençais à me demander pourquoi. Cela ne servait à rien de m’en tourmenter, mais il était difficile de savoir si j’avais toujours fait les meilleurs choix.

Bon, tout cela appartient au passé. Concentrons-nous sur le présent.

— Maître, qu’est-ce qu’on fera après avoir éliminé le gros ? demanda Curuni pendant une pause entre l’abattage de plusieurs sabrangliers et celui d’autres petites créatures.

— Hmm… Le ramener jusqu’au village paraît déraisonnable. Nous pourrons peut-être revenir plus tard avec Rob pour le récupérer.

Vu sa taille, j’imaginais difficilement Curuni parvenir à le transporter seule jusqu’au village.

Il faudrait que plusieurs d’entre nous s’en chargent, mais cela rendrait notre retour bien trop dangereux.

En fonction de notre état de fatigue après le combat, nous pourrions éventuellement faire venir des renforts pour déplacer la carcasse.

Malheureusement, même escortés, nous ne pouvions pas laisser de simples villageois pénétrer dans la montagne. Les seuls disponibles seraient donc Rob et les autres chasseurs. Peut-être pourrais-je également faire venir mes élèves une fois les sabrangliers dispersés. Leur tâche tiendrait alors moins de la chasse aux monstres que de la manutention.

Randrid désigna une entaille qu’il avait laissée sur un arbre lors de notre précédente visite.

— Il y a une marque, dit-il. — Nous approchons.

— Reçu, répondis-je.

Nous arrivions presque au creux où se trouvait le repaire. Il ne nous restait plus qu’à espérer que le chef y soit encore. S’il était parti, je voulais poursuivre nos recherches, mais je devais garder à l’esprit le temps nécessaire pour sortir du massif. Peu importait le nombre de sabrangliers que nous abattrions : la menace subsisterait tant que leur chef serait encore en vie.

— Ah, là-bas…

La visibilité était mauvaise, mais, peu après avoir repéré la première marque, je distinguai à travers les arbres une particularité du relief.

— Le chef… est toujours là. Il se la coule douce, dis-je.

— On dirait qu’il prend ses grands airs, commenta Curuni.

— C’est le chef de sa harde, après tout.

Comme lors de notre précédente visite, le chef sabranglier, deux fois plus imposant que ses congénères, se prélassait dans son repaire.

Il était vraiment arrogant. Il avait probablement exilé tous les sabrangliers qui ne partageaient pas son attitude.

Écarter ceux qui refusaient d’obéir pouvait présenter certains avantages, mais pousser ce principe trop loin rendait impossible le maintien d’une communauté. Si nous nous contentions d’observer, la harde finirait probablement par se disloquer.

Une partie de moi aurait aimé assister à cela, mais la dispersion de tous ces sabrangliers entraînerait inévitablement des dégâts ailleurs.

Tant pis pour le chef. Il faut en finir ici.

— Quel est le plan ? On charge ? demanda Henblitz.

— C’est l’idée, mais nous allons d’abord nous disperser. Je veux que tout le monde les repousse vers cette pente abrupte, là-bas.

— Je vois…

Dans un combat en tête-à-tête contre un sabranglier, aucun d’entre nous ne risquait de perdre. Nos exploits précédents l’avaient suffisamment démontré. Plutôt que de former un groupe compact qui laisserait aux sabrangliers un passage par lequel s’échapper, je voulais donc les encercler et leur retirer toute possibilité de fuite.

— Quand je vous verrai tous en position, je lancerai ce caillou, ajoutai-je. — Ce sera le signal pour charger. Qu’en pensez-vous ?

— Entendu, répondit Henblitz. — Cela me paraît convenable.

La harde était légèrement plus nombreuse que lors de notre dernière observation. D’après ce que je voyais, elle comptait désormais une vingtaine de sabrangliers.

En ne regardant que les chiffres, la situation paraissait mauvaise. Quatre contre vingt, c’était insensé. C’était précisément pour cette raison que nous devions prendre l’initiative grâce à une attaque-surprise violente, afin de réduire leurs effectifs dès le début.

Nous ne pouvions pas nous appeler les uns les autres pendant que nous nous mettions en place. J’avais donc choisi un caillou comme signal : il serait visible et ne provoquerait aucun décalage entre nous.

La méthode était un peu primitive, mais elle suffirait à lancer le combat.

— Haaa…

Les autres se dispersèrent, me laissant seul.

Je pris un moment pour me recueillir.

C’est un adversaire que je peux vaincre. J’ai déjà tué d’innombrables sabrangliers. Mais cela ne signifiait pas que la victoire m’est acquise aujourd’hui. La moindre négligence, la moindre arrogance ou suffisance peut facilement renverser une victoire censée être acquise.

                  

Je serrai la grosse pierre dans ma main gauche. Vu de l’extérieur, utiliser un caillou comme signal pour lancer le combat paraîtrait sans doute peu glorieux, mais je m’en moquais. Le panache n’avait aucune importance. Combattre consistait à choisir la meilleure option possible pour l’emporter.

— Hup !

Je ramenai le bras en arrière et lançai la première et dernière balle de la partie. Un bruit sourd résonna dans le creux où s’établissait le repaire tandis que quatre silhouettes — moi compris — jaillissaient simultanément des arbres.

— Haaah !

— Oink ?!

Henblitz fut le premier à frapper.

Un sabranglier se trouvait directement sur sa trajectoire. La bête avait perçu le bruit de son approche, mais n’avait pas eu le temps de réagir à la vitesse de sa lame. Une splendide taille horizontale lui trancha les deux pattes avant d’un seul coup.

Une décision avisée. Il n’était pas nécessaire de porter immédiatement un coup mortel. Il nous suffisait de mettre les sabrangliers hors d’état de nuire.

Dans cette situation, les membres antérieurs constituaient les cibles les plus faciles à atteindre. Les os et les muscles d’un monstre féroce n’avaient rien de tendre. Même s’ils étaient plus faciles à trancher que le crâne, Henblitz venait tout de même de sectionner deux membres d’un seul coup d’une puissance considérable.

Sa longue épée était également une remarquable pièce de forge, puisqu’elle avait encaissé cette force sans broncher.

— Ooooh !

— Hiyaaah !

Randrid et Curuni frappèrent eux aussi le premier sabranglier à leur portée. Randrid enchaîna une estocade ascendante qui fendit le groin de son adversaire et brisa sa combativité, avant de viser son cou d’un coup de retour.

Curuni, quant à elle, porta une nouvelle taille verticale descendante qui acheva sa cible d’un seul coup. Son attaque possédait une puissance terrifiante, mais je craignais que cette expérience ne lui donne de mauvaises habitudes. Ouvrir un combat par une frappe verticale venue d’en haut n’était réellement efficace qu’au cours d’une embuscade réussie ou contre un adversaire déjà déséquilibré.

Cela fonctionnait maintenant parce qu’elle n’affrontait que des monstres dénués d’intelligence et de technique. Face à un combattant expérimenté, les choses ne se dérouleraient pas aussi bien.

Il faudrait que je la mette en garde plus tard.

— Voilà.

— Oink…

Je ne pouvais pas me contenter de regarder. J’avais moi aussi du travail.

J’esquivai le sabranglier qui me chargeait, puis profitai de son élan pour lui porter un unique coup au ventre. Ma lame trancha sans résistance la moitié de son torse, projetant un nuage de sang.

Chaque fois que je l’utilisais, le tranchant de mon épée me stupéfiait. Elle accomplissait des prouesses insensées, à la hauteur du fait que Balder avait versé son âme dans cette lame unique. Elle me rappelait sans cesse qu’il me faudrait un jour me montrer digne d’elle.

Le serais-je réellement un jour ?

— Oink ! Graaaaaawr !

Après la réussite de notre première offensive, l’énorme chef poussa un rugissement furieux. Des intrus avaient envahi son territoire sans la moindre gêne. Sa colère était compréhensible.

Cela ne signifiait pas que j’allais l’épargner.

— Oink !

Contrairement à ce que j’avais prévu, l’ordre du chef fut d’attaquer, et non de fuir. Même si notre attaque initiale avait porté ses fruits, il restait encore plus de dix sabrangliers en état de combattre. Tourner les talons aurait probablement porté atteinte à la dignité du chef, si bien que nous n’avions pas à craindre une débandade.

Tant mieux.

Pour le moment, le village n’était pas menacé.

— Ils arrivent ! criai-je. — Faites attention à ne pas vous faire prendre à revers !

— Compris !

Notre embuscade avait réussi, mais la véritable bataille commençait maintenant. Notre objectif n’avait pas changé, mais la difficulté venait de monter d’un cran. Nos adversaires nous avaient identifiés comme leurs ennemis et chargeaient désormais tous en même temps.

Nous devions non seulement poursuivre notre offensive, mais également faire face à plusieurs assauts simultanés. C’était dans ce genre de situation que les qualités d’un épéiste faisaient toute la différence.

La charge d’un sabranglier, c’était une masse bien supérieure à celle d’un humain lancée à une vitesse folle. Quelle que soit sa technique, un combattant pouvait facilement se figer devant une telle menace.

L’expérience et les connaissances étaient les éléments les plus importants dans un affrontement de ce genre.

— Haaah !

— Oooh !

Heureusement, ceux qui se battaient à mes côtés étaient des élites riches d’une grande expérience. Aucun de nous n’était un débutant susceptible de flancher devant la charge d’un sabranglier. Nos adversaires disposaient d’une immense force et d’une grande vitesse, mais ils ne possédaient ni stratégie ni intelligence. Nous n’étions ni assez fragiles ni assez mal entraînés pour perdre contre des adversaires aussi médiocres.

Il nous suffisait de garder les yeux ouverts. Ils tomberont tous ici.

— Graaaaaawr !

— Oh, on dirait que le chef a décidé d’entrer lui-même dans la bataille.

Lorsque chacun d’entre nous eut abattu deux ou trois sabrangliers, réduisant sa harde de moitié, le chef sembla ne plus pouvoir supporter le spectacle du carnage.

Il rugit et se lança dans la mêlée.

— Graaah !

— Oh là !

Me considérant peut-être comme le plus frêle des quatre, l’énorme sabranglier fonça directement sur moi.

Eh bien, avec une taille pareille, tu ne manques pas de vitesse.

Ses défenses meurtrières étaient ridiculement grandes et semblaient extrêmement aiguisées. Un seul coup pouvait me tuer sur-le-champ. Et comme sa masse colossale dépassait largement la mienne, même un choc ne faisant pas intervenir ses défenses paraissait très dangereux.

Ce n’était pas un simple menu fretin à l’apparence impressionnante. Il était véritablement digne de son statut de chef de harde.

— Grawr !

— Je vois… Tu ne comptes pas te laisser abattre sans réagir !

Le chef sabranglier secouait la tête de droite à gauche pendant sa charge, balayant l’espace devant lui avec ses immenses défenses.

Son élan posait déjà problème, mais il était également capable de s’arrêter brusquement.

C’est précisément ce qu’il fit.

Une fois à portée de frappe, il pila net et changea de direction tout en balayant l’air de ses défenses. Pour un monstre, il était plutôt intelligent. À cause de ses arrêts soudains et des mouvements de sa tête, je ne parvenais pas à lui porter un coup décisif.

C’était un peu agaçant. Contre un adversaire ordinaire, je serais passé sur son flanc pour le trancher. Mais les défenses de ce sabranglier étaient tellement grandes que je devais m’écarter suffisamment loin pour sortir moi-même de la portée de ma lame.

Je n’avais aucune envie de lancer mon arme. Je pourrais sans doute le toucher, mais rien ne garantissait que le coup l’abattrait.

Je me retrouverais alors désarmé.

— Sieur Beryl ! Je vais vous…

— Ça ira ! criai-je en interrompant Henblitz. — Profitez-en pour réduire leur nombre !

Rien ne justifiait encore de l’affronter à deux contre un. Le chef n’avait d’yeux que pour moi. Les trois autres pouvaient donc l’ignorer et s’occuper de ses subordonnés.

Bon, comment sortir de cette impasse ?

Le chef sabranglier était immense et rapide, mais sa force, sa vitesse et son agilité restaient inférieures à celles des monstres nommés que j’avais déjà affrontés.

Zeno Grable avait été beaucoup plus rapide et plus agile. Lono Ambrosia avait été bien plus difficile à gérer, et les conditions nécessaires pour le vaincre avaient été beaucoup plus exigeantes.

Cette fois, la situation était relativement simple pour moi. Cependant, dans une épreuve d’endurance, je finirais forcément par perdre. Je ne pouvais pas m’amuser à faire durer indéfiniment le combat. La méthode la plus sûre et la plus fiable consistait à temporiser, à économiser mes forces et à attendre que les autres éliminent les derniers sabrangliers.

Nous pourrions ensuite affronter leur chef à quatre contre un. Il n’était pas nécessaire de prendre des risques inutiles. Logiquement, je le savais. J’étais également certain de pouvoir esquiver toutes ses attaques jusqu’à ce que cette option devienne possible.

Mon souffle m’inquiétait un peu, mais je m’étais encore peu dépensé. Ça devrait le faire.

— Haaah… Je suis vraiment un épéiste jusqu’au bout.

— Oink !

Mais ce ne serait pas amusant. Pas amusant du tout. Et je n’aurais rien à répondre si quelqu’un me traitait de fou pour penser ainsi dans une situation pareille. Ce n’était tout simplement pas le moment.

Avais-je toujours autant recherché les sensations fortes ? Ne suis-je pas plutôt du genre à privilégier la sécurité et la certitude ?

Je n’avais plus vraiment de quoi faire la leçon à Curuni. Ce serait hypocrite de ma part.

Si j’étais resté simple instructeur à Beaden, je n’aurais probablement jamais pensé de cette manière. Mais le cours de ma vie avait complètement changé depuis qu’Allucia avait surgi de nulle part pour me confier le titre d’instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion.

Enfin, je n’avais peut-être jamais eu de véritable plan auparavant.

Il n’empêche que mon séjour à Baltrain avait été rempli d’événements fascinants, et parfois un peu mouvementés, que je n’aurais jamais connus au fin fond de la campagne.

Pour le meilleur comme pour le pire.

Peut-être que ces journées hautes en couleur me rappelaient les rêves que j’avais nourris lorsque j’étais enfant.

En résumé, je retrouvais la curiosité qui me poussait à découvrir jusqu’où je pouvais m’approcher du sommet de l’art de l’épée, mon désir d’une force pure, ma quête de la technique, ainsi que la confiance sans fondement qui me faisait croire que je pouvais tout accomplir.

Je sentais toutes ces émotions remonter à la surface.

Mon cœur me hurlait de ne pas me laisser retenir par un adversaire aussi faible.

Comment avais-je pu l’oublier ?

Les êtres que l’on appelait épéistes étaient égoïstes par nature.

Nous nous estimions supérieurs à tous les autres et rivalisions sans pitié, en mettant nos vies en jeu.

Nous nous jetions avec joie dans un tourbillon de combats sans fin.

N’était-ce pas précisément le mode de vie que j’avais désiré de tout mon cœur lorsque j’étais enfant ?

— Haaah…

— Graaawr !

Je ne résistai pas à la braise qui couvait en moi. Au contraire, j’abaissai ma garde. Je ne me plaçais plus dans une position permettant d’esquiver.

Si j’échouais, je subirais une grave blessure.

Je pourrais même mourir.

Étrangement, je ne ressentais pourtant aucune peur de la mort.

Je ne craignais pas non plus l’échec.

Je vidai complètement l’air de mes poumons et observai tout ce qui se trouvait devant moi.

Tout en retenant ma fougue, je sentis mes narines se dilater.

— Haaaaaaaaaaaah !

Je hurlai, plaçant toute ma volonté de combattre derrière ma résolution.

Bon sang, ça fait du bien de libérer toute sa hargne face à une charge.

J’étais censé connaître cette sensation. Je l’avais déjà vécue autrefois.

Quand l’avais-je oubliée ?

Mon dernier souvenir me semblait terriblement lointain. Voilà à quel point je m’étais éloigné de l’état d’esprit du guerrier idéal, tout en me trouvant constamment des excuses.

— Graaah !

Comme pour répondre à mon cri, le chef sabranglier me chargea. Une paire de défenses plus épaisses que mes bras se rapprocha droit devant mes yeux.

Je n’allais pas esquiver. Il était déjà trop tard.

À partir du moment où j’avais pris cette position, je n’avais plus d’autre choix que de l’affronter de face.

— Chhh !

L’épée pointée vers l’avant, j’étendis une jambe derrière moi.

Je n’utilisai pas ma force pour m’élancer.

En verrouillant tout le bas de mon corps à partir des hanches et en reportant mon poids vers l’arrière, j’utilisai l’élan de mon adversaire pour délivrer une taille suffisamment puissante au moment exact où la distance se refermait.

C’était un renversement.

— Oink ?!

L’Étreinte du serpent était une technique qui s’enroulait autour de la charge ennemie, la neutralisait et ripostait dans le même mouvement. Le sabranglier et moi ne nous croisâmes qu’un seul instant, sur le fil du rasoir.

Sa charge effleura mes vêtements et en arracha un morceau.

Ma lame, en revanche, trancha net l’une de ses immenses défenses à la racine.

— Shaaah !

— Oink ?!

Sans accorder le moindre regard à la défense tranchée, je relevai ma lame dans un mouvement de balayage et entaillai la nuque du sabranglier avec une précision d’horloger.

Je ressentis clairement dans mes mains le retour du coup.

— Graaaaaah !

— On dirait qu’un seul coup ne suffit pas à te faire tomber !

Sa masse demeurait à elle seule une menace considérable.

J’avais avancé davantage qu’à l’ordinaire pour porter mon attaque, mais cela n’avait pas suffi à l’abattre. Une spectaculaire gerbe de sang avait jailli de sa blessure, preuve qu’il saignait abondamment. Avec le temps, il finirait par ne plus pouvoir bouger, mais il était trop résistant pour être neutralisé immédiatement.

— O…Oink…

Le sabranglier, qui avait chargé tête baissée, parut ébranlé.

Il avait perdu une défense et sa nuque était profondément entaillée.

— La trancher sans la briser… Voilà bien ce que j’attendais !

J’entendis Henblitz exprimer son admiration. Il avait apparemment aperçu mon attaque par hasard. La défense ne s’était pas brisée. Je l’avais sectionnée proprement à la racine.

Ce résultat était dû non seulement à ma technique, mais également à l’épée forgée avec les matériaux de Zeno Grable.

Malgré tout, la sensation était agréable.

Au simple ressenti du choc, le noyau de Lono Ambrosia avait été bien plus dur. Contrairement au matériau anormal de ce noyau, la défense n’était rien de plus qu’une partie du corps d’un animal, bien qu’elle fût particulièrement imposante.

Je ne m’en rendis compte qu’après coup, mais elle n’avait finalement pas été si difficile à trancher.

— Grrrr…

— Si tu restes planté là, c’est moi qui vais prendre l’initiative.

Beaucoup plus calme qu’au moment de sa fanfaronnade initiale, le chef commença à reculer lentement. Il espérait peut-être recevoir du renfort, mais, malheureusement pour lui, la plupart de ses compagnons avaient déjà été abattus.

Je l’avais affronté seul, mais je n’avais pu le faire que grâce à l’aide des autres. Si un autre sabranglier m’avait attaqué par le flanc pendant que je repoussais sa charge, je n’aurais rien pu faire.

— Hah !

— Oink ?!

Je bondis d’un seul élan et commençai par priver mon adversaire de sa mobilité. Je plantai directement ma longue épée dans la patte avant droite du sabranglier.

Mes émotions restaient vives.

Je sentais clairement que mon orgueil d’épéiste, longtemps engourdi, venait d’être stimulé. Cela ne signifiait pas pour autant que j’allais céder à ces émotions et baisser ma garde.

Je ne pouvais pas me laisser emporter.

Mon adversaire était blessé et, à en juger par tout le sang qu’il perdait, il ne lui restait plus longtemps à vivre. Je ne pouvais néanmoins pas le laisser dans cet état. Qui savait ce qu’un monstre acculé serait capable de faire ?

— Très bien. Finissons-en.

Je n’étais pas assez magnanime pour éprouver de la pitié envers une bête à laquelle j’avais déjà ôté l’usage d’une patte.

— Oink…

Sans véritablement lui laisser le temps de pousser un cri d’agonie, je plantai mon épée dans sa gueule et lui transperçai le cerveau. Puisque j’avais réussi à trancher sa défense, je pourrais sans doute également fendre son crâne.

Mais rien ne valait une estocade finale demandant un minimum d’effort.

L’intérieur de la bouche de la plupart des êtres vivants était très tendre. Percer cet endroit permettait de porter un coup fatal sans avoir à traverser les os du crâne.

Il fallait cependant viser avec précision.

— Par ici !

Après avoir achevé le chef, je balayai une nouvelle fois les environs du regard. L’extermination touchait à sa fin.

Curuni poursuivait avec enthousiasme le dernier sabranglier.

Ah, elle vient de le rattraper et de lui trancher une patte arrière. Bon, c’était le dernier. Tout de même, parvenir à rattraper un sabranglier en fuite… Elle court vraiment beaucoup trop vite.

— Sieur Beryl, nous en avons terminé ici, annonça Henblitz en chassant d’un mouvement sec le sang qui couvrait sa longue épée.

— Oui, beau travail.

La moindre goutte de sang animal fut projetée loin de la lame.

Hé bien, quel geste élégant. Cela convient parfaitement à un homme comme Henblitz.

— Maître, votre Étreinte du serpent était parfaite, déclara Randrid. — C’était vraiment incroyable.

— Oh, tu l’as vu ? Merci.

Il s’agissait de l’une des techniques de notre école. Tous nos anciens élèves savaient donc également l’utiliser. Cela valait naturellement pour Randrid.

Cela faisait plaisir d’entendre l’un de mes anciens élèves faire l’éloge de mes techniques.

— Bon… murmurai-je en observant une nouvelle fois les alentours.

Le spectacle était assez sinistre.

Une vingtaine de sabrangliers gisaient éparpillés, saignant abondamment.

Les laisser ainsi risquait de causer d’autres problèmes, ce qui n’était guère rassurant. J’aurais volontiers rassemblé toutes les carcasses si cela avait été possible, mais nous étions beaucoup trop peu nombreux.

Nous nous y attendions cependant.

— Pour être sûr, est-ce que certains ont réussi à s’échapper ? demandai-je.

— C’est peu probable, répondit Randrid. — Je crois que tous ceux qui se trouvaient ici sont morts.

— Parfait.

Notre attaque rapide semblait avoir porté ses fruits.

C’était probablement grâce à la présence de Randrid et de Henblitz.

Curuni était également une excellente combattante, mais toutes les étapes, de la recherche jusqu’à l’élimination de nos cibles, s’étaient déroulées sans difficulté parce que nous disposions de deux vétérans.

— Curuni, tu penses pouvoir soulever ce monstre ? lui demandai-je.

— Euh… Je vais essayer.

Je voulais simplement vérifier si nous pouvions rapporter ce sabranglier ridiculement imposant.

C’était probablement impossible. Certains auraient même dit que cela ne faisait aucun doute, mais une partie de moi croyait malgré tout qu’elle pourrait y parvenir.

Curuni déploya toute sa force avant de finalement renoncer.

— Non… Il est trop gros.

— Tant pis.

Oui, c’est impossible. J’en demande un peu trop.

Même si Curuni avait réellement réussi à le soulever, le transporter jusqu’au village aurait été physiquement irréalisable.

Notre seule possibilité était de revenir plus tard avec davantage de bras.

— Quoi qu’il en soit, rien n’indique encore qu’une autre harde se soit mise en mouvement, déclara Randrid.

Notre attaque avait été particulièrement bruyante, mais aucun autre sabranglier n’était venu dans notre direction pendant le combat. Même maintenant, seules quelques petites créatures se trouvaient dans les environs. Sans que nous puissions en être certains, il était possible que cette harde ait été la seule.

Ce serait une chance extraordinaire. Et, compte tenu de l’augmentation rapide du nombre de sabrangliers isolés, cette hypothèse paraissait cohérente.

— Pour l’instant, on pourrait simplement emporter la défense, proposa Curuni.

— Oui, faisons ça, répondis-je en hochant la tête.

Je n’avais pas particulièrement envie de rentrer les mains vides. Emporter la défense du chef me paraissait donc être une bonne idée. Elle était suffisamment grande pour servir de preuve.

— Elle a été tranchée avec une telle netteté… observa Henblitz.

Je ramassai la défense.

— Haha, ce n’est pas trop mauvais, si je puis dire.

La lame l’avait véritablement sectionnée d’un coup parfaitement net.

Sans explication, personne n’aurait pu deviner qu’elle avait été coupée par une épée en plein combat.

Je passai un doigt sur la surface tranchée.

Elle était extrêmement lisse. Un tel résultat n’avait probablement été possible que grâce à l’épée forgée avec les matériaux de Zeno Grable.

Ma dette envers Balder et cette lame semblait ne jamais devoir prendre fin.

Je commençais également à penser qu’aucune autre épée ne pourrait désormais me satisfaire.

Est-ce que je m’en rendais compte un peu tard ?

Une partie de moi estimait qu’une telle arme dépassait ce que je méritais, mais je doutais de pouvoir un jour m’en séparer volontairement. C’était comme une histoire d’amour un peu bancale.

— En tout cas, ce cri de guerre était incroyable, Maître ! déclara Curuni.

— Ah… Hé bien, hahahaha…

Il était naturel que tout le monde m’ait entendu hurler aussi fort. Le fait qu’elle le relève me mettait néanmoins un peu dans l’embarras. Mes émotions avaient débordé à cet instant, ce qui m’avait paru quelque peu inhabituel.

Pourtant, elles n’étaient pas une illusion. Elles faisaient réellement partie de moi. Je ne voulais plus les perdre.

— Héhé. Vous vous êtes libéré de quelque chose, sieur Beryl ? demanda Henblitz.

— Hm… Je me le demande, répondis-je. — Enfin… Je crois au moins avoir changé en mieux.

— Tant mieux alors.

Randrid et Curuni me considéraient comme leur maître d’armes. Henblitz, en revanche, n’était pas mon élève. Il me voyait comme un confrère dans l’art de l’épée. Ses sens aiguisés avaient perçu d’une manière ou d’une autre le changement qui s’était produit en moi.

Ses yeux restent aussi perçants que jamais.

Je ne pensais pas avoir pris une mauvaise direction. La retenue demeurait naturellement importante, et je comptais bien conserver la mienne. Mais il n’était pas bon de laisser trop longtemps endormis les instincts d’un épéiste.

— Bon, sans aller jusqu’à parler d’un retour triomphal, et si on rentrait ? proposai-je. — Nous avons tout de même abattu du gros gibier.

— Oui !

Les fruits du combat étaient aussi satisfaisants qu’on pouvait l’espérer. Nous n’avions subi aucune blessure notable et aucun de nous n’était épuisé. C’était pratiquement le résultat idéal. La seule inquiétude restante concernait mes élèves postés au pied de la montagne.

J’espérais qu’ils ne s’étaient pas attiré d’ennuis inutiles.

Cela dit, nous avions éliminé la majorité des sabrangliers, alors tout devrait aller…

— Oink ?

— Curuni.

— Entendu !

C’est du moins ce que je croyais.

Sur le chemin du retour, nous tombâmes sur un autre sabranglier isolé.

Sérieusement, combien sont-ils ? Ils n’ont pas un peu trop proliféré cette année ?

 

 

— Ah, Maître Beryl !

Quelque temps après avoir éradiqué la harde de sabrangliers, nous sortîmes sans encombre du massif d’Aflatta. Le fait de croiser plusieurs sabrangliers solitaires en route était un peu inquiétant, cela dit. Malgré tout, dans l’ensemble, nous avions considérablement réduit leur nombre dans les parages. J’ignorais s’ils auraient une nouvelle saison de reproduction semblable l’an prochain, mais pour l’heure, cela devait aller.

— Adele, tout va bien ici ? demandai-je.

— Oui ! Je suis là, après tout ! répondit-elle avec entrain.

— Ravi de l’entendre.

Nous rejoignîmes mes élèves au pied des montagnes. Sans que cela m’importe vraiment, je l’avais repérée, même de loin, campée dans une attitude remarquablement imposante. Peut-être avait-elle tenu ainsi pendant toute l’opération. Son aplomb n’avait rien à envier à celui du chef des sabrangliers.

— E…Euh… B-Bon travail à tous…, dit Edel, plutôt prévenant.

— Hm. Merci pour tes efforts, toi aussi, Edel, lui dis-je.

Malgré sa gémellité avec Adele, sa personnalité différait totalement de celle de sa sœur. C’était un peu étrange, mais cela leur donnait une individualité, ce qui n’était pas une mauvaise chose.

— Hmm… Aucun sabranglier n’est passé par ici ? demandai-je en jetant un regard circulaire.

Il n’y avait aucun signe de combat. Je ne voyais pas de sang, et mes élèves étaient indemnes. J’étais soulagé de constater que les dégâts ne s’étaient pas étendus au-delà des montagnes, mais la journée avait peut-être été frustrante pour eux, Adele en particulier.

— Un, si ! répondit Adele. — Mais il a filé aussitôt…

— Oh ? Vraiment ?

Ce n’avait donc pas été entièrement calme. Un sabranglier s’était approché suffisamment pour que chacun remarque l’autre. Difficile pourtant d’imaginer un sabranglier battre en retraite en apercevant un humain. Il devait y avoir là-dessous quelque circonstance particulière.

— Nous avons été assez voyants en chemin, alors peut-être qu’il a appris à se méfier des humains… ? suggéra Randrid.

— Aaah… C’est tout à fait possible, acquiesçai-je.

C’était vrai. Nous avions fauché des sabrangliers à tour de bras, alors peut-être que l’un d’eux en avait été témoin et s’était enfui. En apercevant d’autres humains, il avait de nouveau choisi la fuite. Les monstres n’avaient pas d’intellect, mais ils étaient capables d’apprendre par l’instinct. Un jeune monstre, presque sans expérience du combat, était enclin à reconnaître la menace que représente un humain et, au bout du compte, à prendre la fuite.

— En bref, il a paniqué devant ma force ! déclara Adele.

— Hahaha.

Il y avait là une part de vrai. Il était bel et bien retourné vers les montagnes après avoir vu des humains. Reste que la confiance d’Adele forçait l’admiration. Elle avait une volonté solide et une confiance absolue en ses capacités. Ou peut-être en son avenir. Cette assurance était nécessaire si l’on voulait vivre en tant qu’épéiste. J’étais censé avoir réglé mes comptes avec tout ça depuis longtemps, mais une fois qu’on recommence à en rêver, il est difficile d’arrêter.

Randrid et moi devions guider ces jeunes pousses pour qu’elles puissent poursuivre leurs rêves. Nous ne pouvions pas les tirer à notre suite car cela ne mènerait pas à leur progression personnelle. Nous ne pouvions que leur montrer la voie. À elles de décider si elles la suivraient ou non. C’est ainsi qu’on devenait à la fois une belle personne et un épéiste accompli. Du moins, c’est ce que je croyais.

— C…Cette défense… V…Vous avez vaincu le sabranglier dont elle vient, Maître Beryl ? demanda Edel.

— Hm ? Celle-là ? dis-je.

L’objet était plutôt voyant et trop grand pour être porté à la main. Je l’avais ramené sur l’épaule, à la place.

— Eh bien… oui.

— Vous êtes vraiment incroyable ! s’écria Adele, toute à sa joie.

J’étais à moitié heureux, à moitié gêné. Ce n’était qu’une des défenses. Si nous retournions sur le lieu du combat, il y en avait une autre à récupérer. À condition que personne ne l’eût dérobée, mais les humains allaient rarement si loin dans les montagnes, alors ça irait sans doute.

Un chasseur aurait sans doute volontiers conservé l’une des défenses comme trophée, mais je n’y étais pas particulièrement attaché. Celle-ci était magnifique et presque dépourvue de rayures. Elle devrait se vendre à bon prix. Vu sa taille, elle pourrait même intéresser des nobles ou d’autres riches acheteurs. Selon les débouchés du marchand, il pourrait en tirer une jolie somme.

— Ah, au fait, dis-je. — La question des sabrangliers est en grande partie réglée. J’aimerais récupérer le butin. Mais nous ne serons pas assez de quatre pour y arriver seuls.

— Moi ! J’en suis ! Je m’en charge ! cria aussitôt Adele.

Il ne fallait pas non plus négliger la récupération après le combat. Tous ces corps finiraient tôt ou tard par retourner à la nature, mais tant qu’ils pouvaient nous fournir de la viande et quelques revenus, je comptais récupérer tout ce qui pouvait l’être.

Nous manquions de bras, mais Adele débordait d’enthousiasme.

 

C’était toujours préférable à la voir rechigner, même si je comprenais mal ce qui pouvait autant l’exciter à l’idée de ramasser des carcasses.

Bah, si ça l’amuse, ça ne me dérange pas.

Les dangers du massif d’Aflatta n’avaient pas entièrement disparu, mais l’extermination des sabrangliers avait rendu la zone relativement sûre. Nous emprunterions le même itinéraire que précédemment, déjà dégagé, ce qui réduirait considérablement le temps et les efforts nécessaires pour rejoindre la carcasse du chef.

Il fallait néanmoins choisir avec soin ceux qui nous accompagneraient dans la montagne. Ce n’était pas un endroit où l’on pouvait se rendre comme pour une simple promenade. Je comptais demander l’aide de Rob et des autres chasseurs du village, ainsi que, avec un peu de chance, celle d’éventuels aventuriers de passage. Nous pourrions les rémunérer avec des morceaux de sabranglier et, puisqu’aucun combat n’était prévu, nous ne devrions pas manquer de volontaires. Encore fallait-il avoir la chance d’en trouver suffisamment. Il serait probablement difficile de tout récupérer.

Concernant les aventuriers, rien n’interdisait de leur confier directement une tâche sans passer par la Guilde des Aventuriers. Celle-ci refusait toutefois d’assumer la moindre responsabilité dans ce genre d’accord. Autrement dit, si l’aventurier commettait un délit ou se faisait escroquer, il devait en supporter seul les conséquences.

Cela dit, il était courant pour les aventuriers d’accepter de petites commissions dans les lieux où ils séjournaient. Nous avions déjà sollicité ceux qui passaient par Beaden.

Il ne s’agissait jamais de tâches assez importantes pour justifier de faire venir quelqu’un par l’intermédiaire de la Guilde, mais si un aventurier se trouvait déjà dans les environs, rien ne nous empêchait de lui demander son aide.

— On dirait que tout le monde est sain et sauf, dis-je. — On rentre au village ?

Henblitz acquiesça.

— Oui, j’aimerais me laver et reprendre des forces.

Même si personne n’avait de blessure visible, nous empestions la sueur et la bête. Nous étions aussi bien éclaboussés de sang de sabranglier. Je voulais clairement me laver et me changer.

— Maître ! Je peux essayer de porter cette défense ? demanda Adele, les yeux brillants.

— Oui, vas-y. Elle est lourde, fais attention.

Je la lui tendis. Dès que le poids quitta mon épaule, les bras d’Adele s’affaissèrent un instant. Elle serra pourtant les dents et ramena la défense contre sa poitrine. Elle était si imposante qu’elle lui emplissait entièrement les bras.

— Ouah… Héhé ! Un jour, moi aussi, j’abattrai quelque chose d’aussi gros !

— Hahaha, j’en suis sûr. Après tout, même moi, j’y suis bien arrivé.

Elle s’imaginait déjà accomplir le même exploit un jour. C’était à Randrid et à moi de veiller à ce que ses rêves ne restent pas de simples illusions. J’avais désormais mes fonctions d’instructeur extraordinaire. Ici, cependant, ce rôle revenait à Randrid.

— Voir la relève progresser est toujours une bonne nouvelle, dis-je. — Même si cela me rappelle cruellement que le temps passe.

— En effet, répondit Henblitz. — Mais je doute que vous ayez l’intention de les laisser vous rattraper si facilement.

— Bien sûr que non. Nous devons continuer à progresser, nous aussi.

Il possédait à la fois la fierté d’un épéiste et celle d’un homme chargé de diriger les autres. À son âge, j’avais déjà bien du mal à remplir mon simple rôle d’instructeur. Cela ne rendait sa valeur que plus évidente, non seulement par son talent à l’épée, mais aussi par sa force de caractère.

— Hein ? Vous êtes déjà de retour ?

— Hm ? Qu’est-ce que tu fais là, p’pa ?

Peu après avoir retrouvé mes élèves et pris le chemin de Beaden, nous croisâmes mon père, encore assez loin du périmètre défensif du village. Son épée pendait à sa taille, ce qui ne donnait guère l’impression qu’il était simplement sorti se promener.

— Il faisait beau, alors je suis allé faire un tour, répondit-il.

— Vraiment. Avec ton épée ?

— Oh, ça ? C’est maladif.

Il s’était sans doute inquiété pour les élèves et avait décidé de s’avancer un peu. Il était sévère comme père et plus sévère encore comme instructeur, mais il savait aussi se montrer maladroitement attentionné. Le moindre compliment lui montant aussitôt à la tête, je préférais cependant ne jamais lui en faire.

Après s’être assuré que tout le monde allait bien, il posa les yeux sur la défense qu’Adele tenait dans ses bras.

— Hmm, elle est sacrément grosse, remarqua-t-il. — J’imagine que ce n’est pas la petite qui a abattu la bête.

— Non. Je n’en avais encore jamais vu d’aussi grande.

Contre toute attente, Adele ne protesta pas. Elle comprenait sans doute qu’elle n’avait pas encore le niveau nécessaire pour vaincre une créature capable de porter une telle défense. Elle était obstinée et bruyante, certes, mais pas stupide.

— Alors je n’y aurai pas droit, hein… grommela mon père en faisant la moue comme un enfant.

— Ne dis pas ça. Si nous avons pu attaquer, c’est justement parce que tu étais resté en arrière.

Sans lui pour assurer nos arrières, nous n’aurions jamais emmené tous nos meilleurs combattants dans la montagne. Randrid serait probablement resté au village, et la bataille aurait alors pu se dérouler autrement.

— Vous n’avez pas rapporté de viande ? demanda mon père.

— Comment voulais-tu qu’on traîne une carcasse pareille jusqu’ici ?

— Pff, pitoyable. De mon temps…

— Tu es un ancien, maintenant.

— La ferme !

Mon père était d’excellente humeur. Sa présence rendit le reste du trajet jusqu’à Beaden particulièrement animé.

 

 

— Il reste de la viande ! Servez-vous ! Servez-vous !

— Youhouuu !

Environ une semaine après avoir maîtrisé les sabrangliers de la montagne et réglé les affaires qui en avaient découlé, le village était en fête. Tous les sabrangliers que nous avions péniblement ramenés avaient été découpés en morceaux exploitables tandis que leurs défenses et leurs peaux avaient été vendues. Beaden profitait désormais de l’abondance de viande.

On pouvait presque parler d’une tradition annuelle, et les festivités duraient généralement plusieurs jours. Il était rare que les villageois puissent manger de la viande à volonté, alors tout le monde débordait d’enthousiasme.

Comme si le moment avait été soigneusement choisi, un marchand se trouvait justement de passage au village. Grâce à lui, nous avions rapidement transformé les défenses et les peaux en argent, puis acheté de l’alcool et quelques autres produits destinés à agrémenter la fête.

— Mmm… C’est bon.

Tout en observant les villageois profiter des festivités, je bus une gorgée de bière tiède achetée au marchand.

Ici, impossible d’en obtenir une fraîche comme dans les tavernes de Baltrain. Malgré tout, dans un village où les divertissements étaient rares, la boisson était plus que bienvenue.

Alors que je traversais la place, un gobelet de bois à la main, un homme corpulent m’interpella.

— Hé, Beryl. Belle prise, cette fois.

— Salut, Fuphil. Oui, on s’en est bien sortis. Tu nous as encore beaucoup aidés.

L’homme qui se tenait devant moi était en quelque sorte l’artisan discret de cette fête : le marchand Fuphil. Il avait mon âge et était lui aussi originaire du village. Comme le laissait entendre ce « encore », il était déjà venu plusieurs fois au moment idéal. Puisqu’il était né ici, il connaissait naturellement le problème posé par les sabrangliers.

Autrement dit, il savait précisément à quelle période il pouvait acquérir une grande quantité de marchandises à bas prix pour les revendre avec bénéfice. Les peaux et les défenses de sabranglier se vendaient bien. Toutefois, compte tenu du lieu où il fallait les chasser, peu d’aventuriers acceptaient de s’y risquer. L’effort et le danger n’en valaient tout simplement pas la peine.

Pour notre village, la situation était différente. Chaque année, nous éliminions nous-mêmes un certain nombre de sabrangliers, sans aide extérieure. Fuphil n’avait donc pas besoin de payer des aventuriers ou des mercenaires pour la chasse. Il traitait directement avec le village et ne prenait aucun risque.

— C’est une période rentable pour moi, reconnut-il. — Et il y en avait un vraiment énorme, cette année. C’est plutôt vous qui me rendez service.

— Haha ! Tu penses tirer un bon prix de cette défense ?

— Oui. J’espère en obtenir une jolie somme.

Fuphil était marchand, mais ce n’était pas un escroc. Il restait attaché à son village natal. C’était pour cette raison qu’il nous vendait en gros, et à des prix assez raisonnables, aussi bien des produits de luxe comme l’alcool que des objets indispensables à la vie quotidienne.

En tenant compte de ces tarifs avantageux, le village n’avait aucune raison de marchander davantage. Nous ne possédions par ailleurs aucun réseau à l’extérieur pour vendre nous-mêmes les peaux et les défenses.

Il était donc naturel que Fuphil en tire un bénéfice.

— Tu devras régaler les jeunes que tu as engagés comme gardes, lui dis-je.

— Bien sûr. Au bout du compte, ça leur aura fait un travail intéressant.

Transporter tous les sabrangliers s’était révélé particulièrement laborieux. C’était la conséquence du nombre bien plus important, cette année, de sabrangliers solitaires dispersés depuis le repaire de cet énorme chef. Nous avions donc demandé l’aide des quatre aventuriers que Fuphil avait recrutés pour assurer sa protection pendant le trajet jusqu’à Beaden.

Ils étaient encore jeunes, mais tous avaient atteint le rang argent et possédaient les capacités correspondant à ce statut. Apparemment, il était presque inconcevable d’engager des aventuriers de rang blanc ou bronze pour assurer la garde d’un convoi. On ne pouvait pas confier sa vie à un novice qui n’avait encore fait ses preuves ni démontré ses compétences.

C’était logique.

Les nouveaux aventuriers devaient gagner progressivement la confiance des autres en acceptant des requêtes relativement sûres, comme des missions d’enquête ou l’extermination de petits monstres.

C’était précisément ce que faisaient actuellement Porta et Needry.

— Pouah ! Une bière après un travail bien fait, ça fait vraiment du bien !

— Curuni, essaie de ne pas trop boire, lui dis-je.

— À vos ordres !

Elle m’avait un jour avoué ne pas très bien tenir l’alcool, et pourtant, elle enchaînait les chopes.

Il ne s’agissait pas d’une mission de l’Ordre, alors elle pouvait se détendre dans une certaine mesure. Je me demandais tout de même dans quel état elle serait le lendemain si elle continuait à ce rythme.

Je l’avais prévenue, mais elle ne semblait pas vraiment disposée à m’écouter.

Quoi qu’il en soit, j’espérais que ce séjour à Beaden lui avait permis de souffler un peu. Même si elle finissait complètement ivre, nous pourrions la laisser se reposer chez moi. Si elle s’effondrait, je pourrais toujours la porter jusque-là.

— Bon, je vais rejoindre les aventuriers, annonça Fuphil.

J’acquiesçai avant de lui adresser le même avertissement.

— Très bien. Essaie toi aussi de ne pas trop boire.

— Je ferai attention. Aucun de nous n’est plus tout jeune.

Son ventre tressaillit tandis qu’il riait, puis il s’éloigna d’un pas joyeux.

Il était difficile de croire que nous avions autrefois croisé le bois ensemble. Nous avions le même âge et étions originaires du même village, mais nos chemins avaient depuis pris des directions très différentes.

L’un n’était pas meilleur que l’autre. J’avais ma manière de vivre, et lui la sienne. Il aurait été déplacé de décider que l’un de nous avait réussi tandis que l’autre avait échoué. Fuphil s’en sortait d’ailleurs très bien en tant que marchand.

Après son départ, je me retrouvai de nouveau seul à observer les réjouissances. Mewi ne tarda pas à venir me rejoindre.

— Hé, le vieux… bien joué pour tout ça…

— Salut, Mewi. Tu manges suffisamment ?

Cet endroit et ce mode de vie lui étaient totalement étrangers, si bien qu’elle s’était montrée très nerveuse au début. Cependant, grâce à mon père, à ma mère et aux efforts courageux de Curuni, elle semblait s’être considérablement détendue.

— La viande… est vraiment bonne, déclara Mewi.

— Ravi de l’entendre.

Nous avions autant de viande que nous le voulions, mais nous ne disposions ni de véritables installations de cuisine ni d’assaisonnements particulièrement raffinés. Nous nous contentions donc de la faire griller. Pour lui donner davantage de goût, nous n’avions que du sel et quelques herbes trouvées dans les environs.

Nous pouvions également fumer une partie de la viande afin de la conserver. Cela restait néanmoins de la viande, et le repas semblait suffisamment exceptionnel aux yeux de Mewi pour qu’elle éprouve le besoin d’exprimer franchement son plaisir.

— Alors, Beaden te plaît ? lui demandai-je. — Même s’il n’y a pas grand-chose ici dont nous puissions être fiers.

Pour une élève de l’institut de magie habituée à vivre dans une grande ville, la campagne devait sembler bien ennuyeuse. Malgré tout, s’éloigner de l’agitation de la capitale pour profiter d’une vie calme et paisible n’était pas une mauvaise chose. Compte tenu du passé et de l’éducation de Mewi, je voulais qu’elle puisse se détendre sans avoir à se soucier du regard des autres.

— Oui… Je trouve ça bien, répondit-elle.

— Tant mieux.

Les villageois avaient accueilli Mewi avec chaleur. Dans une communauté aussi petite, les nouveaux venus étaient généralement acceptés ou rejetés par l’ensemble du village. Mewi avait l’avantage d’être arrivée avec moi, ce qui avait évité toute animosité à son égard.

Par ailleurs, l’influence de mon père au sein du village était considérable. Officiellement, Mewi faisait partie de sa famille, alors personne n’aurait osé la maltraiter. Elle n’avait toutefois pas besoin de connaître ces détails. Il suffisait qu’elle comprenne qu’elle était la bienvenue à Beaden.

— C’est de la bière ? demanda-t-elle après avoir observé les festivités en silence pendant un moment.

— Hein ? Oui. Pourquoi ?

Il était rare qu’elle manifeste de l’intérêt pour quelque chose, mais elle semblait intriguée par le contenu de ma chope. Ma boisson n’avait pourtant rien de particulier. Ce n’était qu’une bière tiède. La question de savoir si une enfant comme Mewi pouvait boire de l’alcool ne me semblait pas très passionnante.

— Je… veux goûter, dit-elle.

— Quoiii…?

Elle est donc arrivée à l’âge où l’alcool commence à l’intriguer ? Qu’est-ce que je suis censé faire ? Un adulte responsable devrait refuser. Toutefois, beaucoup de gens goûtent un verre ou deux avant leur majorité. Dois-je la laisser essayer sous ma surveillance ?

— Quoi ? Je ne peux pas ? demanda-t-elle en prenant un air boudeur.

— Ah, euh… Eh bien… Hmmm…

Mince. Qu’est-ce que je fais ?

Personnellement, j’avais envie de la laisser goûter. Mewi demandait rarement quoi que ce soit, et cette fois, elle me suppliait presque. Mais si jamais elle appréciait le goût et commençait à en réclamer davantage…

Cette idée me faisait peur. Ce genre d’expérience était censé venir progressivement, au fil des années. Pourtant, à sa manière de parler, Mewi semblait déjà avoir anticipé mon refus.

Mais c’était elle qui avait pris l’initiative d’en parler. Pouvais-je vraiment lui dire non et ignorer le courage qu’il lui avait fallu pour demander ? Mon envie de répondre à ses attentes en tant que parent se heurtait violemment au bon sens qui me poussait à refuser comme tout adulte responsable.

— Juste… un peu, d’accord ?

— Mm.

Et voilà. Le bon sens avait perdu. Tant pis. Ça devrait aller. Personne ne regardait. Il suffisait de veiller à ce qu’elle n’en boive pas trop. Oui, c’était décidé.

Mewi prit la chope et commença par la sentir.

La bière étant peu alcoolisée, son odeur n’était pas particulièrement forte. Le premier obstacle qui aurait pu l’empêcher de goûter semblait donc avoir disparu. Elle porta timidement la chope à ses lèvres et la pencha légèrement. Une quantité infime de bière tiède et éventée entra dans sa bouche et envahit sa langue.

— Erk… C’est amer…

— Hahahaha !

Les papilles de Mewi avaient immédiatement capitulé. Son expression correspondait parfaitement à son « Erk ». Elle souriait rarement devant les autres, alors cette grimace inhabituelle avait elle aussi quelque chose de précieux.

— Je n’en veux plus…, déclara-t-elle en me rendant brusquement la chope.

— Héhé. On dirait que c’est encore un peu tôt pour toi.

— Hmpf.

Pour être honnête, je n’avais pas toujours apprécié la bière non plus. Mon premier souvenir d’alcool remontait à peu après ma majorité, et je m’étais alors demandé comment on pouvait boire une chose pareille.

Malgré tout, peut-être par admiration pour les goûts des adultes, j’avais continué à en boire. Je m’y étais peu à peu habitué, jusqu’à ce que cela devienne l’un des plaisirs indispensables de la vie.

Autrement dit…

Mewi suivait probablement le même chemin.

Elle détestait qu’on la traite comme une enfant. Pourtant, peu importaient ses sentiments, elle en restait une aux yeux du monde. Je voulais respecter sa petite rébellion dans une certaine mesure, mais cela ne changeait pas la réalité.

C’était sans doute pour cette raison que, même de manière superficielle, elle essayait de se rapprocher du monde des adultes en goûtant l’alcool que je buvais régulièrement. Ce n’était peut-être que de la curiosité, mais je pensais avoir largement influencé son envie.

— Inutile de te presser, lui dis-je. — Tu finiras peut-être par apprécier ça un jour.

— Vraiment…?

Je comprenais ce qu’elle ressentait, mais elle deviendrait de toute façon adulte un jour, et ses goûts changeraient probablement avec le temps. En grandissant, les personnes qui l’entouraient finiraient naturellement par la considérer comme une adulte.

Oui. Un jour, il deviendrait naturel de la voir ainsi. La croissance du corps et de l’esprit modifierait le regard que les autres portaient sur elle. En apparence, j’étais moi aussi un adulte tout à fait respectable. J’avais fini par me retrouver dans une position où j’envoyais de nombreux élèves faire leur chemin dans le monde, et je possédais même désormais un titre prestigieux.

Je pensais faire de mon mieux. Mais avais-je réellement mûri ? Étais-je devenu adulte, ou avais-je simplement appris à en donner l’impression ? Je ne m’étais jamais posé cette question auparavant. Pourtant, ces derniers temps, j’y pensais sans cesse.

Cela me travaillait depuis qu’Allucia m’avait arraché à Beaden. Certaines personnes pouvaient sans doute percevoir ce changement en moi, comme Henblitz l’avait fait.

Je ne pensais toutefois pas qu’il s’agissait d’une mauvaise évolution.

Je pouvais plutôt y voir une preuve qu’il me restait encore une marge de progression. En revanche, je ne pouvais pas faire grand-chose contre mon endurance déclinante.

— Oh, Beryl. C’est donc ici que tu te caches.

Une nouvelle voix m’interpella alors que ces pensées me traversaient. C’était mon père. À son ton, il semblait me chercher.

Il s’est passé quelque chose ?

Je ne pensais pourtant avoir rien de particulier à lui dire.

— Mewi, demanda-t-il, — tu peux me prêter ce type un instant ?

— Mmm… D’accord…

— Hahaha ! Merci !

— Qu…Quoi ? Il s’est passé quelque chose ? demandai-je.

— Contente-toi de te taire et suis-moi.

— Quoiii… ?

Je n’ai donc pas mon mot à dire ? C’est un peu bizarre, non ? Pourquoi demander la permission à Mewi avant de s’adresser à moi alors que je me tiens juste devant lui ? Ce vieux bonhomme n’a vraiment pas changé.

— Alors ? Qu’est-ce que tu veux ? C’est quelque chose que tu préfères ne pas dire devant Mewi ?

— Allons, allons. Suis-moi simplement.

Je pensais qu’il souhaitait parler de quelque chose qu’il ne voulait pas évoquer devant une enfant, mais cela ne semblait pas être le cas. Je n’avais absolument aucune idée de ce qu’il préparait. Il continuait simplement à me pousser à le suivre sans fournir la moindre explication.

Cela n’avait aucun sens.

— Ici…?

— C’est une occasion rare, répondit-il. — Tiens-moi compagnie un moment.

Sans comprendre ce qui se passait, je me retrouvai dans l’endroit où mon art de l’épée avait été façonné : la salle d’armes.

— Te tenir compagnie pour quoi ? demandai-je.

— Il n’y a qu’une seule chose que deux épéistes peuvent faire lorsqu’ils se retrouvent dans une salle d’armes, non ?

Je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir. Je saisissais le sens de ses paroles, mais pas la raison pour laquelle il agissait ainsi. Ignorant ma perplexité, mon père prit deux épées de bois appuyées contre le mur et m’en lança une.

— Je veux voir où en est le morveux, maintenant qu’il s’est enfin décidé à lever son derrière pour aller en ville. C’est si étrange que ça ?

— Pas vraiment…

En théorie, cela se tenait. Ce n’était pas une demande déraisonnable. Mais si c’était tout ce qu’il voulait, nous aurions pu le faire à n’importe quel moment depuis mon arrivée à Beaden.

Je ne comprenais toujours pas pourquoi il avait choisi cet instant précis. Même si le village avait bien accueilli Mewi, je n’avais pas spécialement envie de la laisser seule. Peut-être étais-je simplement trop protecteur.

Quoi qu’il en soit, sa demande n’ayant rien d’absurde, je ne peux pas réellement refuser. Inutile d’essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête de ce vieil homme. C’est probablement encore l’une de ses lubies.

Il paraissait toujours pitoyable lorsqu’il se plaignait de ses reins et de ses hanches, mais je savais à quel point cette partie du corps était importante pour un épéiste.

Le corps variait d’une personne à l’autre, mais, une fois son apogée dépassée, il ne faisait que décliner. Dans le meilleur des cas, on tentait de maintenir son niveau actuel. Et même cela devenait de plus en plus difficile avec les années. Je le savais très bien.

Mon père étant plus âgé que moi, cela devait forcément lui demander beaucoup d’efforts. Ironiquement, je n’avais compris cela qu’en vieillissant moi-même. Dans ma jeunesse, mon corps ne m’avait jamais posé de problème. Même en tenant compte de son âge, je ne pensais pourtant pas pouvoir vaincre mon père.

Je ne l’avais jamais battu. Nos affrontements s’étaient toujours terminés de la même manière : il me manipulait à sa guise et me laissait couvert de bleus. Ma technique était aujourd’hui meilleure que dans ma jeunesse, mais cette conviction absolue restait profondément ancrée en moi.

— Très bien. Puisque tu as accepté, commençons, déclara-t-il.

— Je ne me souviens pas avoir accepté…

Il n’écoutait vraiment rien de ce que je disais.

Mon objection se perdit dans le vide tandis que mon père plaçait son épée de bois devant lui, les mains à hauteur de la taille et la pointe légèrement inclinée vers le haut.

C’était la garde de base de notre salle d’armes. Enfin, c’était la garde de base de presque toutes les écoles d’épée.

— Haaah… Très bien.

Comme toujours, quoi que je dise, il ne m’écouterait pas.

Je ne pouvais donc que jouer le jeu. Il ne me vint pas une seule seconde à l’esprit de me retenir sous prétexte qu’il était âgé. Je devais tout donner pour avoir la moindre chance.

Si je retenais mes coups, il me réduirait simplement en bouillie comme il l’avait toujours fait. Je voulais éviter une défaite trop humiliante, même si personne ne nous observait.

J’avais tout de même un minimum de fierté.

— Shyah !

Dès qu’il me vit prendre ma garde, mon père prit appui sur le sol et bondit en avant.

Quoi ?! Aucun signal de départ ? Sérieux, c’est bien trop soudain !

Son attaque d’ouverture fut une estocade destinée à mesurer la réaction de son adversaire. De toutes les frappes possibles, c’était celle qui nécessitait le moins de préparation et créait le moins d’ouvertures.

Dois-je parer ou esquiver ?

En une fraction de seconde, je choisis de déplacer le haut de mon corps afin d’éviter l’attaque. Dans le même mouvement, je fis remonter mon épée de bois pour contre-attaquer. Mon timing aurait dû être parfait, mais mon père ramena aussitôt son arme et bloqua mon coup.

— Heyaaah !

Profitant de l’élan qui avait repoussé ma lame, il avança et enchaîna les attaques. Taille horizontale, estoc, taille ascendante, frappe descendante, changement de prise, nouvelle taille horizontale, riposte, estoc…

— Hmpf !

J’évitai chaque attaque. L’épée de mon père était rapide et coulait comme de l’eau. Même si son corps avait décliné avec l’âge, les techniques qu’il avait cultivées n’avaient pas disparu. Il devait certainement continuer à s’entraîner à l’abri des regards afin que l’éclat de son art ne s’éteigne pas.

Ce n’étaient pas les coups d’un homme qui aurait abandonné son épée pendant des années tout en se plaignant constamment de son dos.

À vue de nez, il n’était qu’un peu plus lent qu’Allucia…

— Haaah !

Oui. Mon père était fort. Incontestablement fort. Un épéiste ordinaire aurait déjà perdu au cours de cet échange. Mais je voyais chacune de ses attaques. Je pouvais les esquiver. Je pouvais contre-attaquer. Ses frappes étaient seulement un peu plus lentes que celles d’Allucia. Mon esprit parvenait à les suivre. Il était devenu capable de les suivre.

Jusqu’ici, je n’avais jamais réussi à suivre correctement les coups d’épée de mon père. Mes yeux étaient censés être meilleurs que les siens, mais il était anormalement doué pour faufiler ses attaques dans les interstices de ma conscience. La vitesse d’une lame comptait certes, mais une attaque qui n’avait que la vitesse pour elle se lisait en réalité assez facilement. En d’autres termes, la clef de la force de mon père ne venait pas d’une simple vitesse.

— Shyaah !

Mon père avança avec fougue et combla la distance avec une superbe économie de mouvements. Mais je voyais. Ce n’était pas simple, pourtant je pouvais le gérer.

— Papa, tes hanches…

— Tu oses m’insulter ainsi ?! cria-t-il.

Son expression trahissait en effet une endurance émoussée par l’âge, mais il n’était pas à bout. Il ne montrait aucun signe de dos douloureux non plus. Il ne s’était écoulé qu’un court instant depuis le début de l’échange. Seul un bretteur médiocre serait épuisé à ce stade.

Je comprenais tout cela. Vraiment. Mon père, Mordea Gardenant, n’était pas en mauvais état. Du moins, il ne souffrait d’aucun problème à cet instant. Je le voyais d’un coup d’œil. Il faisait face à Beryl Gardenant avec toute la force dont il disposait.

Et moi, Beryl Gardenant, je pouvais vaincre Mordea Gardenant.

— Shhh !

Je déviai son estoc, fis un pas et fis glisser mon épée de bois le long de sa lame. Je ne retins rien. Je frappai de toute la force dont j’étais capable. La pointe de ma lame alla droit au cou de mon père. Et au moment de frôler sa peau, je l’arrêtai net.

— Gaaah ! hurla-t-il d’une voix rauque. — Je n’ai pas pu gagner !

Je regardai la pointe de mon épée près de son cou, et il posa tranquillement la sienne au sol.

— Papa…

Je ne percevais rien de tragique dans son attitude.

C’était comme s’il avait été parfaitement naturel pour lui de perdre, comme s’il n’avait jamais eu l’intention de gagner, dès le départ.

— Papa… Je…

Je n’avais aucune idée de la manière d’expliquer ce que je ressentais. J’étais, bien sûr, heureux d’avoir battu mon père. Mes yeux avaient saisi à la perfection les coups d’épée que je n’avais pas su voir pendant des années. C’était une performance magistrale, et ce n’était pas exagérer que de dire que c’était l’issue dont j’avais rêvé des années durant. Qu’aurais-je pu être d’autre qu’heureux ?

— Hein ? T’as gagné, et t’as encore un problème ? demanda mon père.

— Ah, non…

Pourtant, une vague tristesse continuait de me traverser le cœur.

— Merci… pour le combat…, dis-je.

— Ouais… Tu es devenu fort, Beryl.

— Hein ?!

C’était étrange. Pourquoi avais-je envie de pleurer ? Battre mon père avait été mon objectif pendant de très, très longues années. Et là, je l’avais surclassé sans appel. J’avais gagné contre Mordea Gardenant, ce père toujours si agaçant de désinvolture mais si ridiculement fort à l’épée. J’étais censé être heureux. J’aurais dû exulter. Personne ne m’en aurait voulu de lancer des choses comme « Ouais ! Ça, c’est pour t’être moqué de moi pendant toutes ces années ! » ou de me rengorger avec quelques griefs rancuniers. J’étais le vainqueur, après tout.

Et puis, l’attitude de mon père était étrange. N’était-il pas vexé d’avoir perdu contre son fils ? Jusqu’ici, il n’avait fait que gagner contre moi.

— Tu sais… j’ai bel et bien vieilli, dit mon père. — Mon endurance comme mes muscles se sont détériorés.

Son ton était si léger, si débonnaire.

On aurait dit qu’il était possédé. Je n’entendais pas l’ombre d’un regret dans sa voix, et j’ignorais quelle tête il faisait. Mon corps était toujours plié à la taille, la tête basse. Je ne voulais pas imaginer la tête que moi, je faisais.

— Cependant, jamais je n’ai estimé que ma valeur de bretteur s’était dégradée.

J’en restai muet. En d’autres termes, s’il en avait eu l’envie, il pouvait encore bouger comme à sa grande époque. Il n’avait pourtant pas jugé cela bon. Il m’avait cédé la salle d’armes — à la génération suivante. Je n’étais alors qu’un novice. Je pouvais le battre maintenant, mais j’imaginais mal mon moi d’alors en faire autant. En vérité, je n’avais fait que perdre.

— Tu pensais que je t’avais donné la salle d’armes simplement parce que je commençais à décliner, hein ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas le cas ?

— Bien sûr que non, abruti.

Je sentais ma voix trembler un peu, mais mon père ne le releva pas. D’ordinaire, il se serait fait une joie de me charrier. Cependant, l’important, maintenant, c’était que, contrairement à ce que j’avais cru pendant des années, il ne s’était pas retiré à cause de son corps vieillissant. Alors, pourquoi l’avait-il fait ?

— C’est parce que je te tenais pour plus fort que moi, expliqua-t-il. — Quelle autre raison aurais-je eue pour te la confier ? Bon, j’admets que j’ai longtemps raté l’occasion de te le dire.

Je suis… plus fort… que mon père ?

Je ne pus me résoudre à dire : « Tu aurais dû me le dire tout de suite ! » À l’époque, je doute que je l’aurais cru, quoi qu’il dise. J’aurais simplement continué de balayer cela d’un revers de main, en lui disant qu’il racontait n’importe quoi ou qu’il plaisantait. Je ne l’aurais jamais pris au sérieux. En partie à cause de la personnalité de mon père. Je le connaissais bien, et cela avait dû être vraiment dur pour lui de dire ça honnêtement à son fils. Résultat, nous avions traîné pendant des années ce curieux malentendu.

Je me sentais tellement pitoyable.

— Beryl.

Un poids tomba soudain sur ma tête penchée.

— Tu es devenu fort, répéta mon père. — Tu l’es vraiment. Sois-en fier.

— O…Oui !

Je ne pus plus me contenir.

Une main rugueuse, dure comme la pierre et couverte de cals, me tapota la tête.

Quelque chose se brisa en moi.

Ce jour-là, moi, Beryl Gardenant, j’héritai enfin, au sens le plus profond du terme, de la charge de mon prédécesseur.

Je fus délivré de ces entraves émotionnelles, de cette malédiction qui m’avait enchaîné pendant tant d’années.

 

 

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