I HAD – CHAPITRE 5
Chapitre 5
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Traduction : Gatotsu
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Ne voulant pas rentrer chez moi, je n’y fis qu’un bref passage après l’école pour saluer Mademoiselle Bobtail, puis repartis aussitôt chez Traînée-san, mon cartable toujours sur le dos. Nous suivîmes notre chemin habituel le long de la rivière jusqu’à l’immeuble carré couleur crème, mais, contrairement à d’habitude, nous ne chantâmes pas.
Nous montâmes les escaliers et nous dirigeâmes jusqu’au fond du couloir du premier étage. Arrivées devant la porte, nous sonnâmes. J’entendis la cloche retentir à l’intérieur, mais aucun autre bruit ne suivit. J’eus beau appuyer plusieurs fois sur le bouton, Traînée-san ne se montra pas. Elle était apparemment sortie aujourd’hui. On n’y pouvait rien. Les adultes étaient souvent occupés, après tout.
Nous rebroussâmes alors chemin avant de nous diriger vers la colline où nous allions habituellement. Cette fois, sur le sentier qui montait à travers le parc où nous croisions souvent le père de Kiriyuu, je choisis de tourner à droite vers la maison de Mamie. J’étais allée voir Minami-san la veille, alors je décidai de passer voir Mamie en premier aujourd’hui. Je gravis la pente aux côtés de mon amie à fourrure, essuyant la sueur de mon front.
Si je pouvais voir un visage familier et discuter un peu avec quelqu’un, peut-être que mon cœur se sentirait plus léger. Pourtant, la maison de Mamie ne m’apporta pas davantage de réconfort. J’eus beau frapper encore et encore à la grande porte de bois, aucune voix ne me répondit.
Je soupirai et baissai les yeux vers mon amie.
— Tous les adultes m’ont abandonnée, dis-je.
— Miaou.
Il ne me restait donc plus qu’une seule option : aller voir Minami-san, l’adulte dont l’âge était le plus proche du mien.
Nous redescendîmes la colline puis, cette fois, montâmes les escaliers de gauche. Mon amie était aussi enjouée que toujours, avançant d’un pas léger. Pourtant, à mesure que les minutes s’écoulaient, je me sentais de plus en plus lourde, comme si l’on remplissait mon corps de billes de plomb.
Après avoir ouvert le portail de fer et gravi le reste des marches, nous atteignîmes la clairière au sommet. L’immense bâtiment était là, comme toujours, comme si quelqu’un l’avait simplement déposé au milieu du terrain.
Quand j’entrai dans l’immeuble et montai les escaliers, Minami-san m’attendait. Je m’assis à côté d’elle sans dire un mot. Mademoiselle Bobtail prit sa place habituelle sur ses genoux.
C’est alors que je remarquai quelque chose d’inhabituel chez Minami-san. Même si c’était un peu impoli de ma part, je repoussai sa frange de son visage. Derrière cette dernière, ses yeux étaient doucement fermés.
— Minami-san ? dis-je.
Elle ouvrit lentement les yeux, avec la même délicatesse que lorsqu’on ouvre une boîte à gâteau. Elle ne croisa mon regard que d’un seul œil.
— Yo.
— Bien le bonjour, répondis-je. Cet endroit semble vraiment agréable pour faire une sieste.
— J’ai encore fait ce même rêve…
— Quel rêve ?
— Un rêve de mon enfance. Je le fais souvent. Tu t’es bien amusée à l’école aujourd’hui ?
— Non, pas du tout.
— Je m’en doutais. Tu n’as pas l’air de t’être amusée.
Même si je ne pensais pas qu’elle me regardait, elle devait m’observer en secret derrière sa longue frange. Je n’avais pas envie de parler de ce que je ressentais, alors je décidai de changer de sujet.
Je me dis que si nous parlions de quelque chose que j’aimais, mon visage finirait par s’illuminer suffisamment pour masquer ce que je ressentais. Tout comme les cicatrices aux poignets de Minami-san semblaient peu à peu s’effacer, j’étais certaine que ces billes de plomb disparaîtraient elles aussi.
— J’ai bien réfléchi, dis-je.
— Au fait que l’école primaire ne soit pas amusante ? On ne peut pas s’amuser toute la journée.
— C’est vrai, mais ce n’est pas ça. Je me demandais… et si tu montrais ton histoire à un de ces endroits qui publient des livres ?
Fait rare, elle me regarda droit dans les yeux, visiblement surprise.
— Qu’est-ce que tu racontes tout d’un coup ?
— J’ai compris pourquoi si peu de personnes peuvent lire ton histoire. Elle n’existe que dans ton carnet, alors personne ne peut la lire sans venir jusqu’ici. Tu devrais en faire un livre. Comme ça, ton histoire serait à la bibliothèque, et je pourrais la montrer à Traînée-san et à Mamie.
— C’est qui, cette « Traînée » ?
— Mon amie.
— T’as des amis vraiment bizarres.
— Elle n’est pas bizarre. C’est une personne merveilleuse. Elle travaille dans un établissement la nuit. C’est merveilleux, non ?
Les lèvres de Minami-san se tordirent d’une drôle de façon.
— Tu passes toujours ton temps avec des gens bizarres ? demanda-t-elle.
— Probablement, répondis-je en l’imitant. Toi aussi, tu as un travail merveilleux, Minami-san. Si ceux qui publient des livres lisaient ton histoire, je suis sûre qu’ils se l’arracheraient. Tu pourrais ensuite écrire autant d’histoires que tu le souhaites. Tu pourrais même créer un autre monde dans le cœur de gens du monde entier, comme Mark Twain ou Saint-Exupéry.
— Facile à dire pour une morveuse comme toi.
— Et puis tu pourrais écrire des livres depuis chez toi. Tu pourrais avoir une famille, avoir un enfant, jouer avec lui, partir en voyage avec lui, assister aux journées de visite de sa classe… et il ne serait jamais seul.
Soudain, tous les fragments de mon cœur se déversèrent d’un seul coup.
— C’est pas si simple, morveuse.
— Oui, c’est très difficile d’écrire de merveilleuses histoires. C’est pour ça que je veux que davantage de personnes te connaissent et découvrent les merveilleuses choses que tu écris.
Elle poussa un soupir encore plus profond.
— Écoute, dit-elle d’un ton qui pouvait aussi bien passer pour de la colère que pour de la tristesse. Les histoires que j’écris ne sont pas si extraordinaires. J’aime simplement mettre des mots sur le papier. Il y a dans ce monde des gens bien plus talentueux que moi. Tu t’en rendras compte bientôt. Ce que j’écris n’est tout simplement pas si intéressant.
Elle parlait comme si elle venait d’avaler quelque chose d’amer.
— Je… je ne pourrais jamais devenir autrice, dit-elle.
J’interprétai ses paroles de la manière la plus enfantine qui soit. Je penchai la tête sur le côté.
— Ce que tu dis n’a aucun sens.
— Ah oui, et pourquoi ça ?
— Tu es déjà une autrice, non ?
Cette fois, ce fut au tour de Minami-san de pencher la tête, mais je ne comprenais pas pourquoi.
— Les auteurs portent bien leur nom, tu ne trouves pas ? Ils créent de nouveaux mondes dans le cœur des gens. Alors, même si moi, je ne suis pas encore une autrice, toi, tu en es déjà une. Tu as créé un merveilleux nouveau monde dans mon cœur.
Bien sûr, même une enfant comme moi savait que les gens travaillaient pour gagner de l’argent et que ceux qu’on appelait auteurs étaient payés grâce aux livres qu’ils vendaient.
Pourtant, il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’« auteur » puisse être le nom d’un métier. Je n’avais jamais imaginé qu’écrire des histoires et vendre des livres puissent être liés.
Dans mon esprit, les auteurs n’étaient pas des gens qui vendaient des livres, mais des personnes merveilleuses qui créaient des mondes dans le cœur des autres. Et pour moi, Minami-san en faisait désormais incontestablement partie. C’est pourquoi ce qu’elle venait de dire me laissa perplexe.
Minami-san semblait l’avoir compris elle aussi. Elle inspira puis expira en silence, puis ses lèvres esquissèrent un sourire.
— Ah ouais ?
— Oui. C’est pour ça qu’il faut faire de ton histoire un livre, pour que tout le monde puisse la lire.
Elle ne répondit pas. Elle se contenta de regarder droit devant elle en souriant. Je me sentis envahie de bonheur à l’idée qu’elle puisse prendre mon idée en considération et, arborant le même sourire qu’elle, je levai les yeux vers le ciel qui s’étendait au-dessus de nous.
Cependant, cette joie ne dura pas longtemps.
— Qu’est-ce que c’est, le bonheur ? demanda Minami au moment même où j’avais l’impression que le ciel allait m’engloutir. Tu as trouvé une réponse à ta question ?
Je baissai les yeux vers le sol, brusquement contrainte de repenser à la chose que j’essayais d’oublier.
— C’est bon, c’est terminé.
— Alors tu as trouvé une réponse ?
— Non. Mais ce n’est plus la peine maintenant.
— Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Et dire que j’avais une réponse pour toi.
J’en restai bouche bée. Même si j’avais essayé de prétendre que ça ne m’intéressait plus, je ne pouvais pas m’empêcher d’être curieuse.
— Quoi ? Dis-le-moi !
— Pourtant, tu viens de dire que c’était terminé.
— Oui, mais je veux quand même connaître ta réponse !
À travers sa longue frange, elle plongea dans mes yeux un regard lourd de sens, puis détourna les siens vers le ciel. Elle prononça alors, du fond du cœur, quelques mots qu’elle sembla simplement déposer sur le toit.
— Que quelqu’un te reconnaisse. Qu’on te dise que tu as ta place ici, dit-elle.
J’inclinai la tête.
— Ici ? Tu veux dire sur le toit ? Le propriétaire de l’immeuble t’a donné l’autorisation ?
— Probablement, répondit-elle en reprenant mon imitation d’elle.
Je ne comprenais toujours pas le sens de sa réponse. Il ne me restait plus qu’à chercher la mienne.
Tandis que je lui parlais du nouveau livre que j’avais commencé à lire, le ciel se teinta de rouge et le vent se rafraîchit.
Avant même que je m’en rende compte, j’entendis au loin le son d’une cloche.
— Hé, il est temps de rentrer, la morveuse, dit-elle.
Mais je ne me levai pas et n’appelai pas non plus mon amie comme je le faisais d’habitude.
— Tu ne rentres pas chez toi ? demanda-t-elle.
— Je ne veux pas rentrer.
— Allez, ne va pas inquiéter tes parents.
— Je m’en fiche.
Minami-san laissa échapper un petit rire.
— Ils sont fâchés contre toi ?
— Ils ne sont pas fâchés. On s’est disputés.
Elle me regarda, toujours en souriant.
Comme c’est impoli, pensai-je brièvement. Il n’y avait rien de drôle là-dedans.
— Écoute, morveuse. Quand tu rentreras chez toi, ta mère t’aura préparé un bon dîner, comme à son habitude. Et en le mangeant, tu diras simplement : « Désolée pour hier. »
— Je ne veux pas.
— T’es vraiment têtue, hein ?
— Mais c’est elle qui est en tort.
— Peu importe la raison de votre dispute.
Sa façon de parler commençait sérieusement à m’agacer.
— Mais c’est vraiment grave ! Maman et Papa reviennent toujours, toujours sur leurs promesses en disant que c’est à cause du travail.
— Le travail est bien plus important que tu ne le penses.
— Je sais. C’est très important, encore plus que ses propres enfants.
— C’est pas ça.
— Alors pourquoi est-ce qu’ils considèrent toujours que leur travail est plus important que les promesses qu’ils me font ? Cette fois aussi, ils ont dit qu’ils ne pourraient pas venir à la journée de visite en classe parce qu’ils devaient partir en voyage d’affaires.
— Qu…
Au moment où Minami-san allait répondre, une forte bourrasque se leva.
Le vent soudain me força à fermer les yeux. Lorsqu’il eut fini de jouer avec mes longs cheveux, je les rouvris lentement pour la regarder.
Ce n’avait été que quelques secondes.
Le vent ne m’avait dérobé que quelques secondes.
Je n’avais aucune idée de ce qui avait pu se produire pendant ce si court instant.
— Minami… san ?
Elle ressemblait à une plante sensitive. J’étais certaine qu’elle se recroquevillerait si je la touchais.
Le sourire qu’elle arborait quelques instants plus tôt avait complètement disparu de son visage.
Je restai stupéfaite devant ce changement soudain.
— Qu’est-ce qui… ne va pas ? lui demandai-je.
Mais elle ne répondit pas. Elle se contenta de secouer doucement la tête de gauche à droite.
Peut-être voulait-elle dire que ce n’est pas grand-chose. Mais pourtant, même un enfant pouvait voir que ce n’était pas le cas.
— Minami-san ?
— Dis, Nanoka.
Sa voix tremblait, et c’est de cette voix tremblante qu’elle prononça mon nom.
C’était la première fois qu’elle m’appelait autrement que « la morveuse ».
Une étrange sensation m’envahit.
Je ne savais ni pourquoi elle tremblait, ni pourquoi elle avait utilisé mon nom.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Nanoka… promets-moi une chose.
Elle ignora ma question.
À la place, elle se tourna complètement vers moi et me saisit par les épaules.
En la voyant de face, je découvris dans ses yeux une couleur que je n’avais jamais vue.
— U-une promesse ? répétai-je.
— Une promesse. Ou plutôt une faveur à me faire. Écoute-moi.
— Qu’est-ce qui se passe, Minami-san ?
— Écoute-moi, c’est tout. Quand tu rentreras chez toi, tu devras te réconcilier avec tes parents.
Je ne comprenais pas ce qu’elle me demandait. Je secouai la tête.
— Écoute, reprit-elle. Je comprends ce que tu ressens. Je sais que tu as mal et que tu te sens seule. Te connaissant, je suis sûre que tu as dit quelque chose de méchant. Je sais que tu veux tenir bon, que tu refuses de revenir en arrière. Mais tu dois quand même t’excuser aujourd’hui. Tu dois leur dire : « Je suis désolée. »
— J-je ne veux pas. Je…
— Tu le regretteras toute ta vie si tu ne le fais pas !
Sa voix me transperça telle une bourrasque, et ce fut à mon tour de me mettre à trembler. Je frissonnai, levai les yeux vers le visage de Minami-san, puis frissonnai de nouveau.
Elle était en colère. Pour une raison que j’ignorais, j’eus le sentiment que cette colère ne m’était pas destinée à moi seule.
J’étais complètement perdue. Sans tenir compte de ma confusion, elle continua de parler, prononçant des mots que je ne comprenais pas.
— Je… le regrette. Je l’ai toujours regretté. Pourquoi est-ce que je ne me suis pas excusée ce jour-là ? Maintenant, nous ne pourrons même plus jamais nous disputer. Ils ne pourront plus jamais se fâcher contre moi. Nous ne pourrons plus jamais… dîner ensemble…
— Minami-san… qu’est-ce que tu racontes ?
— Je ne pourrai plus jamais leur présenter mes excuses. Alors je t’en supplie.
Une larme coula sur sa joue. À ma connaissance, les adultes ne pleuraient pas simplement pour effrayer les enfants. Peut-être s’était-elle rendu compte qu’elle pleurait, car elle essuya fébrilement ses yeux du revers de sa manche, comme pour le dissimuler.
— Écoute, dit-elle. La vie est une histoire que l’on écrit soi-même.
Même si elle reprenait mon expression fétiche, je ne compris pas tout de suite. Je penchai la tête et lui posai la question que les autres me posaient si souvent.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Avec quelques retouches et corrections, tu peux réécrire de ta propre main une fin heureuse. Écoute, je ne dis pas qu’il ne faut jamais se disputer. Je dis seulement que j’aurais aimé comprendre, à l’époque, que la réconciliation fait partie intégrante d’une dispute. Mais toi, tu es intelligente. Je suis sûre que tu le comprendras. Ta maman était aussi triste que toi lorsqu’elle a appris qu’elle ne pourrait pas venir assister à ta journée de visite en classe. Elle était tout aussi déçue de ne pas pouvoir passer du temps avec toi. C’est pour ça qu’elle s’est donné tant de mal pour préparer tous tes plats préférés, afin d’être sûre de pouvoir dîner avec toi. Et je suis certaine que tu peux aussi comprendre pourquoi ton père veille toujours à t’acheter ce dont tu as vraiment envie pour ton anniversaire.
Je réfléchis à ses paroles.
À ma mère, qui rentrait à la maison juste pour dîner avec moi avant de repartir travailler, alors même qu’elle n’avait pas encore terminé son travail.
À mon père, qui était allé très loin simplement pour m’acheter la peluche que je désirais tant, parce qu’aucun magasin des environs ne la vendait.
Aux mots chaleureux qu’on m’avait adressés dans mon dos lorsque j’étais partie ce matin-là, alors que j’étais encore trop en colère pour répondre, ou même pour toucher au petit-déjeuner qu’on m’avait préparé.
Je me souvins.
— Je ne veux pas que tu perdes l’occasion de les revoir un jour sans avoir eu le temps de te réconcilier avec eux, comme ça m’est arrivé, dit-elle.
À ces mots, je compris enfin. Je compris pourquoi elle pleurait.
— Alors promets-le-moi. Si tu n’y arrives pas aujourd’hui, ce n’est pas grave. Tu pourras le faire demain. Mais tu dois te réconcilier avec eux. On ne peut pas remonter le temps.
Elle repoussa sa frange et me regarda droit dans les yeux. C’était la première fois que je voyais entièrement son visage. Il était aussi limpide que celui de Traînée-san et aussi bienveillant que celui de Mamie.
Il était magnifique.
Je n’étais pas le genre d’enfant à prendre à la légère une demande venant d’une amie. Mais je n’étais pas non plus assez simple d’esprit pour balayer si facilement tout ce qui s’était passé la veille.
Alors, j’y réfléchis. Longuement, et de toutes mes forces.
Je fis tourner les rouages de mon petit cerveau de toutes mes forces.
Qu’est-ce qui était juste ?
Qu’est-ce qui était le plus sensé ?
Qu’est-ce qui était le plus bienveillant ?
Et lorsqu’enfin j’eus suffisamment réfléchi, je regardai Minami-san droit dans les yeux et hochai la tête.
— D’accord. Je te le promets.
Une dernière larme glissa du coin de son œil.
— Merci.
— Mais toi aussi, tu dois me promettre quelque chose, dis-je.
Cette fois, ce fut au tour de Minami-san d’avoir l’air intriguée.
— Tu veux que je publie un livre ? demanda-t-elle.
— Oui, ça aussi. Mais ce n’est pas ça. Je veux que tu me fasses une promesse. Tu sais ce qu’est le bonheur, pas vrai ? Pourtant, tu m’as dit que tu n’étais pas heureuse. Je ne supporte pas que mes amis soient malheureux. Alors, s’il te plaît… réécris ton histoire, toi aussi.
En la voyant pleurer, je me rappelai le mouchoir qu’elle m’avait donné et la prière que j’avais faite pour son bonheur.
Je souhaitais que mes amis aient toujours le sourire.
Minami-san resta un instant abasourdie par ma demande, puis elle sourit et hocha la tête.
— Je te le promets. Oui, c’est une promesse.
Nous accrochâmes nos petits doigts pour sceller notre promesse, sous le regard de mon amie aux yeux dorés. J’étais certaine que Mademoiselle Bobtail n’avait aucune idée de ce qui se passait.
Honnêtement, je ne comprenais toujours pas pourquoi Minami-san se souciait autant de ma mère. En revanche, je savais désormais pourquoi je devais me réconcilier avec elle.
— À plus tard, dit Minami-san tandis que mon amie et moi quittions le toit.
D’habitude, elle se contentait de nous faire un signe de la main, mais cette fois, elle nous regarda partir. J’étais si heureuse que je lui rendis son sourire.
Aujourd’hui, Minami et moi étions devenues plus proches que jamais. J’en étais ravie.
Je rentrai chez moi plus vite que d’habitude. En voyant la voiture bleue garée devant l’immeuble, je compris que ma mère était déjà rentrée. Je dis au revoir à mon amie et pris une profonde inspiration.
Puis je montai jusqu’au onzième étage où nous habitions, traversai le couloir et m’arrêtai devant notre porte. Je repris une grande inspiration.
Je devais ouvrir mon cœur.
Il fallait repousser la tristesse, la solitude, la peine et toutes ces autres méchancetés dans un coin.
Alors, me disais-je, je pourrais le remplir de belles émotions.
Je ne pouvais m’empêcher de repenser au visage de Minami-san.
Une fois prête, je pris plusieurs grandes inspirations. D’un seul geste, je déverrouillai la porte, tournai la poignée et laissai ma voix résonner dans tout l’appartement en expirant d’un coup.
— Je suis rentrée !
C’était la pause de l’après-midi, après le déjeuner. Normalement, la salle de classe était remplie des cris de ces idiots de garçons, mais aujourd’hui, les voix des adultes ressemblaient au chant de petits oiseaux.
Je savais déjà que c’était le jour où les parents venaient assister aux cours, mais, une fois sur place, l’atmosphère était bien plus pesante que je ne l’avais imaginée. Ne sachant pas quoi faire, je posai simplement la tête sur mon bureau.
Pensant sans doute que je ne me sentais pas bien, Kiriyuu-kun m’adressa la parole.
— K-Koyanagi-san… tu vas bien ?
— Oui, ça va. Merci…
— Ta maman vient ? Ou ton papa ?
Parler autant était inhabituel de sa part, pensai-je, mais je me retins.
— Aucun des deux n’a pu venir. Ils avaient du travail.
— A-ah, je vois.
— Et ton père ? Il est venu aujourd’hui ?
— Non, il devait travailler, alors c’est ma mère qui est venue. C’était son jour de congé quand on s’est croisés près de la rivière, l’autre fois.
Peut-être que la présence de sa mère rendait Kiriyuu-kun aussi bavard. En tout cas, je trouvais ça merveilleux. Je n’avais pas envie de continuer à parler de sujets douloureux, alors je décidai de ne pas lui demander si le travail de son père avait un rapport avec le parc.
Finalement, le cours commença et Hitomi-sensei nous fit faire les salutations habituelles. Les voix résonnèrent bien plus fort que d’habitude, il était évident que tout le monde cherchait à impressionner ses parents.
— Vous débordez d’énergie aujourd’hui, remarqua Hitomi-sensei.
Elle aussi devait trouver cela inhabituel.
Le thème du jour était la présentation de nos recherches sur le bonheur. Chacun notre tour, en commençant par le premier rang, nous nous levions pour expliquer ce que nous avions trouvé.
Kiriyuu-kun et moi étions assis au dernier rang. Nous étions donc les derniers à passer.
Comme nous étions tout au fond de la classe, j’entendais de nombreux parents bavarder entre eux, et je me demandais pourquoi Hitomi-sensei ne les rappelait pas à l’ordre. J’écoutai silencieusement les présentations des autres, en espérant que l’une d’elles me donnerait un indice sur ce qu’était le bonheur pour moi. Mais elles ne me furent d’aucune aide.
Elles ne parlaient que de sucreries ou de jeux, des idées auxquelles j’avais déjà pensé avant de les écarter aussitôt. Je ne fus donc pas surprise qu’Ogiwara-kun soit le seul à évoquer les livres.
À mesure que mon tour approchait, vint finalement celui de Kiriyuu-kun.
J’avais été stupide d’espérer qu’il parlerait de dessin, ne serait-ce qu’un peu. Il se leva timidement, sa feuille à la main, et donna la même réponse ennuyeuse que l’élève assis trois places avant lui.
— Froussard, marmonnai-je.
Je ne sais pas si ma voix l’atteignit alors qu’il se rasseyait. Cependant, comme toujours, il ne dit rien.
Puis ce fut mon tour.
Je me levai lentement. Je baissai les yeux vers la feuille que Hitomi-sensei nous avait distribuée pour y écrire nos réponses. Je la regardai attentivement, de peur de mal la lire.
La toute première phrase de ma feuille était : Je ne sais toujours pas ce qu’est le bonheur.
Ce n’était pas parce que mes parents ne venaient pas que je n’avais pas fait mes devoirs. J’y avais réfléchi longtemps, très longtemps. Chaque fois que je repensais à la réponse de Minami-san, c’était son visage en larmes qui me revenait en mémoire.
Malgré cela, je ne trouvais pas les mots pour décrire le sentiment qui avait pris racine au plus profond de mon cœur, et je ne pouvais pas non plus mentir.
Alors j’avais réfléchi, encore et encore, jusqu’à finalement tomber sur cette réponse.
Je regardai le sourire de Hitomi-sensei, puis Kiriyuu-kun, qui gardait la tête baissée, et enfin Ogiwara-kun, qui me regardait.
Je levai la feuille devant moi et commençai à la lire.
Ou plutôt, j’essayai.
À cet instant, quelqu’un se mit à courir dans le couloir.
Clac clac clac.
Ce n’était pas le bruit des chaussons d’intérieur que nous portions tous.
Franchement, les adultes avaient-ils oublié qu’il était interdit de courir dans les couloirs ? Je décidai d’ignorer ce vacarme inhabituel et de me concentrer sur ma feuille.
Mais je n’en eus pas le temps.
Le bruit s’arrêta juste devant notre salle de classe et la porte du fond s’ouvrit brusquement.
Mais enfin, qui ose interrompre ma présentation ? pensai-je.
Pourtant, au lieu de réprimander cette personne impolie, Hitomi-sensei afficha un immense sourire.
— Vous êtes arrivée juste à temps !
Juste à temps pour quoi ? me demandai-je en penchant la tête.
Pour une raison que j’ignorais, le sourire radieux que Hitomi-sensei adressait au fond de la salle se tourna vers moi.
Par réflexe, je me retournai. Puis je me tournai de nouveau vers l’avant.
Avec le même sourire que Hitomi-sensei, je pris la parole.
— Mon bonheur est ici et maintenant, avec ma maman et mon papa à mes côtés !
Ahh, j’avais rompu ma promesse envers Traînée-san. Pourtant, je lui avais dit que j’allais montrer à mes parents à quel point j’étais intelligente. Au final, je n’avais été capable de donner qu’une réponse qui m’était venue sur le moment, comme tous ces autres enfants idiots.
Mais il n’y avait pas le moindre mensonge dans ce que j’avais dit. Comme je ne l’avais pas préparée à l’avance, ma présentation fut plus courte que celle des autres. Pourtant, Hitomi-sensei rayonnait et applaudissait.
— J’ai dit à ton père à quel point je tenais à y aller, et nous avons finalement pu prendre notre après-midi, me dit ma mère ce soir-là tandis que nous dînions tous les trois pour la première fois depuis longtemps.
Ils m’avaient proposé d’aller au restaurant, mais je leur avais répondu que je voulais manger la cuisine de maman. Elle accueillit mon caprice avec un sourire.
Je devrai remercier Minami-san, pensai-je en mordant dans une délicieuse croquette, bien décidée à monter sur le toit avec mon amie dès la fin des cours le lendemain.
Le lendemain, dès que l’école fut terminée, je retrouvai mon amie à la fourrure noire et pris la direction de la colline. En temps normal, à ce moment-là, je devais choisir à qui rendre visite, avec la même hésitation devant le menu d’un restaurant. Mais aujourd’hui, je savais déjà où je devais aller.
Comme toujours, de jeunes enfants couraient dans le parc au pied de la colline. D’habitude, je les aurais enviés de pouvoir passer du temps avec leur mère au parc, mais aujourd’hui, c’était différent. Je savais désormais que mes parents m’aimaient.
Je pris rapidement les escaliers de gauche. Le soleil tapait de toutes ses forces, mais ce n’était pas la seule raison pour laquelle des gouttes de sueur coulaient sur mon front. C’était aussi parce que ma tête bouillonnait d’excitation à l’idée de revoir Minami-san.
En montant les marches, nous croisâmes quelqu’un. Était-ce le propriétaire de ce bâtiment ? Si c’était le cas, il fallait que je le remercie de nous avoir laissés l’utiliser tout ce temps. Mais je me dis qu’il risquait aussi de se fâcher en apprenant que nous utilisions les lieux sans permission, alors je me contentai d’adresser un simple « Bonjour » au vieil homme en costume.
Ce dernier me regarda d’un air étrange, mais me répondit tout de même d’un doux « Bonjour. »
Pourquoi les adultes vous regardaient-ils toujours bizarrement lorsqu’on les saluait, alors qu’ils répétaient aux enfants qu’il fallait dire bonjour à toutes les personnes qu’ils croisaient ?
Peu après, le vieux portail en fer apparut. En temps normal, il était ouvert, mais il arrivait qu’il soit fermé, comme si quelqu’un était passé vérifier les lieux.
Aujourd’hui, pourtant, quelque chose que je n’avais jamais vu m’attendait.
D’ordinaire, je pouvais apercevoir les escaliers derrière le portail. Mais cette fois, deux adultes les bloquaient.
Mais que se passait-il ?
Je m’approchai d’eux pour leur demander ce qui était arrivé. L’un des deux, un homme qui semblait plus âgé que mon père, se tourna vers moi.
— Désolé d’interrompre ta promenade, jeune fille, mais tu ne peux pas aller plus loin.
— Vraiment ? Pourquoi ?
— À partir d’ici, c’est un chantier. C’est dangereux, alors on ne peut laisser passer personne.
Je penchai la tête.
— Un chantier ?
— Il y a un vieux bâtiment là-haut. Il tombe en ruine et c’est dangereux, alors on va le démolir.
Il n’y avait qu’un seul vieux bâtiment en haut de ces escaliers.
— V-vous ne pouvez pas ! m’écriai-je, sans réfléchir.
Les deux adultes échangèrent un regard surpris.
— C’était ta base secrète ? demanda l’homme. Je suis désolé, mais cet endroit est vraiment dangereux. Si tu vas jouer là-haut, ça pourrait s’effondrer.
Une base secrète. C’était exactement le mot qu’il fallait pour décrire cet endroit. J’étais déçue de n’apprendre cette expression si parfaite qu’au moment même où il allait disparaître.
Mais plus que tout, c’était le visage attristé de Minami-san que je ne voulais pas m’imaginer.
— Dites… est-ce qu’une lycéenne est passée par ici aujourd’hui ?
— Une lycéenne ? Non, je n’en ai pas vu. Hé, tu en as vu une ? demanda le vieil homme à son collègue.
Le plus jeune secoua simplement la tête.
— Tu devais la retrouver ici ?
— Oui. Alors… c’est le propriétaire qui a décidé de faire démolir le bâtiment ?
— Hm ? Oui, c’est ça.
Alors il n’y avait rien à faire, pensai-je.
Même une enfant savait que c’était au propriétaire de décider si une chose devait être conservée ou détruite. J’aurais préféré qu’il choisisse de préserver cet endroit, mais aucun adulte ne se soucierait des souhaits d’une petite fille qu’il n’avait jamais rencontrée.
J’étais terriblement déçue, mais je savais que je ne pouvais pas abandonner.
— Excusez-moi, j’ai quelque chose à vous demander, dis-je au vieil homme au sourire bienveillant.
— Quoi donc ?
— Si une lycéenne qui s’appelle Minami-san passe par ici, est-ce que vous pourriez lui dire que je serai dans la grande maison au sommet de la colline ?
— Oui, c’est promis.
J’accrochai mon petit doigt au sien pour sceller notre promesse, puis je redescendis les escaliers avec Mademoiselle Bobtail en direction de chez Mamie.
J’attendis Minami-san tout l’après-midi en grignotant les douceurs de Mamie, mais l’heure de rentrer finit par arriver et elle ne s’était toujours pas montrée. Elle ne vint ni le lendemain ni le jour suivant. Et même si je demandai à Mamie de me prévenir au cas où elle passerait, elle ne revint jamais.
Quelque temps plus tard, je retournai dans la clairière où se trouvait autrefois le bâtiment de Minami-san. Il n’en restait plus que des débris. Cette déception avait le goût d’un bol de soupe au maïs sans le moindre grain de maïs.
Je ne pourrais plus jamais y retrouver Minami-san.
Cela m’amena à réfléchir à plusieurs choses étranges. La première, c’était que, bien que nous vivions dans la même ville, je n’avais jamais croisé Minami-san dans la rue, ni même une seule lycéenne portant le même uniforme qu’elle. La deuxième, c’était que le mouchoir qu’elle m’avait offert et que j’avais soigneusement rangé dans mon bureau avait disparu. J’eus beau le chercher partout, impossible de remettre la main dessus.
Je commençai à ressentir un désespoir plus profond encore que le désespoir lui-même.
La dernière chose était la plus étrange de toutes.
J’avais beau essayer de parler de l’histoire de Minami-san, je n’arrivais pas à me rappeler le moindre détail. J’avais pourtant été profondément émue. J’avais découvert un monde nouveau merveilleux, et je me souvenais encore du profond sentiment de satisfaction qu’il m’avait laissé. Pourtant, j’avais beau fouiller dans ma mémoire, je ne retrouvais absolument rien de son contenu.
Je savais, grâce aux histoires que j’avais lues, que les mystères pouvaient être des choses merveilleuses. Mais ceux nés du temps que j’avais passé avec Minami-san ne faisaient que me laisser perplexe.
Et c’est ainsi que nos chemins, à Minami-san et moi, se séparèrent.