Free! t2 chapitre 9

Road

Ce fut seulement le dernier jour de la période d’examens que l’interdiction des activités de club fut enfin levée. Après avoir salué le bassin, Haruka et les autres gagnèrent le bord de la piscine. Contre toute attente, Nao se trouvait là en maillot de bain. Les jambes écartées à cent quatre-vingts degrés, il avait plaqué le torse contre le sol.

— Nao-senpai… tu vas nager ? demanda Asahi.

— Oui. Pendant quinze minutes seulement.

Nao répondit tranquillement sans refermer les jambes, se contentant de faire pivoter le haut de son corps.

S’il pouvait nager, pourquoi ne l’avait-il pas fait jusqu’à présent ? Pourquoi seulement quinze minutes ? Et dans quel but comptait-il nager ? Les questions ne manquaient pas. Pourtant, quelles que soient les intentions de Nao, la perspective de le voir dans l’eau éveillait chez Haruka une excitation qu’il ne pouvait nier.

— Makoto, on fait une course en dos. Vingt-cinq mètres.

— Hein ?

Makoto releva ses sourcils inclinés, surpris.

— Mon temps est précieux. Ne gaspille pas une seule seconde.

— O-oui !

Sa réponse résonna au-dessus du bassin.

Après avoir effectué leurs échauffements avec le plus grand soin, tous deux entrèrent dans l’eau et saisirent les poignées de départ. Ils plaquèrent les pieds contre le mur et ramenèrent fermement leur corps vers celui-ci.

Un bref silence tomba. L’impatience de découvrir la nage de Nao ne faisait que grandir. Le sifflet retentit.

Tous deux poussèrent contre le mur. Dès cet instant, la différence dans l’extension de leur corps apparut clairement. Nao pénétra dans l’eau bien plus loin.

Lorsqu’il enchaîna depuis sa position de coulée avec le Vassallo, l’écart se creusa encore. Après être remonté à la surface, il n’eut besoin que de quelques mouvements pour atteindre l’arrivée.

Ce n’était pas le genre d’écart qu’on s’attendait à voir sur une distance aussi courte que vingt-cinq mètres.

Pourquoi Nao n’avait-il jamais nagé jusqu’à présent ?

La question revint aussitôt à l’esprit de Haruka.

Ils se hissèrent hors du bassin, puis Nao retira ses lunettes. Après avoir observé les quatre garçons, il leur adressa un sourire lumineux.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? On dirait que vous avez été ensorcelés par un kitsune[1].

Haruka se serait senti plus tranquille si Nao avouait une bonne fois pour toutes qu’il en était réellement un.

Qu’était-il, au juste ?

— Vous avez compris ce qui différenciait le départ de Makoto du mien ? Asahi.

— U-uissu. Nao-senpai, tu t’es étiré en faisant pchouu.

— Et d’où vient cette différence dans l’extension ? Ikuya.

— Tu n’as pas complètement tendu les jambes.

— Pourquoi, à ton avis ? Haruka.

Comment Haruka aurait-il pu connaître la raison sans interroger directement Makoto ?

— Il n’a pas réussi à utiliser la force de réaction du mur.

Cela devait revenir à peu près à ça, mais…

— Makoto, pourquoi as-tu eu peur ?

— Hein ?

— Tu as cru que tes genoux allaient heurter le mur ?

— …

Makoto resta sans voix. C’était compréhensible. Lui non plus ne semblait pas saisir ce que Nao voulait dire.

— Lorsque tu pousses contre le mur, tu n’utilises pas correctement les muscles de tes cuisses.

Au départ du dos, le corps devait se déployer dans un ordre précis : d’abord les hanches, ensuite les genoux, puis les pieds repoussaient le mur. Dans le cas de Makoto, ses pieds quittaient le mur avant que ses genoux ne soient entièrement tendus. Sa force ne se transmettait donc pas correctement.

— En ramenant les genoux contre le mur, tu contractes les muscles des cuisses. Mais comme tu as l’impression que tes genoux vont le heurter, tu prends peur.

— Pourtant, je n’ai pas peur.

— Alors, recommence une fois.

À la demande de Nao, Makoto retourna dans l’eau et saisit les poignées de départ. Il plaça fermement les pieds contre le mur, ramena son corps, puis se déploya d’un seul mouvement.

Après son entrée dans l’eau, il releva la tête et souleva ses lunettes. Ses sourcils inclinés remontèrent légèrement.

— Mes genoux… n’ont pas touché le mur.

— Tu vois ?

Nao entra à son tour dans l’eau pour lui montrer l’exemple. Son départ était magnifique. Il se déploya avec la souplesse d’un poisson bondissant hors de l’eau, puis releva la tête.

— Ton corps bascule vers l’arrière. Même si tu as l’impression que tes genoux vont heurter le mur, cela n’arrivera pas. En résumé, tu as simplement peur d’une illusion.

— Oui.

Après avoir consacré quelque temps à corriger le départ de Makoto, Nao quitta le bassin. Ses quinze minutes étaient écoulées.

Le lendemain, Nao était absent des activités du club.

— Les première année, rassemblement !

À l’ordre de Natsuya, Haruka et les autres quittèrent le bord de la piscine pour se regrouper autour de lui.

— Alors, vous commencez à vous habituer aux activités du club ?

— Uissu !

Asahi fut le seul à répondre immédiatement.

Mais ce qui préoccupait surtout Haruka, c’était l’absence de Nao.

— Euh… Nao-senpai n’est pas là aujourd’hui ? demanda Makoto sans chercher à masquer son inquiétude.

— À partir d’aujourd’hui, il prend quelques jours de repos. Il reviendra la semaine prochaine.

— Il s’est passé quelque chose ?

Nao était entré dans le bassin la veille. Il avait nagé. Il était donc naturel que Makoto se demande si un problème était survenu.

— Il doit se faire opérer de l’œil.

Natsuya sourit en désignant le sien du doigt.

La situation n’avait rien d’amusant.

Si c’était une plaisanterie, elle était de très mauvais goût.

Et si ce n’en était pas une, Haruka aurait préféré une véritable explication.

— Hein ? Il ne vous a rien dit ?

— Rien du tout ! s’exclama Makoto. Hier… Est-ce que l’entraînement d’hier…

Natsuya leva une main pour l’interrompre.

— Attends, attends. Je me rends. Nao ne vous a vraiment rien expliqué ?

— Non !

Makoto bondit presque sur place en entendant Natsuya marmonner comme s’il se parlait à lui-même.

— D’accord, j’ai compris. Dans ce cas, si vous êtes si inquiets, allez lui rendre visite.

Makoto tourna les yeux vers Haruka.

S’il voulait y aller, il n’avait qu’à le faire. Il n’avait pas besoin de demander son autorisation.

— J’y vais aussi ! lança Ikuya.

— M-moi aussi ! ajouta Asahi.

Ils avaient tous deux répondu avant même Makoto.

Si les trois autres allaient voir Nao, Haruka pourrait garder une ligne d’eau entière pour lui seul. Il allait enfin pouvoir nager tranquillement pour la première fois depuis longtemps. Devoir sans cesse partager le bassin avec les autres n’était vraiment pas à son goût.

— D’accord, d’accord. Allez-y tous les quatre, reprit Natsuya. Mais puisque vous êtes censés participer aux activités du club, vous vous y rendrez en courant. J’ai aussi des documents et des copies corrigées à lui remettre. Emportez-les.

L’hôpital du cap se trouvait au bout de la route côtière. Même si celle-ci était présentée comme un trajet direct, elle avait été creusée dans le flanc de la montagne et suivait les contours du littoral en une succession de virages.

Les montées et les descentes étaient nombreuses, avec plusieurs pentes particulièrement raides. Les rares bus qui passaient par là crachaient péniblement leurs gaz d’échappement. D’un côté s’étendait une côte rocheuse que l’eau recouvrait parfois à marée haute. De l’autre, la paroi entaillée de la montagne s’élevait presque à la verticale, parsemée de pins rouges.

Haruka et les autres couraient sur cette route en écoutant les vagues se briser sur les récifs. Le vent marin emportait leurs quatre souffles brûlants.

L’expression de Makoto restait tendue. Imaginait-il que l’état de Nao avait quelque chose à voir avec l’entraînement de la veille ? Même si c’était le cas, il n’avait aucune raison de s’en vouloir. Nao avait pris lui-même la décision de nager.

Haruka était pourtant presque aussi abattu que lui. Alors qu’il venait enfin d’avoir l’occasion de profiter seul d’une ligne d’eau, pourquoi devait-il être entraîné avec les autres ? Il ne pouvait s’empêcher de trouver ce traitement injuste.

— Ne vous inquiétez pas, tous les deux. Ce doit seulement être un rhume ou quelque chose comme ça, lança Asahi avec insouciance.

Un rhume qui touchait les yeux ?

Voilà une théorie intéressante.

— J’espère, répondit Makoto, trop gentil pour ne pas entrer dans son jeu.

— À part ça, vous avez vu les copies de Nao-senpai ? C’est incroyable. Il a entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix à toutes les épreuves.

Asahi semblait totalement dépourvu de la notion de vie privée. Haruka se promit de ne jamais rien lui confier d’important.

— Avec des notes pareilles, je ne me serais pas fait disputer, moi non plus.

— Il reste encore le japonais, non ? demanda Makoto en s’efforçant de donner un peu de légèreté à son visage assombri.

— Justement, c’est le japonais qui m’inquiète le plus. Surtout la dernière question.

— Celle qui demandait ce que l’auteur voulait exprimer ?

— Oui. Comment est-ce que je pourrais le savoir ? S’il avait quelque chose à dire, il n’avait qu’à l’écrire clairement. Et puis, on n’avait même pas étudié ce texte en cours.

— Et toi, Ikuya-kun ? Tu as réussi cette question ?

— Bof. Je ne suis pas très sûr de moi.

— Moi non plus. Et toi, Haru ?

— Probablement.

— Quand tu dis « probablement »… ça veut dire que tu as trouvé ?

— Oui. Probablement.

Asahi se rapprocha de lui tout en continuant de courir.

— Tu l’as vraiment réussie ? Alors donne-nous la réponse.

— Vous la connaîtrez quand on nous rendra les copies corrigées.

— Ah ah ! En réalité, tu n’en sais rien. Quel frimeur.

Les paroles d’Asahi ne provoquèrent même pas la moindre irritation chez Haruka.

— Explique-nous, Haru, insista Makoto.

Son expression sombre avait disparu. Cette conversation ridicule avait-elle suffi à le distraire ?

— Ikuya-kun aussi veut savoir, pas vrai ?

Encouragé par Makoto, Ikuya répondit d’un ton bourru :

— Ta réponse m’intéresse également, Nanase-kun.

Elle l’intéresse…

Quel genre d’intérêt Ikuya pouvait-il bien porter à Haruka ?

Depuis l’incident, il ne lui avait plus adressé ce regard chargé de ténèbres. Cela ne garantissait pourtant pas que ce qui se cachait en Haruka ne réveillerait pas de nouveau un jour les ténèbres d’Ikuya.

Ce qui intéressait vraiment ce dernier était-il cette chose que Haruka lui-même ne comprenait pas ? Ou bien les ténèbres qui l’habitaient ?

Peut-être.

— Les cinq premières lignes abordaient un problème de société, commença lentement Haruka.

Les trois autres acquiescèrent.

— Ensuite, les quatre lignes suivantes l’analysaient d’un point de vue scientifique.

— Oui, c’était bien ça, confirma Makoto.

Asahi et Ikuya approuvèrent eux aussi.

— Les trois dernières lignes expliquaient son influence sur l’état psychologique des gens.

— Oui ! C’est ce que j’ai écrit, s’exclama Asahi. Mais tu te souviens vraiment de tout, Haru.

Il était agaçant. Ne pouvait-il pas au moins garder le silence pendant que Haruka lui expliquait quelque chose ?

— Le texte s’arrêtait là. Autrement dit, il ne comportait aucune conclusion.

— En effet…

Ikuya prit une expression pensive.

— Présentées ainsi, les idées principales diffèrent selon le point de vue adopté.

— Moi, j’ai choisi l’influence psychologique à la fin, déclara Makoto.

Asahi et Ikuya donnèrent leurs propres réponses à leur tour.

— J’ai choisi le problème de société. Je pensais que c’était le genre de texte où la conclusion se trouve au début.

— Moi, j’ai écrit les trois. C’était difficile de tout faire tenir en écrivant petit…

— Alors, laquelle est correcte ? demanda Asahi.

— Aucune.

— Aucune… Tu veux dire qu’on a tous faux ?

— La bonne réponse se trouve dans la conclusion qui n’a pas été écrite.

Asahi hérissa encore davantage ses cheveux en prenant un air boudeur.

— Mais on ne peut pas deviner quelque chose qui n’est pas écrit !

— Justement. La question vous demandait de le déduire.

— Quoi ? C’était un piège ?

C’était effectivement assez retors. Mais en se rappelant le contenu du cours, la logique apparaissait.

— Une chose change selon l’angle sous lequel on la regarde.

— Ah !

— Ah !

— Ah !

Leurs trois voix se superposèrent.

— Les différentes facettes ! s’exclamèrent-ils ensemble.

— Zut ! On s’est fait avoir. Le professeur a forcément monté ça pour nous empêcher d’avoir la note parfaite, se plaignit Asahi.

— Ça lui ressemble bien, ajouta Ikuya.

Asahi se rapprocha encore de Haruka et prit un ton suppliant.

— Haru, je t’en prie. Obtiens la note maximale et venge-nous.

L’examen était déjà terminé.

— Si tu continues à dire des absurdités, je vous laisse derrière.

Haruka accéléra. Les trois autres adoptèrent aussitôt son rythme.

Le vent souffla le long de la route côtière. Leurs quatre souffles brûlants se mêlèrent en une seule masse avant de disparaître derrière eux.

Quatre bus les dépassèrent avant qu’ils n’atteignent enfin l’hôpital et franchissent son portail. En lisant l’inscription sur le pilier, Haruka découvrit pour la première fois que « l’hôpital du cap » possédait un véritable nom.

Il avait lui-même été pris en charge dans cet hôpital au début de l’année. C’était peut-être pour cette raison que l’expression de Makoto demeurait si tendue.

Tous les quatre étaient complètement essoufflés. Les quelques rafales venues de la mer étaient agréables sur leur peau. Tout en essuyant sa sueur, Haruka leva les yeux vers le bâtiment blanc.

— Allons-y.

Sans s’adresser à quelqu’un en particulier, il se mit en marche. Lorsqu’ils atteignirent le service d’ophtalmologie et jetèrent un regard dans la chambre, ils aperçurent le lit de Nao tout au fond d’une pièce prévue pour quatre patients.

— Tiens, vous voilà. Tous les quatre ensemble.

Contre toute attente — ou plutôt comme Haruka l’avait supposé —, Nao semblait parfaitement bien.

Il n’avait ni perfusion, ni bandage, ni électrodes. En observant son visage pâle, Haruka se dit qu’il avait lui-même probablement eu davantage l’air malade lorsqu’il avait séjourné ici.

Makoto sortit les différents documents de son sac.

— Le capitaine nous a demandé de t’apporter ça.

— Natsuya ?

Nao les accepta, les parcourut rapidement du regard, puis hocha légèrement la tête.

— Il trouvait trop pénible de venir lui-même, c’est ça ? Enfin… Nous serons plus tranquilles ailleurs. Allons dans le salon.

Il descendit souplement de son lit, puis se mit à marcher d’un pas léger. Sa démarche féline ne laissait aucune ouverture. Difficile de croire qu’une personne malade puisse se déplacer ainsi.

Le salon n’était pas très vaste. Il ne contenait aucune table, seulement un canapé placé contre un mur.

Depuis la fenêtre, ils pouvaient apercevoir le grand portail qu’ils avaient franchi un peu plus tôt.

Nao acheta cinq briques de jus au distributeur situé devant la pièce et les leur distribua.

— M’ci…

Asahi inclina rapidement la tête en marmonnant à peine.

S’il comptait le dire avec aussi peu de conviction, il aurait tout aussi bien pu prononcer un véritable « merci ».

Depuis leur arrivée à l’hôpital, il ne cessait de se comporter ainsi. Il marchait constamment en cherchant à se dissimuler derrière Haruka ou les autres.

Il s’était simplement laissé gagner par l’ambiance.

— C’est un décollement de la rétine.

Nao prononça ces mots après s’être assis sur le canapé.

Ce nom de maladie inconnu attira aussitôt tous les regards.

Nao planta la paille dans sa brique et but une seule gorgée.

— Ça m’est arrivé à l’automne de ma deuxième année. Je voyais un peu moins bien, mais je pensais que ça finirait par passer, alors je n’ai rien fait. C’était une erreur. Comme ça commençait à devenir inquiétant, je suis venu à l’hôpital et on m’a ordonné de me faire hospitaliser immédiatement. Quand on m’a annoncé que je ne pourrais peut-être plus jamais nager, ça m’a fait un choc… C’est Natsuya qui m’avait forcé à rejoindre le club, mais j’avais fini par devenir complètement accro à la natation.

Cela signifiait-il que Nao ne pouvait désormais plus nager ?

Dans ce cas, pourquoi restait-il au club ? Et que représentait la nage de la veille ?

— Buvez votre jus.

À la demande de Nao, chacun le remercia avant de planter sa paille dans sa brique.

— J’ai pratiqué l’aïkido jusqu’à la fin de l’école primaire. L’une de ses bases consiste à concentrer son esprit sous le nombril. Je ne m’en suis rendu compte qu’après avoir commencé à nager, mais beaucoup de principes de l’aïkido s’appliquent aussi à la natation.

Haruka comprit alors l’origine de cette démarche sans la moindre ouverture et porta la paille à ses lèvres.

— L’aïkido est un art martial qui ne repose pas sur la force musculaire. On utilise la puissance de l’adversaire et on transforme le poids de son propre corps en force. La natation n’est pas un sport de combat, mais on y affronte tout de même quelque chose. Par exemple, au départ, vous placez votre poids sur le plot afin d’exploiter sa force de réaction. Et lorsque vous nagez, vous transformez la résistance de l’eau en propulsion, pas vrai ?

Haruka comprenait.

Une musculature importante ne rendait pas forcément plus rapide. Au contraire, lorsqu’il nageait en s’appuyant uniquement sur ses muscles, il cessait de sentir l’eau.

La compétition le lui avait fait comprendre avec une violence particulière.

— Il ne faut pas chercher à avancer par la force. Il faut lire le courant. Comprendre comment l’eau se déplace et comment en tirer le plus de puissance possible. Lorsque j’ai compris que la natation devenait de plus en plus profonde à mesure qu’on y réfléchissait, je me suis senti transporté par l’enthousiasme.

Nao but une nouvelle gorgée.

— Au moment du départ, je vous ai demandé de transformer tout votre corps en oreilles, pas vrai ? C’est une forme d’oubli de soi. L’objectif ultime des arts martiaux consiste à faire disparaître son ego et à laisser son corps agir sans réfléchir, uniquement selon ce qu’il ressent. Je pense que cela pourrait également représenter l’aboutissement de la natation. S’il existait une nage dépourvue de soi et que je parvenais à l’atteindre, peut-être découvrirais-je un état ultime, au-delà de la vitesse, de la victoire et de la défaite… C’est à cette époque que j’ai commencé à penser à ce genre de choses.

Le regard de Nao se perdit au loin. Il souriait comme toujours, mais une ombre chargée de tristesse voilait son expression. Comme si elle reflétait ses sentiments, l’atmosphère du salon devint pesante.

Makoto finit par ne plus pouvoir le supporter.

— L’opération… Ils vont vraiment t’ouvrir l’œil ?

Dans le silence du salon, où le battement du cœur de Makoto semblait presque audible, le rire de Nao éclata soudain.

— Ha ha ha ! Natsuya vous a parlé d’une opération ? On ne peut vraiment rien lui confier. Il s’agit seulement d’un traitement au laser. Je n’aurais même pas besoin d’être hospitalisé, normalement. Mais comme les collégiens sont encore considérés comme des enfants, les médecins pensent que je ne resterais pas tranquille s’ils me renvoyaient chez moi.

Makoto se pencha brusquement en avant et un peu de jus remonta par la paille.

— La nage d’hier… C’est à cause de ça ? Est-ce que c’est ma faute si…

Il voulait probablement demander si Nao avait aggravé son état en lui enseignant le départ du dos.

Mais cela n’avait aucun sens.

S’il avait compté dépasser ses limites, il n’aurait pas fixé une durée précise de quinze minutes. Et s’il avait été prêt à prendre ce risque, il aurait aussi pu participer à la compétition. Son hospitalisation dès le lendemain de la période d’examens prouvait également que tout avait été prévu.

— Non, absolument pas. Le traitement était programmé depuis longtemps. Comme je devrai rester au repos pendant environ deux semaines, j’en ai parlé au médecin. Il m’a autorisé à nager pendant quinze minutes, à condition de ne faire ni plongeon ni virage.

— Mais pourquoi être allé jusque-là… ?

— Pour te donner un objectif concret, Makoto. Je suis le seul spécialiste du dos dans le club. Avant le contre-la-montre par année scolaire, je voulais que tu comprennes clairement la distance qui te séparait encore de ton objectif. Pour l’instant, ton objectif, ce sera donc moi. Ha ha !

Du jus jaillit brusquement de la brique de Makoto.

— Je… Je vais faire de mon mieux ! Je ne laisserai pas tout ce que tu as fait pour moi être inutile, Nao-senpai !

— Hé, hé, n’exagère pas. Ce traitement est surtout une mesure de précaution. Mon état est déjà presque stabilisé.

— Alors, ça veut dire que tu pourras de nouveau nager ?

Asahi et Ikuya se penchèrent à leur tour, entraînés par l’espoir de Makoto.

— Cela dépendra de l’évolution du traitement, mais je devrais pouvoir reprendre cet été.

Les sourcils inclinés de Makoto se relevèrent doucement. Les cheveux hérissés d’Asahi oscillèrent. Sous ses longs cils, Ikuya parut soulagé.

— Les plongeons resteront toutefois interdits.

Makoto réfléchit un instant.

— Alors, seulement le dos…

Ikuya poursuivit :

— Mais le dos est justement ta spécialité, Nao-senpai…

Asahi se leva brusquement.

— Ça ira ! Ton dos d’hier était incroyable !

Nao lui adressa un sourire lumineux.

— C’est vrai. J’avais oublié de vous le préciser, mais les responsables de promotion conservent leur rôle lorsqu’ils passent dans l’année supérieure.

— Hein ?

— À ce rythme, lorsque vous serez en troisième année, Asahi deviendra capitaine.

— M-moi… capitaine… ?

Ses genoux semblèrent céder et il retomba sur le canapé.

— Tout ira bien puisque c’est moi qui t’ai choisi. Et la nage libre aussi, ça finira par aller. Lorsque j’ai appris que je ne pourrais peut-être plus nager, moi aussi, j’ai perdu courage. J’ai passé environ six mois à me tourmenter. Mais quand j’ai compris que je voulais vraiment continuer à nager avec Natsuya et les autres, j’ai enfin réussi à m’y remettre sérieusement. Il ne sert à rien de se précipiter, pas vrai ? J’ai donc décidé de voir les choses de manière positive. Asahi, prends ton temps. Ne sois pas impatient.

— Uissu !

Pourquoi avait-il les larmes aux yeux ?

— Makoto, tu te préoccupes trop des autres. Tu peux te montrer un peu plus égoïste. Quand je vous regarde, Haruka et toi, on dirait presque que tu es son tuteur. À force, on va croire que tu te mêles de tout.

— Hein ? Vraiment, Haru ?

Haruka tourna les yeux vers la fenêtre. S’il répondait honnêtement, la situation risquait de devenir pénible à l’avenir.

— Ikuya, crois davantage en tes camarades. Si tu restes enfermé dans ta coquille, tu ne changeras jamais. Tu as enfin rejoint ce club parce que tu voulais évoluer. Alors essaie de tout leur montrer. Ces garçons sauront l’accepter.

Ikuya baissa ses longs cils et inclina la tête.

Le dire était simple. Le faire demandait une certaine détermination, aussi bien pour celui qui se dévoilait que pour ceux qui l’accueillaient. Haruka aurait préféré, dans la mesure du possible, qu’Ikuya choisisse de le faire en son absence.

— Enfin, Haruka. Si tu tiens à quelque chose, va jusqu’au bout. Ne te préoccupe pas des résultats. Natsuya a été irresponsable en te demandant de participer à toutes les épreuves de nage libre, mais le prochain tournoi officiel où cela sera possible est justement le contre-la-montre par année scolaire. Dans les autres compétitions, chaque nageur ne pourra s’inscrire qu’à deux ou trois épreuves.

Haruka ne s’intéressait ni aux compétitions ni aux chronomètres. Pourtant, ne plus être capable de nager avait été humiliant. Être méprisé parce qu’il s’obstinait dans la nage libre, sous prétexte qu’il manquait d’endurance, lui avait été insupportable.

Et plus que toute autre chose, il détestait que les autres s’inquiètent pour lui.

Il ne pouvait pardonner sa propre faiblesse.

— La prochaine fois, je nagerai correctement.

Nao inspira brusquement.

— Natsuya a parfois un comportement puéril. Il t’a seulement provoqué par entêtement, mais cela ne rime à rien. J’ai compris. Je vais lui parler.

— Non. La prochaine fois, je les nagerai toutes.

Le sourire de Nao disparut devant la fermeté de sa voix. Makoto, Ikuya et Asahi tournèrent eux aussi les yeux vers Haruka. Il sentit leurs regards, mais ne détourna pas le sien de Nao.

— Haru, Nao-senpai va lui expliquer, alors…

— Je nagerai toutes les épreuves !

La détermination de Haruka balaya les paroles de Makoto.

Il refusait d’être quelqu’un dont les autres devaient se préoccuper.

C’était pour cette raison qu’il nagerait.

Pour rester celui qu’il avait toujours voulu être : quelqu’un de fort.

Lorsqu’ils quittèrent l’hôpital du cap, le soleil commençait déjà à descendre vers l’ouest. S’ils traînaient, ils risquaient de dépasser l’heure officielle de sortie de l’établissement. Haruka et les autres pressèrent donc le pas sur le chemin du retour.

En dehors des quelques bus qui les croisaient, presque aucune voiture n’empruntait cette route. Ils pouvaient ainsi se concentrer entièrement sur leur course.

Haruka ne voulait penser qu’à courir.

Pour l’instant, il voulait chasser Nao et la natation de son esprit.

Soudain, des mots s’échappèrent de la bouche d’Ikuya.

— Je… ne vaux rien.

Sa voix se mêlait à sa respiration difficile.

— Quand je suis sur le point de perdre… je ne le supporte plus.

— …Ikuya-kun.

Makoto prononça son nom avec douceur, comme pour l’encourager.

— Je ne supporte pas non plus… qu’on se moque de moi.

Les vagues frappaient les récifs. L’air emprisonné dans l’eau se transformait en écume avant de se disperser.

— Je ne supporte pas… qu’on me gronde.

Une nuée d’oiseaux marins qui se reposaient sur les rochers s’envola brusquement.

— Je n’arrive pas… à me contrôler.

Ils approchaient maintenant de la partie la plus raide de la montée.

— Même quand je joue… je finis par me mettre en colère et rentrer chez moi.

Un panneau indiquait une pente à vingt-cinq pour cent.

— C’est pour ça… que je n’arrive pas à me faire des amis.

Ils ne couraient presque plus. Ils donnaient davantage l’impression de ramper.

— Natsu-nii… m’a abandonné lui aussi.

Comme pour se moquer d’eux, un bus les dépassa.

— Bientôt… Satomi fera pareil.

Leurs muscles hurlaient avant même qu’ils n’atteignent le sommet.

— I-Ikuya-kun… Tout… ira bien, répondit Makoto.

S’il souffrait autant, il ferait mieux de garder le silence et de courir.

Jusqu’où pouvait aller sa gentillesse ?

— Alors…

Haruka était presque impressionné qu’Ikuya réussisse encore à parler.

— Alors, je vais… devenir comme toi, Nanase.

En entendant soudain son nom, Haruka sentit ses genoux menacer de céder.

— Je vais regarder devant moi… et c-courir !

Ils franchirent enfin le sommet.

Haruka souffrait tellement qu’il crut entendre une hallucination. Afin de ne plus écouter de paroles inutiles, il accéléra dans la descente.

Il n’entendit bientôt plus que le vent qu’il fendait.

Cela lui convenait.

Lorsqu’ils revinrent au collège, le message annonçant l’heure de quitter l’établissement résonnait déjà dans les haut-parleurs. Tous les quatre respiraient en soulevant lourdement les épaules. Ils étaient trempés de sueur, comme s’ils venaient de courir sous une pluie battante.

Lorsqu’ils atteignirent le bassin sans avoir encore retrouvé leur souffle, Natsuya les attendait, les bras croisés.

— Eh bien, vous avez fait vite. J’allais justement transporter vos affaires jusqu’au portail. Ha ha ha !

Après avoir ri avec insouciance, il observa l’un après l’autre leurs visages encore haletants.

— Vous avez couru sérieusement. C’est bien, c’est bien. Il est déjà l’heure de partir, alors allez vite vous changer.

— Uissu… Haa… haa…

Asahi se dirigea vers les vestiaires. Ikuya et Haruka le suivirent.

Makoto, lui, resta face à Natsuya.

Toujours essoufflé, il soutenait le regard du capitaine. Ses sentiments s’étaient précisés pendant leur course. Il devait parler, quoi qu’il arrive. Il avait décidé que cela devait être maintenant.

Haruka l’interpella.

— Allons-y, Makoto.

— Vas-y devant. Haa… haa… Je vous rejoins après avoir fait mon rapport au capitaine.

Il répondit sans détourner les yeux de Natsuya.

Makoto attendit que la présence de Haruka disparaisse dans les vestiaires avant d’aborder le sujet.

— Pourquoi… tu as repoussé Ikuya-kun ? Haa… haa…

Natsuya gardait les bras croisés et l’observait, comme s’il attendait qu’il retrouve son souffle.

Il aurait pu lui répondre que cela ne le concernait pas. La conversation se serait arrêtée là. Pourtant, il regarda Makoto droit dans les yeux et lui répondit franchement.

— Pour le rendre plus fort.

— C’est faux. Haa… Tu as fui. Haa… haa…

La respiration de Makoto redevint difficile. Cette fois, ce n’était pas seulement la course.

Une chaleur brûlante montait du fond de sa poitrine.

— Peut-être. Quand je suis près de lui, j’ai parfois l’impression qu’il pourrait me frapper à tout moment. Il est possible que j’aie fui ma propre peur. Mais je pensais aussi sincèrement qu’en prenant mes distances, je l’aiderais à devenir indépendant.

— Mais c’est justement pour ça… que tu n’aurais pas dû le repousser. Haa… haa…

— Personne ne peut savoir ce qu’il aurait vraiment fallu faire. Mais puisque rien n’a changé, tu as peut-être raison.

Makoto fit un pas vers lui.

— Non. Capitaine, tu ne comprends rien. Ikuya-kun essaie de changer. Il essaie d’avancer.

Natsuya décroisa les bras.

— D’avancer… ?

— Ikuya-kun essaie de sortir de sa coquille. Il essaie de devenir notre camarade !

— Ikuya…

— Si Haru me repoussait et que tout finissait ainsi, je ne saurais sûrement plus quoi faire. Je perdrais courage. Je me mettrais peut-être à pleurer. Je demanderais peut-être à Haru pourquoi il m’a abandonné. Je sais très bien que je dépends de lui… Mais c’est justement pour cette raison que je veux devenir assez fort pour que quelqu’un puisse, à son tour, compter sur moi. Ikuya-kun essaie lui aussi de devenir plus fort. Je crois qu’on devient forts en comptant sur les autres et en leur permettant de compter sur nous. Après tout, nous sommes déjà camarades…

Natsuya tourna le dos à Makoto et posa les mains sur ses hanches. Le soleil couchant baignait son dos d’une lumière écarlate.

— Alors… Alors, je t’en prie : fais correctement face à Ikuya-kun !

Makoto inclina profondément la tête vers son dos.

Natsuya resta les mains sur les hanches et renifla une fois.

— J’ai compris. Je vais lui faire face correctement… Tachibana.

En entendant son nom, Makoto releva la tête.

— Oui.

— Je te confie Ikuya… Dire qu’il a réussi… à se faire des amis…

Il ne prononça plus un mot.

Face au soleil couchant, son dos tremblait.

— Tu sais, j’ai rejoint le club en me disant que je me créerais plein de souvenirs. Pourtant, je recommence déjà à nager pour devenir plus rapide.

En sortant des vestiaires avec les affaires de Makoto, Haruka avait retrouvé Aki. Natsuya se tenait toujours immobile, le dos tourné. Haruka jugea instinctivement qu’il valait mieux ne pas intervenir, remit ses affaires à Makoto et l’encouragea à rentrer.

Finalement, Makoto repartit dans son survêtement trempé de sueur et rangea ses vêtements de rechange dans son sac.

— J’avais justement quitté le club de natation parce que je ne trouvais plus amusant de toujours penser à devenir plus rapide, poursuivit Aki.

— Tu ne t’amuses pas maintenant ? demanda Makoto, qui sentait encore fortement la transpiration.

— Je ne sais pas. Qu’est-ce que ça signifie vraiment, s’amuser en nageant ? Et les senpais ? Ils ont perdu tellement d’épreuves pendant la compétition, mais ils riaient sur le chemin du retour. Ils n’étaient pas frustrés ?

Haruka se rappela la route en pente baignée par la lumière filtrant entre les arbres. Il avançait alors avec l’humiliation collée à la peau.

Il n’était pas le seul. La plupart des membres du club marchaient en silence. Mais cela ne signifiait pas que personne ne parlait.

De temps à autre, des conversations joyeuses s’élevaient également.

— Ils étaient forcément frustrés, répondit Makoto. Mais gagner n’est peut-être pas tout.

— Tu veux dire qu’il leur suffit de nager pour être satisfaits ?

— Je ne pense pas que ce soit ça. Ils ont probablement réussi à montrer en compétition tout ce qu’ils avaient travaillé pendant les entraînements. Ils se sont serrés les uns contre les autres dans un espace étroit, ont fait attention aux autres, se sont soutenus et encouragés. C’est ainsi qu’ils ont tous fait de leur mieux.

Était-ce donc cela qu’ils trouvaient amusant ?

Nageaient-ils dans l’espoir de vivre ce genre de choses ?

Peut-être était-ce tout ce que les activités de club pouvaient offrir.

— C’est seulement contraignant et étouffant.

Haruka avait parlé sans réfléchir. Incapable de ravaler ses mots, il détourna le visage de Makoto et d’Aki.

— Ah… Je comprends.

Aki expira en levant les yeux vers le ciel.

— C’est vrai. Vous avez tous les deux raison.

Haruka regarda spontanément son visage, sans comprendre ses paroles. Il venait pourtant de contredire Makoto. Comment avait-elle pu trouver qu’ils avaient tous deux raison ? Aki continuait de contempler le ciel en souriant.

— Je me souviens maintenant. Pendant ce relais, j’étais inquiète, mais la présence des autres me rendait plus forte. Des camarades…

Elle détourna son sourire du ciel pour le diriger vers Haruka et Makoto.

— Même lorsqu’ils sont contraignants et étouffants… les camarades apportent de la chaleur, pas vrai ?

Des tournesols avaient fleuri un peu en avance.

Haruka courait sur la route sinueuse qui longeait la côte, en direction de l’hôpital du cap.

Il n’était pas seul.

Makkô l’accompagnait. Grâce à lui, son allure était plus rapide que la veille.

Il n’y avait pas cours ce jour-là et l’entraînement s’était terminé dans la matinée. Après être rentré chez lui et avoir enfilé son survêtement, Haruka avait décidé de prendre le chien avec lui pour aller courir.

La veille, sur le chemin du retour, il avait accéléré dans l’intention de distancer Asahi et Ikuya. Pourtant, ils l’avaient rapidement rattrapé. Haruka avait clairement ressenti son manque d’endurance.

Puisqu’il comptait courir, autant reprendre la même route. Et puisqu’il allait jusqu’à l’hôpital du cap, autant rendre visite à Nao.

C’était tout.

Après avoir attaché Makkô devant l’hôpital, Haruka attendit d’avoir repris son souffle avant de jeter un regard dans la chambre. Nao l’accueillit avec son habituel sourire, le teint pâle.

Il ne parut ni surpris ni étonné de le voir. Il se contenta de rire doucement.

Sans le remercier d’être venu ni lui demander s’il était seul, il descendit de son lit, lui fit signe du regard de le suivre et se mit en marche de son pas félin.

Une fois assis dans le salon, Nao lui tendit un bonbon.

Il ne lui demanda même pas s’il en voulait.

Haruka inclina légèrement la tête, en prit un et le lança dans sa bouche. Une saveur acidulée, quelque part entre le citron et l’orange, se répandit sur sa langue.

— C’est vraiment reposant d’être avec toi, Haruka.

Ce furent les premiers mots que Nao prononça.

Haruka le regarda tout en faisant rouler le bonbon dans sa bouche.

— Je n’ai pas besoin de m’inquiéter pour toi, tu ne fais pas de conversation inutile et tu comprends rapidement.

Haruka fit de nouveau rouler le bonbon entre ses dents et produisit un léger bruit en guise de réponse.

— Mon traitement a lieu ce soir. D’ici là, on m’a interdit de fatiguer mes yeux. Je ne peux même pas lire. Je commençais justement à m’ennuyer.

Un bateau au moment de traverser, un ami au moment opportun… ou peut-être un insecte venu se jeter dans la flamme.

Quelque chose de ce genre.

— Haruka, tends-moi la main.

Haruka obéit et présenta sa main droite. Nao la saisit avant de tourner sa paume vers le haut.

Comptait-il lire les lignes de sa main ?

— Je vais appuyer sur ta main avec mon index. Essaie de résister.

Haruka ignorait de quel genre de jeu il s’agissait.

Mais son adversaire était Nao.

Il concentra son esprit.

— J’y vais.

À peine Nao eut-il parlé que Haruka fut entraîné hors du canapé. Ce n’était pas seulement sa main qui avait été abaissée, ni son épaule qui avait basculé. Son corps entier avait été tiré vers le sol. Haruka releva les yeux vers le visage de Nao. Il riait.

— C’est une technique d’aïkido fondée sur la « force respiratoire ». Elle permet de transformer le poids du corps en puissance. À l’instant, j’ai placé tout mon poids dans mon index.

Haruka ne pouvait résister avec la seule moitié de son bras. Il ignorait toutefois selon quel principe cela fonctionnait.

Après s’être rassis sur le canapé, il contempla sa main.

— Il ne s’agit pas de force musculaire. Tu unifies ton esprit et ton corps. Tu utilises ton propre poids, mais aussi la force de ton adversaire, sans produire le moindre effort superflu. C’est l’un des principes de base de l’aïkido.

— Ma force ? Je n’ai fait que tendre la main.

— Tu as contracté ton corps pour m’empêcher de l’abaisser, pas vrai ? Si tu n’avais pas résisté, je n’aurais pas pu te faire tomber.

— Ah…

Haruka comprenait.

Il avait effectivement bandé ses muscles.

— En aïkido, il existe une notion appelée « esprit d’harmonie ». En ne faisant plus qu’un avec tout ce qui compose l’univers, on devient capable de sentir la circulation de l’énergie. Pour y parvenir, il faut abandonner tous ses désirs et tous ses attachements, jusqu’à effacer son propre ego.

— C’est l’oubli de soi…

— Tu comprends vraiment vite. Mais l’esprit d’harmonie va encore plus loin. Il cherche à permettre aux hommes de vivre sans combattre. Lorsque les désirs et les attachements ont disparu, il n’y a plus aucune raison de se battre. Voilà pourquoi il n’existe pas de compétitions en aïkido. Cet art martial ne cherche ni la victoire ni la défaite. Il permet de se confronter à soi-même. C’est cela, l’aïkido.

— …Cela ressemble au duel.

— Tu comprends vraiment vite, Haruka. Le duel n’a lui non plus aucun rapport avec la victoire ou la défaite. Il sert à reconnaître l’autre en saluant les efforts qu’il a fournis… Maintenant que tu l’as vécu, qu’en penses-tu ?

Après la compétition, Shôta était revenu au club. Pourtant, il n’avait pas adressé une seule parole à Haruka.

Il ne semblait pas l’éviter. Ils n’avaient simplement aucune raison de se parler.

Si on lui demandait si l’esprit du duel se reflétait dans leur comportement, Haruka ne pouvait pas vraiment l’affirmer.

Ni pour lui ni pour Shôta.

— Je ne sais pas encore.

— Moi non plus. Même si c’est moi qui ai organisé ce duel, je ne sais toujours pas s’il s’agissait d’une bonne décision.

Organisé ?

— Lorsque Shôta a demandé à imposer le circuit à Ikuya, je pensais déjà qu’un duel deviendrait inévitable. S’il faisait subir le circuit à deux élèves de première année, certains membres du club auraient pu l’accuser de harcèlement. Je pensais que le duel serait également nécessaire pour dépasser ce problème.

Shôta n’avait donc pas lui-même demandé le duel.

Dans ce cas, n’aurait-il pas été préférable que Nao refuse le circuit dès le départ ?

— Le refus d’Asahi de nager en nage libre sans fournir de raison perturbait effectivement l’harmonie du groupe. S’il l’avait expliqué dès son arrivée, comme toi, nous aurions pu nous organiser. Mais si j’avais refusé la demande de Shôta, les élèves de troisième année auraient fini par prendre systématiquement la défense des première année. Cela aurait fonctionné tant que nous étions présents. Mais l’année prochaine, nous ne serons plus là. Les élèves qui passeront en troisième et en deuxième année seraient restés opposés les uns aux autres. C’était absolument impossible. Ils auraient donné un mauvais exemple aux nouveaux arrivants et mis en danger l’avenir même du club.

Haruka comprenait désormais.

C’était pour cette raison que Nao avait accepté le circuit.

— J’avais toutefois l’intention d’assumer toute la responsabilité. Quel que soit le résultat, c’était à nous, élèves de troisième année, d’assurer correctement le suivi. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’Asahi soit incapable de nager en nage libre… Il aurait dû nous l’expliquer. Après cet incident, je me suis rendu chez lui.

Une visite à domicile ?

Cela expliquait la rapidité avec laquelle Asahi s’était remis.

— J’ai également pris soin d’Ikuya. Je savais que Natsuya ne ferait probablement rien.

— Et Yazaki-senpai… ?

— Je pensais… avoir également fait ce qu’il fallait. Mais Shôta a été mon erreur. Après avoir vu ta nage, Haruka, plus rien de ce que j’aurais pu lui dire ne serait parvenu jusqu’à lui. Mon suivi a été… trop superficiel.

Nao serra les lèvres. Son regard descendit vers sa propre main, qu’il referma fermement.

— Ma nage ?

Nao releva la tête et lui adressa un sourire légèrement plus voilé que d’habitude.

— Elle avait complètement ébloui tout le monde. Pas parce qu’elle était rapide. C’était plutôt une nage qui attirait irrésistiblement le regard. Elle n’avait rien d’ordinaire. Tu as captivé tous ceux qui te regardaient, au point qu’ils en ont même oublié d’applaudir.

— Ma nage… a fait ça ?

Ils n’étaient donc pas restés silencieux devant un spectacle aussi désastreux qu’il l’avait cru.

— Il est naturel que Shôta se soit senti pressé après avoir affronté une nage pareille. Je ne sais plus quand, mais je lui avais autrefois parlé d’une méthode d’entraînement australienne où l’on nage contre le courant dans un bassin à flux continu. Il s’en était souvenu…

— C’est à cause de moi que Yazaki-senpai…

Il n’y avait pas que Shôta.

L’incapacité d’Asahi à nager en nage libre, les ténèbres qui hantaient le cœur d’Ikuya… Tout venait de Haruka.

Même Makoto lui avait dit qu’il voulait se rendre dans un endroit où Haruka n’existait pas.

Haruka était peut-être ce genre de personne.

Par sa seule présence, il blessait les autres. Les ténèbres qui l’habitaient les poussaient dans leurs retranchements.

Il n’avait aucune raison de s’obstiner à rester dans ce club. Il existait bien d’autres endroits où nager.

Et même s’il ne pouvait plus nager, ce n’était pas vraiment…

Le bonbon, devenu minuscule sans qu’il s’en aperçoive, se brisa sous ses molaires.

— Ce n’est pas ta faute, Haruka. C’est la mienne.

Nao avait parlé doucement, avec un profond regret. Le voile qui obscurcissait son sourire avait désormais effacé celui-ci tout entier.

— Je pensais qu’en organisant ce duel et en les poussant à tout révéler, ils pourraient enfin se montrer sincères. Je croyais que Shôta reconnaîtrait correctement ses propres capacités et pourrait repartir de là. La relation entre senpai et kôhai ne dépend pas de la vitesse. Elle ne repose pas sur ce genre de chose. Ce qui compte, ce sont les expériences accumulées et les difficultés surmontées. C’est cela, la véritable force. Je voulais que Shôta le comprenne lui aussi… Mais mon suivi a été insuffisant. J’en porte la responsabilité.

Nao se mordit la lèvre et baissa les yeux, accablé par le regret.

Pourtant, même si Nao se considérait comme responsable, même s’il regrettait profondément sa décision, cela ne suffisait pas à effacer la culpabilité de Haruka.

— Je pensais qu’en natation, je pouvais simplement nager comme je le voulais. Qu’il me suffisait de pratiquer la nage qui me plaisait… Mais dans un bassin aussi étroit, si tout le monde agit ainsi, aucun entraînement n’est possible. Participer à un club, c’est aussi apprendre à fonctionner en groupe. Pourtant, je continue de ne nager qu’en nage libre…

— Ce n’est pas grave. Tu n’as pas à t’en préoccuper. Si tu tiens autant à quelque chose, va jusqu’au bout. La force de cette conviction doit pousser les autres à la reconnaître. Et ta nage, à elle seule, en est déjà capable.

— Mais c’est à cause de moi qu’Asahi et Ikuya…

— Et toi, Haruka ?

Nao coupa ses paroles d’un ton ferme.

— Tu n’as pas besoin d’eux ?

— …Je ne sais pas.

— Il est facile de fuir. Il suffit de tourner le dos et de tout abandonner. L’histoire s’arrête là. Mais essaie de les accepter, ne serait-ce qu’un peu. Ensuite, laisse-les t’accepter.

C’était ce que Haruka ressentait auprès de l’eau.

Ils ne devenaient pas un seul être et ne se comprenaient pas.

Ils acceptaient seulement l’existence l’un de l’autre.

Nao sourit soudain.

— Pour être honnête, moi aussi, j’hésite. Lorsque je vois ta nage, je me demande si tu n’étais pas mieux en nageant comme tu le faisais jusqu’à présent. Ton talent dépasse peut-être le cadre d’un simple club de natation…

— Je nagerai en crawl biaxial !

Haruka regarda Nao droit dans les yeux et prononça ces mots clairement.

Il voulait lui faire comprendre qu’il s’agissait de sa propre volonté.

Il voulait également graver en lui-même cette détermination, afin de ne plus jamais hésiter.

Nao acquiesça avec un sourire doux.

Un sourire infiniment bienveillant, qui semblait envelopper toute la détermination de Haruka.

[1] Créature magique et un esprit du folklore du Japon en forme de renard.

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