Free! NOVELIZE - CHAPITRE 6
Sans toi, ça ne sert à rien, Haru
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Traduction : Lustella
Harmonisation : Raitei
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Sans toi, ça ne sert à rien, Haru.
C’était la deuxième fois que j’entendais Makoto prononcer ces mots. La première remontait à l’école primaire, lorsqu’il avait essayé de me convaincre de participer à un relais avec Rin.
Sans toi… Sans toi, ça ne sert à rien, Haru.
Je veux nager avec toi, Haru.
Makoto était mon ami d’enfance. Il avait toujours été à mes côtés, comme si sa présence allait de soi. Voilà pourquoi je ne m’étais jamais demandé si, de mon côté, les choses auraient ou non un sens sans lui.
Et puis, je ne nageais qu’en nage libre. Même dans un relais, rien n’imposait que Makoto soit celui qui nage avec moi. Pas plus que Rin, d’ailleurs. Dans l’eau, j’étais toujours seul. Peu importait avec qui je nageais.
C’est pour cette raison que, la première fois que j’avais entendu Makoto me dire : « Sans toi, ça ne sert à rien, Haru », j’avais été légèrement déconcerté.
Comment étais-je censé recevoir ces mots ?
Devais-je simplement les accepter ?
Pendant un instant, je n’avais pas su quoi faire.
À l’époque, je m’étais contenté de regarder Makoto sans répondre. En réalité, ce silence n’avait sûrement duré que quelques secondes. Mais pour lui, ces quelques secondes avaient probablement semblé interminables.
Il s’était alors empressé d’ajouter :
— Désolé, j’ai dit un truc bizarre.
Puis il m’avait souri.
J’aurais sans doute dû lui répondre quelque chose à ce moment-là. Mais j’avais profité du fait que Makoto me comprenait sans que j’aie besoin de parler.
Et maintenant, plus de trois ans plus tard, il venait de me dire les mêmes mots une deuxième fois. C’était pendant la nuit de notre stage d’entraînement.
Une tempête s’était abattue sur l’île déserte. Rei avait failli se noyer après que le temps eut brusquement changé en pleine nuit, et Makoto était parti le sauver. Mais les vagues l’avaient englouti à son tour.
La situation avait ravivé le traumatisme qu’il traînait depuis l’enfance vis-à-vis de l’océan. J’avais plongé dans la mer déchaînée et tiré Makoto hors de l’eau alors qu’il coulait. Nagisa, lui, avait sauvé Rei, mais je les avais perdus de vue au milieu de la tempête. J’avais choisi de croire qu’ils étaient sains et saufs, puis j’avais réussi à hisser Makoto sur un petit îlot désert.
Il était allongé sur la plage, sous la pluie battante, respirant faiblement.
Je ne savais pas quoi faire. Je m’étais donc préparé à lui insuffler de l’air. Pour dégager ses voies respiratoires, j’avais approché ma bouche de la sienne, entrouverte tandis qu’il respirait avec difficulté.
Mais avant que j’aie le temps de commencer, Makoto avait été secoué par une violente quinte de toux. Puis il s’était réveillé.
Pour nous protéger de la tempête qui faisait rage au beau milieu de la nuit, nous nous étions abrités sous un rocher. Nous étions sortis de l’océan depuis un moment déjà, mais la pluie continuait à nous fouetter de côté, si bien que nous n’avions absolument pas séché.
Nous étions encore trempés jusqu’aux os. Je sentais peu à peu la chaleur quitter nos corps. Pourquoi Makoto avait-il accepté un stage en mer ?
Nous aurions forcément pu trouver un autre endroit.
Lorsqu’il était enfant, un vieux pêcheur avec lequel il s’était lié d’amitié était mort dans un accident en mer. Depuis, Makoto avait toujours gardé ce traumatisme.
Alors pourquoi ?
La tempête ne donnant aucun signe d’accalmie, nous étions restés recroquevillés sous notre rocher. Et c’est là, au milieu du grondement du vent et de la pluie qui menaçaient d’engloutir sa voix, que Makoto avait de nouveau prononcé les mêmes paroles qu’à l’école primaire.
— Parce que je veux encore nager avec toi, Haru.
— Je veux encore nager un relais avec toi.
— Sans toi… ça ne sert à rien, Haru.
* * *
— Qu’est-ce qu’il y a, Haru-chan ?
Nagisa se pencha vers moi avec inquiétude en voyant mon regard perdu.
— Rien…
Je tournai les yeux vers la fenêtre.
Dehors, la tempête commençait enfin à s’apaiser.
Lorsque nous avions retrouvé Nagisa et Rei puis trouvé refuge dans ce bâtiment abandonné, la pluie tombait encore avec violence. Nous avions tous cherché de quoi manger et boire. Une fois séchés, Nagisa, qui cherchait visiblement à alléger l’atmosphère, avait proposé :
— On fait un jeu du dé ?
Nous avions donc raconté toutes sortes de stupidités pendant que la tempête s’éloignait peu à peu.
Lorsque Makoto s’était enfin calmé, il avait raconté à Nagisa et Rei ce qui s’était passé dans son enfance et pourquoi il avait peur de l’océan. Nous étions ensuite sortis, et l’immense ciel étoilé apparu après la tempête nous avait enveloppés.
Puis nous étions tous retournés à l’intérieur du refuge pour attendre le matin.
C’est à ce moment-là que les mots de Makoto me revinrent.
Sans toi, ça ne sert à rien, Haru.
Cette deuxième fois encore, je ne lui avais pas vraiment répondu.
Je jetai un coup d’œil vers lui.
Il semblait désormais apaisé. Une canette de café encore fermée entre les mains, il me demanda avec un sourire :
— Haru, t’en veux aussi ?
Le pire était derrière nous.
Il ne nous restait plus qu’à attendre l’aube.
Boire un café ne me dérangeait pas, mais il aurait sans doute été préférable de dormir un peu.
C’est alors que Nagisa s’exclama, les yeux brillants d’excitation :
— Hé, hé ! Puisqu’on est là, on reste réveillés jusqu’au matin ? Deuxième manche du jeu du dé !
Nagisa possédait une réserve d’énergie sans fond.
Le principe du jeu était simple. Nous avions fabriqué un dé sur les faces duquel étaient inscrits nos quatre noms. Celui dont le nom apparaissait devait raconter quelque chose sur lui : une histoire embarrassante, une histoire d’amour ou n’importe quelle autre anecdote.
Sur notre dé improvisé, le nom de Rei occupait trois faces. Les trois autres portaient respectivement ceux de Nagisa, Makoto et moi.
— Je n’ai plus rien à raconter. J’ai déjà épuisé tout ce qui me venait à l’esprit…
— En même temps, tu avais une chance sur deux de tomber.
— Cette fois, j’aimerais en apprendre davantage sur vous. Je voudrais donc proposer une nouvelle règle.
— Quelle règle ?
— On lance le dé. Celui dont le nom sort choisit un sujet, puis chacun répond à tour de rôle. Comme ça, ce sera plus équitable et je pourrai aussi découvrir toutes sortes de choses sur vous.
— Ça pourrait être sympa. J’en avais un peu marre d’entendre uniquement les histoires de Rei-chan.
— Nagisa-kun, tu es horrible ! C’est toi qui as fabriqué ce dé !
— Hein ? Mais c’est justement parce que je voulais tout savoir sur toi, Rei-chan.
Dans ce genre de moment, Nagisa était un véritable démon.
Rei fixa le démon en question avec le plus grand sérieux.
— C’est exactement pareil pour moi. Je veux en savoir davantage sur vous tous.
— Alors essayons la règle proposée par Rei, intervint Makoto pour les départager. Moi aussi, ça m’intéresse d’entendre les histoires de tout le monde.
Il ajouta :
— Je n’avais pas vu Nagisa depuis trois ans et…
Son regard passa brièvement vers moi.
— Même si je suis resté avec Haru tout ce temps, il y a encore des histoires que je n’ai jamais entendues. C’est amusant d’apprendre de nouvelles choses.
— Alors c’est décidé ! Allez, on commence !
Rei lança le dé.
La deuxième manche débuta.
Le dé roula sur le sol.
Premier résultat : Rei.
— Parfait. Dans ce cas, je vais choisir le sujet. Voyons voir… Pour commencer…
Il réfléchit un instant, puis remonta ses lunettes d’un doigt.
— Lorsque vous mangez un shortcake aux fraises, vous mangez la fraise en premier ou vous la gardez pour la fin ? Et pourquoi ?
Après toute cette réflexion, il venait de sortir une question étonnamment banale.
— Hein ? Rei-chan, c’est vraiment ça que tu veux savoir ?
— Il faut commencer par une petite question. Nagisa-kun, à toi d’abord.
— Moi, je la mange forcément en premier ! Parce que j’ai envie de commencer par ce que j’aime. Ton estomac est vide, t’es super content d’avoir ton gâteau devant toi, alors forcément, t’as envie de la manger tout de suite, non ? Et puis si je garde le meilleur pour la fin, une de mes sœurs risque de me voler ma fraise juste au moment où je vais la manger.
— Je vois. Je me doutais que tu la mangerais en premier, Nagisa-kun, mais ce n’est donc pas simplement parce que tu en as envie. Tu as aussi une raison…
— Nagisa a trois grandes sœurs, expliqua Makoto en souriant.
Je résumai :
— Premier arrivé, premier servi.
— Ouais ! Enfin, plutôt : premier arrivé, première fraise !
— Ce n’est pas comme ça que fonctionne l’expression. Bien, ensuite… Makoto-senpai, à toi !
Nagisa intervint aussitôt :
— Ah ! Mako-chan, attends… Tu serais pas comme mes grandes sœurs ? Tu voles les fraises de Ran-chan et Ren-chan ?!
— Makoto-senpai ne ferait jamais ça, répondit immédiatement Rei.
— C’est vrai. Si ça devait arriver à quelqu’un, ce serait plutôt à Mako-chan de se faire voler la sienne.
— Ah ah… Ran et Ren adorent les fraises, c’est vrai. Mais quand je mange seul, je fais l’inverse de Nagisa. Je garde ce que je préfère pour la fin.
Makoto sourit.
— J’attends, j’attends… Pendant que je mange le reste, j’imagine le goût, la texture et l’odeur de la fraise, et j’ai de plus en plus envie de la manger. Mais je continue à attendre. Je ne la mange que lorsque je n’arrive vraiment plus à tenir.
— Tu as une maîtrise de toi incroyable…
— Ça a l’air épuisant !
Je répondis encore à sa place :
— Makoto est du genre à toujours s’en demander trop.
— Et toi, Haru-chan ?
— Ça m’est égal. Je n’aime pas particulièrement les fraises, mais je ne les déteste pas non plus.
— Et si c’était du maquereau ?
— Oh ! Un shortcake au maquereau !
— Un gâteau au poisson, ce serait immonde ! Disons plutôt un repas avec du maquereau grillé, accompagné de lamelles de daikon et d’algues, d’une soupe miso, de riz et de légumes marinés. Qu’est-ce que tu mangerais en premier ?
— Ça dépend de mon humeur ce jour-là.
— Oui… ça te ressemble bien, Haru.
Makoto avait raison. Ce que je mangeais en premier dépendait simplement de mon humeur du moment. Le mieux était de décider sur place.
Je voulais toujours être libre…
Cette pensée me fit soudain prendre conscience de quelque chose.
Je ne nage qu’en nage libre.
C’était ce que je répétais.
Mais, à force de dire cela, je prétendais moi-même être libre.
Est-ce vraiment ça, être libre ?
Si être libre devient une obligation…
Alors cette liberté elle-même n’est plus libre.
Qu’est-ce que la liberté, au juste… ?
Je restai silencieux, plongé dans cette réflexion.
Makoto sembla vouloir me tirer de là et se tourna vers Rei.
— Et toi, Rei ?
— Plutôt que de décider en fonction de ce que j’aime le plus, je mange en pensant à la beauté de l’ensemble. Si je retire la fraise dès le début, il ne restera plus que de la crème fouettée sur le dessus du shortcake. Je veux que la fraise rouge demeure le plus longtemps possible sur cette crème d’un blanc immaculé.
Rei prit un air extrêmement sérieux.
— Mais si je laisse simplement la fraise dessus pendant que je mange le reste du gâteau, elle finira par tomber en cours de route et l’ensemble ne sera plus beau. Voilà pourquoi j’utilise ma théorie de dégustation du shortcake.
— Il existe une théorie pour manger un shortcake ?
— C’est une méthode que j’ai élaborée moi-même. Je découpe soigneusement le gâteau, la crème et la fraise au couteau afin de préserver jusqu’à la fin leur équilibre exquis.
— Et c’est vraiment bon mangé comme ça ?
Nagisa avait posé la question avec une franchise désarmante.
Rei ne se laissa pas démonter.
— Préserver la beauté est ce qui compte le plus !
Nous poursuivîmes ensuite le jeu.
À cause des probabilités, Rei continua à obtenir le plus souvent le droit de choisir les sujets.
— Quel est votre tout premier souvenir ?
— Quelle est votre devise préférée ?
— Si le monde devait disparaître dans une semaine, que feriez-vous ?
— Quand vous prenez un bain, quelle partie lavez-vous en premier ?
Voilà donc ce que Rei appelait des « petites questions ».
Il enchaînait simplement les sujets classiques les uns après les autres.
Mon tout premier souvenir concernait l’eau.
Je me souvenais de mon premier bain.
J’en avais déjà parlé à ma famille et à mes camarades de classe, mais tous m’avaient répondu :
— Impossible que tu puisses te souvenir de ça.
À part Makoto, je crois que personne ne m’avait jamais cru.
Je me souvenais avoir pleuré sans arrêt jusque-là. Puis, lorsqu’on m’avait plongé dans mon tout premier bain, j’avais ressenti une étrange sensation de sécurité.
Et j’avais immédiatement cessé de pleurer. Quant à ma devise préférée…
Évidemment :
Je ne nage qu’en nage libre.
Je m’en tiendrais à ça.
Si le monde devait disparaître dans une semaine, je ne ferais probablement rien de spécial. Je continuerais simplement à vivre normalement. Et pour mes derniers instants…
Je voudrais être dans l’eau. Tout simplement. Enfin, lorsque je prenais un bain, la première chose que je lavais était évidemment la baignoire. Si elle n’était pas propre, je ne pouvais pas m’y immerger tranquillement.
C’était absolument hors de question.
— Non, Haruka-senpai. Ce n’est pas ce que je voulais dire. La question porte sur la première partie de ton corps que tu laves…
— Qu’est-ce que ça t’apporterait de savoir ça, Rei ?
— L’endroit que tu laves en premier révèle certains éléments cachés de ta personnalité et de tes désirs.
Nagisa intervint :
— C’est pas bien, Rei-chan. Tu peux pas forcer Haru-chan à révéler tous ses secrets.
— Je ne cherche pas à les lui arracher ! C’est simplement une analyse psychologique !
— Ouais, ouais, Rei-chan. Très bien. Passe à la question suivante.
Pressé par Nagisa, Rei lança le dé à contrecœur. Cette fois : Nagisa.
— Oh ! Enfin moi ! C’est mon tour de poser une question ! Alors…
Nagisa réfléchit un instant, puis nous regarda tour à tour.
— Que diriez-vous d’un rêve récent qui était drôle, effrayant, bizarre ou qui vous a particulièrement marqué ?
Rei réagit aussitôt :
— D’un point de vue psychologique, les rêves permettent effectivement de révéler certains désirs cachés.
— Ah bon ? Bon, tant mieux. Rei-chan, tu as rêvé de quoi récemment ?
— Moi… Voyons voir. Ce devait être un rêve dans lequel je volais.
Rei réfléchit.
— Comme j’ai pratiqué le saut à la perche pendant longtemps, j’ai déjà fait beaucoup de rêves où je volais. Mais celui de l’autre jour était de très loin le plus spectaculaire. J’avais sauté jusqu’à dix mille mètres d’altitude. Je me retrouvais au-dessus d’une mer de nuages, et c’était presque comme si je nageais.
Puis il ajouta :
— D’ailleurs, d’un point de vue psychologique, rêver que l’on vole exprime un désir de liberté.
— Oh ! Alors ça veut dire que tu veux être libre, Rei-chan ! Dans ce cas, tu peux aussi m’expliquer mon rêve ?
— Très bien. Raconte-le, je vais essayer de l’analyser.
— Alors… Dans mon dernier rêve, je jouais avec des pingouins au pôle Sud quand un énorme vaisseau spatial en forme de fraise est descendu du ciel et nous a attaqués. Ils ont enlevé les pingouins, alors j’ai voulu me transformer pour aller les sauver, mais j’avais beau essayer encore et encore, impossible de me transformer.
Nagisa continua avec le plus grand naturel :
— À la fin, j’ai finalement réussi à me transformer en bol d’udon, sauf qu’après, impossible de redevenir normal. Là, un ours polaire est arrivé, il a cassé un œuf au-dessus de moi et il m’a mangé. Et dans son estomac, j’ai retrouvé Rei-chan… mais tu avais une barbe.
— Je n’ai aucune idée de ce que ça signifie !
— Hein ? Même après que je t’ai tout raconté ? Tu peux pas interpréter mon rêve ?
— C’est beaucoup trop illogique ! Impossible d’en tirer quoi que ce soit ! Et pourquoi j’étais dans l’estomac d’un ours polaire avec une barbe ?!
— T’avais pas seulement une barbe. Tu portais aussi un bonnet de Père Noël. Mais avec un costume et une cravate.
— Je comprends encore moins !
Nagisa claqua la langue.
— Bon… Haru-chan, alors ? Tu as rêvé de quoi récemment ?
— Je ne me souviens pas. Même quand je rêve, j’oublie tout immédiatement.
— Hein ? Vraiment ? Et toi, Mako-chan ?
— Moi ? Je…
Pendant un instant, le visage de Makoto s’assombrit.
Comme si un mauvais rêve venait de lui revenir en mémoire.
Mais cette expression disparut presque aussitôt.
— Je suis pareil que Haru. Je n’ai fait aucun rêve dont je me souvienne récemment…
Il sourit en disant cela.
Comme s’il cherchait à cacher quelque chose.
Au lancer suivant, le dé tomba sur : Makoto.
— Cette fois, c’est à moi de poser la question…
Il réfléchit un instant. Puis :
— Qu’est-ce qui vous fait le plus peur ? Vous savez, comme je vous ai raconté tout à l’heure que j’avais peur de l’océan. J’aimerais savoir, vous aussi, de quoi vous avez peur…
Nagisa leva aussitôt la main.
— Moi ! Moi ! J’ai peur de mes grandes sœurs ! Surtout de l’aînée. C’est probablement la plus gentille des trois, mais quand elle se met en colère…
Son ton était devenu celui d’un conteur d’histoires de fantômes.
Rei, légèrement impressionné malgré son sérieux habituel, demanda :
— …Qu’est-ce qui se passe quand elle se met en colère ?
Nagisa poursuivit sur le même ton inquiétant :
— …Tu veux vraiment le savoir ?
Comme si, une fois la réponse entendue, il n’y aurait plus aucun retour possible.
— …Non, finalement, je préfère ne pas savoir. Si je viens chez toi un jour, je passerai mon temps à imaginer ce qui pourrait m’arriver si je la rencontre. Il vaut mieux que je reste dans l’ignorance.
— Ah, bien sûr, Rei-chan ! Alors on arrête là !
Nagisa conclut avec un enthousiasme volontairement forcé.
Mais interrompre l’histoire juste avant sa conclusion me donna encore davantage envie de connaître la suite.
Makoto, lui, ne semblait absolument pas vouloir en entendre davantage.
Puis il se tourna vers moi.
— Et toi, Haru ? Qu’est-ce qui te fait peur ?
C’était mon tour.
— Ce qui te fait le plus peur. Quelque chose d’effrayant.
Quelque chose qui me fait peur…
Je remontai dans mes souvenirs.
Et soudain, l’image de Makoto en train de se noyer traversa mon esprit.
Je vois…
Je compris. Je crois que c’était la première fois que je ressentais clairement cette émotion qui, à cet instant, me coupait toute parole.
Makoto étendu sur la plage. Sa respiration faible. La peur que j’avais ressentie à l’idée de le perdre. La peur que cette présence qui avait toujours été à mes côtés puisse soudain disparaître…
— Qu’est-ce qu’il y a, Haru-chan ?
— Rien…
Je répondis ainsi, mais je n’avais manifestement pas réussi à cacher mon trouble.
Makoto me regardait avec inquiétude.
— Haru ?
Je ne trouvais aucun mot. Alors je cherchai rapidement une autre réponse.
— Moi… ce qui me fait peur, c’est que toute l’eau disparaisse de ce monde.
Nous continuâmes encore quelque temps à jouer, mais la fatigue finit peu à peu par nous gagner.
Nagisa fut le premier à s’endormir. Puis Rei retira ses lunettes, visiblement sur le point de l’imiter. À un moment ou à un autre, je dus moi aussi m’assoupir.
Et je rêvai.
Dans mon rêve, je flottais sur le dos au milieu d’un immense océan.
Pas un seul nuage dans le ciel. Pas de vent. Pas de vagues.
La mer parfaitement lisse et transparente s’étendait à l’infini, sans la moindre terre à l’horizon. Je me laissais porter par les mouvements presque imperceptibles de l’eau lorsque je tournai la tête.
À côté de moi flottait un jouet en forme d’orque. Je ne savais pas pourquoi, mais j’étais absolument certain qu’il appartenait à Makoto. Pourtant…
Makoto n’était nulle part.
Le jouet flottait simplement là, abandonné dans l’eau sans son propriétaire.
Où est Makoto ? Où est-ce qu’il est parti ?
La panique commença à m’envahir. Cette présence qui avait toujours été à mes côtés, comme si cela allait de soi…
Elle avait disparu. La peur que cette pensée faisait naître en moi enfla encore et encore dans mon rêve, jusqu’à devenir insupportable. Alors je criai.
Makoto ! Où es-tu, Makoto ?!
Au milieu de cet océan sans fin, je continuai désespérément à appeler son nom.
Makoto… !
Lorsque je me réveillai, une faible lumière baignait l’intérieur du refuge. Dehors, le jour commençait à poindre. Nagisa et Rei dormaient presque blottis l’un contre l’autre, respirant paisiblement. Mais…
Makoto n’était pas à côté de moi.
— Makoto… ?
Je fus aussitôt parfaitement réveillé.
Il n’aurait quand même pas… ?
Je laissai Nagisa et Rei dormir et me précipitai dehors.
Makoto se tenait sur la plage devant le refuge. Le soleil commençait lentement à se lever lorsqu’il se tourna vers moi.
Le bruit doux des vagues nous parvenait. Le vent venu de la mer agitait ses cheveux. En me voyant débouler aussi précipitamment, Makoto me demanda d’une voix intriguée :
— Qu’est-ce qu’il y a, Haru ?
J’étais un peu gêné de m’être autant affolé.
Je détournai donc les yeux.
— Rien. Je me suis réveillé et tu n’étais plus là, alors… je me suis un peu inquiété.
— Désolé, désolé.
Makoto sourit.
— Je n’arrivais pas à dormir, alors je suis sorti prendre un peu l’air.
— D’accord…
Je répondis à voix basse.
Puis je repensai à la question que Makoto nous avait posée plus tôt.
Quelque chose qui me fait peur.
Qu’est-ce qui me fait le plus peur ?
La chose qui m’effrayait le plus…
C’était de voir disparaître soudainement une présence qui avait toujours été là. Et je pensai que cela pouvait peut-être constituer une réponse convenable à : « Sans toi, ça ne sert à rien, Haru. »
Ce sentiment auquel je n’avais jamais réussi à donner de nom jusque-là…
Cette fois, je pensais pouvoir le mettre en mots.
Makoto.
Moi…
— Qu’est-ce qu’il y a, Haru ?
— Moi…
J’essayai de faire sortir les mots. Mais finalement…
Je n’y arrivai toujours pas. J’avais trop honte de les prononcer à voix haute.
— Rien…
Makoto sourit devant mon hésitation.
Et en voyant son sourire, je me souvins.
Ah, c’est vrai.
Makoto sait lire dans mes pensées.
Son sourire me rassura.
— Rien. Merci, Makoto…
Puisque c’était Makoto, il comprendrait même sans que je dise quoi que ce soit.
Une fois encore, j’abusai un peu de la compréhension que Makoto avait de moi.