Free! NOVELIZE - CHAPITRE 3
Les lunettes rouges
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Traduction : Lustella
Harmonisation : Raitei
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Voilà pourquoi j’avais dit que je ne voulais pas.
Submergé par le regret, je m’enfonçais lentement vers le fond de la piscine. Allais-je vraiment mourir ici, dans la piscine couverte du complexe scolaire Samezuka, pendant cet entraînement commun ? Le cri de « Rei-chan ! » qui me parvenait depuis le bord du bassin semblait s’éloigner peu à peu. Je n’allais sans doute pas tarder à perdre connaissance.
On dit que, dans ce genre de situation, notre vie défile devant nos yeux. Ma théorie sur ce phénomène ? Juste avant la mort, les cellules cérébrales s’activent, toutes les synapses se mettent à fonctionner simultanément et ce déchaînement finit par projeter l’état de notre esprit sous la forme d’une succession de souvenirs. D’un instant à l’autre, ma vie allait donc probablement commencer à défiler devant moi.
Enfin, quitte à mourir, j’aurais au moins aimé le faire sous une apparence un peu plus belle. Pas simplement vêtu de ce slip de bain.
Ce n’était pas beau.
Maintenant que j’y pensais, mon tout premier souvenir concernait déjà quelque chose qui ne l’était pas.
Un cheeseburger de fast-food. Un cheeseburger qui n’avait rien de beau.
Je n’étais même pas encore entré à la maternelle lorsque, confronté à ce sandwich qui ne ressemblait absolument pas à la photo du menu, j’avais demandé à ma mère pourquoi ce cheeseburger n’était pas beau.
Elle m’avait répondu : « Rei, tu es vraiment difficile. »
Pour l’enfant que j’étais, cette réponse avait été complètement inattendue.
Qu’y avait-il de mal à être difficile ? Qu’y avait-il de mal à avoir des raisons d’aimer quelque chose, des raisons de ne pas l’aimer, à réfléchir à ce qui nous poussait à penser ainsi, à construire une logique autour de tout cela et à être capable de l’expliquer ?
Les gens prenaient leurs décisions beaucoup trop facilement. Trop nombreux étaient ceux qui acceptaient les choses sans raison particulière en se contentant de dire : « Parce que tout le monde dit que c’est comme ça » ou « Parce que c’est comme ça », avant de passer à autre chose.
Moi, je ne pouvais pas l’accepter.
Prenons, par exemple, les couleurs attribuées aux garçons et aux filles. Que ce soit sur les panneaux des toilettes ou ailleurs, il semblait avoir été décidé que le bleu appartenait aux garçons et le rouge aux filles. Autrefois, paraît-il, même les couleurs des cartables étaient imposées : noir pour les garçons, rouge pour les filles.
Je trouvais cela ridicule.
Pourquoi un garçon ne pourrait-il pas porter du rouge ? Pourquoi une fille ne pourrait-elle pas choisir du noir ?
Les mêmes stéréotypes ennuyeux existaient même lorsqu’il s’agissait de choisir une monture de lunettes.
Au début de l’école primaire, ma vue s’était détériorée parce que je lisais trop. J’avais donc dû porter des lunettes. Mes parents m’avaient emmené chez l’opticien du centre commercial et j’avais choisi une monture rouge. Dès que je l’avais aperçue dans la vitrine, j’étais tombé amoureux de sa beauté.
Mes parents et le vendeur avaient essayé de me convaincre de prendre plutôt une monture noire ou métallique.
Mais ma décision était prise.
Je n’avais pas cédé.
Résultat : à l’école, on s’était moqué de moi parce que j’étais un garçon qui portait des lunettes rouges. Le fait que mon prénom, « Rei », puisse également être porté par des filles n’avait fait qu’aggraver les choses.
Les garçons de ma classe me prenaient pour cible et criaient des choses comme :
— Hé, Ryûgazaki, espèce de garçon-fille !
C’était extrêmement puéril, mais les garçons encore à l’école primaire n’étaient pas précisément connus pour leur grande maturité.
J’aurais sans doute dû les ignorer. Pourtant, chaque fois qu’ils se moquaient de moi, je leur répondais : « Pourquoi un garçon ne pourrait-il pas porter des lunettes rouges ?! » Ou encore : « Vous êtes incapables de comprendre la beauté de cette monture ?! »
Lorsque j’entrai au collège, les remarques infantiles du genre « tu portes du rouge alors que tu es un garçon » finirent par disparaître. À la place, on commença à me dire : « Le rouge ne te va pas vraiment, Ryûgazaki-kun. »
Apparemment, les autres trouvaient que les couleurs froides m’allaient davantage.
Les critères de beauté diffèrent d’une personne à l’autre. Ce n’était pas parce que je trouvais mes lunettes rouges magnifiques que tout le monde devait ressentir la même chose. Alors, à l’époque, j’avais entrepris de justifier le choix de cette monture grâce aux quelques connaissances que je possédais en psychologie des couleurs.
Le rouge stimule le système nerveux sympathique. Avoir en permanence une monture rouge dans son champ de vision devait donc être extrêmement bénéfique aussi bien pour les études que pour les performances sportives.
Pourtant, même en avançant cet argument, j’avais commencé à ressentir une légère inquiétude.
Est-ce que le rouge ne me va vraiment pas ?
Peu importait la manière dont je l’expliquais rationnellement ou la beauté que je voyais dans cette couleur : et si le problème fondamental était simplement que le rouge ne m’allait pas ?
Le cheeseburger disgracieux de mon enfance me revint en mémoire.
L’idéal face à la réalité.
Est-ce que je suis ce cheeseburger ?
J’en parlai à mon frère, qui était encore lycéen à l’époque. La lumière du salon se refléta sur sa monture métallique lorsqu’il me répondit :
— Rei, tu réfléchis beaucoup trop. Ça ne te rend pas la vie difficile ?
Je ne pouvais pas vraiment lui donner tort.
C’est alors que je pensai à quel point mon frère et moi avions des personnalités opposées. Pourtant, si l’on en croyait les théories sur la place occupée dans une fratrie, le deuxième fils était censé avoir une personnalité plus libre que l’aîné.
Autrement dit, moi. Alors pourquoi… ?
D’ailleurs, pourquoi étais-je en train de penser à des choses aussi stupides que ma théorie sur la vie qui défile devant les yeux ?
Elle n’était pas censée défiler, justement ?
À moins que cela ne soit précisément lié à ma théorie selon laquelle ce phénomène se produisait lorsque l’ensemble du cerveau s’activait. Dans ce cas, mon côté logique devait être plus fort que mon imagination.
Autrement dit, mon cerveau droit devait être plus fort que mon cerveau gauche. Cela signifiait que j’étais davantage gouverné par la logique que par l’instinct, et il était donc parfaitement naturel que…
C’est à cet instant qu’on me tira hors de l’eau. Apparemment, ma vie n’avait pas défilé devant mes yeux.
J’avais simplement réfléchi.
Je n’avais même pas avalé beaucoup d’eau. En résumé, tout ce que j’avais réussi à faire, c’était me ridiculiser dans la piscine couverte d’une autre école.
— Je vais expliquer la situation à Samezuka. Désolé, on t’en a trop demandé.
Tachibana Makoto-senpai me regardait avec une expression désolée.
Assis au bord du bassin, une serviette posée sur la tête, je m’enfonçais dans le dégoût de moi-même lorsque quelqu’un passa devant moi.
Je relevai les yeux.
Celui que Hazuki Nagisa-kun appelait « Haru-chan-san » venait de monter sur le plot de départ.
Au signal, « Haru-chan-san » plongea dans l’eau.
À cet instant, je reçus un choc comme je n’en avais encore jamais connu.
Dans les histoires, on lit souvent qu’une personne reçoit un choc si violent qu’elle a l’impression qu’on vient de lui asséner un coup sur la tête. J’avais toujours cru qu’il ne s’agissait que d’une figure de style. Qu’en réalité, jamais la surprise ne pouvait véritablement donner l’impression d’avoir été frappé.
Et pourtant, c’était exactement ce que je ressentais.
En un instant, je fus entièrement captivé par la nage de Haru-chan-san…
Non.
Par la nage de Nanase Haruka-senpai.
Cela n’avait rien à voir avec une théorie ou un calcul.
Cette beauté existait simplement.
Si seulement je pouvais briller avec autant de beauté.
Si je pouvais devenir comme Nanase-san…
C’était un sentiment étrange, mélange d’admiration envers quelqu’un qui possédait quelque chose dont j’étais dépourvu et de jalousie à son égard.
Avec le recul, je crois que ma décision était probablement déjà prise à cet instant.
Je veux nager avec cette personne.
À ce moment-là, même si je ne savais toujours pas nager, ce désir s’imposa à moi avec une force incroyable.
Mais ce fut plus tard ce jour-là, sur le chemin du retour, alors que Nagisa-kun et moi nous retrouvions seuls, que ma décision se confirma définitivement. La nage de Nanase Haruka-senpai était véritablement d’une beauté dévastatrice. Malgré tout…
Je ne savais pas nager.
Il n’était donc absolument pas raisonnable pour moi de rejoindre le club de natation.
Moi aussi, je voulais briller dans l’eau avec autant d’éclat que Haruka-senpai. Mais cela n’était qu’un rêve. Le Rei capable de se déplacer élégamment dans l’eau n’existait que dans mon imagination.
Le rêve face à la réalité.
Je me rappelai cet épisode de mon enfance.
Ce cheeseburger qui n’avait rien de beau.
J’étais plongé dans ces réflexions lorsque Nagisa-kun se tourna vers moi, ses grands yeux ronds remplis de curiosité, et m’adressa la parole.
Nous venions d’accompagner Haruka-senpai et Makoto-senpai jusqu’à la gare. Tous deux se trouvaient un peu plus loin, occupés à acheter leurs billets, tandis que Nagisa-kun et moi nous apprêtions à repartir à pied.
— Dis, dis, Rei-chan. À propos de tes lunettes…
Ma première réaction fut de penser : Encore ?
Par réflexe, je m’apprêtai à l’interrompre avec les mêmes paroles que j’avais déjà répétées tant de fois.
— Eh bien, si l’on considère la question du point de vue de la psychologie des couleurs, cette monture…
Mais Nagisa-kun couvrit mes paroles de son rire.
— Les lunettes rouges, c’est trop cool ! Elles te vont super bien, Rei-chan !
Devant son sourire parfaitement innocent, j’eus l’impression que quelque chose venait de se dissoudre à l’intérieur de moi. C’était une sensation étrange. Et ni mes théories ni mes calculs ne parvenaient plus à la contrôler.
Haruka-senpai et Nagisa-kun. Tous deux avaient des personnalités totalement opposées à la mienne. Et pourtant, cette opposition se situait sur un axe complètement différent de celle qui existait entre mon frère et moi.
On dit que les opposés s’attirent.
D’un point de vue biologique, il était naturel qu’une personne soit attirée par quelqu’un possédant des caractéristiques qui lui faisaient défaut. Pour que l’être humain puisse évoluer vers une forme plus parfaite, il fallait rechercher des gènes différents des siens.
…Mais à peine avais-je formulé cette pensée que je remarquai mon erreur.
La théorie selon laquelle on recherche des gènes que l’on ne possède pas ne fonctionnait qu’entre les hommes et les femmes. Deux hommes ne pouvaient pas transmettre ensemble de bons gènes à la génération suivante.
Cela signifiait donc qu’un raisonnement biologique ne pouvait pas expliquer ce que je ressentais envers Haruka-senpai et Nagisa-kun.
Alors pourquoi ?
Je commençai à m’embrouiller.
Ce soir-là, je posai la question à mon frère, qui était justement revenu quelque temps à la maison. Il étudiait désormais la biologie à l’université.
— Tu es toujours aussi compliqué, Rei…
Mon frère éclata de rire.
— Tu te considères peut-être comme quelqu’un de scientifique et de logique, mais ce que tu viens de m’expliquer n’a absolument rien de scientifique. Tu cherches simplement à avoir raison. Tu passes ton temps à parler de logique et de raisonnements, mais en réalité, tu es quelqu’un de très émotionnel. Et pour le cacher, tu utilises la logique afin de tout justifier après coup.
Il poursuivit :
— En fait, tu fonctionnes par émotions. Un scientifique sérieux ne réfléchit pas en termes de « beauté ». Imaginons qu’il regarde une œuvre d’art, une sculpture par exemple. Un vrai scientifique ne va pas se dire : « Elle est belle. » Il va plutôt se demander : « Je me demande avec quel matériau elle a été fabriquée. »
La lumière du salon se reflétait sur la monture métallique de ses lunettes tandis qu’il parlait.
— Alors pourquoi tiens-tu autant à tout expliquer par la logique ? Parce que tu as un fort désir d’être accepté par les autres. Tu ne t’en rends probablement pas compte toi-même, mais il est parfaitement naturel de vouloir être accepté, Rei.
Je ne pus pas lui donner tort.
Et, à ma propre surprise, je trouvais son analyse plutôt juste.
Peut-être étais-je effectivement bien davantage gouverné par mes émotions que par la logique. Comme mon frère venait de le dire, trouver quelque chose beau n’avait rien de rationnel.
— Et il y a encore autre chose.
Mon frère ajouta finalement :
— Tu places la barre beaucoup trop haut. Ça ne te rend pas la vie difficile ?
C’étaient exactement les mêmes mots qu’il m’avait adressés plusieurs années auparavant. Cette fois, pourtant, je protestai intérieurement.
Qu’y a-t-il de mal à avoir des exigences élevées ?
Peu importait à quel point cela pouvait rendre la vie difficile, je refusais catégoriquement de choisir la voie la plus facile. Pour moi, cela aussi faisait partie de ce qui était « beau ».
Je vais rejoindre le club de natation.
C’est à cet instant que je pris ma décision. Mais un énorme problème subsistait. J’avais déjà rejoint le club d’athlétisme. Pas simplement comme membre à l’essai. J’en étais officiellement membre.
Au collège, j’avais pratiqué le saut à la perche pour marcher dans les traces de mon frère. À mon entrée au lycée, j’avais donc presque automatiquement rejoint le club d’athlétisme.
Et voilà qu’à peine deux semaines après mon inscription, je devais déjà présenter ma démission.
Lorsque je pensais à Sera-senpai, qui m’avait immédiatement remarqué au sein du club, ma poitrine se serrait légèrement.
Le lendemain après les cours, je me rendis donc tôt au local, avec la ferme intention de lui annoncer que je comptais quitter le club.
— Oh, Ryûgazaki. Tu es en avance aujourd’hui.
Sera-senpai se tourna vers moi avec un sourire chaleureux. Comme toujours, il était arrivé avant tout le monde. Je refermai la porte du local derrière moi, rongé par la culpabilité. Nous étions seuls. Derrière ses lunettes, les yeux de Sera-senpai souriaient avec gentillesse.
Il devenait de plus en plus difficile de lui annoncer mon départ.
J’avais rencontré Sera-senpai pour la première fois le jour de la cérémonie de rentrée, juste après la fin de l’accueil réservé aux nouveaux élèves.
Comme j’avais décidé dès le départ de rejoindre le club d’athlétisme et que je voulais être le premier à arriver, je m’étais dirigé immédiatement vers le bâtiment abritant les clubs sportifs.
Seulement, j’ignorais où se trouvait le local du club d’athlétisme.
J’errais donc dans le bâtiment lorsque Sera-senpai m’avait interpellé.
— Le local du club d’athlétisme est par ici.
Il m’avait adressé un sourire amical. J’avais été légèrement surpris. Ce bâtiment abritait les locaux de nombreux clubs sportifs. Comment Sera-senpai avait-il pu savoir que je cherchais précisément celui d’athlétisme ? Intrigué, je lui avais posé la question.
— Comment tu as su que je voulais rejoindre le club d’athlétisme ?
— Maintenant que tu me le demandes… je me demande bien pourquoi.
Puis il avait ajouté :
— Mais j’étais certain que l’athlétisme t’irait bien. Tu as l’air du genre à pouvoir briller sur le terrain.
Il avait dit cela avec un tel sérieux que j’avais immédiatement pensé :
Oh… Cette personne me comprend.
J’en avais été réellement heureux. Sera-senpai était probablement quelqu’un qui me ressemblait. Je ne savais pas s’il possédait quelque chose dont j’étais dépourvu, mais il avait en lui quelque chose que je possédais moi aussi.
Il dégageait quelque chose qui m’était familier, comme si nous étions du même genre.
Cela ne remontait qu’à deux semaines.
Pourtant, maintenant que je me retrouvais seul avec Sera-senpai après les cours et que ce souvenir me revenait, un doute commença à germer en moi.
Est-ce vraiment une bonne idée de quitter le club d’athlétisme ?
Après tout, je pouvais parfaitement y rester.
Même si je ne rejoignais pas le club de natation, Nagisa-kun était dans la même classe que moi. Nous pouvions devenir amis malgré tout. Et si je voulais voir Haruka-senpai nager, il suffisait que j’aille à la piscine ou que je vienne les encourager lors de leurs compétitions. Je pourrais voir sa nage autant que je le voulais. Je n’étais pas obligé de nager avec eux. D’autant plus que je ne savais même pas nager. Mais…
La nage de Haruka-senpai m’avait réellement envoûté. À un point dont il m’était désormais impossible de revenir.
Je voulais nager avec autant de liberté.
Avec autant de beauté. Avec autant d’aisance…
Alors que j’hésitais de nouveau en retournant toutes ces pensées dans ma tête, Sera-senpai se pencha légèrement pour observer mon visage.
— Qu’est-ce qu’il y a, Ryûgazaki ?
— Non… Rien…
J’éludai la question, puis tentai enfin d’aborder le sujet de mon départ.
— Euh… Sera-senpai. En fait, je…
Je commençai ma phrase, mais je fus incapable de poursuivre.
J’arrivai tout juste jusqu’au « je voudrais… » de je voudrais quitter le club avant de bifurquer complètement.
— Je voudrais vraiment… améliorer mes temps, mais je n’y arrive pas…
— Tes temps ? Mais tu fais du saut à la perche, Ryûgazaki. Quel rapport avec tes temps ?
Mince.
Je venais de dire quelque chose qui n’avait aucun sens.
Pris en faute, je m’affolai.
— E-en fait… C’est parce qu’au collège, je faisais aussi du sprint et que je n’arrivais pas à améliorer mes temps… Alors je me suis dit qu’au lycée, je devrais me concentrer uniquement sur le saut à la perche…
Mais qu’est-ce que j’étais en train de raconter ? Cela devait paraître extrêmement suspect. Pourtant, Sera-senpai ne sembla absolument pas troublé.
— Je vois… Alors tu es comme moi. Au collège, je faisais du sprint moi aussi, mais je n’arrivais plus à améliorer mes temps. C’est pour ça que je suis passé au fond.
Le voir me répondre avec un sourire ne fit qu’aggraver ma culpabilité. Je fus incapable de prononcer la suite. Le silence tomba dans le local. L’atmosphère entre nous devint gênante.
— Ah… Euh… En fait… ce n’est pas une histoire de temps…
Je rassemblai mes pensées. Cette fois, c’était la bonne. J’allais lui dire que je voulais quitter le club.
— Euh, Sera-senpai !
— Hum ?
— En fait… je voudrais…
Quitter le club.
— …Je voudrais savoir quelque chose sur le festival sportif.
Non !
Ce n’est pas ça !
— Le festival sportif… ? Ah, tu parles de l’Iwatobi Fest, en mai ?
— Le club d’athlétisme est bon ?
Mais qu’est-ce que c’était que cette question incompréhensible ?
Même ainsi, Sera-senpai me répondit sérieusement.
— On se débrouille plutôt bien… Pourquoi ?
— E-euh…
Une fois encore, j’hésitai.
Ça ne va pas.
À ce rythme, j’allais seulement paraître de plus en plus louche.
Dis-le.
Tu vas le dire, Ryûgazaki Rei. Puisque ta décision est déjà prise, la moindre des politesses consiste à l’annoncer clairement.
Je rassemblai mon courage et essayai encore une fois.
— Euh… senpai. Je… enfin… je voudrais…
Quitter le club.
— …Je voudrais aller manger des ramen thaï avec toi. J’ai entendu dire qu’un nouveau restaurant avait ouvert près de la gare. Ça te dirait ?
NON !
C’est encore plus éloigné de ce que je voulais dire !
Mais qu’est-ce que je raconte ?!
Sera-senpai resta pourtant aussi gentil que toujours.
— Des ramen thaï ? Je n’aime pas vraiment la coriandre, mais si tu tiens à y aller, Ryûgazaki, ça ne me dérange pas de t’accompagner.
Je commençais à croire que je ne parviendrais jamais à lui annoncer la vérité. Et surtout, il n’y avait même pas de nouveau restaurant de ramen thaï près de la gare d’Iwatobi. Je n’avancerais jamais comme ça. Les autres membres du club n’allaient plus tarder à arriver.
Cette fois, je me préparai réellement à le faire.
— Non ! Ce n’est pas ça ! Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire ! Désolé, senpai…
Mais avant que je puisse poursuivre, Sera-senpai me demanda :
— Tu veux quitter le club ?
— Hein ?
— Tu veux quitter le club d’athlétisme, c’est ça, Ryûgazaki… ?
— Comment… tu as…
Je le fixai, abasourdi.
— Eh bien, ces derniers temps, les types qui essaient de monter le nouveau club de natation viennent te voir tous les jours. Je me suis dit qu’ils t’avaient probablement proposé de les rejoindre…
Sera-senpai m’adressa le même sourire chaleureux que d’habitude. Mais derrière sa monture en acrylique, ses yeux étaient teintés d’une légère tristesse.
— Je suis désolé. Je…
— Ce n’est rien. Ne t’inquiète pas.
Puis il poursuivit :
— Si tu veux quitter le club, alors quitte-le. Tu n’as pas besoin d’inventer une raison. Que tu sois au club d’athlétisme, au club de natation ou dans n’importe quel autre club, ça n’a aucune importance. Tu devrais simplement faire ce que ton cœur te dit de faire, Ryûgazaki.
Il choisissait ses mots avec énormément de soin pour moi. Alors qu’il n’avait aucune raison d’en faire autant pour un nouvel élève comme moi. Alors que Sera-senpai était mon aîné.
Alors que c’était moi qui avais changé d’avis en cours de route.
Une chaleur monta dans ma poitrine. Pour la dissimuler, je baissai profondément la tête et répondis d’une voix forte :
— Merci beaucoup… !
Le regard tourné vers le sol, je sentis mes yeux commencer à me brûler et l’intérieur de mon nez me picoter. Je n’étais pas triste.
Alors pourquoi étais-je sur le point de pleurer ?
Cette fois, je décidai de ne pas chercher d’explication logique.
Le lendemain, je remis officiellement ma lettre de démission. Mon passage au club d’athlétisme avait été bref. Si bref qu’il ne resterait probablement dans la mémoire de personne. Malgré tout, avant de partir, je voulais essayer une dernière fois de sauter librement.
Dans l’eau ou sur terre, peu importait que l’endroit soit différent.
Je voulais être beau comme Haruka-senpai.
Je voulais pouvoir être libre partout.
Ne plus être prisonnier de quoi que ce soit.
Suivre mes sentiments. Libérer mon âme.
Ne plus m’appuyer sur des théories ou des calculs.
Et simplement franchir avec ma perche la plus grande hauteur possible.
Je me tins devant une barre placée plus haut que toutes celles que j’avais réussi à franchir jusque-là, la perche entre les mains. En regardant autour de moi, j’aperçus Nagisa-kun, Haruka-senpai et Makoto-senpai dans un coin du terrain. Je n’avais encore rien dit à Nagisa-kun.
Ni que je quittais le club d’athlétisme.
Ni que je comptais rejoindre le club de natation.
Une légère brise se leva et caressa mes joues. Je poussai violemment sur le sol et me lançai dans ma course. Je plantai la perche dans le butoir. Je ne pensai ni à l’angle.
Ni à la vitesse.
Ni à quoi que ce soit d’autre.
La perche se courba.
Mon corps s’éleva doucement.
Cette sensation…
Dans le vent, j’avais l’impression d’être libéré de tout.
Comme si mon âme venait de s’ouvrir et de ne plus faire qu’un avec le vent.
Est-ce donc cela que Haruka-senpai appelle « free » ?
Comme si j’avais des ailes, j’écartai les bras en plein vol et poussai un cri venu du plus profond de mon cœur.
— BWAAAH !!
Puis le petit orteil de mon pied gauche heurta la barre.
Elle tomba.
Je m’écrasai à plat ventre sur le tapis et ma vision fut entièrement envahie par le noir.
Mais j’étais certain que, si je relevais la tête, le ciel au-dessus de moi serait d’un bleu aveuglant.
Pour mon ultime tentative, je n’avais même pas battu mon record.
Et elle s’était terminée d’une manière plutôt disgracieuse.
Pourtant, aujourd’hui encore, j’en suis certain.
Ce saut-là fut le plus beau saut à la perche que j’aie jamais réalisé.