THE INSIPID PRINCE T4 – CHAPITRE 2
Enquête et enlèvement
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Traduction : JLPTea
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1
Jena était une ville fortifiée de taille moyenne située à environ une demi-journée de cheval de la capitale, à vive allure. Difficile de la qualifier de particulièrement développée : elle se trouvait à l’écart des grands axes, ne produisait rien de spécialement remarquable et ne possédait aucun site célèbre digne d’intérêt.
La ville était gouvernée par le comte Graeme, un noble d’âge mûr qui ne se distinguait ni par ses qualités ni par ses compétences. Il était resté neutre dans la guerre de succession et n’avait rejoint le camp d’aucun prétendant, même si son fils était affilié à l’armée. C’était probablement pour cette raison que Gordon avait pu réagir aussi rapidement.
Nous arrivâmes à Jena en pleine nuit. À une heure aussi tardive, le comte Graeme dormait déjà, si bien qu’on nous conduisit dans la meilleure auberge de la ville.
— Heureusement qu’on a demandé l’aide de Père. On a pu entrer dans la ville sans problème.
— Ouais. Sans notre mission officielle, on aurait peut-être fini coincés dehors.
J’étais assis sur une chaise, en pleine discussion avec Leo.
À notre arrivée aux portes de la ville, les gardes avaient tenté de trouver toutes sortes d’excuses pour nous empêcher d’entrer. Selon eux, le comte souhaitait que nous attendions qu’il puisse venir nous accueillir en personne, et aucune auberge ne disposait de chambres libres. Pour les faire taire, nous leur avions simplement présenté le décret officiel de Père.
Tant que nous agissions en tant que princes sur ordre de l’empereur, ils étaient obligés d’accéder à nos demandes, peu importaient les prétextes qu’ils pouvaient inventer. Les gardes avaient clairement paniqué lorsque nous étions passés devant eux en leur adressant à peine un regard dédaigneux. Toutes leurs excuses n’avaient finalement servi à rien.
— On a agi assez vite. L’unité clandestine n’est peut-être même pas encore arrivée.
— Ou alors elle n’est pas encore prête à passer à l’action. Mais je suis sûr qu’à l’heure qu’il est, ils ont déjà déterminé où se trouve Rebecca.
— Qui sait ? Même si elle a été aperçue, ça ne veut pas forcément dire qu’ils connaissent sa position exacte. Trouver quelqu’un peut être difficile même dans une ville de taille moyenne. Et Rebecca fait probablement attention à ne pas se faire repérer.
Après tout, ils ne poursuivaient pas une simple civile. Rebecca était une chevalière parfaitement entraînée. Le chaos qui régnait dans la région Sud l’avait peut-être aidée, mais c’étaient surtout ses propres capacités qui lui avaient permis jusque-là d’échapper aux traqueurs de l’organisation de traite humaine. Éviter de se faire repérer par un seigneur local d’âge moyen tout ce qu’il y avait de plus ordinaire ne devait pas lui poser beaucoup de difficultés.
— Quoi qu’il en soit, il faut la placer sous notre protection le plus vite possible.
— Oui. Gordon compte certainement l’utiliser d’une manière ou d’une autre, et Zandra fera tout pour l’empêcher de parler. Peu importe lequel des deux la trouve, elle sera en danger.
J’acquiesçai, puis jetai un regard à Sebas. Il comprit immédiatement mes intentions et, après une brève révérence, disparut de la pièce.
Il ne lui faudrait probablement pas longtemps pour retrouver Rebecca.
À condition qu’on le laisse circuler librement, bien sûr.
— Si nous sommes déjà là, les traqueurs de l’organisation doivent eux aussi être arrivés en ville. Et une fois l’unité clandestine de l’armée dans l’équation, les prochaines nuits risquent de se résumer à une série d’affrontements où chaque groupe tentera de neutraliser les autres.
— Dans ce cas, on n’aura qu’à agir pendant la journée. Nous pouvons tous les deux nous déplacer sans éveiller les soupçons.
— Notre plus gros obstacle sera le comte Graeme. Si on le questionne, il fera certainement semblant de ne rien savoir. Et s’il décide de nous suivre partout sous prétexte de nous faire visiter la ville ou de jouer les hôtes attentionnés, ça risque de devenir pénible.
Rebecca ignorait probablement à qui elle pouvait faire confiance.
Peu importait l’excellente réputation de Leo : si elle le voyait en compagnie du seigneur de la ville, elle risquait de se méfier de lui.
— Donc si on se répartit les rôles, je m’occupe surtout de distraire le comte Graeme pendant que tu cherches Rebecca ?
— Ouais, en gros. Après tout, personne ne trouvera étrange de me voir traîner en ville sans rien faire.
— Très bien. Faisons comme ça. Tu as déjà une idée de l’endroit où commencer tes recherches ?
— Deux ou trois. Mais le mieux resterait que Sebas la trouve.
Notre plan pour le lendemain étant arrêté, j’allai me coucher afin de prendre un peu de repos.
Tôt le lendemain matin, un comte Graeme quelque peu agité vint nous rendre visite à l’auberge. Je laissai cependant Leo s’occuper de lui et me glissai discrètement dehors.
— Rien trouvé, hein ?
— Malheureusement, non, répondit Sebas en marchant derrière moi. Avec l’unité clandestine du prince Gordon et les assassins de la princesse Zandra dans les environs, je n’ai pas pu faire grand-chose.
Il n’avait pourtant pas l’air le moins du monde fatigué après avoir passé toute la nuit dehors.
Ce type ne connaît vraiment pas l’épuisement.
Ce n’était pas si étonnant compte tenu de la différence entre nos entraînements et nos éducations respectives, mais cette pensée m’en inspira une autre.
— Tous les assassins sont comme toi ?
— Les assassins vivent la nuit et travaillent dans l’obscurité. Je dirais que ceux qui se laissent gagner par la somnolence n’atteignent même pas un niveau médiocre dans leur profession.
— Autrement dit, ces petits affrontements nocturnes pourraient durer plusieurs jours.
Je ne voulais vraiment pas que nos recherches s’éternisent. Les combats dans l’obscurité finiraient par me lasser, sans compter que chaque jour supplémentaire exposait Rebecca à davantage de dangers.
— Espérons obtenir rapidement des informations utiles.
— Maintenant qu’on est là, on en trouvera.
Je levai les yeux vers le bâtiment devant moi.
Il s’agissait de la branche de Jena de la Guilde des aventuriers.
Les aventuriers avaient généralement l’œil sur ce qui se passait autour d’eux et, une fois qu’ils avaient commencé à boire, leur langue se déliait facilement. Beaucoup d’informations circulaient donc librement entre eux.
J’étais convaincu que quelqu’un à la Guilde saurait quelque chose.
— Vous n’avez pas besoin de vous déguiser ? demanda Sebas.
— Non. Personne ne connaît mon visage.
J’aurais peut-être été plus prudent dans la capitale, mais nous nous trouvions dans une ville éloignée. Et puisque Jena était située loin des grands axes, les informations y circulaient lentement.
Les habitants n’auraient probablement même pas reconnu Leo.
Fort de cette certitude, j’ouvris la porte de la branche de Jena.
L’intérieur ne différait pas beaucoup de celui de la Guilde de la capitale. On y trouvait un comptoir d’accueil, un bar et des affiches détaillant diverses requêtes placardées sur les murs. Plusieurs aventuriers buvaient joyeusement dans l’espace réservé au bar.
D’autres, en revanche, me dévisageaient avec méfiance, intrigués par ce visage inconnu.
Sous leurs regards mêlant curiosité et irritation, je me dirigeai vers l’accueil.
Malheureusement, quelqu’un m’intercepta rapidement.
— Holà, holà ! D’où tu sors, gamin ? C’est pas un endroit pour les petits garçons et leurs intendants tirés à quatre épingles.
Un aventurier vint se planter devant moi et me barra le passage. Le verre d’alcool qu’il tenait à la main indiquait assez clairement qu’il était ivre.
Les autres le regardèrent d’un air exaspéré, mais personne ne fit mine de l’arrêter. Seuls les employés de la Guilde semblaient contrariés.
Pour les aventuriers, je n’étais qu’un corps étranger qui venait de pénétrer sur leur territoire.
— Je suis venu chercher quelques renseignements, expliquai-je. Je recherche quelqu’un.
— Tu recherches quelqu’un ? ricana l’homme. Elle est bonne, celle-là ! Ici, c’est la Guilde des aventuriers ! Si tu veux des renseignements, commence par déposer une requête ! Et encore, faudra déjà que quelqu’un accepte de s’en charger !
Sa réponse déclencha les rires de plusieurs aventuriers.
Bon sang…
Enfin, connaissant les aventuriers, je ne pouvais pas vraiment prétendre que cette réaction me surprenait.
L’idée que je puisse être un client susceptible de leur rapporter de l’argent ne semblait même pas leur avoir traversé l’esprit. Ils ne pensaient qu’à une chose : On essaie de boire tranquillement. Fous-nous la paix.
Je pouvais comprendre ce sentiment mieux que beaucoup de gens, mais quand même.
— Écoute-moi bien, gamin, poursuivit l’homme. Avec tout le bordel qui se passe dans le Sud, les aventuriers du coin croulent déjà sous les requêtes ! Personne va perdre son temps à jouer à cache-cache avec toi !
Il me jeta alors le contenu de son verre au visage.
Les rires cessèrent aussitôt.
Lui, en revanche, continua à glousser devant sa propre plaisanterie.
— Tiens, cadeau de la maison ! C’est bon, hein ?
— Pas mauvais, répondis-je. Maintenant, vous pourriez vous pousser ? J’ai besoin de parler aux employés.
Les employés de la Guilde prêtaient toujours une oreille attentive aux conversations des aventuriers.
Leurs souvenirs étaient donc généralement plus fiables.
Les aventuriers, eux, avaient tendance à oublier tout ce qu’ils entendaient après quelques verres.
Je tentai de contourner l’homme, mais il me saisit par l’épaule.
— Hé là ! Tu te fous de moi ? Je t’ai dit de dégager.
— Impossible. J’ai quelque chose à faire.
Il resserra sa prise jusqu’à ce que les os de mon épaule commencent à protester.
J’avais terriblement envie de le dégager de force, mais je ne pouvais pas me le permettre sous mon identité habituelle. Si possible, je souhaitais régler cette rencontre sans violence.
Mais comment ?
Je réfléchissais encore à une solution lorsque la porte de la Guilde s’ouvrit brusquement.
Une silhouette inattendue entra à grands pas.
— Mais qu’est-ce qui se passe ici ?!
Cette femme aux cheveux bruns tressés s’appelait Emma.
C’était la réceptionniste qui s’occupait de Silver à la branche de la capitale.
2
Emma comprit la situation d’un simple coup d’œil et accourut pour arracher la main de l’homme de mon épaule.
— Nous œuvrons pour le bien des gens, le réprimanda-t-elle. La Guilde ne tolère pas les aventuriers qui ont oublié le principe le plus élémentaire de leur profession.
— M-Mademoiselle Emma, je peux expliquer…
— Je ne veux rien entendre. Vous avez trop bu et vous vous êtes laissé emporter.
Elle se tourna ensuite vers le reste de la salle.
— Et vous êtes tous responsables de ne pas l’avoir arrêté !
La réprimande d’Emma s’adressait aussi bien aux aventuriers qui avaient observé la scène en silence qu’aux employés de la Guilde qui s’agitaient nerveusement.
En tant que réceptionniste de la branche de la capitale et représentante personnelle de Silver, elle disposait de davantage d’autorité que bon nombre des présidents les moins compétents des branches locales.
Les employés baissèrent tous la tête, conscients que le reproche était justifié. Les aventuriers, eux, fusillèrent du regard l’ivrogne qui venait de les entraîner dans ses ennuis.
L’homme semblait aussi surpris que décontenancé par cette tournure inattendue, mais Emma l’ignora et entreprit d’essuyer mes vêtements avec son mouchoir.
— Je vous présente toutes mes excuses pour ce comportement absolument inadmissible ! déclara-t-elle en s’inclinant à plusieurs reprises. La Guilde vous dédommagera pour les dégâts causés à vos vêtements !
Tout en parlant, elle essuyait efficacement mes cheveux et mes habits encore humides.
— Puis-je savoir ce qui vous amène aujourd’hui ? Pour nous faire pardonner cette conduite déplorable, nous accepterons votre requête gratuitement.
Comme on pouvait s’y attendre d’une réceptionniste de la Guilde de la capitale, elle maîtrisait parfaitement la gestion des problèmes. Sa proposition aurait sans doute satisfait un client ordinaire.
Seulement, en m’essuyant, elle commença à remarquer que mes vêtements et mes accessoires coûtaient extrêmement cher.
Son visage pâlit progressivement.
Puis, tandis qu’elle séchait mes cheveux, elle repoussa ma frange et découvrit mon visage.
Son mouchoir lui échappa des mains.
— V-Votre Altesse… ?
Elle hésita en plein milieu de sa phrase.
Apparemment, elle ignorait encore si j’étais Leonard ou Arnold, mais elle avait au moins compris que j’étais un prince.
— Je vois que vous vous souvenez de mon visage. Impressionnant. Je n’en attendais pas moins de l’une des meilleures réceptionnistes de la Guilde de la capitale.
— J-je suis terriblement désolée, Votre Altesse ! Pardonnez-moi !
Emma recula aussitôt et posa un genou à terre, avant d’annoncer mon identité aux aventuriers et aux employés qui observaient la scène sans rien comprendre.
— Il s’agit du prince Arnold, septième prince impérial d’Adrasia !
— C’est un prince ?!
— Qu’est-ce que le fameux Prince Insipide fout dans notre ville ?
— Sérieusement… ?
La plupart des aventuriers furent stupéfaits de découvrir mon identité, mais leur inquiétude disparut presque aussitôt qu’ils réalisèrent que j’étais le Prince Insipide.
Même l’homme qui m’avait saisi par l’épaule avait blêmi en entendant le mot « prince », avant de pousser un soupir de soulagement lorsque les autres avaient mentionné mon surnom.
Le changement brutal d’atmosphère fit froncer les sourcils à Emma.
Elle devait avoir compris que je n’aurais pas quitté la capitale sans une bonne raison.
— Q-qu’est-ce qui vous amène à Jena ? demanda-t-elle.
— Je me rends dans la région Sud afin d’y mener une inspection sur ordre de l’empereur. Je cherche également quelqu’un et j’espérais obtenir quelques renseignements.
— S-sur ordre de Sa Majesté ?! Alors… il s’agit d’une mission impériale officielle ?
— Exactement.
Tous ceux qui se trouvaient dans la Guilde pâlirent. Manquer de respect à un envoyé officiel de l’empereur revenait à manquer de respect à l’empereur lui-même. Même des aventuriers ne pourraient pas s’en tirer facilement après une telle faute.
— P-pardonnez-nous, Votre Altesse ! supplia Emma. Aucun de nous n’avait compris que vous étiez un prince ! Nous n’avions aucune intention de manquer de respect à Sa Majesté ou à vous-même !
— J’espère bien.
— Je vous en prie, pardonnez-nous…
Elle s’inclina profondément. En la voyant faire, l’aventurier ivre commença lui aussi à poser un genou à terre. Je l’arrêtai.
Ce n’était absolument pas la réaction que je souhaitais.
— Les aventuriers ne sont pas censés se soumettre à l’autorité. Vous êtes des gens qui aiment la liberté et qui ont la conviction nécessaire pour tracer leur propre chemin. Qu’un employé de la Guilde s’incline devant moi, je peux encore le comprendre. Mais quel genre d’aventurier tombe à genoux à la seconde où il découvre qu’il a un prince devant lui ? Vous êtes si peu fier d’être aventurier ?
— J-je…
— Si vous tenez à votre liberté, alors assumez-la jusqu’au bout. Si quelqu’un vient vous ennuyer alors que vous buvez tranquillement, débarrassez-vous de lui, que ce soit un prince ou l’empereur en personne. C’est précisément cette mentalité que j’apprécie chez les aventuriers. Ne me décevez pas en changeant d’attitude au premier titre prestigieux.
Ma réprimande acerbe avait presque mis l’homme au bord des larmes.
Il devait être complètement perdu, incapable de savoir comment réagir après que j’eus refusé ses excuses.
Mais je n’avais pas dit ça pour le faire pleurer ni pour le tourmenter.
— Si vous êtes incapable de rester fidèle à vos principes, poursuivis-je, alors à votre place, j’éviterais de m’en prendre au premier venu. Les membres de la famille impériale sortent régulièrement déguisés.
— O-oui, Votre Altesse ! Je ferai beaucoup plus attention à l’avenir !
— V-vous nous pardonnez ?
— Je n’attends pas des aventuriers qu’ils fassent preuve d’une étiquette irréprochable. Et autre chose : aucun prince impérial ni aucun envoyé de l’empereur n’est jamais venu ici. Vous comprenez ce que je veux dire ?
— O-oui. Merci, Votre Altesse.
— Pas besoin de me remercier. Vous avez une pièce privée qu’on pourrait utiliser ? J’aimerais vous parler.
À ma demande, Emma me conduisit dans une pièce isolée à l’arrière de la Guilde afin que nous puissions discuter seuls.
— A-alors… quel genre de mission vous amène ici ? demanda timidement Emma.
Avant de lui répondre, j’avais moi-même une question.
— D’abord, dites-moi ce que vous faites ici. Vous avez été mutée hors de la capitale ?
— Non, pas exactement… Oh, pardon. Je ne me suis même pas présentée. Je m’appelle Emma et je travaille à la branche de la capitale de la Guilde des aventuriers. Depuis l’incident avec les démons à Bassau, le nombre de requêtes a énormément augmenté, et beaucoup d’employés de différentes branches ont temporairement été envoyés dans la région Sud.
— Plus de requêtes signifie davantage d’aventuriers dans la région, et donc davantage de travail pour les Guildes locales, supposai-je.
— Exactement. Je suis actuellement sur le chemin du retour. Je comptais rentrer à la capitale après avoir terminé de donner un coup de main à cette branche.
— Je vois. Dans ce cas, vous pourrez peut-être m’aider. Vous voyez, le fait que je sois ici sur ordre de l’empereur n’est en réalité qu’une couverture. Officiellement, Père nous a envoyés, mon frère Leo et moi, inspecter la région Sud. Mais notre véritable destination est cette ville.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Emma, perplexe.
Malgré toutes ses compétences de réceptionniste, certaines choses dans ce monde semblaient dépasser ses capacités de compréhension.
La politique, par exemple.
— Notre véritable objectif est de retrouver quelqu’un qui se cache ici, à Jena. Une chevalière de la région Sud appelée Rebecca. Elle servait le comte Sitterheim et devrait avoir une quinzaine d’années. Elle possède une lettre concernant de possibles méfaits commis par la noblesse du Sud. D’autres factions la recherchent, elle et cette lettre, alors nous voulons la placer sous notre protection le plus rapidement possible. Malheureusement, Rebecca est un prénom assez courant et nous ne savons presque rien d’autre sur elle. Nous avons donc beaucoup de mal à la retrouver. Vous savez quelque chose ?
— C’est… vraiment la vérité ?
Sa première réaction était étrange.
Emma semblait prendre la situation au sérieux, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle commence par remettre en doute mon histoire.
Normalement, quelqu’un dans sa position aurait simplement proposé de chercher des pistes.
Quelque chose clochait. Je lui adressai un regard soupçonneux.
Elle dut s’en apercevoir, car elle baissa les yeux pour éviter mon regard avant de reprendre :
— J’ai entendu dire que vous voyagiez avec le prince Leonard. Dois-je comprendre qu’il se trouve lui aussi à Jena ?
— Oui. Pour le moment, il tient compagnie au comte Graeme.
— Dans ce cas, pourriez-vous revenir demain ? Je vais rassembler toutes les informations que je pourrai trouver.
— Une unité clandestine de l’armée et un groupe d’assassins recherchent déjà Rebecca dans cette ville. Je n’ai pas beaucoup de temps.
— Je comprends. Mais je vous en prie, revenez demain. Je vous promets d’avoir des informations utiles.
— Si vous savez déjà quelque chose, j’apprécierais que vous me le disiez maintenant.
— …Je suis désolée, mais je ne peux pas.
Emma refusait manifestement tout compromis.
J’avais le sentiment qu’elle ne changerait pas d’avis, quelle que soit la pression que j’exercerais sur elle.
Je poussai donc un soupir résigné et me levai.
— Je reviendrai tôt demain matin. Ça vous convient ?
— Oui. Merci.
Emma se leva à son tour et nous regarda, Sebas et moi, quitter la Guilde.
— On nous surveille ? demandai-je une fois dehors.
— Je détecte plusieurs personnes.
— Hmm… Emma a donc bien fait de ne rien dire.
— Elle semble néanmoins savoir quelque chose.
— Elle n’a absolument pas réagi quand j’ai prononcé le nom de Rebecca. Ça veut dire qu’elle sait quelque chose. Je trouvais étrange que même les traqueurs de l’organisation de traite humaine ne trouvent aucune trace de Rebecca, mais tout devient plus logique si elle travaille avec Emma. Dans ce cas, elle bénéficie également du soutien des aventuriers.
— Ah. Emma la cache donc.
J’acquiesçai silencieusement.
Emma avait probablement repoussé sa réponse au lendemain afin d’en parler d’abord avec Rebecca. Elle avait également dû comprendre que nous étions surveillés.
— Si Emma nous amène Rebecca demain matin, on la place sous notre protection et on quitte immédiatement la ville. Mais d’ici là, je veux que tu surveilles Emma cette nuit. Maintenant qu’elle a été en contact avec nous, elle sera elle aussi suivie.
— Compris. Même une employée de la Guilde expérimentée aura du mal à échapper à un traqueur de premier ordre. Il est très probable qu’ils parviennent à remonter jusqu’à l’endroit où elle se rendra.
— Si ça arrive, fais ce qu’il faut. Moi, je retourne préparer mes affaires. Protège Emma jusqu’à ce que je te rejoigne.
Si un affrontement éclatait, nous n’aurions qu’à nous défendre.
Je retournai à ma chambre à l’auberge, rassuré de savoir que Sebas pourrait au moins nous faire gagner du temps.
3
Pendant ce temps, dans la capitale, Elna était stationnée au Palais Intérieur, officiellement afin d’assurer la sécurité de Mitsuba, mais son véritable objectif était de protéger Krista.
Chaque fois que Mitsuba et sa fille se séparaient, Elna faisait en sorte de rester auprès de la princesse. Mitsuba, de son côté, se comportait comme si cette situation était parfaitement naturelle.
Ce jour-là, Krista était allée retrouver Rita au château, et Elna l’accompagnait évidemment.
— Tadaaa ! Regarde ça, Krissy !
— C’est quoi ?
Dans la cour commune du château, où elles avaient pris l’habitude de se retrouver, Rita sortit deux pièces.
À première vue, elles ressemblaient à de vieux bibelots sales et sans valeur. Pourtant, Rita les exhibait devant Krista avec une immense fierté.
— Devine !
— Je sais pas… Dis-moi !
— Nan ! Faut deviner !
— Très bien ! Je vais demander à Elna ! C’est quoi, Elna ?
— Hé ! C’est de la triche !
Krista trottina jusqu’à Elna, qui surveillait les deux fillettes à quelques pas de distance, et lui demanda ce qu’étaient les pièces.
Elna esquissa un sourire légèrement amusé.
Ces pièces étaient un outil que Rita devait utiliser dans le cadre de sa formation de chevalière. Il était donc naturel qu’Elna, chevalière officielle de la Garde impériale, sache de quoi il s’agissait.
Elle hésitait toutefois à s’immiscer dans la conversation des deux enfants.
Elle regarda Rita.
En voyant la fillette montrer fièrement son nouveau jouet à son amie, Elna se remémora sa propre enfance. Chaque fois qu’elle recevait une nouvelle épée ou un nouvel outil magique, elle allait aussitôt chercher Arn pour le lui montrer.
— Eh bien… ces pièces sont en réalité un outil ultrasecret utilisé par nous autres chevaliers. Je ne peux donc pas vous donner la réponse comme ça. Si vous réussissez à me battre à un jeu, je vous expliquerai ce que c’est.
— Un jeu… ?
— C’est très simple. Je vais cacher une pierre dans l’une de mes mains. Si tu devines laquelle, tu gagnes. Viens jouer avec nous, Rita.
— D’accord !
Intriguée par l’invitation d’Elna, Rita se mit aussitôt à observer chacun de ses mouvements avec une concentration extrême.
Elna n’était pas véritablement un modèle aux yeux de Rita, mais elle exerçait sur elle une fascination comparable à celle d’une célébrité.
Elna ramassa une pierre dans le parterre de fleurs, la posa sur sa paume et la montra aux deux filles.
— Toi aussi, tu peux jouer, Rita. Si tu trouves la bonne réponse, je te laisserai expliquer toi-même ce qu’est ton nouveau jouet.
— Vraiment ?! Ouais !
— Voilà l’esprit. Alors, ici, j’ai une pierre parfaitement ordinaire. Je vais la cacher. Regardez bien.
— D’accord… !
— Tu m’auras pas !
Elna commença par faire passer la pierre de sa main droite à sa main gauche.
L’enthousiasme avec lequel les deux fillettes suivaient ses mouvements l’amusait. Elle remit ensuite la pierre dans sa main droite.
Au début, elle bougeait suffisamment lentement pour qu’elles puissent la suivre.
Puis elle accéléra peu à peu, jusqu’à dépasser la vitesse à laquelle leurs yeux pouvaient suivre ses mains. Bientôt, elles ne distinguèrent plus rien. Krista et Rita restèrent bouche bée devant ce tourbillon de mouvements incompréhensibles.
Quelques instants plus tard, les mains d’Elna s’immobilisèrent.
Elle tendit ses deux poings avec un grand sourire.
— Alors ? Où est la pierre ?
— Hmm… laquelle…
— Je sais pas…
— Faut suivre notre intuition !
— N-non, Rita ! Il faut travailler ensemble ! Moi, je choisis la droite et toi la gauche.
— Oh ! T’es trop intelligente ! D’accord ! Je choisis la gauche !
— Moi, la droite !
Le sourire d’Elna s’élargit en les entendant élaborer ce qu’elles considéraient manifestement comme une stratégie infaillible.
Puis elle ouvrit les mains. Il n’y avait de pierre dans aucune des deux. Les fillettes fixèrent ses paumes pendant quelques secondes, complètement perdues. Finalement, Krista répondit d’une voix tremblante :
— T-tu l’as mangée…
— N-non !
Amusée par sa réponse, Elna désigna les deux fillettes.
— Regardez dans vos poches !
Krista et Rita sentirent alors toutes les deux un poids inhabituel dans leur poche de poitrine. Elles regardèrent à l’intérieur.
— Quoiii ?! J’ai une moitié de pierre dans ma poche !
— Une moitié…? Tu as changé de pierre, Elna ?
— Non. C’est exactement la même.
— Mais il y en a deux !
— Je l’ai coupée en deux avec ma main.
— Avec ta main ?! Pas possible ! T’es trop forte, El !
Krista ignora l’excitation de Rita et se remémora les paroles qu’Arn lui avait adressées avant son départ.
Il lui avait expliqué qu’il lui confiait une épée extrêmement puissante.
Sur le moment, Krista avait simplement cru à une métaphore.
Elle dévisagea longuement Elna, puis hocha la tête comme si elle venait enfin de comprendre.
— Elna, c’est l’épée… Faut pas la toucher. C’est dangereux…
— Qu’est-ce que vous voulez dire, Votre Altesse ?!
Tandis que la conversation se poursuivait, Elna se perdit dans ses pensées.
Lorsqu’elle était devenue la garde de Krista, cette dernière avait d’abord maintenu une véritable barrière entre elles.
Pour la faire tomber, Elna avait commencé à raconter à Krista des histoires sur son enfance avec Arn.
Elle avait consciemment travaillé à gagner sa confiance, sachant qu’il lui serait impossible de protéger efficacement quelqu’un qui se méfiait d’elle.
Ce faisant, elle avait cependant raconté certaines des bourdes les plus embarrassantes qu’Arn aurait préféré garder secrètes.
Elna considérait néanmoins que ce sacrifice était nécessaire.
Après tout, c’était Arn qui lui avait demandé ce service.
Avec le temps, Krista s’était complètement ouverte à elle et avait fini par lui accorder toute sa confiance.
— Elna, qu’est-ce qui se passe si on s’est trompées toutes les deux ?
— Eh bien, dans ce cas, j’ai gagné. Donc je vais vous expliquer ce que Rita possède. Rita, prête-moi tes deux pièces une minute.
— D’accord, El !
Apparemment, c’est mon nouveau surnom.
Elna prit les deux pièces sales et en tendit une à Krista.
— Tiens-la bien, d’accord ?
— D’accord…
— Maintenant, je vais cacher l’autre comme je l’ai fait avec la pierre. Essayez de la retrouver.
Elna commença à faire passer la seconde pièce d’une main à l’autre.
Elle accéléra jusqu’à ce que les deux fillettes perdent sa trace, puis leur présenta ses poings fermés.
— Alors ? Dans quelle main se trouve la pièce ?
— Dans ma poche !
— C’est un piège. Main gauche.
— Vous avez toutes les deux tort.
Elna ouvrit les mains.
La pièce ne se trouvait dans aucune d’elles.
Elle n’était pas non plus dans les poches des deux fillettes.
Krista et Rita regardèrent autour d’elles, mais ne la virent nulle part.
— Très bien, reprit Elna. Princesse Krista, montrez-moi la pièce que je vous ai donnée.
— Celle-là… ?
— Oui. Posez-la à plat sur votre paume. Et Rita, touche-la avec ton doigt.
— D’accord !
— Maintenant, regardez attentivement. « Lien. »
Elna mobilisa une petite quantité de mana et prononça l’incantation.
Un mince fil de lumière jaillit de la pièce.
Il se prolongeait jusqu’à la poche de la jupe d’Elna.
Elle en sortit la deuxième pièce et montra à Krista le fil qui les reliait.
— Ce sont des pièces liées appelées « Munze ». Ensemble, elles forment un outil magique. Si vous touchez l’une des pièces et prononcez le mot magique, un fil apparaît et vous indique où se trouve l’autre. Normalement, seule la personne qui touche la pièce peut voir ce fil. Presque personne d’autre ne peut le distinguer, à moins de posséder des capacités magiques exceptionnellement élevées.
— Waouh… On utilise ça pour rester en contact avec ses amis ?
— Elles servent pour les rencontres secrètes, mais aussi pour suivre quelqu’un. Par exemple, une personne peut emporter l’une des pièces avec elle et infiltrer la cachette secrète d’un ennemi. Grâce au lien entre les deux pièces, ses alliés peuvent ensuite localiser l’endroit. Les Munze ne sont encore produites qu’en très petites quantités, alors seuls les chevaliers de la capitale et de ses environs en possèdent. Mais un jour, elles seront probablement utilisées partout dans l’Empire.
Elna se tourna vers Rita.
— Alors Rita, surtout, ne les perds pas. On te permet de les emprunter parce que tu suis une formation de chevalière au château. Ton instructeur vérifiera si tu es capable de prendre soin d’objets aussi précieux.
— Compte sur moi !
Elna soupira.
La fillette avait beau déborder d’enthousiasme, sa réponse ne contenait pas la moindre once de gravité.
Rita ignora sa réaction et repartit jouer avec Krista dans la cour.
— Je me demande si elle réussira vraiment à devenir une véritable chevalière un jour…
Aucun chevalier en formation n’avait jamais intégré directement la Garde impériale. Pourtant, Elna nourrissait de grands espoirs pour Rita. Elle espérait qu’elle serait la première. Parce qu’elle estimait que Krista avait besoin de Rita à ses côtés. Si Rita devenait chevalière impériale, elle serait affectée à la protection de la famille impériale. Et puisqu’elle n’était pas issue de la noblesse, rien n’empêcherait qu’elle soit désignée comme garde du corps personnelle de Krista si la princesse en faisait elle-même la demande.
Cette vision de l’avenir en tête, Elna prit un instant pour rassembler ses pensées.
Pour protéger un tel futur, elle devrait détruire tous les futurs tragiques susceptibles de survenir.
Elle venait à peine de raffermir sa résolution lorsqu’elle entendit Krista crier d’inquiétude.
— Rita !
— Ça va ! Ça va ! Wouah !
Krista regardait Rita escalader l’un des piliers de la cour.
Au moment où Rita baissa les yeux vers son amie, elle perdit brusquement l’équilibre et lâcha prise.
Elle chuta.
Heureusement, Elna réagit instantanément et la rattrapa.
— Bon sang, Rita… la réprimanda-t-elle. Une chevalière est censée protéger la famille impériale, pas lui faire peur.
— Ahaha… Désolée.
— Rita ! Ça va ?! Tu t’es fait mal ?!
Le pilier n’était pas très haut, et une chute n’aurait probablement pas provoqué de blessures graves.
Elna le savait par expérience.
Un jour, sous prétexte d’un entraînement, elle avait fait grimper Arn sur ce même pilier. Comme elle pouvait s’y attendre compte tenu de ses capacités physiques, il était tombé.
Il ne s’en était tiré qu’avec quelques égratignures.
Mais le cri que Krista venait de pousser n’avait rien de normal.
Sa réaction avait été amplifiée par le futur qu’elle avait vu dans sa prémonition.
— Je vais bien ! Je me fais tout le temps des bobos comme ça !
— Alors arrête ! cria Krista. Ne fais plus rien de dangereux !
— Calmez-vous, Votre Altesse, intervint Elna.
— Mais…
— Votre Altesse.
Cette fois, Elna la reprit d’une voix douce mais ferme.
La princesse n’avait aucune raison de paniquer.
Même si un futur dangereux les attendait, il ne s’était pas encore produit.
— Je suis là, poursuivit Elna. Quoi qu’il arrive, tout ira bien.
— D’accord…
Krista acquiesça.
À cet instant, Elna sentit soudain une présence.
Quelqu’un semblait les observer depuis l’un des balcons des étages supérieurs du château, qui donnaient sur la cour.
Mais lorsqu’elle leva les yeux, elle ne vit personne.
— J’ai dû l’imaginer…
Elle poussa un soupir.
Elna savait qu’elle se montrait un peu trop sensible depuis qu’elle avait appris la prémonition de Krista.
Elles se trouvaient dans une cour commune du château. Si la princesse impériale y jouait à la vue des étages supérieurs, il était parfaitement normal que quelqu’un finisse par les regarder.
Elle se convainquit qu’il n’y avait rien d’inquiétant.
Pourtant, elle conserva toute sa vigilance en reportant son attention sur Krista et Rita. Sur l’un des balcons qu’Elna venait d’observer, Xiao Mei était accroupie dans l’ombre.
Une sueur froide coulait le long de son dos.
— Comment a-t-elle pu me remarquer d’aussi loin… ?
La nomination soudaine d’Elna comme garde du corps personnelle de Krista avait surpris Xiao Mei, qui attendait patiemment une occasion d’enlever la princesse.
Elle avait néanmoins supposé qu’en surveillant les trois filles depuis un balcon, elle passerait complètement inaperçue.
Et pourtant, Elna avait senti sa présence.
Malgré cela, Xiao Mei venait d’obtenir une information précieuse.
Le niveau de vigilance d’Elna dépassait largement l’ordinaire.
Malgré l’entraînement méticuleux qu’elle avait reçu, Xiao Mei avait failli être repérée.
Elna serait probablement capable de détecter également les assassins entraînés personnellement par Zandra.
Mais ce fait rendait aussi la mission de Xiao Mei beaucoup plus crédible.
La troisième princesse impériale, Krista, possédait bel et bien une magie innée lui permettant de voir l’avenir.
C’était la raison pour laquelle Elna avait été placée auprès d’elle.
Plus convaincue que jamais, Xiao Mei disparut tranquillement dans les ténèbres.
4
Plus tard, de retour au Palais Intérieur, Xiao Mei réapparut dans les appartements de la cinquième consorte impériale afin de faire son rapport à Zandra et Zuzan.
— Et tu en es certaine ?
— Oui, absolument. Elle se montrait anormalement prudente et vigilante.
— Tu t’entraînes comme assassine depuis toujours. Si ton instinct te le dit, alors je te crois.
Assise sur sa chaise, Zuzan témoignait d’une confiance absolue envers Xiao Mei.
— Avoir obtenu cette confirmation représente une avancée considérable.
L’expression de la cinquième consorte s’assombrit cependant rapidement.
Peu importait à quel point Zuzan et Zandra désiraient mettre la main sur la fillette : Krista restait une princesse impériale.
Tenter de l’enlever directement serait beaucoup trop dangereux.
Et puisqu’elle était également la fille de la deuxième consorte impériale, si quelque chose lui arrivait, Zuzan serait immédiatement soupçonnée.
— J’aimerais pouvoir dire qu’il suffit de l’enlever dès que nous en avons l’occasion, mais toute tentative directe remontera presque certainement jusqu’à moi. Les gens me soupçonnent déjà alors que je n’ai rien fait. Tant que cela reste de simples soupçons, peu importe. Mais si cette affaire m’est réellement reliée, Zandra sera elle aussi perdue.
— Quoi qu’il en soit, la princesse Krista est désormais protégée par la prodige des Amsberg, répondit Xiao Mei. Même moi, je ne pourrai pas l’approcher. À ce stade, je pense qu’il nous faut employer une stratégie plus élaborée.
— Oh ? Je t’écoute.
— Je propose d’utiliser les marchands dont Dame Zandra est une cliente régulière. Nous pouvons leur demander de procéder à l’enlèvement, comme d’habitude.
— Tu es folle ?! s’emporta Zandra. Qui va m’apporter la fille s’ils se font attraper ?! Et même une fois Krista entre mes mains, j’aurai encore besoin d’eux !
— Zandra. Tais-toi, je te prie.
Zuzan fit taire sa fille et invita Xiao Mei à poursuivre. Habituée à ce genre d’explosion, l’assassine acquiesça sans manifester la moindre inquiétude.
— Maintenant que des problèmes ont éclaté dans la région Sud, l’empereur lancera tôt ou tard une enquête complète. Dès que cela arrivera, ce ne sera plus qu’une question de temps avant que les enlèvements commis dans la région soient reliés aux marchands.
— Tu proposes donc qu’on coupe nous-mêmes notre queue avant qu’ils puissent la suivre jusqu’à nous ?
— Précisément, Dame Zandra, répondit Xiao Mei avec un sourire, comme pour saluer la rapidité avec laquelle elle avait compris.
Une fois le raisonnement assimilé, Zandra oublia sa colère et comprit l’intérêt d’utiliser les marchands pour lui livrer son sujet d’expérience. Zuzan et elle avaient déjà commencé à couper leurs liens avec la région Sud.
Quelle que soit la manière dont l’affaire serait présentée, les Kruger finiraient par tomber en disgrâce auprès de l’empereur.
Prendre politiquement ses distances avec le duc était une évidence. Profiter de l’occasion pour prendre également leurs distances avec les autres personnes impliquées pouvait donc se révéler avantageux.
— Même si quelque chose arrive dans la région Sud, reprit Zandra, nous pourrons limiter les dégâts qui nous atteindront. On n’a pas vraiment d’autre choix.
— Exactement. Utilisons donc les marchands. Si nous réussissons, vous obtiendrez la princesse Krista. Et si nous échouons, ce seront eux qui seront détruits.
— Et si l’un des survivants révèle nos liens avec eux ?
— Ne vous inquiétez pas. Je veillerai à ce que cela ne devienne jamais un problème.
Le sourire que Xiao Mei afficha en prononçant ces mots était si froid qu’il mit mal à l’aise aussi bien Zuzan que Zandra.
Mais l’assassine était beaucoup trop talentueuse pour que l’une ou l’autre envisage de se séparer d’elle. D’autant que, comme toutes les autres servantes, Xiao Mei portait un « collier ».
Toutes les servantes de Zuzan et de Zandra étaient soumises à une puissante malédiction. Si elles tentaient de révéler les secrets de leurs maîtresses, une douleur atroce se répandrait dans tout leur corps.
Elles demeuraient ainsi entièrement à leur merci, incapables de demander de l’aide. Xiao Mei avait reçu la même malédiction.
La mère et la fille savaient parfaitement à quel point une assassine aussi puissante, retenue par un collier impossible à retirer, constituait une ressource précieuse.
Elles acceptèrent donc sans hésiter sa proposition.
Toutes deux sourirent.
Zandra se réjouissait déjà à l’idée d’étudier une magie innée encore jamais observée.
Zuzan, elle, savourait la perspective de transformer en cobaye la fille de la deuxième consorte impériale qu’elle haïssait tant.
Sans autre discussion, leur plan fut mis à exécution.
— La cinquième consorte impériale requiert votre présence. Elle souhaite s’entretenir avec la princesse Krista et Dame Elna.
À l’annonce de la servante, Elna fronça les sourcils. Même elle avait entendu les histoires concernant Zuzan et la deuxième consorte impériale.
Conduire Krista, la fille de cette dernière, auprès de Zuzan revenait à jeter un petit animal dans la tanière d’une bête sauvage.
Impossible de savoir ce qui pourrait lui arriver.
Mais au Palais Intérieur, la parole d’une consorte était absolue. Plus son rang était élevé, plus son autorité était grande, l’impératrice se trouvant au sommet de la hiérarchie.
En pleine guerre de succession, les troisième à cinquième consortes se livraient également une lutte d’influence au sein du Palais Intérieur. Mitsuba, qui refusait complètement de prendre part à ces conflits, ne possédait pratiquement aucun pouvoir en comparaison.
— Dame Mitsuba est actuellement absente. Dites à la consorte que nous lui rendrons visite à une autre occasion, répondit Elna.
— Son Altesse vous demande précisément de venir en sachant cela.
Si Mitsuba avait été présente, elle aurait pu décliner l’invitation.
Malheureusement, elle avait été convoquée par l’empereur, sans doute parce qu’il s’inquiétait pour elle après avoir envoyé ses deux fils en mission à plusieurs reprises en si peu de temps.
Elna regarda Krista, cachée derrière elle. L’emmener serait un enfer. La laisser seule et partir le serait tout autant. Refuser purement et simplement l’invitation n’était pas envisageable. Impossible de savoir quelles représailles pourraient ensuite viser Mitsuba.
Mais il serait terriblement cruel de conduire Krista devant la femme qui était peut-être l’ennemie mortelle de sa mère. Et avec la prémonition de Krista, quitter la fillette des yeux était tout aussi dangereux.
— Dites à la cinquième consorte impériale que j’ai besoin de quelques minutes.
— Oui, Dame Elna.
La servante s’inclina et partit. Elna venait de gagner un peu de temps.
Elle n’avait cependant fait que retarder l’inévitable.
— Écoutez-moi bien, princesse Krista.
— Elna… je veux pas y aller…
— Évidemment. Et vous n’avez pas besoin d’y aller. Restez ici. J’irai seule.
— Tu vas me laisser… ?
— Si je n’y vais pas, Dame Mitsuba risque d’avoir des ennuis. Alors je veux que vous restiez ici. Vous ne devez quitter cette pièce sous aucun prétexte. Vous avez compris ?
Elna se tourna ensuite vers les gardes de Mitsuba.
Les gardes du Palais Intérieur étaient toutes des femmes chargées d’assurer sa sécurité. Chaque consorte disposait de sa propre unité, mais aucune n’avait d’autorité sur les gardes affectées à une autre consorte, quel que soit son rang.
On pouvait donc essentiellement les considérer comme la garde personnelle de chaque consorte. La seule exception était l’impératrice, qui présidait à l’ensemble du Palais Intérieur.
Cependant, puisque l’impératrice actuelle n’intervenait jamais en l’absence de troubles ouverts, chaque unité fonctionnait encore davantage comme la force de sécurité privée de sa maîtresse.
— Oui, Dame Elna, répondirent les gardes.
— Quoi qu’il arrive, vous ne devez pas laisser la princesse Krista mettre un pied hors de cette pièce. Même si elle-même vous le demande.
— Bien compris !
Même si ce n’était que temporaire, Elna avait reçu l’entière responsabilité de la sécurité de Mitsuba et de Krista. Elle avait donc également obtenu le commandement de l’unité de gardes de Mitsuba.
Elle restait cependant mal à l’aise à l’idée d’agir sans les chevaliers qu’elle commandait habituellement. Elle manquait d’effectifs. La simple présence de Mark aurait considérablement amélioré la situation. Mais le Palais Intérieur était le domaine des femmes, et aucun homme ne pouvait y entrer sans autorisation explicite.
— Vous avez compris, Votre Altesse ? demanda de nouveau Elna en se tournant vers Krista. J’ai besoin que vous me promettiez de ne quitter cette pièce sous aucun prétexte.
— D’accord… Je promets…
— Merci. Ne partez pas, même si quelqu’un vient vous parler de moi.
Elna caressa une dernière fois la tête de Krista avant de quitter la pièce. À peine fut-elle partie que l’anxiété envahit la fillette. Krista se recroquevilla sur son lit et serra contre elle sa peluche préférée, un lapin.
Mais elle ne put profiter longtemps de cette maigre sensation de sécurité.
— V-Votre Altesse !
Une servante venait de surgir.
— Il y a eu une terrible nouvelle ! C-c’est au sujet du prince Arnold !
— Arn ?! Mon frère est rentré ?!
La peur saisit Krista tandis qu’elle relevait brusquement la tête. La servante qui venait d’apporter la nouvelle était couverte de sang.
Pourtant, son attitude relativement calme indiquait à Krista qu’il ne s’agissait pas du sien. Son intuition lui souffla aussitôt que quelque chose de terrible s’était produit.
Elle se mit à trembler.
— Q-qu’est-ce qui est arrivé à Arn… ?
— Sur la route de la région Sud, il aurait rencontré un monstre. Son état est critique.
— Oh non… !
— Il vous réclame. Je vous en prie, vous devez vous dépêcher.
Le ton impassible de la servante acheva de bouleverser Krista.
Elle se précipita vers la sortie. Les gardes l’arrêtèrent aussitôt.
— Attendez, Votre Altesse !
— Laissez-moi passer ! Je dois aller voir Arn !
— Dame Elna a ordonné que vous ne quittiez cette pièce sous aucun prétexte !
— Mais mon frère est en danger ! S’il vous plaît, laissez-moi y aller !
— Votre Altesse, Dame Mitsuba est déjà auprès de lui ! intervint la servante. Je vous en prie, dépêchez-vous !
Poussée par ses paroles, Krista se dégagea des gardes et s’élança hors de la pièce. Mitsuba, Arnold et Leonard étaient sa famille. Il n’était pas exagéré de dire que ces trois personnes constituaient tout son univers.
Voilà précisément pourquoi elle était incapable de réfléchir rationnellement.
Comprenant qu’elles ne parviendraient pas à l’arrêter, les gardes suivirent tant bien que mal tandis que la servante couverte de sang entraînait Krista à travers le palais.
— Hé ! Où est-ce que vous allez ?! cria l’une d’elles à la servante. C’est l’entrée des marchands !
— Le prince Arnold a été conduit par ici pour éviter de provoquer la panique ! Son état empêchait de le déplacer davantage, alors on le soigne juste devant !
— Dépêchez-vous, je vous en prie !
Krista courut plus vite qu’elle ne l’avait jamais fait.
Son inquiétude était telle qu’elle finit même par jeter son précieux lapin en peluche lorsqu’elle sentit qu’il ralentissait sa course. En tournant au coin d’un couloir, elle aperçut enfin une silhouette étendue au sol près d’une voiture.
La personne était couverte de sang et quelqu’un soignait ses blessures.
— Arn !
Krista se précipita vers elle.
Mais une fois assez proche, elle comprit que ce n’était pas Arn.
Seulement un homme aux cheveux noirs.
— Ce… ce n’est pas mon frère…
— Non. C’était un piège.
L’homme corpulent qui soignait le blessé plaqua brusquement une serviette sur la bouche de Krista.
— Mmm ?! Mmm… !
Elle tenta de crier, mais sa voix ne pouvait rien contre la serviette ni contre la force de l’homme.
Le tissu avait été imbibé d’une substance médicinale.
Alors que l’odeur lui faisait progressivement perdre connaissance, Krista entendit plusieurs corps s’effondrer autour d’elle.
Bientôt, toutes les gardes qui l’avaient suivie gisaient au sol, du sang s’écoulant de leur gorge.
— Toujours aussi remarquable, sire Gunther.
— Arrête de me flatter et mets-toi au travail.
L’assassin de Zandra pressa l’homme corpulent de se dépêcher tout en surveillant les environs. Gunther utilisait normalement la magie pour assassiner ses cibles. Cette fois, il avait employé un simple couteau afin qu’aucun indice ne puisse révéler sa participation.
Enlever une princesse impériale constituait l’un des crimes les plus graves qui soient. Il était absolument essentiel de ne laisser aucune trace permettant de remonter jusqu’à lui.
— Je prends le relais à partir d’ici, déclara l’homme corpulent.
— Très bien. J’espère ne pas avoir besoin de te rappeler que…
— Oui, oui ! Je ne la toucherai pas. Absolument pas, monsieur.
Gunther observa avec méfiance le sourire lubrique de l’homme. Celui-ci comptait parmi les marchands les plus importants de la capitale. Mais derrière cette façade respectable, il faisait également commerce d’esclaves à travers tout l’Empire.
Gunther connaissait aussi sa réputation de pédophile. Une fillette de l’âge de Krista risquait donc de beaucoup l’intéresser.
— Je ne plaisante pas. Tu as compris, oui ou non ?
— O-oui, monsieur ! J’ai compris.
L’homme corpulent se recroquevilla sous le regard de Gunther avant de sourire faiblement et de transporter Krista jusqu’à ses hommes. Ils la placèrent dans un compartiment spécialement aménagé au fond d’une voiture à cheval. Le plancher comportait un faux fond, sous lequel ils avaient l’habitude de faire entrer clandestinement des marchandises illégales dans le château.
Les voitures de ce type étaient rarement fouillées lorsqu’elles ressortaient. Mais cette fois, ils transportaient une princesse impériale. Aucune précaution n’était excessive.
Le marchand n’éprouvait pas la moindre culpabilité. Certes, c’était la première fois qu’il transportait illégalement une princesse. Mais enlever et vendre les filles de nobles faisait partie de ses activités habituelles.
Il avait évidemment peur. Il était sur le point de se mettre à dos des gens extrêmement puissants. Mais la personne qui avait commandité l’enlèvement n’était autre que Zandra elle-même. Il ne devrait donc rien lui arriver.
Tout se passera bien tant que je ne fais pas de bêtises.
Cette pensée en tête, il monta dans la voiture avec le sourire. Gunther le regarda s’installer à bord. Puis ses hommes et lui éliminèrent les corps et quittèrent précipitamment les lieux.
Ils n’avaient pas assez de temps pour effacer parfaitement toutes les traces du crime. Elna pouvait revenir à n’importe quel moment. Peu après, la voiture se mit lentement en route. Mais un enfant la suivait. C’était Rita.
Elle tenait contre elle le lapin en peluche de Krista. Rita rattrapa la voiture et réussit à grimper à l’arrière, dans la zone réservée au chargement.
Puis elle jeta le lapin derrière elle, sur la route.
— T’inquiète pas, Krista, murmura-t-elle. Rita va te sauver.
La disparition de la princesse Krista ne tarda pas à se répandre dans tout le château.
Un état d’alerte sans précédent fut immédiatement déclaré.
Malheureusement, à cet instant, la voiture était déjà loin.
La capitale se dirigeait inexorablement vers le futur que Krista avait vu.
5
Il était minuit passé lorsque nous nous précipitâmes vers l’auberge où Rebecca était censée se cacher. Quelques instants plus tôt, Sebas nous avait informés que l’ennemi avait découvert sa position.
Malheureusement, lorsque nous arrivâmes, l’auberge s’était déjà transformée en champ de bataille. Emma avait probablement été suivie.
Dans une ville, le nombre d’itinéraires possibles restait limité, et des amateurs n’avaient pratiquement aucune chance de semer un groupe d’assassins.
Heureusement que j’avais envoyé Sebas la protéger.
— Beau travail. Ça avait l’air plutôt difficile.
— Pas vraiment.
Sebas balaya mon compliment avec son flegme habituel.
— Aucun d’entre eux n’était un véritable soldat.
J’étais impressionné qu’il ait conservé suffisamment de lucidité pour remarquer un détail pareil tout en affrontant autant d’adversaires. Dans tous les cas, cette information était précieuse. Les hommes qui avaient attaqué Emma et Rebecca appartenaient donc à l’organisation de traite humaine.
L’unité clandestine placée sous l’autorité de Gordon n’avait pas encore agi.
— Vous êtes la chevalière appelée Rebecca ?
Une autre femme sortit de la chambre de l’auberge aux côtés d’Emma.
Lorsque Leo s’adressa à elle, elle posa immédiatement un genou à terre.
— Je m’appelle Rebecca. Je sers le comte Sitterheim.
— Je suis le prince Leonard, huitième prince impérial d’Adrasia. Je suis vraiment heureux de vous voir saine et sauve. Pardonnez-nous d’avoir mis autant de temps à vous retrouver.
— Non. C’est moi qui dois vous présenter mes excuses pour tous les ennuis que j’ai causés. Je comptais atteindre la capitale par mes propres moyens, mais je n’en avais pas la force. J’ai fini par devoir compter sur Emma ainsi que sur ce groupe d’aventuriers. J’ai honte de ma faiblesse.
— Vous n’avez aucune raison de vous sentir coupable, répondit Leo pour la rassurer. C’est nous qui sommes responsables de toute cette situation. Je suis désolé pour ce qui est arrivé au comte Sitterheim.
Rebecca baissa la tête sans répondre. Ce n’était cependant pas le moment de se laisser emporter par les émotions. Les assassins que Sebas venait de repousser n’étaient probablement que la première vague.
Une deuxième, puis une troisième attaque ne tarderaient certainement pas.
— On parlera plus tard, intervins-je. Il faut partir immédiatement. Emma, vous savez monter à cheval ?
— Oui. Mais qu’est-ce que vous faites ici, vous et le prince Leonard ?
— Désolé d’être aussi franc, mais on n’a pas vraiment confiance dans vos chances de survivre toutes seules. On affronte une équipe d’assassins. Si vous étiez assez fortes pour échapper à leur surveillance et ne pas vous faire tuer en ville, vous seriez probablement déjà arrivées à la capitale. J’ai donc envoyé Sebas vous protéger pendant que nous faisions nos bagages et nous préparions à repartir à tout moment.
— Je vois…
Ma réponse brutale arracha une grimace amère à Emma. Elle l’accepta néanmoins d’un signe de tête. Je savais que j’avais été dur.
Mais nous participions à une guerre pour le trône impérial, et nous étions actuellement pris pour cibles par des combattants d’élite appartenant aussi bien au camp de Gordon qu’à celui de Zandra.
Placer notre confiance dans des amateurs pourrait nous coûter extrêmement cher. Je pressai Emma et Rebecca de rejoindre les chevaux qui nous attendaient dehors.
Autour d’eux se tenaient les hommes de Leo, parmi lesquels se trouvaient les combattants les plus compétents de notre faction.
Ils risquaient d’être légèrement dépassés face à l’unité clandestine de Gordon, mais ils devraient pouvoir gérer des assassins.
— L’unité clandestine finira forcément par nous tendre une embuscade, dis-je à Leo après être monté à cheval. T’es prêt ?
— Bien sûr.
Il dégaina son épée.
Leo était de très loin le combattant le plus puissant de notre groupe.
Il chevaucherait également en tête.
S’il ouvrait la voie, les choses seraient beaucoup plus simples pour tous ceux qui le suivaient.
— Alors, on y va.
— Oui. Direction la capitale !
Sur l’ordre de Leo, nous lançâmes nos chevaux au grand galop.
Notre fuite de Jena se déroula correctement.
Nous tombâmes bien sur plusieurs embuscades, mais aucune n’était assez redoutable pour résister aux prouesses de Leo.
Et c’était précisément ce qui m’inquiétait.
— Donc l’unité clandestine ne nous poursuit pas.
— Nous sommes surveillés, mais ils semblent se contenter de cela.
Sebas me transmit ces informations pendant que nous chevauchions.
Ils avaient pourtant eu une multitude d’occasions de nous attaquer par surprise.
Alors pourquoi nous laisser tranquilles ?
L’unité clandestine faisait malgré tout partie de l’armée impériale.
Peut-être jugeait-elle trop risqué de nous attaquer alors que nous accomplissions une mission officielle ordonnée par l’empereur.
Mais était-ce vraiment la seule raison ?
Si tel était le cas, elle aurait simplement pu agir avec davantage de précautions. À ce rythme, elle allait bientôt perdre toute possibilité d’accomplir son objectif.
— Hmm ?
Je répétai mes propres pensées à voix haute.
— Perdre toute possibilité d’accomplir son objectif… ?
Les soldats sélectionnés pour cette unité clandestine faisaient partie de l’élite. Ils étaient censés accorder la priorité absolue à l’accomplissement de leur mission.
Pouvions-nous réellement poursuivre jusqu’à la capitale sans qu’ils interviennent ? Impossible.
Ils attendaient l’occasion parfaite pour frapper. Ou alors…
Il existait une autre possibilité.
— Et s’ils avaient… déjà accompli leur véritable objectif… ?
Je me retournai brusquement.
— Rebecca ! Vous avez toujours la lettre ?!
Rebecca regarda Emma.
Elle attendit que cette dernière acquiesce avant de répondre.
— Prince Leonard, prince Arnold… il y a quelque chose que nous ne vous avons pas dit.
Leo et moi nous figeâmes.
— Nous n’avons pas la lettre.
Nos sourcils se froncèrent aussitôt. Notre objectif le plus important consistait certes à protéger Rebecca. Mais ce n’était que le strict minimum. Dans le meilleur des cas, nous devions mettre la main à la fois sur Rebecca et sur la lettre.
— Où est-elle ?
— Nous l’avons confiée aux aventuriers qui nous ont aidées. Ils ont promis de nous retrouver à la branche de la Guilde de la capitale.
— Vous vous êtes donc séparés…
Je n’allais tout de même pas leur reprocher cruellement d’avoir manqué de clairvoyance. Dans leur plan, les aventuriers avaient volontairement accepté de servir de leurres pour augmenter les chances que la lettre atteigne la capitale.
Selon les circonstances, cette stratégie aurait même pu être excellente. Seulement, cette fois, elles avaient choisi les mauvais adversaires. Gordon et Zandra possédaient tous les deux une grande expérience de la guerre de succession. Ils s’attendraient naturellement à une stratégie aussi simple que de séparer le groupe. Et notre destination finale, la capitale, était connue. Peu importaient les ruses employées : il leur suffisait d’attendre notre arrivée.
— On n’a plus qu’à espérer que les aventuriers s’en sortent, soupira Leo.
— Ouais.
— N-nous avons fait quelque chose de mal ? demanda Rebecca en voyant nos réactions.
Elle commençait à s’inquiéter. La réponse était oui.
Mais je n’avais aucune envie de le lui dire aussi brutalement.
Après tout, cette situation aurait pu être évitée si nous avions retrouvé Rebecca et la lettre plus tôt. Elle avait simplement fait de son mieux dans des circonstances extrêmement difficiles. Leo semblait lui aussi hésiter sur la réponse à donner. Je décidai donc de m’en charger.
— Il y aura forcément une unité embusquée aux abords de la capitale. Ce groupe d’aventuriers aurait peut-être été en sécurité avec nous, mais seuls, ils n’arriveront probablement pas à conserver cette lettre.
— M-mais personne ne sait que je la leur ai donnée !
— S’ils ont été aperçus avec vous, ils étaient presque certainement surveillés. Nous affrontons Zandra et ses assassins d’élite, ainsi que Gordon, qui contrôle une grande partie de l’armée. Ils ont des yeux et des oreilles partout. Et le fait que l’unité clandestine de Gordon n’ait encore rien tenté signifie probablement qu’ils ont déjà récupéré la lettre.
— Tu n’es pas obligé d’être aussi brutal, Arn, me reprocha Leo.
— Ça ne sert à rien d’enrober la vérité. On est dans une très mauvaise situation. On a accompli notre objectif minimum en protégeant Rebecca, mais on a perdu la lettre. Selon ce que Gordon décide d’en faire, on risque d’avoir de sérieux problèmes avec Père.
Ce ne serait que la conséquence naturelle de notre échec. Après tout, nous avions nous-mêmes poussé Père à ordonner cette mission. Si nous avions récupéré Rebecca et la lettre, il aurait pu avancer prudemment dans son enquête sur la région Sud.
Mais Gordon possédait désormais la lettre. Et selon la manière dont il l’utiliserait, les événements pourraient complètement échapper au contrôle de Père.
— Espérons simplement que le nouveau stratège de Gordon ne soit pas très doué.
C’était un espoir extrêmement naïf. Sonya m’avait volontairement transmis cette information tout en gardant parfaitement le contrôle de la situation.
Impossible qu’elle soit incapable de trouver un usage efficace pour cette lettre.
Quels que soient ses véritables objectifs, elle restait la stratège de Gordon. Elle lui proposerait probablement au moins un plan crédible. Elle le devait.
Selon ce plan, Gordon pourrait obtenir un avantage encore plus grand tandis que notre propre position s’affaiblirait.
Et dans le pire des cas, une rébellion qui aurait pu être évitée risquait d’éclater.
— Il faut atteindre la capitale au plus vite, annonçai-je. Si on continue à avoir un coup de retard, on finira par faire exactement ce qu’ils attendent de nous.
Je talonnai mon cheval et partis en flèche devant les autres.
6
Elna était arrivée dans les appartements de la cinquième consorte impériale.
Zuzan l’y attendait.
— Il me semblait pourtant vous avoir demandé d’amener Krista avec vous.
Zuzan insista délibérément sur le mot.
Elna se raidit et serra les poings devant cette menace à peine voilée.
Il ne s’agissait évidemment pas d’une simple « demande ». Elle conserva néanmoins une expression calme et soutint fermement le regard de Zuzan.
— La princesse Krista ne se sentait pas très bien. Elle se repose donc dans sa chambre. C’est pour cela que je suis venue seule.
— Je vois. Elle est souffrante… Quel dommage.
Zuzan lui indiqua un siège.
Elna obéit, sachant qu’elle pouvait difficilement refuser.
En revanche, elle ne toucha ni à la nourriture ni aux boissons disposées sur la table. Le souvenir le plus marquant qu’elle possédait de Zuzan remontait à la mort de la deuxième consorte impériale.
Elle l’avait vue pleurer. Et ses larmes étaient sincères.
C’était précisément ce qui avait le plus choqué et répugné Elna.
Zuzan avait été capable de pleurer réellement la mort d’une personne qu’elle haïssait de tout son cœur. Elna avait alors compris que si cette femme était capable de se tromper elle-même avec une telle facilité, mentir aux autres ne lui poserait évidemment aucun problème.
Son père avait toujours comparé Zuzan à un serpent. À cet instant, Elna comprenait mieux que jamais pourquoi.
— Si je vous ai demandé de venir aujourd’hui, c’est parce que j’aimerais solliciter votre aide, expliqua Zuzan avec un sourire amical.
Aux yeux d’Elna, elle ressemblait à un serpent rampant lentement vers elle, la langue frémissante tandis qu’il attendait l’instant idéal pour frapper.
Elle s’imagina soudain prise dans ses anneaux, incapable de respirer.
Elna ferma brièvement les yeux pour chasser cette image.
— Si cela concerne la guerre de succession, je dois refuser.
— Oh ? Et pourquoi donc ?
— Les Amsberg restent à l’écart de la guerre de succession depuis de nombreuses générations. Notre maison a pour tradition de se tenir éloignée des affaires politiques.
— Pourtant, vous aidez Leonard, n’est-ce pas ? Vous protégez même sa mère.
— Seulement parce que le prince Leonard est un vieil ami. Je ne vois aucun problème à lui apporter mon aide à titre personnel. Le prince Leonard et le prince Arnold sont tous deux beaucoup plus rassurés en sachant que je protège Dame Mitsuba. Cela vous déplaît-il ?
— Pas du tout. Je trouve que c’est une merveilleuse preuve d’amitié. Accepteriez-vous peut-être d’étendre également cette amitié à Zandra ?
Pas la moindre chance.
Elna ne pouvait évidemment pas le dire à voix haute.
Elle esquiva donc la question.
— J’y réfléchirai si nous avons un jour l’occasion de mieux nous connaître.
— Allons, inutile d’être aussi méfiante. Zandra et moi avons une très haute opinion de vous, vous savez.
— Vraiment ? répondit froidement Elna.
Quelque chose dans cette conversation la dérangeait. Dire qu’elle avait « une haute opinion » d’un membre de la maison Amsberg n’avait aucun sens. Le statut social des Amsberg était parfaitement assuré.
Ce que les autres pensaient ou non d’eux n’avait strictement aucune importance.
Et pourtant, Zuzan avait délibérément employé cette formulation vide de sens. Cette incohérence suffit à faire froncer les sourcils à Elna.
— Vous seriez très largement récompensée si vous acceptiez de coopérer avec Zandra, poursuivit Zuzan. Je peux même vous promettre de ne pas importuner vos chers amis.
— C’est très aimable à vous, mais… puis-je vous poser une question, Dame Zuzan ?
Face à l’insistance de la consorte, Elna savait qu’il serait imprudent de s’obstiner à refuser frontalement.
La stratégie la plus sûre consistait à éviter habilement de donner une réponse définitive, puis à mettre fin à la conversation au moment opportun sous prétexte qu’elle devait partir.
Elna le savait. Et Zuzan le savait tout aussi bien. Voilà pourquoi toute cette situation semblait si étrange. Elna décida donc de briser le rythme de la conversation en posant elle-même une question.
— Laquelle ?
— Pourquoi souhaitiez-vous voir la princesse Krista ?
— Eh bien, c’est la petite sœur de Liselotte. Liselotte vient de rentrer de la frontière, alors je me suis dit que si je parvenais à convaincre Krista de nous rejoindre, elle pourrait peut-être persuader sa sœur de s’allier à nous.
— S’allier… à vous ?
Elna ne croyait pas un mot de cette histoire.
Ce que Zuzan proposait était tout simplement impossible.
Jamais Liselotte ni Krista, toutes deux filles de la deuxième consorte impériale, ne rejoindraient son camp.
Même en supposant Zuzan parfaitement innocente de toutes les accusations portées contre elle, l’existence même de ces soupçons suffirait à convaincre les deux sœurs de ne jamais lui apporter leur soutien.
Et pourtant, Zuzan venait encore une fois de donner une réponse qui n’avait aucun sens.
Pourquoi ?
— Enfin, Krista n’est pas là, reprit Zuzan. Alors je préférerais parler de vous.
— Vous… cherchez à gagner du temps…
Elna murmura ces mots tandis que son inquiétude grandissait.
Zuzan pencha la tête avec une surprise parfaitement feinte.
— Qu’est-ce qui peut bien vous faire penser une chose pareille ?
Elna inspira brusquement. Cette réaction confirma ce que son instinct lui criait déjà. On l’avait volontairement éloignée de Krista. Sans ajouter un mot, elle se leva et se précipita vers la porte.
Zuzan ne tenta même pas de la retenir. Le Palais Intérieur était immense, et les appartements des différentes consortes se trouvaient très éloignés les uns des autres. Le simple fait d’avoir attiré Elna jusque-là lui avait déjà permis de gagner suffisamment de temps.
Elna maudit son imprudence et bondit sur le toit, le chemin le plus direct à travers le Palais Intérieur. Zuzan avait convoqué Krista en sachant qu’Elna choisirait de la laisser derrière elle.
Son véritable objectif avait toujours été de les séparer.
— Hé merde !
En voulant ménager les sentiments de Krista, Elna l’avait finalement exposée à un danger encore plus grand. Elle aurait dû rester à ses côtés coûte que coûte.
Lorsqu’elle atteignit enfin les appartements de Mitsuba, les regrets l’envahissaient déjà.
Elle savait que Zuzan n’aurait jamais osé faire quoi que ce soit directement à Krista à l’intérieur du Palais Intérieur. C’est précisément ce qui rendit la découverte de la chambre vide encore plus amère.
— Où est la princesse Krista ?! aboya Elna à la garde postée devant la porte.
— D-Dame Elna ! N-nous avons appris que le prince Arnold était revenu de mission gravement blessé !
— S’il était vraiment revenu dans cet état, tout le château serait en ébullition ! Suivez-moi !
Elna se lança aussitôt sur les traces de Krista, accompagnée de la garde. Elle commença par interroger tous ceux qu’elle croisait afin de reconstruire le chemin emprunté par la princesse. Lorsqu’elle comprit que Krista s’était dirigée vers la zone de chargement utilisée par les marchands, Elna abandonna la garde derrière elle et fonça seule.
Les marchands présents sur place sursautèrent lorsqu’elle fit irruption.
Elna balaya rapidement le groupe du regard, puis inspecta le reste des lieux. C’est alors qu’elle remarqua des traces au sol. Quelqu’un avait nettoyé plusieurs grandes flaques de sang. Et la méthode employée était typique des assassins.
Elna claqua la langue et continua à chercher le moindre indice. Elle aperçut bientôt une peluche abandonnée un peu plus loin. Le lapin de Krista.
— Princesse Krista !
Elle courut le ramasser. La peluche blanche était sale. Mais elle ne portait aucune trace de sang. Elna interpréta cela comme un signe que Krista n’avait pas été blessée et poussa un profond soupir de soulagement.
Puis elle sentit une petite masse dure à l’intérieur du rembourrage. Le tissu était déchiré à un endroit. Quelqu’un y avait glissé quelque chose.
Elna écarta légèrement l’ouverture. Une pièce.
Elle eut du mal à croire à sa chance.
— Lien…
Un mince fil de lumière jaillit aussitôt de la pièce.
Il quittait le château et se prolongeait très loin dans la capitale.
— Rita !
Sa voix exprimait autant sa gratitude que son soulagement.
Si Rita avait placé cette pièce dans le lapin, cela signifiait probablement qu’elle avait suivi Krista.
Mais si les deux fillettes étaient désormais ensemble, la prémonition de Krista se rapprochait encore davantage de sa réalisation.
Elna se retourna brusquement.
— Prévenez immédiatement l’empereur ! C’est une situation d’urgence ! La princesse Krista a été enlevée ! Tous les dignitaires doivent être rappelés au château et celui-ci doit être entièrement verrouillé ! Dépêchez-vous !
En tant que commandante d’un régiment de la Garde impériale, Elna disposait de l’autorité nécessaire pour imposer de telles mesures en situation d’urgence.
Mais elle ne s’arrêta pas là.
— Je pars à la poursuite de la princesse ! Dites à l’empereur de déployer un régiment de la Garde impériale !
Elna bondit dans les airs et continua à s’élever.
C’était bien plus rapide que de traverser les rues extrêmement complexes de la capitale en se frayant un chemin parmi la foule. La seule raison pour laquelle elle ne se déplaçait pas habituellement ainsi était que l’empereur avait interdit tout vol sans autorisation.
Mais ce n’était vraiment pas le moment de se préoccuper du règlement.
Le fil lumineux qui jaillissait de la pièce lui indiquait exactement où aller.
— Bien. Ici, ça devrait aller pour le moment.
Krista reprit connaissance tandis qu’on la sortait de la voiture. Elle ignorait complètement où elle se trouvait. Ses membres étaient faibles et ses poignets attachés par des cordes.
Elle eut vaguement l’impression qu’on la transportait au bas d’un escalier, mais elle n’en était pas certaine. La seule chose dont elle était sûre, c’est qu’elle finit dans une pièce sombre et humide.
— Alors, mademoiselle la princesse, vous allez gentiment attendre ici pendant que je vais chercher un collier à votre taille.
L’homme chauve qui l’avait attachée partit joyeusement vers le fond de la pièce. Il était l’assistant du marchand et supervisait les esclaves.
Un collier.
À ce mot, Krista sentit le désespoir l’envahir. La plupart des colliers imposés aux humains étaient des outils magiques destinés à les priver de leur liberté.
Leur utilisation était interdite dans l’Empire, puisque l’esclavage lui-même y était prohibé. Et pourtant, les personnes qui avaient enlevé Krista utilisaient ce genre d’objet. La fillette trembla de peur.
Puis elle entendit soudain une voix familière murmurer tout près.
— Psst ! Krissy !
— Rita… ?
Rita lui adressa un grand sourire, puis entreprit immédiatement de couper ses liens avec sa dague.
— Comment tu m’as trouvée… ?
— J’ai vu ton lapin par terre. Après, je t’ai aperçue à l’arrière de la voiture, alors je suis montée aussi.
— C’était beaucoup trop dangereux… Pourquoi tu as fait ça ?
— Parce que je suis pas une trouillarde. Et j’abandonne pas mes amis.
Une fois les cordes coupées, Rita aida Krista à se relever.
— Ça sert à rien… On arrivera jamais à s’échapper…
— T’inquiète pas. Je vais te protéger.
Rita répondit avec son enthousiasme insouciant habituel avant de guider Krista vers la porte.
Pas après pas, les deux filles avancèrent lentement mais sûrement dans le dédale de passages souterrains.
Malheureusement, malgré toute leur détermination, elles restaient des enfants. Et l’une des deux avait encore du mal à marcher.
L’homme chauve ne tarda pas à les rattraper.
— Tiens donc… On dirait qu’une autre petite souris s’est perdue dans le labyrinthe. Pas grave. Je pourrai te vendre toi aussi.
— Il nous a retrouvées ?!
— Rita, cours ! Sauve-toi… !
— Hors de question !
Rita et Krista changèrent de direction afin d’échapper à l’homme.
Malheureusement, cela les éloigna de la sortie.
Après plusieurs virages, elles aperçurent une porte ouverte.
Elles entrèrent précipitamment dans la pièce et refermèrent derrière elles.
— Ouf… Tu crois qu’on l’a semé ?
— Oh non…
Le soulagement de Rita contrastait avec l’expression désespérée de Krista.
La pièce dans laquelle elles venaient d’entrer servait à enfermer les enfants destinés à être vendus comme esclaves. Plusieurs d’entre eux, des colliers autour du cou, étaient recroquevillés dans les coins. Krista reconnut immédiatement cet endroit. Elle l’avait vu dans sa prémonition.
C’était dans cette pièce que Rita serait transpercée par quelque chose. Et qu’elle mourrait.
— Rita ! Enfuis-toi !
— Hein ? C’est ce qu’on essaie de faire, non ?
— C’est pas ce que je veux dire ! S’il te plaît, il faut que tu partes !
Les supplications de Krista furent soudain couvertes par une voix grave qui s’éleva du fond de la pièce.
Une voix qui lui glaça le sang.
— Je vous ai trouvéeees !
L’homme chauve.
À première vue, il semblait être entré dans la pièce en traversant un mur parfaitement solide.
— Cet endroit est rempli de passages secrets, expliqua-t-il. Impossible de vous cacher.
— Non…
— Oh, mince !
Rita tenta de rouvrir la porte.
Impossible. Elle ne bougeait plus.
L’homme avait dû la bloquer d’une manière ou d’une autre.
— Bon. On dirait que notre petite partie de chat est terminée.
— N-n’approche pas !
Rita se plaça devant Krista pour la protéger et brandit sa dague, prête à frapper.
L’homme sembla trouver la scène très amusante.
— Ooooh, j’ai peur ! Alors comme ça, tu joues à la chevalière ?
— La ferme !
Rita attaqua.
Son maniement de la lame était bien trop précis pour une enfant de son âge.
L’homme, qui s’avançait vers elle sans prendre la menace au sérieux, bondit aussitôt en arrière.
Une petite ligne de sang apparut néanmoins sur sa jambe.
— Tss… Sale petite peste. Pose cette dague maintenant et je te laisserai au moins la vie sauve.
— Même pas en rêve !
— Rita ! Arrête !
— Tu as entendu la princesse.
— J’abandonne jamais mes amis !
Rita cria ces mots en relevant sa dague.
Lorsque l’homme s’approcha de nouveau, elle frappa une seconde fois. Mais sa première attaque lui avait déjà révélé la portée de ses coups. Il esquiva facilement d’un rapide pas en arrière.
Rita se retrouva alors complètement découverte. L’homme profita de l’ouverture pour lui asséner un violent coup de pied.
— Aaaah !
— Ah, voilà que ça devient amusant.
— Rita ! Rita !
Prise de toux et cherchant désespérément son souffle, Rita roula sur le sol jusqu’à heurter un mur.
Krista la vit cracher du sang et se précipita vers elle, terrifiée.
Mais malgré les larmes qui couvraient son visage, Rita se releva.
Elle se plaça de nouveau devant son amie pour la protéger.
— T’as du cran, toi, remarqua l’homme chauve. À peine capable de tenir debout et tu veux encore te battre. C’est ça qu’on t’a appris ? Qu’une chevalière doit protéger la famille impériale ?
— N-non… répondit Rita, toujours essoufflée. T’as… tout faux…
— Faux comment ? Les gamins comme la princesse sont élevés dans le luxe au château. Ils vivent sans jamais connaître la moindre difficulté. Et toi, t’es clairement une roturière, pas vrai ? Allez, fais-moi confiance et pose cette dague. Être esclave, c’est quand même mieux que mourir, tu crois pas ?
— Non… merci…
— Rah, sérieusement, gamine… cracha l’homme avec dégoût. Me dis pas que tu vas me sortir une connerie sur l’honneur des chevaliers ?
Rita se contenta de le fusiller du regard.
Puis elle releva sa dague d’une main tremblante.
— Je suis pas une chevalière… Je protège juste… mon amie. J’abandonne jamais… jamais mes amis !
— Oui, oui.
L’homme chauve ramassa une barre de fer à la pointe aiguisée qui traînait non loin. Elle servait probablement à maltraiter les esclaves.
Puis il la pointa vers Rita. À cette vue, la prémonition de Krista surgit brutalement devant ses yeux. La résignation commença à envahir son cœur.
Depuis le jour où elle avait vu la mort du prince héritier, Krista avait été témoin de nombreux futurs.
Certains étaient si terribles qu’elle n’avait même pas pu en parler à Arn ou à Mitsuba. Avec le temps, elle avait appris à reconnaître les futurs qui pouvaient être modifiés…
Et ceux qui ne le pouvaient pas.
Les futurs dans lesquels quelqu’un mourait clairement étaient immuables. Peu importaient ses tentatives. L’issue restait toujours la même. Des années d’échecs le lui avaient appris. Après le prince héritier, d’autres avaient suivi. L’un des soldats les plus proches et les plus fidèles de Liselotte. Une servante. Rien de ce qu’elle avait essayé n’avait permis de changer leur avenir.
Malgré tout, elle avait continué à lutter. Parce qu’elle ne voulait pas que Rita meure. Et pourtant, au bout du compte, ses propres actions avaient conduit son amie jusqu’à cette mort. Il ne servait à rien d’essayer de changer les choses. Il ne servait à rien de faire quoi que ce soit. Le futur ne pouvait pas être modifié.
— Alors prépare-toi à mourir, déclara l’homme chauve en levant lentement la barre de fer.
Krista sombra dans le désespoir. Elle était impuissante. Cette maudite magie ne lui servait à rien. Et pourtant…
Tout au fond de son cœur, elle refusait encore d’abandonner. Elle ne pouvait pas accepter la mort de Rita. Krista s’accrocha à son dernier espoir. Aux paroles que son frère lui avait adressées avant de partir.
— Elnaaaaaaa !
— Ça sert à rien de crier.
L’homme projeta la barre de fer droit vers Rita. Sans aucun avertissement, l’un des murs de la pièce vola en éclats. Quelque chose percuta l’homme.
— Qu’est-ce que… ?
Il ne comprit pas ce qui venait de se passer. Il sut seulement qu’on venait de le frapper avec une violence telle qu’il fut projeté contre le mur opposé.
— Votre Altesse, Rita… pardonnez-moi d’avoir mis autant de temps. Vous allez bien toutes les deux ?
— Elna…

L’homme aperçut alors l’immense trou qui traversait plusieurs murs derrière elle et comprit ce qui venait de se passer.
La chevalière qui se tenait devant lui avait foncé droit à travers toutes ces parois pour pénétrer dans la pièce, avant de lui enfoncer profondément son épée dans le corps. La lame y était encore plantée.
Il remarqua également ses cheveux couleur fleur de cerisier et ses yeux vert jade.
— Ams… berg…
— Oui. C’est vous qui avez blessé ma jolie protégée ?
— Et alors… ?
— Alors vous méritez de mourir.
Elna appuya davantage sur son épée, maintenant l’homme cloué contre le mur. Sous la pression, celui-ci céda à son tour et l’homme fut projeté au travers.
Elna se moquait complètement de l’endroit où il finirait. Elle avait beaucoup plus important à faire.
— Rita !
— El…
— Oui, c’est bien moi.
Rita avait du mal à tenir debout. Elna vint la soutenir, puis examina de plus près son abdomen blessé.
Une rapide palpation lui indiqua que plusieurs os étaient probablement cassés. Malheureusement, les fractures étaient trop graves pour être réparées par le simple sort de guérison qu’Elna maîtrisait.
Elle ne pouvait qu’atténuer un peu la douleur.
Rita devait être examinée au plus vite par un mage spécialisé dans la magie de guérison.
— Elna… !
— Princesse Krista ! Je suis vraiment désolée. Tout ça est ma faute.
— Non… c’est pas vrai… C’est moi qui suis désolée… J’ai pas tenu ma promesse…
Krista éclata en sanglots en s’accrochant à Elna.
Cette dernière la serra contre elle.
Puis elle attira délicatement Rita dans leur étreinte, en prenant soin de ne pas aggraver sa blessure.
— Merci, Rita. Tu nous as sauvées.
— Hé hé… J’ai bien fait… ?
— Oui. Tu as très bien fait. Tu as été formidable.
Elna aida Rita à grimper sur son dos, puis se releva.
— Elna… Les enfants…
— Je sais.
D’un geste vif et précis de son épée, Elna trancha un à un les colliers autour du cou des enfants.
Puis elle leur déclara :
— Si vous voulez vivre, suivez-moi.
Aucun d’eux n’hésita.
Tous suivirent Elna lorsqu’elle quitta la pièce avec Krista et Rita.
7
— C’était quoi, ce bruit ?!
— Tout va bien, monsieur Gentner ?!
— Tout va parfaitement bien. Je vous prie de garder votre calme, répondit le marchand corpulent pour rassurer ses clients. Les esclaves sont simplement un peu agités.
Gentner se tenait sur une petite estrade.
Face à lui, les clients attendaient dans un espace aménagé avec des sièges afin de pouvoir acheter des esclaves. Ils étaient moins d’une vingtaine en tout, mais tous appartenaient à la noblesse de l’Empire et approuvaient l’esclavage.
L’estrade et les sièges se trouvaient dans le sous-sol de Gentner & Cie, l’établissement dirigé par Gentner. Ce sous-sol servait également de salle de ventes clandestine. Il formait un véritable labyrinthe de couloirs, et plusieurs gardes surveillaient les abords du magasin.
Gentner resta donc calme. À ses yeux, il était tout simplement impossible qu’un intrus parvienne jusqu’ici. Du moins, c’était ce qu’il croyait.
— Eh bien, eh bien…
Elna apparut lentement sur l’estrade par l’entrée normalement réservée aux esclaves.
— Qui aurait cru que le président de Gentner & Cie était un trafiquant d’esclaves ?
Les gardes postés à l’entrée avaient été éliminés.
Krista, Rita et les autres enfants se tenaient à leur place et observaient attentivement Elna.
— Qu’est-ce que… ?!
Gentner commença à s’interroger sur son apparition avant de se retourner pour fuir.
— Argh ! A-aaah ! M-mes jambes… !
Sa tentative prit fin instantanément.
Elna venait de lui trancher les deux jambes.
Les blessures avaient été infligées avec une précision remarquable : suffisamment profondes pour l’empêcher de marcher, mais pas assez pour mettre sa vie en danger.
— Je suis Elna von Amsberg, commandante du troisième corps de l’ordre des chevaliers impériaux. Je vous arrête pour l’enlèvement d’une princesse impériale et pour traite humaine.
— A-Amsberg ?! C-comment êtes-vous entrée ici ?!
— Vous aimeriez bien le savoir. Quant à vous autres, vous êtes tous coupables également.
Elna promena son regard sur les clients.
— Faites un seul geste et je vous tue. Ne vous imaginez pas pouvoir échapper à une Amsberg.
Tous les clients se tassèrent aussitôt dans leurs sièges.
En tant que nobles de l’Empire, ils savaient parfaitement à quel point les Amsberg étaient à la fois respectés et redoutés.
Lorsqu’un Amsberg vous prenait pour cible, tout était terminé.
Ils étaient presque des anges de la mort.
— H-hiiii ! hurla Gentner. P-pitié… ne me tuez pas… !
— Il faut avoir du culot pour demander grâce après avoir enlevé une princesse impériale.
— O-on m’a ordonné de le faire !
— Je m’en doute. C’est justement pour ça que je ne vais pas encore vous tuer. Vous allez me raconter tout ce que vous savez.
Une autre voix s’éleva soudain.
— J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous laisser faire.
Une dague fila dans les airs en même temps que ces mots.
Elna réagit aussitôt et la dévia.
L’assassin masqué qui l’avait lancée profita de cette ouverture pour bondir vers Gentner avec une seconde dague.
Elna parvint tout juste à bloquer son attaque au dernier instant.
— Je ne vous laisserai pas l’empêcher de parler.
— Dans ce cas, je suppose que je vais devoir m’occuper de vous en premier.
Le masque étouffait efficacement la voix de l’assassin.
Elna était incapable de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.
Cela l’irrita.
Les masques sont à la mode ou quoi ?
Cette pensée lui traversa l’esprit tandis qu’elle parait les attaques.
Les deux dagues de l’assassin frappaient avec une rapidité redoutable.
Elna finit progressivement repoussée jusqu’à un coin de l’estrade.
— Vous vous retenez pour éviter de détruire le bâtiment, remarqua l’assassin.
— En effet. Mais…
Au moment précis où son adversaire tenta de la poignarder au torse, Elna releva brusquement son épée. Elle avait anticipé l’attaque.
Son contre fut parfaitement synchronisé et frappa l’assassin alors qu’il se trouvait trop près pour pouvoir esquiver. Elna savait par expérience que son adversaire chercherait à placer un coup mortel afin d’achever rapidement le combat.
Voilà pourquoi elle avait pu prévoir son mouvement.
— Ugh… !
Son épée entailla profondément l’épaule de l’assassin.
Celui-ci bondit aussitôt en arrière.
Mais Elna n’avait aucune intention de le laisser s’échapper.
Elle réduisit la distance entre eux à une vitesse stupéfiante, performance d’autant plus impressionnante qu’elle continuait à retenir sa force pour ne pas détruire les lieux.
L’assassin prit alors une décision instantanée.
Il changea de cible et lança la dague qu’il tenait dans sa main droite vers Gentner.
Le prix de cette action fut l’épée d’Elna qui s’enfonça dans son ventre.
— Aaaaaagh ! hurla Gentner. C-c’est du sang ?!
— Merde !
Elna retira rapidement sa lame tandis que l’assassin toussait et gémissait.
Elle se précipita vers Gentner. Mais la dague était profondément plantée dans sa poitrine. La blessure était mortelle. Il n’allait pas survivre.
À peine cette pensée lui traversa-t-elle l’esprit que tout le bâtiment se mit à trembler violemment.
Des morceaux de plafond et de murs commencèrent à s’effondrer.
— Qu’est-ce qui se passe ?!
— Vous feriez mieux de sortir avant qu’il ne soit trop tard, prévint l’assassin.
Il reculait lentement tout en maintenant une main contre son ventre.
Entre cet avertissement et l’effondrement du bâtiment, il ne faisait aucun doute que l’assassin avait fait quelque chose à la structure. Elna était entourée de personnes qu’elle devait protéger.
Gentner, qui constituait une source d’informations capitale.
Krista et Rita. Et tous les enfants réduits en esclavage.
Elle renonça donc à poursuivre l’assassin et choisit de fuir. Elle n’avait pas d’autre choix. Il fallait remonter à la surface au plus vite.
Après avoir bandé sommairement la blessure de Gentner, elle le jeta sur son épaule.
— Tout le monde, suivez-moi !
Puis elle se dirigea vers la sortie avec les enfants et les clients.
Ils montaient le dernier escalier et approchaient enfin de la sortie lorsque Rita, qui avançait avec l’aide de Krista, se plia soudain en deux.
— Oooh…
— Rita !
Elna se retourna à leurs voix.
Rita était accroupie au sol, une main pressée contre l’endroit où elle avait reçu le coup de pied.
Tous ces déplacements avaient aggravé sa blessure.
— Ne bouge surtout pas !
Toujours chargée de Gentner, Elna courut vers elle.
Rita ne pouvait plus continuer à marcher. Elna tenta donc de la prendre sur son autre épaule, en plus du marchand. Soudain, l’un des clients qui observait la scène cria :
— Maintenant ! Courez !
Son cri déclencha immédiatement la panique parmi tous les nobles ayant participé aux enchères. Ils se ruèrent vers la sortie en se poussant les uns les autres. Même s’ils ne pouvaient pas tous s’échapper, au moins l’un d’eux avait une chance.
Et chacun était évidemment convaincu que ce serait lui.
Elna claqua la langue d’agacement. Mais elle avait des priorités plus importantes. Ces clients étaient des criminels qui devraient être punis. Krista et Rita restaient néanmoins beaucoup plus importantes.
Elna installa Rita sur son épaule en prenant soin de ne pas aggraver sa blessure, puis reprit la direction de la sortie avec Krista. Lorsqu’elles émergèrent enfin du sous-sol et atteignirent la rue, Elna s’arrêta, stupéfaite.
— Qu’est-ce que… ?
Tous les clients des enchères étaient étendus inconscients sur le sol près de la sortie.
Et toujours aucun chevalier impérial en vue. Ce n’était pas vraiment surprenant. Même après avoir reçu l’ordre d’une officière de haut rang comme Elna, leur priorité restait la sécurité de l’empereur.
Ils commenceraient par verrouiller le château avant de mobiliser leurs forces. Et une fois dehors, ils devraient interroger des témoins afin de découvrir où Elna était partie.
Il leur faudrait encore un moment avant d’entendre parler de l’agitation ici et d’arriver sur place. Sachant cela, Elna avait estimé inévitable que certains clients réussissent à s’enfuir. Et pourtant, ils étaient tous inconscients au sol.
— Ça fait mal… gémit faiblement Rita.
— Rita !
Elna chassa immédiatement sa confusion.
Elle étendit sa cape sur le sol et y déposa Rita. L’endroit où elle avait reçu le coup de pied était devenu presque noir. Les os brisés avaient peut-être endommagé ses organes internes.
La magie de guérison rudimentaire d’Elna ne suffirait pas. Elle devait faire venir au plus vite un chevalier impérial maîtrisant une magie de guérison avancée.
Elna décida de rejoindre immédiatement le château par les airs pour aller chercher quelqu’un. Elle s’apprêtait à partir lorsqu’une petite silhouette encapuchonnée s’approcha silencieusement.
— Laissez-moi regarder. Je sais utiliser la magie de guérison.
— Hein ? Qui êtes-vous ?
— Est-ce vraiment important ? Je regarderai aussi cet homme, là-bas.
Le ton de sa voix ne permettait pas d’en être certaine, mais Elna soupçonnait qu’il s’agissait d’une femme.
Elle ne ressentait aucune hostilité. Elle se résigna donc à laisser l’inconnue s’occuper de Rita. La personne encapuchonnée posa doucement une main sur sa blessure et commença à réciter un sort de guérison.
Elna n’avait jamais vu cette magie auparavant. Une faible lumière apparut bientôt autour des mains de l’inconnue.
La douleur de Rita commença progressivement à s’atténuer.
— J’ai l’impression d’être complètement guérie !
La femme encapuchonnée laissa échapper un petit rire.
— La blessure interne n’est pas encore refermée, alors tu dois rester immobile. Et tes os ne sont pas complètement guéris non plus. Fais-toi bien examiner par un médecin quand tu seras de retour au château, d’accord ?
— D’accord ! Merci, madame aux longues oreilles !
Durant les soins, Rita avait brièvement aperçu le visage de la femme sous sa capuche.
Ses oreilles étaient plus pointues que celles d’un humain.
En entendant Rita le mentionner, Elna comprit qu’elle venait d’assister à l’utilisation de magie elfique.
— Ah… Voilà pourquoi je ne reconnaissais pas ce sort. C’est vous qui avez également endormi tous ces gens ?
— Oui, on peut dire ça. J’ai appris toute seule, uniquement avec des livres, alors n’en attendez pas trop. Ils vont bientôt se réveiller.
La femme adressa un sourire modeste à Elna avant de commencer à soigner Gentner. Mais pendant qu’elle s’en occupait, une légère brise souleva sa capuche. Elna aperçut son visage.
Ses cheveux étaient violet clair. Ses oreilles étaient courtes pour une elfe, mais longues pour une humaine. C’était Sonya.
Elle fronça les sourcils contre sa capuche récalcitrante, puis reprit aussitôt les soins de Gentner.
Après s’être assurée que ses blessures s’étaient refermées, elle se releva.
— Cet homme n’est pas trop gravement blessé, mais sa réaction est étrange. Il faut le faire examiner. Il a peut-être été empoisonné.
— Ah, attendez ! lança Elna avant que Sonya ne puisse partir. Je dois vous remercier correctement !
— Pas la peine. Ce n’était vraiment rien.
— Vous recevrez une récompense si vous venez au château ou au manoir de ma famille.
— Désolée, mais ça ne m’intéresse pas.
— Oh… D’accord. Dans ce cas, merci. Je m’appelle Elna von Amsberg. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait.
— Vous feriez mieux d’oublier. Ce serait préférable pour vous.
Sonya s’éloigna sans ajouter un mot.
Quelques instants après son départ, la Garde impériale arriva enfin. Elna réprima son envie de courir après Sonya et se mit immédiatement à donner ses ordres aux chevaliers.
— Tous ces hommes détiennent des informations importantes ! Arrêtez-les !
Les chevaliers obéirent. Les clients des enchères commençaient justement à reprendre connaissance. Mais il était déjà trop tard.
— Ceux qui sont libres, poursuivit Elna, rendez-vous également dans les autres branches de Gentner & Cie et arrêtez tous leurs dirigeants !
Après avoir donné ses instructions, Elna s’approcha d’un chevalier qu’elle connaissait bien.
Celui-ci était bien meilleur qu’elle en magie de guérison.
Elle lui demanda donc d’examiner Rita.
— Tout va bien maintenant, Rita, la rassura Elna. Tu as été formidable.
— Hmm… Je me sens encore bizarre.
— Ça va vite passer.
Rita fut allongée sur le sol et reçut aussitôt de nouveaux soins.
— Rita…
Krista resta assise près d’elle, inquiète, en lui tenant la main.
Après tous les efforts qu’elle avait fournis pendant leur fuite, Rita sentit rapidement sa conscience s’estomper une fois le soulagement d’être enfin en sécurité retombé sur elle.
— J’ai un peu… som… meil…
— Rita ?!
— Tout va bien, Votre Altesse. Laissez-la dormir.
— Mais…
— Votre Altesse. Elle est entre de bonnes mains.
À l’insistance d’Elna, Krista finit par se relever et quitta le chevet de Rita, les yeux remplis de larmes.
Il fallait maintenant informer l’empereur que la princesse Krista était saine et sauve. À peine cette pensée traversa-t-elle l’esprit d’Elna qu’un grondement de sabots retentit.
De nombreux chevaux approchaient rapidement. Elna posa immédiatement un genou à terre.
— Krista !
L’homme qui criait ainsi le nom de la princesse en fonçant vers elle n’était autre que l’empereur Johannes lui-même. Franz chevauchait derrière lui, accompagné des nombreux chevaliers composant son escorte.
Trop inquiet pour rester au château à attendre des nouvelles, l’empereur était venu personnellement sur les lieux.
— Krista ! Ma fille ! Est-ce que tu vas bien ?! Tu n’es pas blessée ?!
— O-oui, Père… enfin, non, Votre Majesté.
— C’est « Père », pour l’instant ! Dieu merci… Dieu merci, tu vas bien…
Johannes répéta doucement ces paroles de soulagement encore et encore en serrant Krista contre lui.
Pendant ce temps, Franz éloignait les habitants rassemblés à proximité afin d’assurer la sécurité de l’empereur et de les empêcher de se retrouver mêlés à l’affaire.
Bientôt, seuls les chevaliers restèrent sur place. Johannes se redressa alors de toute sa hauteur et fixa Elna.
Ses yeux brûlaient de colère.
— Père… ? commença Krista.
— Comment cela a-t-il pu arriver sous votre surveillance, Elna ?! tonna Johannes. Une commandante de l’ordre des chevaliers impériaux est donc incapable de protéger une seule princesse ?!
— Je vous présente mes plus profondes excuses, Votre Majesté. J’assume l’entière responsabilité de cet échec.
— Et vous avez intérêt ! Vous avez couvert le nom des Amsberg de honte et de déshonneur !
— P-Père… Elna n’a pas…
— Silence ! Je parle à Elna.
— D-désolée…
Krista se recroquevilla sous le regard sévère de son père. Elle chercha ensuite du soutien auprès d’Elna. Mais celle-ci secoua lentement la tête.
— Elna, reprit l’empereur. Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?
— Non, Votre Majesté.
Il aurait été facile d’expliquer que Zuzan l’avait éloignée. Mais cette dernière avait justement demandé à ce que Krista accompagne Elna. C’était Elna qui avait choisi de venir seule.
Même si l’enquête finissait par faire peser des soupçons sur Zuzan et Zandra, cela ne changerait rien à sa propre responsabilité. En quittant Krista, Elna avait supposé qu’elles n’oseraient rien tenter de radical à l’intérieur du Palais Intérieur.
Cette erreur lui appartenait entièrement.
— Je vous informerai ultérieurement de votre sanction. D’ici là, vous êtes suspendue de vos fonctions et assignée à résidence.
— Oui, Votre Majesté.
Johannes repartit ensuite vers le château avec Krista.
Pendant de longues minutes, Elna resta seule, immobile, la tête baissée.
— Alors ? Comment ça s’est passé ?
— La tentative d’assassinat a échoué. Cependant, même s’il survit, il ne se réveillera pas avant longtemps, rapporta l’assassine masquée Xiao Mei à son maître. Par précaution, j’avais également enduit ma lame de poison.
— Je vois. Beau travail.
Le corps de Xiao Mei était ravagé par la douleur provoquée par la malédiction. Mais son entraînement extrêmement rigoureux lui permettait de la supporter pendant un court moment.
— Leonard va désormais être obligé de réagir. Un conflit sérieux va éclater entre lui et la faction de Zandra. Les choses commencent à tourner à notre avantage.
— Oui. Cependant, cela entraînera probablement aussi l’éviction temporaire de la prodige des Amsberg de la Garde impériale.
— Seulement temporairement. L’empereur doit forcément la punir d’une manière ou d’une autre, mais elle réintégrera la Garde une fois l’affaire calmée.
— Temporaire ou non, la faction de Leonard pourra utiliser Elna von Amsberg comme bon lui semble pendant ce temps. Elle est dangereuse. Elle était déjà redoutable sans son épée, mais une fois une lame en main, elle devient une tout autre personne. C’est pratiquement un monstre.
— C’est ainsi que sont les Amsberg. Leur état de conscience fondamental se modifie lorsqu’ils combattent. Il n’y a rien de particulièrement surprenant là-dedans. Si elle finit par devenir gênante, je pourrai toujours recommander qu’elle soit réintégrée dans la Garde impériale plus tôt que prévu.
— Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux l’éliminer définitivement ?
— Non. C’est un sujet qui possède un avenir prometteur. Et aucun empereur ayant entretenu de mauvaises relations avec la maison Amsberg n’est jamais resté longtemps au pouvoir. L’idéal serait de la garder en vie tout en faisant en sorte qu’elle nous soit redevable.
— Mais…
La douleur était intense.
Malgré cela, Xiao Mei continua à défendre son point de vue.
Si la véritable puissance d’Elna se révélait pleinement au combat, alors il leur suffisait de la maintenir complètement à l’écart de la guerre de succession.
Xiao Mei estimait qu’elle constituait une adversaire suffisamment dangereuse pour justifier une telle mesure, même au prix de l’hostilité des Amsberg.
Mais son maître n’était pas de cet avis.
— Je suis différent des autres prétendants. Ils se battent tous avec acharnement pour obtenir le trône. Moi, je réfléchis déjà à ce qui se passera après que je l’aurai obtenu. On pourrait même dire que je joue dans une tout autre catégorie. Je n’ai aucune envie de transformer l’un de mes futurs pions en ennemie. Et de toute façon, même si je ne fais rien de ce côté-là, Zandra et Gordon s’en chargeront.
— …Compris.
— Reste au Palais Intérieur et continue d’obéir aux ordres de Mère. Pour l’instant, nous allons nous concentrer sur la guérison de tes blessures. Le moment d’agir n’est pas encore venu.
— Je ferai selon vos ordres, prince Erik.
Xiao Mei disparut rapidement de ses côtés.
Dès qu’elle fut hors de vue, le deuxième prince impérial, Erik, se remit lentement en marche.
Un sourire indéchiffrable flottait sur ses lèvres.
8
À notre retour dans la capitale, nous nous rendîmes immédiatement à la Guilde des aventuriers.
Si tout s’était déroulé comme prévu, nous devrions pouvoir y retrouver le groupe d’aventuriers qui avait aidé Emma et Rebecca.
Mais rien ne garantissait encore que ce serait le cas.
— Donnez-moi un instant, je vais vérifier, déclara Emma avant d’entrer dans la branche.
Pendant que je l’attendais dehors, Sebas revint du château.
— Alors ? Comment ça va là-bas ? demandai-je sans véritable inquiétude.
Tant qu’Elna était chargée de protéger Krista et Rita, leur survie était pratiquement garantie.
J’avais une confiance absolue en Elna.
Et jusqu’ici, elle ne m’avait jamais donné tort.
— Il semblerait qu’un grave incident se soit produit. La princesse Krista a été enlevée. Elle est désormais saine et sauve, mais son amie Rita a été blessée.
— Rita ?! C’est grave ? demanda immédiatement Leo, extrêmement inquiet.
Je savais qu’un événement terrible finirait par se produire. Mais l’enlèvement de Krista et la blessure de Rita avaient manifestement pris Leo complètement au dépourvu. Lui dire qu’il n’avait pas à s’inquiéter n’aurait servi à rien.
— Ses blessures ne semblent pas mettre sa vie en danger, répondit Sebas. Cependant, en tant que garde de la princesse Krista, Dame Elna a été tenue pour responsable. Elle est actuellement assignée à résidence dans son manoir.
— Sérieusement ?!
Elle avait laissé une princesse impériale se faire enlever.
Si Père se contentait d’une suspension et d’une assignation à résidence, il se montrait presque clément. Je savais depuis le départ qu’une chose de ce genre arriverait. Lorsque les prémonitions de Krista concernaient la mort de quelqu’un, leur précision augmentait drastiquement.
Pour lutter contre cela, il nous fallait quelqu’un capable d’imposer de force une autre issue au futur. J’avais pensé qu’Elna pouvait être cette personne. Mais en même temps, j’avais également prévu qu’elle serait probablement incapable d’empêcher complètement l’enlèvement de Krista. Autrement dit…
Je savais qu’Elna finirait suspendue de ses fonctions. Et malgré cela, je lui avais confié cette mission. J’avais profité de sa gentillesse.
Le regret m’envahit soudain. Mais la vérité restait la même. Je n’avais pas eu d’autre choix. Regretter mes actes maintenant ne réparerait rien. Tout ce que je pouvais faire, c’était m’assurer que la gentillesse d’Elna n’ait pas été gaspillée. Au moment où je me répétai cela, Emma revint.
— Alors ? Le groupe est là ?
— On m’a dit qu’ils étaient revenus… mais apparemment, quelqu’un les a retrouvés après qu’ils ont été très sérieusement passés à tabac. Ils récupèrent actuellement dans une auberge voisine.
Je poussai immédiatement un soupir.
— Ils ont donc bien été attaqués. Au moins, ils sont encore en vie.
Tout s’était déroulé exactement comme je l’avais prévu. L’unité clandestine ne voulait pas se mettre la Guilde des aventuriers à dos. Voilà pourquoi les aventuriers avaient survécu.
S’ils avaient été tués après avoir été entraînés dans la guerre de succession, la Guilde aurait été obligée d’intervenir et d’exiger des comptes.
Et puisque l’unité clandestine ne nous avait pas attaqués sur le chemin du retour, on pouvait raisonnablement en conclure que Gordon avait déjà récupéré la lettre.
Ils n’étaient quand même pas assez stupides pour attaquer les aventuriers uniquement pour leur faire du mal puis oublier de récupérer leur objectif.
— On devrait aller leur demander ce qui s’est passé ? proposa Leo.
— Ouais. Va vérifier leur état et essaie d’obtenir ce que tu peux comme informations.
Je marquai une pause.
— Même si je doute qu’ils se souviennent de grand-chose.
Une unité clandestine composée de l’élite de l’armée impériale était largement supérieure à des assassins ordinaires. Ils avaient très bien pu surprendre les aventuriers et les neutraliser sans jamais révéler leur présence.
J’étais soulagé d’apprendre qu’ils avaient survécu. Mais notre situation restait grave. Nous avions réussi à protéger Rebecca. Krista et Rita avaient été sauvées. En revanche, la lettre était tombée aux mains de Gordon.
Elna avait perdu son honneur et son statut. Et pour couronner le tout, l’enlèvement de Krista avait plongé tout l’Empire dans une atmosphère extrêmement tendue. Parce que son dirigeant, l’empereur, était furieux.
Et cette colère allait très probablement se tourner vers nous. Sans aucune bonne nouvelle à lui rapporter, nous ne pourrions pas échapper à sa réprimande.
Je poussai un nouveau profond soupir avant de prendre la direction du château.
— Alors, Arnold. Comment cela s’est-il passé ?
À peine eus-je franchi les portes du château que je me rendis directement auprès de Père.
J’avais évidemment envie de vérifier l’état de Krista.
Mais ma priorité était de lui faire mon rapport.
— Nous avons réussi à escorter Rebecca, la chevalière, jusqu’à la capitale en toute sécurité.
— La façon dont tu présentes les choses me laisse penser que tu as perdu la lettre.
Le ton glacial de Père résonna dans le silence qui suivit.
Je répondis par un discret signe affirmatif.
Faire semblant d’avoir honte ou d’avoir peur de ma punition ne ferait qu’alimenter davantage sa colère.
— Rebecca avait confié la lettre à un groupe d’aventuriers et s’était utilisée elle-même comme leurre. Nous avons mis trop de temps à réunir suffisamment d’informations pour prendre le contrôle de la situation. Je pense donc que la lettre est tombée entre les mains de Gordon.
— La seule raison pour laquelle j’ai autorisé cette mission et t’ai expressément permis d’accompagner Leonard, c’est parce que je savais que tu étais capable de t’adapter et de réagir avec souplesse à n’importe quelle situation. Tu étais censé compenser les faiblesses de Leonard.
Père parlait d’une voix basse, mais saturée de colère.
Nous avions accompli notre objectif minimum. Cela ne suffisait évidemment pas à le satisfaire. Pas après que j’eus rejeté son projet d’envoyer la Garde impériale et que je l’eus convaincu de m’envoyer à la place.
— Je suis sincèrement désolé, Votre Majesté. Je me suis tellement concentré sur la prédiction des mouvements de l’ennemi que je n’ai pas suffisamment réfléchi à la manière dont Rebecca elle-même pourrait agir.
— Comme toujours, tu n’as pas l’air particulièrement inquiet. Tu réalises tout de même qu’il s’agit d’un échec total ?
— Oui. Et puisque c’est moi qui ai proposé ce plan, j’en assume la responsabilité. J’accepterai la punition que vous jugerez appropriée. Cependant…
— Quoi encore ?
— Serait-il possible de repousser cette punition pendant quelque temps ? Je dois préparer la suite.
En assumant toute la responsabilité, Leo s’en sortirait probablement avec une sanction légère. J’aurais dû me contenter de ça. Mais lorsque je pensais à ce qui allait forcément arriver ensuite, je ne pouvais pas me permettre de perdre du temps à purger une quelconque peine.
Le regard de Père devint encore plus perçant.
Lui aussi devait réfléchir à l’avenir immédiat.
— Hmm. « La suite », hein ? finit-il par répondre. Tu demandes une occasion de te racheter ?
— Non. Je n’ai pas besoin de me racheter. Je vous promets d’accepter ma punition. Mais avant ça, je pense qu’on doit se préparer à ce qui va arriver. Gordon dispose désormais d’une stratège de premier ordre. Il va chercher à l’utiliser de la manière la plus efficace possible. Et dans le pire des cas, cela pourrait provoquer une guerre civile entre l’Empire et la noblesse de la région Sud.
— Tu n’y vas pas par quatre chemins, toi… Franz a déjà commencé à agir en partant de cette possibilité. Il m’a également prévenu que si la lettre était utilisée pour manipuler le conseil des ministres, elle pourrait faire naître l’idée qu’il faut régler le problème de la noblesse du Sud à tout prix. Si cela arrive, je serai obligé d’intervenir personnellement.
Franz travaillait donc déjà en partant du principe que nous allions échouer.
Il n’existait aucune preuve que Gordon avait volé la lettre.
Il lui suffirait d’affirmer qu’elle lui appartenait depuis le départ et qu’il ne faisait que la récupérer pour rendre toute enquête ultérieure extrêmement difficile. Et si les informations sur la corruption de la noblesse du Sud se répandaient parmi les ministres, les événements suivraient probablement exactement le scénario décrit par Franz.
Le principal problème, c’était qu’il n’existait aucun moyen évident d’empêcher cela. Nous pouvions tenter de reprendre la lettre. Mais nous ignorions où elle se trouvait. Et si Père employait son autorité impériale pour restreindre les mouvements de Gordon, celui-ci dénoncerait immédiatement cette injustice.
Cela ne ferait qu’exciter davantage les extrémistes de l’armée.
— Le duc Kruger contrôle une grande partie de la région Sud, poursuivit Père. S’il déclenche une révolte, il faudra du temps pour la réprimer. Et davantage encore pour remettre ensuite la région sur pied. Pendant qu’Adrasia sera occupée par tout cela, des puissances étrangères pourraient tenter de nous envahir.
— Et dans le pire des cas, une invasion pourrait en encourager d’autres à faire de même. Ce serait loin d’être improbable quand on sait qu’un duc de son importance possède forcément des relations dans plusieurs pays étrangers.
— Ça suffit avec tes scénarios catastrophes. Tu commences à me mettre mal à l’aise.
— Que ça vous mette mal à l’aise ou non, il nous faut une stratégie. Alors puis-je avoir le temps d’en trouver une ?
— …Tu es sûr de pouvoir réussir ?
— Pas du tout. Mais je ferai tout mon possible. J’ai le devoir d’éviter autant de morts que possible. Je fais partie de la famille impériale, après tout.
Père resta silencieux quelques instants.
— Peu m’importe lequel de vous me succédera comme empereur. Mais je n’accepterai jamais que quelqu’un provoque des guerres ou trouble la paix de l’Empire simplement pour s’emparer du trône. Tout doit être fait pour le bien de l’Empire. C’est la seule règle de cette guerre de succession.
Son expression s’assombrit.
— Gordon est déjà en train de la violer. Mais si le duc Kruger se révolte et qu’une guerre civile éclate dans la région Sud, je n’aurai d’autre choix que de lui confier la répression. Nous ne pouvons pas mobiliser les troupes des frontières à chaque trouble intérieur.
Le duc Kruger était l’oncle de Zandra. Il nourrissait sans aucun doute des ambitions secrètes. Je ne serais même pas surpris d’apprendre qu’il s’était préparé depuis longtemps à déclencher une révolte. Si c’était vrai, un général ordinaire n’aurait aucune chance de remporter facilement une campagne contre lui.
L’armée impériale d’Adrasia possédait trois maréchaux. Deux étaient stationnés respectivement aux frontières Est et Ouest. Le troisième résidait dans la capitale.
Cependant, il s’agissait d’un homme âgé qui occupait désormais un rôle essentiellement de supervision.
Le général le plus décoré que Père pouvait rapidement envoyer au front était donc Gordon. Et si la situation l’exigeait, il n’hésiterait pas à le faire.
— Trouve un moyen de résoudre cette affaire aussi pacifiquement que possible, m’ordonna Père. Je repousserai ta punition jusque-là.
— Compris.
Je m’inclinai et m’apprêtai à partir. Mais Père m’arrêta.
— Arnold.
— Oui ?
— Krista a peur. Va la voir.
J’acquiesçai.
Je dus en même temps réprimer mon envie de lui demander l’autorisation de rendre visite à Elna.
Après que Père l’eut déclarée responsable et assignée à résidence, il aurait été déplacé de ma part d’aller la voir immédiatement.
Cela devrait attendre.
Ce n’était vraiment pas le moment de risquer de me mettre encore davantage Père à dos.
Je refoulai donc mes émotions et partis retrouver Krista.
— Arn !
Lorsque j’arrivai dans les appartements de Mère au Palais Intérieur, Krista se jeta immédiatement dans mes bras.
— Salut, Krista. Ça va ?
— Oui… Mais Rita a été blessée… et Elna…
— Je sais. Tu n’as pas besoin de te sentir coupable.
— Mais… c’est ma faute. J’avais promis à Elna et j’ai pas tenu ma promesse…
— Ne t’inquiète pas pour ça. Tant que tu es saine et sauve, Elna ne t’en voudra jamais.
Je lui caressai doucement la tête.
— Je m’excuserai auprès d’elle pour toi.
Je tournai ensuite le regard vers Mère.
Rita dormait sur le lit à ses côtés.
Apparemment, Mère comptait s’occuper d’elle jusqu’à ce que ses blessures soient guéries.
— Je suis tellement soulagée que Leo et toi alliez bien.
— Nous allons parfaitement bien. La mission n’était pas si dangereuse que ça.
— Tu n’as pourtant pas l’air très heureux. Tu as échoué ?
— Disons que je n’ai pas été à la hauteur des attentes de Père.
Ma réponse fit rire Mère. Pour la plupart des gens, décevoir l’empereur constituait une affaire extrêmement grave. Pas pour elle, apparemment.
— C’est égoïste de vouloir imposer ses propres attentes aux autres. Alors ne t’en fais pas pour ça.
— Tu sais bien que je ne peux pas simplement faire ça.
— Mais ça ne sert à rien non plus de traîner ta culpabilité derrière toi. Quand tu fais une erreur, réfléchis à ce que tu as fait de travers et apprends-en quelque chose pour faire mieux la fois suivante. Comme ça, tu éviteras peut-être de te tromper le jour où tu ne pourras vraiment pas te le permettre.
Je pris quelques instants pour réfléchir.
— Tu as raison. Je tirerai les leçons de mes erreurs et je ferai mieux la prochaine fois pour ne plus échouer.
Mère me sourit avec satisfaction.
C’était le même sourire qu’elle m’adressait depuis mon enfance.
Elle nous avait toujours laissés faire ce que nous voulions et n’intervenait que lorsque cela devenait absolument nécessaire.
Une véritable incarnation de l’éducation en liberté.
Cela ne signifiait pourtant pas qu’elle négligeait son rôle de mère.
Elle avait toujours gardé un œil sur moi.
Après avoir terminé ma visite et quitté ses appartements, je reportai toute mon attention sur le présent.
J’avais énormément de choses à faire.
9
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis mon retour dans la capitale. Gordon semblait jouer la prudence. Il n’avait encore fait aucun mouvement.
Pendant ce temps, Père avait convoqué au château un grand nombre de nobles afin de mener une enquête sur l’enlèvement de Krista et sur les autres esclaves découverts.
Au passage, il espérait probablement repérer si certains nobles de la capitale liés à la noblesse de la région Sud commençaient à se comporter de façon suspecte.
Avec toute cette noblesse réunie, le château était devenu bruyant et bondé. C’était incroyablement agaçant d’avoir constamment des gens dans les jambes alors que j’essayais simplement de circuler.
— Hé, t’as entendu ? Le prince Arnold s’est fait passer un sacré savon par l’empereur.
— Ça m’étonne pas. C’est pas pour rien qu’on l’appelle le Prince Insipide.
— Non, non. Cette fois, apparemment, l’empereur l’a engueulé en privé. Il a dû vraiment faire une grosse connerie.
— Encore en train de gêner le prince Leonard, comme d’habitude, hein ? Quel prince pathétique.
J’entendais leurs moqueries et leurs critiques derrière mon dos. La nouvelle de ma réprimande par l’empereur s’était répandue comme une traînée de poudre. Les détails de notre mission étaient strictement confidentiels.
Mais le fait que j’avais reçu un savon était désormais de notoriété publique.
Les serviteurs du château avaient probablement deviné ce qui s’était passé rien qu’à l’atmosphère tendue. Au bout du compte, tout cela n’était que rumeurs. Mais elles me poursuivaient partout.
Je n’avais aucun endroit où être véritablement à ma place. Aucun endroit où je pourrais simplement être accepté et vivre tranquillement.
Cette pensée alimenta mon dégoût de moi-même. Pourtant, c’était moi qui avais voulu ce rôle. Moi qui l’avais façonné. Désirer maintenant une vie normale revenait à vouloir le beurre et l’argent du beurre.
J’aurais pu suivre le même chemin que Leo. C’était moi qui avais choisi de ne pas le faire. S’il avançait au soleil, alors j’avais décidé de marcher dans l’ombre. Je n’avais besoin ni de compliments ni d’acceptation.
Je n’avais pas besoin qu’on me remarque. C’était ce que je me répétais. Et j’avais emprunté cette voie en étant convaincu que c’était la meilleure chose à faire.
— Hé, Arnold.
Mes pensées furent interrompues par une vieille connaissance à la grande gueule. Ghido.
Il était accompagné, comme toujours, de sa bande de bons à rien. Et comme toujours, il portait des vêtements qui ne lui allaient absolument pas.
Comment quelqu’un peut-il consciemment choisir de venir au château habillé comme ça ? Ce type n’a vraiment aucun goût.
— Oh. C’est toi.
— Hmm ? C’est quoi, cette façon de me saluer ? Je fais l’effort de venir dire bonjour au Prince Insipide et tu te mets même pas à pleurer de joie ?
Je soupirai.
— Oui, oui. Merci, Ghido.
— T’es vraiment un connard, répondit-il. Tu te prends pour quelqu’un d’important ces derniers temps, non ? Les succès de Leo disent absolument rien sur toi, tu sais. Plus il accomplit de choses, plus ton incompétence ressort.
Il ricana.
— Tout le monde parle déjà de toi. Apparemment, l’empereur t’a passé un sacré savon. Leo gagnera jamais tant que tu resteras dans ses pattes. C’est ce que tout le monde pense.
— Ah. D’accord.
Je n’avais aucune utilité pour quelqu’un capable de réfléchir uniquement à ce niveau-là. Je voulais que la faction de Leo attire des gens déterminés à changer les choses par leurs propres moyens.
Leo avait besoin d’alliés. La guerre de succession était certes un affrontement entre princes et princesses impériaux. Mais c’était aussi une guerre entre leurs factions. Même si Leo lui-même était aussi qualifié que les trois autres prétendants, il ne deviendrait jamais empereur si sa faction restait inférieure aux leurs.
— Quoi ? continua Ghido. T’as un petit coup de déprime ? Ouais, j’imagine que toi aussi t’aimerais avoir ton moment sous les projecteurs. Continue de rêver !
Bon sang. Il n’a vraiment rien de mieux à faire que de me provoquer ?
J’espérais que Père terminerait rapidement son enquête.
Ghido et ses larbins n’étaient pas eux-mêmes convoqués pour être interrogés. Ils accompagnaient simplement leurs parents, qui possédaient des titres de noblesse. Une fois l’enquête terminée, ils ne pourraient plus entrer et sortir du château comme bon leur semblait.
Plus comme lorsque nous étions enfants. Je me détournai, exaspéré.
Ghido ricana.
— Enfin, j’ai une bonne nouvelle pour toi, Arnold. Recommande-moi à Leonard. Je vais devenir l’un de ses partisans.
— …Quoi ?
— T’as pas entendu ? Enfin, je peux comprendre que tu sois un peu impressionné. Je suis le fils aîné de la prestigieuse maison Holzwirt, se vanta-t-il. Tu trouveras pas d’allié plus fiable que moi.
Ghido rejeta théâtralement sa frange hors de ses yeux mais je ne prêtai aucune attention à sa mise en scène. Voilà qui était intéressant. Il venait volontairement de s’insérer dans la guerre de succession.
Il agissait presque certainement sur ordre du duc Holzwirt. Le duc lui-même s’était rangé du côté de Gordon. Son deuxième fils avait quant à lui été envoyé auprès d’Erik.
Si Ghido rejoignait désormais Leo, le duc aurait réussi à faire en sorte que le futur empereur lui soit redevable de son soutien, quel que soit le vainqueur.
Il n’avait fait aucune tentative comparable auprès de Zandra en raison des relations historiquement tendues entre la maison Holzwirt et la noblesse de la région Sud.
Tout cela signifiait une chose.
Le duc Holzwirt considérait désormais Leo comme un prétendant suffisamment sérieux pour mériter son attention. Refuser une telle occasion pouvait être dommageable. Mais, pour être parfaitement franc…
Nous n’avions pas besoin de Ghido. Il était peut-être le fils aîné des Holzwirt mais son petit frère était bien plus talentueux et prometteur. Le simple fait qu’il ait été envoyé auprès d’Erik, le prétendant le plus puissant, en disait long. Accepter Ghido dans notre camp pouvait carrément entraîner l’effondrement de l’influence de Leo.
— Réussir à me rallier à votre camp serait un énorme succès pour toi, Arnold. Alors ? T’en dis quoi ?
— Désolé, mais je passe. Si tu veux rejoindre Leo, va lui proposer toi-même.
— Quoi ?
Ghido fronça brusquement les sourcils. Il ne s’attendait clairement pas à être refusé. Évidemment, il était incapable d’aller lui-même parler à Leo.
Lui et Leo s’étaient plutôt bien entendus autrefois. Mais récemment, Ghido avait frappé Leo. Enfin…
En réalité, il m’avait frappé moi lorsque j’étais sorti en ville avec Finne. Mais j’avais prétendu être Leo à ce moment-là. Du point de vue de Ghido, c’était donc Leo qui connaissait son méfait.
Même si Leo était probablement déjà au courant de la vérité de toute façon. Et évidemment, seul Ghido pouvait penser que venir me voir avec sa proposition était une excellente idée.
Quel idiot.
— Hé, va pas croire que t’es supérieur à moi, s’énerva-t-il. Je suis en train de te dire ce qui va se passer, pas de te demander ton avis.
— Tu peux raconter ce que tu veux. Ma réponse reste non.
— Argh ! Espèce de petit enfoiré arrogant ! Ton petit chien de garde Elna a merdé et s’est fait assigner à résidence ! Maintenant, y a plus personne pour venir te sauver !
Cette fois, je ne pouvais pas laisser passer. Intellectuellement, je savais que je devais simplement l’ignorer. Une partie de mon esprit m’ordonna de me calmer et de rester rationnel. Je repoussai cette voix.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Quoi ? J’ai dit que personne viendrait…
— Non. Avant. Tu as dit que quelqu’un avait merdé ?
— Hein ? Ah ouais. Elna a vraiment mer…
— H-huh ?!
Je fixai Ghido.
Une envie soudaine de lui lancer un Rayon argenté m’envahit.
Qu’est-ce que ce serait agréable de faire définitivement disparaître cet enfoiré de ce monde.
Face à toute la colère contenue dans mon regard, Ghido manqua de s’étouffer de peur. Il recula de plusieurs pas avant de tomber sur les fesses.
— Retire ce que tu viens de dire, Ghido.
Ma voix resta volontairement calme. Mais ses lèvres ne bougèrent même pas. Les membres de sa bande étaient tout aussi pétrifiés. Aucun ne fit mine d’intervenir. Leur loyauté n’était visiblement pas bien profonde.
— Elna a sauvé la vie de Krista, lui dis-je. C’est un fait immuable. Je ne tolérerai pas que quiconque salisse son nom. Si tu as compris, retire ce que tu viens de dire, Ghido von Holzwirt.
Je le fixai droit dans les yeux.
— À moins que tu préfères mourir ?
— J-je… je voulais pas…
— Dis-le.
— J-je retire ce que j’ai dit.
— Et ensuite ?
— D-désolé…
— Désolé ?
— J-je vous présente mes plus profondes excuses… V-Votre Altesse !
Une fois Ghido contraint à retirer complètement son insulte et à s’excuser, je m’éloignai immédiatement.
Le simple fait de rester dans la même pièce que lui me donnait la nausée. Et cette petite altercation avait attiré l’attention. Je n’avais aucune envie d’être arrêté et interrogé. Je n’étais pas dans mon état normal.
J’évitai du mieux possible les nombreux nobles qui encombraient le château et finis par en sortir. Une fois dehors, je m’arrêtai et poussai un profond soupir devant ma propre stupidité. Je venais à peine de renouveler ma détermination à continuer de jouer le rôle du prince faible et incompétent…
Et j’avais fait exactement l’inverse. J’étais vraiment lamentable.
— Plutôt que de soupirer après coup en regrettant vos actes, ne serait-il pas plus judicieux d’éviter de les commettre dès le départ ?
Alors que je me laissais aller au dégoût de moi-même, la voix réprobatrice de Sebas retentit derrière moi.
Bon sang. Il a vraiment besoin de venir me faire la morale ?
Je savais mieux que personne que j’avais fait quelque chose de stupide.
— Eh bien, je n’ai pas réussi à me retenir, alors ça ne sert à rien de me sermonner, d’accord ? Je suis calme maintenant. Je sais que c’était idiot. Je n’ai absolument rien gagné à faire ça. Tout ce que j’ai réussi à faire, c’est révéler une partie de mon jeu.
— Faire regretter ses actes à quelqu’un rien qu’avec un regard constitue malgré tout une performance remarquable. N’importe quelle personne expérimentée aurait compris que vous êtes loin d’être un amateur.
— Oui, oui. J’ai dit que je savais, d’accord ?
— Dans ce cas, très bien.
Sebas abandonna brusquement son ton critique pour quelque chose de plus conciliant.
— Dame Elna compte beaucoup pour vous. Si vous affirmez ne pas avoir pu vous retenir, je vous crois. Au vu des circonstances, les gens pourraient simplement considérer que Ghido a été stupéfait de voir une telle colère chez quelqu’un qui ne se met normalement jamais en colère. Ne soyez pas trop dur envers vous-même.
Je m’étais énervé parce qu’Elna comptait beaucoup pour moi. Il aurait été facile d’utiliser cela comme excuse. Mais si une seule petite provocation suffisait à me faire sortir de mes gonds, j’allais avoir énormément d’occasions de me mettre en colère à l’avenir.
— Je suis vraiment pitoyable, ces derniers temps…
— Tout le monde traverse de telles périodes. Personne n’est parfait. Il est impossible de réprimer éternellement toutes ses émotions.
Sebas marqua une pause.
— Maintenant que cela est réglé, j’ai préparé une voiture. Montez.
— On va où ?
— Au manoir de l’archiduc suprême Amsberg. Dame Mitsuba a plaidé votre cause et l’empereur vous a autorisés, le seigneur Leonard et vous, à rendre visite à Dame Elna.
— Hein… Je suppose que je lui dois des remerciements.
Je me dirigeai immédiatement vers la voiture.
— Alors qu’est-ce qu’on attend ?
10
— Bienvenue à la maison, seigneur Arnold.
— Salutations. Merci.
Les gardes me saluèrent tous tandis que j’entrais dans le manoir des Amsberg.
Je leur répondis joyeusement. À l’intérieur, je fus accueilli par l’intendant de la famille, que je connaissais depuis toujours. Il m’apprit qu’Elna et Anna étaient en train de déjeuner et me conduisit directement jusqu’à elles, sans même prendre la peine d’annoncer mon arrivée.
C’était généralement comme ça lorsque je venais ici.
Ils sont vraiment décontractés avec moi…
Je suivis l’intendant.
— Oh, Arnold ! Entre donc. Comment vas-tu ?
— Bonjour, Anna.
Anna ne manifesta aucune surprise en me voyant et m’accueillit avec un grand sourire. Puis elle se leva et fit signe à Sebas de la suivre hors de la pièce. Elle allait probablement chercher quelque chose à manger pour moi.
Je décidai de profiter de leur hospitalité et pris place face à Elna.
— Arn ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Le château grouille de nobles. J’avais besoin de sortir un peu.
— Tu as le droit ? Tu as bien obtenu l’autorisation de venir ici, au moins ?
— Qui sait ? Je doute que quelqu’un remarque beaucoup mon absence.
Je haussai les épaules.
— Et oui, j’ai l’autorisation. Enfin… disons plutôt que ma mère l’a obtenue.
— Ça recommence…
Elna me lança un regard exaspéré. Elle semblait être parfaitement normale.
Elle ne paraissait ni triste ni abattue. L’impression vague que quelque chose était différent venait probablement uniquement de mon propre état d’esprit.
Mon regard tomba sur une bouteille de vin posée sur la table. Je la pris avec deux verres.
— Je ne bois pas de vin, déclara immédiatement Elna. Il est encore en pleine journée.
— T’as jamais entendu parler de boire un verre en bonne compagnie ?
Elle poussa un soupir.
— Très bien. Mais juste un peu.
J’acceptai le compromis.
Je servis un petit verre et un autre beaucoup plus généreux, puis lui tendis le premier. Pendant quelques minutes, nous bûmes en silence. Elna savait probablement ce que j’essayais de me préparer à dire.
Mais elle eut la délicatesse de ne pas me presser. Reconnaissant pour cette attention, je baissai doucement la tête.
— Je suis désolé.
— Pourquoi est-ce que tu t’excuses ?
— Quand Krista voit un futur…
J’hésitai.
— Il finit par se réaliser, peu importe ce qu’on fait. Son enlèvement devait donc arriver d’une façon ou d’une autre. Et malgré ça, je t’ai demandé de la protéger. C’était ignoble de ma part.
— Vraiment ? Pourtant, Rita s’en est sortie.
— J’espérais que quelqu’un possédant ta force pourrait réussir à la sauver… mais j’avais peur que tu hésites à agir si tu savais que le futur ne pouvait pas être changé. Alors je te l’ai caché.
Je serrai légèrement mon verre.
— Je… Je t’ai induite en erreur. Je suis désolé.
— Je suis vexée, murmura Elna.
Mais sa voix n’exprimait pas autant de colère que ses mots.
Je relevai la tête.
Elle me regardait droit dans les yeux.
— Je suis vexée que tu t’excuses auprès de moi, Arn.
— Mais… ta suspension…
— Oui, devenir chevalière impériale a toujours été mon rêve. Et j’ai énormément travaillé pour y parvenir. Depuis mon enfance, on m’a répété que protéger l’Empire et la famille impériale était le devoir et la responsabilité des Amsberg.
Elna contempla son verre.
— Alors quand j’ai enfin intégré la Garde impériale, j’étais heureuse. J’ai ensuite commencé à viser le poste de capitaine de la Garde, et tout le monde autour de moi supposait naturellement que j’y arriverais un jour. Maintenant… ce rêve est probablement devenu très lointain.
Elle me sourit.
— Mais ça va.
Son sourire me prouva que ces derniers mots n’étaient pas un mensonge.
Pourtant, je savais mieux que personne combien elle avait travaillé pour devenir chevalière impériale et éviter de couvrir de honte le nom des Amsberg.
Et malgré tous ces efforts désormais réduits à néant…
Elna ne semblait pas en colère. Elle souriait. C’était douloureux à regarder. J’aurais presque préféré qu’elle se mette en colère contre moi. Comme je restais incapable de répondre, Elna brisa finalement le silence.
— Tu recommences à faire cette tête. Je te l’ai déjà dit : tenir ma parole compte beaucoup plus pour moi que mon honneur. Tant que je pourrai t’aider, je ne t’abandonnerai jamais. J’ai agi conformément à cette promesse.
Elle posa son verre.
— Rien de tout ça n’est ta faute. J’ai agi en sachant qu’il existait beaucoup de possibilités différentes, et je suis responsable de mes propres décisions. Alors ne va pas assumer la responsabilité de mes choix à ma place.
Puis son expression s’adoucit.
— Et puis… j’ai été utile, non ?
— …Ouais. Évidemment.
— Bien. Alors ça me suffit.
Son sourire s’élargit.
— La princesse Krista et Rita sont toutes les deux saines et sauves. J’ai joué mon rôle pour les aider. Pour moi, c’est une victoire. Si je devais vraiment me plaindre de quelque chose… j’aurais peut-être aimé sauver tout le monde avec un peu plus de panache.
Elle afficha un sourire malicieux et reprit son verre de vin.
— Et maintenant que tu as compris ça, arrête de faire cette tête agaçante. Pourquoi tu es venu ici ? Si c’était uniquement pour t’excuser, alors ta mission est terminée. Donc portons plutôt un toast.
Elna leva son verre avec un véritable sourire victorieux.
— À ma modeste victoire.
Je compris alors qu’il serait presque impoli de continuer à ruminer ma propre culpabilité. Je repoussai donc mes hésitations et mes regrets, puis levai mon verre à mon tour. La plupart des gens auraient considéré les derniers événements comme une défaite douloureuse.
Elna les appelait une victoire. Et je savais qu’elle avait raison.
— Il faut fêter ça. Mon épée l’a emporté.
— À ta modeste victoire.
— À ma modeste victoire.
Nous fîmes doucement tinter nos verres. Elna but ensuite tranquillement une gorgée. Moi, je vidai mon verre d’un trait avant de m’en resservir un.

— Tu vas regretter de boire comme ça plus tard, me prévint-elle.
— Aucun risque. C’est la moindre des politesses de vider son verre après un toast.
— On dirait une phrase d’aventurier…
Elle sourit légèrement.
— Enfin, je suppose que je peux respecter ça.
Ma main se figea brièvement en plein mouvement.
Une nouvelle vague de culpabilité me submergea. Pendant un instant, j’envisageai de tout lui avouer. Une bonne fois pour toutes. Puis, au dernier moment, je me retins.
Et j’avalai cette confession avec une nouvelle gorgée de vin. Révéler mes secrets maintenant n’apporterait rien de bon. Ils ne feraient qu’imposer un poids supplémentaire à Elna. Je devrais forcément lui dire un jour.
Lorsque le moment serait venu. Je lui avais déjà causé bien assez de problèmes. Profiter de sa gentillesse aurait été facile.
Mais je ne pouvais pas continuer éternellement ainsi. Même moi, j’avais des principes.
— Elna. Je te promets que Leo deviendra empereur.
— D’où sort cette soudaine sentimentalité ?
— Je suis peut-être bourré…
— Haha ! T’es pas à ce point sensible à l’alcool.
— Ça dépend des jours…
Je fis tourner mon verre entre mes doigts.
— Si Leo devient empereur, il supprimera cette stupide tradition de guerre pour le trône. Elle est peut-être efficace pour produire de bons empereurs car Adrasia a connu proportionnellement moins de dirigeants catastrophiques que beaucoup d’autres pays, mais verser autant de sang juste pour ça, c’est complètement débile. Leo trouvera sûrement un meilleur système.
Je ne voulais pas mourir. Je voulais vivre ma vie comme bon me semblait.
Être aventurier comme bon me semblait.
Et mourir comme bon me semblerait. Voilà mon objectif dans la vie.
Le meilleur moyen de rendre ce rêve possible était de faire de Leo l’empereur.
C’était aussi l’une des raisons pour lesquelles je le soutenais dans la guerre de succession.
Mais tant que cette tradition stupide continuerait d’exister, mon objectif resterait impossible à atteindre.
Même si nous gagnions.
Même si nous survivions.
Si j’avais un jour des enfants…
Alors eux aussi seraient entraînés dans une nouvelle guerre pour le trône.
À la rigueur, je pouvais accepter d’être moi-même entraîné là-dedans.
Mais pas Krista.
Et probablement pas non plus la prochaine génération de la famille impériale.
Être pris dans une lutte pour le trône et manipulé par elle alors qu’on ne désirait même pas devenir empereur était tout simplement absurde.
— Je ne sais pas, répondit Elna. Les choses fonctionnent comme ça depuis tellement longtemps… La famille impériale a le devoir de produire un héritier digne de ce nom. Un empereur ignorant, incapable de gouverner un Empire aussi vaste, provoquerait encore plus de sang versé. Et ce serait le sang des citoyens de l’Empire.
— Je sais. Je suis égoïste. Dès l’instant où je suis né dans la famille impériale, il m’était impossible d’échapper à ses devoirs et à ses obligations. Je comprends que c’est le prix à payer. Mais si on continue tous à accepter ça comme quelque chose d’inévitable sans jamais chercher plus loin, rien ne changera. Je ne suis certainement pas le premier membre de la famille impériale à penser comme ça, et pourtant, personne n’a jamais rien fait. Se contenter d’attendre un avenir meilleur ne suffit pas à le faire advenir.
— Alors pourquoi tu ne deviens pas empereur toi-même ?
— Ne sois pas ridicule. Même si je trouve cette tradition absurde, je pense aussi qu’elle est efficace. Si je devenais empereur et qu’on me demandait de choisir entre l’abolir ou la conserver… je parie que je déciderais de la garder. C’est justement pour ça que je veux que Leo devienne empereur.
— Et si Leo prenait la même décision ?
— Il ne le ferait pas. Il n’est pas comme moi. Plutôt que de choisir une solution réaliste, il trouverait une méthode efficace qui corresponde à ses idéaux.
Elna sourit à cette réponse et leva son verre dans ma direction en signe d’approbation.
— Tu as raison. Je pense la même chose. Leo a quelque chose de prometteur. C’est probablement pour ça que tant de gens sont prêts à le soutenir.
— Pas vrai ?
— Alors, heureux ? Ça te fait plaisir d’entendre quelqu’un chanter les louanges de ton petit frère adoré ?
— Eh bien…
Sans même nous en rendre compte, Elna et moi avions vidé une bouteille entière de vin au fil de notre conversation.
Lorsque Anna revint avec Sebas, j’essayai de la convaincre de m’en apporter une deuxième.
Elle refusa catégoriquement.
Enfin, ce n’était pas comme si j’avais besoin d’alcool pour parler avec Elna.
Grâce à cette longue conversation agréable, qui aurait dû avoir lieu depuis longtemps, je terminai la journée sur une note plaisante.
11
Sonya et Gordon s’étaient retrouvés dans les appartements de ce dernier, situés aux étages intermédiaires du château.
— J’ai attendu un moment après avoir récupéré la lettre, comme tu me l’avais conseillé, déclara Gordon. Tout est bon maintenant ?
— Oui. Nous ferons croire que vous avez récupéré la lettre au cours de ces derniers jours. Si quelqu’un demande comment et pourquoi elle est entrée en notre possession, nous disposerons ainsi d’un alibi.
Gordon acquiesça.
Son instinct l’aurait poussé à utiliser immédiatement la lettre pour menacer Zandra.
Mais Sonya l’en avait empêché.
Selon elle, ce serait un énorme gâchis s’il avait réellement l’intention de remporter la guerre de succession.
— Je révélerai l’existence de la lettre pendant le conseil des ministres et exigerai que le duc Kruger, meneur de la noblesse du Sud, soit puni. L’empereur sera alors obligé d’agir contre les nobles, et le duc Kruger appellera publiquement à la révolte. À partir de là, nous entrerons dans mon domaine de prédilection. C’est un plan brillant, Sonya Raspedo. Rien de moins que ce que j’attendais de la fille de ce stratège de génie.
— Merci.
Sonya accepta le compliment sans la moindre émotion.
Gordon esquissa un mince sourire devant sa réaction.
— Ne t’inquiète pas. Tant que tu continueras à m’être utile, je ne toucherai ni à ton père ni à tes grands-parents.
— Je compte sur vous pour tenir votre promesse. Comme convenu, je vous conseillerai encore deux fois. Pas davantage.
Sonya n’avait aucun intérêt pour la guerre de succession.
Peu lui importait qui deviendrait empereur, tant qu’elle-même, ses amis et sa famille n’en subissaient pas les conséquences. C’était probablement le cas de la majorité des habitants de l’Empire. Seulement, Sonya n’était pas une personne ordinaire.
Et qu’elle le veuille ou non, cela l’avait entraînée dans cette lutte. Dix ans auparavant, Sonya et sa mère avaient été chassées de leur village elfique parce que Sonya était née demi-elfe.
Elles s’étaient ensuite installées discrètement aux abords d’un village situé à la frontière entre Adrasia et le royaume de Pellerin. Mais ce village avait fini par être ravagé par les combats entre les armées d’Adrasia et de Pellerin.
Sonya avait alors été séparée de sa mère. Alors que le village brûlait, un groupe de soldats de Pellerin restés sur place avait menacé de s’en prendre à elle. Elle avait été sauvée par l’homme qui deviendrait son père adoptif.
Cet homme était connu au sein de l’armée d’Adrasia comme un stratège de génie. Plus tard, une grave blessure l’avait contraint à prendre sa retraite.
Cette blessure remontait à un incident au cours duquel un certain commandant avait ignoré ses conseils, poursuivi l’ennemi bien au-delà de ce qui était raisonnable et exposé son unité à une contre-attaque. Afin de sauver les soldats, le père de Sonya avait risqué sa propre vie en commandant l’arrière-garde pendant la retraite.
Il avait réussi à ramener l’unité en sécurité. Le commandant qui avait ignoré ses conseils n’était autre qu’un Gordon encore adolescent. À de nombreuses reprises, Gordon avait ignoré les recommandations du père de Sonya et étendu inconsidérément sa ligne de front.
L’une de ces décisions avait conduit à l’attaque du village de Sonya. Et au bout du compte, sa quête irréfléchie de gloire avait grièvement blessé son père et provoqué un fiasco complet.
Gordon était l’ennemi juré de Sonya. Ce n’était que contrainte par les circonstances qu’elle se trouvait aujourd’hui dans la capitale à lui servir de stratège. Après son adoption, elle avait connu une enfance heureuse et paisible auprès de son père adoptif à la retraite et des parents de celui-ci.
Malgré les discriminations qu’elle subissait en tant que demi-elfe, leur gentillesse lui avait permis de grandir relativement à l’abri.
Une fois encore, Gordon avait fini par détruire cette vie paisible.
Pendant des années, il avait demandé au père de Sonya de devenir son stratège personnel. Face aux refus répétés de celui-ci, Gordon avait fini par employer des méthodes radicales.
Pour le forcer à obéir, il avait pris en otage les grands-parents de Sonya.
Cependant, les séquelles de sa blessure empêchaient son père de parcourir de longues distances. Le contraindre à se rendre jusqu’à la capitale aurait été extrêmement dangereux. Sonya avait donc pris sa place.
Le bureau de son père adoptif abritait une collection de livres précieux remplis de connaissances sur les stratégies militaires et la magie. Pour la jeune Sonya, ces ouvrages avaient été à la fois des jouets et des manuels scolaires.
À force de les lire et d’accumuler des connaissances, elle avait commencé à avoir avec son père des discussions de plus en plus poussées. Avec le temps, elle avait acquis suffisamment de savoir pour débattre de tactique militaire avec ce stratège de génie. Sonya s’était donc portée volontaire pour se rendre à la capitale à sa place.
À une condition. Elle conseillerait Gordon à seulement trois reprises.
Pas une de plus.
Elle ne s’attendait pas vraiment à ce que Gordon tienne parole, puisqu’il était le genre d’homme à prendre des otages lorsqu’on refusait de lui obéir. Mais elle n’avait aucune intention de se laisser exploiter indéfiniment. Heureusement pour elle, Gordon affrontait d’autres factions dans la guerre de succession.
Si ses talents attiraient l’attention de l’un de ces camps, celui-ci pourrait tenter de la recruter. Et lorsque cela arriverait, Sonya accepterait à condition qu’on sauve son père et ses grands-parents. C’était la seule stratégie dont elle disposait pour le moment.
Pour que cela se produise, elle devait donc proposer à Gordon des plans suffisamment efficaces, aussi répugnante que cette idée puisse lui paraître. Elle avait refoulé ses émotions et lui avait conseillé d’utiliser la lettre de cette manière.
C’était son premier conseil.
— Eh bien, il ne me reste donc plus que deux occasions d’emprunter ta sagesse, déclara Gordon. Ou devrais-je plutôt dire que j’ai encore deux fois l’honneur d’en profiter ? Je me demande comment tout cela va évoluer.
— Je vous conseillerai encore deux fois. Souhaitez-vous utiliser l’une de ces occasions pour obtenir la réponse à cette question ?
— Hmph. Non merci. Je vais conserver la lettre encore un peu, comme tu me l’as conseillé. Maintenant, va-t’en. Je n’aurai pas besoin de tes services pendant quelque temps. Ton véritable rôle commencera sur le champ de bataille.
Sonya obéit.
Après une brève révérence, elle quitta la pièce. Puis elle se mit à réfléchir à la suite des événements. Si l’empereur commençait à soupçonner le duc Kruger, il existait une forte probabilité que celui-ci déclenche une révolte.
L’empereur placerait alors Gordon à la tête des troupes du centre afin de mater le soulèvement. Une guerre civile éclaterait.
Des pays étrangers profiteraient des affrontements internes pour tenter d’envahir Adrasia. Les garnisons frontalières de l’Empire étaient assez solides pour contenir ces invasions, mais sans doute pas assez pour les repousser complètement.
Après avoir mis fin avec succès à la guerre civile, Gordon serait donc envoyé une nouvelle fois au front afin de briser l’impasse aux frontières. Erik interviendrait probablement sur le terrain diplomatique. Mais Gordon disposerait lui aussi de nombreuses occasions de se distinguer par des exploits tout aussi remarquables.
Voilà pourquoi Sonya s’était opposée à ce qu’il menace Zandra. L’objectif de Gordon était le trône. Et son véritable rival dans cette course n’était pas Zandra. C’était Erik. Seulement…
Le domaine de prédilection de Gordon était la guerre.
Créer une guerre civile afin de mettre ses talents en valeur signifiait provoquer la mort d’un grand nombre de personnes. Notamment de nombreux citoyens de l’Empire qui n’avaient absolument rien demandé.
— Et j’imagine que je suis tout aussi coupable…
Sonya murmura ces mots pour elle-même. Gordon était prêt à tout pour obtenir le trône. Sonya était elle aussi prête à tout pour sauver son père et ses grands-parents. Elle avait décidé de les sauver, même si cela signifiait provoquer une guerre civile et entraîner la mort de citoyens de l’Empire.
Il était temps pour elle de rembourser la dette qu’elle avait envers sa famille adoptive. Pourtant, plus elle y réfléchissait, plus la culpabilité pesait sur sa conscience.
Elle sourit amèrement en se remémorant une phrase que son père lui avait autrefois dite.
— Finalement… je suis vraiment pas faite pour être stratège.
Le travail d’un stratège consistait à élaborer un plan pour gagner, même en sachant parfaitement combien de personnes mourraient au combat.
Il devait être capable de déplacer efficacement ses pions sur l’échiquier stratégique afin d’obtenir la victoire, tout en sachant que chacune de ces pièces représentait une vie humaine.
Celui qui en était incapable ne deviendrait jamais un véritable stratège, quelles que soient l’étendue de ses connaissances et la profondeur de sa sagesse.
Beaucoup de gens se rapprochaient peu à peu de cet idéal en surmontant différents obstacles au fil de leur carrière.
Sonya, elle, ne possédait aucune expérience de ce genre.
Mais elle n’avait pas le choix.
Elle devait essayer.
Il était trop tard pour faire demi-tour.
12
— Encore rien trouvé aujourd’hui, hein…
Près de deux semaines s’étaient écoulées depuis le vol de la lettre. La situation n’avait pas évolué, et Gordon n’avait toujours rien tenté. Pendant tout ce temps, nous avions cherché la lettre. Elle était trop bien cachée.
Dans quelques jours aurait lieu une réunion du conseil des ministres. Gordon attendrait probablement jusque-là avant de passer à l’action. Je poussai un léger soupir.
— Les choses se passent mal ? demanda Finne avec inquiétude en me servant du thé.
J’essayai de lui adresser un sourire rassurant.
Cela ne fit qu’assombrir davantage son expression.
— Eh bien… ça pourrait être pire.
— Vous mentez. En réalité, la situation est catastrophique, n’est-ce pas ?
— Impossible de te tromper, hein ?
Je me grattai la tête avant de soupirer une nouvelle fois. Notre plan initial consistait à récupérer la lettre et à la remettre à Père. Il aurait ainsi pu traiter les crimes de la noblesse du Sud à son propre rythme. Nous aurions pu ajuster progressivement notre réponse afin d’empêcher qu’une guerre civile éclate.
Mais la lettre était tombée entre les mains de Gordon. Père devrait donc traiter les crimes de la noblesse du Sud selon le calendrier de Gordon, et non le sien. Et si leurs méfaits étaient exposés publiquement trop rapidement, il deviendrait impossible d’empêcher une révolte. Même si Père décidait de ne prendre aucune mesure, le duc Kruger proclamerait malgré tout sa révolte.
Notre plan initial n’était plus valable. Si une guerre civile de grande ampleur éclatait, Adrasia deviendrait immanquablement la cible de pays étrangers désireux de profiter de sa faiblesse.
Et cette évolution jouerait directement en faveur de Gordon.
Père serait également obligé de faire appel à lui si une guerre éclatait.
— Argh… À ce stade, éviter une guerre civile est peut-être devenu impossible, grommelai-je. Gordon est général. Évidemment qu’une guerre arrangerait quelqu’un qui veut accumuler les exploits militaires. Ses partisans seraient ravis eux aussi. Jusque-là, notre seule chance, c’était qu’il n’avait aucun moyen de provoquer lui-même une telle situation. Maintenant, il en a un.
— Vous parlez de la stratège demi-elfe ? demanda Finne.
— Exact. Sonya est un renfort redoutable. Elle est capable de compenser les faiblesses de la faction de Gordon. Cela dit, je doute qu’il suive éternellement ses conseils. Pour le moment, il n’a pas d’autre choix que de lui faire confiance. Mais tôt ou tard, ça finira par changer. Seulement…
— Vous n’avez pas le temps d’attendre jusque-là.
J’acquiesçai. Sonya et Gordon ne se brouilleraient pas tant que ses stratégies fonctionneraient. Mais aucun stratège au monde ne pouvait avoir raison cent pour cent du temps. Tôt ou tard, quelque chose se produirait en dehors de ses prévisions. Et Gordon serait incapable de l’accepter.
Si possible, je voulais provoquer moi-même cette situation. Mais tromper Sonya serait extrêmement difficile tant qu’elle resterait dans l’ombre de Gordon, concentrée sur les événements présents et sur leurs évolutions possibles.
— Merde… Pourquoi tout doit être aussi compliqué…
Je continuai à râler.
— Au fait, reprit Finne d’un ton un peu plus léger. J’ai entendu dire qu’une personne encapuchonnée avait aidé Elna lors de l’enlèvement de la princesse Krista.
— …Elle avait les oreilles pointues ?
— Apparemment, oui.
— Ah. Elle doit vraiment être quelqu’un de fondamentalement gentil.
Il ne devait pas y avoir beaucoup d’elfes dans l’Empire.
Les chances qu’une elfe se retrouve par hazard sur les lieux de l’enlèvement de Krista étaient donc presque inexistantes.
Il était bien plus logique de supposer que Sonya avait appris ce qui se passait et avait immédiatement décidé d’intervenir.
— Vous n’avez pas envie de vous battre contre elle ? demanda Finne.
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Vous n’aviez pas l’air heureux en en parlant.
— Ah.
Je détournai légèrement le regard.
— Si j’ai le choix, je préférerais évidemment éviter. On s’entendait vraiment bien. Mais… c’est tout. Elle a certainement quelque chose qu’elle doit protéger. Elle n’aiderait pas Gordon sans une raison suffisamment importante et la détermination nécessaire pour aller jusqu’au bout. Malgré tout, si elle devient mon ennemie, je devrai simplement la vaincre.
— C’est très triste.
— Ouais. Mais ça, c’est un problème personnel. Gordon va utiliser ses conseils pour provoquer une guerre civile. C’est facile de dire que je n’ai pas envie de l’affronter, mais dans ce cas, comment je pourrais regarder en face tous ceux qui souffriront à cause de cette guerre ? Et tout ça arrivera à cause de cette stupide guerre de succession. C’est encore plus triste.
Finne baissa tristement les yeux.
Elle devait comprendre qu’il fallait parfois compartimenter ses émotions pour accomplir ce qui devait être fait. Cette tristesse était pour moi. Parce qu’elle savait que moi, je ne montrerais pas la mienne.
Je devais agir pour quelque chose de bien plus important que mes propres sentiments. Dès l’instant où j’étais entré de mon plein gré dans la guerre de succession, j’avais perdu le luxe de pouvoir donner la priorité à mes émotions. Je n’avais aucune intention d’en devenir prisonnier.
Mais parfois, je n’avais simplement pas d’autre choix. Et la situation actuelle en faisait partie.
— Tu es vraiment quelqu’un de gentil.
— Pas autant que vous.
— Je ne suis pas gentil du tout. Si je n’avais vraiment aucune autre solution, je serais probablement capable de tuer Sonya.
— Si cela devait arriver, ce serait uniquement pour empêcher quelqu’un d’autre de lui faire quelque chose d’encore pire. Et vous ne le feriez qu’après avoir d’abord essayé de la sauver et de la protéger. Alors je pense que vous êtes la personne la plus gentille que je connaisse.
Je souris et lui répondis qu’elle me prêtait bien trop de qualités.
Mais en vérité…
Ça ne faisait pas si mal de m’entendre dire que j’étais quelqu’un de gentil. Ça me donnait même envie de devenir la personne qu’elle voyait en moi. Et pour ça, il fallait d’abord surmonter la situation actuelle. Si je renonçais à empêcher la guerre civile, plusieurs options restaient possibles.
Même en récupérant la lettre, il existait déjà une forte probabilité que les combats éclatent. Je pouvais donc me dire qu’il n’était peut-être plus nécessaire de rester obsédé par cet objectif. Seulement, accepter qu’une guerre puisse malgré tout survenir et abandonner toute tentative de l’empêcher étaient deux choses très différentes.
Je ne pouvais pas simplement arrêter de faire des efforts. Empêcher une guerre civile restait le meilleur scénario possible. Même en faisant abstraction de mes sentiments, une guerre civile de grande ampleur nuirait au minimum à la réputation de Leo. Les gens diraient qu’elle aurait pu être évitée s’il avait lui-même récupéré la lettre.
L’Empire, ses habitants et notre position dans la guerre de succession auraient tous intérêt à ce qu’elle soit évitée.
— J’ai chargé Sebas de rechercher la lettre, expliquai-je, mais apparemment, même pour lui, c’est demander beaucoup. Je me demande si je n’aurais pas dû accepter les conséquences et aider Leo en tant que Silver.
Regretter mes décisions passées ne servait à rien. Impossible de remonter le temps. Et pourtant, je ne pouvais pas m’empêcher de souhaiter avoir agi autrement.
Lorsque nous étions partis protéger Rebecca, révéler mon identité n’aurait pas été un problème si j’étais intervenu en tant que Silver dès le début. J’aurais alors pu utiliser ma magie de transfert. Rien ne garantissait que nous aurions récupéré la lettre. Mais j’aurais au moins disposé de davantage d’options qu’en agissant sous mon identité de prince.
Ce scénario comportait néanmoins un défaut fatal. Et Finne le remarqua immédiatement.
— Mais si vous aviez fait cela, tout le monde aurait appris que Silver aidait personnellement Leo. Jusqu’à présent, vous avez toujours pu prétexter que vous interveniez pour éliminer des monstres.
— Tu as raison. Et voir un utilisateur de magie ancienne se mêler directement de la guerre de succession créerait forcément beaucoup d’hostilité.
Rebecca était devenue profondément impliquée dans cette lutte pour le trône. Si Silver avait participé personnellement à la mission destinée à la protéger, j’aurais franchi une limite que je m’étais jusque-là efforcé de respecter.
Silver bénéficiait d’une grande liberté parce qu’il était considéré comme un protecteur de l’Empire et de ses habitants.
S’il devenait évident qu’il favorisait l’un des prétendants au trône dans une affaire sans rapport avec des monstres ni avec une menace pesant sur l’ensemble de l’Empire, impossible de savoir quelles rumeurs commenceraient à circuler.
Sonya aurait certainement exploité cela au profit de Gordon.
Adrasia avait subi suffisamment de traumatismes liés aux incidents impliquant la magie ancienne et la famille impériale pour qu’elle puisse présenter ma présence comme une menace. Elle aurait peut-être même réussi à m’empêcher de continuer à agir en tant que Silver.
Dans ce cas, j’aurais sacrifié ma meilleure carte simplement pour récupérer la lettre.
Je ne pouvais pas prendre un tel risque.
— Bon sang… Ça ne sert à rien de rester assis ici à ruminer. Les regrets résolvent rien.
Mon apparition sous l’identité de Silver était toujours soumise à de nombreuses contraintes.
L’affaire Rebecca n’était pas la première. Les occasions où je pouvais intervenir étaient constamment limitées. Silver était simplement trop puissant. Son intervention était presque taboue.
Pour qu’il puisse se mêler d’un problème qui n’impliquait pas des monstres, il lui fallait une justification particulièrement solide. C’était précisément pour cela que j’étais autant en difficulté en ce moment. En fait, quelques monstres dans l’équation auraient presque rendu toute cette affaire beaucoup plus simple.
— Si je ne trouve pas rapidement un moyen de régler tout ça, toute la confiance que j’ai mis autant de temps à gagner auprès de Père va commencer à disparaître, remarquai-je à voix haute. Et si ça arrive, tous mes efforts n’auront servi à rien.
— Ne pourriez-vous pas discuter directement avec les nobles de la région Sud ? demanda Finne.
— On parle de nobles presque certainement impliqués dans des activités illégales. Il y a aucune chance que je puisse…
Je m’interrompis. Négocier avec eux était impossible. Du moins, c’était ce que j’avais pensé jusque-là. Mais bientôt…
Il y aurait un instant précis où cela pourrait fonctionner.
— Finne, tu es un génie.
— Moi ?
— Désolé, mais tu peux aller chercher Leo ? Je viens d’avoir une excellente idée.
Je pris un pinceau et commençai immédiatement à coucher sur le papier le plan qui venait de me traverser l’esprit.
Finne me regarda avec confusion.
Mais elle partit rapidement chercher Leo.
— Tu as vraiment trouvé une bonne idée ?!
— Attends une seconde… Voyons voir… Je crois que c’est tout. Ah, non. La sécurité. C’est le seul gros problème qui reste.
Je croisai les bras et réfléchis quelques instants. Leo me regarda, puis ramassa la feuille couverte de notes posée sur mon bureau et la parcourut des yeux.
— Tu es sérieux, Arn ?
— Évidemment que je suis sérieux. Enfin… ce n’est pas moi qui vais devoir mettre ce plan en pratique.
Leo pinça les lèvres devant mon ton léger. Après tout, c’était lui qui devrait exécuter mon nouveau plan.
— Quel genre de plan ? demanda Finne.
— En gros, on fait semblant de vouloir négocier, puis on lance une attaque surprise.
— Hein ?
— On s’infiltre dans le quartier général ennemi et on en prend immédiatement le contrôle. La majorité des nobles du Sud ont simplement peur du duc Kruger. Une fois le duc neutralisé, ils se rendront sans hésiter.
Personne n’était capable de prendre sa place.
Et personne n’aurait véritablement de raison de le faire. Lorsque Gordon révélerait à l’empereur les activités illégales et immorales de la noblesse du Sud, le duc Kruger appellerait à la révolte.
Mais son objectif ne serait pas de renverser l’Empire. Il chercherait à contraindre l’empereur à faire des concessions afin d’assurer sa propre sécurité et celle des autres nobles.
S’ils restaient simplement à attendre, ils seraient inévitablement jugés et condamnés. La révolte serait donc un moyen d’empêcher cela.
Si le duc Kruger était arrêté, les nobles du Sud perdraient leur chef.
Le seul homme capable de négocier avec l’empereur sur un pied presque égal. Et sans lui, leur cohésion s’effondrerait.
— Pourtant, je pensais vous avoir proposé de discuter avec eux, fit remarquer Finne.
— C’est exactement ce que tu as proposé, et c’était génial. Ces types refuseraient normalement toute discussion…
Je levai un doigt.
— Sauf à un moment très précis.
— Juste avant que la guerre civile n’éclate, termina Leo à ma place. À ce moment-là, ils accepteraient presque certainement de négocier avec un émissaire de l’empereur.
Il contempla le plan.
— Je comprends ce que tu proposes, Arn, mais…
— Tu es en position de déclarer que la gestion d’une éventuelle révolte dans le Sud relève de ta responsabilité. Tu vas demander à Père une occasion de te racheter et réclamer qu’il te confie cette mission.
Je marquai une pause.
— Enfin, si tu es d’accord.
— Ce n’est pas ça qui m’inquiète. Personnellement, je suis entièrement pour. Si ça réussit, le résultat serait littéralement le meilleur possible.
Exactement.
Une attaque surprise lancée après avoir infiltré le quartier général ennemi pouvait mettre fin à toute l’affaire d’un seul coup. Nous pourrions stopper complètement le plan de Gordon et éviter des souffrances inutiles aux habitants de la région Sud.
Mais plusieurs éléments de notre plan posaient problème. Le premier concernait l’escorte de Leo.
— Tu devras emmener une petite unité pour assurer ta protection. Et pour que le plan fonctionne, chacun de ses membres devra être un combattant d’élite. Même avec Sebas, il te faudra plusieurs hommes très compétents.
— Mais on ne peut pas utiliser la Garde impériale. Ce serait beaucoup trop suspect.
— Exact. Il va donc falloir trouver une unité adaptée. Et ce n’est pas notre seul problème.
Deuxième difficulté : augmenter suffisamment nos chances de réussite pour que Père, en tant qu’empereur, accepte le plan.
— Je doute franchement que Père nous donne son autorisation comme ça.
— C’est clairement dangereux. Si tu étais pris en otage, les conséquences seraient énormes. Envoyer directement l’armée lui donnerait beaucoup moins de raisons de s’inquiéter. Alors il faut constituer une équipe suffisamment convaincante pour lui faire croire que notre solution est meilleure.
— Comment on augmente nos chances de réussite ?
— Premièrement, on rassemble une unité d’élite. Ensuite, on trouve un moyen de distraire le duc et les autres nobles pour qu’ils baissent leur garde. Avant de faire quoi que ce soit, il faut régler ces deux points.
Envoyer Leo comme émissaire sans la Garde impériale permettrait déjà de limiter en partie la méfiance de l’ennemi.
Mais cela ne suffirait pas.
Il nous fallait encore trouver un moyen d’endormir davantage leurs soupçons tout en introduisant une unité de combattants d’élite presque aussi compétents que des chevaliers impériaux.
— Ça a l’air de demander énormément de travail, remarqua Leo.
— C’est toujours mieux que d’être coincés sans aucune solution. Si ça marche, on réduira les dégâts au minimum et on empêchera une guerre civile. Ça ne sera pas facile, mais ça vaut le coup d’essayer.
Et c’est ainsi que débuta notre première réunion stratégique.
13
Dès le lendemain, j’allai consulter une experte au sujet de notre nouveau plan.
— Ça te ressemble parfaitement.
— Tu trouves ? C’est un excellent plan, non ?
— Oui. C’est bien ton genre d’envisager sans la moindre honte une attaque surprise.
Je fronçai les sourcils devant le jugement sans détour de mon experte.
Elna.
Il était vrai que je n’avais jamais vraiment partagé la conception chevaleresque de l’honneur.
Envoyer une unité attaquer par surprise après l’avoir fait entrer sous couvert d’une délégation impériale représentait, d’un certain point de vue, le summum de la lâcheté.
Mais si cela permettait de réduire au minimum le nombre de victimes innocentes…
Alors je considérais que c’était la chose à faire.
— Mais c’est efficace, non ?
— Bien sûr. Seulement, dans son état actuel, je dirais que ton plan a exactement zéro chance de réussir.
Elna semblait absolument certaine de son diagnostic.
En tant que chevalière de la Garde impériale, elle avait voyagé partout dans l’Empire. Elle avait probablement déjà visité Wumme, la plus grande ville de la région Sud et le siège du pouvoir du duc Kruger.
Si Elna affirmait que notre plan n’avait aucune chance de fonctionner, alors Wumme devait être extrêmement bien défendue.
— C’est difficile d’entrer dans Wumme ?
— Une délégation impériale ne devrait rencontrer aucun problème pour franchir ses remparts. Le vrai problème, c’est le château situé au centre de la ville. Il est immense, et son agencement intérieur est très complexe. Sa structure rend également très difficile toute tentative d’infiltration par les airs.
— Donc il nous faut un plan de l’intérieur.
— Absolument. Sans carte, vous n’avez aucune chance.
Elna marqua une pause.
Puis elle me regarda droit dans les yeux. Ses yeux verts scintillèrent d’un éclat suggestif tandis qu’elle se désignait elle-même avec un sourire.
— Mais en supposant que vous en obteniez une… votre situation serait parfaite si je vous accompagnais.
— Je doute qu’il existe un château sur tout le continent qui accepterait d’ouvrir ses portes en sachant qu’une Amsberg fait partie de la délégation.
— Alors trouve une solution. Un déguisement, par exemple.
— Tu crois vraiment qu’un déguisement suffirait ? Avec une potion magique, peut-être… mais pour l’instant, je préfère partir du principe que tu ne participeras pas.
— Pourtant, il me suffirait d’utiliser l’Épée Sacrée pour détruire le château et tout serait réglé d’un seul coup.
— Je suis presque certain qu’une Amsberg qui se ferait passer pour un membre d’une délégation impériale afin de s’introduire dans un château et de l’attaquer serait probablement la pire chose possible pour la réputation de ta famille.
La puissance des Amsberg était censée n’être utilisée qu’à l’extérieur d’Adrasia. Dans le cas contraire, la peur se répandrait à travers tout l’Empire. Et cette peur pourrait provoquer de graves divisions.
Si nous pouvions éviter d’utiliser les Amsberg, mieux valait le faire.
— Et puis, si tu pars dans la région Sud, tu ne seras pas disponible en cas d’urgence à la frontière.
— Tu veux que je reste ici comme mesure de sécurité contre les pays étrangers ?
— Seulement parce qu’il y en aura forcément un qui tentera quelque chose si la situation commence à tourner à la guerre civile.
— Bon. Si tu le dis, alors continuons à élaborer le plan sans moi.
Elna posa pensivement une main sur son menton.
Elle resta ainsi plusieurs minutes.
Puis elle acquiesça et leva deux doigts.
— Il n’existe que deux unités capables de rendre ton plan viable.
— Je suis presque sûr de pouvoir en deviner au moins une.
— Oui. La Garde impériale. J’imagine que tu y avais déjà pensé. Mais tu refuses de l’utiliser, pas vrai ?
— Le duc Kruger est le frère de la cinquième consorte impériale. Il est venu de nombreuses fois à la capitale et connaît les membres de la Garde impériale.
Je secouai la tête.
— S’il reconnaît quelqu’un, il ne nous laissera probablement même pas entrer.
— C’est aussi ce que je pense. Dans ce cas, il reste une autre possibilité.
Elna fit une grimace amère.
L’expression était tellement rare chez elle que je me demandai immédiatement à quoi elle pensait. Elle semblait réticente à l’idée même de mentionner les personnes auxquelles elle venait de songer.
— Quoi ?
Je l’encourageai à poursuivre.
— Pour être honnête… je ne recommande pas vraiment cette solution.
— Dis toujours.
Elna poussa un soupir.
— Pourquoi est-ce que je me donne autant de mal à m’inquiéter alors que tout ça est arrivé parce que toi, tu as laissé le prince Gordon voler cette lettre ?
Elle me lança un regard plein de ressentiment.
Sa plainte me prit complètement au dépourvu.
Je la dévisageai sans comprendre.
Qu’est-ce qui lui prend ?
— T’es en colère ? demandai-je finalement.
— Non.
Elle détourna légèrement le regard.
— Frustrée… Je suis frustrée parce que tu te retrouves toujours entraîné dans ce genre de problèmes. Et si tu te faisais blesser ?
— Désolé. Mais je participe à une guerre pour le trône. Je n’ai pas vraiment le choix, si ?
— J’imagine…
Elle soupira.
— Très bien. Mais à partir de maintenant, je t’aide. Point final. Accepte ça.
— M’aider comment, exactement ?
— Pas d’une façon qui causerait des problèmes, évidemment. J’ai simplement découvert que rester assise chez moi à ne rien faire… ce n’est vraiment pas pour moi.
Elna me regarda droit dans les yeux. Elle représentait une force extrêmement puissante. Mais, comme Silver, son utilisation était entourée de nombreuses contraintes. Elle le savait parfaitement. Je décidai donc d’accepter.
— D’accord. Mais pas de problèmes, compris ?
— Évidemment. Marché conclu.
Elna sourit, ravie.
Sa proposition indiquait qu’elle était assez certaine de pouvoir nous aider.
Ou plutôt qu’elle connaissait quelqu’un capable de le faire.
Pour ma part, je n’avais aucune idée de l’unité à laquelle elle pensait en dehors de la Garde impériale. Il devait donc s’agir d’un groupe extrêmement discret et peu connu. Ce qui était plutôt avantageux dans notre situation.
Seulement, une unité suffisamment compétente pour notre mission tout en restant aussi méconnue devait forcément cacher quelque chose.
— Il existe un groupe qui n’atteint peut-être pas tout à fait le niveau de la Garde impériale, mais qui est probablement encore meilleur lorsqu’il s’agit de s’infiltrer en territoire ennemi, expliqua Elna. Tu as peut-être déjà entendu leur nom. Le seul ordre de chevaliers indépendant au sein de l’armée impériale…
Elle marqua une courte pause.
— Narbenritter.
— Les Chevaliers Balafrés !
Bien sûr que je connaissais ce nom.
Narbenritter était la seule unité indépendante reconnue comme ordre de chevaliers au sein de l’armée impériale. Elle était composée exclusivement d’anciens chevaliers. La raison pour laquelle un groupe d’anciens chevaliers avait fini au sein de l’armée impériale remontait à leur passé.
— Ce sont des chevaliers qui, pour différentes raisons, ont accusé les seigneurs qu’ils servaient de crimes ou de fautes graves, expliqua Elna. Certains sont même allés jusqu’à tuer leur seigneur. Ils ont choisi la justice plutôt que la loyauté et ont donc perdu leur poste ainsi que leur foyer. On les appelle les « Chevaliers Balafrés » parce qu’ils gravent une balafre sur les armoiries de leur ancien seigneur.
— Ils ont peut-être réparé des injustices et fait ce qu’ils estimaient juste, mais peu de nobles veulent employer des chevaliers qui ont déjà trahi leur ancien maître. J’ai entendu dire que Narbenritter avait justement été créé pour offrir une place à ces chevaliers rejetés.
On pouvait les louer comme des chevaliers de la justice. Dans les faits, personne ne voulait vraiment les engager comme serviteurs de confiance.
Ou, plus précisément…
Très peu de nobles avaient suffisamment confiance en leur propre conduite pour prendre ce risque. Presque tout le monde possédait quelques vices ou quelques squelettes dans son placard.
Et même ceux qui n’en avaient pas étaient parfois contraints d’agir contre leurs propres principes.
Accueillir l’un de ces chevaliers signifiait accepter la possibilité qu’il vous tue le jour où vous franchiriez cette limite morale.
Bien sûr, ce n’était qu’une possibilité. Même les membres de Narbenritter savaient faire preuve de discernement.
Mais le simple fait que cette possibilité existe suffisait à décourager les nobles de les employer.
— C’est exact, répondit Elna. J’ai participé une fois à leur entraînement à l’épée, et c’était impressionnant. Ils sont extrêmement bien entraînés, et la plupart possèdent un niveau très élevé. Ils figurent probablement parmi les trois unités les plus redoutables de toute l’armée.
Elle leva un doigt supplémentaire.
— Et surtout, ils ne sont affiliés à aucune faction de la guerre de succession.
La solution d’Elna était presque parfaite. Si elle avait malgré tout hésité à me les recommander, je supposais que c’était à cause de leur passé.
— Tu crains que ce soit dangereux de leur confier une mission d’infiltration en territoire ennemi ? Sans même parler de leur demander de protéger un prince ?
— Un peu, peut-être… Mais ce n’est pas le problème principal.
Elna croisa les bras.
— Si vous devez mener une mission en plein territoire ennemi, il faut que vous puissiez avoir une confiance absolue dans votre équipe. Les Narbenritter sont sûrs d’eux et particulièrement têtus. Si vous n’avez pas entièrement gagné leur confiance, je les imagine très bien décider de faire les choses à leur manière.
— Donc le problème, c’est la coopération.
— Évidemment, si tu leur ordonnais simplement de protéger Leo, je pense qu’ils obéiraient. Mais ton plan sera difficile à exécuter si tu ne les impliques pas directement dans sa préparation.
Autrement dit, plutôt que de simplement leur transmettre des ordres, l’idéal serait qu’ils choisissent eux-mêmes de participer à la mission.
De leur plein gré. Ce qui était beaucoup demander pour une opération déjà incroyablement dangereuse. Établir une relation de confiance mutuelle allait donc être essentiel.
— Eh bien… Leo n’aura qu’à aller les convaincre, alors.
— Hmm…
Elna sembla hésiter.
— En fait, je n’en suis pas si sûre. Leo peut être extrêmement convaincant auprès de chevaliers traditionnels, mais avec des types comme eux… peut-être pas autant.
— Alors on fait quoi ?
— Ce que Leo ne peut pas faire, c’est toi qui le fais à sa place, non ? répondit Elna comme si c’était la chose la plus évidente au monde.
Hé, une minute. Elle plaisante forcément. Moi ? Aller convaincre un groupe d’anciens chevaliers manifestement méfiants envers les étrangers, voire carrément dangereux ?
— Euh… Je pense que là, tu surestimes un peu mes capacités.
— Ça ira. Je viendrai avec toi.
Elna sourit.
— Je sais que c’est moi qui ai proposé cette solution, mais je pense réellement que tu es la personne qui a le plus de chances de gagner leur confiance. Et si tu y arrives avant de leur demander de protéger ton frère, je suis sûre qu’ils accepteront volontiers de vous aider.
Elle présentait ça comme si c’était incroyablement simple.
Je grimaçai.
— Et comment tu peux en être aussi certaine ?
— Oh ? Tu ne savais pas ?
Son sourire s’élargit.
— Moi aussi, je suis une ancienne chevalière, maintenant. Et je pense que tu es la meilleure personne pour ce travail. C’est pour ça que j’en suis certaine.
Quelle preuve convaincante, pensai-je avec sarcasme.
Je ne répondis que par un profond soupir.