Free! t2 chapitre 6
Splash
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Traduction : JLPTea
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Vers le troisième jour suivant la fin de la Golden Week, Haruka avait mémorisé la plupart des noms et des visages de ses senpais. Il commençait également à s’habituer progressivement aux activités du club.
Il ne pouvait pas nager aussi librement qu’au club privé. Cependant, il avait compris qu’en se concertant, ils pouvaient s’entraîner efficacement malgré les contraintes. Chacun possédait un objectif individuel clairement défini et, s’ils travaillaient méthodiquement, même une courte séance pouvait produire des résultats suffisants.
La communication jouait donc un rôle essentiel. Tous les membres du club de natation devaient agir comme une seule équipe. Perturber l’harmonie du groupe nuisait directement à l’ensemble du club.
Haruka commençait peu à peu à le comprendre.
Le temps d’entraînement des première année était particulièrement limité. Ils devaient souvent aider Nao dans ses principales tâches de manager, chronométrer les élèves plus âgés ou leur servir de partenaires pendant les exercices physiques.
Afin de préserver ne serait-ce qu’un peu de temps pour leur propre entraînement, Haruka et les autres arrivèrent bientôt avant leurs senpais et firent de l’accomplissement rapide de leurs corvées leur priorité absolue.
Ce fut donc naturellement aux première année que revint la responsabilité d’ouvrir les vestiaires.
— Hé, Ikuya. C’est mon casier.
Les vestiaires ne possédaient même pas de véritables casiers. Il ne s’agissait que de compartiments délimités par une structure en bois, sans portes ni noms inscrits dessus.
Chacun pouvait donc théoriquement utiliser la place qu’il souhaitait. Toutefois, les emplacements avaient fini par se répartir plus ou moins selon les niveaux, et chaque membre possédait son compartiment préféré.
Celui qu’Ikuya avait choisi était apparemment celui qu’Asahi utilisait habituellement.
— Rien ne dit qu’il t’appartient.
— Je prends toujours celui-là.
— Alors, prends-en un autre aujourd’hui.
C’était toujours la même chose.
Haruka commençait déjà à s’habituer à leurs disputes stériles.
— Arrêtez, tous les deux. Nous n’avons pas le temps de nous disputer. Si nous ne nous dépêchons pas de tout préparer, les senpais vont arriver.
Makoto, qui jouait systématiquement le rôle de médiateur, se donnait lui aussi beaucoup de mal.
Asahi finit apparemment par céder et choisit un autre compartiment. Incapable de digérer sa défaite, il continua toutefois à marmonner.
— Tu pourrais te montrer un peu moins arrogant alors que tu es arrivé après tout le monde… C’est moi que Nao-senpai a choisi comme responsable.
Il aurait mieux valu ne pas répondre, mais Ikuya ne put s’en empêcher.
— Alors que tu nages lentement.
— Là, tu vas trop loin, espèce de…
— Tu veux qu’on s’affronte ? En nage libre ?
Le dos de Asahi tressaillit. Il était en train de retirer son tee-shirt, mais son mouvement s’interrompit pendant un instant. Haruka ne pouvait pas voir son expression. Asahi reprit presque aussitôt et sa tête hérissée réapparut.
— Pas en nage libre.
— Pourquoi ? Comment ça se fait ?
Ikuya insista avec un amusement manifeste. Maintenant qu’il y pensait, Haruka n’avait encore jamais vu Asahi nager le crawl. Il était vrai que leurs entraînements se limitaient principalement aux départs et aux poussées contre le mur.
Ils ne disposaient que de cinq minutes environ pour nager librement.
— Tu es pénible. Je t’ai dit que je ne nageais pas en nage libre.
Asahi répondit d’un ton agacé.
Un élève de deuxième année l’interpella soudain.
— Hé, Shiina. Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne nages pas en nage libre ?
Il s’agissait de Yazaki Shôta, le responsable des garçons de deuxième année. Pendant qu’ils perdaient leur temps, les senpais étaient arrivés. À moitié déshabillé, Asahi se figea.
— Oui-ssu… Hum, enfin… Haru… Nanase ne fait que de la nage libre. Alors, si moi je ne la nage pas, cela crée une sorte d’é-équilibre…
— Tu as évidemment obtenu l’autorisation du capitaine ?
Sa voix était rude.
Le visage de Asahi se crispa sous l’effet de la nervosité.
— N-non. Mais Haru…
— Oublie Nanase. Nous parlons de toi.
Face au ton encore plus sévère de Shôta, Asahi baissa la tête.
— D’solé !
Haruka ignorait exactement de quoi il s’excusait. Il était toutefois évident qu’Asahi cherchait simplement à présenter des excuses afin d’échapper aux ennuis.
— Très bien. Aujourd’hui, tu nageras avec nous. J’en parlerai à Nao-san.
Il lui ordonnait donc de participer à l’entraînement des deuxièmes années.
Les première année avaient pourtant leur propre programme. Haruka pensa que, malgré l’insistance de Shôta, Nao ne donnerait jamais son autorisation. Il l’accorda pourtant sans difficulté. Seulement pour un 400 mètres nage libre.
Emporté par les deuxièmes années, Asahi adressa aux autres un regard suppliant particulièrement pitoyable.
Shôta, Miyano et Sugawara se placèrent en file dans la ligne d’eau, Asahi entre eux. Ils allaient parcourir quatre cents mètres en nage libre à pleine vitesse.
S’il ne possédait pas un niveau suffisant, il se ferait distancer par le nageur de devant et talonner par celui de derrière.
— Cette méthode d’entraînement s’appelle le « circuit », expliqua Nao avec un sourire lumineux. Les nageurs se mettent mutuellement sous pression afin d’améliorer leurs performances. On l’appelle également le « picorage », parce que celui de derrière talonne celui de devant comme un oiseau qui picore sa proie.
Au vu de la nervosité de Asahi, Haruka se demandait comment Nao pouvait fournir une explication aussi inquiétante avec un tel sourire.
Il aurait eu de nombreuses occasions de refuser la demande de Shôta.
À moins que la situation l’amuse ?
Ses yeux glacials empêchaient toujours Haruka de comprendre quel genre de personne il était.
Nao demanda à Haruka et aux autres d’observer l’exercice.
Un grand nombre de spectateurs s’étaient également rassemblés. Environ la moitié des membres du club se trouvaient encore dans l’eau, tandis que les autres regardaient depuis le bord du bassin avec une curiosité manifeste.
Les quatre nageurs entrèrent dans l’eau. Shôta partit en premier. Asahi se propulsa ensuite depuis le mur. Son départ, plutôt réussi, provoqua plusieurs exclamations admiratives. Miyano le suivit, puis Sugawara. Shôta commença à effectuer ses mouvements de bras et creusa rapidement l’écart.
Non.
Il n’avait pas réellement accéléré. Asahi n’amorçait toujours aucun mouvement de bras. Il continuait sa coulée sans chercher à commencer à nager. Sa propulsion diminua progressivement, jusqu’à ce que Miyano le rattrape.
— Hé, qu’est-ce que tu fabriques ? Nage !
— D’solé, d’solé !
Réprimandé par Miyano, Asahi s’excusa et reprit précipitamment.
Cette fois, il effectua des ondulations après sa poussée. Haruka commença à trouver sa phase sous-marine particulièrement longue. Asahi parcourut finalement toute la distance jusqu’au mur de cette manière.
Lorsqu’il releva la tête pour reprendre profondément son souffle, Miyano lui cria de nouveau dessus.
— Hé, Shiina ! C’est de la nage libre. Du crawl. Fais les choses sérieusement !
— D’solé, d’solé !
Plusieurs petits rires s’élevèrent autour du bassin. Les excuses dociles de Asahi leur paraissaient probablement amusantes.
Mais l’instant suivant, tous assistèrent à un spectacle si incroyable que les ricanements cessèrent immédiatement.
Après son virage, Asahi commença enfin à nager le crawl.
D’immenses éclaboussures jaillirent aussitôt.
Ses mains et ses pieds frappaient l’eau avec une telle violence que son corps disparut bientôt entièrement derrière les projections.
Il finit littéralement par s’effacer sous ses propres éclaboussures.
Il n’avait presque pas avancé lorsqu’elles retombèrent.
Asahi se tenait immobile au milieu de la ligne d’eau.
La scène paraissait impossible.
On aurait pu croire qu’il faisait volontairement l’idiot.
Pourtant, son dos se soulevait au rythme d’une respiration rauque. Il n’avait absolument pas l’air de plaisanter.
Miyano et Sugawara avaient eux aussi cessé de nager et l’observaient.
Shôta, qui avait dû percevoir l’atmosphère étrange, s’immobilisa à son tour et regarda derrière lui.
— D’solé…
Asahi repartit et souleva de nouvelles éclaboussures gigantesques.
Puis il s’arrêta presque immédiatement.
— D’solé…
Il recommença à nager. Puis s’immobilisa de nouveau.
— D-d’so… lé…
Sa voix se brisa.
Peut-être avait-il avalé de l’eau. Ou peut-être…
En répétant inlassablement les mêmes gestes, Asahi finit par rejoindre Shôta.
— …D’solé.
— Ça suffit. Tu gênes l’entraînement. Sors.
Shôta prononça ces mots calmement, en adressant à Asahi un regard empreint de pitié.
Privé de toute énergie, celui-ci se hissa hors de l’eau et marcha vers les vestiaires. Personne ne parvint à détacher les yeux de son dos avant qu’il ne disparaisse. Nao commença à avancer le long du bassin silencieux.
Haruka et les autres le suivirent. Lorsqu’ils entrèrent dans les vestiaires, Asahi était assis à genoux face à un angle du mur. Il portait encore son bonnet et ses lunettes. La tête baissée, il resta immobile.
Personne ne trouva quoi lui dire. Makoto releva ses sourcils légèrement inclinés et regarda Haruka.
— Haru, ce que Narukawa-kun avait dit…
Haruka acquiesça.
Comment va-t-il ? Il a enfin appris à nager ?
Il comprenait maintenant le sens des paroles de Sakuyuki. Nao s’adressa doucement à Asahi.
— Pourquoi ne nous as-tu rien dit ?
Il parlait évidemment du fait qu’Asahi était devenu incapable de nager le crawl. Ce n’était pas qu’il ne savait pas nager. Asahi avait bel et bien su le faire. Lors de cette compétition, il avait devancé Haruka pendant les séries, avant que Haruka le dépasse en demi-finale.
Il était impossible que Haruka ne s’en souvienne pas. Tout ce qui concernait cette compétition était gravé dans ses bras. Chaque instant demeurait parfaitement vivant…
— Depuis quand ?
Nao avait lui aussi compris. Asahi ne manquait pas de technique. Il avait perdu la capacité de l’utiliser. Asahi ne répondit pas davantage à cette question. Toujours assis à genoux, il continua de faire face au coin du mur.
Quelques mots finirent par s’échapper de sa bouche dans un murmure.
— …Pourquoi Haru a rejoint le club de natation… Alors que je lui ai répété tellement de fois que les activités scolaires n’étaient que des jeux…
Sa voix semblait sur le point d’être engloutie par l’angle du mur. Haruka eut soudain l’impression qu’Asahi allait lui aussi disparaître s’ils le laissaient ainsi. Il l’interpella sans réfléchir.
— Asahi…
Celui-ci se tourna vers lui.
— Tout est de ta faute ! Si tu nous avais pas rejoint, Haru, je me serais entraîné correctement et j’aurais fini par réussir à nager ! C’est à cause de toi que…
Son visage se crispa derrière ses lunettes.
Puis il se retourna vers le mur et resta un long moment à se balancer doucement d’avant en arrière.
— Hé, dépêche-toi ! Je passe devant, Haru !
La veille, Asahi avait semblé si abattu que Haruka avait cru qu’il allait quitter le club. Nao s’était même suffisamment inquiété pour lui demander s’il voulait rentrer chez lui.
Pourtant, dès le lendemain, Asahi avait complètement retrouvé son comportement habituel. Haruka avait brièvement éprouvé une certaine émotion à l’idée qu’Asahi puisse lui aussi posséder plusieurs facettes. Il lui avait manifestement accordé trop de crédit.
Les préoccupations de Asahi devaient être constituées d’une seule cellule. Son sac sur l’épaule, Haruka quitta la classe avec lui et retrouva Makoto dans le couloir. Ikuya n’était pas présent.
— Ah, Haru, Asahi.
— Où est l’autre ?
— Il est parti devant. Mais surtout, Asahi, tu vas bien ?
— Crétin. Je n’avais aucun problème depuis le début. Je renais toujours de mes cendres, tel le phénix.
S’il n’avait eu aucun problème, il n’aurait pas eu besoin de renaître de ses cendres.
Asahi ressemblait probablement davantage à une planaire qu’à un phénix.
Haruka avait étudié cet animal en cours de sciences le jour même. Apparemment, même coupé en deux, il ne mourait pas : il se divisait simplement pour former deux individus.
La partie de Asahi correspondant à la veille avait peut-être été tranchée et abandonnée chez lui.
Celui qui marchait à côté de Haruka était un autre Asahi. Lorsqu’ils arrivèrent dans les vestiaires, Ikuya discutait avec Shôta. Asahi se dissimula immédiatement derrière le dos de Haruka. Après avoir jeté un regard vers eux, Shôta reporta son attention sur Ikuya.
— C’est compris ?
— …Oui.
Sous ses longs cils, Ikuya lança un regard noir au dos de Shôta qui s’éloignait.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Makoto.
— Aujourd’hui, c’est mon tour.
— Hein ? Pourquoi ? Vous refaites le « circuit » ?
Asahi se recroquevilla en entendant ce mot.
— Vous vous souvenez quand j’ai dit que les activités de club n’étaient que des jeux pratiqués sans sérieux ?
— Oui. Pendant l’observation des fleurs, pas vrai ?
— Je l’ai également dit aux élèves de deuxième année.
— Hein ? Mais pourquoi ?
— Avant ça, ils m’avaient dit : « Tu es le petit frère du capitaine, alors tu vas évidemment rejoindre le club de natation, pas vrai ? »
— Waouh… Ça s’annonce mal.
Makoto porta les mains à sa tête.
— Aujourd’hui, ils m’ont demandé de retirer ce que j’avais dit. Je leur ai répondu que je ne le retirerais pas, parce que je ne savais toujours pas si c’était vrai ou non. Alors, Shôta-senpai vient de me dire qu’il allait m’apprendre si le club était sérieux ou pas.
— Waouh, waouh, waouh… Ah, je sais. Tu pourrais demander conseil à Nao-senpai.
— Il a dit que Nao-senpai avait déjà donné son accord.
— Hein ? Alors, qu’est-ce que tu vas faire ?
Ce n’était même plus une véritable question.
— Je n’ai pas le choix. Je vais nager. Ce ne sont que quatre cents mètres.
Exactement. Cela se déroulait dès le lendemain de l’épreuve de Asahi. Le nombre de spectateurs avait encore augmenté. À peine cinq membres du club s’entraînaient réellement. Sur les instructions de Nao, Haruka et les autres durent eux aussi observer.
Haruka avait déjà vu Ikuya nager en nage libre à de nombreuses reprises. Il ne pensait pas qu’il subirait le même problème qu’Asahi. Restait à savoir s’il parviendrait à suivre les deuxièmes années. Une atmosphère tendue pesait sur l’ensemble du bassin. Le capitaine Natsuya se tenait lui aussi au bord de la piscine, les bras croisés.
— On y va.
Comme la veille, Shôta partit en premier.
Lorsqu’Ikuya se propulsa du mur derrière lui, un léger murmure parcourut les spectateurs.
Son départ était effectivement très réussi. Sa position de coulée était particulièrement belle. Lorsqu’il commença ses mouvements de bras, les spectateurs l’applaudirent déjà. Asahi avait tellement abaissé leurs attentes que le simple fait de commencer à nager correctement suffisait à les impressionner.
Miyano partit derrière Ikuya, puis Sugawara. Après le virage des vingt-cinq mètres, Ikuya accusait un léger retard sur Shôta. L’espace derrière lui commença à se réduire. Miyano se rapprocha progressivement.
Au cinquantième mètre, il finit par le rattraper et leurs corps s’emmêlèrent pendant le virage.
— Voilà ce qui arrive quand on nage aussi lentement…
— Merde !
Ikuya cria et frappa l’eau des deux mains.
Miyano interrompit sa phrase. Les spectateurs se turent. Sous ses longs cils, les yeux d’Ikuya libéraient une sombre lueur tandis qu’il continuait de frapper l’eau.
Deux fois.
Trois fois.
Quatre fois…
Les bras toujours croisés, Natsuya poussa un rugissement de colère si puissant qu’il leur fit presque mal aux oreilles. Ikuya s’immobilisa et leva les yeux vers lui. La lueur sombre qui habitait son regard se refroidit.
— Haa… haa… J’ai compris.
Après avoir retrouvé son calme, Ikuya recommença à nager. Le spectacle auquel ils venaient d’assister était peut-être si difficile à croire que tous les spectateurs restèrent silencieux comme des tombes. Dans cette atmosphère pesante, Makoto porta ses mains autour de sa bouche.
— Courage, Ikuya-kun !
Comme si elle voulait le soutenir, Aki se mit elle aussi à crier.
— Ikuya-kun ! Fais de ton mieux !
Maki, Yuki et les autres l’imitèrent.
L’une après l’autre, des voix d’encouragement s’élevèrent parmi les spectateurs.
— Allez, Ikuya !
— Courage ! Tiens bon !
— Bats-toi, Ikuya !
Asahi, qui regardait nerveusement autour de lui chaque fois qu’une nouvelle voix retentissait, finit par se laisser emporter.
— Ikuya ! Nage !
Il nage déjà.
Cette planaire se contentait de suivre l’ambiance générale. Quoi qu’il en soit, les deuxièmes années étaient désormais traitées comme l’équipe adverse. Miyano ne criait plus à Ikuya de nager plus vite.
Non.
Il n’en avait désormais plus besoin. Après les cent premiers mètres, Ikuya n’était plus talonné. Haruka se demanda si Miyano le ménageait, mais cela ne semblait pas être le cas. L’écart entre Ikuya et Shôta, devant lui, ne se creusait plus non plus.
Lorsqu’ils dépassèrent les deux cents mètres, ce fut au contraire Ikuya qui commença à menacer de rattraper Shôta. Des exclamations admiratives s’élevèrent parmi les spectateurs.
À chaque virage, Ikuya réduisait la distance qui les séparait.
L’enthousiasme autour du bassin augmentait, et les encouragements se faisaient de plus en plus puissants. Les quatre nageurs étaient maintenant les seuls membres du club encore présents dans l’eau.
— Allez, Ikuya !
— Courage, Kirishima !
— Ikuya-kun, tiens bon !
Satomi criait de toutes ses forces, au bord des larmes. Poussé dans le dos par sa voix, Ikuya accéléra brusquement. Il n’était plus qu’à une courte distance de Shôta lorsque celui-ci termina ses quatre cents mètres.
Ikuya poursuivit jusqu’au mur, puis releva la tête.
Des applaudissements éclatèrent aussitôt.
Shôta, incapable de comprendre immédiatement la situation, retira ses lunettes. Après avoir vérifié qu’Ikuya se trouvait bien à côté de lui, il se tourna vers Miyano.
Miyano et Sugawara, tous deux à bout de souffle, essayaient seulement de terminer leurs quatre cents mètres. Ils avaient dû paniquer lorsqu’Ikuya avait pris de l’avance sur eux.
Comme ils avaient gaspillé leurs forces au milieu de la course, leur technique s’était complètement désorganisée. Makoto tendit une main à Ikuya, qui essayait de se hisser hors du bassin.
— Bon travail.
— Haa… haa… Merci.
Ikuya saisit sa main.
Alors que Makoto commençait à le tirer, Shôta l’interpella.
— Hé… haa… haa… Et les remerciements ?
À moitié sorti de l’eau, Ikuya baissa vers lui un regard sombre.
— Haa… haa… Merci pour cette course.
Une fois hissé au bord du bassin, Ikuya s’effondra sur place. Il n’avait probablement pas encore retrouvé assez de forces pour supporter le poids de son corps hors de l’eau.
Satomi et Aki accoururent vers lui.
— Est-ce que ça va, Ikuya-kun ?
Tandis qu’Ikuya répondait à Satomi d’un signe de tête, Aki s’inclina profondément devant lui.
— Je suis désolée, Kirishima-kun.
Toujours étendu au sol, Ikuya leva les yeux vers le sommet du crâne d’Aki, perplexe. Il n’était pas le seul.
Toutes les personnes présentes observèrent Aki avec incompréhension.
— Pourquoi tu t’excuses, Zaki-chan ? demanda Makoto.
Aki releva enfin la tête. Puis elle adressa un regard inhabituellement sévère à Shôta, qui sortait du bassin.
— C’est mon grand frère.
Ah, je comprends.
Ils portaient tous les deux le nom de Yazaki.
— Hein ?
— Hein ?
— Quoi ?
La surprise de Makoto et d’Ikuya était compréhensible. En revanche, Haruka ignorait pourquoi Asahi réagissait avec autant d’étonnement. Il n’avait probablement jamais eu une véritable conversation avec Aki.
— Mon frère a fréquenté le club de natation d’Iwatobi entre sa troisième et sa quatrième année d’école primaire. Mais il l’a quitté juste avant l’arrivée de Nanase-kun et de Tachibana-kun. Il a ensuite fait du football jusqu’à la fin de sa sixième année, mais…
Aki interrompit sa phrase et regarda de nouveau Shôta. Celui-ci avait replongé depuis le plot de départ et soulevait des éclaboussures à la surface.
— Apparemment, les choses ne se sont pas très bien passées, alors il a également arrêté le football. Il était toutefois trop tard pour retourner au club privé, alors il a rejoint le club de natation du collège… Après son inscription, il était très motivé et s’entraînait énormément. En le voyant ainsi, j’ai trouvé que cela avait l’air amusant. C’est aussi ce qui m’a donné envie de rejoindre le club.
Haruka comprenait désormais plus ou moins la situation de Shôta et d’Aki. Maintenant qu’il la connaissait, elle ne le concernait plus.
Il voulut retourner à son entraînement, mais à peine eut-il essayé de déplacer légèrement un pied que la puissante poigne de Makoto se referma sur son bras.
— Mais il n’a plus vraiment l’air de s’amuser maintenant, pas vrai ? demanda Makoto sans le lâcher.
— Je pense qu’il est inquiet. Tous les garçons de première année ont déjà de l’expérience. Il craint peut-être de perdre sa place de titulaire. Comme lorsqu’il jouait au football…
Ridicule.
Haruka ne nageait pas pour obtenir une place de titulaire. Si Shôta la voulait, il pouvait la lui laisser. Sans sa promesse envers Natsuya…
Un coup de sifflet retentit.
— Garçons de première année, rassemblement !
Nao leur donnait cet ordre devant le local à matériel. À bien y réfléchir, Haruka avait entendu dire que le club devait recevoir un nouvel équipement appelé « corde à sauter lestée ». S’agissait-il encore de matériel de musculation ?
Tout en priant pour que la poigne de Makoto ne se resserre pas davantage, Haruka se dirigea vers le local.
La surface de l’eau s’étendait paisiblement dans la piscine vide. Tous les membres du club étaient sortis du bassin.
Seuls Haruka et Shôta se tenaient devant les plots de départ. Ils allaient maintenant s’affronter en « duel ».
— Haruka, tu vas disputer un duel contre Shôta.
Nao le lui avait annoncé la veille, pendant qu’il installait les lignes d’eau, au lendemain du « circuit » d’Ikuya. Le club de natation du collège d’Iwatobi possédait une tradition appelée le « duel ». Les participants ne pariaient rien et le perdant n’avait aucune punition à subir. Le véritable objectif consistait à reconnaître devant tous les efforts de son adversaire et à s’ouvrir sincèrement l’un à l’autre.
Mais lorsque trop d’émotions venaient se mêler à l’affrontement, il était arrivé que le perdant finisse malgré tout par quitter le club. Depuis quelques années, les duels n’étaient donc plus autorisés que comme épreuve commémorative pour les élèves de troisième année sur le point de partir.
Il n’existait évidemment aucun précédent de duel entre un élève de première année et un élève de deuxième année. Le plus âgé était normalement certain de l’emporter. Et s’il perdait, il ne lui resterait que l’humiliation.
En outre, si le deuxième année lançait lui-même le défi, il risquait d’être accusé de s’en prendre de manière puérile à un plus jeune. Si Nao était prêt à aller aussi loin pour préserver la dignité des senpais…
Après avoir écouté l’explication, Haruka pensa seulement qu’il venait encore de se retrouver entraîné dans une affaire insignifiante. Il ne posa qu’une seule question.
— Est-ce que je peux ne pas utiliser le crawl à deux axes ?
— Tu peux nager comme tu le souhaites. Choisis la technique qui te paraît la plus naturelle.
Nao affichait un sourire lumineux, mais ses yeux ne riaient pas.
— En revanche, nage sérieusement. C’est une question de respect.
Trente minutes plus tard, Haruka et Shôta se tenaient devant leurs plots de départ.
Au signal, Haruka monta sur le sien et concentra son esprit sur le centre de gravité de son corps. Il le poussa fermement vers le bas, puis adopta la position du départ track en sentant son poids sur toute la plante de ses pieds. Il plaça ses doigts au bord du plot et prépara son corps à pouvoir bouger à tout instant.
Puis il transforma tout son corps en une immense oreille et attendit.
Le sifflet retentit.
Haruka poussa sur sa jambe arrière et bondit en restant bas. Le bout de ses doigts pénétra le premier dans l’eau. Son corps se glissa dans le bassin en position de coulée.
Je suis vraiment devenu plus rapide.
Sa manière de ressentir l’eau n’avait plus rien à voir avec celle d’autrefois. Elle semblait vouloir accueillir Haruka avec empressement. Lorsqu’il commença ses mouvements de bras, il sentit l’énergie jaillir naturellement de son corps. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas éprouvé une telle sensation.
Non.
Il avait même l’impression de n’avoir jamais nagé aussi naturellement.
Son entraînement au crawl à deux axes produisait-il déjà un effet ?
C’était possible.
Mais au-delà de ces considérations techniques, Haruka sentait surtout que sa relation à l’eau était en train de changer. Le fait qu’elle ne l’apaise plus et ne le libère plus de ses entraves faisait probablement partie, lui aussi, de cette évolution. À partir de maintenant, une nouvelle sensation s’éveillerait peut-être en lui.
Porté par quelque chose qui ressemblait à un pressentiment, Haruka continua de nager. Lorsqu’il effectua son virage, il croisa Shôta. Il se rappela alors qu’ils étaient censés nager ensemble.
Ce n’était pas qu’il avait oublié sa présence. Il ne la ressentait simplement pas. Ils n’étaient que deux dans le bassin. Pourtant, Haruka ne sentait pas Shôta.
Que pouvait-il ressentir ou penser dans l’eau ?
Peut-être ne ressentait-il rien.
Si Shôta avait éprouvé la moindre émotion envers l’eau, même extrêmement faible, elle aurait dû parvenir jusqu’à Haruka. Mais celui-ci ne percevait rien. Absolument rien ne lui était transmis. Il avait l’impression de nager aux côtés d’un automate. Sans parvenir à ressentir Shôta, Haruka toucha le mur d’arrivée et releva la tête.
Shôta arriva après lui. Lorsqu’il émergea, il tendit sa main droite par-dessus la ligne d’eau. Haruka la saisit.
Tous deux échangèrent silencieusement une poignée de main machinale. Les membres du club retenaient leur souffle autour du bassin.
Peut-être avaient-ils perdu la voix devant un spectacle aussi cruel.
Ils oublièrent même d’applaudir et se contentèrent de fixer les deux nageurs.