I HAD – CHAPITRE 10
Chapitre 10
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Traduction : Gatotsu
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Lorsque j’arrivai chez Mamie, dégoulinante de sueur, un mot était une fois de plus accroché à la porte en bois. Il portait le même message que la dernière fois.
Je franchis le seuil, essuyai les pattes de mon amie, retirai mes sandales, puis entrai doucement dans la maison. Aujourd’hui, mes pas ne résonnaient pas comme d’habitude. Comme je portais des sandales, je n’avais pas de chaussettes. Au lieu de leur léger frottement sur le sol, on n’entendait plus que le doux bruit de mes pieds nus sur le parquet.
J’avais vraiment espéré que Traînée-san complimenterait mes sandales.
J’espérais aussi pouvoir les montrer à Mamie, et qu’elle saurait où Traînée-san était partie. Alors, nous pourrions aller la retrouver le plus vite possible. Ensuite, nous mangerions une glace en parlant de Kiriyuu-kun.
La maison était si silencieuse que j’avais presque l’impression d’entendre le faible murmure des arbres qui avaient servi à sa construction. Je longeai le couloir en me demandant si Mamie était encore montée au premier étage, mais je la trouvai finalement dans sa chambre.
Peut-être que le bruit de la porte vitrée en s’ouvrant l’avait réveillée. Elle était allongée sur le côté dans son lit, au frais dans la chambre climatisée et m’adressa un doux sourire.
— Entre, dit-elle.
— Oh, pardon. Tu faisais la sieste ?
— Ce n’est rien, je venais justement de me réveiller.
— Tant mieux. Tu faisais un beau rêve ? demandai-je.
Elle me fit un grand sourire.
— Oui, j’ai encore fait ce même rêve, dit-elle en se redressant dans son lit avec plus de lenteur que d’habitude, avant d’ouvrir les rideaux.
Contrairement au salon, la lumière du soleil ne pénétrait ici que faiblement. Le tableau accroché au mur semblait émettre sa propre lumière.
— Il y a du jus d’orange dans le réfrigérateur, dit-elle tandis que je m’apprêtais à refermer la porte coulissante.
J’allai dans la cuisine et revins avec deux petites briques de jus d’orange. Elle en prit une en me remerciant, puis la posa sur le lit. La saveur douce et acidulée du jus chassa l’amertume qui persistait encore dans ma bouche.
— Ça s’est bien passé ? demanda-t-elle.
Je hochai la tête.
En temps normal, c’était le moment où je me serais mise à parler, mes mots s’enchaînant comme un roulement de tambour. Mais cette fois, je n’en fis rien.
— Il s’est passé quelque chose ? demanda-t-elle de nouveau.
Elle l’avait évidemment compris.
— Oui. Avec le garçon de ma classe, ça s’est bien passé, dis-je d’une voix qui semblait se noyer. Mais… Traînée-san a disparu.
Je lui racontai tout ce qui s’était passé ce jour-là. En réalité, je commençai par la veille. Je lui parlai de la peine que m’avait causée Kiriyuu-kun, des conseils que Traînée-san m’avait donnés, de la façon dont elle s’était soudain mise à pleurer, et de cette merveilleuse coïncidence qui faisait que nous avions toutes les deux la même expression fétiche.
Puis je lui racontai ce qui s’était passé aujourd’hui. La disparition de Traînée-san, l’étrange homme qui habitait désormais chez elle, la glace qu’il m’avait donnée et que je n’avais pas aimée, et surtout à quel point tout cela était encore plus mystérieux que la disparition de Minami-san.
Elle écouta mon histoire, puis me dit qu’elle ne savait pas où Traînée-san était partie. À mon grand regret, une nouvelle question me traversa alors l’esprit. Je décidai de la lui poser.
— Traînée-san a disparu, exactement comme Minami-san. Le fait qu’elles ne soient plus là me rend vraiment triste et seule, mais ce n’est pas la même chose que lorsque Kiriyuu-kun m’avait dit qu’il me détestait.
— Je vois, dit-elle en hochant la tête.
Sa capacité à comprendre les situations était vraiment impressionnante.
— Alors, on dirait bien que tu n’es pas si désespérée que ça.
Je ne savais pas écrire le kanji de zetsubou, « désespoir ».
— Peut-être parce qu’au fond de ton cœur, tu sais déjà que tu reverras Traînée-san et Minami-san un jour, dit-elle, mettant ainsi des mots sur cet étrange petit soulagement que je ressentais.
— Exactement, répondis-je. Mais je n’ai aucune preuve, contrairement aux détectives dans les romans policiers.
— C’est vrai.
Mamie plissa légèrement les yeux et hocha la tête.
— Malgré tout, je suis certaine que tu as raison. Ne t’inquiète pas. Tu les reverras forcément un jour.
— Oui, moi aussi, j’en suis certaine, répondis-je en hochant fermement la tête.
— Après tout, tu as le pouvoir de voir l’avenir, dit-elle.
— J’aurais quand même aimé parler encore un peu avec elle… et jouer à l’Othello aussi.
— Mais maintenant, tu as un ami dans ta classe. Pourquoi ne pas t’entraîner avec lui ?
— C’est vrai. Cela dit, je ne sais pas s’il a lui aussi le pouvoir de voir l’avenir.
Elle fit un petit rire à ces mots, comme si elle venait de se rappeler son visage. Non, impossible. Elle n’avait jamais rencontré Kiriyuu-kun. Elle devait simplement penser à son propre ami, celui qui aimait dessiner.
— Traînée-san m’a demandé si tu étais heureuse.
— Ah bon ?
— Je lui ai dit que tu m’avais répondu que oui. Mais est-ce parce que tu peux penser à ton ami artiste ?
— Oui, peut-être. Et puis, je pense aussi à toi et à ma famille.
— Alors pour toi, le bonheur, c’est de pouvoir penser à quelqu’un de tout son cœur ?
— Ahah, votre présentation approche, on dirait ?
Voilà ce qu’on appelle taper dans le mille. En revanche, ce n’était pas la seule raison pour laquelle je posais cette question.
— En fait, je veux surtout connaître la réponse. Même si ce devoir est vraiment compliqué.
C’était exactement ce que je ressentais. Ce devoir occupait toujours une place dans mon esprit.
— Il existe plein de formes de bonheur, dis-je. Il s’est passé beaucoup de choses ces derniers temps. J’ai demandé à différentes personnes ce qu’était le bonheur pour elles, et chacune a trouvé sa propre réponse. Pour Minami-san, c’était être reconnue. Pour Traînée-san, c’était pouvoir penser à quelqu’un de tout son cœur. Et pour Kiriyuu-kun, c’était d’être auprès de ses amis. Je crois que toutes ces réponses sont vraies pour eux, mais moi, je n’ai toujours pas trouvé comment décrire le bonheur que je ressens au fond de moi. C’est vraiment difficile de ne choisir qu’une seule chose. La vie, c’est comme une boîte à bento.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que tout ce que j’aime ne tient pas dans une seule boîte. Et puis, je ne sais même pas encore quelle taille devrait faire mon bento, ni quel nom lui donner. Mamie, si Hitomi-sensei te demandait ce qu’est le bonheur, toi, qu’est-ce que tu répondrais ?
C’était une question vraiment difficile, mais elle semblait en connaître la réponse. Elle leva les yeux vers le ciel, à travers la fenêtre, comme si elle se souvenait de quelque chose remontant à très longtemps.
— Le bonheur, c’est…
— Oui ?
— Pouvoir dire qu’on est heureux, ici et maintenant.
De toutes les réponses que j’avais entendues, la sienne était la plus facile à comprendre, et aussi celle qui trouva le plus naturellement sa place dans mon cœur. Et pourtant…
— Je ne pense pas que je pourrais comprendre ça sans avoir vécu trèèèès longtemps.
— C’est vrai. Le bonheur que je ressens est le mien, celui de quelqu’un qui a vécu bien plus longtemps que toi. Il est différent du tien. C’est à toi de trouver ton propre bonheur, Nacchan.
En fin de compte, peu importe tout ce que j’apprenais, il faudrait bien que je trouve moi-même ma propre réponse.
Tandis que nous buvions notre jus en contemplant le tableau accroché au mur, je me souvins soudain de ce que j’avais dans mon sac.
— Ah, c’est vrai ! Kiriyuu-kun m’a donné un dessin.
Je sortis la feuille de mon cartable. Connaissant Kiriyuu-kun, le simple fait qu’il m’ait montré l’un de ses dessins était déjà quelque chose de merveilleux. Alors, puisqu’il me l’avait carrément offert, je ne pouvais quand même pas manquer l’occasion de le montrer fièrement à Mamie.
Il s’agissait d’une fleur. En contemplant les couleurs tracées au crayon, les rides de Mamie se creusèrent autour de son sourire.
— C’est… vraiment magnifique.
— Mais oui ! Je n’arrive pas à croire qu’il ait gardé un tel talent caché. C’est du gâchis, tu ne trouves pas ? Je parie que s’il continue à s’entraîner, il finira par dessiner aussi bien que ton ami.
— Hé hé, mon ami est donc si doué que ça ? Si tu le dis, alors c’est peut-être vrai.
— Absolument.
Puis je m’assis au bord du lit de Mamie et lui parlai de Notre guerre de sept jours, puisque je n’avais pas pu en discuter avec Ogiwara. Je lui demandai ce qu’elle pensait de tous ces adultes stupides dans le livre. Elle éclata de rire et me répondit que les adultes idiots étaient bien plus nombreux que les adultes sensés, et que même l’intelligence ne suffisait pas à faire de quelqu’un une bonne personne.
J’adorais parler des histoires. J’aurais aimé pouvoir discuter de celle de Minami-san de la même manière, mais au moment même où cette pensée me traversa l’esprit, l’horloge sonna. Il était temps de rentrer.
Lorsque je me levai, Mamie se rallongea pour reprendre sa sieste. Je me dirigeai silencieusement vers la porte, Mademoiselle Bobtail me suivant de près, en prenant soin de ne pas la déranger. À vrai dire, j’aurais dû partir sans rien ajouter. Pourtant, je m’arrêtai.
— Dis, Mamie ?
Une légère inquiétude m’envahit.
— Tu ne vas pas disparaître, toi aussi… pas vrai ?
Elle ne répondit pas. Seule sa respiration paisible me parvint.
Afin de ne pas la réveiller, je n’ajoutai rien et quittai la maison de bois, mon amie à mes côtés.
Après ce jour-là, je retournai de nombreuses fois à l’immeuble couleur crème, mais Traînée-san ne s’y trouvait jamais.
Depuis sa disparition, je n’avais plus que deux endroits où aller après l’école. Le premier était la maison de Mamie, au sommet de la colline. Et le second…
— Je ne suis pas très doué à l’Othello, tu sais.
— Dans ce cas, je te laisserai commencer.
J’avais pris l’habitude d’aller chercher Mademoiselle Bobtail après l’école, puis de me rendre chez Kiriyuu-kun. La première fois que j’étais arrivée avec mon jeu d’Othello sous le bras, il avait été très surpris, mais sa mère m’avait accueillie avec joie et m’avait apporté du jus d’orange.
Au bout de quelques visites, il finit par s’y habituer. Désormais, nous passions nos après-midis à jouer à l’Othello et à dessiner ensemble.
C’était une bonne chose que chacun de nous ait quelque chose dans lequel il était meilleur que l’autre.
Quand j’allais chez Kiriyuu-kun, mon amie m’attendait toujours dehors. Après tout, elle était plutôt timide, tout comme lui. Un jour, j’invitai Kiriyuu-kun à venir chez Mamie, mais il se figea sur place, l’air embarrassé.
— Eh bien, prenez soin de vous, toi et ta mère, à la prochaine, dis-je en guise d’au revoir comme je le faisais chaque jour.
Je fis signe aux deux visages souriants, puis repris avec mon amie à fourrure le chemin que nous empruntions d’habitude.
— Le bonheur ne vieeent pas tout seul à moooooi !
— Miaou miaou !
— Les vacances d’été vont bientôt commencer. Tu vas faire quoi ?
— Miaou.
— Eh bien, tu es drôlement insouciante. Moi, j’aimerais aller à la piscine. Et maintenant que j’ai un nouvel ami, je devrais essayer de trouver une piscine où les animaux sont acceptés eux aussi.
— Miaou…
Elle me lança un regard embarrassé. Elle ne devait pas beaucoup aimer l’eau.
— Ça ira. Moi non plus, je ne sais pas encore nager vingt-cinq mètres d’une traite. Et si tu ne veux vraiment pas venir, je trouverai autre chose à faire pour nous trois. La vie, c’est comme les vacances d’été.
— Miaou.
— Tu peux faire tout ce que tu veuuux ! Alors il faut trouver quelque chose de génial à faire… Celle-là était peut-être un peu trop facile, hein ?
Tout en bavardant, nous arrivâmes chez Mamie. Comme toujours, je jetai un œil au mot accroché à la porte avant d’entrer. La maison de bois était toujours aussi silencieuse. Pourtant, même sans entendre le moindre bruit, nous n’avions pas besoin de chercher Mamie.
Ces derniers temps, Mamie passait beaucoup de temps à dormir. Parfois, elle remarquait mon arrivée ; d’autres fois, elle dormait si profondément qu’elle ne se rendait compte de rien. Je ne cherchais jamais à la réveiller. Je m’asseyais par terre pour lire un livre, contemplais le tableau accroché au mur ou jouais avec mon amie.
Lorsque j’étais présente et qu’elle ne se réveillait pas, j’arrachais toujours une page de mon cahier pour lui écrire un petit mot afin de lui dire que nous étions passées.
Je lui avais fait remarquer un jour qu’elle semblait souvent avoir sommeil en été, alors que moi, c’était toujours au printemps. Elle m’avait répondu : « Quand on vieillit, le temps semble passer plus vite. Peut-être que je suis déjà au printemps prochain. »
Je trouvais cette idée à la fois étrange et merveilleuse. Après tout, si le temps passait plus vite pour quelqu’un, cela voulait dire qu’il pouvait vivre davantage de bons moments en une seule année.
Malgré tout, je commençais à m’inquiéter de voir Mamie dormir aussi souvent. Depuis la disparition de Traînée-san, elle semblait passer son temps à dormir et, bien souvent, ne remarquait même pas ma présence. Je craignais qu’à force de dormir autant pendant la journée, elle finisse par ne plus réussir à fermer l’œil la nuit.
Mais ce n’était pas la seule chose qui me préoccupait.
Les vacances d’été approchaient à grands pas, et avec elles la présentation finale de notre travail sur le bonheur. Qu’est-ce que le bonheur ? Les jours défilaient, et je n’arrivais toujours pas à trouver ma réponse.
Aujourd’hui encore, Mamie dormait. Assise à côté d’elle, les bras croisés, je fixais le plafond. Mais aucune réponse ne tomba du ciel. Sans doute parce que le plafond lui barrait le passage.
Le temps continuait d’avancer, sans jamais revenir en arrière. Peu importe à quel point on en avait besoin, peu importe combien on le suppliait, il ne revenait jamais. Minami-san et Traînée-san me l’avaient toutes les deux dit, et je savais qu’elles n’auraient jamais cherché à me tromper. Pourtant, ce ne fut qu’en en faisant moi-même l’expérience que je compris à quel point elles avaient raison.
Avant même que je m’en aperçoive, la veille de la présentation était arrivée, et je n’avais toujours pas trouvé ma réponse.
J’avais pourtant beaucoup réfléchi au sujet du bonheur avec Kiriyuu-kun et Hitomi-sensei, mais je n’arrivais toujours pas à assembler les pièces du puzzle qui devait former ma réponse. Kiriyuu-kun avait toujours l’air un peu gêné lorsque nous abordions le sujet, mais au moins, il avait finalement décidé de consacrer sa présentation à ses dessins.
— Et toi, tu vas parler de quoi ? me demanda-t-il.
Je n’avais toujours pas trouvé cette réponse que je cherchais tant, alors je ne sus quoi lui répondre.
Un peu plus tard, alors que nous dessinions ensemble, Kiriyuu-kun m’expliqua la base du dessin.
— Quand tu dessines le visage de quelqu’un, m’expliqua-t-il, tu commences par faire un cercle. Ensuite, tu traces une ligne verticale pour le couper en deux, puis tu places les yeux juste au milieu.
— Quand tu joues à l’Othello, lui expliquai-je à mon tour, il faut essayer de s’emparer des coins dès que tu en as l’occasion. Comme ça, tu évites de te retrouver coincé. Tu comprends ?
Après notre session, Mademoiselle Bobtail et moi prîmes comme toujours le chemin en direction de chez Mamie.
Je me demandai si cela valait vraiment la peine d’y aller aujourd’hui. Malgré tout, je décidai d’y aller quand même.
Pourquoi est-ce que j’envisagerais seulement de ne pas aller chez Mamie ? J’y allais toujours. Pourtant, cela faisait une semaine entière que je n’avais pas réussi à lui parler une seule fois. Chaque fois que j’arrivais, elle dormait, sans jamais se réveiller à ma venue. Elle restait simplement allongée sur son lit, respirant doucement. À force de dormir autant, elle en oubliait peut-être même de manger. Elle semblait d’ailleurs de plus en plus maigre.
Si c’était encore pour la trouver paisiblement endormie aujourd’hui, pensai-je, peut-être ferais-je mieux de rester avec Kiriyuu-kun et de continuer à réfléchir au bonheur.
Malgré tout, je décidai d’y aller quand même sans raison particulière.
Mamie, qui avait vécu bien, bien plus longtemps que moi, m’avait déjà donné mon dernier indice. Je lui devais bien ça. Mon amie à la fourrure noire semblait elle aussi approuver l’idée de partir, même si elle n’appréciait probablement pas beaucoup Kiriyuu-kun.
Je pris donc le chemin de la grande maison en bois, m’attendant à rester là à penser combien ce serait agréable si Mamie était réveillée.
Pourtant, lorsque mon amie et moi entrâmes dans la maison puis gagnâmes sa chambre, je fus surprise de la trouver éveillée, assise dans son lit.
Un petit cri m’échappa.
— Wahh !
En me voyant, elle tourna les yeux vers moi avec un grand sourire.
— Je suis désolée, Nacchan. J’ai bien reçu tous tes petits mots.
— Non, ce n’est pas grave du tout. Tu n’as pas sommeil aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, ça va. J’ai déjà suffisamment dormi. Et puis…
Elle s’interrompit avant d’ajouter quelque chose que je ne compris pas.
— Je sais que c’est le dernier jour.
Quand on ne comprend pas quelque chose, le mieux est encore de demander.
— Le dernier jour de quoi ?
— Tu m’as dit que votre présentation était demain, je me trompe ? Alors aujourd’hui, c’est le dernier jour qu’il te reste pour te préparer.
— Ah oui c’est vrai. C’est justement pour ça que je suis venue te parler aujourd’hui.
Elle sourit de nouveau. Elle semblait vraiment avoir un peu maigri.
— Bien sûr. Nous pouvons parler de tout ce que tu veux.
— Même de conseils pour faire un régime ?
Son rire était toujours le même : discret, doux et chaleureux. Il avait une force bien à lui, différente de celle du rire de Minami-san, de Traînée-san et évidemment du mien.
J’étais certaine qu’un jour, après avoir vécu une longue et heureuse vie, je saurais rire de cette façon, moi aussi. J’avais l’impression que découvrir le secret de ce rire pourrait bien être l’ultime réponse que je cherchais.
— J’ai quelque chose à te demander, Mamie.
— Hm ? Quoi donc ?
— J’aimerais savoir à quoi ressemblait ta vie.
Je m’assis au bord de son lit. Il était plus moelleux que le mien et, pour une raison que j’ignorais, il avait aussi beaucoup plus de ressort. Cela me donna envie de sautiller dessus, mais comme je venais de lui poser une question sérieuse, je me retins.
J’étais certaine que Mademoiselle Bobtail avait elle aussi envie d’entendre l’histoire de Mamie. D’un bond, elle sauta sur ses genoux, s’y roula en boule et leva ses petits yeux dorés vers elle.
Quelle petite diablesse. Avec un regard pareil, elle semblait presque ensorceler Mamie et l’inviter à se replonger dans de lointains souvenirs.
Pourtant, lorsque Mamie commença à parler, sa réponse fut un peu différente de ce que j’espérais entendre.
— Depuis mon enfance, jusqu’au jour où je suis devenue adulte, puis la vieille Mamie que tu vois aujourd’hui, j’ai toujours vécu en faisant ce que j’aimais et en passant du temps avec les personnes qui m’étaient chères.
— Mais… c’est une vie normale, non ?
Je restai un peu sur ma faim.
— Oui. C’est une vie tout ce qu’il y a de plus normale. J’ai eu la chance de mener une vie parfaitement ordinaire et heureuse.
Sa voix semblait déborder de joie.
— Tu sais, ça aurait très bien pu m’arriver à moi aussi.
— Quoi donc ?
— De n’avoir aucun ami.
Tout ce que je pus faire, ce fut pencher la tête d’un air perplexe. Pourtant, Mamie hocha la sienne comme pour me féliciter.
— J’aurais pu ne jamais devenir l’alliée de qui que ce soit. J’aurais pu ne pas être aimée, ou blesser les autres. Mais j’ai réussi. J’ai su être l’alliée des personnes qui comptaient pour moi. J’aime mes amis et ma famille. Il m’est arrivé de faire du mal à quelqu’un, bien sûr, mais j’ai toujours essayé d’être une bonne personne. C’est pour cela que ma vie a été heureuse. Pourtant, les choses auraient très bien pu se passer autrement.
Elle me regarda droit dans les yeux.
— J’aurais pu ne jamais trouver le courage de m’excuser, perdre ceux qui comptaient pour moi et finir complètement seule, à me faire du mal.
Je pensai à Minami-san.
Elle serra la main que j’avais laissée étendue sur le lit.
— J’aurais pu me détruire, me haïr, et pire encore, essayer de mettre fin à mes jours.
Je me souvins de la main de Traînée-san.
— Mais je ne l’ai pas fait. J’ai réussi à emprunter le chemin du bonheur. Si je devais énumérer toutes les choses terribles qui me sont arrivées en cours de route, la liste n’en finirait jamais. Mais les bons moments, les moments heureux, ont été bien plus nombreux encore.
— La vie, c’est comme… une route ? demandai-je, intriguée par cette idée de marcher sur le chemin du bonheur, qui me rappelait les mots employés par Minami-san et Traînée-san.
On ne peut jamais récupérer le temps perdu. Alors peut-être que la vie ressemblait à une route à sens unique.
Cependant, Mamie secoua la tête.
— Non, la vie n’est pas une route. Après tout, il n’y a pas de feux rouges dans la vie.
Je rigolai devant sa petite plaisanterie et lui en proposai une à mon tour.
— Alors, la vie, c’est comme une autoroute ?
— Peut-être bien.
C’était la première fois que je l’entendais me répondre de façon aussi directe, ce qui me fit rire.
— Ma vie a vraiment été heureuse. Nacchan, est-ce que tu es heureuse, en ce moment ?
Je n’eus même pas besoin d’y réfléchir.
— Oui. En ce moment, je déborde de bonheur.
Je pensai à mon père, à ma mère, puis à moi-même. Je pouvais manger ce que j’aimais au dîner. J’avais un ami avec qui jouer à l’Othello. À l’école, j’avais une maîtresse qui était mon alliée. J’avais Mamie, si gentille et merveilleuse. J’avais aussi une petite compagne avec qui chanter. Et je savais qu’un jour, je reverrais Minami-san et Traînée-san.
Bien sûr, il y avait aussi de mauvaises choses. Mais à mes yeux, les raisons d’être heureuse étaient bien plus nombreuses.
— Tu es intelligente, Nacchan, alors je suis certaine que tu comprends parfaitement comment tu es parvenue à obtenir tout ce bonheur.
— …
— Moi aussi, j’y suis parvenue. Et je suis sûre que celles que tu appelles Traînée-san et Minami-san pourront désormais y parvenir, elles aussi. Et tout cela grâce à toi.
— …
— Tout le monde a choisi… dit-elle.
J’eus l’impression d’apercevoir la lumière au bout du tunnel.
— D’être heureux.
Lorsque je sortis enfin de ce tunnel interminable plongé dans l’obscurité, une lumière éblouissante jaillit devant moi, révélant un paysage immense et magnifique.
Le vent y soufflait au milieu d’une végétation à perte de vue. Le bonheur et les liens du destin semblaient n’y connaître aucune limite.
Je fis un pas vers ce monde qui s’ouvrait devant moi, et mon cœur se remplit d’une douceur débordante.
Les paroles de Mamie donnèrent des ailes à mon imagination. Ce n’était qu’une vision, mais ce n’était pas un mensonge. C’était quelque chose que je venais enfin de comprendre, tout au fond de moi.
— Merci, Mamie, dis-je du fond du cœur. Je suis vraiment contente d’être venue te voir aujourd’hui.
— Alors, tu as enfin trouvé ta réponse ?
— Oui.
C’était un mystère. Il y en avait tellement, et voilà que je me trouvais au seuil d’un nouveau. J’étais toujours dans la chambre de Mamie, assise sur son lit, avec Mademoiselle Bobtail et elle à mes côtés. Rien dans le monde n’avait changé, et pourtant, tout semblait baigné d’une lumière différente.
Mamie passa ses doigts fins dans mes cheveux, comme si elle savait tout et comprenait que mon monde venait de changer.
— Ma vie débordait de bonheur, tout comme la tienne. À vrai dire, je ne vois pas un seul bonheur dont j’aie été privée. Et pourtant, même à la toute fin, Dieu m’a encore souri. Je n’aurais pas pu rêver d’une vie plus heureuse.
— Qu’est-ce que Dieu t’a donné ?
— Le cadeau de t’avoir rencontrée.
Un immense sentiment de bonheur monta en moi. J’avais réussi à faire partie du bonheur de Mamie. Je l’avais rendue heureuse. Et je savais que pas un seul de ses mots n’était un mensonge.
— Je n’ai besoin de rien d’autre, dit-elle. Le dernier pion de ma partie d’Othello, c’est ce bonheur qui porte le nom de Nacchan.
— Alors, la vie n’est pas une route, c’est une partie d’Othello ?
Elle secoua de nouveau la tête.
— Non, ce n’est pas ça, répondit-elle d’une voix ensommeillée, comme si cette douce et agréable lumière l’avait peu à peu bercée.
Je soulevai ma petite compagne de ses genoux, puis Mamie s’allongea sur le côté. Ses yeux étaient à peine entrouverts.
— Merci, Nacchan, murmura-t-elle. Tu pourrais ouvrir la fenêtre ?
Je me penchai de l’autre côté du lit et fis coulisser l’un des panneaux. Une brise au parfum sucré pénétra dans la chambre.
— Est-ce qu’il y a autre chose que tu aimerais que je fasse ? demandai-je.
— Non, ça ira… merci.
— Alors, je vais rentrer pour te laisser faire ta sieste. Merci pour tout, Mamie.
— Je t’en prie. J’espère que ta présentation se passera bien.
Elle ferma paisiblement les yeux, et je me dirigeai vers la porte de la chambre, mon amie à fourrure dans les bras.
Mais au moment même où j’ouvris la porte vitrée, je l’entendis m’appeler une dernière fois.
— Une dernière chose, dit-elle. J’ai quelque chose à te dire.
— Quoi donc ?
— Écoute bien. La vie, c’est comme…
Il ne faisait aucun doute que Mamie avait repris mon expression fétiche pour plaisanter. Pourtant, l’entendre prononcer ces mots remplit mon cœur d’une joie bien plus grande que n’importe quelle plaisanterie, aussi brillante soit-elle.
Je quittai sa chambre, traversai le couloir silencieux, remis mes chaussures et sortis. Devant moi s’étendait la clairière que nous traversions toujours. Pourtant, elle semblait désormais scintiller d’une lumière que je ne lui avais jamais vue.
Tout semblait différent grâce à Mamie. Et pourtant, au fond de moi, je savais que je ne reviendrais pas le lendemain.
— Bon, je ferais mieux de rentrer et de tout mettre au propre pour la présentation.
Je descendis les marches de bois devant la maison et m’avançai dans l’herbe. Puis, comme toujours, je me mis à chanter.
— Le bonheur ne vieeeent pas tout seul à moooooi…
— Miaou.
La petite voix qui s’éleva derrière moi ne chantait pas. Intriguée par son ton inhabituel, je me retournai. Elle semblait avoir quelque chose d’important à me dire.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
En regardant derrière moi, je vis que Mademoiselle Bobtail était toujours assise devant l’imposante porte de la maison en bois de Mamie, ses yeux dorés fixés sur moi.
— Miaou…
Elle me disait qu’elle allait rester chez Mamie. C’était la première fois que nous nous séparions ailleurs que devant chez moi.
— Je comprends. Alors, à demain. Essaie de ne pas déranger Mamie.
— Miaou.
Sa voix avait quelque chose d’étrange. On aurait dit qu’elle me disait à la fois « merci » et « au revoir ». J’étais certaine qu’elle seule pouvait faire passer autant de choses dans sa voix, d’une manière dont aucun être humain n’aurait été capable.
Cela m’inquiéta un peu. Mais après tout, une petite diablesse comme elle donnait toujours l’impression de cacher quelque chose derrière ses miaulements. Alors, je lui fis signe de la main et repris ma descente de la colline.
Ce fut le vent qui me poussa à me retourner.
Une puissante rafale vint me frapper de plein fouet. Comme si le vent lui-même m’avait saisie de ses mains, je me retournai vers la maison de Mamie, ou plutôt… vers l’endroit où elle se trouvait quelques instants plus tôt.
Je savais que lorsqu’une personne était véritablement sous le choc, elle restait sans voix.
Devant moi s’étendait un terrain vide. Il y avait de l’herbe, des fleurs et des arbres. Ni plus, ni moins.
Il ne restait aucune trace de la maison en bois qui se trouvait encore là il y a quelques instants, ni de l’amie avec qui je venais de parler.
Cette violente rafale ne souffla plus…
L’atmosphère de la salle de classe était aussi tendue que les cordes de la guitare de mon père. À l’exception de Hitomi-sensei, tout le monde semblait nerveux. Kiriyuu-kun et moi l’étions également, alors même qu’il y avait bien moins de monde pour nous observer cette fois-ci, comparé à la journée de visite.
Notre nervosité n’avait rien d’étonnant. Après tout, j’avais passé de longs moments à y réfléchir.
Comme à notre habitude, nous nous saluâmes, puis échangeâmes quelques mots sur des sujets sans importance. Puis cette fois-ci, vint le moment de nos présentations finales.
Le premier à passer fut le garçon assis au premier rang, tout à gauche de la salle. J’aurais très bien pu ignorer les autres présentations pour mieux relire la mienne et voir si je ne pouvais pas améliorer certaines choses. Mais je choisis plutôt d’écouter attentivement ce que mes camarades avaient à dire. Après tout le temps que j’avais passé à réfléchir à ma propre réponse, j’aurais été triste qu’eux ne m’écoutent pas.
Tout le monde est différent. Mais au fond, nous sommes tous pareils.
Peut-être que quelqu’un aura une réponse proche de la mienne, pensai-je avec enthousiasme. Mais aucune ne semblait vraiment lui ressembler.
Les présentations se succédèrent ainsi, jusqu’à ce que vienne enfin le tour de Kiriyuu-kun.
J’étais nerveuse, mais lorsque je regardai Kiriyuu-kun, je vis qu’il l’était encore plus que moi. Pour une raison étrange, voir la sueur couler de son front suffit à apaiser un peu ma propre tension. Peut-être qu’il me l’avait aspirée sans que je m’en rende compte.
Je me sentais déjà beaucoup plus calme. C’était donc à mon tour d’encourager Kiriyuu-kun. Après tout, il avait gentiment emporté avec lui une bonne partie de ma nervosité.
Pourtant, lorsque je l’appelai, il ne sembla pas m’entendre. Alors je lui serrai la main sous le bureau, à l’abri des regards. Il parut surpris, mais lorsqu’il croisa mon regard, il mordit sa lèvre encore tremblante et esquissa un sourire. Peu à peu, ses tremblements s’apaisèrent eux aussi.
Lorsque son tour arriva, il se leva et parla fièrement de son bonheur… Non, « fièrement » était peut-être un peu exagéré, car sa voix restait encore assez basse.
Même après cette présentation, il semblait que certains continuaient encore à se moquer de lui, à cause de ses dessins et pour une raison qui m’échappait complètement, à cause de moi.
Franchement, il fallait être idiot pour se moquer de deux personnes simplement parce qu’elles étaient alliées. Si cela recommençait et que Kiriyuu-kun voulait que j’intervienne, je me battrais volontiers pour lui une nouvelle fois.
Mais après cela, je n’eus plus vraiment besoin de me battre. Petit à petit, Kiriyuu-kun apprit à mieux leur répondre… ou simplement à prendre la fuite.
Sa présentation fut merveilleuse du début à la fin : qu’il parle de ses dessins, de sa famille, de Hitomi-sensei… ou encore d’une certaine voisine de table.
Puis ce fut terminé. Et maintenant, c’était mon tour. Je me levai lorsque mon nom fut appelé.
Soudain, toute la nervosité que je croyais disparue revint à la charge, remontant le long de mon dos telle une nuée de vers. Mes mains tremblaient tellement que je m’y repris à plusieurs reprises sans parvenir à saisir mon cahier sur le bureau. Les notes étaient pourtant juste devant moi, mais soudain, je n’arrivais même plus à les lire.
Qu’est-ce que j’étais censée faire ?
Une goutte de sueur glissa le long de mon front. Puis quelqu’un saisit la main que je laissais pendre le long de mon corps.
C’était Kiriyuu-kun. Aussitôt, je sentis tous ces vers disparaitre. Je regardai Hitomi-sensei droit dans les yeux et levai mon cahier devant moi, le tenant à deux mains. Puis je me tournai vers la classe et donnai enfin la réponse tant attendue à laquelle j’avais réfléchi si longtemps.
— Mon bonheur, c’est…
Tout au long de ma présentation, je me souvins. Je me souvins de Minami-san et de Traînée-san, de Mamie et de Mademoiselle Bobtail, et de tous les jours que j’avais passés avec elles.
Peut-être avais-je compris que je ne les reverrais jamais.
Je crois que je pleurais.
Après les cours, ce jour-là, je me rendis dans la salle des professeurs. Kiriyuu-kun, qui était désormais mon compagnon habituel sur le chemin du retour, m’attendait. J’avais quelque chose d’important à demander à Hitomi-sensei.
Lorsque j’entrai, Hitomi-sensei discutait joyeusement avec son collègue, Shintarou-sensei. Dès qu’elle m’aperçut, elle me sourit. Je m’approchai d’elle et lui expliquai que j’avais besoin de lui parler.
En entendant cela, elle me conduisit dans une petite salle de classe vide.
Sa gentillesse m’apaisa, et je trouvai le courage de lui dire ce que j’avais sur le cœur.
— Avant, j’avais des amies.
Elle pencha légèrement la tête, et je me mis à tout lui raconter. Traînée-san, Minami-san, Mamie, et la petite aux yeux dorés. Je lui parlai de nos conversations, de tout ce qui s’était passé, de la façon dont elles m’avaient aidée… de tout.
Peut-être qu’à présent, pour la première fois, elle comprendrait vraiment ce que j’essayais de lui demander.
— Je ne comprends pas pourquoi mes amies ont disparu. C’est un véritable mystère.
Peut-être était-ce une énigme que même Hitomi-sensei ne comprenait pas. C’était dire à quel point tout cela était mystérieux. Sans l’intervention de la baguette magique d’un sorcier, de telles choses auraient dû être impossibles.
Voilà pourquoi je fus si surprise de la voir lever un doigt, comme elle le faisait toujours.
Nul doute, c’était bien une adulte, pensai-je. Et une maîtresse, qui plus est.
Pourtant, au bout du compte, Hitomi-sensei restait simplement ma douce et chère Hitomi-sensei.
— Peut-être qu’elles sont venues ici tout simplement pour te rencontrer ?
Comme toujours, elle était complètement à côté de la plaque.
— Ce n’est pas vrai. C’est toujours moi qui allais les voir.
Ma réponse ne sembla pas la troubler. Elle se contenta de laisser échapper un petit rire.
Réfléchissons un peu à ces mystères.
Après cette leçon secrète que nous seules partagions, nous quittâmes la salle de classe vide. Hitomi-sensei retourna dans la salle des professeurs, tandis que je partis retrouver Kiriyuu-kun.
Je le trouvai à la bibliothèque, où il m’attendait en lisant le livre que je lui avais recommandé quelque temps auparavant : Les Aventures de Tom Sawyer.
J’essayai de l’appeler doucement pour ne pas le surprendre.
Mais je n’avais déjà plus ni de bouche, ni de larynx.
Je ne pouvais plus parler, et je compris alors que mon œil gauche et mon œil droit voyaient les choses différemment.
Ce fut à cet instant que je compris.
Ahh, c’est la fin.