Free! t2 chapitre 8
Light
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Traduction : Lustella
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Le lendemain de la compétition, leur entraînement porta sur le battement de dauphin.
— Vous comprenez tous à quoi sert le battement de dauphin ? Non, pas vrai ? C’est mauvais. Vraiment mauvais.
Nao leur asséna ces mots sans ménagement lorsqu’ils sortirent du bassin, après cinq minutes d’entraînement libre.
— Makoto, tu n’es pas une orque. Pourquoi fais-tu des mouvements aussi amples ? Asahi, tu plies trop les genoux. À force de vouloir frapper fort, tu perds l’équilibre. Ikuya, ton upkick[1] est trop faible. La remontée produit elle aussi de la propulsion. Haruka, tu nages avec trop d’élégance. Adapte ton rythme au dauphin.
Haruka était impressionné par la précision avec laquelle Nao observait les particularités de chacun.
— Vous savez ce qu’est la « résistance de vague » ? C’est la résistance qui augmente lorsque vous créez des vagues à la surface de l’eau.
Lorsqu’ils respiraient, ils réduisaient justement autant que possible l’amplitude de leurs mouvements pour cette raison. Haruka le savait déjà.
— Où subit-on le moins cette résistance ? Haruka.
— Dans le ciel.
— Exact. Cela signifie que c’est au moment du plongeon que vous accélérez le plus. Mais les humains ne peuvent pas voler, alors ils finissent forcément par retomber dans l’eau. Et après ? Asahi.
— Uissu. On nage.
— Le problème, c’est l’endroit où tu nages. La résistance de vague naît à la surface de l’eau. Que fais-tu, dans ce cas ? Ikuya.
— On reste sous l’eau. Mais on ne peut plus respirer.
Il répondit d’un ton contrarié. Il était ainsi depuis le matin. Ressassait-il encore la compétition ?
— Voilà. Comme je viens de vous l’expliquer, puisque vous atteignez votre vitesse maximale au moment du plongeon, vous ne pouvez ensuite que ralentir. Le rôle du dauphin ou du Vassallo[2] consiste à limiter autant que possible cette décélération afin de conserver l’élan de départ. Alors, quand faut-il remonter à la surface ? Makoto.
— Euh… C’est difficile. Il y a trois réponses.
— Ce n’est pas grave. Donne-les toutes.
— D’abord, lorsque l’élan du plongeon est épuisé et qu’il devient plus rapide de nager normalement.
— Exact. Et cela vaut aussi bien pour le départ que pour le virage.
— Ensuite, lorsqu’on atteint les quinze mètres.
— Parce que le règlement interdit de poursuivre le dauphin ou le Vassallo au-delà de cette distance.
— Et enfin, lorsqu’on ne peut plus respirer.
— En résumé, consultez vos poumons. La réponse changera selon qu’il s’agit d’une courte ou d’une longue distance.
Makoto posa les deux mains sur sa poitrine et hocha la tête. Était-il déjà en train de consulter ses poumons ?
— Par ailleurs, pour le battement de dauphin en brasse, considérez-le comme un appui destiné à faciliter la transition vers la nage. Si vous cherchez maladroitement à obtenir davantage de propulsion, vous perdrez au contraire votre équilibre et ne ferez qu’augmenter la résistance.
En brasse, un seul battement de dauphin était autorisé après le départ et après chaque virage. On ne pouvait de toute manière pas espérer obtenir une grande propulsion avec un unique battement. Dans cette nage, les mouvements de jambes ordinaires permettaient d’avancer plus efficacement.
— Alors, comment faut-il exécuter le dauphin ? Asahi.
— Uissu. Comme ça : tac, tac, tac.
— Tu as compris… l’idée générale. Des mouvements petits et rapides.
— Uissu !
— Très bien. En gardant tout cela à l’esprit, vous allez effectuer cinquante départs plongés chacun !
— Ui… ?
Asahi ne fut pas le seul à rester sans voix. Cinquante, ce n’était pas habituel. À eux quatre, cela représentait deux cents plongeons. L’entraînement du jour risquait de se résumer entièrement à cet exercice.
Ils tournèrent les yeux vers Nao. Il affichait un grand sourire.
Après cela, ils répétèrent leurs plongeons avec détermination, encore et encore. Lorsque le couloir voisin se libéra, Nao leur fit cependant interrompre l’exercice.
— Et si nous faisions une course ? Un cinquante mètres nage libre. N’oubliez pas que le battement de dauphin reste le point à travailler. Haruka, tu nageras en biaxial. D’accord ?
— Oui.
Tous répondirent à l’unisson, mais Asahi baissa les yeux vers le bassin avec une expression grave. Nao remarqua son hésitation.
— Asahi, tu peux nager le papillon.
Asahi releva la tête, inspira profondément et ajusta ses lunettes.
— Je choisis la nage libre !
Il monta sur le plot de départ. Makoto prit place sur celui du couloir voisin. Au coup de sifflet de Nao, ils s’élancèrent presque exactement au même instant. Dès leur entrée dans l’eau, ils enchaînèrent avec le battement de dauphin.
Makoto remonta le premier à la surface et commença à nager avec de puissants mouvements de bras. Asahi émergea un peu plus tard et entama à son tour sa nage. D’immenses éclaboussures s’élevèrent aussitôt.
Comme lors de la compétition, il s’immobilisa après avoir parcouru une courte distance.
Lorsque les projections retombèrent, Asahi se tenait debout au milieu du couloir. Il prit péniblement une grande inspiration, puis repartit sans attendre.
Asahi essayait d’avancer. Il essayait d’affronter la nage libre. En observant sa manière de nager, Haruka comprit qu’il s’était résolu à lui faire face. Peu à peu, la distance qu’il parvenait à parcourir semblait s’allonger. Peu à peu, il avançait. Peu à peu, Asahi tendait la main plus loin devant lui.
Après son virage rapide, Makoto reprit ses battements de dauphin. Nao hocha légèrement la tête.
Était-ce pour le mouvement de Makoto ou pour la détermination d’Asahi ?
Une fois qu’Asahi eut atteint l’arrivée, la respiration haletante, Haruka et Ikuya s’élancèrent à leur tour. Bien qu’il n’ait pas utilisé la saisie de karuta, Ikuya réagit au signal exactement en même temps que Haruka. Aucun mouvement superflu ne troubla sa poussée après son entrée dans l’eau. Ils demeurèrent parfaitement alignés tandis qu’ils entamaient leurs battements de dauphin.
Du bout des doigts, Haruka ouvrit un passage dans l’eau et y glissa son corps.
Ça se passait bien.
Il avait réussi à accepter l’eau. Il passa ainsi au crawl biaxial et, d’un geste fluide, fendit l’eau en changeant d’axe.
Habituellement, c’était à peu près à cet endroit qu’il cessait de sentir l’eau. Aujourd’hui, pourtant, cette sensation persistait. Était-ce parce que son battement de dauphin avait gagné en précision ? Il avait l’impression qu’une partie de l’élan du départ demeurait encore quelque part en lui.
Virage rapide aux vingt-cinq mètres.
Tout en sentant la réaction du mur sous la plante de ses pieds, Haruka croisa Ikuya.
Il sentit sa présence.
Ikuya sentait-il lui aussi celle de Haruka ?
Alors qu’il déployait distraitement ses antennes sensorielles, une puissante énergie lui parvint soudain.
Son cœur s’agita. Un malaise différent de tout ce qu’il avait connu jusque-là le traversa, suivi d’une profonde inquiétude. Cette énergie…
C’étaient des « ténèbres ». Un frisson glacé lui parcourut le dos.
Ce sont les ténèbres de cette époque.
Celles dans lesquelles il avait erré après avoir rejeté l’eau et tenté de nier sa propre faiblesse.
Ces ténèbres lui parvenaient maintenant à travers l’eau. Haruka ne les ressentait pas de lui-même : elles lui étaient imposées de force. Elles l’agressaient et tentaient de le happer.
Incapable de supporter cette étrange sensation, il cessa de nager. Il s’immobilisa, puis se retourna lentement.
Ikuya se tenait debout près du bord du couloir et le fusillait du regard.
Ses yeux brillaient de ténèbres.
Pourquoi ?
Pourquoi maintenant ?
Haruka avait-il fait quelque chose ? Lui avait-il transmis quelque chose ?
— C’est de ta faute.
La voix grave d’Ikuya s’échappa de ses lèvres comme un sortilège.
— C’est de ta faute si je ne peux pas participer à une compétition.
Non.
Ikuya pouvait très bien ne pas participer. Ce n’était pas comme s’il nageait uniquement pour cela. Il ne pouvait pas être à ce point obsédé par les compétitions. S’il suffisait de lui céder des épreuves pour éviter une dispute, Haruka pouvait lui en laisser autant qu’il voulait.
Il ne voulait pas se disputer pour quelque chose d’aussi insignifiant.
— Ce n’est pas parce que tu es un peu plus rapide que…
— Ikuya !
La voix furieuse de Natsuya résonna au-dessus du bassin et engloutit tous les autres sons.
Les plongeons, les éclaboussures, les battements dans l’eau, les voix et même le souffle du vent disparurent.
Le silence tomba.
Sans quitter Haruka des yeux, Ikuya serra violemment les dents.
— …Ikuya.
À l’instant où Haruka prononça son nom, les ténèbres disparurent brusquement de son regard. Elles laissèrent place à un Ikuya fragile. Quelque chose tremblait au fond de ses yeux effrayés, comme s’il appelait à l’aide.
Au plus profond de son regard, Ikuya avait peur.
Il se hissa hors de l’eau tout en continuant d’observer Haruka d’un regard effrayé, puis chercha aussitôt à s’éloigner de lui.
— Ikuya-kun !
Satomi accourut. Ikuya se mit à courir pour lui échapper.
— Attends, Ikuya-kun !
Elle se lança à sa poursuite. Makoto partit lui aussi, mais se retourna d’abord vers Haruka.
— Désolé, Haru. J’ai oublié d’expliquer la condition à Ikuya-kun.
Il parlait de la « condition ». Haruka lui en avait parlé le matin même et lui avait demandé d’en informer Ikuya.
Était-ce donc la raison de cette réaction ? Une chose pareille avait-elle pu réveiller les ténèbres qui sommeillaient en Ikuya ?
Non.
C’était quelque chose tapi au fond de Haruka qui les avait réveillées.
Quelque chose se dissimulait-il encore en lui ? Était-ce une part de lui-même qui avait suscité cette réaction chez Ikuya ? Son arrogance, sa vanité, sa fierté… ou ses propres ténèbres ?
Son cœur bondit dans sa poitrine.
De telles ténèbres étaient-elles de nouveau présentes en lui ? À cette époque, lorsqu’il avait compris que haïr l’eau et la rejeter revenait à dépendre d’elle et à s’y réfugier, il avait accepté ce qu’il était.
Il avait choisi de reconnaître l’existence de l’eau, tout comme elle reconnaissait la sienne.
Du moins, telle avait été son intention.
Se pouvait-il qu’il nourrisse de nouveau ces ténèbres ? À l’idée que les siennes aient répondu à celles d’Ikuya…
Haruka ne pouvait pas affirmer avec certitude que c’était le cas. Pourtant, il ne pouvait pas non plus le nier. Il lui était impossible de nier les ténèbres qui existaient en lui. Il avait l’impression qu’au moindre prétexte, elles reprendraient aussitôt vie.
Il ne pouvait nier leur existence.
Ses ténèbres avaient réveillé celles d’Ikuya.
Haruka en était la cause.
— À plus tard, Haru. Je vais passer à la librairie.
Sur le chemin du retour, Makoto lui fit un signe de la main avant de tourner à droite. Les examens approchaient, alors il allait acheter des ouvrages de révision. Haruka n’avait pas le temps de l’accompagner, et la librairie ne se trouvait pas non plus juste à côté. Il aurait sans doute été plus rapide que Makoto rentre d’abord chez lui et s’y rende à vélo, mais celui-ci lui avait répondu :
— En courant, j’y serai en un rien de temps.
Il se donnait vraiment beaucoup de mal.
Après l’incident, Ikuya était revenu accompagné de Satomi et de Makoto. Peut-être avait-il un peu pleuré, car ses yeux étaient rougis lorsqu’il avait présenté ses excuses à Nao. En passant devant Haruka, il s’était contenté de murmurer « désolé » sans même essayer de croiser son regard.
Il ne s’agissait que d’un malentendu, et tout était maintenant réglé.
C’est ainsi que Haruka décida de voir les choses.
Ikuya aussi, probablement…
Après avoir marché quelque temps, Haruka tourna à gauche et déboucha sur une route très fréquentée.
Il entra dans le supermarché qui la bordait et en ressortit avec un sac contenant des korokke, puis reprit son chemin habituel.
Lorsqu’il atteignit l’endroit d’où l’on pouvait apercevoir le sanctuaire de Misagozaki, il s’arrêta brusquement. Une silhouette longiligne était assise tout en bas de l’escalier de pierre. L’homme semblait ne pas savoir quoi faire de ses longs membres et regardait Haruka.
— Salut.
Un porte-clés pendait de sa main droite levée. Haruka reconnut la petite plaque plate en forme de dauphin qui se balançait au bout. Il l’avait achetée lors de la sortie scolaire à l’aquarium. Elle était normalement attachée à la clé de sa maison…
Alors qu’il l’observait avec méfiance, Sôsuke se releva lentement et lui lança le porte-clés.
— Tu l’as laissé tomber dans les vestiaires, hier.
Haruka le rattrapa, puis retourna le dauphin. Son nom et son adresse étaient inscrits au dos.
— Tu es venu jusqu’ici uniquement pour me le rapporter ?
— J’en ai profité pour prendre de tes nouvelles. Je me suis dit que tu serais peut-être encore KO, Nanase.
La fatigue de Haruka avait disparu pendant les activités du club.
— Monte.
— Ça va, je vais rentrer.
Haruka leva le sac qu’il tenait à la main.
— Viens manger des korokke. Laisse-moi au moins te remercier.
— …Je vois. Dans ce cas, j’accepte.
Ils gravirent l’escalier de pierre, tournèrent à gauche au niveau du premier torii et passèrent à côté du chôzuya.
— Inscrire ton adresse sur ton porte-clés, c’est un peu comme inviter les cambrioleurs à entrer.
Makkô sortit de sa niche et se mit sur ses gardes face au grand Sôsuke. Haruka lui caressa la tête et, une fois calmé, le chien sembla enfin comprendre que, malgré sa silhouette dégingandée, Sôsuke était bien humain.
— La porte n’est pas fermée à clé.
Haruka l’ouvrit et entra dans la maison. Malheureusement pour Sôsuke, il n’avait encore jamais utilisé sa clé. Voilà pourquoi il ne s’était pas aperçu de sa disparition et que cela ne l’avait pas vraiment dérangé.
— Il n’y a personne chez toi ?
— Mon père vit ailleurs pour son travail. Ma mère travaille à temps partiel au supermarché.
Depuis l’école primaire, Haruka détestait rester seul à la maison. Après les cours, il se rendait donc directement au club de natation. Il avait cessé de le faire depuis son entrée au collège ou, plus précisément, depuis l’arrivée de Makkô.
Il fit asseoir Sôsuke devant la table basse, puis apporta une assiette, deux korokke et des baguettes. Il se rappela également qu’il devait nourrir Makkô.
— Tu ne crains vraiment pas les cambrioleurs ?
Cette question semblait encore préoccuper Sôsuke. Contrairement à ce que son apparence pouvait laisser penser, il était plutôt peureux.
— C’est ma mère qui les a préparées. Tu veux de la sauce ? De la sauce soja ? Ou du ketchup ?
— Euh… De la sauce tonkatsu, si tu en as.
Haruka trouvait la sauce soja meilleure. Il plongea néanmoins la main au fond du placard et en sortit une bouteille de sauce tonkatsu qui n’avait pas servi depuis un moment. Il espérait qu’elle était encore bonne.
— Tiens.
— Merci.
Remarquant qu’il n’avait pas apporté de boisson, Haruka ouvrit le réfrigérateur.
— Oh, c’est délicieux. Et c’est encore chaud.
Le dos tourné, Haruka accepta le compliment.
— Mhm.
Alors qu’il sortait le thé d’orge en trouvant ce résultat parfaitement normal, son regard se posa sur une boîte hermétique. Elle contenait des pousses de bambou et des pétasites bouillis. Puisqu’il y était, il la sortit également et la posa sur la table après avoir servi le thé.
— J’ai préparé ça hier.
Les baguettes de Sôsuke s’immobilisèrent. Il leva les yeux vers le visage de Haruka.
— …C’est toi qui as préparé ça, Nanase ?
— Oui.
— Ça ?
— Mhm.
Depuis son entrée au collège, Haruka cuisinait les jours où sa mère rentrait tard. La recette collée sur le réfrigérateur était accompagnée de notes détaillées, comme si l’on avait prévu d’avance qu’il s’occuperait lui-même de la préparation. Sa mère lui avait principalement enseigné les bases pendant les vacances de printemps, si bien qu’il ne commettait presque jamais d’erreur lorsqu’il cuisinait seul.
L’important était de se concentrer sur la préparation. De la ressentir avec les yeux, les oreilles, le nez et la langue. De ne pas douter de ses sensations.
Sôsuke fixait intensément le contenu de la boîte. Il détourna ensuite les yeux avec une expression boudeuse et mordit de nouveau dans sa korokke.
— Je déteste les pousses de bambou et les pétasites.
Il le déclara sans détour. Haruka retira la boîte et, après avoir tourné le dos à Sôsuke, prit une pousse de bambou entre ses doigts pour la porter à sa bouche. Le dashi et la sauce soja l’imprégnaient délicatement, faisant ressortir sa douceur.
Après avoir remis la boîte au réfrigérateur, Haruka contempla la recette afin de ne pas avoir à croiser le regard de Sôsuke.
Le dîner de ce soir serait apparemment du porc aigre-doux.
— Cette lettre…
Haruka se retourna. Sôsuke versait de la sauce sur sa seconde korokke.
— En réalité, elle était adressée à toi, Nanase.
Il parlait de la lettre de Rin.
Comme lui, je veux nager vite, comme Haru !
Cette phrase refusait de quitter l’esprit de Haruka.
— Après l’avoir lue, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’étrange. Elle était trop unilatérale pour m’être adressée. Elle donnait l’impression qu’il n’attendait aucune réponse. Vu ma loyauté envers lui, ça ne collait pas.
Il avait effectivement fait tout le trajet pour rapporter le porte-clés. Peut-être était-il vraiment loyal. Dans ce cas, il aurait toutefois pu au moins goûter une bouchée, pensa Haruka.
— Il avait écrit « lui », pas vrai ? Mais si tu regardes attentivement, tu verras que le mot a été effacé et réécrit. C’est presque invisible, mais on peut lire « toi ».
Sôsuke mordit dans sa korokke. Haruka ne parvenait plus à détacher son regard de lui.
— Il voulait te l’envoyer, mais il s’est senti gêné. Comme il avait déjà pris la peine de l’écrire, il me l’a envoyée à la place. J’en suis sûr. Non, attends… C’est Rin. Il avait peut-être même prévu que je te montrerais la lettre. Ha ha, ça lui ressemblerait bien.
Il reprit une bouchée avec un air amusé.
Rin essayait-il de lui dire de nager ? Souffrait-il au point de demander à Haruka de nager lui aussi ? Lui demandait-il de continuer à nager devant lui ?
Il ne pensait décidément qu’à lui.
— Tu vois, j’ai rejoint le club de natation de Sano en 3e année d’école primaire, et Rin savait déjà nager le papillon. C’est lui qui m’y a traîné de force. Comme il essayait ensuite de m’apprendre à nager de force, je finissais toujours par lui dire de se taire. Mais il était vraiment plus rapide que moi, et ses conseils n’étaient pas faux. Alors je le laissais recommencer pendant quelque temps, puis il redevenait agaçant et je lui disais encore de se taire. Après avoir répété ça pendant environ un an, j’ai fini par pouvoir lui tenir tête. En définitive, c’est surtout grâce à lui que j’ai appris à nager. Mon rythme de respiration et ma façon de balancer les bras sont exactement les mêmes que les siens. C’est devenu une habitude dont je n’arrive plus à me débarrasser.
Sôsuke avala la dernière bouchée, puis but un peu de thé d’orge.
— Aaah, c’était délicieux. Merci pour le repas. Au fait, tu travailles le crawl biaxial Nanase, c’est ça ?
— Seulement depuis environ une semaine.
— Waouh. Être déjà arrivé à ce niveau en une semaine, c’est très bien.
— Je ne comprends pas vraiment.
— Alors, ce départ, c’est quoi ?
Il parlait du « départ de Nao ». Comme il serait pénible de l’expliquer uniquement avec des mots, Haruka prit un bouchon de bouteille en plastique et desserra légèrement le robinet. Il posa ensuite le bouchon au milieu de la pièce et s’assit devant lui en repliant les jambes.
— C’est la saisie de karuta.
Il invita Sôsuke à s’installer face à lui.
— Comme ça ?
— Appuie avec tes deux mains et soulève légèrement les hanches.
— Comme ça ?
— J’ai entrouvert le robinet. Une goutte tombera environ toutes les dix secondes. Ce sera le signal.
— Euh… D’accord.
Ils se préparèrent. La goutte tomba. Haruka balaya aussitôt le bouchon d’un geste.
Sôsuke le regarda, stupéfait.
— Il a disparu…
Haruka ramassa le bouchon.
— On a fait ça pendant toute la Golden Week.
— Encore ! Refais-le !
— Ne sois pas si pressé. Je vais te l’apprendre.
Haruka lui expliqua brièvement le départ de Nao, puis lui en fit plusieurs démonstrations. Peu importe le nombre de tentatives, Sôsuke demeurait incapable de bouger. Ses deux mains restaient plaquées contre le sol.
— Le reste viendra avec la répétition.
Haruka ramassa le bouchon, mettant ainsi fin à l’exercice.
— Waouh… C’est incroyable. Ton entraîneur est vraiment incroyable !
— C’est à la fois notre manager et notre entraîneur.
— Désolé !
Sôsuke baissa la tête tout en conservant sa position. Il avait autrefois méprisé Nao et s’excusait probablement pour cela, mais il n’avait pas besoin d’aller jusqu’à se prosterner.
— En échange, je vais t’apprendre quelque chose…
Sôsuke releva la tête.
— Moi aussi, je travaille le crawl biaxial en ce moment. Essaie le mouvement 2G-2D. Tu fais deux mouvements à gauche, puis deux à droite. C’est impossible si ton poids ne repose pas correctement sur l’axe, alors c’est un excellent moyen d’en saisir la sensation.
Le coin des lèvres de Haruka se releva légèrement.
— Tu es sûr que tu devrais me révéler ça ? Ne viens pas te plaindre si tu perds.
Sôsuke se releva sans le quitter des yeux et esquissa à son tour un sourire.
— Qui est-ce qui va perdre ? La prochaine fois, donne tout ce que tu as.
La main droite qu’il lui tendit était immense.
Haruka n’avait aucune envie d’échanger une poignée de main brûlante avec une main pareille, mais il n’avait pas non plus de raison de la refuser.
Lorsqu’il la saisit, l’énergie de Haruka et celle de Sôsuke se diffusèrent dans leurs corps respectifs. Une chaleur remonta jusque dans la poitrine de Haruka. Ils venaient de se reconnaître comme des adversaires face auxquels ils ne pouvaient pas se permettre de perdre.
Voilà pourquoi Haruka n’avait pas voulu lui serrer la main.
Il raccompagna Sôsuke jusqu’à l’entrée, où ils se séparèrent sur un « à plus tard ». Le soleil couchant était sur le point de disparaître derrière l’horizon. Haruka se rappela qu’il devait nourrir Makkô et sortit.
Entre les cornouillers et les houx à longues tiges, il aperçut Sôsuke qui courait à travers le port. Son ombre déjà longue et dégingandée s’étirait davantage encore en ondulant.
La prochaine étape, c’est le contre-la-montre par année scolaire…
Tandis qu’il y pensait distraitement, Makkô aboya pour lui rappeler qu’il avait faim.
La première période d’examens depuis leur entrée au collège commencerait dans une semaine. Les activités des clubs avaient donc été suspendues. Cela faisait longtemps qu’ils n’étaient pas rentrés chez eux alors que le soleil se trouvait encore haut dans le ciel.
— Allons au club de natation.
Haruka prononça ces mots en plissant les yeux sous la lumière.
— Hein ? Tu ne vas pas réviser ? demanda Makoto.
— Réviser quoi ?
— Comment ça, quoi ? Les examens.
— Ils portent sur ce qu’on a appris en cours, pas vrai ? On l’a déjà fait à l’école.
— Oui, mais il faut le revoir à la maison, sinon…
— Pourquoi les activités des clubs sont-elles suspendues ?
— Pour que tout le monde puisse réviser…
— Tu viens au club de natation, non ?
— …J’y vais. Je pense que tu devrais arrêter de tout mesurer à tes propres critères, Haru.
Haruka ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. Quoi qu’il en soit, ils allaient au club de natation pour la première fois depuis quelque temps. Il ne s’était pas écoulé assez de temps pour qu’il en ressente de la nostalgie, mais la perspective de pouvoir nager à son propre rythme lui faisait plaisir.
Une fois chez lui, il se changea rapidement, fourra ses affaires dans son sac et ressortit. Il détacha la laisse de Makkô et la rangea également.
— Allons-y, Makkô.
Le chien aboya, puis dévala les marches de pierre. Lorsque Haruka s’engagea à son tour dans l’escalier, Makoto était déjà en train de jouer avec lui.
— Haru, tu vas encore courir à toute vitesse aujourd’hui ?
— Évidemment. Allons-y.
— D’accord.
Le soleil du début de l’été les éclairait tandis qu’ils traversaient le port en courant. Lorsqu’ils débouchèrent sur la route côtière en foulant leurs courtes ombres, le vent violent venu de la mer fouetta les joues de Haruka. Ils fendirent ce vent, en devinrent un nouveau et coururent au-delà de leurs limites.
Après avoir attaché Makkô devant le club de natation, Haruka et Makoto entrèrent dans le hall. Ils se changèrent dans les vestiaires et rejoignirent le bord du bassin comme à leur habitude.
Haruka sentit aussitôt que quelque chose manquait. Il n’eut besoin que d’un instant pour comprendre.
L’odeur.
Il n’y avait jamais vraiment prêté attention auparavant, mais l’eau du club était si propre qu’il n’était pas nécessaire d’utiliser de chlore. Il n’y avait donc ni euglènes, ni algues, ni même la moindre larve de libellule.
Tandis qu’il appréciait silencieusement cet environnement privilégié, Nagisa apparut.
— Yahou ! Haru-chan, Mako-chan ! Ça fait longtemps ! Vous savez, je participe encore à un relais quatre nages.
Nagisa était complètement redevenu lui-même. Haruka en fut soulagé, tout en se demandant avec une légère inquiétude s’il avait seulement mûri un peu.
— Waouh, c’est génial, Nagisa, répondit Makoto. Mais qu’est-ce que tu vas faire pour le quatre nages individuel ?
Il venait d’oser poser la question qu’il ne fallait pas poser.
— Tu vois, je fais une petite pause.
— Alors que tu t’entraînais spécialement au papillon ?
— Pour le papillon, j’ai décidé de demander à Rin-chan de me l’apprendre. Je progresserai sûrement mieux comme ça. Quand je nage le papillon avec lui, il me dit toujours après l’entraînement : « Tu t’es amélioré. »
Nagisa n’avait apparemment aucune intention de nager le papillon toute sa vie.
Il ne semblait pas non plus avoir l’intention de grandir.
— Mais… tu ne sais pas quand Rin rentrera, intervint sérieusement Makoto.
— Il a dit qu’il revenait plusieurs fois par an.
— Qui te l’a dit ?
— Je lui ai envoyé une lettre.
— Hein ?!
— Hein ?!
Piégé par la réaction de Makoto, Haruka laissa lui aussi échapper un cri de surprise.
— Tu as envoyé une lettre à Rin ? demanda Makoto. Mais tu avais son adresse ?
— Elle était inscrite dans le registre.
— Mais c’est…
Il s’agissait de son adresse au Japon. La famille de Rin avait probablement fait suivre la lettre jusqu’en Australie.
— Et puis, il m’a répondu.
— Hein ?!
— Hein ?!
Haruka venait encore de se laisser entraîner par Makoto.
— Qu’est-ce qu’il a écrit ? demanda ce dernier.
— D’abord, d’aller dans un champ, d’en attraper un, de le mettre dans une cage à insectes et de bien l’observer. Et aussi de ne pas oublier de lui donner des feuilles à manger.
Ridicule.
Haruka leur tourna le dos et commença à s’éloigner.
— Nagisa, qu’est-ce que tu lui avais écrit pour qu’il…
Haruka enfila ses lunettes et monta sur le plot de départ.
— Tu sais, je voulais progresser au papillon…
Lorsqu’il pénétra dans l’eau, seules de petites éclaboussures s’élevèrent.
Ça se passait bien.
Du bout des doigts, Haruka ouvrit un passage et y glissa son corps. Il sentait l’eau avec netteté et puissance. Elle paraissait impatiente de l’accueillir, et Haruka l’acceptait en retour. Ils ressentaient profondément la présence l’un de l’autre.
Ils ne formaient pas un seul corps. Ils ne se comprenaient pas. Ils étaient de natures différentes, mais reconnaissaient mutuellement leur existence.
Après avoir nagé deux mille mètres, Haruka releva la tête. Makoto lui tendait la main. Il la saisit en pensant qu’elle était immense. Pourtant, contrairement à celle de Sôsuke, grande et rugueuse, celle de Makoto semblait l’envelopper doucement.
— Merci.
— Pas de crawl biaxial aujourd’hui ? Ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vu nager avec autant de grâce, Haru.
— Nao-senpai n’est pas là.
De temps à autre, Haruka avait simplement envie de ressentir l’eau de tout son cœur.
— C’est le principe du « quand le démon a le dos tourné » ? demanda Makoto.
Un démon, hein…
C’était peut-être vrai. Avec Nao, cela ne paraissait pas impossible. Si quelqu’un lui annonçait qu’il était réellement un démon, Haruka l’accepterait probablement sans difficulté.
— Makoto, tu ne veux pas nager ?
— J’ai nagé. Deux mille mètres, tout à l’heure.
— Ce n’est pas ce que je veux dire. Tu veux faire une course contre moi ?
— Oh…
Makoto regarda Haruka comme s’il venait de découvrir un animal rare.
— Je nagerai en biaxial, précisa Haruka.
— D’accord. Alors, toi aussi, tu dis ce genre de choses, Haru.
— Quoi ?
— Des choses à propos de gagner ou de perdre.
— Je veux seulement que nous nagions sérieusement. Allons-y.
Haruka monta sur le plot de départ. Makoto prit place dans le couloir voisin. Après avoir profondément inspiré, Haruka expira tout en concentrant son esprit sur son centre de gravité. Sa respiration, légère et régulière, se superposa à celle de Makoto. Elles se synchronisèrent rapidement.
Il poussa fermement vers le bas le centre de gravité sur lequel il s’était concentré et sentit son poids se répartir sous toute la plante de ses pieds. Sans abaisser les hanches, il ramena son pied arrière.
Il compta calmement leurs respirations.
Une fois.
Leurs souffles synchronisés se transformèrent en énergie, qui commença à parcourir son corps.
Deux fois.
L’énergie accumulée dans son corps devint brûlante.
Trois fois.
Haruka et Makoto s’élancèrent simultanément depuis les plots de départ. Ils bondirent dans une position basse, semblables à des carnivores.
Dès son entrée dans l’eau, Haruka ressentit plus intensément encore la présence de Makoto. Il rectifia sa posture et adopta une position hydrodynamique.
Maintenant qu’ils nageaient côte à côte, il comprenait parfaitement les pensées de Makoto.
Haru me ressent.
Cette sensation lui parvenait plus clairement qu’à travers des mots, des regards ou le moindre contact.
Haruka effectua progressivement ses battements de dauphin. Afin de ne pas subir la résistance de vague, il glissa juste sous la surface de l’eau. Aux alentours des quinze mètres, il passa aux battements de crawl et commença à nager.
Il étendit les bras le long de son axe et dirigea son attention toujours plus loin devant lui. Le courant changea soudainement, et Haruka sentit la présence de Makoto s’éloigner rapidement.
Comme il s’y attendait, ce n’était pas encore suffisant. Il n’était toujours pas parvenu à s’approprier cette nage.
Il avait pensé qu’en affrontant sérieusement Makoto, il réussirait peut-être à retrouver, ne serait-ce qu’un instant, les sensations du relais. Mais même cela dépassait encore ses capacités.
Il ne l’avait pas oublié. Seulement, le souvenir ne renaissait pas sous la forme d’une sensation. Le paysage qu’il avait contemplé à cet instant ne lui revenait pas.
Son crawl biaxial était-il encore loin du compte ?
Il lui manquait quelque chose. Il n’atteignait pas son objectif. Était-ce une question de technique ? De sensation ? Ou des battements brûlants de son cœur ?
Pour l’instant, tout ce qu’il réussissait à faire était de ressentir faiblement Makoto.
— Haa… haa… Je rentre, d’accord ? demanda Makoto au pied de l’escalier de pierre.
— Hein ? Haa… Mako-chan, viens aussi… Haa…
Nagisa avait annoncé qu’il souhaitait passer chez Haruka, si bien qu’il était rentré avec eux.
— Sérieusement… haa… laissez-moi réviser. Haa… À plus tard, Haru.
— Mhm.
Haruka lui répondit dos tourné tout en gravissant les marches. Lorsqu’il attacha la laisse à la niche, Makkô s’approcha et s’assit sagement. Haruka lui caressa la tête, puis fixa la laisse à son collier.
— Monte.
— D’accord.
Nagisa se contenta de répondre avant de recommencer à jouer avec le chien. Il l’enlaçait et frottait sa joue contre la sienne, mais Makkô restait assis sans manifester le moindre mécontentement.
C’était vraiment un chien bien dressé.
Haruka les laissa dehors et entra dans la maison. Lorsqu’il revint après avoir rapidement pris une douche, Nagisa s’était confortablement installé au milieu du salon.
— Tu veux te doucher aussi ?
— Non, ça va. Au fait, votre prochaine compétition, c’est quand ?
Haruka ouvrit le réfrigérateur.
— Qui sait ? Je crois que c’est après les examens.
— Je peux venir vous encourager ?
Il sortit le thé d’orge et le versa dans deux tasses.
— Je pense que oui. Mais pourquoi ?
— Pour vous remercier d’être venus m’encourager.
Haruka était seulement venu le voir, sans l’encourager. Et son résultat n’avait rien qui mérite des remerciements.
— Je demanderai à Makoto de te prévenir.
Il tendit une tasse à Nagisa, puis vida la sienne d’un seul trait.
— Merci.
Pendant que Nagisa buvait en faisant du bruit, Haruka rouvrit le réfrigérateur, en sortit une casserole et la posa sur le feu. Elle contenait le ragoût de calamars et de potiron qu’il avait préparé la veille.
— Aaah, c’était bon. Je laisse la tasse ici, d’accord ?
— Mhm.
Nagisa déposa sa tasse sur la table basse. Tout en entendant le bruit derrière lui, Haruka mélangea le contenu de la casserole avec de longues baguettes.
— Tu sais, on dit que mes bras s’allongent quand je nage. C’est Riku-kun qui me l’a dit. Rin-chan m’avait dit la même chose, mais ils racontent vraiment n’importe quoi, pas vrai ? Ce n’est pas possible.
Haruka avait augmenté la puissance du feu et ne pouvait plus détourner les yeux de la casserole. Le ragoût risquait de bouillir s’il n’y prenait pas garde.
— Riku-kun est vraiment motivé pendant les entraînements. Il nage tout le temps sans jamais faire de pause.
Le calamar deviendrait dur s’il cuisait trop longtemps. Haruka devait donc se montrer particulièrement attentif.
— Quand Wataru-kun nage le papillon, il ne respire presque pas. Il dit que c’est plus rapide comme ça.
De petites bulles commencèrent à apparaître.
— On se fatigue déjà rien qu’en nageant normalement le papillon, alors le faire sans respirer, c’est vraiment impressionnant, non ?
Lorsque les bulles grossirent, Haruka coupa le feu et servit le calamar et le potiron dans une petite assiette.
— Kakeru-kun peut faire vingt-cinq mètres en Vassallo, tu sais.
— Tu en veux ?
Haruka posa l’assiette sur la table basse.
— Oui, merci. Vingt-cinq mètres en Vassallo, quand même !
Sa mère avait trouvé le plat trop sucré, mais il conviendrait probablement parfaitement à Nagisa.
— Je me demande comment il fait pour respirer alors qu’il reste sous l’eau.
Nagisa prit les baguettes et mangea un morceau de calamar.
— Tu sais ce qu’est un upkick ?
Il reposa ses baguettes après une bouchée, puis se leva lentement.
— C’est le mouvement où le pied remonte pendant le dauphin.
Haruka le regarda ouvrir le réfrigérateur en se demandant ce qu’il cherchait.
— Apparemment, il m’arrive aussi de le faire pendant la brasse.
Nagisa fouilla à l’intérieur, puis en sortit la mayonnaise.
— Riku-kun me dit de faire l’upkick dès le début.
Il versa de la mayonnaise sur le ragoût de calamars et de potiron.
— Je le fais inconsciemment, alors je ne comprends pas vraiment.
Il continua d’en verser.
— Du coup, Riku-kun m’a conseillé de m’entraîner au dauphin. C’est ce que je fais en ce moment.
Il mangea le calamar.
— Alors que ce n’est même pas du papillon. Aaah, c’est délicieux ! On ne peut vraiment pas manger de calamar sans mayonnaise !
Incapable de continuer à regarder ce spectacle en face, Haruka détourna les yeux et se mit à laver les tasses.
Puisque les examens commençaient le lendemain, les cours s’étaient terminés à la fin de la matinée. Profitant que Makoto soit à la maison, son petit frère et sa petite sœur, déjà rentrés de l’école maternelle, avaient demandé à faire un tour dans le canot pneumatique. Les garçons venaient donc de les mettre à l’eau depuis le rivage.
Une partie du fond de l’embarcation était transparente, leur permettant d’observer la mer comme à travers des lunettes de natation. L’avoir achetée à l’avance pour l’été n’avait rien de mauvais, mais les jumeaux étaient incapables d’attendre et réclamaient depuis longtemps de pouvoir l’utiliser.
— Pourquoi est-ce que je suis obligé de venir ? demanda Haruka.
— Parce que c’est trop difficile de le gonfler tout seul.
— Pourquoi aujourd’hui ?
— Parce qu’il est rare qu’il n’y ait pas de vent.
C’était vrai. Le temps était exceptionnellement calme, presque idéal pour sortir un canot pneumatique. Malgré tout, Haruka ne comprenait pas comment quelqu’un qui avait refusé de l’accompagner au club de natation sous prétexte qu’il devait étudier pouvait maintenant lui demander son aide sans la moindre gêne.
Makoto était beaucoup trop indulgent envers son frère et sa sœur.
Ce n’était pas nouveau, mais Haruka trouvait toujours cela profondément injuste.
— N’allez pas trop loin ! cria Makoto.
Les jumeaux répondirent par un « ouiii ». Des rames étaient fixées au canot, et chacun en tenait une. Ils portaient également des bouées par précaution, alors les laisser tomber à l’eau ne serait pas très grave.
De toute façon, aucune grosse vague ne risquait de secouer leur embarcation aujourd’hui.
— Haru, ça fait longtemps que nous n’avons pas nagé dans la mer, pas vrai ?
Makoto prononça soudain ces mots en regardant l’horizon. Haruka se retint de lui répondre que c’était uniquement parce que Makoto refusait d’y nager.
— Pendant la compétition, j’avais l’impression de nager dans la mer. Même si c’était une piscine, la mer m’entourait de toutes parts. Je me suis dit que c’était agréable. Dans cette immense étendue d’eau, j’étais devenu une créature marine.
Une créature marine…
Avec Makoto, c’était peut-être réellement possible. Si quelqu’un lui expliquait qu’il ne faisait qu’emprunter une apparence humaine, Haruka ne serait probablement même pas surpris.
— Quel genre de paysage as-tu vu, Haru ?
Haruka ne répondit pas. Il en était incapable. Il ne savait pas comment exprimer ce qu’il avait ressenti. Il se contenta de fixer le canot jaune.
— Haru, tu nages comme un dauphin, non ? Comme si tu étais parfaitement à ton aise. Quand tu nages, tu ne t’es jamais demandé si tu étais peut-être un dauphin ?
Non.
Haruka ne s’était jamais comparé à une autre créature.
— Je me demande si je pourrai revoir ce paysage.
Le regard de Makoto dépassait largement le canot et se perdait bien au-delà de l’horizon.
Les rames commencèrent alors à glisser hors de l’embarcation. Absorbés par ce qu’ils observaient au fond de la mer, les jumeaux ne semblaient pas l’avoir remarqué.
— Makoto, les rames tombent.
— Ah, oui. Hé ! Ne laissez pas tomber les…
Au moment où son petit frère se retourna pour lui répondre, la première rame tomba. Il essaya de la récupérer, mais sa main ne l’atteignait pas. Il tenta alors de la ramener avec la seconde, qui finit elle aussi dans l’eau. Ils auraient pu ramer avec les mains, mais la panique les gagna et tous deux éclatèrent finalement en sanglots.
— Je vais chercher quelqu’un et lui demander de venir avec un bateau.
Haruka retint Makoto, qui s’apprêtait déjà à courir.
— Ça va. Inutile d’en faire toute une histoire. Allons-y à la nage.
Il retira rapidement son tee-shirt, puis jeta un regard à Makoto. Celui-ci fixait la mer avec le visage figé.
Haruka eut envie de lui dire « allons-y », mais ravala ses paroles.
Toujours pas…
Il détourna le regard et se jeta seul à l’eau. La distance était trop courte pour que l’on puisse véritablement parler de nage. Haruka atteignit rapidement le canot, récupéra les rames et ramena l’embarcation jusqu’au rivage.
Lorsqu’il regarda de nouveau Makoto, celui-ci n’avait pas bougé. Ses yeux restaient rivés sur la mer.
— …Désolé, Haru.
Ne t’en fais pas.
Haruka aurait peut-être dû lui répondre cela. Pourtant, devant Makoto qui fronçait ses sourcils relevés comme s’il allait pleurer et dont le corps tremblait légèrement, il détourna les yeux et ramassa son tee-shirt.
La première journée d’examens s’acheva dans le tumulte. Les élèves comparaient leurs réponses et passaient sans cesse de la joie au désespoir. Puisqu’ils découvriraient de toute manière leurs résultats lorsque les copies leur seraient rendues, Haruka ne comprenait pas pourquoi ils s’en préoccupaient autant.
Lorsqu’il sortit de sa classe, Makoto et Aki quittaient également la leur. Pendant tout le trajet, la conversation ne porta que sur les examens, ce qui agaçait Haruka. Sans la moindre envie d’y participer, il marcha derrière eux en contemplant distraitement le mont Minogase, dont la verdure devenait peu à peu plus dense.
— À plus tard.
Après s’être séparés d’Aki, Makoto perdit son interlocutrice et son sourire disparut. Il continua d’avancer en silence, le regard légèrement baissé. Il se comportait déjà ainsi le matin même : il essayait de ne pas regarder Haruka.
Inutile de lui demander pourquoi.
Cela ne servirait à rien.
Haruka ne pouvait rien y changer.
Ils continuèrent à marcher sans échanger un mot. Haruka avait depuis longtemps cessé de compter les brises tièdes du début de l’été lorsqu’un murmure s’échappa finalement des lèvres de Makoto.
— …C’est parce que tu es là que je me repose trop sur toi.
— C’est à cause d’hier ?
Cela ne pouvait être rien d’autre. Haruka posa tout de même la question.
— J’ai peur de quelque chose qui n’existe même pas. Je suis… un lâche. J’ai tout imaginé tout seul, je me suis convaincu tout seul que c’était réel et maintenant j’en ai peur tout seul. Je suis un lâche sans espoir…
— N’y pense plus.
Makoto s’arrêta et regarda Haruka. Ses sourcils inclinés se rapprochèrent et ses lèvres tremblèrent légèrement.
— Tu es fort, Haru, alors tu ne peux peut-être pas comprendre. Tu ne pourrais pas comprendre ce que ressent un grand frère bon à rien…
Haruka s’arrêta lui aussi.
— Makoto.
Les yeux de Makoto sondèrent les siens. Sachant qu’il cherchait à regarder au plus profond de lui, Haruka le laissa voir jusqu’au fond de son regard.
— Ne dis plus jamais ça.
Makoto acquiesça légèrement en entendant sa voix calme.
— Désolé… Je crois que j’ai dit quelque chose d’étrange.
Il détourna le regard et recommença à marcher en silence.
Contre quoi Makoto se battait-il ? Qu’avait-il imaginé au fond de l’eau et de son cœur ? Que devait faire Haruka pour le libérer de cette souffrance ? En avait-il la force ? En était-il capable, alors qu’il ne se comprenait même pas lui-même ?
Un vent tiède passa près d’eux, faisant naître dans le cœur de Haruka des vagues, oscillant entre la tristesse et l’inquiétude.
Ce jour-là, Haruka se rendit seul au club de natation. Il n’avait même pas eu envie d’inviter Makoto.
Il décida d’essayer le mouvement 2G-2D que Sôsuke lui avait conseillé. Après avoir plongé dans le bassin, il le testa prudemment.
Il comprenait maintenant. Sôsuke avait raison.
Si son poids ne reposait pas correctement sur l’axe, Haruka ne parvenait pas à maintenir son équilibre. Dès qu’il s’écartait légèrement des deux rails invisibles, il avait l’impression que tout son corps allait basculer.
Lorsqu’il nageait normalement en crawl biaxial, il sentait rarement son équilibre se rompre. Même si son rythme se trouvait troublé un instant, il pouvait immédiatement le rectifier. En revanche, avec le mouvement 2G-2D, si le premier mouvement manquait de stabilité, le second perturbait gravement son rythme. Il devait alors repartir depuis la position hydrodynamique.
Cet exercice était effectivement idéal pour vérifier la justesse de sa technique biaxiale.
Haruka n’eut toutefois pas besoin de beaucoup de temps pour parvenir à l’exécuter avec fluidité. À la fin de son entraînement, il avait parfaitement assimilé la sensation et ne rencontrait plus aucun problème d’équilibre.
À bout de souffle, il rentra chez lui avec Makkô. Presque au moment où il franchissait la porte, comme si quelqu’un l’avait vu rentrer, le téléphone sonna.
C’était la mère de Makoto.
Elle lui expliqua que Makoto était sorti et n’était toujours pas rentré. Haruka lui répondit qu’il ne s’était pas rendu au club de natation, puis raccrocha.
La lumière écarlate du soleil couchant filtrait à travers la fenêtre et s’étendait silencieusement dans la maison. Cette couleur rouge provoqua chez Haruka une étrange appréhension. Comme poussé par une urgence invisible, il ressortit précipitamment.
Depuis le premier torii, il regarda vers le bas. Le vélo de Makoto était abandonné au pied de l’escalier de pierre.
Il ne devait donc pas être allé très loin.
Haruka gravit les marches jusqu’au deuxième torii, situé tout en haut, puis pénétra dans l’enceinte du sanctuaire. Celle-ci n’était pas très vaste. Un petit pavillon s’y dressait seul, comme s’il approchait de la fin de son existence.
Pour s’en assurer, Haruka en fit le tour et contempla la mer entre un zelkova et un érable. Il n’aperçut rien d’autre que les vagues qui se brisaient contre les rochers dans des éclats blancs.
À l’ouest, le soleil était déjà sur le point de disparaître derrière l’horizon. Haruka sentit que la situation deviendrait grave si la nuit tombait. Le crépuscule rendait les gens anxieux. Il devait retrouver Makoto avant que les choses ne s’aggravent.
Il dévala les marches de pierre.
Une fois dans le port, il passa entre plusieurs mâts blancs qui oscillaient doucement en projetant de longues ombres. Il courut en vérifiant l’intérieur de chaque bateau. Il y découvrit parfois des oiseaux marins au repos, mais aucune silhouette humaine.
Il quitta le port en poursuivant sa propre ombre, puis se dirigea vers la digue. Les tétrapodes, entremêlés de manière complexe, disparaissaient à moitié sous les vagues. Des pêcheurs venaient parfois s’y installer, mais il n’y avait personne aujourd’hui.
Haruka atteignit le bout de la digue, contourna le petit phare qui ne tarderait pas à s’allumer, puis revint sur ses pas le long de la route droite en béton.
Lorsqu’il traversa la jetée et rejoignit la route côtière, les réverbères commencèrent à s’illuminer les uns après les autres. Iwatobi n’était qu’une petite ville portuaire, mais lorsqu’une seule personne décidait de s’y cacher, elle paraissait soudain immense.
Makoto avait-il déjà quitté la ville ?
Haruka continuait de courir lorsqu’il aperçut une silhouette au bord de la plage, dans une zone que les réverbères n’atteignaient pas. La lumière du phare l’éclaira l’espace d’un instant.
— Makoto !
Haruka descendit aussitôt vers le sable et courut de toutes ses forces. C’était la plage sur laquelle il s’entraînait toujours avec Makkô. Il aurait dû être habitué à y courir, mais il trébucha. Son équilibre se rompit. Ses jambes n’avançaient pas aussi vite qu’il le voulait.
C’était frustrant.
Agaçant.
Seuls ses sentiments le devançaient.
Le deuxième éclat du phare illumina de nouveau Makoto. Il se tenait immobile face à la mer. La marée montante atteignait presque ses pieds.
— Makoto !
Haruka cria encore et continua de courir. Makoto réagit enfin. Il tourna seulement la tête dans sa direction.
— …Haru.
Sa voix était éteinte.
Haruka parvint finalement jusqu’à lui, haletant.
— Haa… haa… Je t’ai cherché.
Le regard toujours vide, Makoto esquissa un sourire.
— Tu m’as retrouvé plus vite que je ne le pensais.
Avait-il simplement voulu jouer à cache-cache ?
Haruka espérait que c’était ça.
Il espérait qu’il ne s’agissait que de quelque chose d’aussi ridicule.
— Haa… Qu’est-ce que tu faisais ici ?
— …J’ai pensé à aller dans un endroit où tu ne serais pas.
Le cœur de Haruka bondit.
Où comptait-il aller ? Qu’essayait-il de faire ? Que se serait-il produit si Haruka avait mis un peu plus longtemps à le trouver ?
— …Pourquoi ?
C’était tout ce qu’il parvenait à demander.
— Je voulais vérifier si je m’en sortirais même sans toi, Haru.
Makoto releva légèrement les sourcils et lui adressa un sourire triste.
Depuis le début, il se battait.
Depuis le début, il souffrait.
Dans un endroit que les pensées de Haruka ne pouvaient pas atteindre.
— Hé Haru ? Est-ce que tu t’en sortirais si je n’étais pas là ?
Haruka ne pouvait plus lui mentir. Il ne pouvait plus tromper Makoto ni se tromper lui-même.
— Je ne t’aurais pas cherché si c’était le cas.
— C’est vrai.
Makoto rit.
C’était le Makoto de toujours, avec son sourire doux et ses sourcils légèrement relevés. Il était redevenu lui-même.
Il était revenu auprès de Haruka.
— Ne m’inquiète plus autant.
Pour l’instant, cela lui suffisait.
Tant que Makoto était là, cela lui suffisait.
— Oui. Désolé, Haru.
Makoto s’éloigna rapidement des vagues qui remontaient sur le rivage et se mit à marcher. Haruka avança à ses côtés.
L’espace d’un instant, la lumière du phare éclaira les deux traînées de pas laissées sur la plage au crépuscule.
[1] En natation, l’upkick (ou battement remontant/ascendant) désigne la phase où la jambe remonte vers la surface de l’eau.
[2] Le champion portoricain Jesse Vassallo est considéré comme un pionnier pour l’usage de l’ondulation en immersion dans une compétition