Hole in my heart t1 - CHAPITRE 4 PARTIE 1
La cité de Sylmenia (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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« Est-ce que cela a de l’importance s’il n’y a pas de mots ? »
Konoe se rappela les paroles de Telnerica, les rejouant encore et encore dans son esprit. Cette jeune fille souriante. Elle avait dit que c’était agréable même sans mots. Et Konoe…
…Non, ce n’est pas possible.
C’est ce qu’il pensa. Les mots étaient importants. Les mots étaient ce qui permettait aux gens de se lier, de se comprendre.
C’est ainsi que cela fonctionnait, n’est-ce pas ? Ou peut-être pas ?
Konoe, qui parlait à peine, ne pouvait pas affirmer avec certitude l’importance des mots. Pourtant, il avait vécu dans cette vision du monde. Il se souvenait vaguement qu’à l’école on lui avait appris à exprimer clairement ce qu’il pensait, et il se disait que cela devait être pareil dans ce monde.
…Alors il ne pouvait pas comprendre les paroles de Telnerica.
Mentait-elle… ou avait-elle simplement parlé sans y réfléchir ? Certaines personnes parlaient sans penser, après tout, pensa-t-il.
— …
Mais alors, la Telnerica qu’il avait vue jusqu’à présent. La jeune fille qui, ce jour-là, avait hurlé tout en crachant du sang.
— …
…Konoe ne comprenait pas. Il ne pouvait pas comprendre.
◆
Vingt-trois jours s’étaient écoulés depuis son arrivée à Sylmenia. Il ne restait plus que sept jours avant la fin de son affectation dans la ville. Contrairement au trouble grandissant de Konoe, la charge de travail, elle, diminuait.
La densité de miasme dans la ville s’amenuisait. Par la fenêtre, la teinte miasmatique du ciel s’effaçait, laissant place au bleu. Le nombre de patients atteints de la maladie mortelle avait fortement chuté ces derniers jours et hier et avant-hier, il n’y avait eu qu’un seul patient chaque matin.
Et aujourd’hui :
— Noble Adepte, il n’y a aucun patient atteint de la maladie mortelle aujourd’hui.
— …Je vois.
Le chevalier qui rapporta cela à Konoe gardait une expression sérieuse et se tenait calmement, mais sa voix contenait une légère excitation.
Bien sûr, il était heureux. C’était compréhensible. Aujourd’hui marquait le trente-huitième jour depuis le début de l’emballement du donjon. La bataille qui avait commencé avant l’arrivée de Konoe dans la ville atteignait enfin un tournant.
La fin était en vue, presque à portée de main. Une fois la tour protectrice reconstruite, on pourrait dire que l’emballement serait de l’histoire ancienne.
Bien sûr, une longue, très longue reconstruction suivrait…
…Mais avec ça, mon travail ici est presque terminé.
Quoi qu’il en soit, les tâches de Konoe touchaient elles aussi à leur conclusion. Il ne restait plus qu’à s’occuper des monstres jusqu’à ce que la barrière soit restaurée.
Il pouvait soit patrouiller le périmètre de la ville avec sa lance, soit surveiller depuis un point élevé, détecter les menaces et les éliminer.
Lequel devait-il choisir ?
…Aujourd’hui, j’irai à la tour de guet.
Pour une raison quelconque, c’est ce qu’il décida. Il avait envie d’observer l’état de la ville aujourd’hui.
◆
Les murs du château de Sylmenia étaient ponctués de hautes tours de guet utilisées pour la surveillance.
Jusqu’à récemment, des soldats y étaient constamment postés, surveillant les bandits ou les troubles dans la ville. Mais maintenant, la plupart avaient été détruites par les attaques de monstres.
Cependant, une tour avait miraculeusement survécu sans le moindre dommage, offrant une vue dégagée sur la forêt environnante. Ces derniers temps, Konoe l’utilisait comme base d’opérations.
— …
Konoe se tenait au bord de la tour, regardant la ville en contrebas.
Aujourd’hui encore, elle était remplie de gens pleins de vie. Des cris de détermination, des enfants courant de tous côtés. Les réparations de la tour protectruce approchaient de leur achèvement, la fin était en vue.
Pendant un moment, Konoe laissa son regard s’attarder sur eux. Puis il plissa les yeux, étendant ses sens vers la forêt.
Au-delà du mur extérieur effondré de la ville, dans la forêt, tout semblait vide à l’œil nu, mais de nombreuses présences de monstres s’agitaient. Elles attendaient probablement de tendre une embuscade à quiconque s’approcherait. Ou peut-être se cachaient-elles des patrouilles des chevaliers.
— …
Tout en suivant ces monstres, Konoe fit apparaître un couteau à l’aide d’un outil magique.
Cet outil, il l’utilisait depuis longtemps, un objet polyvalent utile au combat. Il pouvait créer de petits couteaux tant que son mana ne s’épuisait pas.
Les couteaux qu’il produisait étaient peu durables et disparaissaient au bout d’un moment, ce qui les rendait peu fiables pour un combat direct. Mais dans certaines situations, ils étaient incroyablement utiles.
À savoir…
— …
Konoe lança son bras vers la forêt.
Quatre couteaux étaient coincés entre ses doigts, libérés simultanément. En un seul souffle, les couteaux traversèrent la ville, atteignant l’extérieur du mur.
— !!??
À la lisière de la forêt, plusieurs présences qu’il percevait disparurent. Les arbres bruissèrent bruyamment tandis que les présences restantes commençaient à battre en retraite plus profondément dans les bois.
Konoe lança sans relâche d’autres couteaux conjurés dans le dos des monstres en fuite.
Il n’y eut aucune pitié. L’idée d’épargner un adversaire qui fuyait pouvait s’appliquer aux bêtes sauvages, mais pas aux monstres.
Les monstres étaient les ennemis irréconciliables de l’humanité. Avant-garde façonnée par le Dieu Maléfique, ils n’existaient que pour traquer, tuer et dévorer les hommes. Telle était leur nature, telle était la volonté qui les avait vus naître.
Car le Dieu Maléfique nourrissait à l’égard de l’humanité une haine profonde, ainsi qu’une intention meurtrière sans bornes. Et il récompensait ses créatures en fonction des vies humaines qu’elles prenaient.
Plus un monstre tuait d’humains, plus sa puissance grandissait. Plus il en dévorait, plus son intelligence se développait. Plus sa haine et sa malveillance envers les hommes s’intensifiaient, plus grandes encore étaient les bénédictions qu’il recevait.
Certes, certaines différences existaient d’une espèce à l’autre dès la naissance, mais ces lois régissaient l’ensemble des monstres.
Dès lors, toute compréhension mutuelle entre l’humanité et eux était vouée à l’échec.
Comprendre nécessitait de communiquer, et communiquer nécessitait de l’intelligence. Mais pour qu’un monstre obtienne de l’intelligence, il devait dévorer d’innombrables humains, une contradiction irréconciliable.
Ils ne pourraient jamais se comprendre… Non, ils ne devaient jamais se comprendre.
Telle était la nature des monstres dans ce monde.
— …
Ainsi, Konoe n’hésita pas, faisant silencieusement apparaître le couteau suivant dans sa main.
…Et il continua d’abattre les présences en fuite.
◆
Un peu plus tard, Konoe s’arrêta après avoir fait le tour du périmètre de la ville.
Tous les monstres n’étaient pas morts, mais en comptant ceux qui avaient fui, les alentours de la ville étaient pour l’instant dégagés. Il resterait vigilant et s’occuperait de ceux qui s’approcheraient à nouveau.
— …
Alors, Konoe laissa échapper un léger souffle et se retourna.
Là se trouvait un petit banc rectangulaire, sur lequel une jeune fille était assise. Dans la tour austère jonchée d’armes, une jeune fille vêtue d’une tenue de soubrette semblait déplacée.
…Telnerica était, comme toujours, aux côtés de Konoe aujourd’hui.
— Maître Konoe, prenez-vous une pause ?
— …Oui.
— Je vois. Alors je vais préparer du thé, dit Telnerica avec un sourire, sortant une théière et une tasse de son panier.
À côté d’elle, il y avait un espace vide, juste assez large pour une personne.
— …
Il le savait. Telnerica laissait cet espace pour lui. C’était la même chose qu’hier, alors il comprenait.
…Mais s’asseoir là signifierait être proche d’elle.
— …
Au début, lorsqu’il était venu dans cette tour de guet il y a quelques jours, c’était différent. Telnerica restait debout pendant qu’il combattait les monstres, et même pendant les pauses, elle essayait de rester debout à ses côtés.
Mais rester assis seul pendant que la jeune fille se tenait debout à côté de lui lui semblait inconfortable. Alors il lui avait dit de s’asseoir, sans réfléchir à la taille du banc ni au nombre de places. Voilà le résultat.
— …
Konoe hésita à s’asseoir dans l’étroit espace à côté de Telnerica. Mais il savait que s’il restait debout, elle se lèverait aussi pour lui céder la place.
…Alors il s’assit, laissant l’écart d’un poing entre eux pour éviter toute gêne.
— Maître Konoe, voici votre thé.
Dès qu’il fut assis, Telnerica lui tendit du thé versé depuis la théière. Maintenu chaud par un outil magique, le liquide était brûlant. Konoe porta ainsi lentement la tasse fumante à ses lèvres.
— …
Le parfum agréable du thé emplit ses narines tandis qu’il expirait.
Son souffle sortit blanc… mais le vent qui soufflait de côté le dispersa aussitôt.
— …Il y a un peu de vent, n’est-ce pas ? Maître Konoe, n’avez-vous pas froid ? murmura doucement Telnerica.
— …Un peu, oui.
Maintenant qu’elle le disait, il faisait effectivement un peu frais.
Ce n’était pas un problème. Les Adeptes étaient entraînés à s’adapter à n’importe quel environnement. Il pouvait sentir la chaleur ou le froid, mais une montagne enneigée en hiver n’était pas différente de cet endroit dans sa perception. C’était simplement ainsi.
Ainsi, Konoe n’y pensa pas davantage et prit une autre gorgée de thé.
— Maître Konoe.
— …Qu…!?
À cet instant, le corps de Telnerica bascula soudainement vers lui. Surpris, Konoe tenta instinctivement de se dérober… mais ses sens d’Adepte lui dirent que s’il le faisait, Telnerica tomberait sur le banc.
Konoe n’eut d’autre choix que de rester figé. Il ne put que regarder le corps de Telnerica se rapprocher.
— …
Toc.
Une sensation douce effleura son bras.
La tête, l’épaule et le bras de Telnerica le touchaient. La distance qui existait quelques instants plus tôt avait disparu.

Comme on pouvait s’y attendre, Konoe ne pouvait pas bouger. Tandis qu’il restait figé, la chaleur du corps de Telnerica se mit lentement à se transmettre à travers leurs vêtements là où ils se touchaient.
— …Telnerica, qu’est-ce que tu…
— Maître Konoe, le saviez-vous ? Même quand le vent souffle fort, si l’on reste proche, il fait chaud.
Sa voix douce répondit à la question qu’il avait à peine réussi à articuler. Un ton doux à la limite du chuchotement.
S’il le savait ? Ce genre de chose, il…
— Je… ne le savais pas.
— …Je vois. Alors, que ce soit aujourd’hui le jour où vous l’apprenez.
« Heh heh heh », la voix de Telnerica chatouilla son oreille.
Konoe était troublé. Déconcerté même.
Il ne comprenait pas pourquoi elle faisait cela. Submergé par des choses qu’il ne pouvait pas comprendre, Konoe ne pouvait rien faire. Un regard lui montra simplement la jeune fille en train de sourire, les joues légèrement rosées.
— …
— …
Et ainsi, le moment silencieux se prolongea.
Au sommet de la tour, sans personne d’autre autour, il n’y avait que le bruit du vent et la respiration douce de Telnerica.
Oui, il n’y avait pas de mots teintés de la malveillance qu’il soupçonnait si souvent, seulement la chaleur douce qui se diffusait à travers eux.
— …
Telnerica était, simplement, chaleureuse.