MAKEINE T1 – CHAPITRE 4
Quand tu contemples les héroïnes perdantes, les héroïnes perdantes te contemplent aussi
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Traduction : Nekos
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LUNDI MATIN. UN COUDE APPUYÉ SUR MON bureau, j’écoutais d’une oreille distraite les multiples conversations qui animaient la classe.
Les uns parlaient d’émissions de télé, les autres du match de baseball, d’amis communs ou encore de devoirs inachevés. Certains avaient même l’audace de se vanter à demi-mot de leur vie de couple en se plaignant de leur partenaire.
Des sujets normaux, tous autant qu’ils étaient. Des sujets normaux pour des gens normaux qui menaient des vies normales avec d’autres gens normaux.
Chez mes camarades, la normalité allait de soi.
— Salut !
Yakishio Lemon fit irruption dans la classe. Plusieurs personnes lui répondirent. Voilà qui mettait fin à mes sombres réflexions.
Elle vint droit à mon bureau et y posa lourdement son sac.
— Salut, Nukkun ! C’était sympa, ce voyage, hein ?
— Euh, ah, s-salut, réussis-je à articuler.
— Bref, tiens, voilà pour hier.
Elle sortit une feuille de son sac et me la tendit. Déjà une nouvelle page pour son journal illustré. Cette fois, elle représentait une fille courant à toute vitesse à côté d’un train en marche.
— C’est arrivé quand ?
— Je me suis endormie sur le trajet du retour hier soir. Du coup, j’ai dû faire demi-tour en courant pour rejoindre mon arrêt.
Drôle de scène à immortaliser.
— On va le publier, dis-je.
— Merci !
Elle rejoignit sa place, saluant quelques amis de la main et tapant dans celle de quelques autres au passage. Où trouvait-elle autant d’énergie de si bon matin ? Nous n’avions pas tous son enthousiasme.
Je m’étirai, mes batteries sociales déjà presque à plat, et laissai mon regard dériver vers Yanami. Elle passait moins de temps avec Hakamada Sousuke et sa copine Himemiya Karen, et davantage avec un autre groupe d’amis. Elle discutait d’ailleurs avec eux à cet instant. Son sourire pétillant ne semblait presque jamais la quitter.
Elle remarqua que je la regardais et m’adressa ce sourire. Je fis semblant de ne pas l’avoir vu. En classe, nous ne nous faisions jamais signe. Ce n’était pas volontaire : nous étions simplement dans une drôle de situation, entre une relation plus ou moins secrète et pas secrète du tout.
Quelques rires s’élevèrent de la salle voisine. Amanatsu-sensei avait encore dû entrer dans la mauvaise classe. Ça lui arrivait au moins deux fois par mois. Habitués, mes camarades commencèrent à regagner leurs places.
Encore une journée normale que nous ne revivrions jamais.
***
Yanami partit quelques instants après le début de la pause déjeuner, mais j’attendis un peu avant de la suivre. J’y voyais l’un de nos rituels tacites.
Je fis un détour par le distributeur pour prendre du lait, puis me dirigeai vers notre coin habituel. Alors que j’allais contourner le bâtiment, j’entendis un groupe de filles rire. Je m’arrêtai avant de tourner à l’angle.
C’étaient des filles de ma classe, et je reconnaissais leurs voix. La plupart des gens les auraient sans doute reconnues. Bruyantes et voyantes : tout ce que je redoutais. Je calculai mentalement un itinéraire pour les éviter, puis j’entendis un nom.
Yanami.
Elles parlaient à voix basse, sans ménagement. J’enfonçai la paille dans ma brique de lait et bus une gorgée.
— Non mais comment c’est possible ? Après tous les efforts qu’elle a faits, une nouvelle débarque et lui coupe l’herbe sous le pied.
— Moi, je ne reviendrais même plus au lycée.
Des rires.
Yanami avait parlé du malaise ambiant, des suppositions qu’on faisait à son sujet. Maintenant, je comprenais.
Je doutais qu’elles lui disent tout ça en face, mais les mots pouvaient laisser des traces. On n’avait pas besoin de parler ouvertement de quelqu’un pour que ça lui revienne aux oreilles.
Voilà ce que Yanami subissait pendant que je faisais le tour des fontaines à eau pour les évaluer.
Je commençai à m’éloigner. Je ne voulais pas me mêler de ça.
— Mais vous avez entendu ? Il paraît qu’elle a déjà quelqu’un d’autre en vue.
Je m’arrêtai.
— Ah bon ?! s’exclamèrent plusieurs filles.
Ah bon ?
Si Yanami avait un copain, elle n’en avait rien laissé paraître pendant le voyage. Pour des raisons que j’aimais à croire évidentes, je me plaquai contre le mur, retins mon souffle et tendis davantage l’oreille vers les voix perçantes du groupe.
— C’est qui ? Je sais que le capitaine de l’équipe de basket lui parlait l’autre jour.
— C’est ce… euh… Comment il s’appelle ? Nuku… Nuku…mizu ?
— Nuku-qui ?
Il y avait un autre Nukumizu dans ce lycée ? Attends, non.
Elles parlent de moi ?!
Ça tournait mal. Où avais-je commis une erreur ? Je n’avais pas été assez prudent ? Quelqu’un nous avait vus manger ensemble ? Au restaurant familial, peut-être ? Pendant le voyage ?
— Je vois vaguement qui c’est. C’est celui qui est juste au milieu de la liste de la classe, non ?
Apparemment, c’était ce qui me caractérisait le mieux.
Mes pensées continuaient de défiler à toute vitesse. Pendant ce temps, les filles s’étaient tues.
L’une d’elles reprit assez fort :
— Mais enfin, Yanami a tout pour elle ! Elle peut trouver bien mieux que lui.
— Carrément. Elle a mauvais goût, franchement.
— Il doit être moche.
Le peu que je savais de Yanami me revint en tête. Elle était toujours amoureuse de Hakamada. Si cette rumeur se répandait…
— Franchement, elle me tapait un peu sur les nerfs. Faudrait qu’elle redescende un peu ! La plupart des mecs un minimum corrects doivent bien voir qu’il y a quelque chose qui cloche chez elle.
— Ouais, franchement, ils se méritent bien.
De nouveaux rires.
Je ne restai que le temps de jeter au loin ma brique de lait, désormais écrasée.
***
— C’était quoi, ça, Nukumizu-kun ?
Yanami m’attendait de pied ferme près de l’escalier de secours.
— D-de quoi tu parles ?
— Tu n’as pas vu que je te regardais ? Pourquoi tu m’as ignorée ?
— J’essayais d’être discret. Pour que toute la classe ne remarque pas qu’on passe du temps ensemble.
Les rires résonnaient dans ma tête. Quelque chose que je n’arrivais pas à décrire me serra le cœur.
— C’est un peu tard pour ça, dit Yanami. On est dans le même club. On peut au moins se parler.
— D’accord, d’accord, pardon. Je ne voulais pas t’ignorer.
— J’espère bien.
Elle sortit le déjeuner du jour.
— Il s’en est passé, des choses, pendant ce voyage, hein ?
— Oui. Ça, oui.
Il y avait beaucoup de mots pour le décrire, mais je devais admettre que j’ajouterais aussi « amusant » à la liste.
J’avais un peu avancé dans l’écriture de mon histoire. Pour moi, l’écriture avait toujours été une activité purement solitaire. Ce projet me semblait pourtant différent, sans que je sache vraiment pourquoi. Avoir des gens avec qui partager ça, c’était nouveau pour moi.
— J’ai pu montrer mes talents de cuisinière, alors je suis contente, dit-elle. Et maintenant, voici le déjeuner du jour !
La première partie était discutable, mais je pouvais confirmer la seconde.
Aujourd’hui, c’étaient des sandwichs. Pas ceux d’une supérette : de vrais sandwichs faits maison. Il y en avait au jambon et à la laitue, aux œufs, ainsi qu’une mystérieuse troisième variété garnie de tranches de quelque chose de vert.
Je choisis le sandwich mystère.
— Du concombre. Et c’est du miso moromi ?
Le morokyu : un délicieux en-cas qui associait le croquant du concombre à la saveur sucrée-salée du miso. Et qui existait maintenant en sandwich.
— Allez, goûte ! Je veux savoir ce que tu en penses.
J’en pris une bouchée.
— Hmm, oui. C’est étonnamment bon. Tu tiens peut-être quelque chose.
À condition de faire abstraction du pain détrempé par le concombre.
— Avec un peu de margarine, ce serait vraiment meilleur.
— Ah, mince, j’ai oublié. Ça va faire beaucoup baisser le prix ?
J’avais presque oublié cette histoire. Il restait combien à rembourser, déjà ?
Faire de bons sandwichs demandait étonnamment beaucoup de travail. En tenant compte de ça, je penchais pour 500 yens au moins.
Franchement, ils se méritent bien.
J’entendis de nouveau les filles.
Yanami était drôle, jolie, et la vedette de la classe. Moi, j’étais un figurant. Je ne la méritais pas. J’étais un parasite.
— Nukumizu-kun ?
— 2 867 yens, dis-je.
— Waouh, sérieux ? C’est un nouveau record ! Attends.
Yanami pencha la tête.
— Ce n’est pas la somme que je te dois ?
— On dirait bien. Ta dette est remboursée.
— Bon, je suis flattée, mais ce ne sont que des sandwichs.
Elle les regarda, perplexe, puis tourna les yeux vers moi.
Yanami Anna était une énigme que je n’avais même pas commencé à résoudre. Je n’arrivais pas à la comprendre. Quand plaisantait-elle ? Quand était-elle sérieuse ? Autant tirer aux dés. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, elle en ressortirait avec le sourire.
— Je commence à avoir l’impression de t’extorquer quelque chose. Enfin, je ne sais pas. Ça ne me paraît pas correct.
Les filles comme elle ne fréquentaient pas les garçons comme moi. Sa place était tout en haut. Elle était belle. Pétillante. Populaire. Un peu loufoque. Et, il fallait bien l’admettre, un peu pleurnicharde.
— Merci pour tous ces repas, dis-je. C’était bon.
C’était une héroïne, et une sacrée héroïne, digne de respect. Hakamada ne savait pas ce qu’il ratait.
D’une voix douce et calme, Yanami finit par répondre :
— C’est vrai qu’on a commencé parce que je devais te rembourser, mais ça ne m’a pas déplu. C’était sympa.
Elle prit un sandwich au morokyu et mordit dedans.
— Ça me laisse un drôle de goût de finir comme ça.
Je fixai la tranche du sandwich, où se superposaient le pain, le concombre et le miso, et lui dis, alors que je savais que je ferais mieux de me taire :
— Il y a des rumeurs qui circulent sur nous.
Je guettai sa réaction. Rien. Elle regardait un morceau de pain mouillé par le concombre.
— Je suis sûr que tu n’as pas envie qu’on se fasse des idées sur toi.
Je n’arrivais pas à m’arrêter de parler. Le silence me faisait peur.
— Tu as tellement d’amis, et je ne pense pas être le genre de garçon que tu…
— Attends un peu, s’il te plaît. J’essaie de comprendre.
Yanami referma la boîte à bento.
— J’ai fait quelque chose qui t’a contrarié ?
— Non, ce n’est… !
Je m’interrompis, secouai la tête et repris plus bas :
— Ce n’est pas ça.
— Tu es sûr ?
Je détournai les yeux. Ce n’était pas elle qui me contrariait.
La Yanami que j’avais appris à connaître, ne serait-ce qu’un peu, était amoureuse de Hakamada. La Yanami que je connaissais aujourd’hui, celle qui était assise à côté de moi, était amoureuse de Hakamada.
Ce qui me contrariait, c’était que les gens lui prêtent des choses qui ne lui correspondaient pas. Des sentiments qu’elle n’éprouvait pas.
— Je n’aime simplement pas ce que les gens racontent.
Je baissai les yeux sur le sandwich à moitié mangé que je tenais. Yanami ne dit rien, mais je sentais qu’elle cherchait ses mots.
Elle posa la boîte à bento sur mes genoux.
— D’accord, dit-elle. D’accord.
Sa voix était ferme, ses mots me blessèrent profondément.
— Alors, je ne te parlerai plus.
Elle se leva.
— Merci pour ces moments. Bon, salut.
Et ce fut tout. Elle était partie. Elle s’en alla, emportant sa boîte à bento avec elle.
Quelques mots. Quelques mots avaient suffi à mettre fin à tout ça. Elle ne s’était même pas retournée. Une part de moi aurait voulu qu’elle le fasse.
J’ouvris la boîte à bento. Les sandwichs, préparés avec soin, étaient serrés les uns contre les autres. Dans un coin, je remarquai deux tomates cerises en guise de décoration. Elle avait dû se lever tôt pour préparer tout ça… ce petit rituel rien qu’à nous.
C’est alors que je commençai à comprendre l’ampleur de ce que j’avais vraiment perdu.
Trois jours avant la cérémonie de fin de trimestre.
***
Je ne mangeai pas grand-chose au dîner, ce soir-là. J’étais trop bien dans mon lit.
Je repassai notre conversation dans ma tête pour la énième fois, me convainquant à nouveau que j’avais fait le bon choix. Nous n’étions ni en couple ni amis. Notre relation aurait pris fin tôt ou tard.
Deux mondes différents.
Mais surtout, je ne supportais pas d’être la raison pour laquelle les gens s’étaient mis à dire du mal d’elle.
— Grand frère, tu as l’air abattu. Il s’est passé quelque chose au lycée ?
Kaju se matérialisa soudain à côté de moi dans le lit, mettant un terme à mes pensées qui tournaient en rond.
— Les petites sœurs ne sont pas censées se glisser dans le lit de leur grand frère, Kaju.
Même mes répliques manquaient de leur énergie habituelle. Le plafond était trop intéressant.
Kaju gloussa et me pinça la joue.
— Quelqu’un s’est pris un râteau ?
— Dans un sens, j’imagine.
Il ne lui en fallut pas plus.
— Je le savais ! Je savais bien que tu te comportais bizarrement ces derniers temps !
— Hein ? Attends, non, pas dans ce sens-là. Et ce serait qui, cette fille ?
Le sourire un peu niais de Yanami me revint en tête. Je me retournai, tournant le dos à Kaju.
— C’est la fille avec qui je t’ai vu au barbecue ? Elle était trop mignonne.
Je me redressai d’un bond.
— C-comment tu es au courant ?!
— Ah, là, tu m’écoutes.
Kaju sourit.
— Tu étais là ? Qu’est-ce que tu as vu ?
— Je te le dirai peut-être. Si tu me parles d’elle.
Elle posa malicieusement un doigt sur ses lèvres.
— À moins que tu comptes me faire parler ?
J’ignorai cette dernière remarque et me laissai retomber sur le lit.
— C’est juste une fille du club. Et, pour information, elle en aime un autre.
— Alors, ça doit être la fille aux cheveux courts. Je pense qu’une personne sociable comme elle te ferait du bien.
— Encore une fille du club qui en aime un autre.
Elle réfléchit un instant, puis frappa dans ses mains.
— Celle avec les lunettes, qui a l’air plus mûre ? Même si je m’interroge sur son rôle dans le chaos auquel j’ai assisté.
— Elle sort avec le président du club.
— Il y en avait une autre, mais elle ne m’a pas paru particulièrement remarquable.
Kaju fronça les sourcils.
— Non. Il faut garder l’esprit ouvert, Kaju. Grand frère ne se trompe jamais dans ses jugements.
Je partis du principe qu’elle avait à peu près tout vu.
— Tu veux bien m’écouter ? Je suis juste fatigué à cause du voyage. C’est tout.
Je lui tournai de nouveau le dos.
— Ton grand frère veut dormir. Retourne dans ta chambre.
— Je ne bougerai pas d’un nanomètre tant que tu ne m’auras pas dit quelle fille a conquis ton cœur. Il faut préparer la suite, tu sais. Je dois vérifier moi-même si elle est vraiment…
Elle poussa un petit cri lorsque je lui jetai la couverture dessus avant de l’y enrouler. Ça me donnerait un peu de répit.
— Aaah, l’odeur de grand frère, soupira Kaju.
Cette fille avait un problème.
— Oui, je sens que nous ne faisons plus qu’un. Je comprends, maintenant. Je te trouverai une compagne, mon très cher Grand frère. Je le jure.
Pour faire bonne mesure, je lui jetai ensuite toute la couette par-dessus.
Je replongeai dans mes pensées. Tout se rejoua encore une fois. Je repassai chaque détail, chaque choix, chaque mot que nous avions échangé, et, une fois de plus, je ne trouvai aucune réponse, ni même la question.
Dette restante : 0 yen.
***
Deux jours avant la cérémonie de fin de trimestre.
J’avais repris mes déjeuners en solitaire, même si l’escalier de secours restait un endroit agréable pour manger. Après avoir terminé mon pain au thon et mon lait, j’écrivis un peu sur mon téléphone, puis regagnai la classe à l’approche de la reprise des cours.
Une seule journée s’était écoulée, et pourtant, nos rendez-vous me semblaient déjà lointains. Peut-être n’étaient-ils plus que des souvenirs. Je devais me rappeler qu’ils avaient bien eu lieu.
J’allai directement à ma place, jetant un œil à l’horloge pour savoir dans combien de temps la sonnerie retentirait. Du coin de l’œil, je regardai Yanami discuter avec ses amis.
— Pourquoi tu as l’air si déprimé, Nukkun ?
Yakishio s’accroupit et posa les coudes sur mon bureau, s’invitant dans mon moment de solitude.
— C’est juste ma tête habituelle, dis-je.
Malheureusement, je broyais encore du noir et je n’avais pas la patience de m’occuper d’elle à cet instant. Même avec ses yeux de chiot.
— C’est vraiment tout ? se demanda-t-elle à voix haute. Tu as l’air de beaucoup t’intéresser à une certaine personne.
Je la maudis intérieurement d’avoir dit ça ici, en plein milieu de la classe. Un sourire se dessina sur son visage encore plus bronzé.
— Enfin, ça ne me regarde pas. Mais à ta place, je dirais quelque chose. Avant de le regretter.
— Avant de… ?
Yakishio me donna une tape dans le dos et son sourire s’élargit, dévoilant ses dents.
— Crois-en quelqu’un qui l’a appris à ses dépens.
***
Le couloir qui menait à la salle du club était désert. Cela me fit prendre conscience de la longueur de cette journée. Avant, je passais la première moitié à penser au déjeuner, puis la seconde à me le remémorer. Maintenant, les minutes semblaient s’écouler au compte-gouttes. J’aurais pu les compter, avec tout le vide qui les séparait.
— Je suis un chien ou quoi ? marmonnai-je.
Le club de littérature était mon seul engagement restant. La plupart du temps, Komari se contentait de râler et de me fusiller du regard, mais c’était un moyen pratique d’attendre que la foule se disperse après les cours.
Je tournai la poignée. Ce n’était pas fermé à clé.
Le premier arrivé, c’était toujours Komari ou moi. J’entrai, prêt à essuyer ses regards assassins, mais ce fut autre chose qui m’attendait.
Je me figeai.
— Yanami-san.
Elle retira la main qu’elle avait tendue vers une étagère en hauteur. Quoi qu’elle ait ressenti en me voyant, ses yeux n’en trahirent rien.
— Ah. Nukumizu-kun. Ça faisait longtemps.
Pas tant que ça. Nous avions déjeuné ensemble la veille. Nous étions dans la même classe. J’hésitai à le lui faire remarquer.
— Tu viens toujours, dis-je. Pour… combien de temps ?
— Je rapporte juste des livres que j’avais empruntés. Je dois retrouver une amie après, alors j’allais partir.
Elle passa son sac sur son épaule. Elle ne me regarda plus.
C’est là que je le sentis. Au moment où elle s’apprêtait à partir. Quelque chose hurlait en moi. Je n’arrivais pas à le décrire. Ça n’avait aucun sens. Mais je le savais.
C’était ma dernière chance.
— Yanami-san, je peux te dire quelque chose ?
— Quoi ? Mon amie m’attend.
Elle ne me regardait toujours pas. Sa voix avait une dureté qui me fit hésiter.
— Je ne peux pas rester là indéfiniment.
— Attends !
Je pensai à elle et à Yakishio. Au poids du regret qu’elles partageaient. Au fardeau d’avoir laissé passer sa chance.
— Je crois que je… En fait, euh, j’aimais vraiment ça. Nos déjeuners ensemble.
Au courage dont Komari avait fait preuve face à une défaite inévitable.
— Je voulais juste…
— Tu voulais juste ?
Je voulais juste… quoi ? Nous n’étions pas en couple. Nous n’étions même pas amis. Alors, qu’étions-nous ?
Un créancier et une débitrice.
— Je voulais juste… que tu le saches. C’était sympa.
Yanami resta un moment immobile, la main sur la poignée. Puis elle dit simplement :
— D’accord.
La porte s’ouvrit. La lumière du couloir inonda la pièce, m’empêchant de distinguer son expression lorsqu’elle se retourna enfin.
— Bon, j’y vais, dit-elle.
***
Il ne se passa rien d’autre ce jour-là.
Puis vint le lendemain. La cérémonie de fin de trimestre aurait lieu le jour suivant.
La classe était plus animée que d’habitude à l’approche des vacances d’été. Amanatsu-sensei faillit nous distribuer nos bulletins en avance, ce qui ne surprit personne. C’était aussi pour ça qu’on l’aimait.
La dernière pause déjeuner du trimestre arriva.
Une fois encore, je m’installai près de l’escalier de secours, grignotant un pain au curry et m’occupant en fixant le vide. Les entraînements de l’après-midi des clubs sportifs avaient été suspendus à cause de la chaleur, ce qui n’arrêta évidemment pas Yakishio. Voir un professeur l’éloigner presque de force de la piste fut à peu près le seul spectacle qui accompagna mon repas.
— Elle est folle.
Je plissai les yeux face à la brise qui balayait le terrain et protégeai mon pain du nuage de poussière qu’elle soulevait.
C’est alors que j’entendis des pas résonner dans l’escalier derrière moi. Je me redressai.
— A-ah. Tu es là.
C’était Komari Chika qui, avec son air renfrogné habituel, vint s’installer à côté de moi sans demander la permission.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demandai-je.
— C-c’est toi qui m’as invitée.
Je maudis le moi du passé.
— Et j’ai entendu dire que tu t’étais fait… rejeter.
Un sourire satisfait s’étala sur son visage.
— J-je n’ai pas pu résister à l’envie de venir me moquer de toi.
Elle pourrait au moins y mettre les formes.
— Où tu as entendu ça ?
— Tu me l’as un p-peu étalé sous le nez hier, dans la salle du club.
— Tu te fais des idées. Il n’y a rien de ce genre entre Yanami et moi.
— M-mauvais perdant.
Komari fouilla dans un sachet et en sortit un petit pain, du genre qu’on trouvait par six dans les magasins, qu’elle se mit aussitôt à grignoter.
— Q-qui t’a autorisé à trouver le b-bonheur de ton côté ?
— C’est qui, le mauvais perdant, déjà ?
— T-tais-toi !
Tout le monde semblait tenir à tirer la même conclusion. On avait vraiment l’air de se plaire à ce point ? Ce qu’il y avait entre nous, ce n’était pas ça. C’était…
Qu’est-ce qu’il y avait entre nous ?
J’eus un sourire d’autodérision. Rien. Il n’y avait rien entre nous. Elle me devait de l’argent, elle m’avait remboursé. La transaction était terminée, et notre relation aussi.
Soudain, je n’eus plus envie de manger. Je remis mon pain dans son emballage.
— Tu ne manges que ça ? demandai-je.
Komari mordit dans son deuxième petit pain, toujours boudeuse à cause de ma dernière remarque. Je remarquai qu’elle n’avait même rien à boire. Je lui tendis mon lait.
— Tiens. Ne t’étouffe pas.
— Hein ? M-mais c’est le tien.
— J’ai du thé dans une gourde.
Komari lorgna avidement la brique de lait.
— Sans additifs…
Puis elle s’en empara et y planta aussitôt la paille.
À la regarder boire, j’avais l’impression de nourrir un chat errant… ce qu’il ne fallait pas faire, maintenant que j’y pensais. Il fallait soit les ignorer, soit les ramener chez soi. Pas d’entre-deux.
Komari remarqua mon regard et s’écarta.
— D-donné, c’est donné.
Il se trouvait justement que les animaux étaient interdits chez moi.
***
Komari et moi ne parlâmes pas beaucoup. Je finis par partir au milieu de la pause. Je lui laissais mon oasis pour la journée.
— Ah, te voilà ! Nukumizu, je voulais… Hé ! Attends !
— Hein ?
Je m’arrêtai à côté d’un garçon que j’avais failli dépasser sans le voir. C’était lui. Hakamada Sousuke.
— Euh, tu voulais quelque chose ?
Décidément, quelle journée chargée.
— Tu veux bien me suivre ? demanda-t-il. J’aimerais qu’on aille dans un endroit un peu plus tranquille.
Je le suivis derrière la vieille annexe. Je n’eus pas beaucoup de mal à deviner ce qu’il me voulait.
— Désolé de te déranger comme ça. Je pense que tu sais de quoi je voulais…
Je commençai à sortir mon portefeuille.
— Euh, pourquoi tu fais ça ?
— Ah. Désolé. Je croyais que…
Je le fourrai dans ma poche. Mauvaise pioche.
— Je ne te savais pas aussi blagueur, dit Hakamada en riant.
Il pouvait me prendre pour ce qu’il voulait, du moment qu’on passait sur ce malentendu.
Il bafouilla un peu.
— Alors, voilà. Tu passes pas mal de temps avec Anna, non ?
Il me fallut une seconde pour associer ce prénom à Yanami.
— Hein ?! E-eh bien, je, euh… Je ne sais pas. Pas vraiment.
Hakamada se détendit un peu.
— Hé, tu peux être franc avec moi. C’est vous, le couple dont tout le monde parle, non ? Celui qui traîne près de la vieille annexe. J’ai entendu parler d’une demande en mariage, quelqu’un a dit vous avoir vus vous câliner… Tout le monde est au courant.
Comment autant de choses avaient-elles pu être aussi parfaitement sorties de leur contexte ? C’était ridicule.
— Tu te trompes complètement, dis-je. Enfin, pas complètement, mais ce n’est pas ce que tu crois !
— Pas la peine d’être gêné. Ce sont des choses qui arrivent.
Non, ce n’étaient pas des choses qui arrivaient comme ça, et j’aurais bien aimé qu’elles cessent d’arriver. Qu’est-ce qu’il me voulait, au juste ? Il allait me menacer pour que je laisse sa meilleure amie tranquille ?
Hakamada était plutôt sportif. Je n’avais aucune chance contre lui en un contre un, mais bon, j’étais un homme. Si on en venait aux mains, je pouvais bien tenir deux bonnes secondes.
Hakamada baissa brusquement la tête.
— Prends soin d’elle pour moi !
Prendre quoi de qui ?
— Attends, attends, attends, tu n’as vraiment pas compris !
— Je suis content pour vous. Vraiment. Je veux juste qu’Anna soit heureuse, et ça compte beaucoup pour moi de rencontrer le garçon qu’elle a choisi.
— Attends, il faut que tu m’écoutes.
Qu’est-ce qui clochait chez lui ? Il était sourd ou il se prenait pour un héros de comédie romantique ?
— Désolé de te tomber dessus comme ça, poursuivit-il. Je sais qu’on ne s’est jamais vraiment parlé. Je me disais qu’on pourrait changer ça.
— Oui, très bien, mais tu ne m’écoutes pas.
Pour lui, Yanami n’était déjà plus qu’une amie. Logiquement, je n’avais rien à y gagner, aucune raison de m’énerver.
Mais je m’énervais quand même.
Il m’adressa l’un de ses sourires parfaits et innocents.
— On devrait se faire une sortie à quatre, en couples, un de ces…
— Tu peux t’arrêter une seconde ?
— Ah, désolé. Je parle trop, hein ?
Qu’il parle trop, je m’en fichais. Ses excuses, je m’en fichais aussi.
Une seule chose m’importait.
Quelque chose me poussa à m’avancer droit vers lui.
— Tu sais qu’elle t’aimait, hein ?
— Je… Hé, j’ai dit quelque chose de mal ?
— Tu le sais, pas vrai ?
Ce n’était pas mon amie. Je n’avais pas à dire tout ça. Alors pourquoi est-ce que je le faisais ?
Hakamada eut un mouvement de recul, regarda de tous les côtés et se gratta nerveusement le nez.
— Euh… oui, je m’en doutais. C’est pour ça que j’étais content d’apprendre qu’elle avait trouvé quelqu’un d’autre.
— Eh bien, elle t’aime encore ! criai-je. Elle t’aime toujours ! Au présent ! Et tu n’as pas à faire comme si ce n’était plus le cas à cause d’une stupide rumeur !
Je réalisai un peu tard que je ne savais pas très bien où je voulais en venir.
Ah oui. Il restait une chose.
— Et au fait, ce n’est pas vrai.
— Alors pourquoi vous déjeuniez tout le temps ensemble ?
Je dus me retenir de lui expliquer que c’était parce qu’il avait laissé l’addition à Yanami après avoir mangé un steak, pour aller choisir une autre fille. Cela dit, Yanami n’était pas moins coupable avec ses udon en dessert.
— Vous mangez peut-être trop, tous les deux, dis-je.
— Quoi ?
Chaque mot nous éloignait un peu plus du sujet.
— Je parlais tout seul.
Ce type ne pouvait pas être réel. On aurait dit qu’on avait passé tous les héros de comédie romantique au mixeur pour n’en faire qu’un.
Alors que je me montais ainsi la tête, Hakamada se figea soudain comme s’il avait vu un ours. Ce qui était ridicule, puisqu’il n’y avait pas d’ours aussi loin de…
Je suivis son regard. Derrière moi se trouvait quelque chose de pire qu’un ours.
— Anna ! s’écria Hakamada.
— Salut, vous deux, dit-elle.
Elle tremblait comme un volcan sur le point d’entrer en éruption.
— Alors, euh, petite question. Qu’est-ce qui se passe ici ?
Son visage était écarlate, sans que je sache si c’était de rage ou de gêne.
— Yanami-san ! Qu-qu’est-ce que tu fais ici ? balbutiai-je.
— Komari-chan m’a envoyé un message pour me dire qu’un beau mec était en train de te racketter. Que ça ferait une « très bonne source d’inspiration ». Alors je suis venue, dans le doute.
Elle fusilla Hakamada du regard, puis moi.
— Maintenant, quelqu’un veut bien répondre à ma question ?
Ça allait être difficile, parce que même moi, je ne savais plus très bien ce que nous faisions. Ni ce que Komari entendait par cette inquiétante « source d’inspiration », d’ailleurs.
— Je vais simplifier les choses, dit Yanami. Nukumizu-kun. Qu’est-ce que tu viens de dire à Sousuke ?
— Que, euh, le bâtonnet glacé Garigari-kun menthe-chocolat en édition limitée est une vraie tuerie ?
— Je te laisse une dernière chance avant de perdre complètement mon calme.
Cette limite-là, on l’avait déjà franchie. Ça se voyait dans ses yeux.
Mais aussi mal partis que nous soyons, il ne me restait qu’une option : nier, nier, nier. Parce que, pour une raison mystérieuse, ça marchait souvent mieux que d’avouer. Les merveilles de la justice.
— Attends ! lâcha Hakamada. Ce n’est pas sa faute. C’est moi qui l’ai forcé à tout raconter. Je refusais de l’écouter.
Sa tentative désintéressée de me défendre m’aurait ému si elle ne nous avait pas condamnés du même coup.
Yanami trembla de plus belle.
— Tout ?! Tout quoi ?!
Ses tremblements dépassaient le stade du chihuahua pour se rapprocher de l’échelle de Richter. Hakamada lui saisit les épaules dans ce que je ne pouvais qu’interpréter comme une tentative pour les calmer.
— Je suis désolé, Anna. Je voulais juste que tu trouves quelqu’un d’autre.
— Quoi ?
Yanami blêmit, comprenant enfin le contexte.
— Non. Ne commence pas, murmura-t-elle.
Elle avait perdu tout son mordant. Elle paraissait si petite, à présent.
— Je veux juste que tu sois heureuse, poursuivit Hakamada, sans se rendre compte de rien. Que tu trouves quelqu’un qui sache te traiter mieux que moi.
— Arrête.
Elle semblait sur le point de s’effondrer.
Mon corps bougea tout seul. Je repoussai Hakamada et m’interposai entre eux.
— Elle t’a dit d’arrêter !
C’était idiot. Je dépassais les bornes de toutes les façons possibles. Et je m’en fichais.
— Écoute-moi, et écoute vraiment cette fois, Hakamada ! Tu es libre de sortir ou non avec qui tu veux. Rejette Yanami-san, rejette le monde entier, je m’en fous !
Cette fois, je sentis Yanami me transpercer du regard pour de bon. J’étais mort.
— Mais tu n’as pas à décider de ce qu’elle ressent ! D’accord ?! Qu’est-ce que tu en fais, de ses vrais sentiments ?! De ce qu’elle ressent pour toi ?!
Tout l’air brûlant qui m’étouffait depuis des jours s’échappait d’un coup.
— Tu es la dernière personne dont elle veut entendre ces conneries ! Tu n’as pas à lui dire d’être heureuse ! Tu n’as pas à lui dire de passer à autre chose ! Tu as perdu ce droit quand tu lui as brisé le cœur !
Hakamada. Bon sang, ce type. Quel con. Il restait là, calme et plein d’assurance, pendant que je m’emportais comme un idiot. Il avait tout. Le physique. La personnalité. Il n’avait pas besoin de jouer un rôle. C’était vraiment un type aussi bien que ça.
En comparaison, ce qui nous liait, Yanami et moi, ne représentait pas grand-chose. Il n’y avait rien de spécial entre nous, nous n’étions pas aussi proches qu’eux. Mais j’avais vu une force et une tristesse que lui n’avait pas vues.
— Tu es censé être son ami ! Tu l’as rejetée ! Alors assume ! Arrête de te servir d’elle pour soulager ta fichue conscience !
Je fus pris d’une quinte de toux. Je n’avais pas l’habitude de crier.
Hakamada s’empressa de me tapoter le dos.
— Hé, ça va ?
— O-oui…
Quel spectacle pitoyable.
Si j’avais eu ne serait-ce que la moitié de ses qualités, peut-être que je ne me serais pas emporté avant de tout gâcher à la fin. Peut-être que j’aurais eu le courage de dire à Yanami ce que j’aurais dû lui dire au moment où ça comptait le plus.
La colère retomba, et la fatigue me frappa de plein fouet.
— Tu as raison, dit Hakamada. Tu as entièrement raison, Nukumizu.
— A-ah. Euh. Désolé de m’être emporté comme ça.
Il me tendit la main. Je lui tendis timidement la mienne.
Et nous…
— Vous allez arrêter de hurler ma situation amoureuse à tout le monde ?! rugit Yanami en se frayant un passage entre nous. C’est quoi, votre problème à tous les deux ?! Qui vous a autorisés à régler mes
affaires et à emballer le tout avec un joli petit nœud ?! Oh, je suis là, moi aussi ! Vous avez du tapioca à la place du cerveau ?!
— J-je, euh…
Je n’avais rien à répondre.
Yanami avait le pied sur l’accélérateur et l’écrasait à fond. Le premier sur sa trajectoire était Hakamada. Elle l’agrippa par la chemise et l’attira vers elle.
— Oui, je t’aime ! Je t’ai toujours aimé et je t’aime encore ! Je ne suis pas passée à autre chose, pas même un peu !
— Anna, je…
— Ne t’avise pas de t’excuser !
Dans les yeux de Yanami brûlaient plus de dix ans de sentiments jamais exprimés. Elle enfouit son visage contre sa poitrine.
— Je ne t’ai pas oublié, et il va bien falloir que tu fasses avec ! Je t’aime ! Et je vais continuer à t’aimer ! Alors tais-toi et sois heureux avec elle ! Sois heureux avec Himemiya Karen et laisse-moi gérer ça !
Yanami resta ainsi un moment, tremblant en silence.
Pendant ce temps, je commençais à avoir l’impression d’être de trop. Avant que je puisse trouver le bon moment pour m’éclipser, elle s’écarta de lui.
— Je vais continuer à t’aimer, et tu vas devoir faire avec. Un jour, j’arrêterai de t’aimer, et ça aussi, tu devras faire avec !
Elle lâcha sa chemise et le repoussa.
Elle tourna ensuite son attention vers moi. Je frissonnai.
— Nukumizu ! aboya-t-elle. Qu’est-ce que je voulais te dire ?!
— Euh, je ne sais pas trop, répondis-je.
— Moi non plus ! J’ai complètement oublié ! Ça devait pas être important !
Elle me donna un coup sur la tête.
— Aïe ! Pourquoi tu as fait ça ?

— Pour rien !
Eh bien, c’était de la méchanceté gratuite.
Yanami appuya un doigt contre ma poitrine et approcha son visage du mien.
— Bon, je sais que tu voulais bien faire, mais tu ne peux pas décider tout seul qui aime qui, ce que je pense, ce qu’elle pense, puis aller raconter tout ça ! Il faut d’abord en parler ! Communiquer !
— Mais je… pensais que je ne pouvais pas.
Elle leva ostensiblement les yeux au ciel.
— Qui a dit ça ? Parle ! Ce n’est pas interdit !
— Ah bon ?
— Non mais tu crois qu’il te faut la permission de qui pour parler à quelqu’un au lycée ?! Tu vis sur quelle planète ?!
Mon cerveau n’arrivait pas à assimiler tout ça. Sur ma planète, engager la conversation avec une fille était le faux pas suprême.
— Je ne sais pas, je pensais juste que je risquais de t’ennuyer. Enfin, un truc comme ça, dis-je.
— Mais ce n’est pas à toi de t’en préoccuper ! Tu n’as aucun moyen de le savoir. Et tu sais quoi ? Moi non plus, je ne lis pas dans les pensées !
Je… Ah. Hmm.
Elle avait peut-être raison.
J’étais un type bizarre sans amis, mais est-ce que ça me privait de mon libre arbitre ? J’avais autant le droit que les autres de parler à qui je voulais, de passer du temps avec ces personnes ou de les éviter.
En revanche, je n’avais pas à présumer de ce qu’elles en penseraient. C’était à elles seules d’en décider.
— Donc, en gros, dis-je, j’ai le droit de te parler ?
— Au bon moment et au bon endroit !
Ça allait de soi.
Je sentis les coins de mes lèvres se relever tout seuls.
— Qu’est-ce qui te prend ? Arrête. C’est bizarre.
— Rien. C’est juste… merci. Vraiment.
— Je ne te comprendrai jamais.
Yanami soupira et secoua la tête.
— Bon, vous deux ! N’oubliez pas ce que je viens de dire ! Compris ?
— Oui, madame ! répondîmes Hakamada et moi d’une seule voix.
À cet instant, nos cœurs ne faisaient qu’un.
— Maintenant, Sousuke, reprit Yanami. Excuse-toi auprès de Nukumizu-kun.
Attends, pourquoi ?
Hakamada se tourna vers moi et s’inclina.
— Désolé de t’avoir mêlé à tout ça, Nukumizu.
J’agitai les mains en multipliant les « mais non, ne t’excuse pas ». Dans quel but, je l’ignorais.
— Nukumizu-kun, maintenant, c’est à toi de t’excuser auprès de moi, dit Yanami.
— Euh, d’accord ?
Je ne cherchai pas à comprendre. Poser des questions ne servirait à rien.
— Je suis désolé. Je ne parlerai plus à tort et à travers.
Yanami croisa les bras et hocha la tête.
— Bien. Je te pardonne.
Puis elle pencha la tête.
— Bon, et maintenant ?
Personne ne savait. Nous échangeâmes tous des regards, puis la sonnerie retentit.
La pause déjeuner était terminée. Yanami essuya les quelques larmes encore accrochées à ses cils et sourit.
— Bon, peu importe. Tout le monde en classe. Demi-tour !
Nous fîmes demi-tour. Yanami passa entre nous, nous donna à chacun une tape dans le dos et partit en courant. Elle se retourna pour nous faire signe.
— Ne soyez pas en retard, bande de traînards !
Hakamada posa une main sur mon épaule.
— On y va, me dit-il.
— O-oui, répondis-je.
Nous nous regardâmes, la même fatigue sur le visage, puis nous lui emboîtâmes le pas.
***
Le lendemain était le dernier jour du trimestre. Debout derrière le pupitre, devant la classe, Amanatsu-sensei éleva la voix pour couvrir le brouhaha des élèves de seconde qui trépignaient à l’idée de commencer leurs vacances.
— Venez chercher vos bulletins dans l’ordre des places ! Dans l’ordre des places, les enfants !
Parce que, dans n’importe quel autre ordre, son cerveau aurait court-circuité en essayant d’associer les noms aux visages de ses propres élèves.
Je récupérai mon bulletin et l’ouvris. Pas mal pour mon premier trimestre au lycée. Ce qui me préoccupait davantage, c’était la rubrique des appréciations.
« Membre du comité très enthousiaste et motivé. »
Qui que ce soit, ce n’était pas moi. Et je ne plaignais pas qu’un peu la personne qui allait devoir montrer à ses parents un bulletin portant la mention : « N’a pas d’amis. Comment ça se passe à la maison ? »
Le menton dans la main, je regardai les autres se précipiter pour comparer leurs notes. Étonnamment, Yakishio ne faisait pas partie du lot. Elle était affalée sur son bureau, la tête entre les mains. Je ne l’enviais pas non plus.
— Eh ben, pas mal, dit Hakamada.
Il s’était approché pour jeter un coup d’œil à mon bulletin.
— Alors, tes points forts, c’est le japonais et les maths ?
— On peut dire ça. Pour le reste, c’est plutôt moyen.
— Moi, ce sont les maths qui m’ont eu. Cours de rattrapage. Franchement, je n’ai aucune envie de venir au lycée pendant les vacances.
— Tu n’es dans aucun club ?
Il gagna quelques points à mes yeux.
— Non, je ne peux pas en rejoindre. Je fais de l’escalade de mon côté.
Points retirés. Quel malade allait exprès faire des activités en dehors du lycée ? Toute la sympathie accumulée entre nous venait de s’effondrer.
— Fais-moi signe, un de ces jours. On devrait aller au karaoké, dit-il en retournant vers le bureau de Himemiya.
Il était doué. Il savait se montrer juste assez aimable pour qu’il soit impossible de le détester. Il papillonnait d’un groupe à l’autre avec une aisance déconcertante. Même si, pour la grâce, on repasserait.
Mon regard se posa sur Yanami. Ses amies et elle se disputaient pour savoir qui devait révéler ses notes et dans quelles matières.
Toujours la même cette Yanami.
— Bon, bon, lança Amanatsu-sensei alors que le brouhaha commençait à retomber. Plus vite vous vous calmerez, plus vite les vacances pourront commencer.
Cela mit fin aux dernières conversations. Elle attendit que tout le monde ait regagné sa place.
— Maintenant, un petit mot avant que vous filiez.
Elle toussota avec toute l’autorité que sa petite stature lui permettait de déployer. Ce n’était pas souvent qu’elle essayait vraiment d’être sérieuse.
— Quelle que soit la façon dont vous comptez passer ces quarante prochains jours, je vous demande de leur donner un sens. Ils passeront sans que vous vous en rendiez compte, et tout à coup, deux ans se seront écoulés et vous serez plongés jusqu’au cou dans les concours d’entrée à l’université.
Pour une fois, elle disait quelque chose de sensé. La classe attendit la suite en retenant son souffle.
Sa voix se fit plus grave.
— Je vous entends penser : « Oh, ça doit être tellement bien d’être prof et d’avoir toutes ces vacances. »
Elle abattit son poing sur le pupitre. Le choc en disait plus long que les mots.
— Eh bien, vous vous trompez ! Nous sommes au service des autres ! Nous n’avons pas de vacances ! Qui assure les cours de rattrapage, à votre avis ? Qui organise les cours pour les stagiaires ? Qui prépare les nouvelles leçons ? Qui assiste aux réunions ? Qui surveille les études ? Qui accompagne les voyages des clubs ? Qui s’occupe de la paperasse ?
Un silence plus profond encore s’empara de la classe.
— Vous allez voir, au prochain trimestre, je me lance comme VTuber, bordel ! Je vais vous exploser vos forfaits mobiles !
Je notai mentalement de me renseigner sur les téléphones à clapet.
— Vous savez ce que ça fait de prendre un pauvre petit jour de congé pour Obon et de se faire mettre à l’écart pour ça ?! Et avant de me dire : « Oh, prenez-le à un autre moment de l’année », à quoi servent les fêtes, selon vous ?! Si vous prenez un autre jour, vous devenez l’ennemi public numéro un parce que vous avez eu le culot de donner plus de travail à vos collègues !
Elle perdait très vite le fil. Nous n’avions pas à entendre ses doléances.
— Tout ça pour dire : tenez-vous à carreau ! J’ai une réunion d’anciens élèves à Obon, et j’ai beaucoup à y jouer, alors ne faites pas les idiots et
ne vous laissez pas emporter au point de m’obliger à gâcher mes congés payés pour réparer vos bêtises ! Gardez les jambes fermées !
Qu’est-ce qui était en train de se passer ? Nous n’étions que de pauvres adolescents, à la merci de la colère de cette petite femme. Le silence s’alourdissait à chacune de ses inspirations saccadées.
Quand elle eut repris son souffle, Amanatsu-sensei frappa le pupitre avec son registre d’appel.
— Enfin bref. Prenez tout ça comme les conseils d’une senpai bienveillante. Allez, filez ! Vous êtes en vacances d’été !
***
Le trimestre était officiellement terminé.
Je consultai ma montre. Il était presque midi.
J’avais fui le chaos de la classe pour rejoindre l’escalier de secours habituel, près de la vieille annexe. Des nuages d’été flottaient au-dessus de moi. Les terrains étaient déserts. Même les clubs sportifs faisaient une petite pause dans leurs entraînements.
Je jouais avec une brique de lait entre les mains. Par habitude, j’en avais pris une au distributeur en venant.
Et maintenant ? Un nouveau tome de « Ma sœur jumelle est partie à l’aventure et est revenue en gyaru démoniaque » venait de sortir. Je pourrais peut-être l’acheter, puis passer un moment seul au restaurant familial.
— A-ah. Tu es là.
Komari posa son sac avec un bruit sourd. Cette fois, je m’attendais à la voir. Il faisait trop beau pour ne pas profiter de cet endroit.
— Tu ne rentres pas chez toi ? demandai-je.
— Je t-tue un peu le temps avant.
Elle sortit un petit pain… un reste de la veille, sans doute. Je lui tendis mon lait.
— Tiens. Je n’y ai pas touché.
— T-tu n’es pas obligé…
Une lueur d’envie brilla dans ses yeux.
— C-c’est… le lait extra-riche ? Il ne coûte pas dix yens de plus ?
Ce petit chat errant s’y connaissait.
— Je me suis fait plaisir. C’est le dernier jour de cours.
— D-d’accord, mais ça me gêne quand même.
Elle me tendit une poignée de pièces de un et de dix yens.
— Pas besoin. Prends-le, c’est tout.
— Mais c-ce type t’a pris ton argent hier, non ?
— Je ne me suis pas fait racketter, dis-je.
— A-alors, qu’est-ce qu’il t’a pris ?
Une lueur d’envie brilla dans ses yeux. Encore. Elle ne trouverait pas de source d’inspiration ici.
— Ni mon cœur ni ma chasteté, alors calme-toi.
Ce n’était peut-être qu’à moitié vrai. Du moins pour mon cœur.
Komari repéra cet instant de faiblesse et s’en empara. Elle leva vers moi un sourire dont je ne la croyais pas capable.
— Je savais qu’il se p-passait quelque chose ! Ç-ça a commencé quand ? Je veux tous les détails !
Ses yeux pétillaient. Ses joues prirent une teinte rosée.
Pourquoi était-elle soudain aussi mignonne ? Et pourquoi fallait-il que ce soit ça qui la mette dans cet état ?
— Il ne se passe rien, alors je n’ai rien à raconter. Mange ton pain.
Elle eut un petit rire mauvais.
— P-pourquoi manger, alors que je me r-régale déjà ?
Je n’aurais pas dû lui donner la moindre prise. J’envisageai de l’envoyer auprès de Tsukinoki-senpai pour qu’elle la remette dans le droit chemin, mais mon instinct me soufflait qu’elle ferait tout le contraire.
— Waouh, je n’étais jamais venue ici !
Une voix enjouée, qui ne respirait pas vraiment l’intelligence, monta d’en bas.
— La brise fait du bien.
Yakishio grimpa les marches, nous aperçut, puis se retourna brusquement.
— M-mauvaise nouvelle, Yana-chan ! Je crois qu’on les dérange en plein tête-à-tête !
Quel genre de tête-à-tête ? songeai-je avec sarcasme.
Mais je ne m’y attardai pas. Le nom qu’elle venait d’appeler m’intéressait davantage.
—
Oh, c’est Nukumizu-kun. Qu’est-ce qu’on pourrait bien interrompre ? répondit Yanami (assez grossièrement).
— Yanami-san ? dis-je en la voyant monter. Pourquoi tu es là ?
— Il me faut une raison ? C’est moi qui ai trouvé cet endroit en premier.
Yanami arriva sur le palier. Sa moue boudeuse céda vite la place à un sourire entendu.
— À moins qu’on vous dérange vraiment.
— Mais oui, bien sûr. S’il y a quelqu’un qui tient la chandelle ici, c’est plutôt moi.
— Eh, entre célibataires esseulés, il faut se serrer les coudes, me taquina-t-elle.
Yakishio nous regarda tour à tour, puis son visage s’illumina.
— Oh là là, Nukkun, toi aussi ?! Ça se propage ! Ça y est, c’est parti ?!
Elle s’enthousiasmait vraiment pour les choses les plus étranges. Comme dirait l’autre, c’était bien ça, son problème.
— Au fait, pourquoi vous êtes venues ici ? demandai-je. Sérieusement.
— J’avais un peu de temps avant de retrouver l’équipe d’athlétisme, alors j’ai demandé à Yana-chan de me montrer sa base ultrasecrète, répondit Yakishio en se penchant dangereusement par-dessus la rambarde.
Yanami se plaça à côté de moi. Ni trop près ni trop loin. Un entre-deux gênant.
— Dis, le club de littérature fait quelque chose pendant les vacances d’été ?
— Euh, je ne sais pas trop, répondis-je. Tsukinoki-senpai a parlé de se retrouver à l’occasion.
Yakishio se mit en équilibre sur le ventre contre la rambarde, les pieds décollés du sol et les bras tendus.
— Prévenez-moi surtout ! On pourrait aller chasser les cigales. Ça fait très été ça.
Surtout bruyant.
C’était quoi, ce club de littérature ? On rentrait à peine d’un séjour à la plage qu’ils en redemandaient déjà. Des extravertis. Rester assis dans une pièce sombre à taper des manuscrits me semblait plus approprié pour un club de littérature.
Yanami regarda Yakishio agiter les jambes et se rapprocha de moi d’un demi-pas.
— Dis, c’était sympa, le voyage, hein ? J’ai hâte du prochain.
— Encore faut-il que les autres ne soient pas gênés par ma présence, maintenant que Tsukinoki-senpai sort avec le seul autre garçon, dis-je.
— Oh, mais c’est pas vrai…
Elle leva les yeux au ciel.
— Le voyage était sympa parce qu’on y était tous. Toi compris, idiot.
Je détournai les yeux.
— Oui, enfin, je… j’imagine. Mais dis…
— Hmm ?
— Ce n’est rien, c’est juste… Non, laisse tomber. Oublie. Je te le dirai plus tard.
Komari nous observait attentivement. Nous échangeâmes un bref regard, puis elle tira sur le maillot de Yakishio.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda celle-ci.
Komari porta instinctivement la main à son téléphone.
— E-euh…
Mais elle le rangea aussitôt et baissa la tête.
— Je m’intéresse un p-peu à la course. Je voulais te demander si tu pouvais m’apprendre. La p-posture… ce genre de choses.
Les yeux de Yakishio s’arrondirent comme des soucoupes. Elle afficha un sourire plus large encore et lui prit la main.
— Et comment ! s’écria-t-elle.
Komari poussa un petit couinement.
— Tu vas passer sous les douze secondes au cent mètres en un rien de temps !
— J-je pensais plutôt à la course de fond ?
— Ne t’inquiète pas ! J’ai tout prévu ! J’appelle ça la méthode Yakishio !
— La… méthode Yakishio ?
La joue de Komari tressaillit nerveusement. Ça ne présageait rien de bon.
— L’idée, c’est que la course de fond, ce n’est qu’une série de sprints ! Si tu peux courir cent mètres, il te suffit de le faire quinze fois et voilà tes mille cinq cents mètres ! Enfin, il reste quelques détails à régler.
— O-on pourrait commencer par quelque chose de facile ? Du niveau de la r-rééducation physique, par exemple.
— D’accord, alors passons à la deuxième partie de la méthode Yakishio. Là, j’essaie de prouver que, si tu cours une journée entière sans t’arrêter,
mille cinq cents mètres te paraissent aussi courts que cent mètres. Allez, direction la piste !
Yakishio entraîna Komari, qui me murmura en passant :
— Tu m’en dois une.
Cette manœuvre méritait bien un litre entier de lait.
Yanami les regarda disparaître dans l’escalier.
— Elles s’entendent tellement bien.
Je ne la contredis pas.
— C’est vrai.
— C’est bizarre, murmura Yanami.
— Quoi donc ?
Elle posa les coudes sur la rambarde et me regarda.
— Enfin, tu te rends compte ? Il n’y a pas si longtemps, je savais à peine qui vous étiez, Komari-chan et toi. Je ne savais même pas dans quel club vous étiez avant le voyage.
Et pourtant, elle était quand même venue.
— En fait, écrire, c’est plutôt sympa. J’ai même lu quelques livres que Komari-chan m’a conseillés, et je les ai bien aimés aussi. Ça m’a fait comprendre à quel point les histoires peuvent être chouettes.
Yanami contempla d’un air un peu sombre les élèves qui s’activaient dans la cour. Comme c’était beau de voir que la littérature pouvait avoir une influence aussi profonde et bénéfique sur…
— Quand on lit, c’est tellement facile d’oublier toutes les merdes de la vie. Dans les livres, il ne nous arrive jamais rien de mal.
Rectification : pas si bénéfique que ça.
— Euh… Prends soin de ta santé mentale, Yanami-san, dis-je. Tu pourrais peut-être essayer de vivre plus sobrement ou de jeûner cet été.
Elle leva les mains et les agita vivement pour protester.
— Hé, je n’en suis pas encore là ! Et le jeûne, tu oublies. Alors ne me le propose plus. Jamais.
Ah, la revoilà. C’était bien la Yanami que je connaissais. J’avais un peu craint que l’incident avec Hakamada, la veille, laisse un malaise entre nous, mais non. Loin de là.
C’était le moment.
Yanami cligna des yeux en me regardant.
— Qu’est-ce que tu fixes comme ça ?
Je posai une main sur ma poitrine et pris une profonde inspiration.
— Yanami-san. J’ai quelque chose à te demander.
— Ah ? répondit-elle nonchalamment.
Elle cligna encore quelques fois des yeux, puis se redressa brusquement.
— Hein ?! Attends, maintenant ?! Ici ?!
— Je ne sais pas quand on aura de nouveau un moment à nous, alors oui.
Elle s’agita et se mit à tripoter ses cheveux.
— E-et si on attendait un peu ?! Réfléchis, Nukumizu-kun ! Il y a un moment et un endroit pour…
— J’ai déjà réfléchi. Et si je ne le dis pas ici, maintenant, je sais que je le regretterai.
Yanami lissa ses cheveux, redressa son col, ajusta ses rubans, défroissa sa jupe et se tourna vers moi. Apparemment, elle m’avait compris.
Elle eut un petit toussotement mignon.
— B-bon, euh, vas-y. Je t’écoute. Mais je ne te promets rien.
Je pris une profonde inspiration et la regardai droit dans les yeux. Le trac commençait à monter.
— Yanami-san. Est-ce que tu veux…

— Est-ce que je veux ? répéta-t-elle.
Ma gorge se noua. Je la forçai à se desserrer et, rassemblant tout mon courage, fis un pas en avant. Elle sursauta.
— Est-ce que tu veux être mon amie ?!
— Désolée, je préférerais qu’on reste am…
Nous avions parlé en même temps.
Puis un silence écrasant s’installa.
Un oiseau battit des ailes et se posa sur la rambarde. Il gazouilla un air triste.
Quand Yanami se remit enfin de sa stupeur, elle pencha la tête sur le côté.
— Ton amie ?
Je hochai la tête.
— Oui.
Yanami posa les bras sur la rambarde et poussa un long, profond et pesant soupir.
— Ah, souffla-t-elle, d’une voix à peine audible sous le battement d’ailes de l’oiseau qui prenait son envol.
Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde ? Quelque chose me disait qu’elle avait besoin d’un peu plus de contexte.
— Parce que, enfin, tu m’as déjà remboursé tout l’argent, expliquai-je. Alors on ne peut plus déjeuner ensemble. Je veux dire, d’accord, on est dans la même classe et dans le même club, mais si on est, euh… amis, si tu acceptes, alors on peut encore…
Je m’interrompis et cessai d’agiter les mains dans tous les sens.
— Attends. Une seconde.
— C’est ce que je fais depuis tout à l’heure.
— Tu viens de… me rejeter ? Alors que je ne me suis même pas déclaré ?
— On dirait bien, mon vieux.
Elle me tapota l’épaule.
— Bienvenue au club des perdants.
— Mais comment j’aurais pu perdre alors que je n’essayais même pas ? C’est toi qui en as fait toute une histoire.
Yanami resta bouche bée.
— Ah non ! Tu ne peux pas me mettre ça sur le dos ! Ce n’était pas délirant de m’attendre à une déclaration, alors le râteau compte quand même !
— Calme-toi, Yanami-san. Tu ne comprends manifestement pas ce qu’est une vraie déclaration.
— Tu es sérieusement en train de m’expliquer l’amour à la sauce Nukumizu ?
Techniquement, elle en était à zéro victoire pour une défaite, et moi à zéro partout. Statistiquement parlant, je faisais autorité en matière d’amour.
— D’abord, il faut au moins deux ou trois ans d’amitié. C’est la phase où on apprend à se connaître et où on voit si on est compatibles. Ensuite, et seulement ensuite, on conclut dans un endroit chargé d’émotion pour tous les deux.
— Tu viens de décrire une demande en mariage.
Ce n’était pas faux.
— Attends, ça veut dire que tu vas me demander en mariage dans trois ans ? Tant que j’y suis, je devrais peut-être te rejeter à l’avance ?
— Non. Ne note pas ça dans ton agenda.
Impossible d’avancer avec cette fille. D’ailleurs, à force de plaisanter, nous avions failli oublier le plus important.
— Bref, euh…
— Quoi ?
— P-pour cette histoire d’amitié…
Ma voix s’éteignit en cours de route.
— On en est où ?
— Et voilà, tu recommences à marmonner. Oui, on est amis. On l’était déjà.
— Attends, on l’était déjà ?
— Tu veux qu’on soit quoi d’autre ?
Yanami reposa les coudes sur la rambarde et tourna la tête vers moi, un sourire un peu niais aux lèvres.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
— C’est ça qui me dépasse chez toi. Exactement ça.
— Ça quoi ?
Elle ne répondit pas. Elle se contenta de glousser.
Je fis de mon mieux pour répondre à son sourire par un sourire de travers.
Je ne regrettais pas la façon dont j’avais vécu jusque-là. Il n’y avait rien de mal à être solitaire. Chacun avait sa façon d’interagir avec la société et les gens qui la composaient.
Mais là, dans notre coin habituel, j’aurais menti en disant que sa compagnie me déplaisait.
— Merci, Yanami-san.
Ces mots venaient du cœur.
Yanami parut surprise en voyant mon sourire, qui n’était plus aussi maladroit. Mais elle me le rendit.
— De rien.
Elle tendit le poing.
— Aux râteaux, camarade de défaite.
Je cognai mon poing contre le sien en riant.
— J’ai rien perdu du tout.