COTEY3 T5 - CHAPITRE 1
Au centre de l’attention
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Il était dix heures du matin, le lendemain de notre départ de l’île déserte, et nous avions terminé le petit déjeuner. Le temps libre n’avait pas encore commencé, et nous autres, élèves de troisième année, passions un moment tranquille dans notre cabine, sans rien faire de particulier.
Les épreuves de l’île déserte avaient duré plusieurs jours. L’examen spécial de collecte de jetons, organisé immédiatement après celui de survie, était lui aussi terminé, mais la fatigue physique s’était certainement accumulée. Il suffisait de regarder les trois élèves avec qui je partageais ma cabine pour s’en rendre compte.
Morimiya, bien installé dans une des chaises de la cabine, regardait son téléphone. Shimizu était allongé sur le lit d’en face. Quant à Matoba, il se tenait près de la fenêtre et tournait de temps à autre les yeux vers la mer. Tous montraient encore des signes de fatigue. L’école avait sans doute imposé ces restrictions temporaires pour éviter que les élèves ne se surmènent.
Ce moment était ennuyeux, mais important. Puisque j’en avais l’occasion, devais-je le mettre un peu plus à profit ? Même si l’OAA me renseignait sur les capacités de chacun, il n’était pas aussi simple de cerner leur manière de penser. Je pouvais difficilement affirmer que je comprenais mieux Shimizu et Morimiya. Parmi eux, seul Matoba m’était un peu moins étranger qu’auparavant.
Matoba — …Quoi ?
Remarquant mon regard, Matoba se tourna vers moi depuis la fenêtre, l’air perplexe.
Moi — Non, rien.
Matoba — T’avais pas l’air de me regarder pour rien. Ça fait un moment que tu me fixes.
Moi — Je m’ennuyais.
Matoba — Et parce que tu t’ennuies, tu me regardes…?
Matoba me répondit d’un air désabusé, mais il reporta son regard vers l’extérieur sans insister davantage. Morimiya leva brièvement les yeux vers nous pendant cet échange avant de revenir à son téléphone. Toujours allongé, Shimizu ne semblait pas non plus vouloir participer à la conversation.
Pourtant, aucun d’eux ne paraissait tout à fait à l’aise, et des silences peu naturels s’installaient par moments. Inutile de réfléchir longuement au sens des regards qu’ils me lançaient. Vers la fin de l’examen spécial de collecte de jetons, j’avais sacrifié notre classe en préférant aider Shiina Hiyori, de la classe B, plutôt que d’obtenir un résultat avantageux pour nous.
Si j’avais poursuivi mon chemin vers l’arrivée sans tendre la main à Hiyori, j’aurais eu de fortes chances de remporter le prix spécial attribué à titre individuel. Cela représentait cent points de classe, une perte qu’on ne pouvait pas qualifier de mineure en se fondant uniquement sur le résultat final.
Alors qu’il me restait une possibilité de nous rapprocher de la victoire, j’y avais renoncé de mon plein gré. Et ce, non pas pour notre classe, mais pour venir en aide à une adversaire. Il était donc naturel que mon comportement suscite des interrogations chez mes camarades.
Morimiya — …Dis, Ayanokôji.
Après un moment de silence, ce fut Morimiya qui prit la parole. Il leva les yeux de son téléphone et me regarda. Mais les mots qui auraient dû suivre ne vinrent pas.
Moi — Qu’est-ce qu’il y a ?
Morimiya — Non…
Morimiya détourna le regard, puis observa Matoba et Shimizu avant de secouer légèrement la tête. Je sentais qu’il cherchait à mettre fin à la conversation, comme pour dire que ce n’était finalement rien.
Matoba — Dans ce cas, c’est moi qui vais demander.
Comme pour prendre le relais de Morimiya, qui était sur le point de renoncer, Matoba se tourna vers moi depuis la fenêtre.
Matoba — Hier, si t’avais continué jusqu’à l’arrivée, t’aurais eu de fortes chances de remporter le prix spécial, non ?
Après la fin de l’examen spécial, les détails concernant chaque groupe n’avaient pas tous été rendus publics, mais les élèves de chaque classe avaient échangé par téléphone pour analyser leurs résultats et partager leurs impressions. Naturellement, Yoshida et Sanada avaient aussi raconté tout ce qui s’était passé dans le groupe 3.
Matoba — Si t’avais simplement franchi la ligne d’arrivée, on aurait eu cent points de classe. Non seulement t’as renoncé à cette récompense, mais t’as même donné tes jetons, au point de descendre dans le classement à une place où tu risquais toi aussi le renvoi.
Moi — C’est exact.
Matoba — Ne te contente pas de dire « c’est exact ».
À cette remarque de Matoba, j’ajoutai une précision.
Moi — Si on compte aussi les jetons que Yoshida et les autres m’ont transférés, le préjudice causé à la classe est loin d’être négligeable.
Matoba — Alors t’en as bien conscience, toi aussi. Ces derniers temps, on n’arrive pas à gagner. On doit progresser, ne serait-ce qu’un peu, alors pourquoi t’as fait passer Shiina, qui est dans une autre classe, avant nous ? Si tu l’avais laissée, la classe B se serait détruite toute seule. Et avec le renvoi de Shiina en plus, on aurait eu un sacré avantage.
Matoba avait nommé Shiina Hiyori sans détour. Il n’avait pas haussé le ton pendant ses questions, mais sa voix montrait assez clairement qu’il n’acceptait pas ma décision.
Matoba — Ou alors, tu comptes nous dire que la sauver faisait partie d’une stratégie ? Dans ce cas, je pourrais encore comprendre…
Moi — Non.
Je n’avais aucune raison de donner une réponse évasive.
Moi — C’est une affaire strictement personnelle.
Les sourcils de Matoba bougèrent légèrement. Morimiya, qui avait reporté son regard sur son téléphone, leva de nouveau les yeux. Shimizu aussi regarda dans ma direction, sans cesser de faire face au plafond.
Matoba — ..Tu veux dire que c’est… une histoire de sentiments ?
Moi — Tu peux le prendre comme ça.
À ma réponse affirmative, Matoba ne reprit pas immédiatement la parole. S’il cela avait été une stratégie pour gagner, il aurait sans doute pu la comprendre, selon sa teneur. Mais j’avais renoncé à une récompense que nous avions de fortes chances d’obtenir et imposé des risques à mes camarades pour des sentiments personnels sans rapport avec la classe.
Même si la réponse lui déplaisait, il savait désormais précisément contre quoi diriger sa colère.
Morimiya — Euh, excuse-moi. Je me posais aussi la question, mais… Shiina-san et toi, Ayanokôji-kun, vous sortez ensemble ?
Morimiya, qui avait d’abord renoncé à parler, posa cette question avec réserve.
Moi — Nous ne sommes jamais sortis ensemble. Jusqu’à hier, du moins, je la considérais comme une amie.
Le fait que je lui aie inconsciemment accordé une place particulière avant cela n’avait ici que peu d’importance, aussi ne le mentionnai-je pas.
Shimizu — …Sérieusement ? Tu es allé la sauver au risque de te faire renvoyer alors que vous ne sortez même pas ensemble ?
Shimizu se redressa et s’adressa à moi d’une voix où se mêlaient exaspération, irritation et perplexité.
Shimizu — Franchement, cette fois, c’est fait. Mais si une situation semblable se reproduit, tu feras quoi ? Tu laisseras encore tomber la classe pour faire passer Shiina en premier ?
Moi — Tu ne me croiras sans doute pas, mais les choses ne se passeront pas de la même manière.
Shimizu — Comment tu peux en être aussi sûr ? Tu l’as sauvée au risque de te faire renvoyer, non ? Alors si tu ne la sauves pas la prochaine fois, ce serait encore plus incompréhensible. J’aurais envie de te dire que tu n’avais qu’à pas la sauver dès le départ.
Morimiya — Tu n’es pas obligé de lui faire autant de reproches… Même les points de classe qu’on aurait peut-être pu obtenir cette fois, c’est grâce aux capacités exceptionnelles d’Ayanokôji-kun qu’on a eu une chance de les gagner…
Shimizu — Tu te trompes, Morimiya. Les cent points auxquels Ayanokôji a renoncé sans demander l’avis de personne, il ne les avait pas obtenus tout seul. Ça n’aurait été possible que grâce à la coopération de ses camarades du groupe 3. Pas vrai ?
Moi — Exactement.
Comme je n’avais absolument rien à contester, j’acquiesçai, et Shimizu poussa un profond soupir.
Shimizu — Tss, défends-toi un peu. Si tu reconnais tout aussi facilement, ça donne même plus envie de te faire des reproches…
Matoba — Si tu pouvais revenir à hier, est-ce que tu envisagerais de ne pas aller sauver Shiina ?
Moi — Désolé, mais non.
Matoba — Franchement… Tu pourrais au moins dire que oui, même si c’est un mensonge.
Matoba eut un sourire crispé. Il ne continua pourtant pas à me faire des reproches sous le seul coup de l’émotion.
Morimiya — Pour le moment, savoir qu’Ayanokôji-kun était sérieux, c’est déjà suffisant, non ?
Morimiya intervint calmement.
Morimiya — Nous ne pouvons pas décider à nous seuls de la position de la classe sur cette affaire. En plus, il dit que les choses ne se passeront pas de la même manière, alors il doit avoir quelque chose en tête. On peut en rester là, non ?
Matoba — Non, ça ne me suffit pas.
Morimiya — Malgré tout, on a avancé, n’est-ce pas ?
Matoba — …Un peu, oui.
Matoba le reconnut, tout en gardant un air mécontent. Shimizu se rallongea sur le lit et expira brièvement.
Shimizu — Tout le monde ne sera pas aussi indulgent que nous. Tu comptes reparler de cette histoire aux autres ?
Moi — Je n’ai pas l’intention de chercher à me justifier, mais je ne compte pas non plus cacher les faits.
Matoba — Alors on n’a pas besoin de leur rapporter cette conversation.
Morimiya acquiesça aux paroles de Matoba. Seul Shimizu conserva une part de mécontentement jusqu’au bout, mais cela me convenait. Alors que les défaites s’enchaînaient, ma décision unilatérale avait privé la classe d’une possibilité de gain. Il aurait plutôt été étrange que mes camarades l’acceptent aussi facilement.
Même s’ils partageaient les mêmes interrogations, tous trois avaient abordé la question d’une manière légèrement différente.
Juste après cette réflexion, un léger grésillement se fit entendre dans le haut-parleur installé près du plafond.
— Avis à tous les élèves de terminale.
Une annonce retentit dans le calme de la cabine.
— Les restrictions de déplacement à bord seront bientôt levées. Vous pourrez alors circuler librement dans les zones désignées. Veuillez consulter vos téléphones pour connaître les installations accessibles et les consignes à respecter. Je répète…
Matoba — Enfin. J’en avais assez d’attendre.
Avant même la fin de l’annonce, Matoba s’éloigna de la fenêtre.
Morimiya consulta lui aussi la notification reçue sur son téléphone et sembla parcourir la liste des installations désormais accessibles. Shimizu, jusque-là allongé, se redressa à son tour et fit doucement tourner sa tête, comme pour chasser la somnolence.
Les restrictions avaient duré plus longtemps que prévu, mais puisque nous venions tout juste d’enchaîner plusieurs jours d’examens spéciaux sur l’île déserte, l’école avait sans doute voulu nous assurer un certain temps de repos.
Peu après, je consultai à mon tour mon téléphone. Toutes les installations du navire allaient être ouvertes, notamment la piscine, les ponts et les restaurants. Vu le temps qu’il restait avant notre retour au port, nous aurions largement de quoi profiter de notre temps libre.
Matoba — Tu vas faire quoi, Morimiya ?
Morimiya — Je pense faire un petit tour. Si je croise quelqu’un que je connais, je passerai peut-être un moment avec lui.
Matoba — Et toi, Shimizu ?
Shimizu — D’abord, je vais manger.
Matoba — Tu viens à peine de le faire.
Shimizu — Le petit déjeuner et le déjeuner, c’est pas la même chose.
Matoba eut un rire désabusé. Aucun des trois ne semblait avoir l’intention de rester dans la cabine.
Matoba — Et toi, Ayanokôji ?
Moi — Je n’ai rien décidé de particulier. Je compte me promener un peu.
Matoba — Alors chacun part de son côté. Enfin, après tout ce temps passé dans la même chambre, c’est normal.
Tout en parlant, Matoba se dirigeait déjà vers la porte.
Matoba — À plus tard.
Moi — Oui.
Matoba fut le premier à quitter la cabine, puis Morimiya se leva à son tour, comme pour le suivre. Shimizu, le dernier à rester avec moi, se prépara sans se presser et glissa son téléphone et son portefeuille dans ses poches.
Shimizu — Bon, j’y vais aussi.
Moi — Manger ?
Shimizu — Oui, manger. Toi aussi, tu vas sûrement avoir pas mal de choses à gérer. Enfin, bon courage.
Après ces encouragements, Shimizu sortit, et la cabine que nous occupions jusque-là à quatre devint soudain silencieuse.
Ce moment qui me semblait encore ennuyeux quelques instants auparavant n’avait finalement pas été désagréable. Morimiya, Shimizu et Matoba. Même si l’échange avait été bref, il m’avait permis de les connaître un peu mieux.
Je rangeai moi aussi mon téléphone dans ma poche et quittai la cabine en dernier. Maintenant que les restrictions de déplacement à bord étaient enfin levées, je décidai de commencer par marcher un peu au hasard.
1
Peu après avoir quitté ma cabine et fait quelques pas dans le couloir du bateau, je constatai que beaucoup d’élèves avaient, comme moi, attendu la levée des restrictions de déplacement. Le couloir, jusque-là silencieux, se remplissait d’élèves de terminale qui sortaient les uns après les autres de leurs cabines. Certains se dirigeaient déjà quelque part, tandis que d’autres retrouvaient leurs amis dans le couloir et discutaient de leurs projets pour la suite.
La veille au soir, après notre retour à bord, nous avions certes pu dîner et profiter d’un temps libre limité, mais on nous avait ensuite demandé de regagner les cabines qui nous avaient été attribuées afin de vérifier notre état de santé et de nous reposer. Maintenant qu’ils disposaient enfin d’un moment sans aucune obligation, tous semblaient commencer à s’occuper comme ils l’entendaient.
Alors que je marchais parmi eux, plusieurs élèves que je croisai me regardèrent un peu plus longtemps que d’habitude. Un garçon, après avoir posé les yeux sur moi, échangea quelques mots à voix basse avec l’ami qui marchait à côté de lui. Une autre élève me regarda elle aussi, mais détourna aussitôt les yeux.
Ce n’était pas de l’hostilité manifeste. Toutefois, je pouvais difficilement dire que rien n’avait changé depuis la veille. Leurs regards étaient empreints d’une curiosité aussi grande, sinon plus, que lorsque j’avais quitté la classe de Horikita.
À ce stade, il était inutile de m’attarder sur chacune de leurs réactions. Pour le moment, je décidai de réfléchir à la manière dont j’allais occuper mon temps tout en me promenant à bord.
En avançant dans le couloir au rythme du passage des élèves, j’aperçus un peu plus loin deux silhouettes familières. Sudou et Yôsuke… Non, je devais désormais l’appeler Hirata. Ils semblaient s’être arrêtés pour discuter plutôt que se diriger quelque part ensemble. Sudou fut le premier à me remarquer.
Il paraissait plus juste de penser qu’ils attendaient ma sortie que d’y voir une simple coïncidence.
Sudou — Salut, Ayanokôji.
En entendant Sudou m’appeler, Hirata, qui se tenait à ses côtés, tourna lui aussi les yeux vers moi. Depuis mon changement de classe, mes liens avec Hirata s’étaient distendus. Nous nous parlions encore lorsque nous nous croisions, mais son attitude à mon égard avait pris une certaine distance.
L’affaire Shinohara avait sans doute clarifié la distinction entre alliés et ennemis.
Moi — Vous allez quelque part ?
Sudou — Ouais. Je discutais justement avec Hirata de ce qu’on allait faire. Et toi ?
Moi — Je n’ai pas encore décidé. Je pensais me promener un peu.
Sudou — Je vois.
Malgré cette réponse, Sudou ne se contenta pas de me laisser passer. Il me regarda comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis ouvrit la bouche avec une légère hésitation.
Sudou — Tu… ça va ?
Moi — À quel sujet ?
Sudou — Bah avec ce qui s’est passé hier et tout le reste.
Moi — Je suis comme d’habitude.
Sudou — …Ouais. Je me doutais que tu dirais ça.
Après ces paroles qui manquaient un peu d’entrain, le visage de Sudou s’assombrit aussitôt.
Sudou — Depuis que le renvoi de Shinohara a été décidé, Kanji est plus dans son état normal. T’as vu comme il s’est déchaîné à l’annonce des résultats, non ? Le soir, il a même eu de la fièvre, et maintenant il est cloué au lit dans sa chambre. Un médecin l’a quand même examiné, mais d’après lui, c’est surtout la fatigue et le contrecoup psychologique. Après l’épuisement de l’île, il a dû subir ça juste derrière.
Je me rappelais encore sans peine la réaction d’Ike au moment où le renvoi de Shinohara avait été prononcé. Compte tenu du choc qu’il avait subi, il aurait été étrange qu’une seule nuit de repos lui suffise à retrouver son état normal.
Sudou — Je sais même pas quoi lui dire, et son état m’inquiète… Mais ce qui me pose encore plus problème, c’est que je commence à m’habituer à voir un autre de nos camarades se faire renvoyer. Je suis peut-être devenu quelqu’un d’insensible.
Son ami était effectivement éprouvé psychologiquement, et la petite amie de celui-ci avait été renvoyée. Pourtant, même dans cette situation, Sudou restait plus calme que je ne l’aurais pensé. Je doutais que tous soient dans le même état d’esprit que lui.
À côté de Sudou, qui venait de confier ce qu’il ressentait, Hirata prit la parole.
Hirata — Ayanokôji-kun. Je voudrais tout de même vérifier une chose. C’est bien de ta propre volonté que tu as fait renvoyer Shinohara-san, n’est-ce pas ?
Même s’il formulait cela comme une question, je comprenais qu’il ne cherchait pas seulement une confirmation.
Moi — Oui.
À cette réponse sans dénégation, le visage de Sudou se crispa légèrement, mais l’expression de Hirata ne changea presque pas.
Hirata — C’est bien ce que je pensais. Je voulais tout de même l’entendre de ta bouche.
Hirata baissa un instant les yeux et prit le temps de calmer légèrement sa respiration.
Hirata — Je le comprends, moi aussi. Les règles de cet examen imposaient que quelqu’un soit renvoyé. Même si tu n’avais rien fait, quelqu’un d’autre aurait peut-être quitté le lycée. Et pas forcément dans une autre classe. Ça aurait aussi pu être un de nos camarades à la place de Shinohara-san. Mais…
Moi — Mais tu n’es pas satisfait ? Alors, si Ibuki avait été renvoyée comme prévu, tu l’aurais été ?
Je lui posai cette question en anticipant la suite de ses propos. Inutile d’en dire davantage pour qu’il comprenne. Hirata n’avait pas entrepris grand-chose pour empêcher le renvoi prévu d’Ibuki. Il s’était contenté d’observer et d’attendre le résultat.
Moi — Au bout du compte, la seule différence, c’est qu’il s’agisse d’un allié ou d’un ennemi.
Hirata — …C’est vrai. Puisque cet examen exigeait, en principe, qu’une personne soit sacrifiée, nous n’avions finalement pas d’autre choix que de protéger notre classe. Je ne pense pas non plus pouvoir me contenter indéfiniment de chercher un moyen de sauver tout le monde.
Après ces mots, Hirata choisit un peu plus soigneusement les suivants.
Hirata — Mais je ne peux pas pour autant voir le renvoi d’une camarade comme une bonne chose. Je ne veux pas non plus dire qu’il aurait mieux valu que l’élève renvoyé appartienne à une autre classe. Je n’arrive pas à m’y résoudre aussi facilement.
Hirata comprenait la réalité, mais refusait aussi bien de se ranger entièrement du côté de ceux qui sacrifiaient les autres que de faire comme si ses sentiments pour ceux qui n’étaient plus là n’avaient jamais existé.
Hirata — C’est peut-être simplement le fait de ne pas réussir à m’y résoudre qui me déplaît.
Hirata expira doucement.
Sudou — Moi…
Sudou intervint dans la conversation qu’il avait jusque-là écoutée en silence.
Sudou — Honnêtement, je comprends toujours pas ce qu’Ayanokôji avait en tête en faisant renvoyer Shinohara. Mais puisqu’on est dans des classes différentes, on est ennemis. Alors… battre l’autre avant qu’il nous batte, c’est du bon sens, ou la règle du jeu, je sais pas… J’ai l’impression que ce serait mal placé de lui en vouloir.
À ces mots, Sudou amorça le geste de serrer le poing, mais relâcha aussitôt sa main.
Sudou — Alors, si on a fait une erreur… c’est peut-être de pas avoir été assez déterminés à faire tomber les autres classes, non ?
Hirata — Ça…
Contrairement à Hirata, qui le savait dans un coin de sa tête sans parvenir à l’exprimer pleinement, Sudou acceptait la situation présente et réfléchissait sérieusement à ce qu’il aurait fallu faire.
Moi — Tu as pris beaucoup de recul.
Sudou — Même moi, après trois ans dans ce lycée, je finis par changer un peu. Après, je sais pas vraiment si ce que je viens de dire est juste.
Il répondit avec un léger sourire gêné, puis retrouva une expression sérieuse.
Sudou — Je sais bien à quel point il est fort, mais c’est pas le moment de rester bloqués, Hirata. Même si on a plus de points pour l’instant, avec Ayanokôji comme ennemi, y’a vraiment pas de quoi être tranquilles.
C’était le sentiment sincère de quelqu’un qui était désormais mon adversaire et qui ne pouvait pas se rassurer en se fondant uniquement sur le classement actuel. Il jugeait sans doute plus sage de ne pas rester prisonnier d’un examen spécial terminé.
Hirata ne répondit pas, mais ne détourna pas non plus les yeux de moi.
Sudou — …En tout cas, je pense que tu ferais mieux de ne pas aller voir Kanji tout de suite.
Sudou semblait vouloir orienter la conversation autrement, sans pour autant changer franchement de sujet.
Moi — Je n’ai pas l’intention d’aller le voir de moi-même.
Sudou — C’est mieux comme ça. Dans son état, rien qu’en voyant ton visage, on sait pas comment il pourrait réagir.
Après cet échange, Hirata resta encore silencieux un moment, puis finit par me poser une question.
Hirata — Ayanokôji-kun, tu n’éprouves donc ni hésitation ni regret à faire renvoyer quelqu’un ?
Moi — Non. Si j’estime que c’est un choix nécessaire pour moi, je peux désigner n’importe qui. Comme je l’ai fait pour Sakura.
Hirata — C’est vrai. Tu es comme ça.
Hirata acquiesça et poursuivit calmement.
Hirata — Pour l’instant, je n’arrive décidément pas à accepter facilement ta façon de penser. Je ne peux pas non plus faire la part des choses comme Sudou-kun.
Moi — Tu n’es pas obligé de faire l’un ou l’autre.
Le silence s’installa de nouveau. Ne supportant plus de le voir se prolonger, Sudou tapota l’épaule de Hirata.
Sudou — Bon, on va y aller. Il faut bien qu’on se change un peu les idées.
Jugeant préférable d’arrêter la conversation là, il poussa ensuite doucement Hirata dans le dos.
Sudou — Toi aussi, Ayanokôji… Enfin, je sais pas trop quoi te dire, mais bon courage.
Tout en sachant parfaitement que nous étions devenus ennemis, Sudou prononça ces mots avec un léger sourire.
Tous deux s’éloignèrent dans le couloir. Sudou vérifia plusieurs fois comment allait Hirata, mais ce dernier ne se retourna pas vers moi.
Cela ne constituait pourtant pas une raison de revenir sur ma décision de la veille. Peu après les avoir quittés et avoir repris ma promenade à bord, mon téléphone vibra brièvement dans ma poche.
Je le sortis pour le consulter. Le message venait de Shiraishi.
Shiraishi — Ayanokôji-kun, si tu veux bien, ça te dirait de venir t’amuser avec moi ?
Peu de temps s’était écoulé depuis la levée des restrictions. C’était une invitation bien rapide.
Elle avait peut-être simplement prévu cela à l’avance, mais le fait que Shiraishi me contacte à cet instant m’intriguait quelque peu. Les trois garçons avec qui je partageais encore ma cabine un peu plus tôt avaient chacun des choses à redire sur mon comportement de la veille, mais avaient décidé, pour leurs propres raisons, de ne pas insister pour le moment.
Rien ne garantissait cependant que Shiraishi voie les choses de la même manière. Il était même possible qu’elle m’ait contacté précisément pour en parler.
Cela dit, je ne trouverais pas la réponse en me contentant de lire son message. M’invitait-elle vraiment à m’amuser, ou cherchait-elle à aborder un autre sujet ? Je le saurais en la voyant. Un second message arriva aussitôt.
Shiraishi — Rejoins-moi à la piscine.
Le bateau disposait aussi d’une piscine entièrement privée, que l’on pouvait réserver pour une durée déterminée en échange de points privés. Mais Shiraishi avait choisi la piscine accessible gratuitement à tous les élèves.
Puisqu’elle avait déjà décidé du lieu et m’y attendait, il était sans doute inutile de lui demander des précisions.
Moi — D’accord. J’arrive.
Je me contentai de cette réponse, puis remis mon téléphone dans ma poche. Dans quel but Shiraishi m’avait-elle invité à la rejoindre ? Ne serait-ce que pour le découvrir, je n’avais rien à perdre à m’y rendre.
Alors que je marchais jusque-là sans but, je changeai de direction pour aller à la piscine.
2
Lorsque j’entrai dans l’espace piscine, je découvris une animation plus grande que je ne l’avais imaginé. Plusieurs élèves nageaient déjà, tandis que d’autres se reposaient sur des transats qu’ils avaient réservés au bord du bassin ou discutaient en petits groupes. Aux éclaboussures se mêlaient des rires et des voix. On se serait cru dans un tout autre monde que sur l’île déserte où nous nous trouvions encore la veille.
Les élèves de terminale n’étaient pas les seuls à en profiter. Ceux des autres promos semblaient même plus nombreux. Toutes années confondues, ils avaient apparemment rejoint cet endroit dès le début du temps libre.
La piscine privée offrait certes l’avantage de pouvoir passer un moment sans se soucier des autres, mais il fallait naturellement dépenser des points privés pour l’utiliser. Pour simplement nager ou passer le temps entre amis, la plupart des élèves devaient juger cette piscine gratuite amplement suffisante.
Je regardai autour de moi, mais ne vis pas encore Shiraishi. Nous n’avions pas fixé d’heure précise pour nous retrouver, et je lui avais seulement annoncé que j’arrivais. En tenant compte du temps nécessaire pour se changer, il n’aurait pas été étonnant que je sois arrivé le premier.
Je me déplaçai vers un endroit au bord de la piscine où je ne gênerais personne et attendis en observant les élèves qui allaient et venaient. J’avais sans doute encore un peu de temps avant l’arrivée de Shiraishi.
C’est alors qu’une voix se fit entendre.
Morishita — Ayanokôji Kiyotaka. Tu tombes à point nommé.
Cette manière familière de m’appeler me parvint de derrière. Je savais de qui il s’agissait sans même avoir besoin de me retourner.
Moi — Morishita ?
Morishita — Bonne réponse. Tu mérites des félicitations. Quelle remarquable perspicacité.
Pour une raison qui m’échappait, je venais de recevoir des compliments pour une chose aussi insignifiante.
Je me retournai et vis Morishita, vêtue d’un haut de protection solaire par-dessus son maillot de bain. En regardant de nouveau autour de moi, je constatai qu’elle était loin d’être la seule à en porter un. Beaucoup de garçons avaient eux aussi le haut du corps couvert, et la grande majorité des filles portaient une protection de ce genre, sous une forme ou une autre.
La piscine se trouvant sur le pont du bateau, avec peu d’endroits à l’abri du soleil, ce choix était sans doute plus raisonnable que de rester longtemps la peau exposée. Après plusieurs jours sur l’île déserte, bon nombre d’élèves devaient également vouloir éviter de prendre davantage le soleil.
Alors que je la regardais en réfléchissant à cela, Morishita porta une main à sa poitrine, interprétant apparemment mon regard de travers.
Morishita — Tu sembles déçu de ne pas pouvoir admirer mes formes généreuses.
Moi — Je n’ai rien dit.
Morishita — Pas besoin, ça se voit dans tes yeux. Navrée, mais je n’ai point l’intention de me dévêtir.
Moi — Je vois… Enfin, fais comme tu veux. Sinon, tu es seule ?
Puisque Morishita était là, il était possible que Shiraishi se trouve également à proximité.
Morishita — J’en ai l’air ?
Moi — Pour le moment, oui.
Morishita — Ton champ de vision est bien étroit, Ayanokôji Kiyotaka. Je te recommande de t’ouvrir à un monde plus vaste.
Sur ces mots, Morishita tourna la tête derrière elle. Mais il n’y avait personne.
Moi — Je ne vois personne.
Morishita — Mais si. Allons, Yamamura Miki. Combien de temps comptes-tu encore te fondre dans le mur ?
Morishita s’adressa à quelqu’un qui se trouvait du côté des vestiaires des filles, dans un angle mort d’où je ne pouvais absolument rien voir.
Aucune réaction. Du moins, c’est ce que je crus, jusqu’à ce que le bout de quelques doigts dépasse légèrement de derrière le mur. Ils remuèrent timidement pour signaler sa présence, mais rien n’indiquait qu’elle comptait se montrer.
Moi — Qu’est-ce que tu fais ?
Morishita — Quelle couille molle ! Ah, mais c’est une fille… Une poulette bien mouillée[1], alors ?
À vouloir trouver un équivalent féminin à son insulte, elle avait détourné l’expression « poule mouillée ». Seulement, « poule » pouvait aussi désigner une prostituée en argot. Le rapprochement était pour le moins malvenu.
[1]Le jeu de mots repose sur la proximité phonétique entre chikin yarô, terme familier ou péjoratif désignant un homme, et chikin jorô, terme ancien pouvant notamment désigner une femme de mœurs légères.
Cette fois, quelques cheveux dépassèrent de derrière le mur, puis un seul œil se tourna vers nous. Dès que nos regards se croisèrent, elle se cacha de nouveau.
Moi — …C’est Yamamura.
Morishita — Oui. Yamamura Miki.
Morishita se dirigea sans hésitation vers elle et saisit le bras de Yamamura, toujours cachée.
Yamamura — A-attends, Morishita-san…!
Morishita — Je n’attendrai pas. Les perdants n’ont pas le droit de refuser.
Yamamura — Je ne peux vraiment pas ! Ça, c’est vraiment impossible…
Morishita — Tu crois qu’il suffit de dire « impossible » pour être libérée de toutes les obligations du monde ? Impossible, impossible.
Yamamura — Ce n’est pas ce que je veux dire !
Sans prêter la moindre attention à Yamamura, qui résistait du mieux qu’elle pouvait à voix basse, Morishita la conduisit jusqu’à moi. Lorsqu’elle apparut enfin entièrement de derrière le pilier, je compris en partie la situation.

Yamamura était en maillot de bain. Puisqu’elle était à la piscine, cela n’avait rien d’étrange en soi. Seulement, alors que beaucoup de filles autour de nous portaient un haut de protection solaire, elle n’avait rien par-dessus son maillot.
Yamamura — Morishita-san… Je ne pourrais vraiment pas mettre au moins quelque chose par-dessus…?
Morishita — Non. Nous venons tout juste d’en parler. Un gage n’a aucun sens s’il ne constitue pas un minimum une punition pour la personne qui le subit.
Yamamura — Mais quand même…
Yamamura cachait son corps de ses deux bras et baissait la tête, rouge jusqu’aux oreilles.
Morishita — Si j’avais perdu, c’est moi qui aurais été couverte de honte et d’humiliation.
Yamamura — À la base, je ne voulais même pas participer à ce déf…
Morishita — Dès lors que tu as pris part au jeu des ténèbres, aucune excuse n’est recevable.
Mieux valait sans doute ne pas chercher à savoir en quoi consistait ce jeu terrifiant.
Moi — …
J’hésitais à lui adresser la parole. Une remarque maladroite risquait seulement de la mettre encore plus en difficulté.
Morishita — Alors, Ayanokôji Kiyotaka ?
Moi — Alors quoi ?
Morishita — Yamamura Miki.
Moi — Je le vois bien.
Morishita — Ce n’est pas ce que je demande. Je veux ton avis.
Yamamura — Morishita-san !?
Yamamura venait de parler d’une voix parmi les plus fortes que je lui avais jamais entendues. Quelques regards se tournèrent vers nous depuis le bord de la piscine, et elle se recroquevilla davantage en le remarquant.
Yamamura — P-pourquoi est-ce que tu lui demandes son avis…!?
Morishita — Cela fait aussi partie du gage. Maintenant que tu t’es montrée ainsi, il est dans l’ordre naturel des choses de lui demander son avis.
Yamamura — Ça n’a rien de naturel !
Yamamura protesta d’une voix presque inaudible.
Compte tenu de son caractère, cela devait s’apparenter pour elle à une exécution publique.
Moi — Pourtant, toi, Morishita, tu n’aurais sans doute pas beaucoup souffert même en perdant.
Morishita — Quelle impolitesse. Je suis une dame parfaitement pourvue de pudeur. D’autant que j’avais prévu un maillot à motif de tigre, tendance et particulièrement osé, à la limite de l’indécence. Je l’ai échappé belle.
Yamamura — C’est forcément un mensonge…
À ce murmure de Yamamura, Morishita haussa légèrement un sourcil.
Morishita — Tu as dit quelque chose, Yamamura Miki ?
Yamamura — N-non…
Morishita — Je viens de percevoir dans tes paroles une nette volonté de rébellion.
Yamamura — Tu te fais des idées !
S’attendant peut-être à subir quelque chose, Yamamura se raidit brusquement. Mais Morishita plissa les yeux et hocha profondément la tête.
Morishita — Te rebeller contre moi… Tu as grandi.
Yamamura — Ce n’est pas un compliment, n’est-ce pas…!?
Auparavant, quoi que Morishita lui fasse, elle se serait sans doute recroquevillée sans répliquer. De ce point de vue, elle avait peut-être effectivement un peu changé. Cela dit, elle avait probablement d’autres préoccupations pour le moment.
Moi — Et moi, qu’est-ce que je suis censé faire dans cette situation ?
Morishita — C’est simple. Regarde Yamamura Miki bien en face.
Moi — C’est déjà ce que je fais.
Yamamura — N-ne me regarde pas !
Morishita — Si tu veux abréger ses souffrances, donne ton avis.
Moi — Euh, bon… Mon avis, alors.
Si je ne trouvais pas un moyen de lui venir en aide, Yamamura ne ferait que souffrir davantage. Toujours incapable de lever les yeux, elle semblait néanmoins se soucier de ce que j’allais dire.
Autant lui donner une réponse sans risque.
Moi — Je trouve qu’il te va bien.
Pendant un instant, Yamamura s’immobilisa complètement.
Yamamura — …
Moi — Yamamura ?
Morishita — Ayanokôji Kiyotaka. Elle est en panne.
Yamamura — Morishita-san !
Yamamura reprit ses esprits quelques secondes plus tard, le visage encore plus rouge.
Yamamura — N-ne dis pas ce genre de choses aussi naturellement…
Moi — On m’a demandé mon avis, j’ai simplement répondu.
Morishita — Voilà, Yamamura Miki. Gage accompli.
Yamamura ferma les yeux de toutes ses forces, comme pour supporter l’humiliation. À la laisser ainsi, elle semblait capable de disparaître sur place.
Moi — Ça suffit, non ?
Morishita — Puisqu’il le faut. Je vais donc te libérer.
Yamamura — …Vraiment ?
Morishita — Oui. Tu peux t’enfuir.
Yamamura — J-je pars alors…!
À peine en eut-elle reçu l’autorisation que Yamamura s’éloigna presque en courant. J’aurais dû la prévenir qu’il était dangereux de courir au bord de la piscine, mais elle sembla s’en rendre compte en chemin et passa aussitôt à une marche rapide peu naturelle.
À côté de Morishita, je la regardai s’éloigner.
Moi — Tu es plutôt cruelle. On pourrait même dire que c’est une forme de harcèlement, non ?
Morishita — Quelle impolitesse. C’est de la sévérité bienveillante destinée à aider Yamamura Miki à grandir.
Moi — Je ne crois pas qu’elle le voie de cette façon.
Morishita — Même si elle ne le comprend pas aujourd’hui, dans dix ans, elle m’en sera certainement profondément reconnaissante.
Moi — Il lui faudra dix ans ?
Morishita — Grandir prend du temps. D’ailleurs, nous étions à égalité face à ce gage. J’aurais tout aussi bien pu me retrouver à sa place.
Moi — Même dans ce cas, Yamamura n’avait pas vraiment envie de participer dès le départ, non ?
Morishita — J’admets avoir un peu forcé les choses, mais dès lors qu’elle a accepté, elle doit assumer ses responsabilités.
Morishita hocha la tête d’un air satisfait, convaincue d’avoir raison. Enfin, si elle avait réellement couru le même risque, c’était peut-être inévitable.
Je me promis de dire à Yamamura, à l’occasion, d’avoir le courage de refuser clairement.
Hashimoto — Eh bien, vous commencez fort, toutes les deux.
Hashimoto, qui arriva avant Shiraishi et les autres, regarda tour à tour Yamamura qui s’était enfuie et Morishita.
Morishita — Hashimoto Masayoshi. Ce n’est pas très louable de nous observer en cachette.
Hashimoto — Avec tout le bruit que vous faisiez, c’est un peu dur de dire que je vous observais en cachette, non ? Je plaignais Yamamura et j’attendais justement le bon moment pour intervenir.
Morishita — La déshabiller du regard à distance… Tu es vraiment un homme aux goûts douteux.
Hashimoto — C’est pas à celle qui s’amusait à la mettre de force dans l’embarras de dire ça.
Morishita — Qu’as-tu pensé de Yamamura Miki en maillot de bain ? Un commentaire.
Hashimoto — Hmm, c’était plutôt mieux que ce que j’imaginais. La pudeur, ça ajoute vraiment du piquant.
Morishita — Merci pour ce commentaire répugnant.
Tout en disant cela, Morishita s’éloigna légèrement de Hashimoto.
Hashimoto — …Avec toi, c’est vraiment… quelque chose.
Sans exprimer directement sa pensée, il poussa un soupir comme pour montrer sa lassitude.
Morishita — Je vais donc nager un peu en solitaire. Bonne journée, Ayanokôji Kiyotaka, ainsi qu’à toi, monsieur le pervers.
Sur ces seuls mots, Morishita se dirigea vers la piscine sans chercher à suivre Yamamura. Je me demandai si elle ne devait pas attendre son retour, mais elle était déjà trop loin pour m’entendre.
Hashimoto — Tu t’es fait adopter par une drôle de fille, Ayanokôji.
Moi — Je ne sais pas si elle s’est attachée à moi, mais chaque jour m’apporte son lot de découvertes surprenantes. Sinon, ta présence ici ne semble pas être une coïncidence, Hashimoto.
Hashimoto — On m’a pas dit pourquoi on m’avait fait venir, mais je crois deviner. On est sûrement là pour la même raison.
Après cette réponse, Hashimoto n’en dit pas davantage sur le sujet, et nous attendîmes Shiraishi ensemble.
3
Environ cinq minutes s’étaient écoulées.
Shiraishi — Désolée de t’avoir fait attendre, Ayanokôji-kun.
En entendant cette voix derrière nous, Hashimoto et moi nous retournâmes. Shiraishi, qui avait enfilé son maillot de bain, s’avançait vers nous. Hashimoto siffla doucement. Sa réaction était nettement différente de celle qu’il avait eue pour Yamamura et Morishita.
Moi — Tu as mis plus de temps que je ne le pensais.
Shiraishi — C’est simplement toi qui es arrivé tôt, Ayanokôji-kun. Tu t’es dépêché de venir ?
Moi — Je n’avais nulle part où m’arrêter en particulier.
Dire que Yoshida et Shimazaki auraient été ravis d’être là. Je regardai brièvement autour de moi, mais ils n’étaient nulle part en vue. Ils avaient sans doute dû se rendre ailleurs.
Shiraishi — Je vois. Merci.
Shiraishi inclina poliment la tête, comme à son habitude. Nishikawa se tenait à ses côtés.
Nishikawa — Salut, Ayanokôji-kun.
Nishikawa passa la tête à côté de Shiraishi et leva légèrement une main.
Hashimoto — Nishikawa, tu es là aussi ?
Nishikawa — C’est quoi, cette réaction ? Ma présence te dérange ?
Hashimoto — Ce n’est pas ce que je voulais dire. Seule Shiraishi m’avait contacté.
Hashimoto se hâta de se justifier, mais il semblait l’avoir mise en colère dès leur rencontre.
Nishikawa — C’est ça. Tu n’attendais qu’Asuka, en fait.
Hashimoto — Mais non, je te dis que ce n’est pas ça.
Shiraishi — Nishikawa-san. Évitons de lui parler ainsi alors que nous venons à peine de nous retrouver.
Nishikawa — Si c’est toi qui le demandes, Asuka, j’arrête.
Rappelée à l’ordre par Shiraishi, Nishikawa sourit sans paraître le moins du monde désolée. Hashimoto poussa un soupir de soulagement.
Même dans cet échange entre eux, on pouvait sentir leur soulagement d’avoir terminé les examens sur l’île déserte sans encombre. Lors de l’examen spécial de survie, Nishikawa avait été éliminée avant Shiraishi et était temporairement retournée sur le bateau. Même si elle était ensuite revenue sur l’île pour l’examen spécial de collecte de jetons, elle devait être tout simplement heureuse de pouvoir à nouveau discuter normalement avec ses amis après ces deux examens successifs. Pourtant, en plus de ce soulagement, elle éprouvait à mon égard un autre sentiment. Malgré son sourire, les regards qu’elle me lançait de temps à autre étaient empreints d’une hostilité manifeste.
Inutile de réfléchir pour en comprendre la raison. Pendant l’examen spécial de collecte de jetons, Nishikawa m’avait contacté par radio pour me parler de Shiraishi. Il lui restait peu de jetons et elle risquait peut-être l’expulsion. Inquiète, Nishikawa m’avait fait part de sa volonté de protéger Shiraishi, quitte à sacrifier quelqu’un d’autre si nécessaire.
Mais je ne lui avais pas donné la réponse qu’elle attendait. Je n’avais ni dépensé de jetons dans le seul but de vérifier la situation de Shiraishi, ni promis de lui venir en aide quoi qu’il arrive si le pire devait se produire. Aujourd’hui encore, je ne pensais pas que cette décision était mauvaise en soi. Au vu des circonstances, on ne pouvait pas affirmer que donner la priorité à une seule élève et dépenser des jetons pour parer à un danger incertain était la meilleure solution pour l’ensemble de la classe.
Cependant, en tenant compte de mes actions ultérieures, je comprenais que Nishikawa ne puisse pas l’accepter. Je n’avais pas agi lorsqu’elle m’avait averti que Shiraishi était peut-être en danger, mais lorsque Hiyori avait risqué l’expulsion, j’étais allé la secourir, quitte à renoncer à la victoire de ma classe. Aux yeux de Nishikawa, la différence devait être assez évidente.
Nishikawa — …Quoi ?
Remarquant mon regard, Nishikawa m’interrogea sans perdre son sourire.
Moi — Rien. Je me disais que tu avais l’air d’avoir quelque chose à me dire.
Nishikawa — Ah, tu en as bien conscience, alors ?
Le sourire toujours aux lèvres, Nishikawa plissa légèrement les yeux.
Nishikawa — Dans ce cas, ça simplifie les choses. Quand je suis venue te parler parce que je m’inquiétais pour Asuka, tu étais tellement calme… froid, même. Mais quand ça te concerne, tu laisses tomber l’examen pour aller la sauver…
Shiraishi — Tu te laisses à nouveau emporter par tes émotions, Nishikawa-san.
Avant qu’elle puisse poursuivre, Shiraishi l’interpella calmement. Son ton n’avait rien de sévère, mais cela sembla suffire à Nishikawa, qui haussa légèrement les épaules.
Nishikawa — Je sais, mais ça m’échappe. Je sais bien qu’on n’est pas là pour lui faire des reproches.
Shiraishi — Merci.
Nishikawa — Mais tu es toujours aussi sérieuse, Asuka. À ta place, j’en dirais davantage.
Shiraishi — Cela n’aurait alors plus de sens de l’avoir invité.
Bien que mécontente, Nishikawa n’insista pas. Je devinais dans les grandes lignes ce qu’elle avait commencé à dire. Inutile de lui demander d’aller jusqu’au bout.
Nishikawa — Enfin, je suis vraiment contente qu’il ne soit rien arrivé à Asuka. Quand j’ai été éliminée avant elle pendant l’examen de survie, je me suis fait beaucoup de souci, et je n’ai pas non plus pu rester avec elle tout le long de l’examen de collecte de jetons.
Elle avait beau dire qu’elle comprenait, elle ne semblait pas avoir l’intention de renoncer à ses remarques acides. Sa constance à défendre Shiraishi jusque-là m’inspirait une sincère admiration.
Shiraishi — Je t’ai causé du souci. Je suis heureuse que tout se soit terminé sans incident.
Le sourire que Nishikawa adressa à Shiraishi était sincère, bien différent de celui qu’elle me réservait.
Hashimoto — Alors ? Tu ne nous as pas réunis simplement pour qu’on aille nager ensemble, si ?
À ces mots de Hashimoto, Shiraishi ouvrit légèrement les yeux.
Shiraishi — En effet. Puisque tu m’en donnes l’occasion, pourrais-je vous parler un moment ? Cela te convient aussi, Ayanokôji-kun ?
C’était bien entendu ce que j’avais prévu, aussi hochai-je légèrement la tête pour l’inviter à poursuivre.
Nous nous dirigeâmes tous les quatre vers des transats à proximité. Avec autant d’élèves rassemblés ici, personne ne devait pouvoir saisir le contenu de notre conversation à moins de chercher délibérément à l’écouter.
Shiraishi — Il s’agit de l’examen spécial de collecte de jetons d’hier. Je ne souhaite pas parler du résultat. Ce qui me préoccupe, c’est la décision que tu as prise à la fin, Ayanokôji-kun.
Moi — Tu parles de Hiyori.
Beaucoup d’élèves se posaient la même question et pensaient que j’avais peut-être une intention cachée en sauvant Hiyori. Shiraishi était-elle elle aussi venue chercher cette réponse ?
Shiraishi — Oui, il s’agit de Shiina-san.
Shiraishi hocha calmement la tête.
Shiraishi — Toutefois, je n’ai pas l’intention de te demander pourquoi, Ayanokôji-kun.
Comme pour devancer ma supposition, Shiraishi commença par écarter elle-même cette possibilité.
Shiraishi — Il est probable que des opinions diverses se fassent désormais entendre au sein de la classe. Ceux qui voient d’un mauvais œil ton rôle de leader pourraient prendre de l’importance. Il ne serait pas non plus étonnant que certains reviennent sur leur décision après t’avoir accepté une première fois.
Placée hors du champ de vision de Shiraishi, Nishikawa leva légèrement la main d’un air ostensible, un sourire moqueur aux lèvres. Elle semblait vouloir signaler qu’elle faisait partie de ceux qui avaient changé d’avis.
Hashimoto remarqua sa main levée et eut un sourire gêné. Shiraishi poursuivit sans se retourner vers Nishikawa.
Shiraishi — Et ceux qui pensaient jusqu’ici qu’il suffisait de s’en remettre à toi voudront peut-être connaître les raisons de tes décisions à l’avance, la prochaine fois. Afin de s’assurer que tu agis bien dans leur intérêt.
Hashimoto — Donc, il ne suffira plus d’obtenir un bon résultat la prochaine fois pour régler le problème. Enfin, hier, on avait peut-être une chance de gagner, et tu as tout abandonné de ton propre chef. Pas étonnant que ça donne une très mauvaise impression.
Shiraishi hocha la tête aux paroles de Hashimoto. Nishikawa baissa elle aussi la main et guetta cette fois ma réaction sans intervenir. S’il s’agissait simplement de doutes sur mes capacités, je pourrais les dissiper dès que j’aurais l’occasion d’en faire la démonstration. Mais cette fois, mon choix avait mécontenté même les élèves qui reconnaissaient mes compétences. La prochaine fois que je donnerais une consigne, certains se demanderaient à qui profiterait leur obéissance.
Moi — On m’a déjà posé une question similaire dans ma cabine. On m’a demandé si je donnerais encore la priorité à Hiyori la prochaine fois.
Hashimoto — Et qu’est-ce que tu as répondu ?
Le regard de Hashimoto se fit sérieux, comme si ma réponse l’intéressait davantage encore que Shiraishi.
Moi — J’ai répondu que les choses ne se passeraient pas de la même façon.
Hashimoto — Eh bien… Difficile de savoir si on peut être rassuré par cette réponse.
Sans me quitter des yeux, Hashimoto passa une main derrière sa nuque. Ma réponse n’était ni affirmative ni négative, aussi son trouble était-il compréhensible. Mais ce point était important, et mieux valait donc éviter de l’éluder.
Moi — Je ne compte pas nier le préjudice que j’ai causé à la classe cette fois-ci. Mais je vous promets que je ne lui causerai plus de problèmes de cette manière à propos de Hiyori.
Hashimoto — Si Ryuuen emploie la même méthode, tu sauras y faire face la prochaine fois, c’est ça ?
Je hochai la tête, et Hashimoto en fit autant. Après avoir observé cet échange, Shiraishi joignit doucement les mains.
Shiraishi — Il n’était peut-être pas nécessaire que je t’en parle ainsi.
Moi — Non, j’ai bien compris ce qui t’inquiète. Je suis reconnaissant de pouvoir entendre directement l’avis de la classe. Si tu as une demande, n’hésite pas à m’en faire part.
À cette réponse, Shiraishi réfléchit un instant avant de reprendre la parole.
Shiraishi — Je ne t’ai pas invité pour te demander de me promettre quoi que ce soit. Seulement, même si tu es toi-même en accord avec ta décision, ton entourage ne la perçoit pas nécessairement de la même manière. En ce sens, on peut dire qu’il y a quelque chose à faire sans tarder.
Hashimoto — Tu veux dire qu’il faut donner à Ayanokôji l’occasion de s’expliquer ?
Curieux de savoir ce qu’elle envisageait pour la suite, Hashimoto interrogea Shiraishi.
Shiraishi — Si Ayanokôji-kun ne dit rien, chacun cherchera ses propres explications, et certaines seront probablement éloignées de la réalité.
Les élèves au courant de mes actes les interprétaient déjà chacun à leur manière. Certains étaient sans doute en colère parce que j’avais sacrifié les intérêts de la classe, tandis que d’autres ne s’intéressaient qu’à ma relation avec Hiyori. Et cela aurait, dans l’ensemble, des conséquences négatives.
Hashimoto — Même s’il explique ses raisons, rien ne dit qu’ils les accepteront, si ? Moi-même, j’ai du mal à l’accepter.
Shiraishi — Oui. Il me suffit de regarder Nishikawa-san pour bien comprendre ce que tu veux dire.
Nishikawa — Hé ! J’écoutais tranquillement, là.
Malgré ses protestations, Nishikawa ne nia rien.
Shiraishi — Je ne pense pas qu’une simple explication suffira à résoudre le problème.
Nishikawa — Et tu continues comme si de rien n’était…
Nishikawa fit la moue, visiblement encore plus contrariée, mais n’interrompit pas davantage la conversation.
Shiraishi craignait que je considère cette affaire comme réglée uniquement de mon point de vue. Dès l’instant où j’avais décidé de sauver Hiyori, j’avais accepté les conséquences défavorables de ce choix. Cependant, mes camarades, qui ignoraient les circonstances, ne pouvaient pas savoir jusqu’où j’avais réfléchi avant d’agir. Si je passais à autre chose sans rien dire, il serait naturel qu’ils pensent que leur mécontentement m’était indifférent.
Moi — Je garderai ton conseil à l’esprit. Je suis prêt à répondre aux questions qu’on me posera, et je n’ai pas l’intention de cacher les faits.
En revanche, je souhaitais qu’on me laisse entièrement décider du moment. C’était ce que j’avais voulu faire comprendre à Shiraishi.
Shiraishi — Merci.
Nishikawa — Je trouve quand même que ce n’est pas très normal que ça se termine avec Asuka qui te remercie en plus.
Hashimoto — Quoi encore, Nishikawa ? Qu’est-ce que tu aurais voulu qu’il réponde, alors ?
À la question de Hashimoto, Nishikawa tourna les yeux vers moi.
Nishikawa — J’aimerais au moins qu’il reconnaisse avoir agi à sa guise et montre qu’il s’en veut.
Moi — Tu voudrais que je dise que je regrette d’avoir sauvé Hiyori ?
Nishikawa — Si tu disais ça, je me dirais plutôt que tu ferais mieux de ne pas mentir.
Hashimoto — Tu es exigeante, toi.
À ces mots de Hashimoto, qui semblait consterné, Nishikawa hocha la tête comme si cela allait de soi.
Nishikawa — Asuka prend déjà gentiment des pincettes avec lui. Je n’ai pas besoin d’en faire autant, si ?
Sans approuver ni contester, Shiraishi prit un air légèrement embarrassé.
Nishikawa — Enfin, je vais m’arrêter là. Ce serait triste de faire pleurer Ayanokôji-kun.
C’est alors que Nishikawa venait de lancer cette plaisanterie qu’une voix retentit.
Horikita — Je t’ai trouvé.
Une voix familière me parvint d’un peu plus loin, et je regardai dans sa direction. Horikita, en maillot de bain, s’avançait vers nous le long de la piscine.
Moi — Tu me cherchais ?
Horikita — Oui. Pendant que je te cherchais, on m’a prévenue qu’on t’avait vu à la piscine.
La veille au soir, j’avais également expliqué à Horikita la série de manœuvres qui avait abouti à l’expulsion de Shinohara. Comme nous avions eu peu de temps, je n’avais pas pu répondre à toutes ses questions. Horikita tourna les yeux vers les trois personnes qui m’entouraient.
Horikita — Désolée de vous interrompre. Vous étiez en pleine discussion importante ?
Elle semblait avoir supposé que nous discutions de diverses dispositions à prendre concernant Hiyori.
Shiraishi — J’ai terminé ce que j’avais à dire, ne t’en fais pas.
Horikita — Tant mieux, alors. Ayanokôji-kun, tu peux m’accorder un peu de temps à moi aussi ?
Shiraishi — Si nous vous gênons, veux-tu que nous vous laissions ?
Alors que Shiraishi s’apprêtait à se lever, Nishikawa posa une main sur son bras.
Nishikawa — On n’a pas besoin de partir, si ? Ou bien c’est quelque chose qu’on ne doit pas entendre ?
Ce fut à moi, et non à Horikita, que Nishikawa posa la question.
Moi — Ça dépend du sujet.
Nishikawa — Quand tu réponds comme ça, ça donne un peu envie de se méfier.
Elle soupçonnait que nous allions aborder un sujet dont mes camarades de classe ne devaient pas avoir connaissance.
Horikita — Qu’est-ce que tu veux dire ?
L’attitude de Nishikawa sembla interpeller Horikita, qui détourna les yeux de Shiraishi pour la regarder.
Nishikawa — C’est normal de se demander de quoi deux anciens camarades de classe vont parler, non ? Ayanokôji-kun est quand même notre leader, maintenant. Je n’ai pas le droit de m’inquiéter ?
Horikita — J’ai plutôt l’impression que tu te méfies d’Ayanokôji-kun.
Nishikawa — Après ce qui s’est passé hier, c’est normal, non ? Il vient tout juste de mettre sa propre classe en danger pour sauver une fille d’une autre classe.
Nishikawa retira sa main du bras de Shiraishi et se tourna vers Horikita.
Nishikawa — À notre place, ça ne te préoccuperait pas, Horikita-san ? Si votre nouveau leader avait fait la même chose et que, dès le lendemain, il s’apprêtait à discuter en secret avec une ancienne camarade ?
C’était Shiraishi qui avait proposé de nous laisser seuls, mais pour Nishikawa, le plus important n’était sans doute pas de savoir qui en avait eu l’idée, mais ce dont j’allais parler. Elle n’était pas seulement mécontente de ma décision de la veille, elle se méfiait aussi de mes actions à venir. Ce que Shiraishi redoutait se produisait déjà sous nos yeux.
Horikita — Je ne peux pas dire que cela ne me préoccuperait pas du tout. Mais Ayanokôji-kun n’est pas comme ça.
Nishikawa — Ah non, ce genre de réponse rend les choses encore plus suspectes. Tu lui fais confiance, c’est ça ? Dans ce cas, même son changement de classe…
Shiraishi — Nishikawa-san. Tu ne crois pas que cette attitude est déplacée ?
Nishikawa — Attends, Asuka. C’est quelque chose qu’il faut dire. Et puis, j’ai seulement demandé à Horikita-san ce qu’elle en penserait. Je me disais qu’elle serait capable de se mettre à notre place.
Hashimoto — Ce n’est pas une raison pour prendre ce ton agressif.
À l’intervention de Hashimoto, Nishikawa fit légèrement la moue.
Moi — Ses doutes sont légitimes. Je peux très bien en parler ici, mais est-ce que c’est quelque chose qui doit rester confidentiel ?
Horikita — …Si cela ne te dérange pas, je ne demanderai pas à changer d’endroit.
Horikita jeta un regard à Nishikawa, mais accepta de parler ici.
Shiraishi — Je suis désolée, Horikita-san.
Horikita — Tu n’as pas à t’excuser, Shiraishi-san.
Nishikawa — Exactement. C’est moi qui ai dit ça de mon propre chef.
Horikita — …Tu te rends compte que tu mets Shiraishi-san dans l’embarras à cause de ton attitude ?
À cette réponse, Nishikawa se tut un instant. Cet échange suffisait à se faire une idée de l’entente entre Horikita et Nishikawa. Hashimoto décala légèrement un transat libre pour faire une place à Horikita. Pendant ce temps, j’aperçus une autre élève qui s’approchait de nous.
Ibuki — Horikita !
Ibuki l’appela en élevant un peu la voix, sur le même ton que d’habitude.
Ibuki — Et cet enfoiré aussi !
Hashimoto — Je crois qu’elle parle de toi, pas de moi, Ayanokôji.
Moi — Sans doute.
À cette arrivée inattendue, Horikita porta légèrement la main à son front.
Horikita — Il fallait bien que quelqu’un vienne nous déranger…
Ibuki — Hein ? C’est de moi que tu parles ? Je ne comptais pas rester longtemps, mais maintenant, je vais m’incruster.
Face à cette réponse et à l’attitude d’Ibuki, Horikita poussa également un soupir.
Horikita — Je voulais parler de l’examen spécial d’hier. Cela ne t’intéresse pas.
Ibuki — Ah bon…
Malgré cette réponse indifférente, Ibuki ne semblait pas décidée à partir. Après nous avoir observés un moment, elle grimaça sans chercher à le cacher.
Ibuki — Même si ça ne m’intéresse pas, ça me concerne quand même. Ce type m’a fait croire jusqu’au bout qu’il allait me faire expulser pour se servir de moi comme appât, tu sais ? Rien que d’y repenser, ça me tend !
Sur ces mots, elle se gratta vigoureusement la tête.
Hashimoto — Je comprends que tu sois furieuse d’avoir servi d’appât, mais c’est grâce à ça que tu as été sauvée, non ? Tu devrais plutôt lui être reconnaissante, tu ne crois pas ?
À cette remarque de Hashimoto, Ibuki lui tira la langue en guise de protestation.
Ibuki — Aucune chance que je lui sois reconnaissante. Et puis, je ne serai pas satisfaite tant que je ne lui aurai pas donné un bon coup de poing.
Moi — C’est étrange. Il me semble pourtant que je t’ai déjà laissé me frapper une fois.
Ibuki — Ça compte pas. Ce que je veux, c’est te voir grimacer de douleur et chialer.
Son souhait posait problème, mais de son point de vue, elle avait sans doute au moins le droit de le réclamer. J’avais révélé l’ensemble du plan à Katsuragi assez tôt, mais je n’avais rien dit à Ibuki, alors que c’était elle qui devait servir d’appât. Je pouvais comprendre, dans une certaine mesure, le trouble qu’elle avait éprouvé pendant l’examen.
Moi — Je te suis reconnaissant.
L’inquiétude et l’irritation qu’elle éprouvait précisément parce qu’elle était persuadée qu’elle allait être expulsée s’étaient transmises à son entourage, renforçant ainsi l’idée qu’elle finirait dernière. Si elle avait su dès le départ qu’elle serait sauvée, je n’aurais pas pu espérer le même effet.
Ibuki — Me remercie pas après t’être servi de moi sans me demander mon avis. Euh, Shiraishi, c’est ça ? Si t’es dans la même classe que lui, tu ferais bien de te méfier. Au besoin, il peut même se servir de ses camarades comme appâts sans gêne.
Shiraishi — Je ferai attention.
Shiraishi accueillit gentiment son conseil avec un sourire. Ibuki détourna les yeux et claqua la langue.
Horikita — Alors, tu comptes rester ici encore longtemps ?
Ibuki — Aussi longtemps que possible.
Ibuki avait décidé de s’obstiner jusqu’au bout, sans se soucier des autres.
Horikita — …Très bien. Dans ce cas, évite au moins d’interrompre la conversation.
Après avoir dit cela, Horikita regarda autour d’elle, puis tourna de nouveau les yeux vers moi.
Horikita — Tes explications d’hier m’ont permis de comprendre ce que tu avais fait. Mais tu ne m’as pas encore dit jusqu’où tu avais anticipé nos actions.
Moi — Tu n’es pas venue me parler de Hiyori ?
Horikita — Je mentirais si je disais que cela ne me préoccupe pas, mais pour l’instant, ma classe passe avant.
Sur ces mots, Horikita se tourna légèrement vers moi. C’était précisément parce que la classe A avait perdu Shinohara qu’elle cherchait des informations et des enseignements qui lui serviraient pour la suite. En temps normal, la bonne décision aurait été de ne pas lui répondre, mais cela n’aurait eu aucun intérêt.
Moi — En effet, c’est sans doute ce qui importe le plus à la classe A.
Horikita — Il reste une chose que je ne t’ai pas demandée à propos de ce que tu m’as expliqué hier. Avais-tu prévu dès le départ que j’avertirais Shinohara-san et les autres du danger, même en sachant que tu pourrais riposter ?
Moi — Tu n’es pas du genre à ne pas remarquer quand quelque chose cloche. En apprenant que je visais Ibuki, tu chercherais forcément à comprendre ce qui se cachait derrière. Et même si je te prévenais que je pourrais ensuite prendre la classe A pour cible, je savais que tu ne resterais pas les bras croisés.
Horikita — Tu avais donc aussi anticipé la réaction de ces deux-là une fois que je les aurais avertis ?
Moi — Shinohara et Ike sont assez faciles à comprendre. Ce sont des anciens camarades et je les ai quand même bien côtoyés.
Depuis ce matin, mon entourage ne cessait de m’interroger sur mes motivations. Même Shiraishi, sans m’en demander les raisons, s’était inquiétée des conséquences de mon choix pour la classe.
Mais ce que Horikita cherchait à vérifier, c’était jusqu’à quel point ses propres actions avaient été intégrées au plan que je lui avais expliqué la veille. Que devait-elle changer et apprendre pour éviter une nouvelle victime dans sa classe après le départ de Shinohara ? Intérieurement un peu heureux de ses questions directes, je pris la parole.
Moi — Une fois avertis, Shinohara et les autres allaient redoubler de prudence. Mais être plus prudent ne permet pas forcément d’échapper aux choix que j’avais préparés.
Horikita — Si je n’avais pas prévenu Shinohara-san et les autres… Ibuki-san aurait été expulsée ?
Ibuki eut un léger sursaut des épaules.
Moi — Non. Même sans avertissement, le résultat aurait sans doute été presque identique. J’avais profité du fait d’être dans le même groupe que Shinohara pour renforcer son hostilité envers Kushida. Elle aurait très probablement cherché à se servir de Kushida pour se protéger de toute façon.
L’intervention de Horikita n’avait fait que contribuer à cela.
Horikita — Quand je m’en suis rendu compte… les choix de Shinohara-san avaient donc déjà été restreints dans une certaine mesure.
Après ces mots, Horikita garda le silence un moment.
La veille, elle avait dit que si elle avait elle-même accompagné ces deux-là jusqu’à l’arrivée, elle aurait peut-être pu changer le résultat.
Mais notre échange s’était arrêté au constat que sauver quelqu’un aurait relégué une autre personne à la dernière place. Nous n’avions pas évoqué la possibilité que j’aie également anticipé ses propres actions.
C’était ce qu’elle cherchait maintenant à éclaircir.
Horikita — …J’ai peut-être conclu un peu vite qu’en les avertissant, j’avais réussi à perturber au moins un peu ton plan.
Moi — Tu as au moins réussi à remettre Shinohara sur ses gardes.
Horikita — Mais puisque tu l’avais prévu, cela n’a servi à rien.
Moi — Oui.
À cette brève réponse, Horikita baissa légèrement les yeux.
Horikita — Si tu avais même prévu leur réaction après mon avertissement, cela revient à dire que j’étais déjà prise dans ton piège au moment où je m’en suis rendu compte. Il était donc trop tard pour tenter de l’arrêter.
Moi — Ce n’est pas forcément toujours le cas, mais cette fois, oui.
Horikita — Alors, la prochaine fois, je ne pourrai pas me contenter de chercher à déjouer ton plan une fois qu’il sera en place.
Horikita releva la tête et me regarda droit dans les yeux.
Horikita — Je ne dois pas seulement comprendre qui tu vises. Je dois aussi comprendre ce que tu comptes exploiter, avant que ton plan prenne forme…
Moi — Je n’ai pas créé de toutes pièces son hostilité envers Kushida. Dès que la composition du groupe 3 a été fixée, il n’était peut-être pas impossible d’envisager que quelqu’un puisse l’exploiter.
Il n’était pas nécessaire de résoudre le conflit entre elles. Même en continuant à se détester, si elles m’avaient reconnu comme un ennemi commun, elles auraient sans doute pu faire coïncider leurs intérêts, ne serait-ce que pendant l’examen.
Horikita — Je vois… Tu as raison.
Horikita murmura ces mots. Elle ne reprit pas immédiatement la parole, laissant passer un bref silence, comme pour repenser à notre échange.
Puis elle me regarda de nouveau droit dans les yeux, comme si elle avait pris une décision.
Hashimoto — Hé, tu t’appliques à lui soutirer ses secrets sous nos yeux, mais… Ayanokôji, j’aimerais que tu arrêtes d’aider gratuitement l’ennemi.
Hashimoto intervint. Son ton était léger, mais sa mise en garde était ferme.
Horikita — Je me contente de poser des questions auxquelles Ayanokôji-kun accepte de répondre.
Hashimoto — Certes, mais c’est peut-être nous qui en subirons les conséquences la prochaine fois.
Avant que Hashimoto puisse tourner la tête vers moi, Nishikawa intervint à son tour.
Nishikawa — Moi aussi, je suis contre. Expliquer ce qui s’est passé hier, ce n’est pas pareil que donner des indices pour gagner la prochaine fois.
Horikita — Je ne m’attends pas à ce qu’il m’apprenne comment gagner.
Après cette réponse, Horikita marqua une courte pause.
Horikita — Mais tu as raison. C’est peut-être à nous de réfléchir à la suite.
Elle avait sans doute encore des questions, mais les interruptions étaient nombreuses, et elle semblait vouloir écourter la conversation.
Moi — Tu en as déjà terminé ?
Horikita — Oui. J’ai pu comprendre comment tu voyais la situation à ce moment-là.
J’avais anticipé ses actions. Au lieu de s’en tenir à ce seul constat, elle avait désormais de quoi réfléchir à ce que j’avais précisément anticipé.
Horikita — Je ne peux pas revenir sur tout ce que j’ai fait hier. Mais la prochaine fois que quelqu’un sera acculé, je ne veux pas me contenter de l’avertir comme je l’ai fait cette fois-ci.
Shiraishi, qui écoutait la conversation, hocha calmement la tête.
Shiraishi — Tu seras sans doute une adversaire un peu plus redoutable la prochaine fois.
Horikita — Je l’espère. Sur ce, je vous ai pris assez de temps.
Ibuki — Je viens aussi.
Lorsque Horikita se leva, Ibuki sembla enfin décidée à quitter les lieux.
Ibuki — Et toi, Ayanokôji. Te sers plus jamais de moi comme appât sans me demander mon avis. La prochaine fois, je me contenterai pas d’un seul coup comme hier.
Moi — Il suffira donc que je t’en parle avant de me servir de toi comme appât ?
Ibuki — Hein ? Tu doutes bien que je refuserai.
Moi — Alors, inutile de t’en parler. Je le ferai sans rien dire.
Ibuki — C’est pas ce que je veux dire !
Elle frappa brusquement le sol du pied, mais Horikita se contenta de lui jeter un regard froid.
Hashimoto — Elle est donc venue demander tout naturellement pourquoi elle avait perdu. Et toi, tu es vraiment trop serviable, Ayanokôji.
Nishikawa approuva les paroles de Hashimoto et me regarda à son tour.
Nishikawa — Exactement. Tu n’avais pas l’air de prendre un peu de plaisir à lui répondre, Ayanokôji-kun ?
Moi — C’est l’impression que je donnais ?
Nishikawa — En tout cas, plus que lorsque tu me répondais.
Sur ces mots, Nishikawa tourna les yeux vers Shiraishi, qui se contenta de sourire. C’est alors que je remarquai une élève debout un peu plus loin. C’était Hasebe.
Lorsque nos regards se croisèrent, elle fit un petit geste de la main à hauteur de sa poitrine pour m’inviter à la rejoindre. Je me désignai du doigt, puis, après avoir vérifié qu’elle hochait la tête, je me tournai de nouveau vers les autres.
Moi — Désolé, je vais m’absenter un moment.
Je me levai sur ces seules paroles. Sans regarder dans la direction de Hasebe, je décidai de commencer par m’éloigner du groupe.
Shiraishi — Vas-y. Nous allons rester ici encore un peu.
En me voyant approcher, Hasebe baissa la main et se décala légèrement sur le côté pour éviter les élèves qui allaient et venaient dans le passage.
4
Il était 13h05. Loin de l’agitation de la matinée, je m’étais rendu sur le pont du paquebot. Ouverte à tous depuis le matin, la piscine avait accueilli de plus en plus de monde au fil des heures, au point qu’il était devenu difficile de trouver une place libre lorsque j’avais quitté Shiraishi et les autres. En comparaison, le pont balayé par la brise marine était bien calme.
Bien sûr, il n’était pas désert. Quelques élèves contemplaient la mer près de la rambarde, tandis que d’autres, des promos inférieures, se détendaient sur des transats. La plupart devaient préférer rester à l’intérieur pour éviter le soleil intense.
Je me plaçai à l’ombre d’un toit et regardai la mer qui s’étendait au-delà de la rambarde. Je n’étais pas venu admirer le paysage. J’avais rendez-vous avec Hiyori.
Depuis les événements de la veille sur l’île déserte, nous n’avions pas encore eu l’occasion de vraiment discuter en tête à tête. Après notre retour sur le bateau, nous étions tous les deux fatigués, et les restrictions imposées par le lycée étaient restées en vigueur jusqu’au matin. Même une fois libres de nos mouvements, l’invitation de Shiraishi était arrivée en premier, si bien que je n’avais pas encore pu voir Hiyori. Je l’avais donc contactée après avoir quitté la piscine.
Nous avions fixé le rendez-vous sur le pont à 13h30, et j’étais venu l’attendre en avance. Ce serait la première fois que nous nous retrouverions seuls depuis que nous avions exprimé nos sentiments la veille.
Pour autant, je n’avais pas décidé de ce dont nous parlerions. J’ignorais si Hiyori avait quelque chose à me dire, et j’avais moi aussi certains points à confirmer avec elle.
Le temps passa un peu. Il était 13h10. Il restait encore une vingtaine de minutes avant notre rendez-vous. Je consultai mon téléphone, mais je n’avais reçu aucun nouveau message.
Alors que je contemplais tranquillement la mer, la porte donnant sur l’intérieur du bateau s’ouvrit. Je crus un instant qu’il s’agissait de Hiyori, mais ce furent un garçon et une fille de seconde que je ne connaissais pas. Sans me prêter attention, ils se dirigèrent vers des transats libres.
Il était encore un peu tôt. Je venais de reporter mon regard sur la mer en songeant à cela lorsqu’une voix retentit.
— Senpaaai !
Cette voix particulièrement enjouée venait de derrière. La reconnaissant, je me retournai et vis Amasawa Ichika s’avançant vers moi après être sortie.
Moi — Ah, Amasawa.
Amasawa — Eh oui, c’est Amasawa-chan, ton adorable kôhai ! C’est quoi, cette réaction ? Tu pourrais au moins avoir l’air un peu plus content.
Moi — Je n’ai pas dit que je ne l’étais pas.
Amasawa — Oh ! Ça veut dire que tu es content de me voir, alors ?
Moi — Je n’ai pas dit ça non plus.
Amasawa — Toujours aussi froid…
Malgré ses protestations, Amasawa eut un air amusé. Elle vint se placer à côté de moi, posa les deux bras sur la rambarde et regarda la mer en contrebas. Elle ne semblait pas m’avoir cherché. Elle m’avait apparemment aperçu par hasard et avait simplement décidé de m’aborder.
Amasawa — Tu es seul ?
Moi — Pour l’instant.
Amasawa — Pour l’instant ? Ah, tu attends quelqu’un. Une fille ?
N’ayant aucune raison particulière de le cacher, je hochai simplement la tête. Amasawa ouvrit un instant de grands yeux, puis afficha aussitôt un sourire narquois.
Amasawa — Ouh là là ! Tu as bien changé, senpai. Avant, tu aurais sûrement esquivé la question, non ?
Moi — Peut-être. C’est sans doute un petit changement survenu au fil de ma vie au lycée.
Amasawa — Ou alors, c’est juste que je suis une fan qui en sait beaucoup trop sur toi. Ce qui voudrait dire que… c’est Shiina-senpai ?
Moi — Bien deviné.
Amasawa — Évidemment. L’histoire comme quoi tu es allé la chercher toi-même a déjà fait le tour du lycée. Mais je pense que tu devrais faire un peu plus attention. Tu as du succès, alors, sans que tu le saches, les bombes de certaines filles qui t’aiment beaucoup sont peut-être sur le point d’exploser.
Moi — Si cela arrive, ça ne me dérange pas.
Amasawa — Ahahaha ! Pour toi, même une bombe qui explose, c’est un événement amusant. Dans ce cas, te mettre davantage en garde serait me mêler de ce qui ne me regarde pas, alors je vais m’arrêter là.
Amasawa me regarda un peu plus longuement, puis reporta les yeux sur la mer comme si de rien n’était.
Amasawa — Ça me fait plaisir de voir que tu restes fidèle à toi-même, senpai.
Moi — Tu ne viens pas de dire que j’avais changé ?
Amasawa — Certaines choses ont changé, d’autres non, voilà tout. Pour un être humain imparfait, c’est normal, non ?
Moi — C’est une réponse bien commode.
Amasawa — Pas vrai ?
Elle sourit sans la moindre gêne. La brise qui soufflait sur la mer fit légèrement bouger ses cheveux, et nous restâmes un moment à contempler l’océan. Le silence se prolongea, chose rare chez Amasawa, qui, d’ordinaire, enchaînait les remarques comme pour s’amuser de mes réactions.
Moi — Il s’est passé quelque chose ?
Amasawa — Qu’est-ce que c’est que cette question ? Tu te soucies de moi ? Si c’est le cas, ça me fait plaisir, miaou !
Elle replia légèrement une main pour imiter la patte d’un chat.
Amasawa — Toujours la routine. Je réfléchissais juste un peu.
Moi — À quoi ?
Amasawa — Voyons… À mon avenir, par exemple ?
Moi — C’est un sujet plus vaste que je ne le pensais.
Amasawa — Ahaha ! C’est vrai. Mais il te reste moins d’un an avant d’obtenir ton diplôme, senpai. Après ton départ, il ne me restera plus qu’un an. Je ne peux pas non plus redoubler, alors ce sera à mon tour de partir. Quand on y pense, les années de lycée paraissent longues, mais elles passent plutôt vite.
Cela pouvait sembler être un sujet de conversation anodin. Seulement, dans le cas d’Amasawa, les circonstances étaient un peu différentes.
Moi — Tu as décidé de ce que tu ferais ensuite ?
Amasawa — Pas du tout. Aller à l’université et devenir une étudiante ordinaire, ce ne serait peut-être pas si mal.
Après cette réponse accompagnée d’un sourire, Amasawa tourna de nouveau les yeux vers la mer.
Amasawa — Mais bon… Ordinaire, hein…
Elle murmura ces mots. Le ton de cette seule remarque différait légèrement de celui qu’elle avait employé jusque-là.
Amasawa — Et toi, senpai… Que feras-tu après ton diplôme ?
Moi — Je n’ai pas encore décidé.
Amasawa — Allons, allons. Vraiment ? Contrairement à moi, ça ne te ressemble pas de dire ça, même pour plaisanter.
Moi — On ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. C’est bien pour ça que tu hésites, toi aussi, non ?
Je lui répondis ainsi en choisissant de ne pas entrer dans les détails.
Amasawa — Oui, c’est vrai. Personne ne sait vraiment ce que l’avenir nous réserve.
Amasawa s’écarta de la rambarde.
Ses paroles comportaient assurément un sous-entendu, mais cette seule conversation ne me permettait de tirer aucune conclusion.
Amasawa — Senpai. Si, une fois ton diplôme obtenu, on te disait que tu peux faire absolument tout ce que tu veux, tu serais content ?
Moi — Je ne comprends pas le but de ta question.
Amasawa — Il n’y a aucun but, on discute, c’est tout. Alors, je vais changer ma question. Et si c’était Sensei qui te disait que tu peux faire tout ce que tu veux ?
Moi — Libre de poursuivre mes études ou de travailler ? J’ai du mal à l’imaginer.
Qu’il me laisse en liberté était le seul scénario qui n’arriverait pas, même pour plaisanter.
Amasawa — Allons, pourquoi pas ? Imaginer ne coûte rien.
Moi — Si j’avais vraiment le choix, je poursuivrais sans doute mes études.
Amasawa — Mais tu n’as rien à apprendre à l’université, si ?
Moi — Ce serait le prolongement de ma vie au lycée. Il y a sûrement des choses qu’on ne peut apprendre qu’en étant étudiant.
Amasawa — Tu veux donc rester étudiant encore un moment. Oui, ça te ressemble peut-être un peu.
Amasawa sourit d’un air satisfait et contempla la mer pendant quelques secondes, puis se tourna brusquement vers moi.
La légère ombre qui passait par moments sur son visage avait disparu, laissant place à son sourire espiègle habituel.
Amasawa — Alors, dis, senpai. Si j’obtiens mon diplôme sans encombre et que je n’ai nulle part où aller, tu voudrais bien me garder comme animal de compagnie ? Je pourrais te rendre toutes sortes de services, faire le ménage, préparer les repas, ou même écouter tes petits soucis nocturnes, miaou.
Elle leva les deux mains à hauteur de sa poitrine et les replia légèrement pour imiter les pattes d’un chat.

Plaisantait-elle ou était-elle sérieuse ? Avec Amasawa, il n’était pas facile de faire la distinction.
Moi — Je n’ai pas pour habitude de garder des humains comme animaux de compagnie.
Amasawa — Quoi, tu réponds sans même hésiter ? Tu pourrais au moins me dire que tu n’as pas le choix et que tu prendras soin de moi. Enfin, je me doutais que tu répondrais ça.
Moi — Dans ce cas, inutile de poser la question.
Son rire était aussi jovial que d’habitude.
Pourtant, je me demandais tout de même pourquoi elle avait soudain abordé le sujet de l’après-lycée, allant jusqu’à envisager de n’avoir nulle part où aller.
Amasawa — Enfin, considère ça comme une réservation provisoire.
Amasawa agita joyeusement une main. Même si elle cachait quelque chose, elle ne semblait pas avoir l’intention de m’en parler pour le moment.
Amasawa — Bon, je vais arrêter de te déranger et m’éclipser. Shiina-senpai ne devrait plus tarder.
Moi — Tu n’as pas à t’en faire.
Amasawa — Peut-être que ça ne te gêne pas, mais les filles, si. Tu as encore des progrès à faire de ce côté-là.
Elle leva l’index et l’agita de gauche à droite, comme une enseignante.
Amasawa — À bientôt, senpai. Réfléchis bien à ma proposition pour après le diplôme, miaou.
Moi — Je ne compte pas y réflé…
Amasawa — Je n’entends rieeen !
Ignorant uniquement les paroles qui ne l’arrangeaient pas, Amasawa me tourna le dos avec un sourire. Je la regardai regagner l’intérieur du bateau d’un pas léger. Je ne savais pas si je pouvais considérer notre échange comme une simple discussion sur son orientation. Si elle en ressentait un jour le besoin, elle m’en parlerait d’elle-même.
De nouveau seul, je m’apprêtais à prendre mon téléphone pour vérifier le temps qu’il restait avant mon rendez-vous avec Hiyori lorsqu’un léger grésillement retentit dans le haut-parleur fixé au mur, près du plafond.
— Avis aux représentants de chaque classe de terminale.
Les élèves présents sur le pont interrompirent eux aussi leurs conversations, se demandant ce qui se passait.
— Les leaders de chaque classe de terminale sont priés de se rendre au café du deuxième étage du bateau avant 13h30. Je répète…
Les leaders de chaque classe de terminale. Inutile de se demander de qui il s’agissait. Horikita, Ryuuen, Ichinose. Et moi.
Quelques heures à peine s’étaient écoulées depuis que nous étions libres de nos mouvements ce matin. Si les enseignants prenaient la peine de nous réunir tous les quatre au même endroit par une annonce générale plutôt que de nous contacter individuellement, il était peu probable qu’il s’agisse d’une simple information à transmettre. Cela dit, nous venions tout juste de terminer deux examens spéciaux consécutifs. Il était également difficile d’imaginer qu’un nouvel examen spécial à part entière nous attende déjà.
Je consultai l’heure sur mon téléphone. Il était 13h18. Il me restait encore un peu de temps avant de devoir me présenter, mais pas assez pour retrouver Hiyori et discuter tranquillement avec elle.
Le moment était mal choisi. Je pouvais attendre quelques minutes pour lui expliquer la situation, mais elle pouvait aussi arriver plus tard que prévu. Puisque j’avais été convoqué, rien ne justifiait que je m’obstine à l’attendre.
J’ouvris notre conversation sur mon téléphone.
Moi — Tu as peut-être entendu l’annonce, mais les leaders viennent d’être convoqués. Je quitte le pont sans t’attendre. Je trouverai un autre moment plus tard.
J’envoyai le tout en un seul message.
Cela me gênait un peu de manquer ainsi à ma promesse dès le lendemain de ce qui s’était passé, mais les circonstances ne me laissaient guère le choix.
Le message fut rapidement marqué comme lu, puis Hiyori me répondit.
Shiina — D’accord, ne t’en fais pas. Retrouvons-nous plus tard.
C’était une réponse qui lui ressemblait.
Je remis mon téléphone dans ma poche et m’éloignai de la rambarde.
Lorsque j’ouvris la porte pour rentrer, l’air climatisé m’enveloppa aussitôt. Contrairement au calme du pont, des élèves profitant de leur temps libre allaient et venaient dans le couloir.
Je me mêlai à eux et me dirigeai vers le deuxième étage.
Pourquoi réunir uniquement les représentants de chaque classe ?
S’agissait-il d’explications supplémentaires concernant les examens spéciaux qui s’étaient achevés la veille, ou comptaient-ils organiser quelque chose de nouveau à bord ?
Pour le moment, je manquais d’éléments pour en juger, mais j’aurais la réponse au café.
Je décidai donc de remettre mon rendez-vous avec Hiyori à plus tard et de me rendre à l’endroit indiqué.
5
J’arrivai au café du deuxième étage du bateau environ cinq minutes avant l’heure indiquée. En temps normal, chacun pouvait y entrer librement, mais une pancarte à l’entrée signalait sa fermeture temporaire. Le lycée semblait l’avoir réservé pour son usage.
Lorsque j’entrai, une élève était déjà assise à la table du fond.
Ichinose — Ah, Ayanokôji-kun.
Ichinose me remarqua et m’adressa aussitôt un sourire.
Moi — Tu es en avance.
Ichinose — J’étais juste à côté quand j’ai entendu l’annonce, alors je suis venue directement. Tu t’assieds à côté de moi ?
Je hochai la tête et m’assis à sa gauche. Aucun enseignant n’était encore présent, et aucun document ne se trouvait sur la table. Rien ne permettait de deviner la raison de cette convocation.
Ichinose — C’était soudain, cette demande de réunir uniquement les leaders des quatre classes.
Moi — Tu es au courant de quelque chose ?
Je lui posai la question tout en me servant du café dans une cafetière disposée à proximité.
Ichinose — Non. Je me suis demandé s’ils avaient des explications supplémentaires à nous donner sur les examens qui se sont terminés hier, mais dans ce cas, il aurait suffi que les professeurs principaux en parlent à leurs classes respectives.
Ichinose eut un petit sourire. Elle semblait encore un peu fatiguée par son séjour sur l’île déserte, mais ni sa voix ni son expression ne présentaient de changement notable.
Moi — Tu te sens bien physiquement ?
Ichinose — Oui, ça va. J’ai pu me reposer correctement après être revenue sur le bateau hier. Et toi, Ayanokôji-kun ?
Moi — Aucun problème.
Ichinose — Tant mieux.
La conversation s’interrompit naturellement. Elle devait bien sûr savoir qu’à la fin, au lieu de rejoindre l’arrivée, j’étais allé chercher Hiyori. Puisque nous étions revenus ensemble sur le bateau, il n’aurait pas été étonnant qu’elle ait aussi appris ce qui s’était passé.
Ichinose avait peut-être ses propres sentiments à ce sujet, mais elle ne montra aucune intention de m’interroger. Je n’avais pas non plus de raison particulière d’aborder moi-même la question.
Alors que nous attendions l’heure du rendez-vous sans évoquer ce sujet, Ichinose reprit la parole.
Ichinose — Merci pour hier.
Ces mots vinrent soudainement.
Moi — Merci ? Si tu parles de Shinohara, il n’y a pas de quoi me remercier.
Ichinose — Si, moi, en tout cas, je t’en suis reconnaissante. Si tu ne m’avais pas contactée, je ne pense pas que j’aurais pu me résoudre aussi facilement à prendre seule une décision aussi ferme.
Vers la fin de l’examen spécial de collecte de jetons, j’avais proposé à Ichinose de coopérer. Après lui avoir demandé par radio de faire venir Horikita auprès d’elle, je lui avais expliqué que nous considérerions Ibuki comme la candidate à l’expulsion et que nos trois classes partageraient leurs informations en prenant pour référence le nombre de jetons qu’elle possédait.
C’était tout ce que j’avais révélé à Ichinose. Je ne lui avais pas parlé de Shinohara ni d’Ike, mes véritables cibles. Ichinose avait accepté ma proposition pour éviter qu’un élève de sa classe soit expulsé.
Mais de son point de vue, elle avait ainsi participé à un plan qui sacrifiait Ibuki dans ce but. Je ne lui avais pas encore demandé comment elle avait vécu ce choix.
Moi — Ça ne t’a pas déplu ?
À ma question, Ichinose réfléchit un instant, puis secoua la tête.
Ichinose — Je mentirais si je disais que l’idée de voir quelqu’un partir ne me déplaisait pas. Mais je ne pouvais pas choisir de ne rien faire.
Moi — Je vois.
Puisqu’elle avait dit qu’elle n’aurait pas pu se résoudre aussi facilement à prendre seule une décision aussi ferme, elle avait sans doute cherché à se préparer à agir si sa classe était menacée.
Ichinose — Ceux que je dois protéger avant tout, ce sont les élèves de ma classe… mes camarades.
Son expression douce et sa voix calme n’avaient pas changé. Pourtant, ses paroles ne contenaient aucune hésitation.
Cet examen devait nécessairement entraîner l’expulsion de quelqu’un. Ichinose l’avait compris et avait accepté de participer à un plan qui désignait Ibuki comme candidate à l’expulsion. Autrefois, elle aurait peut-être refusé jusqu’au bout l’idée même de sacrifier quelqu’un pour en sauver un autre.
À présent, c’était différent. Elle ne laisserait aucun élève de sa classe se faire expulser. Si cela s’avérait nécessaire, elle accepterait qu’un élève d’une autre classe soit sacrifié.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’Ichinose avait changé au fond d’elle-même. Elle ne souhaitait pas que quelqu’un soit expulsé, et le sacrifice d’autrui ne la laissait pas indifférente.
Ichinose — Quand même… À notre entrée au lycée, je n’aurais jamais pensé qu’il deviendrait normal de nous retrouver comme ça entre leaders, toi et moi, Ayanokôji-kun.
Ichinose tourna les yeux vers les deux sièges libres.
Moi — Si on l’avait dit à celui que j’étais à l’époque, il ne l’aurait sans doute pas cru.
Ichinose — Je le pense aussi. Tu laissais toujours Horikita-san s’en charger et tu évitais de te mettre en avant.
Moi — Je ne le nie pas.
Ichinose — Mais je trouve que c’est mieux maintenant. Tu as vraiment des qualités exceptionnelles de leader, Ayanokôji-kun.
Moi — Je l’espère, mais je me demande ce qu’il en est vraiment. Personnellement, je pense qu’agir à ma guise en coulisses correspond mieux à mon caractère.
Ichinose — Vraiment ?
Moi — Oui.
Ichinose — Ce rôle te convient peut-être aussi, mais je crois que je préfère la situation actuelle. C’est grâce à elle qu’on peut passer ce moment seuls tous les deux ici.
Ichinose sourit en disant cela. Elle ne semblait pas y mettre de sous-entendu particulier. Pourtant, elle n’aurait peut-être pas prononcé ces mots auparavant.
Alors que le silence semblait sur le point de revenir, la porte d’entrée s’ouvrit.
Horikita — Ichinose-san, Ayanokôji-kun, vous êtes déjà là.
Horikita s’assit en face d’Ichinose. Il ne restait désormais qu’un siège libre, juste devant moi.
Horikita — Ryuuen-kun n’est pas encore arrivé, apparemment.
Remarquant les cheveux encore un peu humides de Horikita, Ichinose lui posa une question.
Ichinose — Tu étais à la piscine ?
Horikita — Oui. Je comptais en sortir rapidement, mais quelqu’un de particulièrement pénible ne voulait pas me laisser partir. Elle n’arrêtait pas d’exiger qu’on fasse la course.
Cette personne pénible était presque certainement Ibuki.
Ichinose — Je me demande quand même ce qui nous attend.
Horikita — Puisqu’ils prennent la peine de réunir les quatre leaders, difficile de ne pas envisager toutes sortes de possibilités.
Ichinose — Ce serait donc lié à un examen spécial ? Encore un ?
À ces mots, Horikita afficha une mine franchement contrariée.
Horikita — J’aimerais vraiment qu’ils nous épargnent ça. Ils se rendent compte du nombre de jours que nous venons de passer sur une île déserte ?
Le repos tant attendu risquait de prendre fin après seulement quelques heures.
Moi — Avec ce lycée, on ne peut pas complètement écarter cette possibilité.
Ichinose — Ahaha, c’est vrai. Ah, au fait, Horikita-san.
Ichinose l’interpella comme si elle venait de se rappeler quelque chose.
Ichinose — Tu t’es un peu rapprochée des seconde ?
Horikita — …C’est soudain.
Ichinose — Tu m’avais dit que tu avais peu de contacts avec les élèves des promos inférieures, non ?
Horikita — Ah, cette conversation.
Après un bref instant de réflexion, Horikita sembla se souvenir.
Horikita — Je n’irais pas jusqu’à dire que nous sommes proches, mais j’ai davantage d’occasions de leur parler qu’avant.
À ces nouvelles, Ichinose sourit joyeusement. Elles en avaient apparemment discuté, que ce soit durant la période où elles siégeaient ensemble au Conseil des élèves ou plus récemment.
Horikita — Je doute d’avoir besoin de te poser la question, mais qu’en est-il de toi, Ichinose-san ? Tu t’entends bien avec les nouveaux ?
Ichinose — Hmm. Je pense qu’on s’entend plutôt bien.
Horikita — Plutôt bien, donc. Dans ton cas, je ferais sans doute mieux de ne pas prendre ces mots au pied de la lettre. Tu connais déjà la plupart des seconde, non ?
Ichinose — La plupart, c’est un peu exagéré. Il y en a encore à qui je n’ai jamais vraiment parlé.
Horikita — Si tu précises que tu ne leur as jamais vraiment parlé, c’est donc que tu sais déjà associer leurs noms à leurs visages.
Ichinose — Ah… Oui. Enfin, normal.
Ichinose eut un sourire un peu embarrassé. Pour elle, cela n’avait sans doute rien de particulièrement remarquable. Elle connaissait la plupart des seconde, pourtant arrivés quelques mois plus tôt seulement, et avait déjà échangé avec beaucoup d’entre eux. Non seulement les différences de classe, mais même celles d’année scolaire ne semblaient pas constituer un obstacle majeur pour elle lorsqu’il s’agissait de nouer des relations.
Horikita — Décidément, je n’y arrive pas aussi bien que toi.
Ichinose — Mais non. Je trouve que tu parles à beaucoup plus de monde qu’avant, toi aussi. C’est peut-être simplement ton titre de présidente du Conseil des élèves qui intimide un peu les seconde.
Il était vrai que les précédents présidents du Conseil, comme Horikita Manabu et Nagumo Miyabi, dégageaient une certaine autorité. Il n’aurait donc pas été étonnant que les élèves de seconde et première ressentent la même chose face à Horikita.
Horikita — Même si cela joue un peu, ce n’est pas une consolation.
À peine avait-elle répondu que le dernier d’entre nous, Ryuuen, entra, une main dans la poche.
Horikita — Tu es en retard, Ryuuen-kun.
Ryuuen — C’est pas encore l’heure. T’as aucune raison de te plaindre.
Tout en s’approchant, Ryuuen regarda successivement Ichinose et Horikita, puis vint se placer juste en face de moi.
Ryuuen — Salut, Ayanokôji. Tu m’as bien diverti, hier.
Moi — C’est réciproque.
Ryuuen — Ha !
Il faisait référence au fait de s’être servi de Hiyori pour m’éloigner de l’arrivée. À en juger uniquement par le résultat, les événements s’étaient globalement déroulés comme il l’avait souhaité.
Toutefois, si utiliser Hiyori pour m’arrêter lui ressemblait, cette méthode semblait aussi s’écarter légèrement de la manière dont il avait cherché à gagner jusque-là. Ce bref échange ne me permit pas de déterminer comment il percevait lui-même cette différence.
Ryuuen tira la dernière chaise libre, face à moi, et s’y assit sans ménagement. Nous étions désormais quatre. Les leaders des quatre classes de terminale se trouvaient réunis autour d’une même table.
Les enseignants n’étaient toujours pas là lorsque Ryuuen tourna un regard perçant vers Horikita.
Ryuuen — J’ai croisé des types de la classe A en venant. Ils profitaient bien de leurs vacances. Avec un boulet de moins et leur classe en position de force, c’est assez logique.
Horikita — Peut-être bien.
Sans chercher à réfuter longuement cette provocation, Horikita se contenta de cette brève réponse. Ryuuen, qui s’attendait à des protestations ou à des reproches, resta sur sa faim et expira légèrement par le nez.
Ryuuen — J’espère que ce sera pas encore une situation reloue.
Après avoir lâché ces mots et détourné les yeux de Horikita, Ryuuen entendit, comme nous, les pas de plusieurs personnes approcher depuis l’entrée.
Mashima-sensei entra le premier, suivi de Chabashira, Sakagami et de Hoshinomiya-sensei. La présence de tous les professeurs principaux confirmait au moins une chose : il ne s’agissait pas d’une simple information à transmettre.
M. Mashima —Désolé de vous avoir fait attendre.
Les enseignants prirent des chaises à proximité et s’assirent autour de nous.
M. Mashima — Tout d’abord, vous avez été convoqués en tant que représentants de vos classes respectives. Vous devrez ensuite transmettre à vos camarades les informations que nous allons vous communiquer.
Ichinose — Il s’agit d’un examen spécial ?
À la question d’Ichinose, Mashima-sensei hocha la tête sans hésiter.
M. Mashima — Un nouvel examen spécial débutera demain.
Pendant un instant, personne ne répondit.
M. Mashima — Il est naturel que cet enchaînement vous surprenne. Toutefois, vous n’avez pas à considérer cet examen spécial de la même manière que ceux qui se sont terminés hier.
Mashima-sensei nous regarda tour à tour.
M. Mashima — Avant tout, je tiens à saluer vos efforts lors des examens spéciaux sur l’île déserte. Avec ce programme chargé, bon nombre d’élèves se sont blessés ou ont accumulé de la fatigue. C’est pourquoi nous avons vérifié l’état de santé de tous les élèves et leur avons accordé du repos jusqu’à ce matin.
Ichinose — Et juste après, vous organisez un nouvel examen spécial.
Mashima-sensei acquiesça légèrement.
M. Mashima — Il porte certes le nom d’examen spécial, mais il sera peu éprouvant. À moins d’enfreindre délibérément les règles de manière grave, personne ne sera expulsé. Vous ne perdrez pas de grandes quantités de points privés ou de points de classe, et les variations resteront limitées. Vous pouvez considérer son contenu comme proche d’activités récréatives.
Mlle. Hoshinomiya — Exactement. Vous avez tous bossé dur sur l’île, alors inutile d’être aussi méfiants, d’accord ?
Hoshinomiya-sensei apporta cette précision d’un ton enjoué.
Horikita — Quand c’est vous qui le dites, Hoshinomiya-sensei, cela me donne plutôt envie de me méfier davantage.
Mlle. Hoshinomiya — Tu n’es pas un peu dure avec moi, Horikita-san !?
Hoshinomiya-sensei protesta. Cela dit, dans ce lycée, on pouvait toujours se demander si ce qu’on appelait des activités récréatives en était vraiment. L’atmosphère s’était légèrement détendue lorsque Mashima-sensei manipula sa tablette.
M. Mashima — Le plus simple sera de consulter le document pour connaître les détails.
Presque aussitôt, nous reçûmes tous les quatre une notification du lycée sur nos téléphones.
M. Mashima —Cette fois, les terminale ne seront pas les seuls à participer. Toutes les promotions seront concernées, y compris les seconde et première.
Ichinose — Les trois années scolaires s’affronteront ?
M. Mashima — Non. Les seconde et les première formeront un seul camp qui affrontera les terminale.
Horikita — Je vois… Ce sera donc une alliance contre nous.
Assise en diagonale par rapport à moi, Horikita comprit aussitôt la situation.
M. Mashima — Exactement. L’examen spécial débutera demain à 10h et se terminera après-demain à 17h. Au cours de ces deux jours, vingt disciplines seront réparties sur plusieurs sessions et se dérouleront à différents endroits. En principe, leur contenu ne sera révélé que juste avant le début des épreuves. L’établissement annoncera donc au fur et à mesure, selon les besoins, le nombre de participants et les aptitudes requises.
Horikita — Autrement dit, nous ne pouvons pas choisir les participants dès aujourd’hui.
M. Mashima — C’est bien cela.
Aujourd’hui, les élèves pourraient tout au plus faire le point sur les aptitudes de chacun, année par année. La capacité à choisir les participants les plus adaptés lors de l’annonce des épreuves serait sans doute la clé de la victoire.
Tout en écoutant les explications de Mashima-sensei, je fis défiler le document.
Examen spécial de confrontation à bord
Présentation
Examen spécial opposant l’alliance des classes de seconde et de première aux classes de terminale.
Vingt disciplines seront organisées à bord du bateau. Chaque camp engagera une équipe par épreuve.
Des points de victoire seront attribués en fonction des résultats de chaque épreuve. Le camp ayant accumulé le plus de points de victoire à la fin de l’examen sera déclaré vainqueur.
Points de victoire
Résultat | Points |
Victoire | 3 |
Match nul | 1 |
Défaite | 0 |
- Récompenses et pénalités
Résultat du camp | Conséquence pour chaque classe |
Victoire | Gain de 20 pc |
Défaite | Perte de 10 pc |
Match nul | Aucun changement du nombre de points de classe |
Épreuves
- Vingt disciplines faisant appel à différentes aptitudes, notamment les connaissances académiques, les capacités physiques, la mémoire, le discernement, la technique ou la chance.
- Les détails de chaque épreuve, le nombre de participants et le lieu seront annoncés juste avant son début.
- Chaque camp sera entièrement libre de choisir ses participants.
- Le nombre de participations sera illimité, mais tout élève ayant subi deux défaites ne pourra plus participer.
- Plusieurs épreuves pourront se dérouler simultanément à différents endroits.
Après avoir parcouru l’ensemble du document, je constatai que cet examen spécial était effectivement facile.
Horikita — …C’est vraiment simple.
Horikita semblait partager mon impression.
Ichinose — Oui. Comparé aux examens sur l’île déserte, c’est simple et facile à comprendre, donc moins compliqué à gérer.
Ichinose poursuivit dans le même sens.
Pour chacune des vingt disciplines, il suffisait de choisir les élèves les plus adaptés et de viser la victoire. C’était là tout le principe. Pas d’objets aux effets complexes ni de pénalités particulières, et une défaite n’entraînerait pas de pertes importantes.
Ryuuen — Donc, la différence d’effectifs ne pose pas de problème ?
Jusque-là occupé à lire le document en silence, Ryuuen souleva ce point.
M. Mashima —Exactement. Un nombre de participants est fixé pour chaque épreuve. Les seconde et les première ne pourront pas simplement aligner deux fois plus d’élèves que les terminale.
Avec, en gros, deux fois plus d’élèves, les promos inférieures avaient l’avantage de pouvoir sélectionner les meilleurs parmi un plus grand nombre de candidats.
L’interdiction de participer après deux défaites semblait également bien équilibrée. Même en cherchant à solliciter les meilleurs élèves à répétition, il faudrait faire des choix si plusieurs épreuves se déroulaient simultanément à différents endroits. Et selon la chance ou les coéquipiers, même ces élèves pouvaient perdre.
Horikita — Cette fois, nos quatre classes devront donc vraiment coopérer.
Horikita murmura ces mots en regardant le document, non sans une pointe de mise en garde. Les gains et les pertes étant identiques pour toute une promo, la victoire comme la défaite n’affecterait pas le classement. Toutefois, puisque cela aurait une incidence sur les points privés à venir, nous n’avions aucune raison de relâcher nos efforts.
Ichinose — Si vous avez la moindre question, n’hésitez pas à m’en parler. Je vous aiderai.
Ichinose semblait un peu heureuse de le proposer.
Pour cette fois au moins, nos intérêts concordaient parfaitement. Même si nous risquions de nous disputer sur le choix des participants à chaque épreuve, notre seule priorité devait être la victoire de l’ensemble des terminale.
Ryuuen ne réagit pourtant aux paroles d’aucune des deux et passa à une autre rubrique du document. Selon les règles, les points de victoire étaient attribués par année, et non à la classe des participants. Autrement dit, même en envoyant de nombreux élèves de sa propre classe et en remportant des victoires, on ne pouvait obtenir aucun avantage réservé à celle-ci.
Horikita — Tant que nous ignorons le contenu des épreuves, ce que nous pouvons faire aujourd’hui reste limité.
Horikita poursuivait sa lecture.
Horikita — Nous n’aurons sans doute pas d’autre choix que d’attendre l’annonce de chaque épreuve pour décider qui y participera.
Moi — En effet.
S’il ne s’agissait que des connaissances académiques ou des capacités physiques, il ne serait pas difficile de proposer des candidats. Mais la mémoire, le discernement, des compétences techniques particulières, et même la chance entraient aussi en jeu. Les élèves les mieux placés pour participer varieraient beaucoup selon les exigences de chaque épreuve.
Je portai ma tasse de café à mes lèvres et en bus une gorgée tout en appréciant son arôme. Cela dit, les terminale comptaient suffisamment d’élèves qui excellaient dans leurs domaines respectifs.
Horikita, Ryuuen et Ichinose connaissaient assez bien non seulement leurs propres classes, mais aussi les principaux élèves adverses. En mettant nos informations en commun, choisir les participants après l’annonce d’une épreuve ne serait pas très difficile en soi. Pour le moment, du moins, cet examen spécial ne semblait pas nécessiter une stratégie fondée sur mes capacités personnelles.
M. Mashima — Pendant toute la durée de l’examen spécial, vous resterez en principe libres de vos mouvements. Chaque élève pourra choisir d’élaborer des stratégies, de se reposer quelque part ou simplement d’aller assister aux épreuves.
Les participants seraient choisis à chaque épreuve, et leur nombre serait limité. Compte tenu de l’ampleur de cet examen spécial, beaucoup d’élèves auraient donc une bonne quantité de temps libre. Ils apprécieraient sans doute de ne pas être obligés de le passer dans leurs cabines.
Horikita — Est-ce vraiment tout ?
Horikita posa la question à Mashima-sensei.
M. Mashima — Voilà pour les règles de base.
Ichinose — Si vous précisez « de base », c’est qu’il y a autre chose.
Ichinose n’avait pas non plus laissé passer cette formulation. Sans poser sa tablette, Mashima-sensei acquiesça, confirmant également d’un regard.
M. Mashima — Pour cet examen, une mesure spéciale a été prévue afin de tenir compte de l’écart entre les promotions.
L’établissement estimait donc que la seule différence d’effectifs ne suffisait pas à donner aux deux camps des chances égales de victoire. Il s’agissait vraisemblablement d’un ajustement supplémentaire prévu pour cet examen spécial.
Ichinose — Une mesure spéciale ?
M. Mashima — L’alliance a le droit de demander qu’un handicap soit imposé aux terminale.
Ichinose — Un handicap… De quel genre, exactement ?
M. Mashima — Les règles de l’examen spécial ont été expliquées à l’alliance trente minutes avant vous. Ils doivent justement avoir commencé à discuter du handicap qu’ils souhaitent demander.
Ichinose — …C’est donc à eux de le définir librement ?
Ichinose interrogea Mashima-sensei, comme pour vérifier le premier point qui l’avait préoccupée.
M. Mashima — Oui, dans certaines limites raisonnables, bien entendu. Pour prendre un exemple extrême, une demande absurde comme interdire à tous les terminale de participer, qui empêcherait la tenue même de l’examen, serait évidemment refusée. Toute proposition jugée trop préjudiciable à l’équité de l’examen sera rejetée. Le handicap retenu après examen et approbation sera appliqué dès le début des épreuves demain. La date limite est fixée à ce soir, 22h. Vous devriez en être informés d’ici là.
Horikita — Que vont-ils demander…? Les possibilités sont trop nombreuses pour que nous puissions vraiment les réduire en y réfléchissant.
Ce handicap était d’une nature un peu différente. Qu’allait demander l’alliance, et jusqu’où l’établissement considérera-t-il la raisonnabilité de la chose ? Selon son contenu, le handicap pouvait avoir davantage d’influence sur l’ensemble de l’examen spécial que les épreuves elles-mêmes.
Si une proposition avait une chance d’être acceptée tant que l’examen restait viable, nous pouvions considérer qu’empêcher les meilleurs élèves de terminale de participer n’était pas impossible. Un seul handicap pourrait alors peser lourd.
Horikita — Ce droit de demander un handicap peut représenter une menace selon l’usage qu’ils en font, mais ils auront sans doute du mal à se mettre d’accord. Puisqu’ils ignorent quelles épreuves seront organisées, plus leur demande sera ciblée, plus elle risquera de ne servir à rien.
Ichinose — C’est vrai. Ils doivent trouver une condition qui soit efficace dans tous les cas.
Ichinose semblait elle aussi avoir compris la difficulté à laquelle les promos inférieures étaient confrontées. Les leaders de l’alliance auraient probablement de longues discussions devant eux. Ils devaient s’accorder sur une proposition susceptible d’être approuvée par l’établissement et suffisamment efficace pour satisfaire les huit classes.
M. Mashima —Voilà tout ce que nous avions à vous expliquer.
Après avoir terminé ses explications, Mashima-sensei leva les yeux de sa tablette. Il s’assura que personne n’avait de question, puis éteignit l’écran et s’apprêta à conclure.
M. Mashima — À présent, vous allez chacun retourner auprès de votre classe…
Un bref signal électronique interrompit ses paroles. Il provenait de son téléphone. Lorsqu’il vit le nom de son interlocuteur sur l’écran, ses sourcils bougèrent légèrement, comme s’il allait devoir reprendre les explications qu’il venait de terminer.
M. Mashima — Veuillez m’excuser.
Il se leva, s’éloigna de quelques pas et décrocha.
M. Mashima —Qu’y a-t-il ?
Il parlait à voix basse, et nous ne pouvions pas entendre ce que disait son interlocuteur. Cependant, son expression changea légèrement peu après.
M. Mashima —…Quoi ? …C’est déjà décidé ?
Les explications de Mashima-sensei, le moment de cet appel et ces quelques mots de surprise suffisaient à en deviner l’objet. Horikita leva les yeux de son téléphone, tandis qu’Ichinose cessa de parler pour regarder l’enseignant.
M. Mashima — Le contenu de la demande a été vérifié ? … Je vois. Elle a donc déjà été examinée.
Ichinose — Ils se seraient mis d’accord sur le handicap ?
Horikita — Même dans ce cas, cela me paraît beaucoup trop rapide… Auraient-ils trouvé une proposition particulièrement convaincante ?
En réponse à la supposition d’Ichinose, Horikita exprima le même étonnement. Ryuuen ne se joignit pas à la conversation et observa en silence Mashima-sensei, toujours au téléphone. Il n’avait sans doute pas l’intention de formuler des hypothèses inutiles tant qu’il ne disposerait pas de davantage d’éléments.
M. Mashima — …Et cela a été accepté ?
La voix de Mashima-sensei se fit légèrement plus grave. Chabashira-sensei et les autres enseignants, qui étaient jusque-là restés silencieux, réagirent cette fois nettement.
M. Mashima —Très bien. Si cela ne contrevient pas aux règles et que la direction l’a approuvé, nous n’avons aucune objection. Je vais immédiatement en informer les terminale
Juste avant de raccrocher, Mashima-sensei tourna brièvement les yeux vers moi. Ce regard n’avait rien de fortuit. Contrairement à quelques secondes auparavant, il m’était clairement destiné, à moi seul.
Mashima-sensei baissa son téléphone et prit la parole sans bouger.
M. Mashima — Le handicap demandé par l’alliance vient d’être officiellement approuvé. À compter de cet instant, toute participation d’Ayanokôji à cet examen spécial est interdite. Il devra rester dans une pièce séparée jusqu’à la fin de l’examen.
Cette annonce, qui sortait du cadre de mes prévisions, laissa tout le monde momentanément sans voix.
Ichinose — Écarter Ayanokôji-kun… C’est ce qu’ils ont demandé ?
Ichinose me regarda en murmurant ces mots, sans cacher sa surprise. Mais elle se tourna aussitôt vers Mashima-sensei, comprenant apparemment qu’un autre point devait être éclairci en priorité.
Ichinose — Cela ne signifie pas simplement qu’il ne pourra pas participer aux épreuves, n’est-ce pas ?
M. Mashima — Exactement. Toute implication dans cet examen spécial lui est interdite.
Horikita — …Ils ont choisi un handicap particulièrement radical. Je vois…
Horikita aussi avait manifesté sa surprise, mais elle semblait déjà chercher la logique derrière ce choix.
Horikita — Puisqu’ils ignorent le contenu des épreuves, imposer des restrictions dans un domaine précis, comme les connaissances académiques ou les capacités physiques, ne serait pas forcément efficace. Ils ont donc choisi d’écarter Ayanokôji-kun lui-même de l’examen. Ainsi, quelles que soient les épreuves…
Ichinose — Mais… ils se sont vraiment tous mis d’accord là-dessus ?
De son côté, ce n’était apparemment pas la nature de la restriction qui préoccupait Ichinose.
M. Mashima — J’ignore comment se sont déroulées les discussions, mais puisqu’une demande officielle a été déposée, il ne fait aucun doute que toutes les démarches nécessaires ont été effectuées.
L’idée d’écarter un élève en particulier n’avait rien d’étrange.
Toutefois, si leur seul objectif était d’affaiblir les participants adverses, je n’étais pas le seul candidat possible. Puisqu’ils pouvaient obtenir l’isolement complet d’un élève, ils auraient dû comprendre qu’il était également possible d’imposer des restrictions plus larges.
Pourtant, les promos inférieures s’étaient mises d’accord pour m’écarter sans attendre l’heure limite. Qui avait proposé mon nom en premier, et quels arguments avaient convaincu ? Pour le moment, je ne disposais pas d’assez d’éléments pour répondre à ces questions.
Assis en face de moi, Ryuuen eut pour la première fois une réaction visible. Les coins de sa bouche se relevèrent légèrement. Il n’était ni surpris ni affligé par ce désavantage. Il semblait plutôt amusé de constater qu’en face aussi, quelqu’un avait compris à qui il avait affaire.
Mlle. Hoshinomiya — Attends un peu, Mashima-kun. Vous pouvez vraiment interdire complètement à un élève de participer ?
Hoshinomiya-sensei ne put s’empêcher d’intervenir.
M. Mashima — Je le répète, la demande a déjà été examinée et officiellement approuvée.
Mlle. Hoshinomiya — Si c’était seulement lui interdire de participer aux épreuves, je comprendrais, mais…
M. Mashima — Les terminale comptent de nombreux autres participants potentiels. L’établissement estime qu’une restriction visant un seul élève ne suffit pas à déterminer l’issue de l’examen.
Hoshinomiya-sensei ne semblait pas convaincue, mais puisque l’administration avait officiellement donné son accord, elle devait se douter qu’insister auprès de Mashima-sensei n’y changerait rien.
Je sentis le regard de Horikita, assise en diagonale par rapport à moi.
Horikita — Ayanokôji-kun, cela ne te fait rien ?
Moi — Je suis surpris.
Horikita — …Tu n’en as vraiment pas l’air.
Moi — Ça ne sert à rien de me plaindre d’une décision déjà prise.
Horikita poussa un soupir qui semblait exprimer sa consternation, mais ne chercha pas davantage à sonder ma réaction. Elle comprenait sans doute que la question à examiner n’était pas ce que je ressentais, mais le camp de l’alliance qui avait pris cette décision.
M. Mashima —— Tu as peut-être des réserves, Ayanokôji, mais cela fait aussi partie des règles.
Mashima-sensei se tourna de nouveau vers moi.
M. Mashima — Nous allons également récupérer ton téléphone dès maintenant. À compter de cet instant et jusqu’à la fin de l’examen spécial, tu resteras dans une pièce séparée et tout contact avec l’extérieur te sera interdit. Considère cela comme une mesure nécessaire pour garantir ta non-participation.
Il ne s’agissait pas seulement de m’empêcher de prendre part aux épreuves, mais aussi de me priver d’informations et de m’interdire d’en transmettre.
C’était une mesure logique pour faire appliquer le handicap.
M. Mashima — De plus, la section dans laquelle Ayanokôji séjournera sera considérée comme une zone d’isolement jusqu’à la fin de l’examen.
Mashima-sensei regarda également les trois autres.
M. Mashima — Seuls les membres du personnel autorisés pourront y entrer. Aucun élève ne pourra pénétrer dans cette zone, quelle qu’en soit la raison.
Ichinose — Vous allez vraiment jusque-là ?
L’expression d’Ichinose s’assombrit légèrement.
M. Mashima —Il sera bien entendu interdit de le rencontrer, mais aussi de lui parler à travers la porte ou d’échanger indirectement des messages par l’intermédiaire d’un enseignant.
Ryuuen — Héhé, vous ne faites pas les choses à moitié.
Ryuuen eut un sourire amusé.
M. Mashima — Des demi-mesures n’auraient aucun sens. Tout manquement à ces dispositions, comme une intrusion délibérée dans la zone d’isolement, sera considéré comme une infraction grave au règlement. Quant aux explications à donner à ta classe, nous nous en chargerons, tu n’as pas à t’en inquiéter.
Le ton de Mashima-sensei restait neutre. Il ne cherchait pas à mettre quelqu’un en garde en particulier. Il se contentait d’énoncer les précautions nécessaires pour faire respecter cette restriction.
Je lui tendis mon téléphone et le lui remis.
Je ne pourrais donc ni participer aux épreuves, ni élaborer de stratégie, ni obtenir des informations sur leur déroulement, ni conseiller les terminale.
J’étais littéralement retiré de l’échiquier.
Ce qui m’intéressait, c’était la rapidité avec laquelle l’alliance était parvenue à ce choix. Pour cet examen spécial, au moins, il semblait que nous ne devions pas considérer les autres promos comme de simples adversaires plus nombreux.