INEPT T1 – CHAPITRE 7

Reirin se prépare

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Le lendemain matin arriva. Les yeux de Leelee s’entrouvrirent alors que la lumière du soleil inondait la pièce par la fenêtre de la remise. Son regard balaya les lieux, jusqu’à ce qu’elle remarque enfin la silhouette assise près de la porte et se réveille d’un coup.

Appuyée contre la porte entrouverte, se prélassant sous les rayons du soleil qui lui caressaient le visage, se trouvait nulle autre que sa maîtresse. Elle travaillait d’arrache-pied, la robe écarlate flamboyante dans une main et une aiguille dans l’autre. À en juger par son air, elle s’était immédiatement mise à raccommoder la robe qu’elle comptait offrir à Leelee.

Même s’il était tout à fait inconvenant pour la maîtresse de coudre les vêtements de sa servante, Leelee ne put s’empêcher de rester bouche bée devant l’éclat qui émanait de la Demoiselle tandis qu’elle gardait les yeux baissés et enfonçait son aiguille dans le tissu.

Son visage, autrefois figé dans un air renfrogné, arborait désormais un léger sourire aux lèvres et une étincelle dans les yeux tandis qu’elle cousait, débordant de tendresse. Ses cheveux, qu’elle laissait retomber sur ses épaules au lieu de les attacher comme à son habitude, brillaient d’un éclat nouveau. À bien y réfléchir, elle s’était décidée à se couper les cheveux peu après que Leelee les eut effleurés la veille. Maintenant que les mèches abîmées avaient été coupées et que le reste était soigneusement peigné, Leelee remarqua enfin la chevelure d’une telle densité dont sa maîtresse avait été dotée.

La Demoiselle au visage de Shu Keigetsu tint la robe à la lumière avec un air satisfait, hocha la tête à plusieurs reprises, puis reprit son aiguille. De temps à autre, une brise estivale soufflait à travers l’entrepôt, et elle fermait les yeux pour savourer cette sensation. En y regardant de plus près, ses lèvres s’entrouvraient très légèrement à chaque fois.

 

 

Leelee ne parvenait pas à distinguer les mots, mais à en juger par la modulation de sa voix et la légère rime qui se dégageait du son, elle récitait un poème qui vantait la beauté de la saison.

C’est tellement étrange, pensa Leelee en fixant la Demoiselle, étouffant le bruit de sa respiration. Je n’aurais jamais imaginé la trouver si belle.

Ce qui avait le plus changé, c’était la longueur et la brillance de ses cheveux. Pourtant, son visage chaleureux et animé ainsi que l’air intellectuel qui l’entourait la faisaient rayonner de l’intérieur.

Elle avait changé. À un degré stupéfiant.

J’espère qu’elle restera comme ça pour toujours, pria Leelee, laissant échapper un doux soupir. C’est alors que l’autre Demoiselle se tourna vers elle, sentant la présence de sa servante.

— Oh, Leelee ! Bonjour. Excuse-moi, est-ce que la lumière du soleil t’a réveillée ?

— Comme je l’ai dit, il n’y a pas de dame de cour au monde assez irresponsable pour dormir plus tard que sa maîtresse, répondit-elle d’une voix hésitante.

Après l’attitude irrévérencieuse qu’elle avait adoptée envers la Demoiselle, cela aurait semblé bizarre de se mettre à parler comme une dame de cour bien élevée maintenant. D’un autre côté, elle devait faire preuve de respect envers celle qu’elle avait reconnue comme sa maîtresse. C’était un choix difficile à faire, mais finalement, elle avait décidé de garder son attitude tout en surveillant son langage. La Demoiselle avait même ri et lui avait dit :

— J’aime bien que tu me dises les choses telles qu’elles sont.

Alors Leelee avait choisi de la prendre au mot.

Tout en marmonnant sa réponse et en se remettant en ordre — même si, compte tenu de leur situation actuelle, elle ne pouvait guère faire mieux que de lisser ses vêtements et ses cheveux, — Leelee jeta un coup d’œil à la robe que la Demoiselle tenait dans ses mains, pour pousser un cri de surprise.

— Quoi ?! Vous avez déjà fini ?!

— Hi hi ! J’ai fini de raccommoder toutes les déchirures. Ça a l’air plutôt bien, n’est-ce pas ?

À la grande surprise de Leelee, la robe que la Demoiselle tenait devant elle avait été restaurée dans un état impeccable. Il n’y avait plus la moindre déchirure ni le moindre trou, et même les parties en lambeaux qu’elle avait transformées en doublure avaient été si bien réparées qu’il fallait chercher les points de couture pour les voir.

Son talent surpassait même celui d’une couturière professionnelle, et la quantité de travail qu’elle avait accomplie aurait pris trois jours à Leelee.

— Comment avez-vous fait tout ça en si peu de temps ? Dites-moi que vous n’avez pas volé une robe toute neuve dans les appartements d’une des dames de la cour de haut rang.

— Ne sois pas bête, Leelee. Bien sûr que je l’ai cousue à l’ancienne.

— Mais je ne vois pas comment c’est possible de faire ça en quelques heures !

Leelee insistait tellement dans ses questions que la Demoiselle haussa les épaules, embarrassée, et avoua qu’elle s’était levée très tôt.

— Je n’ai pas pu m’en empêcher ! J’étais tellement heureuse d’avoir enfin quelque chose à t’offrir. En plus, c’est ce que tu vas porter le grand jour, non ? J’étais tellement impatiente de m’y mettre que je me suis levée un peu… oui, juste un tout petit peu plus tôt !

— Hum hum. Et à quelle heure vous êtes-vous levée, exactement ? demanda Leelee, pressentant que la réponse allait lui déplaire.

La Demoiselle resta silencieuse un instant, puis détourna le regard d’un air désinvolte pour regarder par la porte.

— Tu sais quoi, Leelee ? C’est incroyable la palette d’expressions du ciel. J’étais tellement émue de voir le lent remaniement des étoiles et de la lune au-dessus de ma tête.

— Je pensais que vous vous étiez levée avec le soleil, mais vous n’avez pas dormi du tout, n’est-ce pas ?

— Il n’y a rien de tel que ce bref instant où la nuit laisse place au matin — cette scène mystique où la terre se teinte d’une lumière bleu pâle. C’est le moment où nous laissons derrière nous la longue nuit et où nous nous aventurons dans un monde de lumière, un spectacle si pur qu’on pourrait le comparer au bleu des yeux d’un bébé.

— C’est une façon très poétique de décrire une nuit blanche.

— Hi hi, fit l’autre Demoiselle en tentant d’en rire. Que veux-tu que je te dise. Je voulais le finir le plus vite possible.

— Quel genre de Demoiselle reste debout toute la nuit pour raccommoder quelque chose pour sa dame d’honneur ?! s’écria Leelee.

Mais, toujours aussi redoutable, la Demoiselle fit taire ses protestations en posant son aiguille, en brandissant la robe et en forçant Leelee à l’essayer.

— Attendez… !

— Oh, ça te va à merveille ! La couleur éclatante de tes cheveux se marie à merveille avec l’écarlate. Je suis si fière d’avoir une si belle servante pour m’accompagner !

Sa joie innocente ne laissa d’autre choix à Leelee que de se taire. Submergée par des éloges effusifs tels que « Tes bras sont si longs et si beaux », « Tu as un teint si éclatant » ou « Tu es en lice pour le titre de plus belle dame de la Cour des Demoiselles », et sachant que la Demoiselle pensait chaque mot, Leelee se mordilla la lèvre, déconcertée. Jamais, de toute sa vie, on ne lui avait consacré autant de temps, d’efforts, d’amour et d’éloges.

— Arrêtez, s’il vous plaît. Leelee coupa la parole à l’autre Demoiselle, qui rayonnait toujours, les yeux brillants. Elle détourna le regard — non par irritation, mais par embarras. Elle n’était pas habituée à ce qu’on lui témoigne une émotion aussi pure. Inutile de faire tout ce tapage pour moi. Je sais exactement ce que je vaux.

— Leelee ?

— Hier, alors que je me rendais à la Cour des Demoiselles pour voir Dame Gayou, je suis passée devant un groupe de Robes Écarlates flamboyantes qui ont dit : « Où va donc ce petit rat ? » Elles ont pris soin de me traiter de négligée et de minable aussi. Je leur ai lancé un regard noir… mais pour être honnête, je sais très bien que je ne suis pas quelqu’un qui mérite de porter une robe écarlate flamboyante.

Dès qu’elle eut franchi le seuil de l’entrepôt, le même torrent de méchanceté l’attendait. Leurs insultes ne la touchaient plus aussi durement qu’à l’époque où elle s’était enfuie vers l’entrepôt, un poignard à la main, mais elle avait tout de même l’impression qu’elles avaient douché l’élan de puissance qu’elle avait ressenti à la promesse d’une robe écarlate.

Elle remplissait les conditions pour devenir dame de cour de rang intermédiaire dès son entrée à la Cour des Demoiselles, elle aurait donc pu comprendre qu’on lui accorde une robe couleur rouille de cinabre ; cependant, passer directement au rang écarlate lui semblait aller trop vite.

Les dames de la cour de haut rang qui l’avaient regardée avec mépris dans le cloître avaient peut-être des expressions désagréables sur le visage, mais elles étaient bien habillées, avaient une belle posture et sentaient si bon qu’elle pouvait le sentir de loin.

Leelee ne pouvait pas s’imaginer se tenir parmi elles.

— Je n’essaie pas de me rabaisser. Je ne pense pas valoir moins que ces femmes qui forment leurs petites cliques et rabaissent les autres. Mais savoir si j’ai ce qu’il faut pour porter du rouge écarlate, c’est une autre histoire. Je veux dire, je n’ai jamais appris à me comporter comme il sied à une dame de la cour de haut rang.

Plus elle parlait, plus Leelee avait envie de se gifler. Elle s’était laissée décontenancer par ces éloges exagérés, puis s’était souvenue d’une rencontre désagréable qu’elle avait faite l’autre jour.

Comment cela l’avait-il menée à raconter une histoire aussi larmoyante ? Et dire qu’elle avait complètement oublié ces femmes odieuses jusqu’à il y a à peine un instant.

Mais pour une raison quelconque… j’ai envie d’être chouchoutée un petit peu.

Elle avait l’impression que la nouvelle Shu Keigetsu l’accepterait telle qu’elle était.

Au moment où Leelee leva les yeux, l’autre fille regardait le sol. Elle s’essuyait les yeux, il était donc impossible de voir quelle expression elle avait.

— Euh…

— Tu t’es vengée de ces femmes ?

— Hein ? Bien sûr, mais je me suis enfuie après leur avoir lancé un dernier claquement de langue. C’est ce genre de choses qui me font me demander si je suis digne de porter…

— Je vois. Les mots qui sortirent ensuite de la bouche de la Demoiselle firent déglutir Leelee. Je m’excuse, Leelee, mais je vais devoir te demander de me rendre cette robe.

Leelee ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais la referma aussitôt et acquiesça. C’était elle qui avait abordé le sujet. Il aurait été malvenu de sa part de demander à la garder maintenant.

Elle prit son temps pour se débarrasser de la robe, puis la plia et la tendit.

— De plus, je vais devoir réduire le nombre de fils métalliques que je te donne. J’espère que tu pourras me pardonner.

— Eh bien… Bien sûr, murmura Leelee en réponse, un vent glacial balayant son cœur.

À quoi avait-elle pensé ? Elle était tellement sûre que sa maîtresse lui offrirait un sourire chaleureux et lui assurerait qu’elle méritait de porter le rouge le plus éclatant. Elle sentait des larmes, issues d’une émotion indéfinissable, menacer de lui piquer les yeux.

Ainsi, la Demoiselle dit la dernière chose qu’elle se serait attendue à entendre.

— Très bien ! Je vais broder ça de fil métallique et confectionner la robe écarlate la plus somptueuse que le monde ait jamais vue ! J’ai hâte de voir le résultat !

— Hein ?! Leelee la regarda bouche bée. Qu’est-ce que cette fille venait de dire ? Quoi… Pardon ?

— Maintenant que j’y pense, c’était idiot de ma part de confectionner une robe ordinaire pour une occasion aussi grandiose, qui marque justement tes débuts en tant que dame d’honneur de haut rang. Les dames de la cour sont autorisées à porter des robes brodées lors des cérémonies officielles. Dans ce cas, ce serait du gâchis de ne pas te parer de la tête aux pieds !

— Quoi ? Attendez un peu. Tout ce que j’ai dit, c’est que je n’étais pas digne d’une robe écarlate, fit remarquer la rousse, le visage figé par la confusion.

Pour des raisons qui échappaient à sa servante, l’autre Demoiselle secoua la tête d’un air sage.

— Exactement. En d’autres termes, tu veux devenir quelqu’un qui soit digne de cette couleur dès que possible. C’est merveilleux !

— Hein ?!

— Tu veux une robe glamour pour qu’on ne te traite pas de « minable ». Tu veux apprendre à te comporter comme il sied à une dame d’honneur. Ton désir sincère transparaît haut et fort ! Oh, je ne savais pas que tu étais si ambitieuse !

Je n’avais pas pensé ça une seule seconde !

Sans se soucier de la consternation de Leelee, la Demoiselle au visage de Shu Keigetsu s’essuya une nouvelle fois les yeux, comme si elle était émue aux larmes, et hocha vigoureusement la tête. Il semblait que le petit discours de sa servante l’avait profondément touchée.

Elle était tellement submergée par l’émotion qu’elle serra même Leelee dans ses bras.

— Je t’aime tellement, Leelee ! s’écria-t-elle. Quel courage ! Quelle soif insatiable de s’améliorer ! Je n’ai jamais vu une âme aussi digne du rang le plus élevé ! Faisons toutes les deux de notre mieux. Je soutiendrai tes efforts de toutes mes forces.

— Hé, laissez-moi…

— Tout d’abord, travaillons ta posture. Tout repose sur une bonne respiration et le renforcement de ton tronc. Chaque matin et chaque soir, tu devrais consacrer deux heures à l’entraînement musculaire. Côté respiration, tu devrais passer à la respiration diaphragmatique en permanence. Ensuite, il y a la mémorisation des sutras, la pratique de la calligraphie, un peu de broderie, et puis…

Leelee tenta désespérément de mettre un terme à son flot de paroles enthousiastes.

— Attends un peu, bon sang ! Pourquoi pars-tu du principe que je vais devenir une dame de cour de haut rang ?!

Elle avait déjà oublié de surveiller son langage.

Cependant, la Demoiselle qui se tenait devant elle n’y prêta aucune attention, se contentant d’incliner légèrement la tête.

— Hum ? Mais n’es-tu pas ma seule et chère dame de cour ? dit-elle d’un ton si naturel et si évident que Leelee resta sans voix. Ma servante numéro un devrait porter une robe de première classe. Y a-t-il quelque chose qui cloche là-dedans ?

— Non… Les joues de Leelee étaient brûlantes. Il n’y a… rien.

Comment aurait-elle pu répondre autrement ?

Leelee détourna le regard, le visage rougi. Toujours aussi enjouée, l’autre Demoiselle posa une main sur sa joue et murmura :

— Oh, comme tu serais ravissante en or de gamboge…

L’or de gamboge. Leelee leva les yeux à l’évocation d’une couleur dont on parlait si rarement au palais Shu.

S’était-elle trompée ?

Il était possible que la teinte orangée du rouge écarlate lui ait rappelé cette autre couleur et lui ait fait commettre ce lapsus, mais cette explication semblait un peu tirée par les cheveux.

Mais tout de même…

L’or de gamboge est la couleur portée par les dames de haut rang de la cour du clan Kou.

Leelee ressentit une vague de malaise, pressentant que ce fait pouvait impliquer quelque chose de très important — quelque chose concernant sa maîtresse, qui s’était transformée en une autre personne du jour au lendemain.

— Qu’y a-t-il, Leelee ? Tu es soudainement devenue silencieuse.

La rousse ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis la referma.

— Non… Ce n’est rien.

Il aurait été insensé de commencer à imaginer quelque chose d’aussi absurde à partir d’un simple lapsus. Elle s’était mal exprimée, c’était tout.

— J’étais simplement choquée par le caractère irréalisable du programme d’entraînement que vous avez proposé, Madame.

Leelee fit semblant de ne pas remarquer qu’elle était passée de « Dame Keigetsu » à simplement « Madame ». Ayant du mal à regarder l’autre fille dans les yeux, elle détourna le regard, pour entendre aussitôt un cri de joie :

— Oh là là ! Lorsqu’elle releva la tête, elle vit sa maîtresse la fixer en retour, les yeux brillants. Irréaliste ? Tu veux dire que mon plan ne serait pas à la hauteur de ce que tu espères accomplir ? Quelle travailleuse acharnée tu es !

— Non, euh, ce n’est pas…

— Très bien. Je comprends maintenant ; il n’y a pas besoin de te ménager. Nous allons mettre en place le programme le plus rigoureux que je puisse imaginer.

— Pardon ?!

Ayant involontairement mis le feu aux poudres auprès de sa maîtresse, Leelee réalisa trop tard qu’elle avait dit ce qu’il ne fallait pas. La dame assise devant elle était habituée à une charge de travail si lourde que même une journée entière passée à désherber, cuisiner, nettoyer et réparer le grenier ne suffisait pas à l’épuiser. Si Leelee devait suivre ce qu’elle considérait comme le programme le plus rigoureux possible, elle s’effondrerait presque certainement d’épuisement.

— Attendez ! Réfléchissons-y rationnellement ! N’est-ce pas vous qui êtes censée être la vedette de la cérémonie, Madame ? Nous ferions mieux de nous concentrer sur ce que vous devez faire pour vous préparer plutôt que de passer ce temps sur moi. Vous n’avez même rien à vous mettre ! Notre priorité numéro un devrait être de trouver comment vous procurer des vêtements convenables !

— N’ayez crainte. En échange de la robe écarlate flamboyante, je pensais prendre votre vieille robe rose pâle et la teindre. Vous voyez ça ? J’ai ramassé des épluchures de légumes et des fleurs pour la teinture et le parfum, et j’ai même fabriqué un pinceau avec les cheveux que j’ai coupés hier !

— Comment une Demoiselle pourrait-elle s’adapter aussi bien à ce mode de vie ?!

Malheureusement, ses tentatives pour détourner l’attention vers sa maîtresse furent contrecarrées par la préparation inattendue de cette dernière.

Elle n’avait nulle part où fuir. Vu la tournure que prenaient les choses, sa maîtresse étrangement menaçante allait la pousser à bout. Reculant par pur instinct, Leelee chercha fébrilement une excuse.

— Mais, euh… Que ma Demoiselle passe tout son temps à me superviser et à m’instruire me semblerait, euh… honteux ? Alors peut-être devrions-nous réduire la quantité d’entraînement…

— Mon Dieu !

La rousse fut surprise de voir sa maîtresse fondre en larmes, enfin émue par ses supplications.

— Quel sentiment touchant. Je comprends. Dans ce cas, puis-je te demander de m’enseigner la Virevolte sogdienne ?

— Hein ?! Vous croyez que moi, je connais une danse aussi difficile ?!

— Pas besoin d’être modeste ! Ta mère était une experte de la Virevolte sogdienne, et tu as dû la voir danser cette danse maintes fois, non ? Alors tu devrais te souvenir de comment ça se passe. Tout ce dont j’ai besoin, c’est d’une idée générale. De toute façon, cette danse ne conviendrait pas à cette occasion particulière. Je cherche seulement à élargir l’étendue de mes connaissances. On peut y aller en douceur. D’accord ?

Le sourire de « Shu Keigetsu » ne faiblissait pas d’un iota. Cependant, la fermeté avec laquelle elle serrait les mains de Leelee lui conférait la même aura menaçante qu’un chien déterminé à traquer sa proie.

— M-mais, euh…

— Hi hi. Je vais doubler le programme d’entraînement dont j’ai parlé tout à l’heure, y ajouter un cours de beauté, et couronner le tout avec des leçons sur la Virevolte sogdienne. Rien que de penser à quel point notre emploi du temps va être chargé, mon cœur bat la chamade !

Leelee comprit enfin que toutes ses tentatives pour freiner sa maîtresse s’étaient complètement retournées contre elle.

Autant oublier l’idée de se ménager plus de temps pour se reposer : elle venait de doubler sa charge de travail.

— Allez, on se lance à fond !

Ainsi s’écoula cette matinée radieuse et ensoleillée, trois jours avant la Fête des fantômes.

 

***

Lorsqu’il regarda par la fenêtre laissée ouverte pour laisser entrer la brise nocturne et vit que la lune décroissante était déjà bien basse dans le ciel,

Gyoumei poussa un soupir.

— Allons-nous coucher.

Les fonctionnaires qui avaient étalé une pile de documents devant lui répondirent :

— Oui, Votre Altesse.

Puis ils se mirent à ranger le désordre dans une série de gestes maîtrisés.

Tandis qu’il regardait la foule de ses vassaux compétents se disperser, Gyoumei se frotta les épaules raides. Bien qu’il n’ait pas encore pris les rênes des affaires de l’État, le prince héritier avait déjà une charge de travail gouvernementale énorme qui lui incombait quotidiennement.

À présent, avec la Fête des fantômes qui approchait à grands pas, et le peu de temps libre dont il disposait consacré à ses visites au palais Kou, il était encore plus épuisé que d’habitude.

Bien sûr, le fait qu’il lui suffise de veiller un peu plus tard pour venir à bout d’une charge de travail aussi exorbitante — qui aurait poussé tous les autres princes de l’histoire à implorer pitié — témoignait en soi des capacités de Gyoumei.

Il se massait le front, plissé depuis longtemps par la concentration.

 

— Votre Altesse, dit la voix de Shin-u, qui était resté dans la pièce. Comme ce conseil particulier comprenait une dernière révision de la cérémonie de la Fête des fantômes, prévue dans deux jours seulement, on lui avait demandé d’y assister en tant que capitaine des Yeux de l’Aigle.

— À propos de cet incident avec la dame d’honneur armée au palais de Shu… aborda-t-il prudemment lorsqu’il fut certain que les autres fonctionnaires avaient quitté la pièce.

Le menton posé dans ses mains sur son bureau, Gyoumei lui fit signe de s’arrêter.

— Assez. J’ai déjà lu la déclaration. Vous avez choisi de fermer les yeux sur cette affaire, étant donné que Shu Keigetsu a pris la défense de sa dame d’honneur et qu’elle ne présentait aucune blessure visible. Selon les propres mots de la Demoiselle, le pire qui lui soit arrivé, c’est d’avoir perdu quelques pointes fourchues. C’est certainement l’une des excuses les plus pathétiques que j’aie vues depuis des années, ce qui en a fait la partie la plus intéressante de tout le rapport, déclara-t-il avec une pointe de sarcasme. Il semblait qu’il soupçonnait toujours que tout l’incident avait été une mise en scène orchestrée par Shu Keigetsu elle-même.

— Au moins, elle a tiré les leçons de ses précédentes tentatives, poursuivit-il. Plutôt que de se présenter comme la victime pour susciter la sympathie, elle a choisi de jouer le rôle de la femme bienveillante qui défend son agresseur. Mais elle aurait pu peaufiner un peu sa défense.

— C’est justement ça, commença Shin-u avec embarras, réalisant comment cela avait dû paraître à l’écrit. Aucun de nous deux, parmi les Yeux de l’Aigle, n’a détecté la moindre malveillance dans le comportement de Shu Keigetsu.

Choisissant ses mots avec soin, Shin-u repensa à cette rencontre. Sa défense calme mais inébranlable de sa dame d’honneur. La façon si naturelle dont sa main s’était posée sur le dos de la Demoiselle.

La femme qu’il avait vue dans cet entrepôt était à la fois digne et compatissante, une Demoiselle parmi les Demoiselles.

— Il est vrai que Shu Keigetsu était autrefois une femme malfaisante. Mais il est également vrai qu’elle essaie de changer. Nous l’avons vu de nos propres yeux.

Chaque fois qu’il se rappelait à quel point elle se tenait droite et grande, une émotion que Shin-u ne pouvait nommer lui traversait le cœur. Émerveillé par cette sensation inhabituelle, il poursuivit :

— Peut-être est-il temps de reconsidérer votre attitude à son égard, Votre Altesse. Elle m’a semblé être une femme vertueuse. À tout le moins, elle ne semblait pas du genre à recourir à de telles manœuvres déloyales. Elle ne semblait pas non plus assez superficielle pour saliver devant les miettes de sympathie qu’on lui jetait. Selon ce raisonnement, le fait que Kou Reirin n’ait rien trouvé à redire à vos visites régulières malgré votre emploi du temps chargé semble bien plus…

— Shin-u. Gyoumei l’interrompit d’une voix glaciale.

Réalisant qu’il avait clairement dépassé les bornes, Shin-u se tut.

C’est exactement pour ça que je déteste parler en public.

C’était une chose de présenter un exposé factuel et concis, mais insérer ses pensées personnelles et tenter d’influencer l’opinion d’autrui s’était avéré une tâche trop difficile pour un piètre orateur comme Shin-u.

Ses émotions ne s’exacerbaient pas souvent, ce qui signifiait qu’il ne savait pas comment s’exprimer lorsqu’il ressentait cette rare vague de sentiments.

Il regrettait que, dans son désespoir de défendre Shu Keigetsu, il ait été assez stupide pour calomnier Kou Reirin et provoquer la colère de Gyoumei.

— Ai-je bien compris ton argument, Shin-u ? Shu Keigetsu a changé. Certes, elle a maltraité ses dames d’honneur, piégé les eunuques, fait de la lèche aux autorités, refusé de faire l’effort de compenser son manque de talent, piqué des crises de colère en coulisses, dénigré une autre Demoiselle et l’a poussée hors de la pagode dans une tentative de meurtre, mais au moins, elle a pris la défense d’une seule dame d’honneur.

— …

— Et ce, sous les yeux du capitaine influent des Yeux de l’Aigle, rien de moins. Dans ce qui pouvait être considéré comme une imitation de Reirin. Je lui ai dit que la prochaine fois que j’assisterais à l’une de ses imitations mesquines, je lui ferais couper la tête.

Tout ce qu’il avait réussi à faire, c’était jeter de l’huile sur le feu.

Lorsque Shin-u fronça les sourcils, Gyoumei retrouva suffisamment son sang-froid pour pousser un petit soupir.

— Désolé. Je suis allé trop loin. Perdre mon sang-froid dès que Reirin entre dans la discussion est une mauvaise habitude chez moi. Je l’admets.

— Cependant, poursuivit-il malgré le froncement de sourcils gêné sur son visage. Essaie de comprendre mon point de vue, Shin-u. La première femme que j’ai jamais aimée a failli être tuée sous mes yeux. Même si je sais que je dois respecter le verdict du procès et croire en sa chance de réhabilitation, chaque fois que je vois Reirin trop malade pour quitter son lit, mon cœur brûle de haine envers Shu Keigetsu. À vrai dire, il me faut toute ma volonté pour ne pas aller la décapiter sur-le-champ.

Shin-u n’en doutait pas. Compte tenu de son statut de prince héritier, il aurait été en droit d’exécuter n’importe quelle Demoiselle ayant suscité son mécontentement avant la fin de la journée.

Le fait qu’il ne se soit pas opposé à la décision du Jugement du Lion de bannir Keigetsu pouvait être considéré comme un reflet de son intégrité.

— Je sais que mes visites quotidiennes à Reirin commencent à devenir excessives. Mais la faute m’incombe, pas à elle. Elle se montre plus ouverte avec moi que jamais. Comme je l’ai mentionné, cela me rend heureux — et en même temps, trop effrayé pour détourner mon regard d’elle.

— Effrayé ? De quoi ?

— Effrayé à l’idée qu’une fille aussi volontaire qu’elle ait été poussée à ce point. Chaque fois que je la vois si démunie, je ne peux m’empêcher de repenser à la nuit où elle a disparu par-dessus la balustrade.

Gyoumei enfouit son visage dans ses mains, honteux de lui-même.

Il savait, au fond de lui, que Reirin se comportait de manière inhabituellement capricieuse et qu’il allait la voir trop souvent. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de ne penser qu’à sa sécurité.

Il se souciait davantage de vérifier sa température et sa fréquence respiratoire que de son attitude ou de ses paroles.

— Je t’en prie, ne me demande pas de faire preuve de gentillesse envers Shu Keigetsu pour l’instant. Je n’ai pas la place dans mon cœur pour cela.

Shin-u perçut un conflit intérieur dans le ton grave de sa voix. Gyoumei n’était pas non plus du genre à s’attacher aux autres, bien que d’une manière différente de Shin-u. Il avait dû se rendre compte à quel point il était ébranlé, et cette prise de conscience avait dû le frustrer.

— Comme vous le souhaitez, Votre Altesse.

Finalement, Shin-u choisit de céder.

La lune derrière la fenêtre ne souriait pas comme un croissant et ne brillait pas non plus sur la terre dans toute sa splendeur. Elle était simplement suspendue dans le ciel, ombre incomplète de ce qu’elle avait été.

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