MAKEINE T1 – CHAPITRE 2
Yakishio Lemon contre le scénario
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Traduction : Nekos
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TELLEMENT DE CIGALES. LEURS CRIS ÉTAIENT ASSOURDISSANTS. Et le soleil brûlant n’arrangeait rien.
Le deuxième cours de la journée, celui d’EPS, était enfin terminé. Il ne restait plus que le rangement entre moi et la liberté. Je déposai la dernière haie dans la remise et essuyai un peu de la sueur qui ruisselait sur mon visage.
Ce système était mal fichu. Ce n’était pas juste que l’élève de corvée soit celui dont le numéro dans la classe correspondait au jour du mois. Celui qui avait inventé cette petite règle devait avoir le numéro trente et se trouver très malin.
— Je vais le tuer, grommelai-je en tapant mes mains l’une contre l’autre pour en chasser la terre.
Plus vite j’aurais fini, plus vite je pourrais enlever ces vêtements dégoûtants, trempés de sueur. Le dernier à se changer était aussi le dernier à rester en sous-vêtements alors que tous les autres étaient habillés, et je n’avais aucune envie d’être celui-là.
Soudain, la porte se referma dans un bruit de ferraille. La remise s’assombrit.
Le moment était donc venu ? Le harcèlement commençait enfin ? J’étais fichu.
Je me retournai brusquement et découvris que je n’étais pas seul. Dans la pénombre se tenait Yakishio Lemon, qui s’agitait maladroitement. La sueur lui plaquait les vêtements contre le corps, soulignant sa silhouette.
— Yakishio-san ?
On aurait dit une scène tout droit sortie d’un anime. Je déglutis.
Yakishio évitait de me regarder dans les yeux. Elle repoussa une mèche collée à sa joue et s’approcha.
— Dis, Nukumizu. Je voulais te demander quelque chose.
— Ah. D’accord.
Contrairement à ceux dont l’esprit était moins discipliné, je ne me faisais pas trop d’idées. J’avais vu assez de comédies romantiques pour savoir qu’il ne s’était pas passé grand-chose entre nous qui justifie de débloquer une scène de ce niveau.
— Vous vous êtes reparlé depuis ? demanda-t-elle.
— Hein ? Qui ? À quel sujet ?
Ce n’était pas une avancée romantique. C’était le genre de scène où le héros était censé perdre ses moyens avant de voir ses espoirs anéantis. Ça, je pouvais gérer.
— Mitsuki, précisa Yakishio. Pour les livres. Il est déjà venu les chercher ?
Maintenant qu’elle en parlait, je n’avais toujours pas tenu Ayano au courant. Yakishio joignit les mains derrière son dos et tapota timidement le sol du bout de sa chaussure.
— J-je me disais que, enfin… je pourrais peut-être les lui apporter moi-même ?
— Il y a quand même pas mal de volumes, dis-je. Ce serait plus logique qu’il vienne…
Yakishio continuait de s’agiter. Je compris.
— En fait, tu veux bien le prévenir pour moi ? J’ai eu la permission, alors il peut passer quand il veut.
— Compte sur moi ! Promis, je lui transmets le message !
Son sourire illumina la remise. La poussière qui dansait dans les rayons du soleil semblait presque scintiller autour d’elle.
— Je vais lui dire de passer après les cours !
— Attends, j’ai une idée.
— Oui ?
Yakishio pencha la tête, toujours souriante. Nous venions du même collège. Mon côté sentimental me donnait envie de lui rendre service.
— Et si tu lui disais de venir un jour où tu n’as pas entraînement ? proposai-je.
C’était l’occasion parfaite de leur faire passer davantage de temps ensemble. Je pourrais peut-être même m’arranger pour leur laisser la salle à eux seuls pendant une heure ou deux.
— Mais pourquoi ? demanda Yakishio en me regardant sans comprendre.
— Pour que tu puisses, euh… venir visiter le club. Le même jour.
Je ne pouvais pas être plus clair.
— Tu vois ce que je veux dire ?
— Pas… vraiment.
Tant pis.
— Tu peux simplement lui dire de venir chercher ses livres et en rester là, expliquai-je. Ou choisir un jour où tu n’as pas entraînement pour que vous veniez ensemble. Si tu ne sais pas comment te joindre à lui, la visite te donne une excuse pour être là.
Elle frappa ses mains l’une contre l’autre et haussa les sourcils, comprenant enfin.
— Ah, je vois ! Tu es malin, Nukumizu.
Un large sourire s’étira sur ses lèvres. Elle me donna une tape dans le dos.
— Je m’étais trompée sur ton compte. Tu es plutôt sympa !
Je n’étais pas certain de vouloir savoir quelles étaient toutes ces « idées » que mes camarades semblaient se faire de moi.
— M-mais ne va pas t’imaginer des trucs ! s’empressa d’ajouter Yakishio. Mitsuki, c’est juste un ami, tu sais ? On est juste potes, c’est tout !
— Bien rattrapé, dis-je d’un air impassible.
Yakishio fit la moue. Apparemment, la place dans la hiérarchie sociale n’avait rien à voir avec la maturité émotionnelle.
— Bon, on peut en finir ? Je fonds, là.
Elle tira sur le col de son tee-shirt pour s’éventer. De mon côté, je me retins de faire un commentaire.
Elle essaya d’ouvrir la porte.
— Euh…
— Quoi ?
J’essayai à mon tour, avec elle. Rien à faire.
Yakishio se tourna vers moi.
— Je, euh… je crois qu’on est peut-être, éventuellement, enfermés.
— Tu plaisantes, dis-je. À l’aide ! Il y a quelqu’un de…
— Chut ! siffla Yakishio. Arrête de crier !
Elle passa un bras autour de mon cou par-derrière et s’y accrocha de toutes ses forces. Tout ce que je sentais se presser contre mon dos me fit presque oublier la sueur désagréable dont elle était couverte.
Presque.
— J’arrive plus… à respirer ! m’étranglai-je.
J’eus beau essayer de me dégager, ses muscles affrontaient mon absence de muscles.
— Je vois une lumière… !
Je tapotai son bras.
— Oh, mince, pardon, dit-elle. Ça va ?
— Tu… Tu es folle, haletai-je. Pourquoi tu m’as arrêté, bon sang ?
— Parce que la classe de Mitsuki avait aussi EPS ! Il pourrait être dehors !
— Et on ne l’a pas appelé parce que… ?
— Parce que ! insista Yakishio. S-s’il me voyait seule ici avec un autre garçon, il pourrait… Enfin, je ne sais pas…
Elle joua avec ses pouces. Dans toute autre situation, j’aurais trouvé ça mignon.
— Bon, il faut se dépêcher avant que tout le monde parte, dis-je.
— La classe suivante va bientôt arriver, d’accord ? On n’a qu’à attendre.
— Et ils trouveront un garçon et une fille enfermés seuls depuis Dieu sait combien de temps.
— Tu pourrais te déguiser en fille, proposa Yakishio.
— Si on doit en arriver là, tu serais plus crédible en garçon.
Nous n’avancions pas, et entre-temps, tous nos camarades étaient partis. Les murmures des élèves avaient laissé place à une cacophonie de cigales. Yakishio se hissa pour regarder par une fenêtre en hauteur.
— Tiens. Pourquoi personne ne vient ?
— Ah, dis-je. Yakishio-san. Je crois qu’ils sont à la piscine.
— Hein ?
La sonnerie retentit. Le cours suivant avait commencé.
— Pourquoi on n’était pas à la piscine, nous ?!
— Tu n’as pas écouté le prof ? Les deuxièmes années s’en servaient pour s’entraîner en vue de la compétition.
— Ah. Oui. Donc, maintenant, la piscine est libre, dit Yakishio. Et nous, on est coincés ici.
Les cigales poursuivirent leur concert.
— À l’aide ! cria Yakishio. Je suis là aussi !
— Il y a quelqu’un ?! hurlai-je.
Nos appels résonnèrent dans le vide. Nous finîmes par abandonner et nous trouvâmes chacun un coin confortable par terre pour réfléchir.
La météo du matin avait annoncé une journée torride, avec des températures pouvant atteindre trente-cinq degrés, et il faisait de plus en plus chaud dans la remise. À un moment, je me sentis un peu moins en sueur. Pas parce que je m’étais habitué à la chaleur, mais parce que j’étais aussi desséché qu’un squelette.
— Je me demande quand quelqu’un remarquera notre absence, marmonnai-je.
— Au pire, le club d’athlétisme viendra à la pause déjeuner, répondit Yakishio en haletant.
Une véritable flaque, bien visible, se formait autour d’elle. Son corps était une machine.
— Dis, tu es sûre que ça va ?
— Ouais, non, moi, je suis plutôt impala. Pas gazelle, marmonna-t-elle.
— Ah, d’accord.
Attends, quoi ?
— J’essaie de leur dire que quatre pattes valent mieux qu’une. Mais est-ce qu’ils m’écoutent ? divagua-t-elle. Écoute. Rien ne rafraîchit mieux que l’eau pour une hyène tachetée.
— Yakishio-san ?
Elle allait tout sauf bien. Il fallait que je fasse quelque chose.
La fenêtre se trouvait en hauteur, près du plafond, et était munie de barreaux de sécurité. Impossible de passer par là. Je fouillai les étagères dans l’espoir de trouver de quoi faire du bruit, un sifflet ou un mégaphone, peut-être, et dénichai un vieux sac de sport poussiéreux enfoui tout au fond.
À l’intérieur se trouvaient des vêtements de femme, une serviette et, Dieu merci, une bouteille d’eau à moitié pleine.
Mon cœur se serra. Des plaques de moisissure recouvraient le liquide. Je fourrai la bouteille dans le sac, puis aperçus par hasard une bombe de spray rafraîchissant.
— Yakishio-san ! Ça devrait aider, dis-je.
Elle remarqua la bombe, et une petite lueur revint dans ses yeux.
— Tu es le meilleur, Nukkun ! Vas-y.
Nukkun ?
Elle me tourna le dos et retira son haut trempé. Sa brassière de sport ne cachait que très peu de peau, même dans la pénombre.
J’avalai ma salive de travers.
— A-attends un peu !
— Mais j’en ai besoiiin ! gémit Yakishio.
Je n’aurais jamais cru voir un jour une fille me supplier de faire quelque chose. Et ça, en plus.
Intimidé, je lui vaporisai une bonne dose de produit dans le dos. Yakishio poussa au passage plusieurs gémissements et petits cris peu innocents.
— Devant, maintenant, dit-elle.
Elle se retourna.
Est-ce que c’était autorisé ? J’avais l’impression d’enfreindre quelque chose. Une loi, une règle quelconque. Je voyais son ventre nu, et les marques de bronzage qui dépassaient de sa brassière n’aidaient pas à chasser les pensées qui me traversaient l’esprit.
Je vaporisai le produit. Ses abdominaux se contractèrent. Elle gémit de nouveau. Je n’étais pas responsable de la direction que prenaient mes pensées. Ça, je le défendrais jusqu’à la mort.
— Ça va mieux ? demandai-je.
— Un peu, répondit-elle.
Elle avait toujours l’air absent, le regard flottant. Ses mains se glissèrent sous sa brassière.
— Attends, attends, attends ! lâchai-je. Garde ça !
— Oh, allez, Nukkun. On est entre filles. Je suis touuute en sueur. Donne-moi une serviette.
Elle était en plein délire. Elle se croyait dans le vestiaire des filles, rien que ça.

Je fouillai dans le sac pour trouver la serviette et, les yeux résolument tournés dans l’autre direction, la tendis à Yakishio tandis qu’elle jetait sa brassière de côté.
— R-remets ça quand tu as fini !
— Tiens, dit-elle, c’est mon sac. C’est donc là que je l’avais perdu.
Yakishio jeta un œil à l’intérieur tout en s’essuyant.
— Yakishio-san ! criai-je. T-tes vêtements ! Habille-toi d’abord !
— J’avais aussi laissé une boisson dedans !
Oh non.
Je risquai un coup d’œil et vis Yakishio sur le point de boire dans la bouteille moisie.
— Arrête !
Je la lui arrachai des mains.
— Ne bois surtout pas ça !
— Pourquoi tu es si méchant, Nukkun ?
Elle me grimpa dessus pour essayer de récupérer la bouteille. Je hurlai.
— Je ne regarde pas ! Je ne regarde pas !
— C’est à moi ! gémit Yakishio.
Encore ! Contre mon dos ! Oui, cette fois, je le sens !
— Il y a quelqu’un là-dedans ? Marcooo !
Une voix que je reconnus. Celle de notre professeure principale, Amanatsu Konami.
— Sensei ! On est là ! Polo ! Polo ! criai-je en retour.
Un déclic, un bruit de ferraille, puis la porte coulissa. Nous étions sauvés.
Amanatsu-sensei contempla longuement la scène qui s’offrait à elle.
— On s’amuse bien, à ce que je vois ?
Peut-être que nous n’étions pas sauvés.
Yakishio, à moitié nue, était étalée sur moi. Peut-être venions-nous simplement d’échapper à la fournaise de la remise pour tomber dans un tout autre enfer.
— Finissez d’abord, tous les deux, dit Amanatsu-sensei d’un ton neutre.
— Attendez, ne fermez pas la porte ! J’ai besoin de votre aide !
— J’en ai vécu, des situations folles, mais pendant les cours ? Franchement ?
— Je ne voulais pas en savoir autant, Sensei ! Maintenant, par pitié, aidez-moi !
Quand je parvins enfin à me dégager de l’étreinte de Yakishio en plein délire, elle s’écroula, inconsciente, à même le sol.
Et je tiens à le rappeler une fois de plus : je ne regardais pas.
***
Solution de réhydratation orale : un liquide magique plein d’électrolytes et de glucose, utilisé pour traiter la déshydratation.
— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est bon, l’OS-1, soupira Yakishio. Ça fait un bien fou.
L’infirmerie en gardait toujours en réserve pour les idiots comme nous.
Amanatsu-sensei nous regarda d’un air mécontent, les bras croisés.
— Oubliez les cours. Je veux que vous restiez tous les deux ici pour vous reposer. Toi, là. Le garçon. Je vais prévenir ton professeur. Comment tu t’appelles ?
— Nukumizu, et c’est vous, mon professeur, répondis-je.
J’avais renoncé depuis longtemps à ce qu’elle s’en souvienne un jour.
— Ah bon ? Ça m’arrange, dit-elle. Je te les confie, Konuki-chan.
L’infirmière fit un signe de la main à Amanatsu-sensei qui s’en allait, puis s’assit devant nous.
Les infirmières sexy m’avaient toujours semblé relever de la légende urbaine, mais chez Konuki-sensei, seules ses jambes étaient légendaires. Elle les croisa ostensiblement. Un sourire malicieux flottait sur ses lèvres.
— Comment vous sentez-vous ? demanda-t-elle.
— B-bien, bredouillai-je.
Pourquoi ne pouvait-elle pas se comporter normalement ?
— Encore, s’il vous plaît !
Yakishio tendit sa bouteille vide. Elle avait encore le regard un peu bizarre. L’infirmière Konuki lui en donna une autre.
— Bois doucement, ma grande.
— Youpi ! s’exclama Yakishio.
Elle entama aussitôt la nouvelle bouteille avec un sourire un peu niais.
— Un coup de chaleur, ce n’est pas à prendre à la légère, vous savez ? dit l’infirmière, soudain sévère. Ça peut mettre votre vie en danger, sans parler des éventuelles séquelles.
— Je comprends, dis-je. On est désolés.
— Bien. Je sais ce que c’est que d’être jeune. Il y a des choses qu’on ne peut pas arrêter. Des passions qu’on ne peut pas étouffer. Et plus on essaie, mon Dieu, plus c’est bon, parfois. Pas vrai ?
— Je… Pardon ?
— Tout va bien. Pas besoin de m’expliquer.
Konuki-sensei posa un doigt sur ses lèvres et nous fit un clin d’œil.
— Ce qui s’est passé dans cette remise, ça reste entre vous et votre professeure.
La communication était en train de s’effondrer, et je n’avais pas l’énergie de la rétablir. Je changeai donc de sujet.
— Vous connaissez Amanatsu-sensei ? demandai-je.
— Nous sommes toutes les deux d’anciennes élèves de ce lycée, en fait, répondit Konuki-sensei.
— Vous êtes donc toutes les deux nos senpai, techniquement. Elle était comment, Amanatsu-senpai, quand elle était élève ?
— Oh, on ne le devinerait jamais aujourd’hui, mais entre nous, elle était un peu tête en l’air. Une vraie maladroite.
Cette révélation me laissa absolument stupéfait.
— Nous étions des habituées de l’infirmerie. Elle avait toujours une bosse ou une égratignure à faire soigner.
Konuki-sensei eut un petit rire attendri.
— Et maintenant, me voilà à travailler dans cette même pièce.
Elle croisa les jambes dans l’autre sens, glissant une jambe gainée de nylon sur l’autre, puis leva les yeux au plafond. Son regard n’était pas aussi lointain qu’on aurait pu s’y attendre chez quelqu’un qui se remémorait le passé.
— Qu’est-ce que vous regardez ? demandai-je.
— Les taches au plafond. Il y a des choses qui ne changent jamais, soupira-t-elle.
— Vous avez une bonne mémoire.
Elle devait avoir une santé fragile, à l’époque. C’était touchant, au fond, qu’elle ait grandi et choisi ce métier malgré sa faiblesse. Dans son ancien lycée, en plus.
— Oh, je n’irais pas jusque-là, répondit l’infirmière. C’est juste que je me faisais… Je passais le plus clair de mon temps allongée sur le dos.
J’eus l’impression de m’être fait avoir.
— Enfin bref, finissez de boire et reposez-vous.
Sensei écarta le rideau de séparation et installa Yakishio dans un lit avant qu’elle ne s’endorme assise. Je bus le reste de mon OS-1, et elle récupéra la bouteille vide.
— Repose-toi, dit-elle. Ce genre de chose éprouve le corps plus qu’on ne le ressent sur le moment.
— D’accord. Merci.
Je laissai retomber ma tête sur l’oreiller. Les taches au plafond me narguaient, faisant surgir l’image d’une jeune Konuki-sensei dans notre uniforme.
Je tirai la couverture par-dessus ma tête.
Mon Dieu, j’aurais préféré qu’elle ne me raconte pas ça.
***
Le dernier tintement de la sonnerie résonna à mes oreilles. Je me retournai, encore engourdi. Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi, mais à en juger par le bruit dehors, ce devait être la pause déjeuner.
Par une ouverture dans le rideau, j’aperçus Yakishio profondément endormie dans son lit. J’envisageai d’aller remonter les draps sur son ventre découvert, puis me ravisai.
— Hum… je n’ai vraiment pas envie de manger, marmonnai-je.
Ça me frappa d’un coup. Wow, je n’avais vraiment pas envie de manger. Je n’avais aucun appétit. Passer toute la pause à dormir me tentait bien davantage. Impossible de résister à la fraîcheur réconfortante des draps contre ma joue.
Jusqu’à ce que Konuki-sensei ouvre brusquement le rideau.
— Tu as de la visite, Nukumizu-kun.
Yanami passa la tête derrière elle et me fit signe.
— Yanami-san ? dis-je, encore à moitié endormi. Qu’est-ce que tu fais ici ?
— J’ai entendu dire que Lemon-chan et toi étiez à l’infirmerie. Tout va bien ? demanda Yanami.
— Oui. Ça va.
Je me redressai.
— Yakishio-san dort à poings fermés.
Konuki-sensei me lança un regard entendu.
— Yanami-san t’a apporté ton déjeuner. Ah, la jeunesse.
— Euh, Sensei, quoi que vous imaginiez, vous vous trompez probablement, dis-je.
Elle hocha la tête d’un air complice. Elle n’avait pourtant rien compris.
— Ne t’inquiète pas. Je sais quand m’éclipser. Je te laisse la pièce, Yanami-san. Je vais sortir un moment.
— Ah, d’accord. Merci ! lui lança Yanami. Tu as faim, Nukumizu-kun ?
Elle me tendit un sac contenant une boîte à bento.
— Au fait, la porte ferme à clé, précisa Konuki-sensei juste avant de partir.
Elle ne cherchait même pas à cacher son sourire en coin. Amanatsu-sensei, passe encore, mais elle, comment pouvait-on la laisser travailler dans un lycée ?
— C’est quoi, ça ? soufflai-je.
J’avais remarqué le reflet d’un objectif au milieu des livres entassés sur le bureau de l’infirmière. C’était un téléphone. Qui était en train de filmer.
Je m’empressai de l’éteindre.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Yanami.
— Rien, répondis-je. Mangeons.
Nous nous assîmes face à face. Yanami sortit un tupperware. Visiblement, l’époque où elle tassait deux portions dans une seule boîte à bento était révolue. À l’intérieur se trouvait une grosse masse jaune.
— De l’omurice [1]? demandai-je.
— Oui, et je suis fière du résultat, cette fois. Tu as vu comme c’est joli ? Je l’ai parfaitement repliée !
Elle planta une cuillère au milieu et coupa le tout en deux. J’attendis patiemment, en me demandant comment nous allions nous partager ça. Nous n’allions quand même pas manger à tour de rôle avec la même cuillère. Elle n’était tout de même pas folle à ce point.
Elle me tendit une assiette d’un blanc impeccable.
— J’ai emprunté quelques trucs dans la salle où on a cours de cuisine. Tiens.
Je la pris. Yanami préleva ma portion et la fit tomber dans l’assiette sans grande délicatesse.
— Voilà. Un peu de savoir-vivre : on joint les mains. Bon appétit.
Je suivis son exemple.
— M-merci.
Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais mangé de l’omurice. Une seule bouchée suffit à me ramener en arrière. C’était le goût de l’enfance.
— C’est bon, hein ? dit Yanami. Alors, le verdict ?
— Je dirais… 400 yens.
— Pas mal, pas mal.
Elle hocha la tête et prit une autre bouchée. Le prix me semblait juste. C’était à peu près ce qu’on aurait payé pour un plat préparé en magasin.
— Tu prends bien soin de ménager tout le monde.
J’allais regretter de mordre à cet hameçon.
— Comment ça ?
— C’est un équilibre délicat. Tu ne veux pas être impoli, alors tu ne proposes pas trop peu. Et tu ne veux pas non plus passer pour un radin. Ça fait monter le prix. Mais si tu vas trop haut, tu y perds à long terme.
Ça fait baisser le prix, expliqua Yanami. C’est le jeu des relations sociales.
Je restai sans voix. Elle avait mis dans le mille et, à en juger par son sourire suffisant, elle le savait.
— C’est au croisement de ces deux lignes que tu as trouvé tes 400 yens. Dis-moi que j’ai tort.
Elle avait raison, et c’était bien le pire. Elle se rendait compte que j’étais généreux ? Est-ce que ça lui faisait seulement quelque chose ?
— J’ai une question, poursuivit-elle. C’est vraiment 400 que tu voulais dire ? Écoute ton cœur, Nukumizu-kun. Qu’est-ce qu’il te dit ?
Ses arguments étaient convaincants. Je ne pouvais plus mentir.
— Puisque tu insistes. Trois cents…
— Non, non, non ! Pas dans ce sens-là ! s’étrangla Yanami.
Ses manigances étaient décidément un mystère.
— Franchement. C’est bien ça, ton problème, Nukumizu-kun.
Mon problème ?
— Très bien, dit-elle. Je dépasserai les 400 yens d’une façon ou d’une autre.
Toc. Yanami sortit un thermos.
— Tu ajoutes de la soupe pour faire monter le prix, hein ? fis-je remarquer.
Quelle naïveté. Nous vivions dans un monde d’abondance et de concurrence. De nos jours, la soupe était offerte avec la plupart des menus du midi. Certains établissements offraient même du café et des tartines.
Yanami dévissa le bouchon et versa le contenu sur l’omurice.
— Qui a parlé de soupe ?
— De la béchamel ?
Voilà pourquoi il n’y avait pas de ketchup. Personnellement, je préférais le ketchup, mais elle marquait des points pour le raffinement. Le bon goût m’obligeait à le reconnaître.
— Quatre cent cinqu…
Je m’interrompis. C’était une pente glissante qui menait tout droit à un monde de garnitures sans fin et de suppléments à n’en plus finir. Patience.
— Vas-y, dit Yanami. Termine ta phrase.
Je l’ignorai et goûtai une bouchée.
— Oh, la… ! C’est excellent !
— Héhé, ricana-t-elle. On a eu ça vers le Nouvel An. C’est de la qualité. Imperial Hotel. Alors, combien ? Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que ce n’était pas une expérience impériale !
Elle m’avait eu. Imperial Hotel, ce n’était pas n’importe quelle marque. C’était du haut de gamme. Je ne pouvais pas ne pas en tenir compte dans mon estimation. Ma fierté d’homme de goût était en jeu, et je savais que, si je la décevais, mon palais serait impitoyablement remis en cause.
— 500 yens… dis-je.
— Merci bien.
Yanami eut un sourire narquois. Elle devait être tellement fière de m’avoir coincé comme ça. J’étais passé dans ce qu’on appelait, dans le métier, le « mode limitation des dégâts ».
Un bâillement retentit, suivi d’un bruissement de rideaux.
— Qu’est-ce que vous faites ? Ça a l’air sympa.
— Bonjour, Lemon-chan, dit Yanami. Tu te sens mieux ?
— Mieux que mieux, répondit Yakishio. Cette sieste, c’était exactement ce qu’il me fallait.
— Ah, salut. Content que tu ne sois pas…
Je laissai ma phrase en suspens. Des images remontèrent à la surface. Le chaos dans la remise. Ce que j’avais vu.
Yakishio se trouva une chaise et haussa un sourcil.
— Dis, Nukkun, je ne me souviens pas vraiment de ce qui s’est passé. Et toi ?
— Qui, moi ? Ah, ouais ! Amanatsu-sensei nous a trouvés ! débitai-je.
— Je ne m’en souviens pas du tout. C’est elle qui a dû me trouver des vêtements propres.
Elle tira sur sa tenue de sport.
Les marques de bronzage.
— Oui ! Tout à fait ! C’est Amanatsu-sensei qui s’est occupée de tout, et je ne regardais pas ! Je n’ai rien vu !
— Euh, oui, j’espère bien, dit Yakishio. Pourquoi tu aurais regardé ?
— Nukumizu-kun, tu es un peu dégoûtant, là, dit Yanami.
Leurs regards. Ça faisait mal. J’entendais le néant m’appeler.
— Sinon, c’est quoi ? Ça a l’air super bon ! demanda Yakishio.
— Oh, ça l’est, assura Yanami. C’est moi qui l’ai fait ! Tiens, ouvre la bouche.
Elle tendit une bouchée à Yakishio, qui l’accepta avec plaisir.
— C’est bon ! La sauce fait vraiment tout. C’est quoi, au juste ?
— Imperial Hotel. On est d’accord, hein ? Tu as bon goût. Contrairement à certains.
Yanami me lança un regard suffisant en tendant une nouvelle bouchée à Yakishio. Prise dans mon assiette.
— Il y en a encore plein.
— Excusez-moi.
La porte s’ouvrit dans un bruit de ferraille.
— Lemon est là ?
Ayano Mitsuki passa la tête dans l’entrebâillement et surprit Yakishio en pleine bouchée, la bouche grande ouverte. Il eut un sourire amusé. Yakishio se redressa d’un coup.
— Mitsuki ?!
Son visage bronzé vira au rouge vif.
— J’ai entendu dire que tu t’étais évanouie à cause d’un coup de chaleur, dit Ayano. Je me suis peut-être un peu trop inquiété.
— Mais non ! Oh, je me sens si faible. Je suis tellement contente que tu sois là pour prendre soin de moi !
— Tiens.
Il lui tendit un sac contenant des coupelles de fruits et de la compote de pommes.
— J’imagine que tu as de l’appétit.
— Tu as pris tout ça pour moi ? demanda Yakishio.
— Je me suis peut-être un peu précipité. Je ne sais pas pourquoi je m’attendais à te trouver en plus mauvais état.
— Mais je suis en mauvais état ! Je suis tellement malade que j’arrive à peine à avaler ! Merci beaucoup !
— Tu as peut-être raison.
Ayano tendit la main vers sa joue.
— M-Mitsuki ?!
Il retira un grain de riz de son visage.
— Moi aussi, j’aurais du mal à manger par là.
— J-j-je… M-merci…
— Enfin, je ne veux pas vous déranger, dit-il.
— T-tu ne veux pas rester un peu ? lâcha Yakishio. Yanami-san a fait de l’omurice, et il est vraiment bon !
— Ah bon ?
— Mitsuki-san. Tu es là.
Une autre visiteuse apparut à la porte encore entrouverte : la partenaire de révision d’Ayano, Asagumo Chihaya.
— Ah, tu avais besoin de quelque chose, Chihaya ? demanda Ayano.
— Je pensais aller dans les salles d’étude tout à l’heure, puisqu’on n’a pas cours de soutien aujourd’hui. Tu veux venir avec moi ?
— Désolé, je dois rentrer tôt aujourd’hui. On s’y retrouve demain.
— D’accord. Je t’enverrai un message ce soir.
Asagumo repartit aussitôt d’un pas léger. Ayano lui adressa un sourire en coin.
— Pour le « à demain », on repassera, j’imagine.
Il y avait quelque chose entre eux. Quelque chose qui n’existait clairement pas quand je fréquentais les mêmes cours de soutien.
— Je retourne en classe. Repose-toi bien, d’accord, Lemon ?
— O-oui, répondit Yakishio. Merci !
Elle regarda Ayano partir d’un air malheureux. Un véritable cas d’école de mal d’amour.
— Dis.
Yanami apparut à côté de moi et me donna un coup de coude dans les côtes.
— Qu’est-ce qu’elle a à lui faire ces yeux de biche ?
Je soupirai.
— Elle en pince pour Ayano.
— Tiens. Drôle de duo.
— J’étais au même collège qu’eux, mais je crois qu’ils se connaissent depuis le primaire.
— Ce qui fait d’eux, en déduisit Yanami, des amis d’enfance.
Je n’étais pas convaincu, et mon visage le montra. Elle secoua la tête.
— Tu ne comprends vraiment rien, Nukumizu-kun. Il y a deux sortes de femmes dans ce monde : les meilleures amies et les salopes.
Sacrée façon de diviser le monde en deux.
Yanami me lança un regard sévère.
— Alors, l’autre fille, elle est dans quelle catégorie ?
— C’était Asagumo-san, répondis-je. Ils se sont rencontrés aux cours de soutien, en troisième année de collège, si je me souviens bien.
Yakishio, enfin revenue sur Terre, plaqua les mains sur la table et se pencha vers nous. La vaisselle s’entrechoqua.
— À votre avis, elle est quoi pour lui ?!
— Personnellement, répondit Yanami, vu depuis combien de temps ils se connaissent, je ne vois pas comment ils pourraient être autre chose que des amis.
— Je le savais ! Je suis complètement d’accord ! s’exclama Yakishio.
— Non mais, vous avez vu comment ils se regardaient, intervins-je.
L’hostilité qui s’ensuivit fut incroyable. Leurs regards silencieux menaçaient ma vie même. Je me recroquevillai.
— Je… Désolé ?
— Alors quoi ? m’accusa Yanami. Tu crois qu’une amourette d’un an compte plus qu’un lien d’enfance qui a fait ses preuves ? C’est ça que tu dis ?
Yakishio hocha la tête.
— Exactement ! Yanami-san, elle, comprend !
Quelque chose sonnait faux. On aurait dit une vétérane sur le déclin qui donnait des conseils dépassés à une nouvelle recrue.
— Je me sens proche de toi, Lemon-chan. D’une façon que je n’arrive pas vraiment à expliquer, dit Yanami. Je suis de tout cœur avec toi.
— Ça me touche tellement, Yanami-san ! répondit Yakishio. J’ai l’impression que je pourrais affronter le monde entier !
Et elles vécurent heureuses jusqu’à la fin des temps.
Sauf moi.
— Yakishio-san, tu es en train de manger mon déjeuner, dis-je.
— Ah bon ? Il est plutôt bon. Tu devrais en prendre aussi.
— Tu utilises ma cuillère.
— Eh bien, prends-la.
Elle tint la cuillère entre ses dents et en agita le manche de haut en bas dans ma direction. Je la lui retirai à contrecœur. Le métal tiède, luisant, couvert de salive, était presque…
Non. Pas du tout. C’était dégoûtant.
Je lui renfonçai la cuillère dans la bouche. Elle émit un drôle de bruit étouffé.
— Je n’ai pas très faim, de toute façon. Tu peux finir, dis-je.
J’avais toujours eu du mal à manger ou à boire après quelqu’un. Un détail que j’oubliais souvent, puisque je mangeais ou buvais rarement avec d’autres personnes.
— Mais je m’en voudrais. Je peux t’en laisser un peu.
« Un peu ». Trop d’honneur.
— Ah, au fait, Nukumizu-kun, dit Yanami, la bouche pleine d’omurice. Komari-chan m’a demandé de te dire de venir à la salle du club après les cours. Pas d’excuses.
Je me demandai pourquoi. Le Conseil des élèves avait peut-être trouvé un nouveau prétexte pour s’en prendre au club de littérature.
Je regardai les deux filles se régaler de riz et d’omelette. Elles étaient jolies, il fallait le leur reconnaître. Le seul hic, c’était… tout le reste.
Une étrange affinité les unissait. Je voyais déjà que Yakishio avait tout d’une perdante en devenir, comme Yanami.
— Ouf, soupira Yakishio. C’était bon.
Soudain, je sentis le goût du métal, puis de l’œuf, puis de la sauce. Une cuillerée d’omurice coupa court à mes réflexions… vraiment pas tendres, il faut l’avouer.
— Tu vois ? Je t’avais dit que je t’en laisserais.
Elle se leva d’un bond.
— Je retourne en classe. Vous remercierez l’infirmière pour moi.
Avait-elle la moindre notion d’hygiène ? On ne pouvait pas se permettre d’enfoncer des cuillères pleines de salive dans la bouche des autres, surtout quand c’était la sienne. Être mignonne pouvait faire pardonner certaines choses, mais pas ça.
Yakishio partit malgré tout, échappant à la justice, tandis que je restais figé.
Yanami ricana.
— Il y en a un qui rougit.
— M-même pas !
— Des baisers indirects au lycée, c’est du joli. Quel scandale !
— J-je ne rougis pas !
Je soulevai mon assiette et me mis à enfourner ce qui restait d’omurice.
— Ah, au fait, je ne pourrai pas venir au club, dit-elle. Je vais faire les boutiques avec une amie.
— D’accord. C’est noté.
Une seconde. Elle comptait toujours venir au club ? J’aurais déjà été impressionné qu’elle se souvienne de son nom.
— Tu ne te sentiras pas trop seul sans moi ? Ne pleure pas, d’accord ?
Elle en faisait des tonnes. Elle n’allait donc jamais arrêter de me taquiner ?
Je levai les yeux vers elle, agacé, et découvris qu’elle me regardait avec une réelle inquiétude. Je ne comprenais plus rien.
— Je m’en sortirai, merci, dis-je.
— Ouf.
Yanami ramassa les derniers grains de riz dans son assiette.
— Tiens bon. Ça va aller.
Mais qu’est-ce que j’étais pour cette fille, au juste ?
***
Tsukinoki-senpai me regarda, puis regarda Komari. L’atmosphère était pesante. Komari jouait avec ses doigts, mais s’empressa de cacher ses mains sous la table en remarquant que je l’observais.
— Nous sommes réunis aujourd’hui pour une seule et unique raison, commença la vice-présidente. Une affaire qui touche à l’existence même du club de littérature se présente à nous.
Elle leva théâtralement deux doigts, un de chaque main.
— J’ai une mauvaise nouvelle et une nouvelle agaçante. Laquelle voulez-vous entendre en premier ?
— Pas de bonne nouvelle ? demandai-je.
— Je peux te proposer la version inutilement longue et fastidieuse, si tu préfères.
— Laisse tomber. Commençons par la mauvaise nouvelle.
Tsukinoki-senpai hocha la tête et baissa un doigt.
— Fini les journées à lire tranquillement. Désormais, nous sommes des auteurs.
— Vous n’écriviez pas déjà ? demandai-je. Vous êtes le club de littérature.
— Si, répondit la vice-présidente. Autrefois. On publiait même une revue. Il se pourrait aussi qu’un certain membre ait éventuellement remporté un prix du ministère de l’Éducation.
Wow, j’étais impressionné.
— Pourquoi vous avez arrêté ? demandai-je.
— Il faut vraiment que je te fasse un dessin ?
Elle claqua la langue et agita le doigt qui lui restait levé.
— On dit qu’on va écrire, et puis on ne le fait pas.
Komari hocha la tête avec enthousiasme. Il y avait visiblement une plaisanterie d’initiés qui m’échappait.
— Pour faire court, reprit Senpai, le conseil des élèves nous a rappelés à l’ordre lors de la réunion des présidents de club. Apparemment, nous ne faisons pas ce qui est indiqué dans la description de nos activités.
— Enfin, c’est vrai que…
— Ce qui est étrange, parce que je pensais avoir plutôt bien dissimulé ce petit détail.
Une certaine fille très effrayante du Conseil des élèves me revint à l’esprit. Oups. Il était temps de changer de sujet.
— Pourquoi ne pas relancer une revue ? proposai-je.
— Il faudrait payer le papier, l’impression et trouver un moyen de la distribuer. Non, j’ai une meilleure idée.
Tsukinoki-senpai brandit son téléphone.
— Nos plumes laisseront leur marque sur la Toile ! Sur Bungou ni Narou[2] !
Komari applaudit frénétiquement de ses petites mains. Senpai réclama de nouveau le silence d’un geste. Je soupçonnais la présence d’une complice dans le public.
— L’important, c’est de publier quelque chose. Une nouvelle, le premier chapitre d’une histoire plus longue, peu importe.
Narou était un site d’autopublication populaire. Pas besoin de nous soucier du papier, de l’impression ou de la distribution.
— Ce qui nous amène à la nouvelle agaçante, poursuivit-elle.
Je me redressai.
— Pour stimuler notre créativité, le club de littérature va organiser un séjour !
— Un quoi ? demandai-je.
— Il se trouve qu’il restait de la place dans l’hébergement d’un centre de loisirs à Tahara pour ce week-end. Je nous ai réservé deux chambres.
— Une seconde, le week-end, c’est dans deux jours.
— Dans l’édition, ça va vite, les petits ! Vous avez encore beaucoup à apprendre si vous voulez suivre mon rythme !
Komari recommença à applaudir, réfléchit un instant, puis pianota sur son téléphone. Elle nous tendit l’écran.
« Je préférerais rester chez moi. »
Sur ce point, j’étais d’accord avec elle.
Tsukinoki-senpai eut un petit rire inquiétant.
— Visiblement, vous ne mesurez pas encore ce que ça implique. Voyons si vous penserez toujours la même chose quand j’aurai prononcé ces mots…
Elle afficha un grand sourire, ses lunettes étincelantes.
— Mise en boîte.
Comme du thon ? De la soupe ? Il devait bien y avoir autre chose. Peut-être faisait-elle allusion à un de ces auteurs enfermés dans un hôtel pour boucler un manuscrit à temps, mais le rapprochement me semblait pour le moins tiré par les cheveux. Et surtout, quel rapport ?
Komari, elle, semblait avoir compris. Ses yeux brillèrent.
— Oh…
— Ça donne envie, hein ? dit Senpai. Vous ne sentez pas votre cœur s’emballer ?
— Si ! s’exclama Komari en hochant la tête à la vitesse du son. Mise en boîte !
De toute évidence, j’avais raté quelque chose.
— Vous pouvez écrire sur votre téléphone ou sur papier, comme vous préférez, dit Senpai. Le président apportera son ordinateur portable, et on s’en servira pour tout mettre en ligne.
— Mais personne n’a encore décidé quoi écrire, fis-je remarquer.
— On s’en occupera ce week-end. Pour l’instant, que tout le monde cherche des idées.
J’en avais bien une ou deux qui me trottaient dans la tête, mais rien que j’aie vraiment développé en une intrigue prête à être couchée sur le papier. Tout ça arrivait un peu vite.
— Tu sais ce que tu vas écrire ? demandai-je.
— Hum… c’est Bungou ni Narou. Sans doute un isekai.
Un choix étonnamment dans l’air du temps, venant d’elle.
— L’idée, c’est que Mishima se retrouve dans un autre monde après s’être fait harakiri. Dazai ne peut pas vivre sans lui et se jette dans le canal de Tamagawa.
Moins dans l’air du temps, mais bon.
— Attends, ça ne colle pas. Dazai est mort avant Mishima, non ? dis-je.
— Si ça ne te plaît pas, ne lis pas, proclama Tsukinoki-senpai. Ces petits détails ne pèsent rien face au véritable amour.
— Tu confirmes, Komari-san ? chuchotai-je.
Elle tapa un moment sur son téléphone sans même m’accorder un regard en coin.
« Oui. Tu ne comprends pas. La vraie littérature, c’est une affaire de cœur. »
— Dans mon univers, il suffit d’un petit bain dans une source chaude pour se remettre après avoir été percuté par un train de la ligne Yamanote, alors bon, dit Senpai. Dommage qu’aucun de vous n’ait encore dix-huit ans, parce que ça va être torride.
Du contenu réservé aux adultes, ça allait passer pour une publication officielle du club ?
— Pas bien… Du contenu tout public, s’il vous plaît.
Oui, c’est ce que je…
Je fis un bond de frayeur.
Dans un coin sombre de la pièce se tenait Shikiya-san, l’élève de deuxième année préposée à la paperasse du Conseil des élèves.
Tsukinoki-senpai lui jeta un bref regard, sans se troubler le moins du monde.
— Tu es là depuis quand ?
— Sais pas, souffla Shikiya-san. Me suis endormie. J’attendais du monde.
Sa tête pencha mollement sur le côté, les yeux toujours fixés sur moi.
— Vous avez un vrai club… Très bien.
Elle nota quelque chose, toujours sans regarder, puis s’affala sur une chaise.
— Tsukinoki-senpai… Il y a des formulaires à remplir pour les sorties. Merci de les déposer.
— Ce sera fait, répondit Senpai. Je vous enverrai le président d’ici demain.
— Nous vous surveillons en permanence…
Ça leur ferait mal de cligner des yeux ? Ne serait-ce qu’une fois ? Elle faisait peur à Komari. La pauvre tremblait dans le coin opposé.
— C’est moi ou vous nous avez dans le nez ? râla Senpai.
— Nous appliquons les mêmes procédures à tous… Dépenses. Budgets. Dissolution. Éradication…
La voix de Shikiya-san s’éteignit, puis elle s’éloigna à petits pas traînants dans un silence lugubre. Je ne savais toujours pas comment appréhender son existence. Et je doutais d’y arriver un jour.
— Vous, euh… Vous vous connaissez ? demandai-je à Senpai.
— On a quelques antécédents, répondit-elle. D’habitude, elle est un peu plus docile. Elle ne bouge pas beaucoup, cette fille.
— Elle va bien, au moins ?
— Elle a des notes étonnamment bonnes. Apparemment, elle était dans les dix premiers au dernier examen.
Une gyaru (?) douée en classe ? Pour moi, c’était la combinaison parfaite. Si seulement elle n’avait pas été aussi terrifiante.
— Tu as l’air plutôt bonne élève, toi aussi, dis-je.
Komari se précipita vers moi et donna un grand coup de pied dans ma chaise.
— N-Nukumizu ! On ne… On ne parle pas des notes de Tsukinoki-senpai !
— Elles sont mauvaises ?
Je me retins de faire remarquer l’ironie de la chose, vu ses lunettes.
— Je préfère dire que je déborde de potentiel, répondit Senpai. Et puis, tu peux parler. Tu as eu tes examens de mi-semestre récemment, non ?
— Euh, je crois que j’ai fini trente-septième de mon année.
Un silence stupéfait envahit la pièce. J’avais l’air si bête que ça ?
— Je sens un manque de potentiel, dit Tsukinoki-senpai.
— C’est très… moyen, ajouta Komari. Fais mieux.
Qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ?
— Tu aurais pu avoir une rivalité torride avec le premier de la classe, beau gosse à lunettes, s’emporta Senpai. Ou une amitié virile avec le
délégué sûr de lui et autoritaire, qui « aide » son pote à surmonter ses difficultés scolaires. Là, il n’y a rien à exploiter.
Ça ne me dérangeait pas.
— O-ou au moins, intervint Komari, tu pourrais être deux cent vingt-deuxième, comme Tsukinoki-senpai. L-là, on pourrait en faire quelque chose.
— Héhé, que veux-tu ?
De quoi était-elle si fière ? Il y avait six classes de seconde, avec environ trente-huit élèves chacune, soit un total de… deux cent vingt-huit.
— Tu n’as pas bientôt les concours d’entrée à l’université ? demandai-je.
— J’en suis parfaitement consciente, et je ne m’inquiète pas, répondit-elle. Je sais prendre des décisions. J’ai même déjà choisi l’université que je veux en premier vœu.
— Moi, je m’inquiéterais plutôt de savoir si elle te choisira aussi.
Ses lunettes et son allure de jolie fille m’avaient fait baisser ma garde. Mais maintenant, j’en étais certain. Elle était aussi folle que les autres.
— Qu-qu’est-ce qu’on fait pour samedi, Senpai ? demanda Komari.
La vice-présidente sortit aussitôt son téléphone.
— Ah oui. Alors, on va aller tout au sud avec la ligne Atsumi, descendre quelque part et peut-être prendre un bus. Il doit bien y en avoir un.
Tu pourrais peut-être vérifier ?
— Bon, la gare d’Aidai-Mae, ça me paraît bien.
Elle rayonna.
— Rendez-vous vers sept ou huit heures. Et ne soyez pas en retard !
Elle n’allait pas vérifier.
***
Sur le chemin du retour, je fis un détour par la gare de Toyohashi. La librairie principale de Seibunkan se trouvait là-bas. C’était la plus grande de la ville et le meilleur endroit pour me tenir au courant des sorties.
Puisque nous allions publier nos propres créations sur Bungou ni Narou, je devais m’assurer de connaître les dernières tendances. J’avais déjà étudié les mots-clés populaires et les œuvres mises en avant sur le site, mais c’était comme chercher à pêcher une baleine en plein océan. Le livre papier obéissait à d’autres règles. Il ne fallait pas négliger le bon vieux travail de terrain.
Je parcourus les titres exposés.
— De l’isekai, de l’isekai, et encore de l’isekai…
Certains évoquaient le début d’une blague. D’autres frôlaient le roman historique. Je pris un livre, puis un autre, puis encore un autre, étudiant les nuances subtiles et les variations de thèmes. C’était fascinant de voir un genre évoluer et développer ses propres particularités en temps réel.
— Ça me paraît être la bonne voie.
— P-pousse-toi, Nukumizu.
Une petite fille me poussa pour passer.
— Komari-san ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
— D-des recherches, répondit-elle. Je ne… connais pas bien les light novels. Je suis venue é-étudier ça.
Elle parcourut des yeux la mosaïque colorée des couvertures.
— Ça… devient assez populaire, ces derniers temps.
— Oui. La plupart sont d’abord autopubliés en ligne, expliquai-je. C’est la tendance actuelle, en tout cas. Ce type particulier d’isekai de fantasy, on l’appelle « narou-kei », ou « style Narou ».
— C-c’est les histoires de réincarnation ?
— Ça en fait partie, oui. Mais depuis une dizaine d’années, on a vu apparaître quelques variantes. Les pouvoirs surpuissants et la vie tranquille sont pratiquement devenus incontournables. Ça peut sembler
sans rapport, mais tout est lié par un même thème. Au fond, ça s’adresse toujours à des gens épuisés par la société moderne et qui cherchent à s’évader.
— C-c’est quoi, le thème ?
— La valorisation, poursuivis-je. Donner au lecteur l’impression d’être invincible et de vivre dans un monde accueillant.
— Ce n’est pas… à ça que servent les histoires de tranche de vie ? demanda Komari.
— Ça peut l’être, mais il manque tout le côté « tricher avec le système ». Parce que, bon, la plupart des lecteurs ne pourront vivre une vie de retraité que par procuration, à travers des personnages qui possèdent ce qu’eux n’ont pas. Et ils le savent.
Komari grimaça.
— Ça a l’air déprimant, d’être adulte…
— Tout le genre repose sur deux grands principes : la gloire au combat, l’amour et la paix partout ailleurs. La seule chose qui change d’une œuvre à l’autre, c’est la manière de présenter ces concepts et de les équilibrer. Ce qui est intéressant, par contre, c’est qu’un sous-genre consacré aux héros rejetés se développe à partir d’histoires plutôt destinées à un public féminin, où les héroïnes se laissent marcher dessus, et…
— Ç-ça va, j’ai compris ! m’interrompit-elle. B-bon sang, on pourrait faire un titre avec tout ton discours… D’ailleurs, pourquoi ils sont comme ça ?
Une question légitime, à laquelle j’avais déjà répondu maintes fois dans ma tête.
— Le titre sert en quelque sorte d’enseigne lumineuse pour le lecteur : il indique ce qui rend le livre particulier. Un peu comme une accroche sur un paquet de biscuits, en fait, expliquai-je. C’est pour ça qu’ils se ressemblent tous. Ils suivent les mêmes grands principes.
— Alors… tu as déjà choisi ton titre ?
— Bien sûr. « Un sage d’un autre monde aspire à une vie tranquille et durable grâce aux pouvoirs surpuissants de sa réincarnation ! » Ça correspond parfaitement au format. Mon premier objectif sera d’entrer dans le classement, puis…
— Je l’ai trouvé.
— Tu as quoi ?
Ah, mince. Il était là. Et il comptait déjà cinq tomes. Dommage. Avec moi, le héros en aurait déjà été à sa sixième femme.
Komari tenta en vain d’étouffer son rire.
— A-après tout ce discours… Il y a déjà un livre qui porte exactement le même titre, pouffa-t-elle.
Je ruminai dans mon coin.
— Et toi, alors ? Tu as décidé ce que tu allais écrire ?
— Pas de l’isekai… Ça ne m’intéresse pas vraiment. J-je pensais plutôt à quelque chose comme ça.
Elle me guida vers une autre partie du rayon, dont les étagères étaient remplies de romans d’amour et de récits inspirés du folklore. Je reconnus quelques titres adaptés au cinéma.
— En fait, j-j’y travaille depuis un moment.
— Vraiment ?
Komari, de toutes les personnes possibles, m’avait devancé ?
— C’est quoi, euh… le titre ?
Je n’allais pas me gêner pour lui piquer une idée ou deux.
Komari hésita plusieurs fois avant de me montrer timidement son téléphone.
« Les douces enquêtes du café Ayakashi ».
Ça ressemblait à quelque chose qui se rapprochait de la littérature générale. Un peu plus ancré dans le réel, mais toujours centré sur les personnages. Malheureusement, ce n’était absolument pas mon domaine.
Je parcourus les étagères pour me faire une meilleure idée du genre et pris un livre.
— Attends, c’est exactement ton titre.
— N-non ! protesta Komari. Regarde ! Là, ce sont des comptes rendus. Moi, ce sont des enquêtes.
— Et ça suffit à faire la différence ?
— O-oui.
Elle bomba le torse, son petit corps débordant d’assurance.
— Donc, on a le droit d’enfreindre les droits d’auteur. C’est noté.
— T-ton titre était pire.
— C’est l’hôpital qui se moque de la charité, Komari.
Ça la fit réagir. Elle me regarda comme si j’avais insulté sa famille.
— « K-Komari » ?! Il est passé où, le « -san » ?!
— Ah, donc tu peux m’appeler Nukumizu autant que tu veux, mais là, c’est moi le méchant ? C’est plus simple à dire comme ça.
— O-oui, je suppose.
Komari agrippa le bas de sa chemise. Hum… toujours aussi compliquée.
— Je vais acheter mes livres et rentrer, dis-je.
— A-a-attends ! lâcha-t-elle. E-est-ce que… Y-Yanami vient ?
— Non ? Je suis venu seul.
— J-je ne parle pas d’aujourd’hui ! Est-ce qu’elle va, euh, rejoindre le club de littérature ?
— Je ne sais pas, répondis-je. Elle a parlé de venir, alors elle repassera sûrement. Tu as peur qu’elle ne donne plus signe de vie ?
J’imaginais que ça lui aurait fait plaisir d’avoir une autre fille de son âge au club.
— Elle… Elle est jolie… marmonna Komari.
— C’est vrai, mais pourquoi ça t’inquiète ?
— Les jolies filles… ne rejoignent pas le club de littérature.
Là, c’était carrément de la diffamation. Au nom de toutes les filles du monde qui aimaient les livres, je m’en indignais.
— Quand même, Tsukinoki-senpai est très jolie, dis-je.
Une pensée dangereuse me traversa l’esprit. Il n’y avait que deux filles dans le club de littérature. Je venais d’en complimenter une.
Oh non, comment j’allais me sortir de là ?
— E-elle ne compte pas. Et moi, e-euh…
— Hé, ne te dévalorise pas.
Nous nous dirigions exactement là où je l’avais prévu. Il était temps de jouer à « cherche et trouve ».
Je lui jetai un regard en coin. Ses lèvres tremblantes n’avaient certes rien de remarquable, sa frange était en bataille et cachait presque entièrement ses yeux, et le peu qu’on en voyait n’avait rien de remarquable non plus, mais elle était loin d’être laide.
— Tu ne manques pas d’atouts, dis-je. Tu ne devrais pas te dévaloriser comme ça.
Komari émit un étrange son guttural, et son sac tomba par terre. Elle s’écarta de plusieurs pas d’un bond, le visage en feu, et parvint à couiner :
— H-hashtag Me Too…
— Quoi ? Pourquoi ?! J’ai à peine dit quelque chose ! balbutiai-je. Je ne cherchais pas à dire un truc bizarre, d’accord ?
Comment un simple demi-compliment avait-il pu être aussi vite pris de travers ?
Komari continuait de me fusiller du regard. Une vague de fatigue m’envahit. Elle ne pouvait vraiment pas me supporter.
— Écoute, désolé, dis-je. Je n’aurais rien dû dire. Ton apparence ne regarde que toi.
— A-ah. D’accord. Alors, on en reste là.
On l’oubliait facilement, mais rien qu’en venant au club de littérature, je lui rendais service.
— Je vais voir ce que je peux faire pour Yanami. Comme ça, tu n’auras plus à me voir aussi souvent.
Je tournai les talons. Je n’avais plus qu’une envie : acheter mes bouquins et rentrer chez moi.
— Qu… Hein ?! A-attends !
Avant que je puisse aller bien loin, Komari me frappa derrière la tête.
— Aïe ! Qu’est-ce qui te prend ?
— J-je ne voulais pas… ! bafouilla-t-elle. Ce n’est pas ce que… !
Elle s’approcha tout près de moi. Je voyais presque de la fumée lui sortir des oreilles. Allez savoir pourquoi elle était en colère. Si quelqu’un avait le droit de piquer une crise ou deux, c’était bien moi.
— T-tu as intérêt à revenir, s-sinon je… ! Je le dirai à Senpai !
— D’accord, d’accord, j’ai compris. Je viendrai demain, dis-je.
Komari dégaina son téléphone et se mit à taper furieusement avant de me coller l’écran sous le nez.
« Pas seulement demain ! Tous les jours ! »
— Tous les jours ?
— Tous les jours ! cracha-t-elle, un peu trop littéralement.
Puis elle détala sans un mot de plus.
Je restai là, perdu, abasourdi, sidéré. J’essuyai les gouttelettes sur mon visage. Il fallait vraiment qu’elle apprenne à parler sans postillonner.
[1] Une omelette contenant du riz frit.
[2] Site fictif de publication de romans en ligne.

***
Je ne pris le chemin du retour qu’une fois le soleil déjà bien engagé dans sa descente sous l’horizon, malgré les journées qui s’étaient allongées. Le ciel, les bâtiments et les rues se teintaient de rouge. Bientôt viendrait le violet, qui laisserait vite place à la nuit. Pour une raison que j’ignorais, c’était toujours à cette heure-là que je me sentais le plus seul.
Je pressai le pas.
Une fille vêtue d’un uniforme familier apparut devant moi. Les rayons du soleil couchant éclairaient le profil de Kaju d’un orange intense. Un sac en plastique pesait au bout de ses doigts.
Je me hâtai de la rejoindre, le pas plus léger, et lui pris le sac des mains.
— Grand frère ! s’écria-t-elle. Tu m’as fait peur. Tu rentres seulement maintenant ?
— Oui. Toi aussi, tu as fini tard ?
— Papa et maman ont dit qu’ils ne rentreraient qu’après la tombée de la nuit, alors je me suis laissée prendre par la conversation avec une amie, répondit Kaju.
Je jetai un œil dans le sac. Des udon, des oignons, des œufs de caille, des ignames… Tous les ingrédients du plat préféré de notre famille : les udon au curry façon Toyohashi.
Je remarquai que ma sœur levait les yeux vers moi.
— Quoi ?
— J’ai appris aujourd’hui que je ne serais pas à la maison ce week-end. Ça ne te dérange pas ?
— Euh, non. Pourquoi tu me demandes ça ?
— J’avais peur que tu te sentes seul. Tu ne vas pas pleurer, hein ?
Sérieusement, pourquoi tout le monde se mettait à me traiter comme un petit chiot malheureux ? Pourquoi personne ne se souciait autant de moi une semaine plus tôt ?
— Je m’en sortirai, dis-je. Je ne serai pas là ce week-end non plus. Je pars avec mon club, et on passe la nuit sur place.
— Attends, vraiment ?! s’écria Kaju. Tu veux dire que tu as des amis, maintenant ?!
— Je ne sais pas si j’irais jusque-là…
Kaju détala et se précipita dans une épicerie voisine.
— Vos meilleurs haricots azuki, monsieur ! Ce soir, on fait du riz rouge !
— Tiens, bonjour, Kaju-chan.
Le propriétaire s’approcha tranquillement en s’essuyant les mains sur son tablier. Depuis quand était-elle aussi populaire ?
— On fête quelque chose ?
— Oui, monsieur ! Mon frère s’est fait son premier ami ! annonça joyeusement Kaju. Il faut que je prépare quelque chose de spécial à cette personne, quelle qu’elle soit !
— C’est merveilleux.
Il se tourna vers moi.
— Alors, c’est toi dont j’ai tant entendu parler ? Nous, les commerçants, on se faisait beaucoup de souci pour toi.
Je ne pourrai plus jamais revenir ici.
— On avait même envisagé de te faire participer au grand rallye de tampons : les participants seraient venus te voir pour faire tamponner leur carte, poursuivit le propriétaire. Mais on dirait que ce ne sera plus nécessaire.
Mon Dieu, faites que ça s’arrête.
— Toutes mes félicitations, reprit-il. Kaju-chan, prends donc aussi quelques mochis.
— Merci, monsieur !
Les yeux de Kaju brillaient comme des étoiles.
— Alors, qui est-ce, grand frère ? Comment est cette personne ? Est-ce qu’elle est au moins moitié aussi formidable que toi ? Oh, je suis sûre que oui.
— Je, euh…
— C’est une fille ?! Oh là là, je ne suis pas prête. Il va falloir que j’organise des rencontres, que je fixe des dates…
— Écoute, il n’y a pas d’ami, l’interrompis-je. Je pars simplement avec des membres du club de littérature.
— Tu… ne t’es pas fait d’amis ?
— Euh. Non.
Un silence gênant s’installa. Une lampe à détecteur de mouvement s’éteignit, nous plongeant dans l’obscurité.
— Ce sera du soja, finalement, monsieur, dit gravement Kaju. Je le ferai cuire avec du kombu à la maison.
— On dirait que vous allez avoir besoin d’un peu de chance, murmura le propriétaire. Je vais ajouter de l’orge aplatie.
Pourquoi avais-je de plus en plus l’impression d’assister à mes propres funérailles ?
— Je vais, euh, tenir bon, dis-je.
— C’est ça, mon garçon, répondit le propriétaire. Ne sois pas trop dur avec toi-même.
C’est sur ces mots que nous quittâmes la boutique et reprîmes le chemin de la maison.
— Quand même, un club ? Un séjour ? C’est tout nouveau pour toi, fit remarquer Kaju.
— C’est la première fois que je fais quelque chose de ce genre depuis qu’on m’a forcé à aller chez les scouts en cinquième année de primaire.
On ne parlait pas de cet été-là. Un vrai cauchemar.
— Un petit pas à la fois, grand frère, dit Kaju. Tu fais des progrès.
— Peut-être. J’ai plutôt l’impression que les choses se passent autour de moi et que je me laisse embarquer.
— Ça va aussi. Il n’y a rien de mal à voir où ça te mène, non ?
Elle sourit et me tapota la tête.
— Je suis très fière de toi, grand frère. C’est bien mon grand frère, ça.
Puis elle me prit l’une des anses du sac.
— Tu as envie de m’aider ? demandai-je.
— J’ai juste envie de te chouchouter un peu, aujourd’hui.
Le sourire de Kaju brillait plus fort que le soleil couchant. Je ne pus m’empêcher de lui répondre par un sourire en coin et ralentis pour marcher à son rythme.
Ça me faisait bizarre de me laisser chouchouter par ma petite sœur. Il y avait quelque chose de… contradictoire là-dedans.
Peut-être devrais-je faire un peu plus que simplement « tenir bon ».
Dette restante : 2 367 yens[1].
***
Compte rendu d’activité du club de littérature : Tsukinoki Koto… Est-il douloureux d’être celui qui attend ? Ou est-il plus douloureux d’être celui qui dort seul ?
Le claquement des pièces sur un plateau de jeu résonnait dans le couloir. Un homme en tenue militaire fit coulisser la porte et entra. Devant un plateau de shogi, un homme était assis en tailleur, vêtu d’un kimono ample et négligé. Il affichait un sourire affecté, une expression familière, et se caressait le menton mal rasé.
Le militaire aboya :
— Pourquoi es-tu ici ?
L’homme en kimono regarda l’intrus avec surprise, puis, reconnaissant l’uniforme, secoua la tête et reporta son attention sur le plateau.
— Mishima-kun. Nous nous retrouvons.
Il prit une pièce et la contempla, le visage empreint d’un calme mélancolique.
— Mon souhait est exaucé. Me voici. Mais les habitants… me laissent perplexe.
Clac. Le bruit semblait simplement amuser l’homme en kimono.
— Nos vêtements. Nos jeux. Je n’ai encore rien trouvé qu’ils ne sachent reproduire. Les elfes sont un peuple aux multiples talents.
Il lança un regard entendu à Mishima.
— Leurs femmes, surtout.
Un sourire en coin. Clac.
Mishima s’assit en face de lui.
— Sais-tu seulement où nous sommes, Dazai-san ?
— Dans un monde au-delà du nôtre, oui, mais pas si différent de Tsugaru. Tu ne trouves pas ? Certes, un certain général Mori préfère se persuader du contraire.
— Tu l’as rencontré ?
— Plus que cela. Il les aime, ses jolies petites blondes, n’est-ce pas ? Certains penchants ne changent jamais, quel que soit le monde.
Dazai fit cliqueter deux pièces de shogi dans sa main, l’air amusé.
— Je n’entrerai pas dans ton jeu. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Pourquoi restes-tu ici à ne rien faire ? Tu sais qu’il peut t’offrir une seconde chance.
— Es-tu venu me voir, ou parler du général ?
Le militaire gardant le silence, Dazai approcha son visage mal rasé de celui de Mishima.
— J’ai appris ce que tu avais fait. Tu t’es ouvert le ventre. Était-ce douloureux ?
Sans en tenir compte, Mishima avança son roi d’une case.
— Je ne t’ai jamais aimé, Dazai-san.
— Et pourtant, tu es là. Nous savons tous les deux ce que tu ressens vraiment.
Dazai écarta le plateau de shogi et saisit la seule pièce avec laquelle il désirait vraiment jouer : la main de Mishima.
— Dazai-san, je…
— Je le sais.
Avec une force qui semblait surgir de nulle part dans son corps maladif, Dazai renversa Mishima sur le tatami, son corps sculpté à la merci de…
[La suite a été censurée à la discrétion du président du club.]
***
Vendredi. La classe était plus animée que d’habitude. Les amis se saluaient, parlaient de leurs projets pour le week-end, cherchaient à savoir qui était libre pour voir qui. Les téléphones facilitaient un peu cette danse sociale, mais il y avait quelque chose d’insaisissable et d’important dans le concret, dans le fait de se parler en face. Les humains étaient des êtres sociaux, avec toutes les contraintes que cela impliquait.
Je posai les coudes sur mon bureau et joignis les mains.
— À propos de liberté…
Être vraiment libre, c’était être seul. Comme votre serviteur. Pas de danse sociale à exécuter, pas de projets à partager, pas d’obligations pour contrarier mon week-end soigneusement préparé.
Enfin, jusqu’à récemment.
Puisqu’on ne pouvait pas s’en remettre à notre si fiable Tsukinoki-senpai, j’avais passé le plus clair de la soirée précédente à étudier les horaires des trains et des bus pour notre séjour du lendemain. J’avais aussi regardé quelques sites touristiques populaires, mais uniquement par curiosité. Tant que j’étais dans les recherches. Il ne fallait rien y voir de plus.
— Salut, Nukkun !
— Hein ? A-ah. Salut ? bredouillai-je.
Yakishio Lemon s’installa au bureau devant moi. Quelque chose m’échappait.
— Je peux… t’aider ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Euh, rien ? C’est le matin, alors, tu sais. Bonjour.
C’était le matin. Elle n’avait pas tort. Mais depuis quand étions-nous assez proches pour nous saluer ?
Yakishio ne s’expliqua pas davantage.
— Au fait, je me suis souvenue de ce truc dans la remise, hier.
Elle pencha la tête d’un air pensif.
— Je me disais qu’aujourd’hui…
— T-tu t’en souviens ?! lâchai-je.
Comment pouvait-elle être aussi calme, bon sang ?
— Je précise que je ne regardais pas ! Pas du tout !
En revanche, je me souvenais de la sensation. De la douceur. De la souplesse contre mon dos. De… tout.
Je n’arrivais pas à la regarder dans les yeux.
— Je ne te suis plus, là, dit Yakishio. Je parle des livres.
— Des livres ?
— C’est toi qui m’as dit de lui dire de venir les chercher ! Tu as encore les idées embrouillées ou quoi ?
— Ah. Non. Oui, je m’en souviens. C’est bien ce qui s’est passé. Je te laisse gérer.
— Super ! On vient après les cours !
Yakishio me fit un petit signe de la main et regagna sa place d’un pas léger.
La tension retomba, puis revint aussitôt. Je venais de remarquer tous les regards braqués sur moi. Surtout des regards masculins. Jaloux. Furieux. D’un coup, tout le monde en voulait au pauvre figurant, et je ne savais même pas pourquoi.
— …Donc, c’était quoi, ce délire ?
Quelques heures plus tard, Yanami et moi étions assis sur les marches de l’escalier de secours.
— Lemon-chan a des admirateurs, répondit-elle en sortant un panier-repas. Et, bon, vous aviez l’air de bien vous entendre.
— Des admirateurs ? Ah. Des admirateurs.
Des admirateurs, hein ?
— Attends, qui a des admirateurs ?
— Lemon-chan. Tu as les oreilles bouchées ? Il faut que tu retournes à l’infirmerie ?
Yakishio ? Des admirateurs ? Mais comment ? Elle était mignonne, d’accord, mais est-ce que quelqu’un la connaissait au-delà des apparences ?
— Elle est jolie et c’est sympa de discuter avec elle, poursuivit Yanami. Bon, d’accord, elle peut être un peu… tu vois, et la façon dont elle a réussi le concours d’entrée fait partie des sept mystères de Tsuwabuki, mais à part ça…
Elle hocha la tête comme si c’était une évidence.
— Elle est jolie et c’est sympa de discuter avec elle.
Être jolie et agréable à fréquenter, c’étaient de sacrés atouts. J’étais convaincu.
J’examinai le déjeuner du jour. Le panier était rempli d’onigiri, de saucisses, de karaage, de brocoli et de diverses bouchées munies de cure-dents pour les manger facilement. Et les partager tout aussi facilement.
— Pourquoi on n’a pas essayé ça dès le début ? demandai-je.
— Oui, Anna, franchement, marmonna-t-elle d’un air perplexe. Ça aurait pu être si simple.
— On est d’accord.
Je pris un onigiri. Je revis la boîte à bento en papier, la boule de riz qui tenait presque du mochi et ce qui restait de l’omurice malmené. On s’était vraiment compliqué la vie pour rien. Même si, pour l’omurice, ça n’avait rien à voir.
— Sinon, vous partez passer une nuit ensemble ? Ça a l’air sympa.
— On verra, répondis-je.
Je pris une grosse bouchée.
— Le seul point du programme dont on m’a parlé, c’est « mise en boîte ».
Quelque chose croqua sous mes dents. Je cessai de mâcher et baissai les yeux sur la boulette de riz. Des pickles Q-chan, une spécialité de la région de Mikawa.
— Vous ne restez qu’une nuit, c’est ça ? demanda Yanami. Il n’y a que Tsukinoki-senpai et Komari-chan comme filles ?
— Oui. Et comme garçons, il y a moi et Tamaki, le président.
Yanami sortit son téléphone et se mit à faire défiler l’écran.
— On dirait qu’il y a une plage à côté. Sympa. Je me demande si mon maillot de l’an dernier fera l’affaire.
— Comment ça, « de l’an dernier » ? Ça se périme ?
Et puis, une seconde. Elle venait, elle aussi ?
— Bon, je n’ai pas non plus besoin d’en acheter un nouveau chaque année, dit-elle, mais qui n’aime pas avoir un nouveau maillot ?
— Oui, j’imagine. Mais tu ne viens pas justement d’en acheter un ?
— Je… Quoi ? Non ?
Yanami grimaça et s’écarta un peu.
— Mais de quoi tu parles ? Tu me fais peur, Nukumizu-kun. C’est un peu dégoûtant.
Dégoûtant et inquiétant. Un nouveau record…
— Mais si, insistai-je. Tu as bien dû en acheter un pour les cours.
— Ah. Ah, c’est de ça que tu parlais !
Elle cessa de grimacer, puis secoua la tête.
— Personne ne met son maillot scolaire pour aller à la plage, tu plaisantes ? Franchement, je préférerais y aller en sous-vêtements.
— Ça ne peut pas être si terrible.
À l’entendre, le système éducatif infligeait chaque jour des traitements cruels et dégradants à ses élèves.
— Si, justement, affirma-t-elle. Et ne me refais plus jamais ça. Jamais. Tu as de la chance que j’aie compris de quoi tu parlais, mais quand même. Un peu plus, et il y avait de quoi te dénoncer publiquement pour ton comportement de pervers.
Trois insultes sur trois. Je changeai de sujet avant la quatrième.
— Tu sais que ce séjour va te prendre tout le week-end ? Tu n’as rien de prévu ?
— C’est justement le problème.
Le regard de Yanami s’assombrit.
— L’autre jour, je suis tombée sur ma tante…
— Qui ?
— Ah, la mère de Sousuke. On est amis depuis longtemps, alors nos familles sont proches.
Je me préparai à un nouveau flot d’absurdités.
— Bref, elle m’a demandé pourquoi je ne passais plus le matin.
Elle eut un petit rire pour elle-même. Puis un deuxième.
— C’est drôle, tu vois, parce que… pourquoi je viendrais ? Il a une copine. Ce serait bizarre de continuer à aller le réveiller.
— O-oui.
— Et puis elle m’a demandé si on s’était disputés. Ça nous arrivait souvent, avant. On se chamaillait pour des bêtises.
Yanami suivit des yeux un nuage qui passait.
— Si seulement c’était aussi simple.
Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais répondre à ça.
— Apparemment, mes parents ont pensé la même chose, parce qu’ils sont en train d’organiser un foutu barbecue surprise ensemble. Comme ça, sans prévenir !
Elle approcha son visage du mien.
— Il faut que tu m’emmènes loin d’ici ! Emmène-moi à la mer, Nukumizu-kun !
Ça commençait à ressembler un peu trop à un feuilleton à l’eau de rose.
— Il n’y a pas un moyen beaucoup plus simple d’obtenir le même résultat ? demandai-je. Tu ne peux pas juste sortir pendant le barbecue ?
— Tu n’as jamais vu mon père à un barbecue, d’accord ? Il est capable de faire griller de la viande pendant des heures en attendant que je rentre !
— Euh, d’accord. Alors, tu pourrais dormir chez des amis ?
— Et ne pas parler d’amour ? Écoute, Nukumizu-kun, ça n’arrive pas. Et contrairement à toi, je me soucie de ce que mes amis pensent de moi !
D’abord, c’était franchement vexant. Ensuite, je n’avais pas d’amis.
Je me creusai la tête pour trouver une issue, n’importe laquelle. Yanami ne l’entendait pas de cette oreille et me lança un regard agacé.
— Tu te donnes vraiment du mal pour m’empêcher de venir.
— Ce n’est pas le but, assurai-je. C’est juste que tu pourrais expliquer la situation à un de tes amis pour qu’il te tire de là, non ?
— C’est que…
Yanami fronça les sourcils.
— C’est difficile à expliquer. Je ne veux pas les mêler à toutes ces histoires.
— Ah. Tu n’en as parlé à personne ? Même pas un peu ?
— Je ne peux pas vraiment. Tout le monde est plus ou moins au courant, et ils essaient de faire comme si de rien n’était. Je ne veux pas être celle qui plombe l’ambiance.
Elle baissa légèrement les yeux.
— Je sais aussi tenir compte de l’ambiance, figure-toi.
— Pas avec moi, apparemment.
— À qui d’autre tu veux que je me plaigne de tout ça ? grommela-t-elle.
— A-ah. Euh…
Elle m’avait déjà dit quelque chose de semblable quelques jours plus tôt.
Je cherchai mon téléphone. Je savais quand jeter l’éponge.
— Il faut que je demande confirmation. Techniquement, tu ne fais pas partie du club.
— Je peux m’inscrire ! Tout de suite, même ! s’empressa de répondre Yanami. Envoie-moi l’identifiant de Tsukinoki-senpai. Je vais lui parler.
— Je, euh… J’ai celui de Senpai grâce au groupe du club, mais je n’ai pas le tien.
Yanami me regarda sans comprendre.
— Regarde dans le groupe de la classe, mon vieux.
Évidemment, il suffit que je…
— Je n’y suis pas.
— Hein ?
Un silence inconfortablement long s’installa. Yanami se réfugia dans la contemplation de son téléphone pour échapper au malaise.
— Je, euh… Ah. Désolée, c’est… gênant.
Elle cligna des yeux et regarda à droite et à gauche.
— Mais bon, c’est tout toi, non ? Du Nukumizu-kun tout craché. Tu fais les choses à ta façon. Pas vrai ?
C’était la tentative de consolation la plus triste que j’aie jamais vue.
— Ça va. Ça ne me dérange pas. De toute façon, je viens seulement de commencer à utiliser LINE, dis-je.
— O-oui ! Du Nukumizu-kun tout craché ! répéta-t-elle, d’une voix un peu plus forcée. Tiens, ajoute-moi. Tu sais comment faire ?
— Oui, je sais. C’est avec le truc où on secoue le téléphone.
Tsukinoki-senpai s’était occupée de toutes les manipulations pour m’ajouter au groupe du club, mais j’avais pris soin de me renseigner. J’étais un véritable expert de l’ajout d’amis.
— Le truc où on fait quoi ? Il n’y a pas de truc où on secoue le téléphone.
— Ah bon ?
Mais où était donc passé ce truc ? Quelqu’un l’avait égaré ?
— Montre-moi juste ton QR code, dit-elle.
Où est-ce que je… ?
Yanami tendit la main et tapota deux ou trois fois sur l’écran.
— Voilà. Tu as dû recevoir ma demande d’ajout. Maintenant, tu l’acceptes.
— D’accord. C’est fait. Et maintenant, je t’ai ajoutée ?
— Oui. Tu peux m’ajouter au groupe du club de littérature.
Je naviguai lentement dans les menus. Quand j’eus terminé, Yanami hocha la tête d’un air fier et approbateur.
— Pour en revenir à Lemon-chan, reprit-elle en comptant les morceaux de karaage restants avec un cure-dent, depuis quand vous êtes aussi potes, tous les deux ?
— On a l’air d’être potes ?
— Elle t’a quand même donné un surnom.
Nukkun. C’était comme ça qu’elle s’était mise à m’appeler. Allez savoir pourquoi, ça lui était venu dans son délire dû au coup de chaleur, dans la remise, et visiblement, c’était resté. Ce surnom n’avait donc, contre toute attente, pas grand-chose à voir avec la façon dont nous nous connaissions.
— Tu te souviens du garçon qui est venu à l’infirmerie ? demandai-je. Ayano Mitsuki, de la classe D.
— Ah oui, celui à qui Lemon-chan faisait les yeux doux. Il était plutôt beau.
— Le club de littérature a des livres qu’il veut emprunter. Yakishio-san sert un peu d’intermédiaire.
Yanami émit un petit « hmm » vaguement intéressé, puis enfourna un morceau de karaage et du brocoli.
— Je peux aussi t’appeler Nukkun, si tu veux.
Mais pourquoi ?
— Cinquante yens par jour, ajouta-t-elle.
Une lueur calculatrice brilla dans ses yeux. Je détournai le regard.
— Non merci.
Les amis douteux de Kaju tenaient peut-être une idée, finalement.
***
Le cinquième cours passa. En attendant la sonnerie suivante, je tuais le temps en errant dans les couloirs, loin des autres. Encore un cours, puis il faudrait revoir tout le programme du week-end dans la salle du club. Ayano et Yakishio devaient aussi passer à un moment. J’avais de quoi m’occuper. L’ennui paisible de la semaine précédente était bien loin.
Je sortis. Près du terrain de sport se trouvait un point d’eau où les élèves se pressaient d’habitude après l’EPS. Mais pas aujourd’hui. J’ouvris le robinet, avec l’impression d’être un roi. Aujourd’hui, c’était piscine, et j’étais au paradis.
L’endroit était à la distance idéale de la salle de classe. Le fait qu’il soit dehors lui conférait une sorte de caractère sacré qui le distinguait des autres points d’eau, ceux qui ne nécessitaient pas un tel pèlerinage. Et puis, ce goût rustique avait son charme.
Je me redressai et m’essuyai la bouche, juste à temps pour croiser le regard d’une connaissance qui faisait exactement la même chose.
— N-Nukumizu, grommela Komari Chika, au robinet d’en face.
Elle n’était pas ravie de me voir.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Je me désaltère, répondis-je.
Komari me regarda avec méfiance.
— T-tu es venu jusqu’ici pour ça ?
Elle était beaucoup trop perspicace à mon goût.
— Je pourrais te retourner la question. Toi aussi, tu essaies d’échapper à la salle de classe. Tu fais ta petite tournée des points d’eau.
— Q-qui t’a demandé ton avis ? J-j’ai fait mes recherches, figure-toi.
Intéressant. L’érudit en moi eut un petit rire des plus condescendants. Elle ne savait pas à qui elle parlait.
— Oh, ma chère Komari, dis-je. Moi aussi, je suis exigeant en matière d’eau. Je dois avouer que tes conclusions m’intéressent.
— A-ah oui ?
Elle plissa les yeux.
— À-à quel robinet tu as bu, ce m-matin ?
La guerre de l’eau du robinet venait de commencer.
— Aux alentours du premier et du deuxième cours, celui du quatrième étage, près de la salle des troisièmes années, à l’extrémité est, offre une qualité supérieure.
— T-ton raisonnement ?
— À cette heure-là, l’eau a passé la nuit dans le réservoir. C’est valable pour tout le bâtiment, mais à cet endroit précis, elle contient moins de chlore et reste encore assez fraîche malgré le soleil d’été. C’est la meilleure eau du quatrième étage, sans exception.
Komari émit un petit son intéressé.
— Plus on est près du réservoir, mieux c’est, poursuivis-je. Le seul inconvénient, c’est que l’eau est plus chlorée. Cet endroit fait exception. Il offre une fraîcheur maximale avec un minimum de désagréments.
Je passai une main dans mes cheveux, en digne expert que j’étais. Ma victoire était assurée.
Elle aurait dû l’être.
Komari eut un rire moqueur.
— T-tellement naïf.
— Quoi ? En quoi ?
— Le côté e-est du quatrième étage, c’est mieux en f-fin de matinée. Juste avant le déjeuner.
Avant le déjeuner ? C’était de la folie. À cette heure-là, les étages supérieurs étaient loin d’être idéaux.
— Explique-toi, exigeai-je. Il y a plus de chlore. L’eau est plus chaude. Quel intérêt ?
— N-naïf. Tellement naïf. Une eau plus chaude, c-c’est plus doux pour l’estomac.
La victoire se lisait sur le visage de Komari. La situation s’était inversée.
— M-mais le chlore ! protestai-je. C’est trop amer ! Et l’odeur !
— J-justement. Ça émousse les sens.
— Les sens ?
Pourquoi aurait-elle besoin d’« émousser ses sens » juste avant le déjeuner ?
Et soudain, je compris.
— Ç-ça permet de… manger plus facilement aux toilettes.
Voilà… J’aurais tellement aimé ne jamais avoir entendu ça.
— Tu as toute une salle de club à ta disposition !
— O-on n’a pas le droit de l’utiliser à la pause déjeuner, répondit-elle. Certains s’en servaient pour s-sécher les cours.
Voilà la paresse dans ce qu’elle avait de pire. La fainéantise des uns avait fait le malheur d’une autre.
— Écoute, Komari, pourquoi tu ne viendrais pas là où je mange ?
Elle eut un haut-le-cœur. Charmant.
— Hé, je ne t’invite pas à manger avec moi. Il y a un escalier de secours sur le côté de l’ancienne annexe. C’est plutôt désert. Tu peux t’installer à un autre étage, par exemple.
— J-je vais y réfléchir.
Elle s’éloigna à toute vitesse. Je n’eus même pas droit à un regard.
Malgré toutes ses bizarreries, je commençais peut-être à croire qu’elle se sentait plus à l’aise avec moi. Du moins, par rapport à notre première rencontre. Elle me parlait davantage sans passer par son téléphone. C’était déjà ça.
Ah oui. Les cours.
Je regagnai le bâtiment au petit trot.
***
Après les cours, dans la salle du club. Ayano Mitsuki prit le dernier des volumes d’Abe Kobo.
— Ce sont des œuvres impressionnantes, dit-il. Je ne sais pas par où commencer.
Tsukinoki-senpai croisa les bras d’un air hautain. Elle était de bonne humeur. Le club de littérature avait gagné une nouvelle membre, Yanami, et accueillait deux nouveaux visiteurs.
— Commence par celui que tu veux. Tu peux tous les emprunter.
— Tu les as tous lus, Senpai ?
Ayano passa les doigts sur les nombreux dos alignés sur l’étagère.
— Seulement « La Femme des sables » et « L’Homme-boîte », malheureusement. J’ai abandonné « Le Mur [2]» vers le début du « Crime de S. Karma ».
— Donc au tout début du livre, rit Ayano.
Je n’étais pas convaincu qu’elle ait plaisanté.
Il choisit un volume.
— Je vais prendre le douzième pour commencer.
Yakishio regarda par-dessus son épaule.
— Comment tu vas savoir qui est qui, Mitsuki ? Tu ne devrais pas commencer par le premier tome ? demanda-t-elle en toute sincérité.
— Hum ? Ah, je m’y retrouverai, répondit-il. Ce n’est pas une histoire qui se suit.
— Donc, ce n’est pas comme One Piece.
— Pas tout à fait. Ce volume contient justement quelques œuvres qui m’intéressent particulièrement.
Ce garçon savait exactement comment s’y prendre avec Yakishio. Quoi qu’il se passe entre lui et Asagumo, ces deux-là formaient un duo étonnamment bien assorti.
Je me tournai vers Yanami, installée dans son coin avec une ridicule couronne en papier sur laquelle on avait griffonné « Nouvelle membre ». Elle grignotait des Pocky en fredonnant. Au moins, il ne fallait pas grand-chose pour l’occuper.
— Dis-moi, Ayano-kun, commença Tsukinoki-senpai d’un ton de mauvais augure, comment trouves-tu notre petit club ?
— Je dois reconnaître qu’on s’y sent bien, répondit Ayano. Mais je suis déjà très pris par mes cours de soutien. Je crains de ne pas pouvoir venir souvent.
— Mais ce n’est absolument pas un problème ! Passe quand tu veux, chipe quelques livres, repars, fais comme ça t’arrange. Nukumizu-kun s’occupera des formalités. Considère ces étagères comme les tiennes. D’ailleurs…
Ses lunettes étincelèrent.
— Nous avons des contacts à la bibliothèque. Disons qu’on peut tirer quelques ficelles pour te procurer ce dont tu as besoin.
— Attends, vraiment ?
— Je suis une femme de parole.
Ayano parcourut le prospectus de recrutement avec intérêt. La vice-présidente avait présenté des arguments convaincants.
— Je vais y réfléchir.
— Ta jolie petite amie peut aussi nous rejoindre, ajouta-t-elle en jetant son dévolu sur Yakishio.
Elle ne reculait devant rien.
— Qu… Moi ? J-je suis sa petite amie ? Oh là là, je… je sais pas quoi dire.
Yakishio ne savait plus où se mettre. Elle accepta très volontiers le prospectus.
— Mais je suis déjà au club d’athlétisme, alors…
— Aucun problème, poursuivit Senpai. Au contraire, tu serais parfaitement à ta place ! Nous sommes tous dans deux clubs.
J’étais inscrit à un autre club sans le savoir ? Première nouvelle.
— Disons qu’un jour, tu n’as pas envie, que tes jambes refusent d’avancer. C’est là qu’on intervient. Fais porter le chapeau à notre président. Dis au club d’athlétisme qu’il t’oblige à venir, et voilà, tu as une excuse pour sécher !
Tsukinoki-senpai eut un sourire sournois. C’était pour ça qu’on disait de ne pas parler aux inconnus.
— Allez, ce sera sympa. Le lycée, c’est mieux quand on s’amuse, non ? Ça ne fait pas de mal d’avoir le choix. Et tu verras davantage ton petit ami. Ça lui fera plaisir.
Yakishio s’illumina comme un sapin de Noël.
— Ah bon ? Ça fera plaisir à Mitsuki ?
Elle ne chercha même pas à nier ce qui était évident. Ayano eut un petit rire en rangeant le livre dans son sac.
— Je ne peux pas lui mettre cette pression. On ne sort même pas ensemble.
— Ah, je me suis trompée ? demanda Senpai.
— Elle peut trouver bien mieux que moi. Elle a toujours eu du succès.
Il passa son sac sur son épaule.
— Merci pour le livre. Je repasserai quand je ne serai pas…
Yakishio lui agrippa soudain la chemise.
— Mais je ne sors avec personne ! Et je ne sortirais pas avec n’importe qui !
Ayano cligna des yeux en la regardant.
— A-ah.
Le visage doré par le soleil qui lui faisait face lui rendit ce regard, les yeux clignotants.
— Désolé, je… Je ne voulais rien insinuer.
— Non, ce n’est rien. J-je n’ai pas… Désolée.
Tsukinoki-senpai les regarda tour à tour pendant un moment.
— Vous êtes sûrs de ne pas sortir ensemble ? Vous en avez vraiment l’air.
Elle manquait étonnamment de finesse. Et ne savait pas garder ses pensées pour elle.
— A-a-allez, Senpai, tu as entendu Mitsuki ! lança Yakishio, tout sourire et toute troublée.
— Exactement, dit Ayano. Et j’ai déjà une petite amie.
Yakishio se figea instantanément. On aurait dit qu’une bombe venait d’exploser.
— Euh, tout le monde va bien ? demanda Ayano.
La porte s’ouvrit dans un déclic.
— B-bonjour.
Komari jeta un seul regard à la scène, et la porte se referma dans un déclic.
— J-j’ai encore dit quelque chose qu’il ne fallait pas, Lemon ? demanda Ayano.
— T-tu… tu as une… petite amie, maintenant ?
Yakishio revint à la vie comme un robot aux batteries presque à plat.
— D-depuis quand ?
— Depuis peu, en fait. Je ne te l’avais pas dit, c’est vrai. Je te la présenterai bientôt. Promis.
[1] Environ 13€
[2] Le Mur (Kabe) est une œuvre plus ancienne, publiée en 1951. « Le Crime de S. Karma » en constitue la première partie / nouvelle, et c’est précisément cette œuvre qui a valu à Abe le prestigieux prix Akutagawa en 1951.

Il se gratta timidement la joue, puis baissa la tête.
— Excusez-moi, je ne voulais pas m’éterniser. Je vais vous laisser.
— Attends, intervins-je. C’est Asagumo-san ?
— C’est si évident que ça ? Je te la présenterai aussi bientôt.
Ayano eut son sourire plein de charme, puis se tourna vers Yakishio.
— On y va ?
— On y va ? répéta Yakishio.
— Tu m’as dit que tu voulais mon aide pour faire les boutiques. J’ai encore un peu de temps avant mon cours.
Son expression était parfaitement innocente. Pas la moindre malice. Rien que des neutrons bien tassés dans sa tête.
— J’ai, euh, eu un imprévu tout à l’heure. Et je me disais que j’allais peut-être m’inscrire au club, alors j-je vais rester un peu.
— Ah oui ? D’accord, je vais te laisser tranquille, alors. À plus tard.
Il s’inclina une dernière fois, puis partit.
À nous de ramasser les morceaux. Et il y en avait.
Le silence dura ce qui me parut une éternité, jusqu’à ce que Yakishio commence enfin à s’effondrer. Je glissai précipitamment une chaise sous elle, l’empêchant de tomber par terre à la dernière seconde.
Elle tendit la main vers moi.
— Euh, quoi ? demandai-je.
— Donne-moi un formulaire d’inscription.
Je m’exécutai. Elle griffonna son nom en marmonnant.
— Une petite amie… Il a une petite amie… Mitsuki a une petite amie… Ha. Ha ha. J’ai vraiment l’air idiote.
Un peu, pensai-je.
Sans cérémonie, Yanami retira sa couronne « Nouvelle membre » et la posa sur la tête de Yakishio.
— Tu, euh… Tu t’es bien débrouillée.
— Je n’en ai vraiment pas l’impression.
Yakishio passa les bras autour de la taille de Yanami et enfouit son visage contre son ventre. J’entraînai Tsukinoki-senpai hors de la salle avant que les sanglots commencent.
Elle lança quelques regards craintifs vers la porte.
— Dis, euh… C’était ma faute, là ?
— Oui. Complètement.
Je sortis mon téléphone en soupirant.
— Pour demain, j’ai regardé les horaires des trains et des bus. J’enverrai les détails sur le groupe tout à l’heure. On se retrouve toujours à Aidai-Mae ?
— Euh, oui, mais attends…
— Pense à envoyer bien à l’avance la liste complète des affaires à apporter. Et je n’ai pas réussi à joindre le président. Tu peux vérifier que tout est bon de son côté ?
— Nukumizu-kun, c’est vraiment le moment de parler de ça ?
Je lui lançai un regard.
— Qui vient de tout faire capoter ?
Elle tressaillit.
— Tu ne mâches pas tes mots, hein ?
Quelque chose me disait qu’avec elle, je n’arriverais à rien autrement.
— Je m’occupe de ce qui se passe ici, alors tu peux…
J’aperçus une silhouette qui pointait la tête derrière un mur, plus loin dans le couloir. Komari tâchait toujours de prendre la température.
— Va plutôt voir Komari, s’il te plaît.
— Ça marche. C’est ma spécialité.
Senpai pivota vers Komari, les mains tendues et les doigts frétillants. Komari détala. Senpai se lança à sa poursuite.
C’était pour ce genre de moments que certains solitaires choisissaient de vivre en ermites. Précisément pour éviter ce genre d’histoires. Il y avait toujours quelque chose.
Je m’adossai au mur et contemplai distraitement mon téléphone. Un message de Yanami arriva. Elle me demandait si je voulais m’arrêter manger quelque chose avec elles sur le chemin du retour. Aucune idée de ce qui lui avait pris de m’inviter.
J’allais refuser lorsqu’un second message me fit relire l’écran.
Elles comptaient se rendre dans un petit boui-boui bien particulier, loin du lycée : le restaurant familial où Yanami s’était fait briser le cœur quelques jours plus tôt.
***
— Bienvenue ! Installez-vous où vous voulez !
La personne au comptoir nous accueillit à notre entrée. C’était le restaurant familial que je connaissais bien, à vingt minutes à pied du lycée, dans la ville voisine.
Yanami se laissa tomber sur une banquette et tapota la place à côté d’elle.
— Viens, Lemon-chan. Assieds-toi là.
— Merci.
Yakishio s’exécuta avec une discrétion qui ne lui ressemblait pas. Je ne pus m’empêcher de me demander si elle aurait eu plus de chances avec Ayano en étant toujours comme ça.
— Je ne connaissais pas cet endroit, Yana-chan.
— C’est sympa, hein ? Pas d’élèves de Tsuwabuki ni rien. C’est un petit coin pas très connu.
Yanami se plongea aussitôt dans la carte des desserts.
Je la regardai. Ce n’était pas ici que Hakamada Sousuke lui avait brisé le cœur ? Quel genre de personne choisissait ce même endroit pour changer les idées à une amie qui venait, elle aussi, de se faire briser le cœur ? Une telle force mentale me dépassait.
— Tu ne commandes rien ? me demanda-t-elle.
— Tu sais quand même que c’est…
— Que c’est quoi ?
Elle pencha la tête.
— N-non, rien, répondis-je. Je te préviens, cette fois, je ne paie pas pour toi.
— Je sais. Pour quel genre de fille tu me prends ?
Elle appuya sur le bouton pour appeler un serveur.
— Je trouve ça un peu déplacé de parler d’argent dans un moment pareil. Ne t’inquiète pas, Lemon-chan. C’est pour nous.
Yanami qui reprochait à quelqu’un de manquer de tact. Quelle ironie. Et je n’avais pas manqué le « nous ».
— Oui, d’accord, cédai-je. On se partage ta note, Yakishio-san.
— Mais vous n’êtes pas obligés, dit Yakishio.
— Disons que c’est un cadeau de bienvenue. Tu es la nouvelle recrue du club de littérature, alors ne t’en fais pas.
— Laisse-nous t’inviter, aujourd’hui, d’accord ?
Yanami s’interrompit et leva les yeux.
— Attends, moi aussi, je viens de m’inscrire, non ?
— Ton tour viendra, dis-je. Excusez-moi, on voudrait commander !
J’avais du mal à croire que Yanami saurait se faire plaisir avec modération. La preuve : elle n’avait consulté que la carte des desserts, mais commanda tout de même un steak haché en sauce.
— Avec une portion moyenne de riz, s’il vous plaît, ajouta-t-elle.
— Tu ne dînes pas chez toi, Yanami-san ?
— Rien de pire pour un régime que de manger un dessert avant le dîner. Tu ne savais pas ?
Donc, dîner avant le dîner, ça allait ? Logique imparable.
Yakishio désigna quelque chose sur la carte des desserts.
— Je vais prendre un parfait au Black Thunder.
— Oh là là, il m’en faut un après mon plat ! s’empressa d’ajouter Yanami.
Tant pis pour le régime.
— Une grande portion de frites et trois accès aux boissons en libre-service, commandai-je. Je le répète, je ne paie pas pour toi, cette fois. Qu’on soit bien d’accord.
Je ne le dirais jamais assez.
— Je sais, bouda Yanami. Je suis sérieuse, Nukumizu-kun. C’est exactement pour ça que tu n’as pas d’amis.
Les filles se levèrent pour remplir leurs verres. Je les regardai s’éloigner. Yanami était fidèle à elle-même, ce qui me rassurait tout en me laissant un peu perplexe.
Une heure passa. Une heure de plaintes, de récriminations et de tracas, pendant laquelle Yanami se remplit la bouche de steak haché en sauce. Vers la fin, Yakishio souriait davantage. C’était déjà bien. Nous avions au moins fait quelques progrès.
— Tu peux nous attendre dehors, Yakishio-san, dis-je alors que nous prenions place dans la file devant la caisse. On règle ça vite fait.
Yanami haussa un sourcil en me regardant.
— Alors tu sais être gentil.
— Je ne suis pas un robot. Quand une perdante a besoin d’aide…
— Une quoi ?
Oh, mince. J’avais oublié de filtrer mes pensées et dit ce qu’il ne fallait pas. Ça sentait mauvais.
— Une… per… dan…
— Tu as dit « perd… quelque chose ».
Yanami me scruta, essayant de déchiffrer mon expression.
— C’était quoi ? Allez, je veux savoir.
Je pivotai de quatre-vingt-dix degrés, raide comme un automate.
— Perdue ! Je voulais dire une personne perdue !
— Perdue ? Tu me prends pour une idiote ?
Peu probable.
— Non, je parlais de quelqu’un qui a perdu son chemin !
— Et ça sort d’où, ça ?
Excellente question. Je cherchai désespérément une bouée de sauvetage autour de moi et repérai une affiche.
« ROAD TRIP USA – Partez sur la route des burgers américains ! »
Merci, mon Dieu.
Yanami suivit mon regard et frappa son poing dans sa paume.
— Aaah, je comprends. Tu regardais l’affiche ! Tu veux qu’on aille manger des burgers la prochaine fois ? Oui, ce serait sympa !
Je n’échapperais plus à l’obligation de l’inviter, mais c’était peu cher payé pour faire oublier ce petit dérapage. Il fallait savoir choisir ses batailles.
Quand ce fut à moi de payer, je tendis notre ticket à la personne en caisse.
— Ah, j’oubliais, dit Yanami. On n’a pas fixé le prix du déjeuner d’aujourd’hui.
— Ah oui. Disons 500 yens. C’était plutôt bon.
— Super !
Elle joignit les mains avec enthousiasme.
— Ça me va !
Sa dette s’élevait à 2 367 yens. Moins 500, il restait donc 1 867 yens. Au passage, l’addition du restaurant dépassait cette somme d’un montant non négligeable.
— J’espère que tu as de l’argent, parce que je ne fais plus crédit, dis-je.
— J’ai compris la première fois, râla Yanami. Je n’arrête pas de te le dire, c’est bien ça, ton problème. Ah, j’ai une carte T-Point.
Je déposai mon argent dans la coupelle.
— Ça, c’est ma part et la moitié de celle de Yakishio-san.
— D’accord, donc il reste…
Elle ouvrit son portefeuille et se figea aussitôt.
— Quoi ?
Par pitié, pas encore à court d’argent.
Ce n’était pas possible. Derrière ce regard qui faisait pitié, elle devait bien avoir plus de deux neurones en état de fonctionner. Elle se mit à trembler. Ça se présentait mal.
— Nukumizu-kun. Je ne sais pas comment te dire ça.
Je les voyais. Derrière les larmes. Deux pauvres neurones qui tournaient à plein régime.
Je sortis un billet sans un mot.
Dette restante : 2 867 yens[1].
[1] Environ 15€