I HAD – CHAPITRE 9
Chapitre 9
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Traduction : Gatotsu
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Le soleil brillait dans un ciel parfaitement dégagé lorsque je quittai la maison, comme tous les matins. Mais, contrairement à d’habitude, je ne pris pas le chemin de l’école.
J’étais une gentille fille, et une gentille fille ne pouvait pas mentir. Alors, ce matin-là, lorsque j’annonçai à ma mère que je partais, je me contentai de ne pas lui dire où j’allais. Voilà ce que j’appelle être maligne.
Si je n’allais pas à l’école, c’était parce que j’avais quelque chose de bien plus important à faire. Même si, à vrai dire, je n’avais probablement plus aucune raison d’y retourner un jour, songeai-je.
Concernant les cours, Traînée-san pourrait tout simplement me servir de professeure. Et même sans déjeuner à la cantine, les sucreries de Mamie me donneraient largement de quoi tenir. J’écrirais aussi de temps en temps à Hitomi-sensei. Les adultes diraient sûrement que je devais aller à l’école, que l’école primaire était obligatoire… Mais à quoi bon, puisque je n’en avais pas besoin ?
Maintenant que j’y pensais, j’avais découvert dans un film qu’il était possible de sauter des classes. J’étais certainement assez intelligente pour faire ça.
Enfin, pas vraiment…
Comme Traînée-san me l’avait expliqué, devenir toujours plus intelligente ne faisait pas tout. Et puisque c’était la seule raison pour laquelle j’allais à l’école, je n’avais probablement plus aucune raison d’y remettre les pieds.
Perdue dans toutes ces pensées, j’arrivai à destination sans même m’en rendre compte.
Je n’avais pas hésité une seule seconde à venir ici ce matin. Pourtant, les choses étaient bien différentes de la dernière fois.
Pour commencer, ma petite compagne n’était pas avec moi. Ensuite, il faisait encore jour depuis peu. Mais surtout, je n’étais plus venue avec l’intention de m’en prendre à lui.
Comme la fois précédente, j’appuyai plusieurs fois de suite sur la sonnette. Et, comme la fois précédente, une voix de femme maussade me parvint par l’interphone. La dernière fois, je l’avais accueillie d’une salutation pleine d’entrain. Mais aujourd’hui, j’avais quelque chose d’important à faire.
Je mis tout mon cœur dans mes paroles, afin qu’elles expriment exactement ce que je ressentais.
— Je suis Koyanagi Nanoka, dans la classe de Kiriyuu-kun. Je suis désolée pour ce qui s’est passé la dernière fois.
Même si la femme ne pouvait pas me voir, je m’inclinai profondément. Lorsqu’on présente ses excuses ou que l’on remercie quelqu’un, il faut toujours le faire avec le cœur. Que l’on soit intelligent ou non n’y change rien.
Elle dut sentir toute la sincérité de mes paroles, car, comme la fois précédente, elle me répondit avec beaucoup de gentillesse.
— Un instant.
Lorsqu’elle ouvrit enfin la porte, je m’inclinai de nouveau.
— Bonjour. Je suis désolée pour la dernière fois, répétai-je.
Je le pensais sincèrement, tout autant que lorsque j’avais traité Kiriyuu-kun de froussard.
— Bonjour. Ne t’en fais pas, tu n’as aucune raison de t’excuser, répondit-elle en secouant la tête.
Ce n’était pourtant pas vrai. J’avais bien des raisons de lui demander pardon.
— Je suis désolée d’être partie sans vous dire au revoir correctement, et d’avoir dit des choses aussi horribles à Kiriyuu-kun.
— Ce n’est rien. C’est plutôt Hikari qui devrait te présenter ses excuses. Tu avais fait tout ce chemin pour venir le voir, et il n’a même pas voulu sortir de sa chambre. Les notes que tu lui avais apportées étaient soigneusement écrites. Je les lui ai bien données. Et aujourd’hui, tu as même pris le temps de passer le voir avant d’aller à l’école.
Apparemment, elle m’avait réellement pardonné toutes mes impolitesses de la dernière fois. Pourtant, ce qu’elle disait ne me paraissait pas tout à fait juste. Je lui expliquai donc la raison de ma venue ce matin.
— Je suis venue parler à Kiriyuu-kun de quelque chose. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être son alliée, de se battre ou de retourner à l’école. C’est quelque chose de plus important.
— Quelque chose de plus important ?
Sa mère était une personne très gentille. Pourtant, elle arborait à présent l’expression vigilante qu’une gardienne de château ferait dans une histoire. Naturellement, c’était de moi qu’elle se méfiait.
Après tout, la dernière fois, je ne m’étais pas seulement montrée impolie : je lui avais aussi fait du mal. Mais si je m’étais laissée décourager par cela, je ne serais pas venue aujourd’hui.
Il fallait absolument que je parle à Kiriyuu-kun.
Si je voulais qu’elle me pardonne, il n’y avait qu’une seule chose à faire : lui parler à cœur ouvert, avec la plus grande sincérité, sans lui cacher quoi que ce soit. Je devais lui expliquer pourquoi j’étais venue, ce que je voulais dire à Kiriyuu-kun, pourquoi je ressentais tout cela et quelle personne j’espérais devenir. Tandis que des gens promenaient leur chien et que d’autres enfants passaient devant la maison sur le chemin de l’école, je lui racontai tout.
Je pensais qu’il fallait toujours confier à la personne en face de soi ce que l’on ressentait au plus profond de son cœur. C’était sans doute pour cette raison que j’avais fini par dire à Kiriyuu-kun à quel point je le trouvais froussard.
J’avais certes quelques doutes sur cette façon de penser, mais je voulais malgré tout essayer d’expliquer correctement tout cela à sa mère. Comme la fois précédente, elle me fit entrer dans la maison.
Je ne comprenais pas pourquoi, contrairement à la dernière fois, ses yeux semblaient légèrement brillants de larmes. J’avais beau être perspicace, les larmes des adultes demeuraient pour moi une énigme, peu importe à quel point j’y réfléchissais. Et même lorsque je leur en demandais la raison, ils refusaient généralement de me répondre. La mère de Kiriyuu-kun, Traînée-san, Minami-san… aucune ne faisait exception.
Une fois à l’intérieur, elle m’apporta du jus d’orange. Je n’en bus qu’une gorgée avant de me diriger vers le premier étage. Cette fois, je ne lui demandai pas de m’accompagner. Je n’en ressentais tout simplement pas le besoin, et elle aussi semblait penser qu’il valait mieux que j’y aille seule.
Je montai les escaliers avec un calme étonnant, bien loin de la nervosité qui m’avait envahie la dernière fois. Ce jour-là, j’avais l’impression de gravir les marches qui menaient à l’appartement de Traînée-san. À chaque pas, je sentais que je me rapprochais de quelque chose, même si j’ignorais encore s’il s’agissait du bonheur ou de tout autre chose.
Traînée-san avait dit que le bonheur, c’était de pouvoir penser à quelqu’un de tout son cœur. Mais lorsqu’il s’agissait des autres, je n’étais pas très perspicace. Ça, je le savais. Je n’arrivais donc ni à les apprécier ni à leur accorder d’importance. Alors, j’avais décidé de ne penser qu’à moi. Et, sur le chemin qui m’avait menée jusqu’ici ce matin-là, j’étais persuadée d’avoir enfin choisi ce qui me rendrait heureuse. Je me mis à chanter.
— Le bonheur ne vieeent pas tout seul à moooooi, c’est pourquoii je pars à sa recherche aujourd’huiiii !
Mais personne n’était là pour chanter avec moi. Ni Mademoiselle Bobtail, ni Traînée-san, ni Minami-san, ni Mamie. Je m’amusais malgré tout à chanter seule, mais une chanson est toujours bien plus joyeuse lorsqu’on a quelqu’un pour nous accompagner.
Il faut vraiment que je trouve quelqu’un avec qui chanter. Je m’arrêtai devant l’une des portes et frappai d’un coup sec. J’étais certaine que Kiriyuu-kun savait que ce n’était pas sa mère qui venait de frapper.
— Bien le bonjour, Kiriyuu-kun. Avant toute chose, j’ai quelque chose à te dire. Je suis désolée pour la dernière fois.
Je m’inclinai devant la porte. Évidemment, il ne pouvait pas me voir, et il ne répondit pas. Mais j’étais certaine qu’il m’entendait. Je pris une profonde inspiration.
— Je voulais vraiment te présenter mes excuses, croix de bois, croix de fer. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue aujourd’hui. Il y a quelque chose de beaucoup, beaucoup plus important dont je dois te parler.
Je laissai tomber mon sac à dos par terre et m’assis contre le mur. Puis j’en sortis l’un de mes cahiers. J’en avais un pour chaque matière : un pour les mathématiques, un pour les sciences, et ainsi de suite. Celui que j’avais pris avec moi ce jour-là était mon cahier de japonais.
— Bien, Kiriyuu-kun. Commençons notre discussion.
J’ouvris mon cahier à la page réservée aux sujets de discussion.
— Le sujet est : qu’est-ce que le bonheur ?
C’était pour cela, pour avoir cette conversation avec lui, que j’étais venue chez Kiriyuu-kun aujourd’hui. Je ne voulais parler ni d’alliés et d’ennemis, ni de son retour à l’école, ni même de savoir s’il manquait de courage. Seulement de ça. Si l’on m’avait demandé pourquoi, j’aurais sûrement répondu qu’avoir des amis et des alliés, c’était chercher le bonheur ensemble.
La nuit dernière, j’avais longuement réfléchi à ce que signifiait être une alliée. J’étais heureuse auprès de Traînée-san, qui avait découvert qu’elle pouvait être heureuse rien qu’en pensant à moi. J’avais trouvé du bonheur dans les histoires de Minami-san, qui m’avait promis qu’elle essaierait, elle aussi, de devenir heureuse. Et j’étais heureuse lorsque je mangeais des sucreries et parlais de livres avec Mamie, qui m’avait confié que ma présence la rendait heureuse.
Alors, je voulais également trouver le bonheur aux côtés de Kiriyuu-kun. Voilà ce que signifiait être une alliée.
J’en étais certaine. Kiriyuu-kun était mon binôme lors des discussions en classe. Et pour une discussion comme celle-ci, un cahier était bien plus utile que tout ce qu’on pouvait trouver dans un réfrigérateur.
— Commençons par un petit récapitulatif. Je vais te relire toutes les idées que nous avions notées jusqu’ici. Lors de notre toute première discussion, nous avions parlé des moments où nous nous sentions heureux : quand on mange des biscuits avec de la glace, les ohagi de Mamie ou les gâteaux préparés par sa maman, quand on lit des livres ou qu’on chante avec ses amis, quand on mange du steak haché au dîner, quand son papa et sa maman rentrent tôt, quand on voyage en famille ou lorsqu’on mange sa glace préférée.
Je pris soin de passer volontairement l’un des éléments sous silence.
— Lors de la discussion suivante, nous avons parlé des moments où nous ne nous sentions pas heureux : quand on voit des cafards, quand il y a du natto à la cantine… Toi, tu avais ajouté la salade d’algues, mais je n’étais pas d’accord. Moi, je trouve les algues délicieuses.
Toujours aucun bruit ne provenait de la chambre de Kiriyuu-kun.
— Après avoir dressé une longue liste de choses qui ne nous rendaient pas heureux, nous nous sommes posé une question un peu différente : est-ce que ne pas être heureux, c’est le contraire du bonheur ? Et est-ce que le contraire de quelque chose qu’on n’aime pas suffit à nous rendre heureux ? Mais nous en étions arrivés à la conclusion que non. Ce n’est pas simplement parce qu’il n’y aurait pas de natto à la cantine que nous serions heureux. Toi, tu avais ajouté que l’absence de salade d’algues ne suffisait pas non plus à te rendre heureux… Enfin, pas si elle n’était pas remplacée par du karaage[1].
Kiriyuu-kun gardait toujours le silence.
— Nous avons encore eu plusieurs discussions après ça, puis est arrivée la journée de visite en classe. Pendant notre présentation, j’ai dit que la présence de mon père et de ma mère me rendait heureuse. Ce n’était pas un mensonge, mais je n’ai pas eu l’occasion d’expliquer que le bonheur ne se résumait pas à ça. J’ai le sentiment que ce que tu avais présenté ne correspondait pas non plus à ce que tu pensais vraiment, je me trompe ?
Aucune réponse.
— Quand nous avons fait le bilan par la suite, je t’ai demandé pourquoi tu voyais le bonheur de cette façon, mais tu n’as pas su me répondre. Mais je ne suis pas venue ici pour parler du fait que tu as menti, alors continuons.
Toujours aucune réponse.
— À partir de là, ce sont les discussions que nous avons eues pendant ton absence. Hitomi-sensei a pris ta place et a continué à réfléchir avec moi. Ce n’était pas très différent de quand tu étais là, mais cette fois, j’ai essayé de comprendre pourquoi certaines choses me rendaient heureuse.
— Pourquoi ?
Kiriyuu-kun m’interrompit enfin, sans prévenir. Sa voix était si faible que je ne l’aurais sans doute pas entendue si je n’avais pas eu une aussi bonne ouïe.
Je ne fus pas surprise qu’il me réponde. Kiriyuu-kun était gentil, et je savais qu’il ne pourrait jamais faire quelque chose d’aussi affreux qu’ignorer une camarade de classe.
— De quoi pourquoi ? Pourquoi j’étais en binôme avec Hitomi-sensei ? Parce que nous sommes un nombre pair dans la classe. Heureusement que personne d’autre que toi n’était absent.
— Non…
Cette fois, un silence s’écoula avant qu’il ne reprenne la parole. Il prenait sans doute le temps de respirer profondément avant de poursuivre. Après tout, il fallait respirer profondément pour réussir à ouvrir son cœur.
J’attendis un long moment, et je comptais attendre aussi longtemps qu’il le fallait. Il me semblait percevoir sa respiration saccadée de l’autre côté de la porte.
Mes pensées n’avaient pas changé. Kiriyuu-kun était gentil, alors si je lui laissais assez de temps, il finirait forcément par me répondre. J’en étais certaine.
— Je ne… parle pas… de Hitomi-sensei… Je parle… de toi.
Je le savais.
— De moi ?
Même séparé de moi par la porte, Kiriyuu-kun devait sûrement deviner que j’avais penché la tête. Les autres n’en auraient peut-être pas été capables, mais lui, si. C’était du moins l’impression que j’avais.
— Pourquoi… ? demanda-t-il de nouveau.
— Mm ?
— Pourquoi… est-ce que tu es revenue ?
Ah, je vois ! m’exclamai-je en frappant doucement mon poing dans ma paume.
— Tu veux savoir pourquoi je suis revenue alors que tu m’avais dit de ne plus venir ?
— Oui…
— Si tu ne veux pas que je sois là, alors je peux repartir tout de suite.
Il ne répondit pas. Au lieu de cela, il me posa encore la même question.
— Pourquoi ?
— De quoi tu parles ?
— Comment ça se fait ?
— Mmh ?
— Pourquoi est-ce que tu te soucies autant de moi ?
Cette fois, sa voix avait changé. Tout à l’heure, il cherchait simplement à connaître la raison de ma venue. À présent, il semblait sincèrement incapable de comprendre.
Ces deux « pourquoi » avaient certainement des sens complètement différents. Mais peu m’importait, puisque j’avais déjà une réponse à chacune de ses questions.
— Eh bien, c’est simple. Parce que j’ai décidé de venir, et parce que j’ai décidé que tu comptais pour moi.
— Non, ce n’est pas… enfin…
— Et aussi parce que j’aime tes dessins.
Je sentis son souffle se couper de l’autre côté de la porte. Comme je n’allais tout de même pas m’imaginer qu’il venait de mourir subitement ou quelque chose du genre, je poursuivis.
— Ceux qui savent créer des choses dont je suis incapable sont incroyables. Les sucreries que prépare Mamie, les histoires qu’écrit Minami-san, les dessins que tu fais… Moi, je ne saurais créer aucune de ces choses. Alors, je trouve ça incroyable. C’est pour ça que je te répète toujours à quel point tu es incroyable.
Je n’essaierais plus de le forcer à montrer ses dessins. L’obliger à le faire contre sa volonté ne le rendrait pas heureux.
— Minami-san est une de mes amies, même si cela fait un moment que je ne l’ai pas vue.
— Tu… as des amies ?
Cette remarque m’agaça un peu. Je n’étais pas vraiment en colère, mais il fallait tout de même signaler lorsque les remarques sont offensantes.
— Sérieusement ? Même moi, j’ai des amis. Et des amis vraiment merveilleux.
— Ah… je vois.
J’acquiesçai d’un hochement de tête satisfait.
— Ah !
À cet instant, un cri retentit dans la chambre de Kiriyuu-kun. Avait-il aperçu un insecte ou quelque chose de ce style ?
Bien fait pour lui, il n’avait qu’à ne pas se moquer de moi, pensai-je avec un petit sourire satisfait.
Mais il m’interpella soudain depuis sa chambre, d’une voix bien plus affolée que d’ordinaire. Je m’apprêtais déjà à m’agacer, persuadée qu’il allait me demander d’entrer pour me débarrasser de l’insecte à sa place. Mais ce n’est pas du tout ce qu’il dit.
— K-Koyanagi-san, tu ne devrais pas être à l’école ?
— Ah… Il est déjà si tard ?
Je n’avais ni montre ni téléphone, alors je n’avais aucun moyen de savoir combien de temps s’était écoulé.
— Tu ne vas pas… être en retard ?
— Peu importe. Je n’ai pas besoin d’aller à l’école.
Il sembla surpris par cette réponse, ce qui était totalement justifié : entendre une élève aussi sérieuse et intelligente que moi dire une chose pareille n’avait rien d’ordinaire.
— J-Je crois que tu devrais y aller…
— Mais toi non plus, tu n’y vas pas, pas vrai ? Alors ce n’est pas grave. De toute façon, j’ai quelque chose de plus important à faire. Il y a bien des élèves de notre classe qui manquent l’école pour assister au mariage d’un membre de leur famille ou je ne sais quelle excuse du genre.
— Quelque chose… de plus important… ?
— Trouver le bonheur à tes côtés.
À mes yeux, c’était bien plus important que d’aller à l’école. Je voulais être l’alliée de Kiriyuu-kun.
Au début, je croyais que je le voulais simplement parce que Hitomi-sensei me l’avait demandé. Mais, à force d’y réfléchir, je finis par comprendre quelque chose. Au fond de moi, j’avais toujours ressenti cela. Rien n’avait changé.
Je voulais être l’alliée du gentil Kiriyuu-kun, le seul à être venu me parler lorsque je n’avais pas le moral. Le seul à m’avoir adressé la parole lors de la journée de visite, alors que personne n’était venu pour moi. C’était aussi simple que cela.
Ce gentil Kiriyuu-kun qui ne m’avait jamais ignorée, même lorsqu’il m’avait dit qu’il me détestait.
La seule chose qui avait changé, c’était la manière dont je comptais m’y prendre. Jusqu’ici, je lui avais montré ce que je ressentais en me battant pour lui. Désormais, j’allais chercher comment trouver le bonheur à ses côtés. Cela semblait beaucoup plus amusant. Je décidai donc de poursuivre avec lui notre discussion sur le bonheur, même si cela signifiait mettre de côté tout ce dont nous avions déjà parlé en classe.
— Alors, je vais te le demander une nouvelle fois. Pour toi, qu’est-ce que le bonheur, Kiriyuu-kun ?
— K-Koyanagi-san…
Il semblait déconcerté, sans doute parce que je ne le traitais plus de froussard. Moi aussi, je serais surprise si Kiriyuu-kun se mettait soudain à chercher la bagarre. Presque autant que je l’avais été lorsqu’Ogiwara-kun m’avait ignorée.
— Je veux savoir ce que tu en penses maintenant.
— Koyanagi-san… tu devrais vraiment aller à l’école.
— Je te l’ai dit, ce n’est pas grave. Alors, qu’est-ce qui te rend heureux ?
— Tu ne devrais pas sécher les cours…
— C’est étrange de penser ainsi. Tu trouves que c’est mal pour moi, mais pas pour toi ? Alors ça ne doit pas être si grave. Tu sais quoi, je vais commencer. Cette réponse ne vient pas de moi, mais d’une amie qui compte énormément pour moi. D’après elle, le bonheur, c’est…
— Tu dois aller à l’école.
— Je suis déjà intelligente ! Je te l’ai dit, je n’irai pas ! m’écriai-je sans réfléchir.
Même si j’étais un peu embarrassée, je ne pouvais pas retourner en arrière.
— Je suis désolée, murmurai-je aussitôt.
C’est alors que je compris quelque chose et pris ma décision. Lorsqu’on souhaite devenir amie avec quelqu’un, on ne doit pas lui cacher des choses susceptibles de le bouleverser. Je décidai donc de lui révéler ce que j’avais vraiment sur le cœur.
— Je suis désolée. Je ne voulais pas le dire, mais les autres élèves de la classe se sont mis à m’ignorer.
— Hein… ?
— Je suis certaine que tu sais que je n’avais déjà aucun véritable ami dans la classe. Mais au moins, il y avait des gens avec qui je pouvais parler, et quand je les saluais, tout le monde me répondait. Maintenant, tout le monde m’ignore.
Parler de choses douloureuses faisait presque aussi mal que de les vivre, mais à l’image d’une profonde inspiration, cela avait aussi le mystérieux pouvoir d’ouvrir notre cœur.
— Je n’ai aucune envie de retourner dans un endroit rempli d’enfants comme eux. Et surtout, je trouve bien plus amusant de réfléchir avec toi à des questions difficiles.
Tout en parlant, je pris soudain conscience de quelque chose d’extrêmement important.
— Tu sais quoi ? À partir de maintenant, je viendrai ici. Alors, apprends-moi à dessiner. J’aurais beau aller à l’école pendant des années, jamais je n’y apprendrais à dessiner aussi bien que toi.
Je compris enfin.
— Hm, je me demande ce que je pourrais t’apprendre en échange. Tu sais, la vie, c’est comme avoir un voisin de table.
En réalité, ce n’était pas lui qui avait besoin d’une alliée. C’était moi.
— Si l’un d’entre eux oublie son manuel, l’autre doit partager le sien. En plus on est obligés de se voir tous les jours, alors autant être assis à côté de quelqu’un qu’on ne déteste pas.
— Je…
— Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Lorsqu’il finit par parler, sa voix était encore plus faible que d’habitude.
— Je voudrais que tu m’apprennes… à devenir… comme toi.
Sa voix était aussi légère que le murmure d’une fleur, mais je l’entendis malgré tout. Sa demande me déçut aussitôt. Pourquoi pouvait-il bien vouloir une chose pareille ?
— Crois-moi, tu ne voudrais pas être comme moi. Si tu l’étais, tu ne pourrais pas faire d’aussi merveilleux dessins. Un jour, ma mère a pris le lion que j’avais dessiné pour la Tour du Soleil. J’ai vraiment détesté ça.
Il retomba dans le silence.
— Alors, si un magicien te propose un jour de te transformer en quelqu’un d’autre, choisis de devenir toi-même. Tu as compris ?
Il ne répondit rien. Puis, après un long moment de silence, il finit par dire tout autre chose.
— Tu devrais vraiment retourner à l’école.
J’en restai stupéfaite. Je ne m’attendais pas à ce qu’il insiste encore là-dessus. Je lui avais pourtant répété ma décision à plusieurs reprises. Mon choix était fait, même si, bien sûr, il ne pouvait pas savoir à quel point j’étais déterminée. C’était assez agaçant.
— Pourquoi ? En classe, tu ne me contredis jamais, et aujourd’hui, tu ne fais que te montrer désagréable. Tu me détestes au point de vouloir me renvoyer dans un endroit où tout le monde m’ignore, c’est ça ?
Je dis cela sur le ton d’une plaisanterie, en l’imaginant secouer la tête si vigoureusement que je pourrais presque le deviner de l’autre côté de la porte. Mais comme aucune réponse ne vint, je commençai à me sentir mal.
Les paroles qu’il avait prononcées la dernière fois remontèrent peu à peu du fond de mon cœur, comme si elles manquaient d’air. Si je les laissais toutes s’échapper d’un seul coup, cette chose sombre et terrible s’enracinerait de nouveau dans mon cœur, et tout mon courage se retrouverait prisonnier, tel un papillon pris dans une toile d’araignée.
Avant que cela n’arrive, je devais m’assurer que Kiriyuu-kun ne me détestait pas réellement. S’il me haïssait, il ne m’aurait jamais parlé aussi longtemps. Ces paroles avaient sûrement dû lui échapper sans qu’il les pense vraiment.
Je décidai donc de lui poser une nouvelle fois la même question et d’attendre patiemment sa réponse. Mais avant que je puisse le faire, il m’en empêcha.
La vie, c’est comme un dessert joliment décoré. On ne comprend pas toujours comment il a pu prendre une telle forme.
Kiriyuu-kun gardait toujours le silence. Pourtant, ce qu’il ressentait et la manière dont il agissait me laissèrent sans voix. Je sentis alors la sombre créature en moi replonger peu à peu au fond de l’océan.
J’entendis le verrou se débloquer. Puis la poignée se mit à tourner lentement.
Sans doute parce que la fenêtre de sa chambre était ouverte, une forte bourrasque me souffla au visage, faisant danser ma frange et me forçant à fermer les yeux.
Lorsque je les rouvris, Kiriyuu-kun se tenait devant moi. Derrière lui, d’innombrables feuilles de papier virevoltaient à cause du vent.
Est-ce que ses cheveux avaient un peu poussé ?
Tandis que j’observais son visage en me posant la question, l’une des feuilles s’envola dans ma direction et vint se plaquer contre mon visage.
Comme elle m’empêchait de respirer, je l’enlevai aussitôt. Lorsque je découvris ce qui était dessiné dessus, un immense sourire se dessina sur mes lèvres. Mon sourire n’avait rien à envier à celui de Traînée-san.
Kiriyuu-kun, lui, affichait une expression totalement opposée à la mienne.
Accroupi dans l’encadrement de la porte, il avait l’air profondément abattu. Ses yeux semblaient même légèrement humides.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— Je… je suis désolé, dit-il.
Ces derniers temps, beaucoup de personnes semblent éprouver le besoin de s’excuser auprès de moi. Pourtant, je n’avais encore reçu aucune excuse de la part de ceux dont j’en attendais vraiment.
— Pourquoi tu t’excuses ?
Il m’avait bien dit qu’il me détestait, non ? Si c’était vrai, je ne pouvais pas prétendre que cela ne m’avait pas blessée. Mais après tout, c’était moi qui l’avais traité de froussard. Nous étions donc quittes.
Kiriyuu-kun me regarda droit dans les yeux.
— T-tu…
— Oui ?
— Si les autres t’ignorent… c’est à cause de moi.
— Ce n’est pas vrai.
Je secouai la tête.
— Ce n’est pas ta faute. C’est juste que tous ces idiots de notre classe sont trop stupides pour savoir ce qui est bien et ce qui est mal.
— Mais si.
Même en me regardant droit dans les yeux, Kiriyuu-kun laissait couler des larmes. Ces derniers temps, je voyais beaucoup de gens pleurer.
— Quoi donc ? demandai-je.
— Que mon père… a volé…
Je restai silencieuse. En vérité, je savais déjà que c’était la réalité, mais je décidai quand même de secouer la tête.
J’essayai d’imaginer toute la souffrance que cela devait représenter pour Kiriyuu-kun. Je poussai mon imagination aussi loin que possible, sans savoir si je parvenais réellement à saisir ce qu’il ressentait. Et si ce n’était pas le cas, je n’avais aucune idée de la distance qu’il me restait encore à parcourir pour y parvenir.
Malgré tout, je secouai de nouveau la tête avec certitude.
— Même s’il l’a fait… et alors ?
Je plongeai mon regard dans le sien, comme pour lui indiquer le chemin à suivre, car selon moi, il se trompait.
— Même si ton père a bien volé, cela ne change rien au fait qu’il m’a toujours saluée avec gentillesse. Bien plus gentiment que les gens de notre classe, alors que je les vois tous les jours. Et puis, ce n’est pas une raison pour que les autres m’ignorent ou pour que je n’aille plus à l’école. Ce n’est pas non plus une raison pour qu’ils disent du mal de toi. Mais de toute façon, je ne suis pas venue parler de ton père.
En effet, parmi toutes les mauvaises choses qui s’étaient produites, Kiriyuu-kun n’avait jamais rien fait de mal, pas une seule fois.
— Ceux qui ont tort, ce sont ceux qui ne comprennent pas ça. D’ailleurs si je ne vais plus à l’école, c’est aussi leur faute.
Kiriyuu-kun n’avait donc aucune raison d’être triste ou de pleurer. C’était ce que j’essayais de lui faire comprendre. Mais la vie, c’est comme lorsqu’on descend d’un manège qui tourne : parfois, on est encore étourdi et on finit par partir dans la direction opposée à celle qu’on voulait prendre.
Non seulement Kiriyuu-kun ne cessait pas de pleurer, mais ses larmes se mirent à couler sur ses joues. Je ne savais cependant pas lesquelles de mes paroles l’avaient rendu aussi triste. Et comme je ne le savais pas, je ne savais pas non plus quoi faire pour le réconforter.
Je me glissai alors un peu plus près de lui et posai ma main sur la sienne, qui reposait sur le sol. Lorsque Traînée-san avait fait la même chose pour moi, j’avais senti mon cœur s’apaiser.
Il parut surpris. Puis, comme je l’avais fait ce jour-là chez Traînée-san, il resserra ses doigts autour des miens.
Je comptais rester ainsi, à lui tenir la main en silence jusqu’à ce que ses larmes s’arrêtent, mais je n’en eus pas l’occasion. Tout en continuant de pleurer, Kiriyuu-kun prononça des paroles que je n’aurais jamais imaginé entendre de sa bouche.
— Est-ce que tu… voudrais… qu’on aille à l’école… ensemble ?
— Hein ? fis-je, abasourdie par cette proposition soudaine.
Le temps que je retrouve mes esprits, je le vis se recroqueviller, comme s’il avait pris peur de ma réaction. C’est alors que je réalisai pleinement ce qu’il venait de dire.
— Tu viens de dire « ensemble » ?
— Oui…
Il serrait ma main si fort qu’elle me faisait mal, mais ma surprise me fit complètement oublier la douleur.
— P-Pourquoi ?
Face à cette question venue du fond du cœur, ses lèvres se mirent à trembler. Il cherchait probablement les mots justes. Je connaissais cette sensation, alors j’étais heureuse de lui laisser tout le temps dont il avait besoin.
— J’ai… menti, finit-il par dire. J’ai encore peur… qu’on se moque de moi. Et j’ai aussi menti… à Hitomi-sensei. Alors… je veux lui présenter mes excuses, et lui dire la vérité.
Ses larmes n’avaient toujours pas cessé de couler. Pourtant, je n’avais encore jamais vu une telle détermination dans son regard. Je ne savais pas qu’il était capable de faire preuve d’un tel courage. Je mourais d’envie d’en connaître la raison.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « la vérité » ?
— À propos… de ce qu’est le bonheur.
À cet instant, une scène traversa mon esprit avec une netteté saisissante. Je la revis aussi clairement que si elle se déroulait de nouveau sous mes yeux.
Ce n’était pas Kiriyuu-kun que je voyais parler, mais moi. Moi, lui murmurant quelque chose d’une voix assez basse pour que lui seul puisse l’entendre.
Un seul mot, prononcé lors de la journée de visite en classe : Froussard.
Alors, il avait bel et bien menti. Et pourtant, même en le sachant, je ne ressentis ni tristesse ni irritation.
— Les autres, je m’en fiche… mais je veux dire la vérité à Hitomi-sensei… et à toi aussi.
Ces mots me remplirent de joie.
— Je… crois que moi aussi, j’ai quelque chose à me faire pardonner auprès de Hitomi-sensei, avouai-je.
— Hein ?
— Elle était vraiment triste de ne pas avoir pu te voir lorsqu’elle est venue. J’avais oublié de te le dire, mais elle m’a demandé de te dire qu’elle t’attendrait, peu importe le temps qu’il faudrait.
La dernière fois, j’étais repartie si précipitamment que cela m’était complètement sorti de l’esprit.
Au moment de lui révéler cela, des larmes se remirent à couler sur ses joues. Mais même leur éclat ne pouvait rivaliser avec la lumière qui brillait dans ses yeux.
— Je veux la voir.
Je ressentais exactement la même chose.
— Mais tu es sûr ? demandai-je. Si tu retournes à l’école, tous ces idiots qui se moquaient de toi seront encore là.
Ces mêmes idiots qui, désormais, m’ignoraient.
Jusqu’à présent, je pensais que Kiriyuu-kun devait affronter ces garçons. Mais grâce à Traînée-san, je savais maintenant que ce n’était pas sa manière de faire : je venais de le voir de mes propres yeux.
À mes paroles, ses épaules tremblèrent légèrement. Pourtant, il soutint mon regard, et par ses propres forces, se défit du démon qui s’accrochait à lui.
— Je… n’ai vraiment… pas envie d’y aller… mais… je crois que… ça ira.
Cette fois, je ne sus quoi répondre.
— Même s’ils se moquent de moi, poursuivit-il. Même s’ils m’insultent… je crois que ça ira, tant que tu es mon alliée.
Je n’aurais pas su expliquer pourquoi, mais des larmes de soulagement me montèrent aux yeux. Pourtant, les gens ne pleuraient que lorsqu’ils étaient tristes. Malgré tout, j’avais envie de pleurer de joie en comprenant que Kiriyuu-kun avait menti lorsqu’il avait dit qu’il me détestait.
Mais mes larmes ne coulèrent pas. Après tout, c’est étrange de pleurer quand on n’est pas triste.
À la place, je plongeai mon regard dans le sien et hochai résolument la tête.
— Bien sûr. Je n’ai jamais été ton ennemie, pas une seule fois.
De nouvelles larmes coulèrent de ses joues. Je trouvais cela étrange qu’il pleure ainsi.
Il serra de nouveau ma main.
— Je pense vraiment que toi aussi, tu devrais retourner à l’école, dit-il.
— Et pourquoi donc ?
J’allais enfin connaitre sa raison.
— Parce que tu n’es pas comme moi. Tu travailles bien, tu es intelligente et courageuse… Je suis certain qu’un jour, tu deviendras quelqu’un d’important. Alors, tu ne dois pas sécher les cours.
J’étais vraiment heureuse d’entendre tous ces compliments, mais ce qu’il ajouta ensuite me rendit encore plus heureuse.
— Alors, retournons à l’école ensemble… Moi aussi, je suis ton allié.
Peu importe le nombre d’années qui s’écouleraient, jamais je ne trouverais les mots capables de décrire ce que je ressentais à cet instant. Même lorsque j’aurais atteint l’âge de Minami-san, de Traînée-san ou même celui de Mamie, jamais je ne saurais donner un nom à l’odeur ou au goût de ce qui se répandait dans mon cœur.
J’étais peinte de couleurs si merveilleuses qu’on n’aurait pu trouver en moi la moindre goutte de noir. Pourtant, on ne pouvait pas davantage les qualifier de blanches. C’était une couleur dont je n’étais même pas certaine qu’elle existait en ce monde. Peut-être qu’une toute nouvelle couleur venait de naître à cet instant précis.
J’étais incapable de l’expliquer, alors il ne me restait plus qu’à recourir à mon expression fétiche : La vie, c’est comme… mon allié.
— Tant que tu seras à mes côtés, Hikari, je n’aurai besoin de rien d’autre.
— Hein… ?
— Tu n’as pas tort, Kiriyuu-kun, alors je veux bien aller à l’école. Tu seras là à mes côtés, en tant qu’allié, n’est-ce pas ?
Quelques larmes lui échappèrent encore, mais un sourire apparut lui aussi sur son visage, tandis que ses yeux restaient humides. Cela faisait une éternité que je ne l’avais pas vu sourire.
Le sourire d’un allié est toujours une source de bonheur. Alors, portée par ma propre joie, je lui souris à mon tour.
— Eh bien, puisque c’est décidé, dépêche-toi de te préparer ! Nous sommes déjà vraiment en retard !
— O-oui !
Il se releva précipitamment, essuya ses larmes avec sa manche et referma la porte. Comme il était encore en pyjama, il devait se changer.
Je restai dehors, prête à partir dès qu’il serait prêt. J’avais d’abord pensé l’attendre tranquillement devant sa porte, mais je me dis ensuite qu’il valait mieux prévenir sa mère de notre départ. Elle pourrait peut-être appeler l’école pour éviter que nous soyons notés absents.
J’expliquai mon idée à Kiriyuu-kun à travers la porte, puis traversai le couloir en direction des escaliers.
Au moment où je tournai, je poussai un cri ma foi peu élégant.
— Ahh !
Sous le coup de la surprise, je tombai sur les fesses. La mère de Kiriyuu-kun se trouvait juste devant moi, accroupie près de l’escalier comme si elle cherchait à se cacher. Elle avait les larmes aux yeux.
Décidément, tout le monde pleure ces derniers temps. Était-ce une nouvelle mode ? Ou bien les larmes étaient-elles contagieuses à l’image des bâillements ?
Alors que j’étais toujours assise par terre, sa mère me serra la main.
— Merci, dit-elle.
Cela faisait probablement une éternité qu’elle ne l’avait pas vu sortir de sa chambre, pensai-je.
— Je vous en prie, répondis-je avec sincérité.
Mais elle ajouta alors quelque chose d’étrange.
— J’aurais dû le lui dire, moi aussi.
Que pouvait-elle bien vouloir dire par là ?
Tandis que je m’interrogeais, j’entendis la porte de la chambre s’ouvrir. Je me retournai et le découvris vêtu de ses habits habituels, son sac à dos sur les épaules.
Il était enfin prêt, pensai-je.
Lorsque je me relevai, sa mère avait déjà commencé à descendre l’escalier.
Je n’étais pas aussi pressée qu’elle, alors j’attendis Kiriyuu-kun. Je remarquai alors que je tenais toujours mon cahier et voulus le ranger dans mon sac.
Mais…
— C’est…
Il y avait autre chose dans ma main, quelque chose qui n’était pas mon cahier. Kiriyuu-kun, qui venait de s’approcher derrière moi, le remarqua lui aussi.
Je lui fis alors part de ce que je ressentais vraiment.
— Est-ce que je peux… garder ça ? demandai-je.
Il pouvait très bien refuser, pensai-je. Non, s’il était comme d’habitude, il refuserait sûrement.
Mais contre toute attente, il ne le fit pas.
Il hocha simplement la tête, l’air légèrement embarrassé.
Cela me rendit heureuse, sans que je sache vraiment pourquoi. Quoi qu’il en soit, je décidai que je l’accrocherais dans ma chambre une fois rentrée chez moi.
— On y va ? demandai-je.
— Oui, répondit-il.
Ses yeux brillaient d’une lumière éclatante.
Lorsque nous arrivâmes à l’école, Kiriyuu-kun agrippa ma veste du bout des doigts. J’étais certaine qu’il n’avait aucune intention de toucher les fesses d’une jeune demoiselle, alors je ne dis rien. Et puis, je savais parfaitement ce qu’il ressentait.
Comme je ne le comprenais que trop bien, je bombai fièrement le torse. Ma poitrine n’avait certes pas le même volume que celle de Traînée-san ou de Hitomi-sensei, mais je la bombai tout de même de toutes mes forces.
Quand on laisse transparaitre sa peur, nos ennemis se croient déjà vainqueurs. Alors, dans ces moments-là, mieux vaut bomber le torse et faire semblant d’être fort, même si au fond ce n’est pas vraiment le cas.
C’était quelque chose que mon père m’avait appris autrefois, alors que nous marchions ensemble sur une route, en pleine nuit.
Je fis entrer Kiriyuu-kun dans la salle de classe par la porte du fond, et ce fut comme si le temps s’était brusquement arrêté. Tout le monde nous fixait, figé sur place.
Mais le temps reprit bientôt son cours, et chacun détourna les yeux en se mettant à murmurer. Dès lors, une seule personne continua de nous regarder. Cette personne était, bien évidemment…
— Allons, du calme, tout le monde. Le cours n’est pas terminé. Quant à vous deux, vous arrivez juste à temps. Vous êtes un peu en retard, mais nous venons à peine de commencer, alors ne vous inquiétez pas.
Je saisis les bords de ma jupe et fléchis les genoux devant Hitomi-sensei, lui faisant une révérence digne d’une princesse.
J’étais certaine de l’avoir entendue me remercier, même si aucun mot ne sortit de sa bouche.
Kiriyuu-kun salua nerveusement Hitomi-sensei d’un petit mouvement de tête, puis alla s’asseoir.
Ah, c’est vrai, pensai-je.
— Sensei, j’ai oublié tous mes manuels, alors je vais suivre avec Kiriyuu-kun, annonçai-je.
Des murmures s’élevèrent de nouveau dans la classe.
— Pense à les apporter demain, se contenta de répondre Hitomi-sensei.
Elle m’autorisa ensuite à rapprocher mon bureau de celui de Kiriyuu-kun. En réalité, je n’avais tout simplement pas apporté les bons manuels, puisque je n’avais pas prévu de venir à l’école aujourd’hui.
Nous déposâmes ensuite nos cartables sur l’étagère au fond de la classe. Nous étions maintenant prêts à suivre le cours.
Le cours de japonais avait commencé depuis une quinzaine de minutes. La situation ne pouvait être plus parfaite, non ? pensai-je en adressant un clin d’œil à Kiriyuu-kun, mais il ne le remarqua même pas, et celui-ci se perdit dans le vide.
Comme d’habitude, le cours du jour portait sur le bonheur. Nous nous mîmes par deux pour discuter d’une courte histoire que nous avions lue lors du cours précédent, afin de préparer notre présentation finale.
Je pensais que Kiriyuu-kun ne l’avait pas lue et que j’allais devoir commencer par la lui expliquer, mais je me trompais. Il l’avait déjà lue. Pendant tout le temps où il était resté enfermé dans sa chambre, il avait consciencieusement étudié tous les documents que Hitomi-sensei lui avait apportés.
Nous discutâmes de l’histoire, même si Kiriyuu-kun se montrait encore plus réservé que d’habitude. Nous nous demandâmes si le bonheur consistait à obtenir soudainement en abondance quelque chose dont on avait autrefois manqué, ou s’il résidait plutôt dans le fait de savoir se contenter de peu.
Comme Kiriyuu-kun gardait toujours la tête baissée, ce fut surtout moi qui parlai. Tout au long de notre discussion, je remarquai bien les regards que nos camarades nous lançaient en cachette. Ils sont vraiment bizarres de s’intéresser autant à nous alors qu’ils nous ignoraient.
À un moment donné, Hitomi-sensei s’approcha de nous. Lors des discussions, elle passait toujours d’un groupe à l’autre.
Lorsqu’elle arriva près de nous, nous eûmes enfin l’occasion de la saluer comme nous n’avions pas eu le temps de le faire précédemment.
— Bonjour, Hitomi-sensei, dis-je.
— Bonjour. Et bonjour à toi aussi, Kiriyuu-kun.
— Bonjour, répondit Kiriyuu-kun d’une toute petite voix, la tête toujours baissée.
Mais ce n’était pas de la peur. Après tout, il avait lui-même voulu revoir Hitomi-sensei. Il existait un autre mot pour désigner ce genre de sentiment : l’appréhension.
Même moi, il m’arrivait d’en ressentir. La dispute que j’avais eue avec ma mère avant la journée de visite en était un bon exemple. Je savais donc que, lorsqu’une situation nous mettait mal à l’aise, il fallait tôt ou tard trouver en soi le courage d’y faire face.
À l’abri du regard de Hitomi-sensei, je refermai ma main sur celle de Kiriyuu-kun, dans l’espoir de lui transmettre un peu de mon courage.
Mais ce n’était pas nécessaire.
Il serra brièvement ma main en retour, puis la relâcha. Avant même que Hitomi-sensei ait le temps de poser la moindre question, il releva la tête.
— S-Sensei, j’ai trouvé une autre r-réponse à la question… sur ce qu’est le bonheur. Une réponse différente de celle que j’ai d-donnée lors de la journée de visite en classe.
Ses mots étaient hésitants et sa voix à peine audible, mais malgré tout, il était en train de présenter sa réponse.
Je l’encourageai en silence. À cet instant, toutes mes pensées étaient tournées vers lui. C’était là le bonheur que Traînée-san avait trouvé.
Alors, quel était celui de Kiriyuu-kun ?
Lui comme moi connaissions la réponse depuis le début. J’étais fière de lui et impatiente de l’entendre enfin la prononcer.
Après tout, j’étais sûrement encore sa seule admiratrice dans toute la classe. Alors, c’était bien naturel que je ressente ça, non ?
— Oh, eh bien, quelle est-elle ?
Hitomi-sensei fut peut-être surprise par cette déclaration soudaine, mais rien dans son expression ne le laissait deviner. Avec un sourire chaleureux, elle l’invita doucement à poursuivre. Son visage semblait lui dire qu’elle écouterait tout ce qu’il avait à lui confier.
Kiriyuu-kun soutint son regard, les lèvres légèrement entrouvertes.
C’est alors que je remarquai que tous les élèves de la classe avaient les yeux tournés vers nous. Cela me surprit, eux qui jusque-là lui avaient accordé si peu d’attention. Et pourtant, d’une certaine manière, cela me parut naturel.
C’était l’occasion pour tout le monde d’entendre ce que Kiriyuu-kun ressentait vraiment.
À présent, il ne lui restait plus qu’à le dire.
— M-mon bonheur, c’est… dess…
Il s’interrompit au beau milieu de sa phrase.
Hitomi-sensei attendit patiemment qu’il reprenne, avec toujours autant de bienveillance, tandis que moi je le fixais les yeux grands ouverts.
Après être allé aussi loin, il n’allait quand même pas avoir peur maintenant ? pensai-je.
Peut-être l’avais-je mal jugé. J’étais bien son alliée, mais, pour être franche, je commençais malgré tout à me dire qu’il restait un peu froussard.
Avec de telles pensées, je lui dois des excuses.
Je me rappelai alors les paroles de Mamie : « ce garçon est peut-être moins froussard que tu ne le crois. »
Kiriyuu-kun reprit plusieurs fois son souffle et se mordit la lèvre. Puis il bomba le torse et déclara.
— Mon bonheur, c’est…
— Oui ?
— C’est quand mon amie me dit qu’elle aime mes dessins… et quand elle est assise à côté de moi.
Décidément, la vie ressemblait vraiment à une partie d’Othello. Était-ce parce que, même lorsqu’elle avait sa part d’ombre et de désagréments, elle possédait aussi un côté lumineux et merveilleux ? Non, ce n’était pas ça.
C’était parce qu’une seule pièce blanche et lumineuse pouvait suffire à retourner tous les sentiments sombres de quelqu’un.
Il n’était donc pas étonnant que j’aie envie de raconter cette merveilleuse journée à mon amie si chère. Alors, dès la fin des cours, je saluai rapidement Kiriyuu-kun, courus chez moi chercher Mademoiselle Bobtail, puis repartis aussitôt en direction de l’immeuble couleur crème.
— Le bonheur ne vieeent pas… tout seul à moooooi !
— Miaou ?
Mon amie à la fourrure noire fit une drôle de tête devant l’enthousiasme inhabituel avec lequel je chantais.
— Quoi ?
— Miaou.
— Écoute, il n’y a aucun mal à chanter de la sorte de temps en temps. Enfin, en réalité, on pourrait même le faire tous les jours, mais parfois, il y a des journées encore plus merveilleuses que les autres. Je suis certaine que ça t’arrive aussi, non ?
— Miaou, répondit-elle sans grand intérêt.
Cette journée n’était peut-être pas si belle à ses yeux. J’essayai donc de lui transmettre un peu de ma bonne humeur.
— C’est pourquoiii je pars à sa recherche aujourd’huiii !
— Miaou miaou miaou.
Même si elle semblait exaspérée, elle finit par chanter avec moi.
À quoi bon jouer la comédie ? pensai-je.
Elle cherchait vraiment à se donner des airs de grande. Mais peut-être était-ce justement ce petit côté affecté qui plaisait aux garçons.
S’il y avait bien une chose que je pouvais apprendre d’elle, c’était sa façon de conquérir le cœur d’un garçon, pensai-je tandis que nous longions la berge.
Le ciel était bleu, l’herbe verte et la terre brune. Le chemin, aménagé afin qu’on puisse s’y promener facilement, était fait d’une terre de couleur rousse. L’air était limpide, et chaque personne possédait sa propre couleur. Tout autour de moi se parait d’une multitude de nuances différentes, et je les aimais toutes. Pourtant, ce fut en apercevant l’immeuble couleur crème que mon cœur bondit le plus fort.
Je mis de l’ordre dans tout ce que je voulais raconter à Traînée-san.
D’abord, il fallait absolument que je la remercie. C’était grâce à ses conseils que j’avais pu découvrir une telle joie au fond de mon cœur. Ensuite, je lui raconterais tout ce qui s’était passé aujourd’hui. Je passerais rapidement sur les détails sans importance et m’attarderais davantage sur les choses importantes.
Bien sûr, lorsqu’un détail sans importance était lié à quelque chose d’important, il faudrait que je le développe lui aussi, histoire de rendre mon récit encore meilleur.
Elle serait sûrement surprise d’apprendre que Kiriyuu-kun avait été capable de tout cela aujourd’hui.
Malgré tout, je pensais qu’il fallait surtout que j’insiste sur une chose : Kiriyuu-kun avait peut-être bel et bien du courage, et Mamie avait été la seule à s’en rendre compte.
Je débordais d’excitation. Bien plus encore que lorsque je regardais de la poudre de cacao se dissoudre dans du lait chaud, tandis qu’un délicieux parfum de chocolat se répandait dans l’air.
L’immeuble couleur crème, semblable à un gâteau, semblait parfaitement assorti à une tasse de cacao. Mon excitation ne fit que grandir à mesure que j’approchais de l’escalier.
Mais au moment où je posai le pied sur la première marche couverte de boue, je remarquai quelque chose d’étrange : Mademoiselle Bobtail ne me suivait pas.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je, mais elle ne répondit pas. Tu ne veux pas du lait ?
Elle resta silencieuse. Pensant qu’elle s’était peut-être blessée, je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se déroba aussitôt.
— Tu es vraiment bizarre. Très bien. Attends-moi là, alors.
— Miaou, répondit-elle enfin d’une toute petite voix.
Après tout, même les chats devaient parfois passer de mauvaises journées. Alors, il devait bien leur arriver de ne pas avoir envie de monter des escaliers.
Même si le comportement de mon amie continuait de m’intriguer, mon cœur, lui, était toujours tourné vers tout ce que j’avais hâte de raconter à Traînée-san. Je poursuivis mon chemin jusqu’à sa porte et, après avoir préparé dans ma tête l’essentiel de notre conversation, j’appuyai sur la sonnette.
J’entendis le ding-dong résonner à l’intérieur.
Hm ? pensai-je en levant les yeux.
Les vilaines lettres inscrites sur la plaque à côté de sa porte semblaient avoir disparu. Est-ce qu’elle l’avait enfin refaite ? C’est dommage, je lui avais déjà dit que j’avais une très belle écriture. J’aurais volontiers pu m’en charger pour elle si elle me l’avait demandé.
J’attendis, mais elle ne vint pas ouvrir. Je sonnai donc une seconde fois. Cette fois, j’entendis du bruit à l’intérieur.
Peut-être qu’elle venait seulement de se réveiller. Une vraie marmotte !
Je patientai encore un moment en riant toute seule à cette idée, mais elle ne se montra toujours pas.
Elle devait forcément être là. Cette fois, je frappai à la porte et lançai joyeusement.
— Bonjouuur !
Peu de temps après, j’entendis la porte se déverrouiller, puis la poignée tourner. Je débordais d’impatience à chaque fois que j’étais sur le point de revoir mon amie.
Pourtant, au moment où la porte s’ouvrit, toute cette excitation retomba d’un coup.
Quelque chose que je n’aurais jamais imaginé se produisit.
Ce ne fut pas Traînée-san qui m’ouvrit, mais un homme qui semblait avoir à peu près son âge. Lorsque nos regards se croisèrent, nous affichâmes exactement la même expression : une profonde surprise.
L’homme, qui avait pourtant l’air très gentil, écarquilla les yeux en me dévisageant. Je suis certaine d’avoir compris avant lui qui il devait être.
— Vous êtes le petit ami de Traînée-san ? demandai-je.
Après tout, Traînée-san était une femme incroyablement belle. Il n’aurait donc rien eu d’étonnant à ce qu’elle ait quelqu’un de spécial dans sa vie. Et si c’était bien le cas, alors je n’avais plus qu’à me présenter comme il se devait.
— Enchantée. Je m’appelle Koyanagi Nanoka. Je suis une amie de Traînée-san, dis-je poliment.
Mais le jeune homme fronça les sourcils, avec une expression de confusion totale.
— Elle est sortie ? demandai-je.
Malgré la simplicité de ma question, il pencha légèrement la tête.
— Euh… Nanoka-chan, c’est bien ça ? demanda-t-il.
— En effet.
— Je crois que tu t’es trompée d’adresse. C’est chez moi ici. Il n’y a personne du nom de… Traînée ?
À force de pencher la tête comme ça, elle allait finir par faire un tour complet, pensai-je.
— Ce n’est pas vrai. Je ne vous ai jamais vu ici auparavant, mais moi, je suis déjà venue ici plein de fois. Est-ce que Traînée-san essaie de me faire une blague ?
Peut-être qu’elle me préparait une surprise. Mais visiblement, ce n’était pas le cas. L’homme laissa échapper un petit rire embarrassé.
— Tu ne devrais vraiment pas utiliser de tels mots. « Traînée », ce n’est vraiment pas joli.
— Mais c’est le nom de Traînée-san.
— Mm… Enfin, quoi qu’il en soit, personne ne porte ce nom ici. Je suis certain que tu dois faire erreur. Peut-être que tu t’es trompée d’immeuble ? Tu devrais aller vérifier.
— Je sais que c’est ici ! J’y étais encore hier !
Ma voix s’éleva brusquement, portée par la certitude de ce souvenir. Ce jeune homme, qui ne savait rien de la sombre inquiétude qui grandissait dans mon cœur, parut encore plus embarrassé.
— Eh bien, moi aussi j’étais ici hier, et pourtant tu n’es pas venue.
— Vous mentez ! Vous n’étiez pas là ! J’étais avec Traînée-san !
— Mm… Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire… dit-il, visiblement contrarié.
Je savais que lorsqu’un adulte laissait ainsi paraître son agacement devant un enfant, cela signifiait qu’il cherchait un moyen de le faire taire.
— Ah, j’ai trouvé, dit-il. Peut-être que tu as rêvé de tout ça, et que, dans ton rêve, tu es venue dans un immeuble qui ressemblait à celui-ci ? Quand j’étais enfant, je passais pas mal de temps à chercher les endroits que je voyais en rêve, mais je ne les ai jamais trouvés.
— Je rêvais… ?
Non, c’était impossible. Je savais que Traînée-san avait bien été ici, que nous avions joué à l’Othello ensemble. La crème brûlée, sa main dans la mienne… rien de tout cela n’avait été un rêve. J’en étais certaine au plus profond de moi.
Pourtant, un souvenir me revint alors à l’esprit. Et ce souvenir portait un nom : Minami-san.
Même en faisant travailler toutes mes cellules grises, je n’arrivais pas à résoudre tous ces mystères, ceux de Traînée-san comme ceux de Minami-san. À mes yeux, il n’existait que trois explications possibles : le mensonge, la magie ou le rêve.
Je pensais que ce jeune homme devait forcément mentir, mais son embarras semblait sincère. En tout cas, rien chez lui ne me donnait l’impression qu’il mentait.
Alors que je restais silencieuse, le jeune homme prit les devants.
— Attends une seconde.
Il retourna un instant à l’intérieur, puis revint avec un Papico[2] marron à la main.
— Tiens, prends ça. Il fait chaud aujourd’hui. Je ne voudrais pas que tu attrapes un coup de chaleur.
Le Papico était agréablement frais, mais dès que je le vis, je compris. Cet endroit n’était vraiment plus celui de Traînée-san. Il n’y avait jamais eu de Papico dans son congélateur.
— Comment aurait-elle pu déménager en une seule nuit… ?
— Eh bien… personne ne le pourrait. Mais de toute façon, moi, ça fait quatre ans que j’habite ici.
Quatre ans ? Pour une enfant de mon âge, c’était une éternité. Je le savais. Je ne comprenais pas ce qui se passait, mais je savais qu’un nouveau mystère venait de surgir.
Je le remerciai pour la glace et pris congé.
— À plus, me salua-t-il chaleureusement.
Je longeai le mur couleur crème, puis descendis l’escalier, où mon amie m’attendait toujours. C’est alors que je compris quelque chose.
— Tu savais qu’elle n’était pas là, pas vrai ?
Mon amie ne répondit pas. Elle se contenta de prendre les devants et se mit à marcher. Comme elle l’avait fait tant de fois auparavant.
Je la suivis, comprenant ce qu’elle ressentait.
Minami-san, et maintenant Traînée-san. Les mystères semblaient s’abattre les uns après les autres sur mes amies. Mais où avaient-elles bien pu aller ? Quand je ne comprenais pas quelque chose, le mieux était encore de demander à quelqu’un qui avait vécu bien plus longtemps que moi. Après tout, cette personne avait probablement déjà connu ce genre de choses.
Tout en marchant, j’ouvris le tube de Papico pour goûter ce qu’il contenait. J’en pris une première bouchée, puis une seconde.
— C’est vrai que c’est plutôt amer.
Je n’aimais pas vraiment le goût du café. J’attendis que le reste ait complètement fondu, puis l’offris à quelques fourmis qui passaient par là.
[1] C’est une technique de friture japonaise qui consiste à mariner un aliment, puis à l’enrober de farine avant de le faire frire
[2] Glace japonaise dans un tube