I WISH – CHAPITRE 2 PARTIE 1
Milieu d’été (1)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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Un bonheur momentané
Dès le lendemain matin, j’allai voir comment allait la blessure de Tsuru.
— Tsuru-san, dis-je. Laissez-moi jeter un œil à votre épaule.
— Quoi ? répondit-elle. Oh, ça va, ma chérie… Ne t’inquiète pas pour ça.
— Désolée, mais je m’inquiète. Allez, montrez-moi.
Tsuru m’adressa un sourire crispé, puis releva son col pour dévoiler son épaule.
— Oh, mince… dis-je. Oui, c’est une sacrée contusion…
— Eh bien, oui, dit Tsuru. Mais ce n’est que ça, une contusion. Rien de plus.
— Quand même, je pense que vous feriez mieux de prendre votre journée aujourd’hui.
— Ça ira, ma chérie. Vraiment.
— Non, non, non ! J’ai déjà décidé : aujourd’hui, c’est une journée de repos !
Je traînai Tsuru de force jusqu’à la pièce en tatami et la fis s’asseoir, puis j’accrochai à l’entrée de la cantine une pancarte en papier sur laquelle était écrit « FERMÉ POUR LA JOURNÉE ».
— Je m’occupe de toutes les tâches aujourd’hui, dis-je. Concentrez-vous juste sur votre repos.
— Je me sens mal à l’aise, pourtant… dit Tsuru.
— Eh bien, ne le soyez pas ! J’ai bien le droit de vous rendre la pareille de temps en temps, non ? Laissez-moi m’occuper de tout.
— Mmm… Si tu insistes, je suppose…
Finalement, Tsuru céda et prit place. Je poussai un soupir de soulagement et me mis à cuisiner. Tout en coupant les légumes marinés sur la planche à découper, je repensais à l’époque où j’étais encore une petite fille.
À l’école primaire, quand ma mère et moi avions encore une très bonne relation, nous travaillions toujours ensemble dans la cuisine. Les jours où ma mère semblait trop épuisée par le travail pour cuisiner, j’insistais pour préparer le dîner toute seule et lui arrachais presque le couteau de cuisine des mains. Pourtant, pour une raison que j’ignorais, en grandissant, j’avais complètement cessé de participer aux tâches culinaires. Je ne prenais même plus de ses nouvelles pour m’assurer qu’elle allait bien après une longue journée de travail.
Si jamais j’avais la chance de revoir ma mère…
J’aimerais préparer le dîner avec elle, comme au bon vieux temps.
Comme je n’avais pas à travailler à la cantine aujourd’hui, j’avais l’impression que le temps passait plus lentement que d’habitude. J’avais terminé toutes les tâches ménagères dès midi. Je me dis donc que je pourrais tout aussi bien nettoyer la devanture tant que j’y étais, et me dirigeai vers la salle à manger, quand soudain, j’entendis quelqu’un dehors.
— Oh, désolée ! dis-je en ouvrant la porte. On est fermés aujourd’hui…
— Bonjour, Yuri, dit Akira en me saluant avec son sourire habituel.
— Akira ? dis-je en clignant plusieurs fois des yeux. Tu es là ? Tout seul ?
— Oui, c’est ça.
— Eh bien, j’adorerais te servir, mais j’ai bien peur que la cantine soit fermée aujourd’hui…
— Pas de problème. Je ne suis pas venu pour manger ou quoi que ce soit. Je voulais juste passer voir comment toi et Tsuru-san alliez après hier.
Tsuru sortit de l’autre pièce. Apparemment, elle nous avait entendus parler.
— Tiens, mais c’est Sakuma-san ! s’exclama-t-elle. C’est très gentil de ta part de passer nous voir !
— Il n’y a pas de quoi, répondit Akira. Comment va votre épaule ?
— Oh, très bien, mon cher ! Ça ne me fait même pas mal du tout !
— Ah, tant mieux… Je suis content de l’entendre.
— Et toi ? Ta tête va bien ?
Akira retira sa casquette d’uniforme pour montrer son front. Au-dessus de son sourcil, je pouvais voir une cicatrice récente, rougeâtre, bien qu’elle fût superficielle et à peine visible.
— Tout va bien de ce côté-là aussi, dit Akira. Le saignement s’est arrêté très vite, et je l’ai désinfectée dès que je suis rentré à la base, donc c’est complètement guéri.
— Ça ne fait pas mal ? demandai-je.
— Pas du tout, répondit-il avec un sourire.
Je ne savais pas s’il disait cela juste pour me rassurer, mais j’étais soulagée de voir qu’au moins, il était de bonne humeur.
Je fis du thé, et nous discutâmes tous les trois tranquillement pendant un moment, jusqu’à ce que Tsuru frappe soudain dans ses mains comme si elle venait de se souvenir de quelque chose.
— Tiens, j’ai une idée ! dit-elle.
— Oh ? Quoi donc ? demandai-je.
— Pourquoi vous ne sortiriez-vous pas tous les deux pour faire quelque chose ensemble ?
Elle m’adressa un sourire espiègle.
— Hein ? Attendez, quoi ?! P-pourquoi dites-vous ça… ? balbutiai-je, déconcertée, tandis qu’elle me prenait les mains et les serrait fort.
— Pourquoi pas ? dit-elle en plissant doucement les yeux. Tu as un jour de congé, et lui aussi. Ça n’arrive pas très souvent, n’est-ce pas ? Tu devrais en profiter !
Je jetai un coup d’œil à Akira. Ses yeux étaient eux aussi écarquillés de surprise, mais il ne tarda pas à me sourire à son tour. Je sentis mon cœur faire un bond. Lui et moi n’avions pas vraiment pu passer de temps ensemble ces derniers temps, du moins pas rien que tous les deux.
— Sors t’amuser, Yuri-chan, dit Tsuru.
— Mais… vous allez vous retrouver toute seule pour le reste de la journée… dis-je.
— Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais rester au lit et me reposer comme une bonne fille.
Je la regardai nerveusement, ne sachant toujours pas quoi faire.
— Alors, Sakuma-san, dit Tsuru. Prends bien soin de Yuri-chan, d’accord ?
Elle posa sa main dans le creux de mon dos et me donna une petite poussée encourageante vers l’endroit où se tenait Akira.
— Bien sûr, dit-il en hochant la tête.
— Ça fait un moment qu’on n’a pas fait une promenade comme ça, n’est-ce pas ?
Akira leva les yeux vers le ciel en parlant. Je levai moi aussi la tête.
Le ciel d’été était clair et bleu, sans le moindre nuage à l’horizon.
— C’est le temps idéal pour ça, non ? dit-il en me regardant.
J’essayai de formuler une réponse, mais j’étais trop préoccupée par sa proximité immédiate pour que les mots sortent.
Je sentais mes paumes commencer à transpirer.
J’étais un énorme paquet de nerfs, et je le savais. Mais comment ne pas l’être, toute seule avec un garçon comme lui, marchant ensemble à travers la ville sans autre destination ni but que de profiter de la compagnie l’un de l’autre ? Je n’avais jamais rien fait de tel auparavant.
Incapable de dire un mot, je me contentais de fixer le sol et de me concentrer sur ma marche. Pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche. Et ainsi de suite, encore et encore.
Tout en comptant mes pas, je me creusais la tête pour essayer de me rappeler comment j’avais pu discuter avec lui si naturellement par le passé. De quoi avions-nous bien pu parler ? Je ne m’en souvenais pas. J’avais l’esprit complètement vide.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Yuri ? demanda Akira. Tu ne te sens pas bien ?
Je relevai brusquement la tête et secouai la tête de gauche à droite.
— Non, ça va ! répondis-je. Désolée, j’étais juste un peu dans la lune.
— Ah, je vois, dit Akira en hochant la tête. Eh bien, y a-t-il un endroit où tu aimerais aller ?
Il m’adressa un sourire accueillant, mais je ne trouvais absolument rien à répondre. Tant que j’étais avec lui, n’importe où me convenait, me surpris-je à penser, puis je devins aussitôt timide et sentis une légère oppression dans ma poitrine.
— E…eh bien, pas vraiment… dis-je, déconcertée. Je ne connais pas encore beaucoup d’endroits par ici, j’en ai bien peur…
— Ah, je vois. C’est normal, dit Akira en hochant la tête. Honnêtement, moi non plus. Je n’ai pas souvent l’occasion de sortir et de me promener comme ça.
— C’est vrai, oui… Ça se comprend.
— Mais bon, on devrait quand même se décider et faire quelque chose, au moins. Ce serait dangereux de traîner trop longtemps par une journée aussi chaude.
— Dangereux ? Pourquoi ça ?
— Eh bien, on ne voudrait pas que tu commences à te sentir mal et que tu aies besoin que je te porte à nouveau.
Il tendit le cou et me regarda avec un sourire légèrement malicieux. Son visage était si proche du mien que je paniquai. Je fis semblant d’être offensée dans une tentative précipitée de dissimuler à quel point il m’avait déstabilisée.
— Écoute, j’avais beaucoup de choses à gérer ce jour-là, d’accord ?! dis-je. Je supporte la chaleur, maintenant !
— Ah bon ? dit Akira. Je dois avouer que j’ai vraiment été pris au dépourvu en voyant une fille s’effondrer comme ça sur le bord de la route… Je me suis demandé comment tu avais bien pu te retrouver dans cette situation.
— Oh, tais-toi ! Je n’y pouvais rien, d’accord ?! grommelai-je.
— D’accord, d’accord ! Désolé, dit-il en gloussant. Mais quoi qu’il en soit, on devrait vraiment trouver quelque chose à faire… Hmm…
Akira scruta les environs, puis s’arrêta brusquement.
— Attends, j’ai une idée ! dit-il en se tournant vers moi. Allez, viens !
Il m’attrapa par le poignet et m’entraîna vers un café tout proche, où l’on pouvait lire « CONFECTIONERY & SWEETS » sur le bord de l’auvent.
Dès que je vis le mot « SWEETS », je poussai un cri de surprise.
Le sucre était considéré comme une denrée presque inestimable à cette époque. On ne pouvait certainement pas en acheter dans n’importe quel vieux magasin comme on le faisait à mon époque, et il n’était distribué à la population générale qu’une fois tous les trente-six du mois. Même alors, il n’était donné qu’en quantités très limitées et s’épuisait en un rien de temps. Du coup, les seules choses vaguement sucrées que j’avais mangées depuis mon arrivée à cette époque étaient des trucs comme de la citrouille bouillie et des patates douces à la vapeur, et ce n’étaient pas vraiment des desserts.
— Attends… Ils ont des sucreries ici ? demandai-je. Tu plaisantes… Genre, avec du vrai sucre dedans ? Sérieusement ?
J’avais du mal à contenir mon excitation tandis que nous entrions dans le café et nous asseyions face à face à une table libre.
— J’ai entendu dire que le propriétaire de ce magasin avait un fournisseur capable de lui procurer autant de sucre qu’il le souhaitait, déclara Akira. C’est la seule raison pour laquelle ils ont pu rester en activité.
— Ouah… Je suppose qu’il y a une histoire derrière tout ça, hein ?
— Alors, Yuri… Qu’est-ce que tu as envie de manger ?
— Euh, voyons voir…
Je levai les yeux vers le menu, écrit à l’encre sur des plaques de bois accrochées côte à côte au mur au-dessus de la cuisine, mais je ne parvenais vraiment pas à deviner quels plats les mots inscrits dessus étaient censés représenter. Je n’avais aucune idée de ce que je devais commander. Akira prit apparemment ma confusion pour de l’inquiétude concernant les prix, car il posa sa main sur ma tête.
— Ne t’inquiète pas, je paierai. Toi et Tsuru-san, vous nous offrez toujours à manger, à mes camarades et moi, à la cantine. C’est le moins que je puisse faire de t’offrir quelque chose de bon pour une fois.
— …Tu es sûr ? demandai-je.
Il acquiesça.
— Bien sûr. Vas-y, commande ce que tu veux.
— Bon, si tu insistes…, dis-je.
Puis je jetai un œil au menu, que je ne parvenais malheureusement toujours pas à déchiffrer.
Heureusement, Akira remarqua mon indécision et me donna un coup de pouce.
— Si tu n’arrives pas à te décider, on pourrait peut-être juste prendre de la glace pilée ? suggéra-t-il.
— Attends… dis-je. Ils en ont ici ?!
Alors que j’écarquillais les yeux, Akira me lança un regard dubitatif.
— Bien sûr qu’ils en ont… dit-il. C’est une confiserie.
— Waouh… Pas possible…
Comment était-ce seulement possible à une époque où il n’y avait pas de réfrigération digne de ce nom ?
— D’accord, oui ! dis-je. Allons-y, alors !
Je sentais mes joues s’étirer tandis que je souriais jusqu’aux oreilles.
Akira ne put s’empêcher de glousser en me voyant ainsi.
— Ouah, dit-il. Je ne crois pas t’avoir jamais vue aussi heureuse.
Il avait peut-être raison, maintenant que j’y pensais.
J’avais été tellement épuisée et j’avais travaillé si dur chaque jour depuis mon arrivée à cette époque que les rares moments de bonheur que j’avais connus ici étaient largement éclipsés par les moments douloureux ou déprimants. Je ne me souvenais même plus de la dernière fois où j’avais été aussi euphorique, que ce soit à cette époque ou dans la mienne. Non pas que j’aie toujours été une rabat-joie facilement irritable, bien sûr. Je me souvenais très bien d’avoir été pleine d’une fantaisie enfantine quand j’étais beaucoup plus jeune. Mais cela faisait des années que je n’avais pas eu l’impression de ne pas être coincée dans une mauvaise humeur perpétuelle.
— Je suppose que ça valait le coup de t’amener ici, après tout, dit Akira avec un sourire.
Comment pouvait-il toujours avoir une expression aussi douce et chaleureuse sur le visage, me demandai-je ? Il était comme mon exact opposé, capable, d’une manière ou d’une autre, de rester positif et enjoué malgré toute la douleur et la souffrance qu’il rencontrait chaque jour simplement en vivant à cette époque. Il y avait là quelque chose qui m’étonnait sincèrement.
— …Si tu continues à me fixer comme ça, tu vas me percer un trou dans la tête, tu sais, dit Akira en gloussant maladroitement.
Ce n’est qu’après qu’il me l’eut fait remarquer que je compris que je le dévisageais sans doute comme une idiote depuis plusieurs secondes, sans dire un mot, au point d’en avoir même oublié de cligner des yeux. Incroyablement gênée, je détournai le regard aussi vite que possible.
— Bon, dit-il en riant toujours, tu préfères le grésil ou la neige ? Je suppose qu’ils n’ont plus de haricots adzuki, donc on ne pourra probablement pas avoir de kintoki…
— Pardon ? dis-je en penchant la tête. Du grésil ?
Je savais bien sûr qu’il parlait de glace pilée. J’avais déjà entendu parler de la « neige ». C’était de la glace pilée recouverte de miel, si je me souvenais bien. Et je croyais avoir déjà vu du kintoki dans des confiseries à l’ancienne. Mais qu’est-ce que c’était donc que le « grésil » ?
— Attends…, dit Akira, les yeux écarquillés. Tu n’as jamais mangé de glace pilée avant ?
— Quoi ?! Non, bien sûr que si… C’est juste que, eh bien…
Les parfums de glace pilée que je connaissais le mieux étaient des trucs comme fraise, citron, melon et Blue Hawaii, mais je savais que si je lui disais cela, il serait probablement juste perplexe, alors je me tus.
— …Tu sais, Yuri…, dit Akira. Parfois, quand je te parle, j’ai presque l’impression d’essayer d’avoir une conversation avec quelqu’un d’un pays totalement différent.
Il y avait dans son ton une sorte d’amusement curieux. Mais d’une certaine manière, il n’avait pas tort. J’étais bel et bien née et j’avais grandi dans un pays très différent de celui-ci, même si, techniquement, c’était toujours le Japon.
— Bon, ça n’a pas vraiment d’importance, je suppose, dit-il en changeant de sujet. Donc, en gros, le grésil, c’est juste de la glace pilée avec du sirop ou de l’eau sucrée par-dessus.
— Oh, oui, dis-je. Je savais au moins ça.
— Ah, d’accord. Eh bien, le kintoki, c’est de la glace pilée recouverte de haricots adzuki bouillis sucrés. Mais comme je l’ai dit, ces haricots sont difficiles à trouver de nos jours, donc je doute qu’ils en aient ici.
— D’accord.
— Et puis la neige, c’est juste de la glace pilée nature saupoudrée de sucre.
— Oh, je vois… Oui, je n’en avais jamais entendu parler.
J’étais presque sûre que cela ne se servait plus vraiment de mon temps. Mais j’aimais bien le nom. L’idée de manger de la neige pour se rafraîchir en été me semblait plutôt appropriée.
Intriguée, je décidai d’essayer. Akira, quant à lui, commanda le grésil.
Le café était complètement vide à part nous deux, alors la vieille dame qui tenait l’établissement nous apporta nos commandes en un rien de temps. Tandis qu’elle posait les bols en laque noire devant chacun de nous, je remarquai que nos commandes semblaient presque identiques : de gros monticules blancs, sans aucun colorant alimentaire. À première vue, cela ressemblait vraiment à un tas de neige qui aurait pu être ramassé dans le jardin de quelqu’un. Et pourtant, cela avait l’air étonnamment appétissant, peut-être parce que je n’avais pas vu de dessert rafraîchissant comme celui-ci de tout l’été.
— Bon, dis-je en joignant les mains. Allons-y.
— Bon appétit, vous deux, dit la vieille dame en s’éloignant avec un sourire.
Je plongeai ma cuillère en bambou dans la glace pilée, qui émit un léger craquement, comme de la neige sous les pieds en hiver. Et dès que je pris ma première bouchée, toute ma bouche se remplit d’une agréable fraîcheur, accompagnée d’une douceur sucrée.
— Waouh… dis-je. C’est vraiment bon…
À quand remontait la dernière fois où j’avais mangé une friandise aussi bonne et fraîche que cela ? Honnêtement, je ne m’en souvenais même plus. Je pouvais presque me sentir replonger dans une époque plus simple tandis qu’un léger mal de tête dû au froid s’installait.
— C’est tellement sucré et délicieux… Ça a le goût du pur bonheur… Du bonheur, tu vois ?
Je savais que cela paraissait bizarre, mais c’était la seule façon dont je pouvais le décrire.
— Ah bon ? dit Akira en souriant. Ça me fait plaisir.
Puis il me regarda un instant et ajouta doucement :
— Tu es très mignonne, Yuri… Tu le sais ?
— …Pardon ? dis-je en laissant tomber ma cuillère sur la table.
J’aurais juré avoir entendu le mot « mignonne ». Mais il ne pouvait sûrement pas parler de moi, parmi toutes les personnes présentes. J’avais dû mal entendre. Je restai là à le fixer, la bouche grande ouverte, jusqu’à ce qu’il reprenne ses esprits et détourne le regard.
— …Désolé, je ne pensais à rien, dit-il. Oublie ça…
Il baissa légèrement les yeux et se couvrit le visage d’une main. Mais à travers les interstices entre ses doigts, je crus apercevoir une très légère rougeur sur ses joues et le bout de ses lobes d’oreilles.
— Akira… Tu rougis ? demandai-je.
Interpellé, il baissa la main et me sourit d’un air penaud.
— Fais-moi juste une faveur et fais comme si tu n’avais rien entendu, d’accord ? dit-il.
Maintenant qu’il me regardait à nouveau droit dans les yeux, il n’y avait plus aucun doute : son visage était rouge vif. Bon sang, je rougissais probablement moi aussi à tout va. Mon cœur battait à mille à l’heure depuis qu’il m’avait trouvée mignonne.
— …Mangeons, d’accord ? dis-je. Avant que ça ne fonde.
Désespérée de briser cette tension gênante, je ramassai ma cuillère tombée sur la table et la plantai de nouveau dans ma glace pilée.
— D’accord, dit Akira en faisant de même. Bonne idée.
Pendant un moment, nous restâmes tous les deux assis là à manger notre glace pilée en silence. Mais l’ambiance était devenue tellement artificielle et gênante qu’au bout d’un instant, nous éclatâmes de rire presque exactement en même temps.
— Bon sang, Akira ! dis-je. Ça ne te ressemble pas d’être si silencieux !
— Je pourrais te dire la même chose, Yuri ! rétorqua-t-il.
— Bon, d’accord… mais tu peux vraiment m’en vouloir ?!
Alors que nous nous regardions dans les yeux en essayant de toutes nos forces de retenir notre rire, je pouvais affirmer une chose avec certitude : je n’avais jamais imaginé qu’un simple bol de glace pilée puisse avoir un goût aussi sucré.
Après avoir quitté le café, nous flânâmes tous les deux en ville pendant un moment.
Nous n’avions aucune destination particulière en tête. Nous tournions simplement en rond, errant là où nos pas nous menaient.
C’était fou de penser que j’avais été si nerveuse ce matin-là que je n’avais même pas pu avoir une simple conversation avec lui, alors qu’à présent, la glace entre nous avait complètement fondu et que nous parlions aussi naturellement que nous le faisions toujours à la cantine.
Alors que nous marchions dans la rue principale, une charrette tirée par un cheval nous dépassa à toute vitesse. Je fus tellement surprise que je faillis perdre l’équilibre, mais Akira se précipita et me rattrapa avant que je ne tombe. À partir de cet instant, il insista pour que nous nous tenions la main, « uniquement pour ta sécurité, bien sûr ». Et juste comme ça, je me retrouvai une fois de plus désespérément troublée, avec l’impression que mon cœur allait exploser hors de ma poitrine.
Mais je savais que j’étais heureuse.
Le simple fait de tenir sa grande main douce dans la mienne.
Cela m’apaisait, même si mon cœur battait à tout rompre.
Cela semblait si naturel, d’une certaine manière, comme si nous avions été ainsi depuis des années.
Comme si nous allions encore nous tenir la main ainsi pendant de nombreuses années à venir.
J’étais vraiment, sincèrement heureuse. Peut-être pour la première fois de toute ma vie.
Je ne souhaitais rien de plus que notre temps ensemble ne s’arrête jamais.
Même si je savais que c’était le seul souhait qui ne pourrait jamais, jamais se réaliser.
Et pourtant, quand j’étais avec Akira, je me sentais si comblée, si pleine à l’intérieur.
Pourquoi ? Qu’était donc ce drôle de sentiment dans ma poitrine ?
J’avais presque peur de le découvrir. Peur de ce que cela pourrait signifier.
Alors je refoulai mes émotions et fis de mon mieux pour ne pas y penser.