MAKEINE T1 – CHAPITRE 3
Komari Chika gagne la bataille, mais perd la guerre
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Traduction : Nekos
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UN CIEL PRESQUE SANS NUAGES NOUS ACCUEILLIT AU PREMIER jour du séjour. Cette année, la saison des pluies avait été si sèche que j’en avais presque oublié qu’on était en pleine saison des pluies.
Un trajet en train et un autre en bus plus tard, le club de littérature était arrivé à la plage de Shiroya, à deux pas de l’endroit où nous passerions la nuit. En piétinant et en sautillant sur le sable brûlant, je dépliai notre bâche. J’étais l’image même du poisson hors de l’eau.
— Pas mal, Nukumizu. Pas mal du tout.
Le président Tamaki planta un parasol dans le sable. Je ne l’avais pas beaucoup vu jusque-là, mais je lui étais reconnaissant de cette rare apparition. Sinon, je me serais retrouvé seul avec quatre filles.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire, dis-je.
— Yanami et Yakishio. Tu nous as déniché de sacrées beautés.
Il jeta un regard plein d’envie vers les vestiaires.
— Et juste à temps pour la plage.
— Ah, oui, désolé pour Yanami-san qui s’est un peu…
Le président m’attrapa la main et la secoua vigoureusement.
— Je t’en dois vraiment une, mon vieux !
— Tu, euh… tu aimes vraiment nager, hein ?
— Mais non, c’est les maillots ! Réfléchis. Combien de mecs au monde peuvent se vanter d’avoir vu quatre filles de leur club aussi peu vêtues en même temps ?
— Deux d’entre elles sont dans ma classe, dis-je. Je les ai déjà vues plein de fois pendant les cours de natation.
— Ça n’a rien à voir. Les maillots pour les cours et ceux qu’on porte à la plage, ce sont deux mondes complètement différents.
Pour ce qui était des modèles et de la quantité de peau dévoilée, j’étais d’accord. Il sembla remarquer que je ne saisissais pas tout à fait où il voulait en venir.
— Écoute, les filles portent les maillots de l’école parce qu’elles y sont obligées, commença-t-il.
Jusque-là, le raisonnement se tenait.
— Elles portent leurs propres maillots parce qu’elles en ont envie. Tu comprends ? Tu vois la différence ?
— Continue.
Il avait éveillé mon intérêt.
— Les épaules et les cuisses, d’habitude, c’est un grand non, pas vrai ? C’est gênant de les montrer. Tu dévoiles un bout de ventre et, tout à coup, tu es une salope. Mais à la plage ? Tout est permis. Tu peux t’exhiber dans ce qui revient à des sous-vêtements, et c’est parfaitement acceptable en société.
Le président Tamaki serra le poing et leva les yeux au ciel.
— Nous sommes libres de regarder, et elles sont libres d’être regardées. Détourner les yeux, ce serait leur rendre un mauvais service ! Peut-être. Enfin, probablement pas.
Son raisonnement tenait la route. Je commençais à croire à la magie de l’été.
— Tu as raison, admis-je. J’étais aveugle à la vérité.
— Oh ?
— Il y a juste une chose qui m’est venue à l’esprit.
— Je t’écoute, dit-il.
— Tu as dit qu’elles portaient les maillots de l’école parce qu’elles « y étaient obligées », c’est ça ?
— Tout à fait.
— Autrement dit, on les force, en quelque sorte, à se dénuder, dis-je. Je trouve que ça a aussi son intérêt.
— Je vois. Ton point de vue ajoute assurément un peu de piquant à ce qui ne serait autrement qu’un banal cours de sport.
Le président hocha la tête.
— On pourrait même se mettre dans la peau d’un héros d’isekai qui passe en revue les femmes-bêtes proposées à une vente d’esclaves. J’aime ta façon de penser.
— Bon, je n’irais quand même pas jusque-là.
Cette conversation se poursuivait désormais sans moi.
— Intéressante, cette discussion. Je peux me joindre à vous ?
Tsukinoki-senpai apparut et tira l’oreille du président.
— Aïe, aïe, aïe ! couina-t-il. Attends un peu. Koto, où est ton bikini ?
Tsukinoki-senpai tira plus fort. Le président hurla. Elle portait un maillot une pièce noir dont un tissu transparent couvrait la poitrine.
— Arrête de jouer les obsédés et viens nager.
Elle s’éloigna en entraînant le président par l’oreille.
— Oooh, un parasol ! Merci, Nukumizu-kun.
Je me retournai.
— Yanami-san…
Je voulais lui faire une remarque sur la glace pilée qu’elle s’était procurée Dieu sait où, mais la vue de sa peau parfaite m’aveugla avant que je puisse ouvrir la bouche. Elle en dévoilait tellement.
Son bikini était tout ce qu’il y avait de plus simple… et de plus manifestement défectueux. J’aurais juré que ces trucs étaient censés couvrir davantage. À voir sa silhouette, on n’aurait jamais deviné son appétit… sauf à certains endroits. Son maillot « de l’an dernier » commençait peut-être à être un peu juste.
Est-ce qu’il lui allait bien ? Sans importance. Quelle question idiote. Le seul mot capable de décrire ce que je ressentais à cet instant était « gratitude ».
— Qu’est-ce qu’il y a ? Mon corps te fait buguer ou quoi ? me taquina Yanami.
— J-je sais pas, bafouillai-je. J-je regardais pas vraiment.
Une tentative pitoyable de garder contenance. Satisfaite, Yanami s’installa à l’ombre du parasol.
— Vas-y sans moi. Je vais d’abord manger.
— Oh, allez, viens avec nous, Yana-chan !
Yakishio arriva à son tour en courant, un ballon de plage sous le bras. Elle contempla la mer.
— Regarde comme l’eau est belle !
Elle portait un bikini à bandeau, le genre sans bretelles. Comme si les marques de bronzage ne suffisaient pas, le devant de son haut ne tenait que par un simple cordon au niveau du décolleté. Et oui, on en voyait beaucoup. Nouvelle vague de gratitude envers les créateurs de mode du monde entier. Je me demandai s’ils avaient une liste de souhaits Amazon ou quelque chose du genre.
— Allez, Nukkun, toi aussi !
— Je vais surveiller nos affaires, dis-je. Vas-y sans moi. Yanami-san en a encore pour un moment.
Yanami me lança un regard en plissant les yeux.
— C’est un défi ?
Avant que je puisse lui dire que non, ce n’était absolument pas un défi, elle avait englouti toute sa coupe de glace pilée.
— Fini !
— Déjà ?

— Naïf, Nukumizu-kun. Techniquement, la glace pilée, c’est une boisson, tu ne le savais paaaah !
Yanami se prit la tête entre les mains en poussant un cri aigu.
— Et voilà pourquoi on n’engloutit pas les aliments froids, les enfants, dis-je.
Yakishio s’approcha.
— Ça va, Yana-chan ?
— J’ai l’impression que ma tête va exploser…
Yanami renifla. Je commençais à me dire que cette fille n’était peut-être pas la lumière du groupe.
— Vas les rejoindre quand tu iras mieux, dis-je. Moi, je vais rester tranquille ici.
— Merci, dit Yanami. Ça va mieux, alors j’y vais.
— Ne tarde pas trop ! me lança Yakishio.
Elles s’éloignèrent en courant, soulevant du sable derrière elles. Dès que le président fut à portée, Yakishio lui balança le ballon de plage. Est-ce qu’ils se connaissaient au moins ?
Pendant ce temps, je les observais de loin. Quelque chose me trottait dans la tête. J’avais l’impression qu’on oubliait quelque chose.
Ce quelque chose me donna un coup de pied dans le dos.
— Q-qu’est-ce que tu regardes comme ça, Nukumizu ?
Komari l’Oubliée me foudroyait du regard sous sa capuche. Elle s’assit à bonne distance de moi.
— Tu ne vas pas rejoindre les autres ? demandai-je.
— P-pas envie.
Le président semblait aux anges, avec les filles rien que pour lui. Il vivait vraiment sa meilleure vie. Où avaient-ils trouvé cette orque gonflable ?
Komari les regardait, toujours avec la même mine renfrognée.
— Je pense que le président aimerait bien que tu les rejoignes, toi aussi.
— Ça m-me va comme ça.
Elle se mit à pianoter sur son téléphone, protégé dans un sac Ziploc, sans plus relever la tête.
— E-et toi ? Tu n’en pinces pas pour Y-Yanami ?
— Quoi ? Pourquoi ce serait le cas ?
L’idée ne m’avait même pas traversé l’esprit. Déjà, elle en pinçait toujours pour ce Hakamada, et ça faisait à peine une semaine qu’elle s’était fait rejeter.
— V-vous êtes toujours ensemble, dit Komari.
— Tu as cette impression parce que tu ne la vois que quand elle est avec moi.
Apparemment, tous les garçons et les filles qui passaient du temps ensemble étaient condamnés à ce genre de suppositions. On ne se parlait même pas en classe, mais alors pas du tout, et Yakishio était notre seule connaissance commune.
— On vient à peine de faire connaissance, et il y a des circonstances particulières. Si ça suffit pour tomber amoureux, je ne vaux pas mieux que ces types qui s’imaginent tout un avenir avec une fille simplement parce qu’elle leur a dit bonjour.
Komari resserra son sweat autour d’elle et s’éloigna un peu.
— Je te dis justement que je ne suis pas comme ça.
Alors que je levais les yeux au ciel, j’aperçus ce qu’elle portait sous son sweat.
— C’est ton maillot de l’école ?
— J-je n’ai pas eu le temps d’en acheter un.
Elle me détailla de haut en bas.
— Toi aussi, tu as s-sûrement dû te dépêcher.
Je ris.
— Tu parles. Il date de l’an dernier. Pas terrible, mais il fait l’affaire.
— I-il a encore son étiquette.
Pris de panique, je me mis à me tâter de partout. Komari m’adressa un sourire narquois.
— Oui, bon, tu m’as eu, avouai-je en serrant les poings. Et alors ? L’idée d’aller à la plage avec des filles m’emballait un peu.
Komari, qui faisait partie des filles en question, ne montra pas la moindre compassion.
— O-on nage à l’école.
— C’est différent. Les cours de sport, ça t’emballe ? Non. On n’y va pas pour s’amuser.
— Bon, a-alors, imagine un peu. D-disons que tu vas « t’a-amuser » avec des amis.
Il suffit à Komari de me regarder pour comprendre qu’elle m’avait déjà perdu.
— D-disons que tu paies des a-amis pour qu’ils s’amusent avec toi.
La froide et dure réalité, ma vieille amie.
— Ils te d-demandent ce que tu veux faire. Tu… tu joues au volley ?
— Non, répondis-je sans hésiter.
— Tu vas t’amuser dans l’-l’eau ?
Elle avait raison. En temps normal, je n’aurais pas spécialement envie de faire tout ça. Elle avait cependant oublié un détail crucial.
— Tu oublies quelque chose, Komari.
Yanami et les autres tentaient de grimper sur l’orque gonflable. Yakishio tenta audacieusement de se mettre debout et but la tasse. Entre les cris et les rires, c’était le chaos.
— A-ah bon ? dit-elle.
— Ces « amis », ce sont des filles. Et elles sont en maillot.
L’espace d’une seconde, la réalité me parut un peu moins froide et dure.
— Oui, je crois bien que je ferais tout ça.
Je me levai d’un bond. Pendant un instant, Komari me fixa d’un air incrédule, le visage sans expression.
— A-alors qu’est-ce que tu attends pour y aller !
***
Allongé sur le sable chaud, les bras écartés, je fermai les yeux. Je n’oublierais jamais cette journée. Le jour où j’étais allé à la plage avec tout un groupe de filles… et où je m’étais amusé. Grâce à ça, je pourrais passer le reste de mes jours solitaires en paix.
Quelque chose de froid toucha mon front. Yanami distribuait à tout le monde des boissons dans des gobelets en carton.
— Il faut bien s’hydrater, les amis, dit-elle. Bon, on fait quoi pour le déjeuner ?
Elle sépara ses baguettes jetables. Mon regard se posa sur les yakisoba qu’elle avait sur les genoux et qu’elle avait implicitement exclus du déjeuner.
Tsukinoki-senpai nous regarda tour à tour en rattachant ses cheveux.
— Des idées ? On peut aller acheter quelque chose et le rapporter ici.
Yanami leva aussitôt la main.
— Des yakisoba !
C’est vrai que ça sentait bon. Ça commençait à me faire envie.
— Tu es justement en train d’en manger, dis-je.
— Non, ceux-là, c’est raté. Je me suis rabattue sur un stand où il y avait moins de monde, et je l’ai regretté.
Elle aspira quelques nouilles.
— Celui de là-bas, par contre. C’est une valeur sûre. Je le sens.
J’aurais dû me douter qu’elle ne demanderait pas mieux que de remettre ça.
Yakishio jeta sur le côté la serviette avec laquelle elle se séchait et se leva.
— Bon, je vais nous chercher à manger.
— Merci. Nukumizu, tu veux bien lui donner un coup de main ? demanda le président.
Il jeta des regards méfiants autour de lui.
— On n’est jamais trop prudent. Une jolie demoiselle toute seule, c’est le meilleur moyen de déclencher une scène avec un dragueur. Comme on dit : mieux vaut prévenir que guérir.
— Tu sais qu’on vit dans un monde en trois dimensions, hein ? dis-je.
Enfin, mieux valait être prudent, j’imagine. Yakishio et moi nous mîmes en route à travers le sable. Marcher à côté d’une fille en bikini sortait un peu de ma zone de confort, mais je n’allais pas m’en plaindre.
Bon sang, j’ai quel âge ?
— Ça a fini assez tard hier soir, lançai-je. Tu es bien rentrée ?
— Oui, sans problème, dit-elle. De toute façon, je fais souvent quelques détours après l’entraînement, alors je ne suis pas rentrée beaucoup plus tard que d’habitude.
Silence.
Quel idiot. J’avais oublié que, pour elle, ce qui s’était passé hier était encore tout frais. Pas le meilleur sujet de conversation. Bon sang, qu’est-ce que je pouvais être maladroit.
Yakishio me regarda du coin de l’œil.
— Tu penses à hier ?
— J’ai juste peur d’avoir remué le couteau dans la plaie, avouai-je. Désolé si j’ai, euh… plombé l’ambiance.
— Je vais être franche, dit-elle. Est-ce que je suis encore triste ? Oui. Très triste. Je pourrais me mettre à pleurer en deux secondes si je le voulais. Mais à quoi bon ? J’aurai toujours le temps de pleurer. Je pourrai pleurer quand je ne serai pas en train d’essayer de passer un bon moment.
Elle esquissa un sourire peu convaincant et souleva du sable d’un coup de pied.
— Je te jure. Ce mec ne comprend jamais rien, et tout à coup, il a une copine.
— Il est beau. Et intelligent aussi.
— Pas vrai ? Et c’est sympa de discuter avec lui, et il est gentil, et…
Ses épaules s’affaissèrent.
— Toutes ces années passées ensemble, et il ne m’a jamais envisagée comme petite amie, hein ?
— Euh, oui, peut-être. Mais je suis sûr qu’il ne pensait pas à mal.
Yakishio me regarda.
— Tu n’es pas très doué pour ça, hein ?
Effectivement.
— Bon, euh… On n’a qu’à s’amuser, d’accord ?
— Ça me va.
Elle s’arrêta, se tourna vers moi et m’adressa un grand sourire, toutes dents dehors. Puis elle eut un petit rire.
— Q-quoi ?
Sans prévenir, elle me saisit la main.
— On fait le reste en courant !
Oh non, je ne suis pas…
Et nous voilà partis. Yakishio me tenait fermement la main, ne me laissant d’autre choix que d’essayer de suivre.
— A-attends ! Une seconde ! criai-je.
Elle était rapide. Incroyablement rapide. J’avais l’impression qu’elle allait m’arracher le bras. Il ne me fallut pas longtemps pour m’emmêler les pieds et m’étaler la tête la première dans le sable. Yakishio tomba avec moi.
— Dis donc, Nukkun, c’est possible d’être aussi lent ? dit-elle. Tu es un escargot ou quoi ?
— Ce n’est pas moi qui suis trop lent. C’est toi qui es trop rapide !
Je me redressai, couvert de sable. Yakishio ne fit aucun effort pour se relever. Elle se laissa retomber sur le dos et éclata de rire.
— Comment tu as fait pour en arriver là ?!
Elle se tint le ventre et repartit de plus belle.
— On a fait trois pas, et tu en as partout !
— Quel rapport avec la distance qu’on a parcourue ?!
Qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ? J’essayai d’essuyer le sable sur mon visage avec mon bras, mais je ne fis qu’en rajouter une couche.
— Arrête ! Je n’arrive plus à respirer ! réussit à articuler Yakishio entre deux rires.
Je poursuivis ma lutte contre le sable.
— Oh là là. J’en ai mal au ventre.
Elle essuya une larme au coin de l’œil.
— On peut aller chercher à manger, Yakishio-san ?
— Pas besoin du « san ». Tu peux être moins formel.
Toujours par terre, elle tendit les bras vers moi.
— Hé.
— Quoi ? Il y a un insecte ?
Elle cligna plusieurs fois des yeux en me regardant, puis se releva.
— Yana-chan avait raison. Tu as un problème.
— Hein ? De quoi tu parles ?
Yakishio me donna une petite tape du doigt sur la poitrine.
— Écoute, parfois, les filles ont juste envie d’être des filles. C’est tout.
— Ah. C’est noté, dis-je.
Bon à savoir.
Elle me fixa un moment, puis marmonna :
— C’est bien ce que je disais. Elle avait vraiment raison.
Qu’est-ce qu’elle avait raison de dire ?!
***
— Hé, les amis ! On a à manger !
— Fais attention, Yakishio ! Arrête de gesticuler ou tu vas tout faire tomber !
Nous revînmes couverts de sable, les yakisoba à la main. Ceux du bon stand… celui « de là-bas ».
— On meurt de faim, ici !
Yanami s’empressa de nous en débarrasser. Les yakisoba de tout à l’heure avaient disparu. Il fallait bien Yanami Anna pour remettre en question l’existence même de la somnolence après les repas. Je savais qu’elle ne me décevrait pas.
Tandis qu’elle distribuait les portions, je la vis garder discrètement la plus grosse pour elle.
— Tu ne manges pas, Komari ? demandai-je.
Elle tripotait le sable du bout des doigts, sans avoir touché à son repas.
— Le p-président… lit mon roman.
Est-ce qu’on se comportait enfin comme un club de littérature ? Je séparai mes baguettes avec les dents.
Le président prit sa portion de yakisoba et leva enfin les yeux du téléphone.
— Je viens de finir. C’est bien construit et plutôt divertissant. Ça te dirait qu’on mette la version définitive en ligne ce soir ?
— D-d’accord.
Un sourire de travers se dessina sur les lèvres de Komari.
— Tu as quoi, sept mille mots, à peu près ? On va diviser ça en trois parties tout en peaufinant le texte.
— O-on est obligés de le diviser ?
— Un chapitre moyen fait dans les deux ou trois mille mots. Ça donne une petite portion qui se lit facilement et qui plaira à la plupart des lecteurs. Il te faudra aussi un titre et un résumé.
J’écoutais en aspirant mes yakisoba. Leur parfum prononcé me piquait agréablement les narines. Yanami n’avait pas exagéré. Ce stand était une valeur sûre.
— M-mais il y a déjà un titre.
— Et il n’est pas mal, mais qu’est-ce que tu dirais d’y ajouter un sous-titre pour le rendre plus accrocheur ? proposa le président.
Une petite touche façon Narou pour le titre original de Komari. Intéressant.
Mais bon sang, je ne me lassais pas de ces yakisoba. Les nouilles étaient incroyables. Elles ne venaient pas du commerce, ça, j’en étais sûr. Ils les faisaient à la main ? Forcément.
Je jetai un coup d’œil à Yanami. Elle leva le pouce. Elle savait.
— C-comment on fait un sous-titre ? demanda Komari.
— Par exemple, si ton titre était « À la plage avec le club de littérature… » tu mettrais quoi, Nukumizu ?
— Hein ? Moi ? marmonnai-je, la bouche pleine de nouilles.
Je n’avais presque rien suivi. Ces yakisoba accaparaient toute mon attention. Il fallait éviter de prendre des risques. Il y avait des filles, ici.
— Peut-être « Et il n’en resta plus aucun » ?
Une réponse sans originalité, mais qui sembla satisfaire le président.
— Pas mal si tu vises une ambiance de roman policier. Faire référence à une œuvre plus connue pourrait aussi attirer des lecteurs.
— E-et toi… tu mettrais quoi ? demanda Komari.
— Ah, eh bien, j’aurais un faible pour « Mais c’est une plage nudiste ?! » Ou peut-être « Plus on se déshabille, plus on marque de points ! » Selon mon avis de professionnel, ça ferait grimper tes chiffres de…
Tsukinoki-senpai frappa le président derrière la tête du tranchant de la main.
— Merci pour ton avis, Shintarou.
— K-Koto… gémit-il. Je ne te demandais pas vraiment de te déshabiller.
— Merci. Pour. Ton. Avis, articula Tsukinoki-senpai.
Que quelqu’un leur trouve une chambre.
— Vous faites des trucs compliqués au club de littérature, hein, Yana-chan ? dit Yakishio en fouillant dans ses yakisoba.
— Oui, répondit Yanami. Dis, tu as de la viande dans les tiens ?
— J’ai du calamar, mais pas de viande.
— Ah, j’ai envie de viande.
— Moi aussi.
Quatre yeux et un neurone chacune. Elles formaient un duo dangereux.
Komari fixait son téléphone en marmonnant :
— I-ils sont obligés de se déshabiller ?
— C’était juste un exemple. Tes personnages n’ont pas besoin de se mettre nus, dis-je.
— T-toi, tu vas te mettre t-tout nu ?
Pourquoi ?
— Je ne vais pas me mettre nu. Personne ne va se mettre nu. Mange tes yakisoba.
***
Le coup de fatigue après le repas ne dura pas longtemps.
— Hé, il y a une animation ou un truc comme ça, là-bas, dit Yakishio en bondissant sur ses pieds. Allons voir.
— Je me demande s’il y a des stands de nourriture, marmonna Yanami entre deux bouchées de l’épi de maïs grillé qu’elle mangeait après son repas.
Sans attendre de réponse, elle se leva à son tour. Son estomac ne connaissait aucune limite.
En parlant de son ventre, quand je levai les yeux, je me retrouvai nez à nez avec.
— Y-Yanami-san, tu devrais peut-être enfiler quelque chose avant ?
Je lui tendis une veste. Elle la regarda, puis me regarda.
— Pourquoi ? Ça va. Je viens de mettre de la crème solaire.
— Je ne parle pas… de ta peau.
Je détournai les yeux. Deux portions de yakisoba plus un épi de maïs. Résultat : un gros ventre bien rebondi.
Yanami m’arracha la veste des mains, puis me la jeta au visage.
— J-je vais mettre mes propres vêtements, merci ! Je te jure, tu ne retiens jamais la leçon !
Elle attrapa son sweat à capuche, enfila les manches et s’éloigna d’un pas furieux, toujours son maïs à la main, bien sûr.
Yakishio s’apprêta à la suivre, puis se retourna vers Komari avec un grand sourire.
— Allez, viens aussi ! Tu es restée assise là toute la journée.
Komari poussa un drôle de petit cri et leva les yeux de son téléphone juste assez longtemps pour paraître désemparée, puis se mit à taper frénétiquement quelque chose.
Le président posa une main sur elle.
— P-président ?! balbutia-t-elle.
— Vas-y, dit-il. Ça pourrait te servir pour ton roman.
— S-si tu… le penses.
— Ça te fera du bien. Koto, tu veux bien l’accompagner ?
— Bien reçu, répondit Tsukinoki-senpai. On y va, Komari-chan.
Elles se prirent par la main et emboîtèrent le pas aux deux autres. Le président et moi restâmes en arrière.
— On n’y va pas ? Je croyais qu’il valait mieux prévenir que guérir, dis-je.
— Koto s’en chargera, répondit Tamaki. Si repousser les avances était un sport de tir, elle serait tireuse d’élite.
C’était un compliment ? Difficile à dire.
Il sortit son téléphone.
— Et puis, il faut préparer la mise en ligne de nos textes pour ce soir.
— Ah oui. « La mise en boîte ».
Je sentais la pression de l’échéance approcher et je n’avais pas écrit une ligne. Je parcourus mes notes à la recherche d’idées, mais un message privé m’interrompit bientôt. Le président m’avait envoyé un fichier texte.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— Tu meurs d’envie de savoir ce que Komari-chan a écrit, pas vrai ?
Il me lança un regard malicieux. J’ouvris le fichier.
Compte rendu d’activité du club de littérature : Komari Chika : Les douces enquêtes du café Ayakashi.
Mizuhara Yuri, lycéenne en seconde, rentrait chez elle un jour lorsqu’elle aperçut une curieuse petite créature.
— Un renard ? s’interrogea-t-elle à voix haute.
Ce qui la frappa surtout, ce fut son pelage. Il était argenté, avec des reflets presque métalliques. Saisie par sa beauté, Yuri ne put s’empêcher de le suivre en courant.
Cependant, elle perdit vite son chemin et se retrouva dans des rues inconnues, puis finit par arriver devant un charmant petit café dont le lierre étouffait les murs extérieurs.
Comme attirée, Yuri en ouvrit la porte.
— Excusez-moi, dit-elle. Est-ce que quelqu’un pourrait me dire où je suis ?
À l’intérieur se tenait un homme… un homme de grande taille, vêtu d’une tenue de cuisinier. Sa longue queue-de-cheval argentée fouetta l’air derrière lui lorsqu’il se retourna, surpris, vers la visiteuse.
— Eh bien, tu es tenace, toi, lui dit-il. Assieds-toi, je vais te préparer une tasse de thé.
— Je voudrais juste savoir où je suis, monsieur, insista la jeune fille.
— Mais tu es dans l’Entre-deux, et je crains qu’on ne puisse quitter cette ville le ventre vide.
Tandis que Yuri tentait d’assimiler cette information, un autre jeune homme apparut, vêtu cette fois d’un élégant uniforme de serveur.
— Une visiteuse. Voilà qui est rare. Assieds-toi, je t’en prie.
Le nouveau venu se présenta sous le nom de Sumire, et son sourire captiva Yuri.
— Bienvenue dans notre petit refuge de l’Entre-deux.
Yuri se souvenait encore de sa première visite comme si c’était hier. De sa place habituelle, à la table près de la fenêtre, elle promena son regard dans le café.
Le propriétaire, qu’elle n’avait jamais entendu appeler autrement que « Jeune Maître », n’était guère présent : peut-être deux jours par semaine seulement.
Sumire-san devait donc s’occuper seul de l’établissement, mais il ne semblait jamais manquer d’aide. Il y avait rarement d’autres clients qu’elle.
Yuri huma le parfum apaisant de sa camomille lorsqu’un homme entra soudain. Il se dégageait de lui une aura qui n’avait décidément rien de ce monde.
Sumire-san blêmit.
— Monsieur !
— Je suis venu comme convenu, déclara l’inconnu. Vous me servirez un plat.
— J-je suis terriblement désolé, monsieur, mais le Jeune Maître est absent pour le moment, dit Sumire-san d’un ton suppliant.
— Alors, vous disparaîtrez dans l’Entre-deux.
Sumire-san tourna vers Yuri un regard désespéré et vacillant.
— Oh, je t’en prie, Yuri ! Il faut que tu nous aides, sinon ce café et moi serons réduits à néant ! Tu dois lui préparer quelque chose à manger !
— Quoi ? Mais je ne sais pas cuisiner ! s’exclama Yuri. Toi, tu ne peux pas ?
— Pas avec du feu. Moi, je ne peux pas, avoua-t-il tristement.
Yuri n’avait presque jamais cuisiné, encore moins pour quelqu’un d’autre. Elle se souvint de l’omurice qu’elle avait un jour préparé avec sa mère et tenta de le reproduire du mieux que sa mémoire le lui permettait.
L’homme en préleva une cuillerée et l’examina attentivement. Il prit une bouchée. Puis une deuxième. Il ne semblait pas impressionné.
L’inconnu reposa sa cuillère en secouant la tête.
— La prochaine fois, j’attends mieux que ça.
Puis il franchit vivement la porte, laissant la moitié de l’omurice dans son assiette.
— Tu es incroyable, Yuri ! s’exclama Sumire-san. D’habitude, il ne goûte jamais plus d’une bouchée !
Le propriétaire apparut soudain derrière lui.
— Je vois que mon père a semé la tempête ici.
— Jeune Maître !
Il goûta à ce qui restait de l’omurice.
— Ça manque de finesse, déclara le Jeune Maître.
La cuillère tinta lorsqu’il la reposa.
— Mais ce n’est pas immangeable.
— La prochaine fois, faites-le vous-même si vous êtes tellement meilleur ! protesta Yuri. Vous traitez tous vos clients comme ça ?
— Je vois. Le problème, c’est donc que tu es une cliente. Il va falloir remédier à ça. Tu commences demain.
— J-je n’ai jamais accepté de…
L’homme aux cheveux argentés fit reculer Yuri jusqu’au mur.
— Qui m’a poursuivi jusqu’aux confins de la réalité ? Il me semble que ça fait de toi une harceleuse.
— Ce n’était pas vous que je poursuivais. C’était un renard argen…
Il lui prit le menton.
— Appelle-moi Getsuko. Ça sonne bien mieux que « Jeune Maître », lui murmura-t-il à l’oreille. Mais avec le temps, tu prendras goût aux deux. Pleinement.
Je vois.
Je levai les yeux de mon téléphone et contemplai un nuage d’orage qui passait.
— Je vois, répétai-je, à voix haute cette fois.
Ce n’était certes pas mon domaine, mais ça se lisait facilement. Il fallait bien le reconnaître : je n’avais pas pu décrocher.
— Elle est douée, hein ?
Le président Tamaki affichait un sourire fier.
— Elle a du talent, cette Komari-chan.
— En tout cas, elle écrit mieux que moi.
Mon côté mesquin m’empêchait de l’admettre sans y ajouter une pointe d’autodérision.
— Ça fait plaisir de vous avoir, vous les nouveaux. On n’a plus autant à s’inquiéter pour le club.
Des acclamations s’élevèrent du côté de l’animation. Le président Tamaki se tourna dans cette direction.
— Et toi, qu’est-ce que tu écris ? demandai-je.
— Moi ? Ça fait au moins trois ans que je publie sur Narou.
— Attends, vraiment ? Je peux voir ce que tu écris ?
— Eh ben, tu me prends de court.
Il fit mine d’hésiter tout en cherchant son téléphone.
Le titre me disait quelque chose : « L’esclave que j’ai trouvée s’est révélée être une aventurière de rang S, alors maintenant, c’est elle qui commande. »
En fait, je le connaissais même très bien.
— Attends, je connais. Je suis même cette série, dis-je.
— Sans blague ? Eh ben. C’est la première fois que je rencontre un lecteur.
Beaucoup d’auteurs qui publiaient leurs textes en ligne étaient encore scolarisés. Ce n’était pas ça qui me surprenait. Ce qui me surprenait, c’était de découvrir que le président de notre club était Tarosuke-sensei. Il avait plus de vingt mille points rien que pour cette série.
— C’est dingue. Tu crois qu’elle sera éditée ?
— Non, j’en suis encore loin, dit-il. Il y en a beaucoup qui sont mieux placés que moi.
J’avais du mal à croire qu’une série comptant des milliers de lecteurs ne suffise pas à décrocher un contrat d’édition. Mais je le crus sur parole.
— Je t’enverrai le texte de Yanami-san plus tard. Et le tien, ça avance ?
— J’ai les grandes lignes de l’intrigue, mais je n’ai encore rien écrit. C’est comme si je prenais peur dès que j’essayais vraiment de m’y mettre.
— Alors, concentrons-nous sur le titre et le résumé. L’important, c’est que tu écrives quelque chose, même une seule phrase.
Je hochai la tête. Difficile de contredire quelqu’un qui avait écrit des centaines de milliers de mots de plus que moi.
— Qu’est-ce que tu penses du plan que je t’ai envoyé hier soir ? demandai-je. Je me disais que ça ferait un bon premier chapitre et que je pourrais commencer ce soir.
— Justement, j’avais une remarque. Il manque un petit quelque chose à l’héroïne.
— Une raison plus convaincante pour sa relation avec le protagoniste ?
Je réfléchis à son conseil. Quelques interactions supplémentaires entre les deux personnages principaux ne feraient pas de mal.
— C’est plutôt l’inverse, en fait, répondit le président. La raison que tu donnes, c’est que le protagoniste la sauve, c’est ça ?
— Oui. L’idée, c’est qu’elle soit un peu froide au début, jusqu’à ce que le personnage principal finisse par l’amadouer à force de gentillesse.
— C’est n’importe quoi.
J’attendis une chute qui ne vint jamais.
— Hein ?
— Ce que tu décris, c’est une transaction commerciale. Le héros sauve l’héroïne, alors elle tombe amoureuse de lui. L’amour, ça ne se marchande pas comme ça. Ce n’est pas une histoire de services rendus.
Le président n’avait pas du tout l’air de plaisanter.
— L’amour vient comme l’eau qui suit la pente. Un engouement, c’est un interrupteur qu’on allume et qu’on éteint. L’héroïne ne peut pas se contenter d’être sous le charme. Elle doit respecter le protagoniste, l’admirer sincèrement pour ce qu’il est. Sans rien attendre en retour. Ça doit couler comme de l’eau.
Il leva un regard rêveur vers le ciel.
— J’aimerais bien me retrouver dans un isekai et avoir autant de succès que ces types. Tu crois que j’aurais une chance si j’allais me baigner après avoir bu un coup de trop ?
— Peut-être si tu attends Obon[1]. Il paraît que les isekai ont la cote à cette période.
Je ne l’aurais pas cru du genre à se plaindre, lui qui avait le physique, la personnalité et la jolie amie d’enfance dont rêvaient la plupart des hommes. L’herbe était toujours plus verte ailleurs.
Nous bavardâmes de tout et de rien jusqu’au retour des filles, chargées de tout un tas de nouvelles affaires.
— On est revenues ! lança Yakishio. Et on a rapporté des souvenirs !
Elle avait les bras pleins de feux d’artifice.
— Waouh, vous avez acheté tout ça ? demandai-je.
Yakishio me les tendit avec un sourire satisfait.
— Tu ne vas pas le croire ! J’ai fait zoum ! Et après, c’était fiou ! Et puis bam, j’ai attrapé le drapeau, et ils nous ont donné ça !
Tsukinoki-senpai entendit mon cerveau tenter de se connecter et eut pitié de moi.
— Elle les a gagnés à une épreuve de Beach Flags. Tu aurais dû la voir courir.
— C-c’était vraiment impressionnant.
Komari hocha la tête avec enthousiasme.
— Oh, arrêtez, vous allez me faire rougir.
Yakishio se tortilla comme un ver intimidé.
— Enfin, continuez quand même.
Au milieu de cet enthousiasme général, une seule personne semblait de mauvaise humeur.
— Ça va, Yanami-san ? Tu as l’air contrariée, dis-je.
— Il n’y avait aucun stand de nourriture…
Yanami lorgnait avec envie un stand de plage au loin, ses lèvres formant sans cesse le mot « takoyaki ».
— Tu n’auras plus de place pour le dîner si tu continues à t’empiffrer.
— Hein ? Pourquoi ?
Je n’étais pas préparé à cette question. Yanami attendait patiemment, et je ne pus que m’interroger à mon tour. Pourquoi n’aurait-elle plus de place pour le dîner ? La philosophie avait-elle une réponse ?
— En parlant du dîner, dis-je, on doit préparer nous-mêmes à manger au gîte, c’est ça ? Qu’est-ce qu’on mange ?
Yanami rit de la sottise qui avait osé inspirer une telle question.
— Ne te tracasse pas, Nukumizu-kun. C’est le manque de viande qui te travaille. J’ai réservé un emplacement de camping à l’avance. Ce soir, c’est barbecue !
— Ah. D’accord.
Je choisis d’ignorer l’ironie de la situation : elle était venue ici précisément pour échapper à un barbecue. Personnellement, j’avais espéré du curry. Le riz cuit dans une gamelle, ça avait une saveur à part.
— Comment ça, « ah, d’accord » ? s’indigna Yanami. Tu as les oreilles bouchées ? J’ai dit qu’on faisait un barbecue ! Tu sais ce que c’est, un
barbecue ? Il y a de la viande, Nukumizu-kun ! Qu’est-ce qu’on peut demander de plus ?
Elle recula soudain et joignit les mains.
— Ah, attends, j’ai compris le problème. Ne t’inquiète pas. On est des lycéens responsables.
Elle leva le pouce.
— Il y aura du bœuf.
— Il y a… un rapport entre le lycée et le bœuf ? demandai-je.
— Euh, évidemment. Tout le monde sait qu’on n’a pas le droit de manger du bœuf avant le lycée.
— Non. Ça n’existe pas, cette règle.
— Hein ? Mais mon père a dit…
Je compris ce qu’il en était. La tournure que ça prenait ne me plaisait pas.
— C’était une loi ? Ou une règle de l’école ?
— Ça devait être lié à son travail ou quelque chose comme ça. Tu sais, comme les gens qui n’achètent que des Toyota par fidélité à la marque.
Ouf. J’avais rattrapé le coup. Inutile de s’aventurer plus loin.
— Peut-être.
Elle baissa la tête, pensive.
Ce n’était pas encore fini.
— Il fait quoi, déjà ?
— Enfin, il, euh… il doit bien faire quelque chose, non ?
— O-oui ! Il fait… quelque chose. Mais il répète tout le temps qu’il « n’est pas un mouton ».
Il fallait que ça s’arrête. J’en apprenais beaucoup trop sur l’histoire familiale, et je n’étais pas de taille à affronter ce qui nous attendait inévitablement au bout.
***
Le bus ne tarderait plus. Si nous voulions avoir le temps de nous doucher et de nous changer avant son arrivée, il allait falloir commencer à ranger. Heureusement, Yanami en était à son dernier takoyaki.
Yakishio s’étirait en regardant les vagues s’échouer sur le rivage pendant que nous rangions.
— Hé, vous savez quoi ? Komari-chan n’est pas encore allée dans l’eau.
— Je, euh…
Komari fouilla dans son sac à la recherche de son téléphone. Yakishio afficha un sourire diabolique et profita de l’occasion pour la soulever dans ses bras, comme une princesse. Komari poussa un cri.
— On revient tout de suite !
Personne ne l’arrêta. Nous saluâmes de la main Yakishio et sa victime tandis qu’elle filait vers l’eau. Komari avait beau se débattre, rien n’y faisait. Cette fille était une force de la nature.
— Je m’occupe du parasol, dis-je.
— Rapporte-le au comptoir avec la bouée tant que tu y es, dit le président. Je vais rassembler nos affaires.
Un éclaboussement retentit, suivi d’un cri perçant. Étonnamment féminin, venant de Komari.
— Shintarou, on va descendre avant vous avec les filles pour faire les courses. Vous pourrez apporter nos affaires dans les chambres ?
Tsukinoki-senpai détacha ses cheveux. Ses mèches sombres retombèrent sur ses épaules nues. Elle les pressa dans une serviette pour en faire sortir toute l’eau, puis se colla au président pour consulter les horaires de bus qu’il tenait.
— On dirait qu’on aura largement le temps d’acheter ce qu’il nous faut avant le passage du suivant.
— Enlève tes cheveux, Koto. C’est froid, se plaignit le président.
— Tu t’en remettras.
Encore en train de flirter. Ce serait dommage si, disons, une météorite tombait du ciel et les réduisait en miettes. J’espère vraiment que ça n’arrivera pas.
— Beuh… Je suis trempée.
Komari revint en traînant les pieds, tout en essorant son sweat à capuche. Avec l’océan en toile de fond, son maillot de l’école moulant attirait particulièrement le regard.
Je compris alors ce dont Yanami avait parlé. Le décalage. Ce mélange incongru de règles et de liberté. Il suscitait un cocktail d’émotions mêlant gêne par procuration et sentiment d’immoralité. On était à un tout autre niveau.
Yakishio repoussa ses cheveux en arrière et passa un bras autour des épaules de Komari.
— Alors ? Ça fait du bien, hein ?
— J-je n’ai que le goût du sel dans la bouche.
— Tu m’étonnes ! C’est génial, pas vrai ?
— J-je n’ai que le goût du sel dans la bouche !
— L’eau de mer est salée. Tu ne le savais pas ? Tu dis vraiment des choses bizarres, parfois, Komari-chan.
Yakishio souriait jusqu’aux oreilles. Komari menait un combat perdu d’avance.
Tsukinoki-senpai frappa dans ses mains.
— Bon, on arrête de faire les idiots ! Il est temps d’aller se rincer et de partir au gîte !
J’en avais bien profité et, franchement, ça ne m’aurait pas dérangé de considérer le séjour comme une réussite et d’en rester là. Je chassai cette pensée et saisis le parasol.
***
Le soleil déclinait, emportant avec lui la chaleur de la journée. Les cris étranges d’insectes inconnus me donnaient la chair de poule.
— Je pose les légumes lavés ici.
— Merciii. Mets ceux qui sont coupés sur ce plateau-là, s’il te plaît.
Pour une raison qui m’échappait, Yanami s’était portée volontaire pour préparer le repas et, pour une raison tout aussi mystérieuse, m’avait choisi comme second.
On aurait pu croire qu’elle avait les compétences pour justifier ce choix. Qu’elle maniait le couteau comme une pro… mais non. Sa façon d’éplucher cette carotte était exceptionnellement moyenne. Avec quelques passages un peu moins glorieux.
— Tu voulais me parler de quelque chose, ou… ?
— Non, pas vraiment, répondit Yanami. Tiens, coupe ces carottes en rondelles. Tu sais faire ?
Je ne daignai pas répondre à sa question. Nous nous mîmes à découper les légumes. Aucun de nous n’allait remporter de concours de cuisine.
— Je me demande quand même pourquoi tu m’as choisi à la place de Yakishio.
Yanami se figea.
— Petite question. Tu as déjà été dans son groupe en cours de cuisine ?
— Non ?
— Ah. Bon.
Le regard de Yanami se perdit soudain au loin.
— Disons que certaines personnes ne devraient jamais s’approcher d’une cuisine.
Mon imagination s’emballa. Qu’est-ce qu’elle avait bien pu faire ? À première vue, elle avait tout de la fille à garder. Une championne d’athlétisme. Mais il semblait qu’une vérité plus sombre se cachait derrière tout ça.
— Tu sais que c’est elle qui s’occupe du feu, dis-je.
— Non. Ça ne me regarde pas.
Tout se passerait bien pour eux, j’en étais sûr.
Je me rappelai un sujet que j’avais voulu aborder.
— Au fait, j’ai lu ton histoire.
— Oh, déjà ? Aïe, c’est un peu gênant.
— C’était bien. Ça se lisait facilement.
C’était une nouvelle. Une petite tranche de vie mignonne sur une fille qui se rendait au lycée. Une sorte de monologue intérieur où elle tentait de trouver le courage de dire bonjour au garçon qui lui plaisait.
— Par contre, je ne savais pas que les brochettes de karaage des supérettes étaient fabriquées comme ça, dis-je.
— Pas vrai ? La plupart des gens ne le savent pas.
Attends, elle parlait de quoi, déjà, cette histoire ?
Je ne m’en souvenais plus et ne tenais pas spécialement à m’en souvenir. Yanami semblait contente, en tout cas.
Nous apportâmes nos légumes préparés aux emplacements du camping équipés de grils. Le président était occupé à éventer des braises rougeoyantes, tandis que Tsukinoki-senpai, juste à côté, éventait le président. Mais il manquait quelqu’un.
— Où est Yakishio ? demandai-je.
— Je crois que c’est elle qui boude là-bas, répondit Yanami.
Elle était là, juste à l’écart de la lumière des lampes, le visage noir de suie, les genoux serrés contre elle, à écosser des haricots. Le décor racontait toute l’histoire. Du grand art.
— Elle a l’air occupée, dis-je.
— En effet.
***
Du bœuf. Du bœuf. Du poivron. Du bœuf. De la saucisse.
Rien ne pouvait apaiser la faim de Yanami. C’était une machine à engloutir, affamée de viande. Même les morceaux que je faisais lentement dorer n’étaient pas à l’abri de ses serres, alors que je n’avais encore mangé que du chou, un peu d’oignon et du maïs.
— Hé, c’est moi qui faisais cuire ça ! Ce n’est même pas encore assez cuit ! protestai-je.
— Oh, ça va. Tu es vraiment difficile.
Yanami engloutit la tranche sans se soucier du sang qui en dégoulinait encore. Certains aimaient la viande bien cuite, d’autres pas cuite du tout, et aucune paix n’était possible entre ces deux camps.
Renonçant à cette bataille, je me rabattis sur un morceau de carotte carbonisé tout en écoutant les autres.
Un jus rougeâtre coulait au coin des lèvres souriantes de Yakishio.
— Oh là là, elle est trop bonne, cette viande ! Elle vient d’où ? Du Mexique ?
— Shintarou, dit Tsukinoki-senpai. Celle-ci est cuite. Ton assiette.
— C-ce morceau aussi est cuit ! intervint Komari.
— Merci. Ah, rien de tel que le grand air pour rendre un bon repas encore meilleur.
Le président Tamaki semblait parfaitement comblé au milieu de son petit harem. Je n’arrivais pas à décider si je l’enviais ou non.
— Tu manges, Nukumizu ? Il faut que tu goûtes cette viande.
— Je vais, euh… essayer, dis-je.
Quelque chose clochait. J’étais en danger, sans savoir pourquoi. En passant en revue les membres du club, une question me vint à l’esprit : comment avaient-ils tous déjà pu se gaver de viande ?
Yanami fit claquer sa pince et disposa de nouveaux morceaux sur le gril.
— À la texture, je dirais qu’elle vient d’Argentine, Lemon-chan. Côté viande, personne ne fait mieux que l’Amérique.
— Waouh, tu es un vrai génie, dit Yakishio. C’est où, déjà, l’Argentine ? Je sais que c’est super loin. Ils font peut-être maturer leur bœuf à sec.
Elle avala un autre morceau.
Tsukinoki-senpai secoua la tête.
— Tu veux du bœuf maturé à sec ? Reviens avec nous l’année prochaine. Je t’en ferai goûter, du bœuf maturé à sec.
Elle n’était pas en terminale ? Comment comptait-elle être encore là l’année prochaine ?
Komari mâchait elle aussi un morceau.
— Ç-ça faisait… longtemps que je n’avais pas mangé de bœuf.
Ils dévoraient les tranches que Yanami venait à peine de poser sur le gril.
Plus de doute. J’étais en danger. J’étais cerné par le camp du saignant.
Refusant de m’avouer vaincu sans me battre, je choisis quelque chose que je savais pouvoir manger cru sans risque, ou presque. Après seulement quelques secondes sur le gril, je récupérai de la saucisse.
— Nukkun, tu viens de la poser, dit Yakishio. Tu devrais peut-être la laisser cuire ?
— Q-quel impatient, marmonna Komari.
Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passait ? J’avais basculé dans un univers parallèle où ces gens n’étaient pas littéralement en train de manger de la viande crue ? Une telle hypocrisie me glaça jusqu’aux os.
Yanami me tendit de la viande avec sa pince.
— Il doit juste avoir faim. Tiens. Ça vient de finir de cuire.
J’éloignai mon assiette du porc à peine doré dont le jus dégoulinait.
Une impression de déjà-vu.
Tsukinoki-senpai me tendit une assiette.
— Tiens, ça te calera peut-être.
Des onigiri. Et le riz était rouge.
— D’où ça vient ? demandai-je.
— Des gens d’un autre barbecue nous en ont donné, répondit Tsukinoki-senpai. Ils viennent de les faire, en plus.
Ils étaient bons. Assaisonnés avec juste ce qu’il fallait de sésame et de sel.
— C’est une mignonne petite collégienne qui me les a donnés. Je voulais lui proposer de notre viande, mais je ne l’ai pas retrouvée.
Je jetai un regard autour de moi. Je ne reconnus personne. Je devais me faire des idées.
Je chassai un insecte et pris une autre grosse bouchée de riz rouge.
***
Le ciel passa de l’orange à l’indigo. Les bourdonnements des insectes et les coassements des grenouilles annoncèrent la tombée de la nuit. La forêt grouillait de vie. C’était quand même un comble, tout ce bruit en pleine nature.
Du tube en papier que Tsukinoki-senpai tenait à bout de bras jaillissaient des traînées jaune vif qui décrivaient des arcs dans les airs, viraient au vert à mi-course, puis au rouge avant de s’éteindre. Elle adressa un grand sourire au président Tamaki, trop occupé à examiner le reste des feux d’artifice pour le remarquer.
Elle lui donna un bon coup de pied.
— Ceux-là ne sont pas allumés, idiot.
— Hein ? Hé, j’essaie juste de choisir lequel on fera après.
— B-bon, d’accord, et celui-là ? Il est gros ! Il faudra s’y mettre à deux, alors faisons celui-là !
— Bof, tu peux te débrouiller toute seule.
Paf.
— Aïe, d’accord, c’est bon, arrête de me donner des coups de pied !
Les cloches de mariage que j’entendais au loin commençaient à devenir un peu agaçantes.
Je soupirai et déposai l’une des dernières tranches de viande sur le gril. Les braises étaient encore assez chaudes pour la cuire doucement et, cette fois, j’allais y arriver, nom de Dieu. Je la baptisai Setsuko.
Une détonation retentit quelque part. Yakishio avait allumé un tourniquet, envoyant Komari se réfugier à l’abri en poussant des petits cris.
— Elles se sont vite rapprochées, ces deux-là.
Yanami grignotait un morceau de poivron vert cru. Nous n’avions pas tout à fait la même définition du rapprochement.
— Les feux d’artifice ne te tentent pas ? demandai-je.
— D’abord, le dessert.
— Ah, je crois que je vois où tu veux en venir. Avec un feu comme ça, une seule chose s’impose.
Yanami eut un petit rire.
— Exactement.
— Des s’m—
— Des abats !
Yanami sortit un sachet d’abats assortis. Que j’étais bête.
— Chez nous, on commence et on termine toujours les barbecues comme ça.
Nous nous étions déjà trop approchés de la boîte de Pandore qu’était la situation familiale de Yanami. Je choisis de ne pas tenter le sort une deuxième fois.
Setsuko prenait une belle couleur. Un côté était bien doré. À l’échelle d’une vie humaine, je venais de l’envoyer à l’école primaire. Ils grandissaient si vite.
Je voulus la retourner pour cuire l’autre côté.
— Oh, pour moi.
Yanami s’en empara, et Setsuko ne fut plus.
— Setsuko ! m’écriai-je.
Tout était allé si vite. Je n’aurais rien pu faire. Nos souvenirs communs défilèrent devant mes yeux.
— Setsuquoi ?
— Rien.
Yanami ricana et tendit ses baguettes.
— Il suffisait de demander. Tiens. Fais « aaah ».
— Quoi ? Hein ?!
Je regardai à droite, puis à gauche. Personne ne nous regardait.
J’ouvris la bouche et la laissai y glisser le morceau de viande grasse.
— C’est bon ? demanda-t-elle.
— O-oui.
— Alors, combien ?
Je faillis avaler de travers. Alors c’était comme ça qu’elle comptait jouer. J’avais l’impression de m’être fait avoir, mais puisqu’elle posait la question…
— S-sept…
— Je plaisantais, hein, dit-elle en riant. Attends, tu allais dire quoi ? Sept cents ?
Je me détournai.
— N-non.
Yanami eut un sourire moqueur.
— J’ai autant de succès que ça, hein ? Bon à savoir.
— É-écoute, les filles ne donnent pas à manger à tous les garçons qu’elles croisent. C’est une question d’offre limitée. C’est tout.
— Oui, oui, bien sûr. Tu en veux encore ? Je fais une promotion.
Je savais qu’elle se moquait de moi et qu’il n’y avait aucun moyen de gagner, à part ne pas jouer. Alors je n’entrai pas dans son jeu.
Un peu plus loin, Yakishio tournoyait toute seule, un feu d’artifice dans chaque main. Des étincelles scintillaient autour d’elle avant de disparaître dans l’obscurité du sol. Sa façon de rire et de pousser de petits cris de joie toute seule était presque mignonne. Elle l’était souvent, tant qu’on n’essayait pas de discuter avec elle.
Komari, pendant ce temps, s’appliquait à roussir le sol avec ses propres feux d’artifice. À croire qu’il avait tué sa famille ou quelque chose comme ça.
Les unes avec leurs feux d’artifice, Yanami avec sa nourriture : chacun s’amusait dans son coin. Maintenant que Setsuko n’était plus et que Yanami était occupée avec son « dessert », il était temps de décider de mon propre sort.
J’optai pour les feux d’artifice. Je m’approchai du tas et dénichai vers le milieu un petit modèle en forme de pistolet. C’était un truc bon marché, mais je me souvenais très bien que c’était mon préféré quand j’étais petit. Je faisais semblant de tirer sur des cibles, même si je me contentais surtout de roussir des cailloux par terre. Un peu comme Komari.
Je lui jetai un coup d’œil en allumant la mèche. Agenouillée, elle essayait sans grand succès d’allumer un gros tube de feu d’artifice posé au sol.
Après quelques tentatives, la flamme finit par prendre et des étincelles jaillirent… pendant un bref instant, du moins, avant de s’arrêter complètement. La poudre devait être humide. Je m’en désintéressai.
Puis elle inclina le tube et regarda droit à l’intérieur.
— Ne…
J’eus à peine le temps d’ouvrir la bouche.
Une détonation retentit. Un éclair de lumière.
Tout devint blanc.
Quand je recouvrai la vue, le président était à côté d’elle, l’ouverture du tube écrasée dans son poing. Il jeta le feu d’artifice au loin.
— Komari-chan, tu es blessée ?! cria-t-il.
— J-je…
— Ça t’a touchée quelque part ? Montre-moi !
Il examina ses mains, puis lui prit les joues et lui tourna la tête d’un côté, puis de l’autre.
— Tu vois bien ? Tu as mal ? N’importe où ?
— N-non… Ç-ça va, balbutia Komari.
— Oh, Dieu merci.
Le président cessa enfin de froncer les sourcils.
— Ne refais jamais ça. Tu aurais pu te brûler gravement le visage.
— Il n’y a p-pas grand-chose à… abîmer, de toute façon. T-ta main…
— Je ne veux pas entendre ça.
Il glissa dans sa poche la main avec laquelle il avait arrêté le feu d’artifice.
— Ne dis plus jamais des choses pareilles.
— P-personne n’a envie de regarder… mon visage. Personne ne le verrait.
— Toi, si.
— E-eh bien, je…
— Tu te regarderais dans le miroir tous les jours, et tous les jours, tu repenserais à aujourd’hui en regrettant ce qui s’est passé. Je ne veux pas de ça pour toi.
Komari ouvrit et referma la bouche sans parvenir à dire un mot.
— Ne dis plus jamais ça. Je veux que tu prennes soin de toi.
— P-président ! finit par s’écrier Komari d’une voix qui se brisa.
Elle prit une profonde inspiration, si profonde que je l’entendis de là où j’étais, puis déclara :
— J-je t’aime !
Le temps s’arrêta.
Yanami retourna un morceau de viande. Yakishio se roussit les cheveux à l’arrière de la tête avec une fontaine d’étincelles.
Le président ne bougea pas.
— Komari-chan, je ne…
Une autre profonde inspiration.
— Je… J’ai des sentiments pour toi ! Depuis toujours ! Depuis très longtemps ! Je t’ai… Je suis amoureuse de toi !
Elle continuait de parler comme si elle ne pouvait plus rien retenir.
— J-je ne pensais pas que tu… faisais vraiment attention à moi. Mais ce que tu as dit. À l’instant. Ç-ça compte beaucoup pour moi.
Sa voix commença à faiblir, chaque mot lui coûtant deux fois plus d’élan que le précédent.
— Alors, euh, je t-t’aime ! Je veux qu’on s-sorte ensemble !
Quand elle n’eut plus rien à ajouter, Komari baissa simplement la tête, au bord des larmes. Tsukinoki-senpai avait assisté à toute la scène, immobile comme une statue.
Yanami mangeait sa viande.
Yakishio s’agitait pour éteindre les braises qui lui brûlaient le dos.
Une vraie troupe de cirque.
Un long silence s’écoula avant que le président finisse par prendre la parole.
— Désolé. C’est juste que, euh… tu m’as un peu pris de court.
Plusieurs fois, il ouvrit la bouche pour poursuivre, avant de la refermer. Il choisit soigneusement ses mots.
— Tu peux me laisser un peu de temps pour réfléchir ?
Le temps reprit son cours.
Komari hocha la tête. Son regard croisa celui de Tsukinoki-senpai. Elle tressaillit et s’enfuit en courant. J’avais l’impression de comprendre ce qui se passait.
Les spectateurs que nous étions, Yanami, Yakishio et moi, échangèrent des regards.
Tsukinoki-senpai s’approcha lentement du président.
— C’était quoi, ça ?
— Quoi donc ? répliqua-t-il. Je ne m’y attendais pas, Koto. Qu’est-ce que j’étais censé dire ?
Tsukinoki-senpai lui tira la main hors de la poche et l’arrosa d’eau.
— Merci. C’est juste de la suie. La brûlure n’est pas bien grave.
— Pourquoi lui donner de faux espoirs comme ça ? C’est cruel. C’est vraiment cruel, Shintarou.
Elle lui enveloppa la main dans un mouchoir.
— Koto, je…
— Tu sais très bien que tu devrais la repousser !
Elle lui serra la main avec force et leva sur lui un regard froid et meurtrier.
— Koto, de quoi tu parles ?
— Alors pourquoi ?! cria-t-elle. Pourquoi tu ne l’as pas fait ?!
Le président ne put soutenir son regard.
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Ce n’est pas à toi de décider.
Le silence retomba. Les crépitements des abats sur le gril ponctuaient le bourdonnement des insectes.
— C’est vrai, dit doucement Tsukinoki-senpai. Tu as raison. Après tout, on est seulement amis.
Nouveau silence… interrompu cette fois par une gifle cinglante sur la joue du président.
— Désolée de m’être fait des idées !
Elle s’en alla.
Le président Tamaki resta seul. Et un serpentin noir de feu d’artifice se tortillait entre les jambes de Yakishio. Comme j’enviais son heureuse insouciance.
Elle et Yanami me lancèrent des regards pressants. J’envisageai d’aller me chercher un de ces serpentins, moi aussi. Elles articulèrent silencieusement : « Vas-y. »
Je n’aurais donc aucun répit.
— Euh, président, dis-je.
Il leva les yeux, sans vraiment me regarder.
— Ah. Nukumizu. Désolé d’avoir gâché le voyage.
— N-ne t’en fais pas. On s’occupe de tout ici. Tu devrais, euh… y aller.
— Où ? Voir qui ?
Je dus me retenir de toutes mes forces pour ne pas lui répondre sèchement.
— Je ne peux pas décider à ta place.
Ce n’était pas comme si je faisais beaucoup d’efforts pour être poli.
— Oui. Désolé. Et merci.
Il s’éloigna d’un pas mal assuré dans l’obscurité. Nous poussâmes tous un soupir de soulagement bien mérité. Les choses avaient pris un tournant brutal et inattendu. Tout était devenu bien réel.
— Euh, excusez-moi.
Un employé du camping s’approcha de nous d’un pas hésitant.
— Nous allons commencer à éteindre les barbecues. Vous pourriez ranger vos affaires, s’il vous plaît ?
Dieu seul savait depuis combien de temps il attendait de pouvoir intervenir. Je le comprenais parfaitement.
— Oui, désolé. On s’y met tout de suite, dis-je.
— Vraiment désolé de vous interrompre.
Il n’avait aucune raison de prendre autant de précautions avec nous. Je commençai à empiler les assiettes.
— Aucun problème.
Yanami prit son air le plus déterminé.
— Je vous finis tout ça en un éclair.
***
— Franchement, qui aurait cru qu’elle oserait ? Bien joué, Komari-chan.
Yakishio pressa son éponge pleine de mousse et partagea son enthousiasme avec le ciel étoilé.
— Une déclaration sous les étoiles au garçon qui vient de se mettre en danger pour te protéger. Aaah, ça fait rêver ! On vit à la bonne époque, les filles. C’est à nous de prendre les devants et le taureau par les…
Elle lâcha son éponge.
— …cornes. Oui. Je devrais peut-être suivre mes propres conseils, hein ?
Je nouai mon sac-poubelle. Qu’est-ce qu’elles avaient, ces héroïnes perdantes, à remuer le couteau dans leurs propres plaies ?
— Dis, Nukkun, reprit-elle. Tsukinoki-senpai et le président ne sortent pas ensemble, alors ?
— Apparemment non, répondis-je. J’ai toujours pensé que, si ce n’était pas déjà le cas, ça ne tarderait pas.
Cela dit, à entendre le président, Komari avait bel et bien une chance. Tsukinoki-senpai était la dernière personne que j’aurais imaginée en lice pour le titre de perdante.
— Ouaip.
Yanami hocha la tête avec assurance tout en s’empiffrant d’abats.
— I’ font un chou’ cou’le.
— Oui, ils sont mignons ensemble, approuva Yakishio.
— Et pi, y avè clai’ment un truc ent’e eux.
— Oh, carrément, je le sentais aussi.
Aujourd’hui, j’avais appris que Yakishio était bilingue.
Quelque chose me disait que mon intervention ne serait pas nécessaire dans cette discussion. J’en profitai donc pour m’éclipser avec l’un de mes fameux départs sans dire au revoir. C’était ma spécialité. Elles ne remarqueraient même pas mon absence.
Je finis par me diriger vers les toilettes, attiré par une unique lampe qui éclairait faiblement les lieux. C’était le moment ou jamais de me soulager.
Au niveau des yeux, les urinoirs donnaient directement sur l’extérieur, laissant passer la brise et offrant une vue un peu inquiétante sur les arbres et les buissons qui bruissaient au loin. Être seul n’avait rien de rassurant non plus, même si, à bien y réfléchir, de la compagnie m’aurait encore moins rassuré.
— Nukumizu.
Je poussai un cri. Si mon pantalon n’avait pas déjà été baissé, j’aurais dû en changer.
— P-président ? Bon sang, tu m’as foutu la trouille !
— Il faut que je te parle.
— Super, génial, je peux finir d’abord ?! Et enlève ta main de mon épaule !
Je remontai ma fermeture éclair, me lavai soigneusement les mains et repris mes esprits.
— Tu étais ici tout ce temps ? demandai-je.
— Je… Enfin, je ne sais vraiment pas quoi faire.
Tu pourrais commencer par suivre mon conseil et aller retrouver l’une des deux au lieu de venir pleurnicher pendant que je pisse.
— J’aurais besoin de quelqu’un à qui parler, dit-il.
Il cherchait donc des conseils amoureux. Auprès de moi, entre tous. Et à propos d’un triangle amoureux, en plus. Il aurait vraiment mieux fait de demander à un ver de terre comment voler plus vite qu’un oiseau.
Je le regardai.
— Euh, je vais être franc. Je ne vois vraiment pas quelle aide je pourrais t’apporter. On ne joue pas du tout dans la même catégorie.
— D’accord, mais écoute, mes relations amoureuses, je peux les compter sur les doigts d’une main. Zéro. Aucune fille ne m’a jamais proposé de sortir avec elle, et les seuls chocolats que je reçois à la Saint-Valentin viennent de Koto.
— Ah, mais tu reçois des chocolats, fis-je remarquer.
— Et à chaque fois, il y a écrit « ami » dessus. Tous les ans, depuis qu’on est petits. Où est-ce qu’elle trouve ça, d’ailleurs ?
Pourquoi parlions-nous de ça au milieu des urinoirs ? C’était quoi, ce dialogue de PNJ ?
— Et personne ne m’invite jamais quand ils vont s’amuser avec des filles. Franchement, côté amour, on ne peut pas faire pire que moi.
Il était loin de soupçonner les véritables profondeurs du désert sentimental. À quel point ça pouvait être pire.
— D’accord, mais si tu hésites autant, ça doit bien vouloir dire quelque chose, dis-je. Peut-être que tu ressens vraiment quelque chose pour Komari.
— Elle est très mignonne, mais je ne l’avais jamais vue… sous cet angle, tu vois ?
— Alors pourquoi lui avoir dit que tu allais y réfléchir ?
— Écoute, quand une fille comme elle fait sa déclaration à un pauvre type comme moi, ça remet certaines certitudes en question. Tu ferais pareil.
Vraiment ? Quoi qu’il en soit, il restait un énorme sujet qu’on n’avait pas abordé.
— Et Tsukinoki-senpai ? demandai-je.
Elle était probablement la principale raison pour laquelle il n’avait jamais reçu de chocolats ni de propositions de sortie.
Les épaules du président s’affaissèrent.
— J’imagine que ce n’est plus la peine de faire des cachotteries.
— À quel sujet ?
— Je lui ai déjà demandé de sortir avec moi, dit-il. Et elle m’a rejeté.
— Attends, quoi ?
Comment était-ce possible ? Si ces deux-là n’étaient pas ensemble, quel espoir restait-il pour nous autres ?
— Tu ne parles pas de quand tu avais quatre ou cinq ans, hein ?
— Quoi ? Non. C’était à Noël dernier.
Il n’y avait même pas un an.
Soudain, tout s’éclaira. Le président était en bonne voie pour se remettre de son râteau lorsqu’une adorable élève plus jeune avait fait son apparition. Elle lui avait déclaré son amour, et maintenant, il hésitait. Rien d’étonnant.
Je ne pouvais pas lui en vouloir, même si c’était pour un petit gremlin qu’il se torturait ainsi.
— C’est pour ça que je viens moins souvent au club ces derniers temps, poursuivit-il. Koto fait comme si rien n’avait changé.
Il s’accroupit et serra ses genoux contre lui. Je faillis lui rappeler que les gens urinaient ici.
— Mais tu as vu comment elle s’est emportée tout à l’heure. J’ai l’impression de devenir fou. Qu’est-ce qui lui a pris ?
Toute la question était là. Si Tsukinoki-senpai lui avait déjà clairement fait comprendre ce qu’elle pensait, sa colère n’avait aucun sens.
— Quoi qu’il en soit, ça ne change rien au fait que vous devez vous parler.
Je posai une main sur son épaule.
— J’ai l’impression que vous ne l’avez pas assez fait.
— On dirait que tu sais de quoi tu parles. Tu es un expert ou quoi ?
J’eus un sourire sarcastique.
— Oui, tu peux m’appeler Casanova.
***
Je retournai auprès de Yanami et de Yakishio avec pour consigne du président de rentrer au gîte. Il se chargeait du reste. Mon rôle était bel et bien terminé.
Je retroussai mes manches pour aider à faire la vaisselle.
— Nukumizu ! lança sèchement Yanami. Où tu étais passé ?!
Il y en avait une qui n’était pas contente. M’éclipser alors que tout le monde était encore en train de ranger n’avait peut-être pas été une bonne idée.
— Je, euh… je devais aller aux toilettes, dis-je.
— Oui, super, qui t’a demandé ?
J’étais trop décontenancé pour répondre à cette question.
— Écoute. Tsukinoki-senpai vient de partir avec toutes ses affaires !
Ah. À cette heure-ci ? Ce n’était pas très malin.
Je regardai dans la direction qu’elle m’indiquait. Un instant plus tard, je remarquai son regard fixé sur moi.
— Euh, allô ? s’impatienta Yanami.
— Hum ? Oui ?
— Tu vas laisser une fille se promener toute seule en pleine nuit ?
Qu’est-ce qu’elle voulait que je fasse ? Que je lui coure après ? À cette heure-ci ? Ça ne me semblait pas très malin.
Yanami prit son élan et me donna une tape sur l’épaule. Une sacrée tape.
— Lemon-chan est partie chercher Komari-chan. Moi, je cherche le président. Allez, file ! aboya-t-elle.
— Mais enfin, il fait noir comme dans un…
Son expression m’inspira une peur bien plus grande que celle de l’obscurité.
— Bien, madame. J’y vais.
Je partis à la recherche de Tsukinoki-senpai, éclairant le chemin avec la lampe de mon téléphone.
Je ne tardai pas à tomber sur un arrêt de bus. Dans la pénombre, j’aperçus une fille avec ses bagages. Je l’appelai.
— Ah. Nukumizu-kun.
En me reconnaissant, elle ne chercha pas à cacher sa déception. Malheureusement, je n’étais pas le président.
— Senpai, où est-ce que tu vas ? demandai-je. Le gîte est de l’autre côté.
— Je rentre chez moi. Je ne peux pas rester près de lui pour le moment.
Elle réajusta son sac sur son épaule et se remit en marche.
— Hé, attends. Il n’y a plus de bus à cette heure-ci, Senpai.
— Je peux aller à pied jusqu’à la gare.
Ce n’était tout simplement pas raisonnable, surtout dans cette obscurité.
— Tu peux juste t’asseoir pour qu’on discute une minute, s’il te plaît ? insistai-je. Tiens, justement, il y a un banc.
— Nukumizu-kun !
Je venais de lui prendre son sac.
— Je n’ai pas le temps pour ça.
— Tu peux bien faire une petite pause, dis-je.
Je m’assis à l’arrêt de bus et lui proposai les deux boissons que j’avais achetées avant de venir.
— Thé Gogo ou Kochakaden ?
Elle soupira.
— Gogo.
Elle s’assit à côté de moi. Mission accomplie.
En fait, je ne savais pas quoi faire ensuite. Je n’avais pas demandé à Yanami ce que j’étais censé lui dire au juste. Je contemplai la vieille route bordée d’arbres.
— C’est Shintarou qui t’envoie ? demanda-t-elle.
— Hein ? Euh…
Elle fronça les sourcils.
— Ce n’est pas lui ?
— S-si, mentis-je. Il est allé te chercher au gîte, mais vous avez dû vous croiser.
S’il te plaît, président, ne me fais pas passer pour un idiot.
Tsukinoki-senpai but une gorgée de thé, puis s’affaissa sur le banc.
— Je suis vraiment désolée que ça ait dû arriver aujourd’hui.
Où avais-je déjà entendu ces excuses ?
Je dévissai le bouchon de mon thé. Si cette histoire n’avait concerné qu’elle et le président, elle aurait été vite réglée. Mais Komari venait compliquer les choses. La trigonométrie n’avait jamais été mon fort.
— Comment va Komari-chan ?
— Je ne sais pas vraiment, répondis-je. Yakishio la cherche. Je ne m’inquiéterais pas trop.
Un silence gênant s’installa avant que Tsukinoki-senpai reprenne doucement la parole.
— Les garçons aiment les filles discrètes, hein ? Celles qui leur donnent l’impression d’avoir besoin d’eux.
On entrait dans le vif du sujet. Il fallait vraiment que ces gens soient désespérés pour venir me demander conseil.
— C’est ce qu’on dit, j’imagine, répondis-je.
— Comme Komari-chan. Elle est un peu la fille idéale, au fond.
Voilà qui était vite dit.
— Je ne pense pas que les goûts de la plupart des garçons aient grand-chose à voir là-dedans. Ce qui compte, c’est ce que vous ressentez l’un pour l’autre. Et, bon, si ça peut te rassurer, j’avais vraiment l’impression que le président s’intéressait davantage à toi qu’à elle.
— Je sais. Moi aussi, je le pensais.
Qu’est-ce que ça voulait dire ? Ce n’était pas elle qui l’avait rejeté ? Quelque chose clochait.
— Vous devez vous parler, dis-je. Je pense que ça pourrait peut-être éclaircir les choses.
— Qu’est-ce qu’il y a encore à éclaircir ? Tu as entendu ce qu’il a dit. Il va « y réfléchir ». Il ne sait pas qui l’intéresse.
Je butai plusieurs fois sur mes mots, essayant de déterminer jusqu’où je pouvais aller.
— Alors, euh, le problème, c’est que le président… Il, euh… il pense peut-être que tu ne t’intéresses pas à lui.
— Quoi ?! Mais pourquoi ?!
J’avais vu juste. Le président ne s’était pas fait rejeter. Il y avait un énorme malentendu. Je ne pouvais pas abattre toutes mes cartes d’un coup au risque de tout gâcher, alors je décidai de rester prudent.
— Vous êtes sortis ensemble à Noël dernier, c’est bien ça ? demandai-je. Cette information est exacte ?
— Pourquoi est-ce qu’il t’a parlé de ça ?
— Euh, réponds-moi juste. Est-ce qu’il t’a, je ne sais pas, dit quelque chose ce jour-là ?
— Oui ? Il m’a dit plein de choses. On parle tout le temps.
— Non, je veux dire quelque chose d’important. Sur lui, ses sentiments, ce genre de choses.
— Il m’a fait tout un discours sur les burgers de Dom Dom pendant qu’on était au Mos Burger.
Quel genre de rendez-vous de Noël se passait dans un fast-food ? J’avais assez confiance en notre président pour supposer que sa prétendue déclaration n’avait pas eu lieu là.
— Où êtes-vous allés d’autre ? insistai-je. Voir des illuminations, un endroit avec une belle vue ? Il y a eu une ambiance romantique à un moment ?
— Avec lui ?
Elle eut un petit rire dédaigneux.
— Peu probable.
— Bon, ce n’était peut-être pas le lieu, mais est-ce qu’il a fait quelque chose qui sortait de l’ordinaire ? Il t’a pris les mains parce que tu avais froid ? Vous avez partagé une écharpe ? Il t’a offert un gâteau avec une bague dedans ? Vous vous êtes regardés dans les yeux au moment où les illuminations s’allumaient, avec une chanson d’amour d’Oda Kazusama en fond sonore ?
— Il y a encore des gens qui se souviennent de lui ?
Je m’accrochais à tout ce que je pouvais. Où était cette fichue déclaration ? Tsukinoki-senpai était-elle si peu réceptive que même la magie de Noël n’avait pas suffi à lui ouvrir les yeux ?
— Maintenant que tu le dis, reprit-elle, il y a bien eu quelque chose sur le chemin du retour. Il m’a parlé devant le sapin de la gare.
Oh, Dieu merci, il avait réussi à dépasser le stade Dom Dom. Ma foi en notre président était restaurée.
— Et qu’est-ce qu’il a dit ?!
— Eh bien, il s’est moqué de moi un moment, puis il a essayé de se rattraper en me disant de « ne pas m’inquiéter » parce qu’il me « prendrait si personne ne voulait de moi ».
Ah. Ah oui, c’était pire que Dom Dom.
— Tu lui as répondu quoi ? demandai-je.
— Je lui ai dit de dégager et d’aller se jeter du haut d’une falaise.
Elle me lança un regard perplexe.
— Pourquoi toutes ces questions, au juste ?
— Oui. Non. Je ne peux même pas t’en vouloir. Une déclaration pareille ne lui vaut aucune circonstance atténuante.
Quel désastre, ce type. Je commençai à dresser mentalement une liste de comédies romantiques à lui recommander pour sa rééducation.
— Une décla… Quoi ?
Tsukinoki-senpai se tut soudain.
Mais pas longtemps.
— Quoi ?! C’était une quoi ?!
Le silence était terminé.
— Je suppose qu’il voulait te le dire de façon détournée, un peu comme « Je veux te voir à mon réveil tous les matins ».
Mystère résolu. Il ne restait plus qu’à déterminer si j’aurais mieux fait de me taire.
— Et à Noël ?! À Noël. Ma déclaration de Noël, en deuxième année de lycée, c’était ça ?! Mais quel… Il est complètement con ou quoi ?!
Réponse : oui. J’aurais mieux fait de me taire. La situation ne tenait plus qu’à un fil, et c’était maintenant à moi de la rattraper.
— Enfin, je peux me tromper. Ce n’est que mon interprétation, alors il faut la prendre avec des…
— Je vais le bannir, ce fils de pute ! hurla-t-elle.
— On peut se calmer un peu, s’il te plaît ?
Des pas martelèrent la terre et le gravier. Je me retournai et découvris le président, les épaules soulevées par sa respiration haletante. Il s’arrêta un instant, puis s’approcha.
— Président ! l’appelai-je.
J’étais sauvé. La suite leur appartenait et ne me regardait plus. Je commençai à repartir vers le gîte, discrètement et avec tact, libéré du poids de ma mauvaise conscience. Une main surgit de nulle part, me plaqua la bouche et m’entraîna derrière les arbres. Je tentai de crier.
— Chut ! Ils vont t’entendre !
C’était Yanami. Je hochai la tête. Surtout faute d’autre choix.
— Baisse la tête. C’est pour le bien du club.
Ses murmures me chatouillaient l’oreille.
— Tu es sûre qu’on devrait…
Elle me pinça le flanc. Message reçu.
Je me tassai derrière les buissons et tendis l’oreille. Nos bras se frôlèrent pendant que nous nous installions. Elle sentait la fumée, la sueur et le Febreze.
Tsukinoki-senpai gardait la tête baissée, le visage caché. Le président tripotait nerveusement ses cheveux.
— J-je crois que je te dois des excuses, dit-il.
Elle répliqua aussitôt :
— Nukumizu-kun m’a raconté beaucoup de choses. C’est vrai ?
— Vous avez parlé de Noël ?
Elle ne répondit pas.
— Ça fait plus de dix ans qu’on est ensemble.
— Depuis qu’on a l’âge d’aller à l’école. On s’est toujours retrouvés dans la même classe, je ne sais pas comment.
— Je n’ai jamais été très féminine. Tu te souviens de ces filles qui m’embêtaient ?
Elle ferma les yeux et se mordit la lèvre.
— On n’est pas obligés de revenir là-dessus si ça te fait mal, Koto.
— Tu m’as défendue. Tu m’as défendue sans te soucier de ce qu’elles disaient de toi.
— Quelques idiotes, ça ne me fait pas peur, dit le président.
Il le pensait.
— Je préfère que ça tombe sur moi que sur toi.
— Tu vois ? C’est exactement ça qui me rendait folle.
Même de là où j’étais, je voyais le rouge lui monter aux joues. Elle porta une main à sa bouche.
— Tu as grandi d’un coup, au collège. Ce n’était pas facile de te garder pour moi toute seule, tu sais.
— À t’entendre, c’est de ta faute si je n’ai jamais eu mon heure de gloire.
C’était le cas, répliquai-je intérieurement.
— Tu es affreux, tu le sais ? J’ai attendu. Et attendu. Et attendu. Et attendu.
Elle déglutit. Respira. Déglutit encore. Puis marcha droit vers le président.
— Et c’était ça, ta déclaration ?! Tu es incroyable. Incroyable ! Même si on avait été des âmes sœurs dans une vie antérieure, je t’aurais quand même envoyé promener !
Elle ne s’arrêta que parce qu’elle n’avait plus assez de souffle pour crier.
Le président eut un rire embarrassé.
— Oui. Tu as raison.
Il esquissa un sourire maladroit et lui caressa les cheveux. Elle sursauta.
— Mais c’est pour ça que je vais me rattraper dans celle-ci.
Elle posa sa tête contre sa poitrine, dans un léger choc.
— Tu peux toujours essayer.
Après un instant d’hésitation, le président referma les bras autour d’elle et la serra contre lui. Avec plus de précaution que si elle avait été en verre.
***
Je retournai auprès de Yanami et de Yakishio
— Waouh.
Yanami ne les quittait pas des yeux, les mains jointes. On s’attardait beaucoup trop, c’était certain.
— On s’en va, dis-je.
— Mais ça devient intéressant !
— On empiète sur leur vie privée ! Il faut qu’on file.
Je lui pris la main et me mis en marche. À vrai dire, on aurait dû filer depuis longtemps.
— Nukumizu-kun.
— Ils ont besoin d’être seuls, dis-je.
— Et tu as besoin de continuer à me tenir la main parce que… ?
Je sursautai et retirai aussitôt ma main. C’était l’ambiance. Nous étions restés accroupis l’un contre l’autre, avec toute cette tension romantique dans l’air. Ça me faisait perdre la tête.
— D-désolé ! balbutiai-je. J-je n’ai pas fait exprès !
— Pas besoin de t’excuser.
En me voyant rougir, elle passa aussitôt en mode persécution.
— Dis, j’y ai droit, moi aussi ? Tu vas me faire ta déclaration, maintenant ?
— Non.
— Oh, allez. Promis, je te rejetterai en douceur.
— Tu peux toujours attendre.
J’accélérai le pas. Yanami suivit, toujours ce même sourire narquois aux lèvres.
— Tu n’as pas de cœur ? Ça ne t’a pas ému, ce qu’on vient de voir ? Tu n’as pas envie de vivre la même chose ?
Elle se pencha vers moi et me fixa de son regard indiscret et agaçant.
— Si, mais pas avec quelqu’un qui vient de dire qu’elle allait me rejeter.
— C’est vrai. Je te rejetterai.
Pas la moindre hésitation.
— Mais si tu te débrouilles bien, tu pourras peut-être au moins me voler un bisou sur la joue.
— Mais tu me rejetteras quand même.
— Qu’est-ce que tu es difficile.
Elle haussa les épaules.
— Enfin, peu importe. On a plus important à faire.
— « Peu importe » ?
Elle haussa les sourcils.
— Tu as oublié Komari-chan ? Il faut qu’on retourne au gîte voir comment elle va.
— Ah oui. C’est vrai. Tu as raison.
Je penchai la tête et répétai à voix basse :
— « Peu importe » ?
***
Fermé à clé.
J’avais complètement oublié que la porte de la chambre des garçons était fermée à clé. Et c’était le président qui avait la clé. Je pouvais toujours attendre son retour dans la chambre des filles, mais non, ça n’allait pas être possible. Je ne m’étais toujours pas remis de la brusquerie de Yanami. Elle me taquinait, plaisantait, et tout à coup, elle était devenue plus froide que l’Arctique. Je ne comprenais rien aux femmes.
Je traînai mes jambes fatiguées hors du gîte. Je trouverais peut-être un scarabée avec qui partager ma peine.
En passant sous une fenêtre, je surpris la fin d’une conversation. Il y avait un autre groupe ici, en plus du nôtre. Une sorte de voyage réunissant les conseils des élèves de plusieurs établissements du coin. Je m’éloignai de l’agitation qui régnait à l’intérieur.
C’est alors que je l’aperçus, accroupie dans l’ombre. Des étincelles orange crépitaient à l’extrémité inférieure du petit bâtonnet fin qu’elle tenait à la main. C’était Komari. Yakishio n’était pas avec elle.
Je me retrouvai devant elle avant d’avoir décidé quoi lui dire.
— Salut. Tu es là.
— Ah. Nukumizu. Qu-qu’est-ce que tu veux ?
Je réalisai trop tard dans quelle situation je m’étais mis. L’image du président et de Tsukinoki-senpai enlacés me revint, et je n’eus pas le courage de lui en parler. De toute façon, ce n’était pas à moi de le faire. Il fallait que le président le lui dise lui-même.
Komari me tendit un sachet.
— Des f-feux de Bengale. Il y en a trop pour moi toute seule.
Je m’accroupis, en pris un et l’allumai. Les étincelles crépitèrent avec une vigueur inhabituelle, puis se replièrent en un bouton incandescent. Un instant de répit.
Les étincelles rejaillirent, et cette fois, je reconnus leur façon de danser et de crépiter.
— Tiens. C’est différent.
Je ne me souvenais plus de la dernière fois où j’avais joué avec des feux de Bengale. Il était grand temps qu’on s’y remette, Kaju et moi.
Nous en consumâmes un après l’autre avant que je trouve enfin le courage de jeter un coup d’œil à Komari. Je découvris qu’elle me regardait aussi.
— Qu-quoi ?
— Yakishio n’était pas avec toi ?
— S-si. Elle en a fait un. Puis elle s’est ennuyée et elle est partie.
On ne pouvait pas mettre le feu à grand-chose avec des feux de Bengale. Pas assez d’action pour elle, j’imagine.
— Vous avez l’air de vous être vraiment rapprochées, dis-je. C’est bien.
Komari n’avait pas l’air d’accord.
— Tu d-devrais aller voir un ophtalmo.
C’est un oxymore, ça ?
On avançait, on discutait normalement. Elle devait encore être portée par l’adrénaline de sa déclaration. Il suffisait de la ramener dans sa chambre avant que le drame ne survienne. Les filles sauraient mieux s’en occuper que moi.
— Le p-président est venu. Avant toi, dit-elle.
Mon feu de Bengale s’éteignit après quelques misérables secondes de vie. Le bouton incandescent à son extrémité tomba.
— Ah. Et qu’est-ce qu’il a… ?
— C’est fini.
Elle me tendit le sachet et alluma mon nouveau feu de Bengale.
— Il m’a rejetée.
Sa voix était sans émotion.
— Ah… Alors il te l’a dit clairement ?
Personnellement, j’aurais fait traîner les choses pour garder une solution de repli au cas où mon premier choix tomberait à l’eau.
— T-toi, tu m’aurais gardée en réserve, je parie.
— Comment tu le sais ?
— P-parce que tu es vraiment le pire.
Je ne pouvais pas la contredire.
Les boutons incandescents de nos feux de Bengale rougeoyèrent un moment, puis projetèrent des étincelles presque exactement en même temps, éclairant le visage de Komari.
— Mais il… Il y a r-réfléchi. Il l’a vraiment, sincèrement envisagé.
Elle souriait. Ce sourire semblait lui faire mal.
— J’ai eu le dessus sur Tsukinoki-senpai… Même si ça n’a pas duré longtemps.
Elle tremblait. Ses petites épaules étaient secouées de frissons. Le bout de son feu de Bengale s’éteignit, et elle le regarda tomber par terre.
— J-je vais pleurer, maintenant, dit-elle d’une voix étranglée. Alors v-va-t’en.
Elle restait agrippée à ce feu de Bengale éteint. Le vent emportait presque sa voix.
— S’il te plaît.
Je rentrai dans le gîte, trouvai un banc où m’asseoir et ouvris ma canette de café avant de me rendre compte que je n’avais pas envie d’en boire.
Je ne savais pas quoi ressentir. Au-dessus de moi, les néons du hall grésillaient et clignotaient.
Je pensai à eux. Aux cinq inconnus avec qui j’étais venu ici. Que deviendrions-nous une fois cette parenthèse loin de la réalité refermée ? Yanami et Yakishio ne s’intéressaient pas vraiment au club de littérature. Ce n’était qu’une halte pour elles avant de prendre inévitablement leur envol et de passer à autre chose.
Komari se sentirait-elle seulement à l’aise de continuer à venir ? Et nos senpai ? Il restait une semaine avant les vacances d’été. Qu’allaient devenir mes déjeuners avec Yanami ?
[1] Fête bouddhique japonaise durant laquelle les esprits des ancêtres sont censés revenir rendre visite aux vivants.

Je bus une gorgée de café.
Soudain, j’eus envie d’écrire.
***
Le lendemain matin, nous nous réunîmes dans une salle de réunion du gîte.
— Je le mets en ligne.
Le président appuya sur la touche Entrée d’un geste théâtral. Et voilà : le premier chapitre de mon histoire : « À mi-chemin sur la route de l’amour » était désormais accessible à tous.
— Au final, c’est assez différent de ce dont on avait parlé.
Jusqu’à récemment, j’avais prévu d’écrire un isekai où l’on menait une vie tranquille. Moi-même, j’étais encore un peu surpris d’avoir fini par écrire une comédie romantique située dans le monde réel.
— L’inspiration m’est venue comme ça, dis-je.
Ce n’était pas grand-chose. On pouvait tout lire en moins de trois minutes.
— Je pense que je vais continuer petit à petit.
— Bonne idée, dit le président. Oh, tiens, tu as déjà un commentaire sur ton texte, Yanami-san.
— Oooh, vraiment ?
Yanami cessa de grignoter son pain melon le temps de se pencher pour regarder. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire et ses yeux se plissèrent avant de se tourner vers moi.
— Je t’ai démasqué, Nukumizu-kun.
— O-oui. C’est moi, avouai-je.
Les rôles étaient inversés. C’était l’auteur qui était censé être intimidé par ses lecteurs, pas l’inverse.
— Hmm. Merci. Au fait, c’est quoi, ces « points » ?
— Tu en reçois chaque fois que quelqu’un ajoute un de tes textes à ses favoris ou lui attribue une note, répondit le président en aspirant une gorgée de jus de fruits. En fait, tu as deux commentaires.
Il tendit la main pour reprendre la souris à Yanami.
— Ç-ça doit être moi.
Komari entra, simplement vêtue de sa tenue de sport. Un vent de malaise parcourut la pièce, mais elle ne sembla pas s’en soucier. Elle alla droit vers le président.
— Komari-chan, dit-il. Bonjour.
— B-bonjour. Tu as r-reçu mon histoire ?
Elle baissa la tête.
— Si tu pouvais… m’aider à la mettre en ligne. S’il te plaît.
Le président ramena l’ordinateur portable vers lui.
— Bien sûr. Oui, répondit-il en hochant plusieurs fois la tête. La voilà. Avec ton titre et ton résumé. Tout est prêt.
Il commença à remplir le formulaire de publication, puis s’interrompit.
— Telle quelle ?
— Telle quelle, s’il te plaît.
Komari déglutit.
— J’aime mon titre. Et je ne veux pas découper mon texte. Je veux en faire le premier chapitre.
Pas une hésitation, pas un bégaiement. Elle avait dit ce qu’elle voulait dire, et sa détermination se lisait dans ses yeux. Le président l’avait bien vue.
— Compris, dit-il. Je crois que tu as raison. Les lecteurs l’apprécieront davantage comme ça.
Il lui sourit, puis se tourna de nouveau vers l’ordinateur.
— C’est fait. Le voilà.
Komari plissa les yeux pour regarder l’écran, découvrit son texte et sourit.
— M-merci. Je ne comprends… pas très bien Narou. Tu pourrais peut-être m’expliquer comment ça marche, un de ces jours ?
— Bien sûr.
Je ne reconnaissais pas cette Komari. Celle que je connaissais avait généralement les sourcils froncés ou le nez plissé. Peut-être que c’était seulement avec moi.
Il restait encore un point à régler dans cette pièce.
Tsukinoki-senpai était assise à une autre table, nettement plus silencieuse que d’habitude. Komari serra plusieurs fois les poings avant de marcher vers elle et de s’asseoir en face.
— B-bonjour, Senpai.
— Bon… Bonjour, Komari-chan, répondit-elle.
Personne ne dit rien pendant quelques secondes. Le silence était étouffant, jusqu’à ce que Komari le brise enfin.
— J-je voudrais que tu lises mon histoire.
— D’accord. Je te laisserai un commentaire.
— M-merci…
Un nouveau silence gênant s’installa.
— V-viens au club demain, s’il te plaît. Ça ferait… vide sans toi.
Elle baissa la tête.
— Et puis, la fille du Conseil des élèves fait peur.
Tsukinoki-senpai s’illumina.
— C-compte sur moi, Komari-chan ! Je serai là ! Elle ne te touchera pas tant que je serai dans les parages !
Les larmes se mirent à couler sur ses joues aussi brusquement que son sourire était revenu.
— Hein ? Mince, désolée, je… Ce n’est pas…
Komari se précipita à côté d’elle.
— Ç-ça va, Senpai. Vraiment.
— C’est juste que… Je ne sais pas ce que j’aurais fait si tu avais arrêté de venir.
Elle renifla.
— Merci, Komari-chan. Merci.
Komari passa les bras autour d’elle et la serra longuement contre elle. Tsukinoki-senpai s’essuya les yeux et se ressaisit.
— J’adore toujours lire tes histoires. J’ai hâte de découvrir celle-ci.
— M-merci. Et la tienne ? Tu as écrit quelque chose ?
— Ah, eh bien, la censure s’est un peu déchaînée sur la mienne. Elle fait à peine une page, maintenant.
Elle agita son téléphone, encore secouée de reniflements.
— Je trouve ça vexant qu’on puisse insinuer que j’écris du porno.
Ce n’était pas le cas ? Les chiffres semblaient pourtant aller dans ce sens.
— A-allons nous asseoir avec les autres.
— Oui. Allons-y.
Elles nous rejoignirent main dans la main. Le président affichait un immense sourire.
Ce n’était pas une fin heureuse. Pas pour tout le monde. Le président Tamaki et Tsukinoki-senpai étaient ensemble, mais il avait fallu rejeter Komari pour en arriver là. C’était la réalité. Les choses allaient forcément changer. Lentement, mais sûrement, comme toutes les relations. Le changement faisait partie de la vie. J’avais simplement réussi à y échapper plus longtemps que la plupart des gens.
Mais il finirait bien par me rattraper, si ce n’était déjà fait. Après tout, j’étais là, pris dans un réseau de relations entre des gens qui ne cessaient d’évoluer. Voir tout cela se dérouler de si près m’inspirait un étrange émerveillement.
Une main bronzée (un peu plus que d’habitude) fit glisser une feuille vers moi.
— Tiens, Nukkun. Tu peux publier ça sur le site dont j’ai oublié le nom ?
— Qu’est-ce que c’est ? Tu fais un journal illustré ? demandai-je.
— Oui. J’ai trouvé des crayons de couleur dans le hall, alors je me suis dit : pourquoi pas ?
C’était un dessin de la plage. J’y remarquai un personnage qui ressemblait vaguement à Yakishio, tenant la main d’un autre personnage étendu par terre.
— C’est moi ?
Yakishio eut un petit rire.
— Bien vu, détective. C’est toi, juste là.
Sans le contexte, on aurait pu croire qu’elle traînait un cadavre sur la plage.
— Hé, j’aime bien, intervint le président en se penchant pour regarder. Par contre, on ne peut pas mettre ça sur Narou. C’est réservé aux textes.
— Pourquoi ne pas créer un compte Twitter pour le club et le publier dessus ? proposai-je.
Le président frappa dans ses mains.
— Parfait. En fait, on en a déjà un, mais on ne s’en sert jamais.
Tsukinoki-senpai renifla encore et prit le dessin.
— Je crois avoir vu un scanner dans le bureau. Je vais demander si on peut l’emprunter. Viens avec moi, Yakishio-chan.
Elles partirent ensemble.
J’affichai mon chapitre sur mon téléphone, juste pour le regarder. Ça faisait bizarre de voir quelque chose sur lequel on avait travaillé ainsi accessible à tous.
— Oh, j’ai déjà un commentaire et une note.
Non sans appréhension, j’y jetai un œil. La note était la plus basse possible et le commentaire disait : « Ce type est puceau. »
Eh bien, c’était tout simplement grossier. Il était où, déjà, le bouton pour bloquer quelqu’un ? Mais attends, comment cette personne savait-elle que j’étais puceau ?
— Komari, grondai-je. Je sais que c’est toi.
Un sourire condescendant étira ses lèvres.
— C-continue à publier, et je reverrai peut-être ma note.
— Je continuerai. Tu en doutes peut-être, mais je continuerai.