THE INSIPID PRINCE T4 – CHAPITRE 1

Un changement dans le statut quo

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Traduction : JLPTea
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1

L’étrange phénomène survenu dans la région Sud de l’Empire avait été résolu. Cependant, la situation s’était révélée plus complexe que prévu, et Leo avait été temporairement rappelé à la capitale. Lise et Jurgen avaient eux aussi été convoqués afin de rendre compte des événements et d’être récompensés pour la rapidité de leur intervention.

Je me greffai au groupe de Leo pour effectuer le voyage de retour avec lui. Malheureusement, une mauvaise surprise m’attendait à l’arrivée.

— Eh bien… voilà qui est embêtant, murmurai-je en observant notre groupe, désormais à l’arrêt devant la grande porte de la capitale.

Leo, les chevaliers de la Garde impériale ainsi que le gros des chevaliers qui avaient combattu à ses côtés avaient tous été rappelés à la capitale. Leo ouvrait la marche lorsqu’ils pénétrèrent dans la ville, où une foule en délire les accueillit aussitôt.

— Regardez ! C’est le prince Leonard !

— Le prince héros est de retour en triomphe !

— Prince Leonarrrrd !

— Regardez par ici !

Tout le monde savait que Leo avait fait allumer le signal de fumée violet dans la région Sud. La dernière fois qu’un tel signal avait été lancé, c’était pour annoncer la mort du prince héritier. Tous avaient donc attendu les nouvelles avec angoisse, redoutant une nouvelle tragédie. Finalement, le message venu du Sud annonçait que la ville de Bassau avait subi des dégâts.

La nouvelle restait préoccupante, mais elle était loin du désastre national que tous avaient craint.

Les habitants avaient également dû apprendre avec soulagement que le prince Leonard avait pris le commandement d’une troupe de chevaliers pour repousser les nombreux monstres et puissants démons apparus sur place.  

Après s’être préparés au pire, leur joie n’en était que plus grande.

Une véritable ambiance de fête régnait parmi la foule, qui acclamait avec enthousiasme Leo et le reste du cortège en route vers le château.

— Princesse Liselotte !

— Vive notre grande princesse maréchale !

Lise suivait Leo et ses hommes à la tête du régiment de cavalerie placé sous son commandement. Comme Leo avait joué le rôle principal dans la résolution de la crise, elle lui avait proposé de mener leur entrée dans la capitale. Malgré cela, elle reçut presque autant d’acclamations que lui.

Lise était la princesse maréchale adorée d’Adrasia, celle qui protégeait les frontières de l’Empire. En matière d’exploits militaires, aucun autre membre de la famille impériale ne lui arrivait à la cheville. Les habitants semblaient ravis d’avoir cette rare occasion de la voir en personne.

Après Lise venaient Jurgen et moi.

Jurgen fut le premier de nous deux à être reconnu.

— C’est le duc Reinfeldt !

— Il paraît que c’est lui qui a ouvert la voie à la princesse Liselotte !

— J’ai entendu dire que c’était grâce à lui que la maréchale Liselotte avait pu atteindre le Sud aussi rapidement !

— Duc Reinfeldt !

Il avait droit à son lot d’acclamations. Les nouvelles circulaient vraiment à une vitesse folle dans la capitale.

Puis vint mon tour.

— Hé, regardez. C’est le Prince Insipide.

— Apparemment, il était parti aider son frère, mais il s’est fatigué en route et l’a abandonné.

— Il n’a fait que gêner le prince Leonard !

— Il sert vraiment à rien. J’arrive pas à croire qu’il soit le jumeau du prince Leonard.

— Qu’est-ce que vous faites à vous pavaner comme si vous aviez votre place ici ? Vous devriez avoir honte !

— Ouais ! Dégagez !

— Vous êtes une honte pour la famille impériale !

Les insultes se mirent à fuser de toutes parts, sans que les calomnies semblent vouloir s’arrêter. Ceux qui acclamaient Leo quelques instants auparavant me couvraient désormais d’injures.

Je savais que cela arriverait. Les gens étaient ainsi.

Voilà pourquoi, malgré mon envie de faire exactement l’inverse, je gardai la tête haute et continuai d’avancer fièrement. Un prince faible et pitoyable était encore moins acceptable qu’un prince incompétent. Si je baissais la tête et me recroquevillais sur moi-même, leurs cris ne feraient que redoubler.

Et au bout du compte, ce seraient les habitants eux-mêmes qui en subiraient les conséquences. Pour leur propre bien, je devais maintenir leur haine et leur colère dans certaines limites.

Ils dépassaient déjà largement les bornes, mais lorsqu’il s’agissait de manquer de respect à un membre de la famille impériale, j’étais l’exception. Ils ne risquaient probablement aucune sanction tant qu’ils ne se mettaient pas à me jeter des choses.

Mais si quelqu’un franchissait cette limite, les hommes de la garnison de la capitale qui patrouillaient dans les environs seraient forcés d’intervenir. Je m’en serais voulu que quelqu’un se fasse arrêter simplement pour avoir lancé quelque chose sur un type comme moi.

Après tout, ils ne faisaient qu’exprimer leur mécontentement. Rien de plus naturel pour les sujets d’un empire.

— Votre Altesse, si vous le souhaitez, je peux les faire taire, proposa obligeamment Jurgen.

Cela lui ressemblait bien. Il me demandait d’abord ce que je voulais au lieu de décider à ma place.

Je secouai silencieusement la tête.

Il reporta alors son regard devant lui avec un sourire amer.

— Ne vous en faites pas. Moi, Jurgen von Reinfeldt, ainsi que tous mes chevaliers, connaissons votre bonté et votre force. Gardez la tête haute et continuez de marcher fièrement à nos côtés. Votre place est ici.

— Vous me prêtez beaucoup trop de qualités.

— Dans ce monde, la chose la plus facile qui soit est de ne rien faire. Peut-être n’êtes-vous pas allé porter secours au prince Leonard. Mais vous avez pris la décision de vous arrêter. Et je pense que c’était une décision très courageuse. Vous nous avez été d’une grande aide, à mes chevaliers et à moi. Même Sa Majesté l’empereur ne pourra le nier.

— S’arrêter était courageux ? Vous avez vraiment une manière étrange de voir les choses.

— Vous trouvez ?

Jurgen me répondit avec un sourire.

— Cela me paraît pourtant parfaitement normal.

Pendant que nous parlions, les insultes de la foule finirent par se fondre dans le bruit ambiant.

Reconnaissant envers Jurgen pour sa gentillesse, je poursuivis ma route vers le château.

— Bienvenue chez vous, mes enfants et mes sujets ! Je suis profondément heureux de vous voir tous revenus sains et saufs !

Père nous accueillit chaleureusement depuis son trône, et nous posâmes tous un genou à terre en inclinant la tête.

Malgré son récent effondrement causé par l’épuisement et le stress, il semblait avoir déjà retrouvé une excellente santé et arborait de nouveau son habituelle prestance impériale.

— Les aventuriers m’ont déjà rapporté votre habileté et votre bravoure au combat, poursuivit-il. Chacun d’entre vous s’est comporté en véritable héros en mettant fin à cette crise qui menaçait notre Empire ! J’ai fait préparer un modeste banquet en votre honneur ce soir. J’espère qu’il vous permettra de vous remettre quelque peu de la fatigue accumulée au cours de cette longue et difficile bataille.

Père s’éclaircit ensuite la gorge et fit un geste en direction du chancelier Franz. Celui-ci comprit aussitôt son intention, hocha la tête et prit la parole.

— Toutes les personnes ayant participé à la résolution de l’étrange phénomène survenu dans la région Sud seront récompensées pour leurs services. Sa Majesté va maintenant récompenser personnellement ceux qui se sont particulièrement distingués par leurs mérites. Que les personnes dont le nom sera appelé veuillent bien s’avancer.

Des servantes portant les présents vinrent se placer aux côtés de Père. Franz attendit qu’elles soient en position avant d’annoncer le premier nom d’une voix forte.

— Premier récipiendaire ! Huitième prince impérial, le prince Leonard Lakes Adler ! Avancez !

— Oui !

Leo répondit à l’appel, s’avança puis posa de nouveau un genou à terre devant Père. Une servante présenta alors une épée à ce dernier. Il la prit. Il s’agissait d’une longue épée dont le fourreau était orné d’un aigle doré, une arme remise symboliquement aux officiers militaires lorsqu’ils étaient nommés à des fonctions importantes.

— Prince Leonard, huitième prince impérial d’Adrasia. Lors de la crise survenue dans la région Sud, votre décision avisée de faire allumer le signal de fumée violet ainsi que le commandement exemplaire que vous avez exercé sur de nombreux chevaliers ont empêché la situation de s’aggraver. Par la suite, afin d’éliminer la cause profonde de cette crise, vous avez personnellement mené l’assaut et abattu l’un des démons qui en étaient responsables.

Père marqua une courte pause.

— Pour récompenser ces mérites, je vous nomme général honoraire au poste actuellement vacant au sein de la garde impériale de la capitale et vous autorise désormais à assister à toutes les séances du conseil des ministres.

— Je vous remercie, Votre Majesté. J’accepte cet honneur avec gratitude.

Leo reçut respectueusement l’épée, tandis qu’un léger brouhaha s’élevait parmi les personnes présentes.

— Général honoraire et autorisation d’assister au conseil ministériel ?!

— Ce n’est pas un peu excessif ?

— L’empereur a dû être sacrément impressionné par ses exploits.

— La lutte pour le trône vient véritablement de changer de dimension.

Honoraire ou non, un général restait un général. Parmi tous les prétendants au trône, Leo venait ainsi d’obtenir le deuxième rang militaire le plus élevé, juste derrière Gordon. Plus prestigieux encore, il était affecté à la garde impériale de la capitale.

Même si son titre n’était qu’honoraire, Leo pourrait mobiliser d’importantes forces militaires au sein de la capitale en cas d’urgence. Cette unité conservait encore la forte influence du général Dominique, qui avait précédemment occupé ce poste.

À cela s’ajoutait son autorisation d’assister au conseil des ministres, un privilège dont Erik était jusqu’alors le seul à bénéficier parmi les prétendants. Leo pourrait désormais donner directement son avis à Père sans devoir passer par l’intermédiaire des ministres. Et avec le comte Baelz, désormais ministre de l’Ingénierie, son camp disposerait en pratique de deux voix au sein du conseil.

En clair, Leo venait d’obtenir l’assurance de pouvoir faire entendre sa voix et exercer une véritable influence sur les affaires de l’Empire. Tout cela signifiait que l’équilibre des forces dans la lutte pour le trône venait d’être profondément remanié. Leo n’était plus simplement le nouveau venu parmi les quatre prétendants. Il possédait désormais assez de pouvoir pour représenter une menace même pour Erik.

— Deuxième récipiendaire ! Maréchale Liselotte Lakes Adler ! Avancez !

— Oui !

Lise fut appelée à son tour. Père lui remit un bâton de commandement.

— Maréchale Liselotte. Vous avez réagi sans délai au signal de Leonard et avez aussitôt conduit vers la région Sud une unité composée des meilleurs cavaliers des forces stationnées à la frontière Est. Vous avez ensuite personnellement combattu aux côtés de Leonard afin d’ouvrir la voie à l’avancée des troupes. Pour récompenser ces mérites, j’autorise une augmentation des effectifs ainsi qu’un accroissement du budget des forces de la frontière Est.

— Je vous remercie, Votre Majesté. J’accepte cet honneur avec gratitude.

Bien joué, pensai-je.

Père savait parfaitement que Lise n’aurait que faire d’une décoration ou d’une médaille. Elle affichait d’ailleurs une joie manifeste en recevant son bâton de commandement.

— Enfin, troisième et dernier récipiendaire ! Duc Jurgen von Reinfeldt ! Avancez !

— Oui !

Jurgen fut le dernier à être appelé. Pour lui, Père avait préparé une grosse pierre précieuse.

— Duc Reinfeldt. Afin de faciliter la progression de Liselotte jusqu’au lieu de la bataille, vous avez combattu aux côtés de vos propres chevaliers pour éliminer les monstres et dégager la route vers la région Sud. Vous avez également fait preuve de prévoyance en faisant construire une voie qui s’est révélée extrêmement utile durant cette situation d’urgence. Pour récompenser ces mérites, je vous offre cette pierre précieuse et autorise l’agrandissement de votre territoire.

— Je vous remercie, Votre Majesté. J’accepte cet honneur avec gratitude.

Jurgen prit la boîte contenant la pierre précieuse, puis regagna sa place.

La cérémonie de récompenses exceptionnelles prit ainsi fin. Père prononça quelques paroles de clôture de pure forme avant de quitter la salle.

Une fois parti, j’entendis les hauts ministres et les puissants nobles qui avaient assisté à la cérémonie commencer à chuchoter entre eux.

— J’imagine que ça veut dire qu’on ferait bien de se rapprocher du prince Leonard, non ?

— Mais à quoi bon aller lui lécher les bottes maintenant ?

— Ce qui compte, c’est de bien se positionner. Il faut se faire remarquer favorablement par les prétendants. À présent, impossible de savoir qui deviendra le prochain empereur.

— Aussi remarquable soit le prince Leonard, la faction du prince Erik dispose toujours de bien plus de soutiens. Regardez celle du prince Leonard : elle en est réduite à s’appuyer sur ce ridicule Prince Insipide. La différence saute aux yeux.

— Cet imbécile de prince ne fait qu’attirer les ennuis. Apparemment, cette fois encore, il n’a servi à rien. Il finira probablement par entraver le prince Leonard tôt ou tard.

— Mais voyez les choses autrement. Si le prince Leonard manque tellement de soutiens qu’il en vient à utiliser même le Prince Insipide, alors cela pourrait justement être une bonne occasion pour nous.

Tiens donc.

Les événements récents commençaient apparemment à les faire réfléchir.

On aurait dit que ma comédie de l’incapable portait ses fruits.

Si Leo acceptait l’aide d’un incapable comme moi, cela donnait l’impression qu’il manquait cruellement de soutiens. J’avais justement compté sur ce raisonnement pour pousser davantage de gens à rejoindre son camp.

Même s’il s’agissait de son frère, Leo était prêt à employer un parfait bon à rien.

Tous ceux qui avaient confiance en leurs capacités mais avaient tardé à obtenir une position à la hauteur de leurs ambitions commenceraient naturellement à affluer vers lui.

En quittant la salle, je me dis que si je voulais que les choses continuent dans cette direction, j’allais encore devoir jouer les inutiles quelque temps.

2

Le château de l’épée impériale était immense. Au fil des générations, chaque empereur y avait fait aménager ses propres pièces secrètes et passages dissimulés, au point que personne — pas même l’empereur actuel ou les membres de la famille impériale — n’en connaissait l’intégralité. Et dans l’un des étages intermédiaires du château errait justement une jeune fille perdue.

— Hmm… Je suis complètement perdue !

Elle avait l’air embêtée, mais le ton de sa voix trahissait une absence totale d’inquiétude.

Les étages supérieurs du château constituaient le domaine de l’empereur, tandis que les niveaux intermédiaires étaient réservés à la famille impériale et aux hauts ministres. Toutes les affaires qui n’étaient pas suffisamment importantes pour être rapportées directement à l’empereur y étaient traitées. C’était également là que se trouvaient les chambres d’Arn et de Leo. Autrement dit, ce n’était vraiment pas un endroit où une fillette au statut indéterminé pouvait se permettre de se perdre. Si quelqu’un la découvrait, elle serait enfermée jusqu’à ce que son identité soit vérifiée.

Pourtant, la jeune fille insouciante ne semblait aucunement perturbée.

Elle devait avoir onze ou douze ans tout au plus. Ses cheveux blond foncé étaient attachés en une queue-de-cheval sur le côté. Pour n’importe quel employé du château, l’épée en bois suspendue à sa taille indiquait clairement qu’elle suivait une formation de chevalier ou quelque chose d’approchant. Cela dit, la plupart des apprentis chevaliers n’auraient jamais osé s’aventurer dans un endroit pareil.

— Roh, c’est nul… Et si quelqu’un mange mon dîner pendant que je suis pas là ?

Si Arn l’avait entendue, il se serait certainement demandé si elle avait vraiment le sens des priorités. La jeune fille releva la tête et se remit en marche, persuadée, dans un élan de logique aussi imprudent qu’optimiste, qu’elle finirait bien tôt ou tard par tomber sur un endroit qu’elle reconnaîtrait.

— Peut-être que j’aurais pas dû monter cet escalier… Il me semble que l’instructeur avait dit de pas monter les escaliers. Ou alors… il l’avait pas dit ?

— Hé ! Toi, là-bas ! Petite !

Le dos de la fillette se raidit aussitôt. Elle tourna lentement la tête vers la voix, avec la raideur maladroite d’une poupée cassée.

Deux gardes armés de lances la dévisageaient avec méfiance.

— Qui es-tu ? Comment es-tu arrivée ici ?

— Tu fais partie des enfants qui suivent la formation de chevalier, pas vrai ? Tu as dû désobéir aux règles et monter les escaliers. Une gamine incapable de respecter des consignes aussi simples n’a aucune chance de devenir chevalier.

— Euh, en fait…

Elle n’eut même pas le temps de terminer.

— Voilà, c’est fini pour toi. Allez ! On te ramène à ton instructeur.

Les gardes tendirent les mains vers elle, mais s’immobilisèrent lorsqu’un homme aux cheveux noirs les interpella soudain.

— Ah, te voilà. Je t’avais pourtant dit de ne pas t’éloigner, non ?

— V-Votre Altesse ?! s’écrièrent les deux gardes.

— Oui. Désolé pour ça. Cette fille est avec moi. Elle avait l’air de s’ennuyer, alors je lui ai demandé de m’aider à monter quelques affaires. Vous voulez nous donner un coup de main, vous aussi ?

— N-non, Votre Altesse ! Nous devons retourner à notre poste !

— Toutes nos excuses ! Nous ignorions qu’elle vous accompagnait ! Nous reprenons notre patrouille immédiatement !

— Ah, d’accord. Retournez travailler, alors.

Leo leur adressa un sourire et leur fit signe de la main.

Puis, dès qu’ils se furent éloignés, il regarda rapidement autour de lui pour s’assurer que personne d’autre ne les observait avant de pousser un soupir.

— C’était moins une.

— T-toi…

— Hmm ?

— T’es super beau !

Leo resta figé.

— Mon maître m’a appris que c’était comme ça qu’on décrivait les gens comme toi ! Merci de m’avoir sauvée !

La jeune fille lui adressa un grand sourire rayonnant. Sa façon beaucoup trop familière de lui parler surprit Leo, mais il finit par laisser échapper un petit rire et lui fit signe d’approcher.

— Tu ne manques pas d’énergie, toi. Tu viens de la formation des chevaliers ?

— Ouais !

— Je vois. Je te raccompagnerai tout à l’heure pour éviter que ton instructeur ne se mette trop en colère. Mais avant ça, tu vas m’aider pour une petite tâche, d’accord ?

— Oooh ! répondit-elle avec enthousiasme. C’est ce qu’on appelle « conclure un marché », c’est ça ? Super ! J’accepte !

— Marché conclu, alors. Je m’appelle Leonard. Mes proches m’appellent Leo. Et toi, comment tu t’appelles ?

— Rita s’appelle…

— Rita. Compris.

— Comment t’as deviné ?!

Leo éclata de rire.

— Tu es vraiment amusante, toi.

Et il conduisit Rita jusqu’à ses appartements.

— Bien, écoute-moi attentivement, Rita. C’est une mission très importante, expliqua Leo. Je peux compter sur toi ?

— O-oui ! Je peux le faire !

Il disposa alors devant elle une quantité impressionnante de pâtisseries.

Il s’agissait de cadeaux qu’il avait reçus de diverses femmes de la noblesse et habitantes de la capitale. Tous avaient été contrôlés afin de vérifier qu’ils ne contenaient aucun poison.

Le problème, c’était qu’il y en avait beaucoup trop.

Depuis son retour de la région Sud, la popularité de Leo avait explosé, particulièrement auprès des femmes. La nouvelle s’était répandue dans toute la capitale : il avait fait tout son possible pour aider les réfugiés du grand-duché et avait personnellement mené les troupes au combat pendant la crise.

Et surtout, l’histoire héroïque selon laquelle il avait levé le drapeau blanc pour protéger les blessés était récemment devenue l’un des sujets de conversation favoris de la capitale.

Personnellement, Leo aurait aimé rétablir la vérité et expliquer que son frère méritait en réalité tous ces éloges. Mais évidemment, c’était impossible.

Il s’était donc résigné à subir le flot interminable de pâtisseries qui accompagnait sa nouvelle popularité.

Même Leo avait toutefois ses limites.

— J-je peux vraiment manger tout ça ?! demanda Rita, les yeux écarquillés.

— Oui, absolument. Ta mission consiste à manger toutes ces pâtisseries.

— Oui, chef ! répondit-elle avec enthousiasme. Rita s’en charge !

Les yeux brillants, elle commença à ouvrir les paquets avec un immense sourire en découvrant toutes ces douceurs qu’elle ne connaissait pas.

Leo, lui, fut rapidement pris de remords et détourna le regard.

Il avait l’impression de choisir la solution du lâche en dupant une petite fille pour qu’elle accomplisse à sa place quelque chose qu’il ne voulait plus faire.

Mais il était incapable d’en avaler davantage. Et il ne voyait absolument pas Arn accepter de l’aider. Donner ces pâtisseries à quelqu’un qui les mangerait valait forcément mieux que de les jeter.

Oui. Forcément.

Après s’être ainsi convaincu qu’il faisait une bonne action, Leo servit une tasse de thé à Rita.

— Mmm ! C’est trop bon !

— Tant mieux si ça te plaît. Tiens, bois un peu de thé. Attention, il est encore chaud.

— Merci, Lenny !

— Lenny ?

— Ouais ! C’est le diminutif de Leonard ! T’aimes pas ?

— Non, ça ne me dérange pas. Appelle-moi comme tu veux. Je vais ranger quelques documents pendant ce temps. Quand j’aurai terminé, je te ramènerai auprès de ton instructeur.

— Bien reçu !

Leo ne put retenir un sourire devant son enthousiasme.

La présence de quelqu’un d’aussi insouciant, qui ne se préoccupait ni des convenances ni du statut social, avait quelque chose de rafraîchissant.

Au château, la plupart des gens restaient sur leurs gardes lorsqu’ils étaient en sa présence. Même leurs sourires semblaient artificiels, et Leo se sentait souvent étouffé. Depuis son retour du Sud auréolé de gloire, cette impression n’avait fait que s’accentuer.

L’attitude innocente et joyeuse de Rita était comme un baume pour son esprit.

— Dis, Lenny… T’es quelqu’un de célèbre ou quoi ?

— Pourquoi tu demandes ça ?

— Ben… les types de tout à l’heure t’ont appelé « Votre Altesse ». Mon maître m’a dit que c’était comme ça qu’on appelait les gens super célèbres et tout.

— Eh bien, mon père est effectivement très célèbre. C’est uniquement pour cette raison que les gens me traitent moi aussi comme si j’étais quelqu’un d’important. Je n’ai pourtant rien d’extraordinaire. Au fait, ce maître dont tu parles tout le temps… c’est ton instructeur pour la formation de chevalier ?

— Non ! C’est mon autre maître. L’aventurier qui m’a appris à manier l’épée. Il doit avoir à peu près ton âge, je crois. Mais toi, t’es beaucoup plus classe ! Mon maître, les enfants du terrain d’entraînement se moquent tout le temps de lui, et il pleure toujours parce qu’aucune fille veut sortir avec lui.

— Ton maître m’a pourtant l’air d’être quelqu’un de bien. Puisque tu sembles beaucoup l’apprécier, j’aimerais le rencontrer un jour.

— Ouais, je l’adore ! Et je crois que c’est lui qui a demandé qu’on me laisse suivre l’entraînement de chevalier au château ! Alors maintenant, je vais devenir soit une grande chevalière, soit une grande aventurière !

Rita mordit joyeusement dans une tarte aux fruits.

Son absence totale de bonnes manières à table arracha un sourire amusé à Leo. Mais en regardant son visage rayonnant, il se dit que la personne qui avait préparé cette tarte n’aurait probablement pas eu le cœur de lui en vouloir non plus.

Après avoir avancé dans le classement de ses documents, Leo finit par se lever de son bureau. À ce stade, presque toutes les pâtisseries avaient disparu de la table. Mais Rita semblait au bord de l’explosion et ne bougeait pratiquement plus. Elle avait manifestement atteint sa limite.

Malgré cela, elle se pencha très lentement vers l’avant et tendit la main vers l’une des dernières friandises.

— Hé. Tu n’as pas besoin de te forcer si tu n’en peux plus.

— N-non… marmonna Rita. Je suis une femme qui tient ses promesses. Je dois tout finir.

— Héhé. C’est très admirable. Dans ce cas, termine simplement ce que tu as dans la main. Je mangerai le reste.

— D-d’accord…

Elle mordit péniblement dans son chocolat.

— C-c’est du gâteau…

Leo termina pendant ce temps les quelques friandises restantes, puis s’assit tranquillement et attendit sans la presser.

Rita mastiqua lentement mais consciencieusement ses dernières bouchées, avant de lever les bras avec un air victorieux.

— J-j’ai réussi !

— Oui. Mission accomplie.

Leo lui tapota la tête, et Rita lui adressa un sourire débordant de fierté.

Après cela, il la raccompagna auprès de son instructeur.

— Dis, Lenny ? Je peux revenir te voir un autre jour ?

— Bien sûr. Viens quand tu veux.

— D’accord ! Je reviendrai bientôt !

Après avoir dit au revoir à Rita, Leo convainquit son instructeur de ne pas la gronder. Il prévint également les gardes qu’ils devaient désormais la laisser tranquille s’ils la croisaient à nouveau dans le château.

Plus tard, de retour dans sa chambre, tandis qu’il ramassait les emballages des nombreuses pâtisseries, une pensée lui traversa l’esprit.

Rita ferait peut-être une bonne amie pour Krista.

3

Ce ne fut que le lendemain que Leo parvint enfin à rendre visite à sa mère pour la première fois depuis son retour dans la capitale.

Mitsuba n’avait pas grand-chose à dire sur l’emploi du temps particulièrement chargé de son fils. Elle savait que si elle l’encourageait, il se mettrait encore davantage de pression. Et si elle lui demandait de ralentir, il continuerait malgré tout à travailler sans relâche.

Elle évita donc soigneusement le sujet de son enquête et orienta la conversation vers tout autre chose.

Ils finirent ainsi par parler de Rita.

— Eh bien, elle a l’air d’être une jeune fille particulièrement vive et pleine d’entrain. J’aimerais bien la rencontrer.

— Je pense qu’elle te plairait beaucoup, mère, répondit Leo en buvant une gorgée de thé. J’espérais justement que Rita et Krista puissent devenir amies.

Une mère ordinaire aurait sans doute commencé par demander de quelle famille venait Rita ou quel était son statut social.

Ce genre de choses n’avait aucune importance pour Mitsuba.

Sa philosophie n’avait jamais changé : il fallait fréquenter les bonnes personnes et éviter les mauvaises.

Rien de plus.

— C’est peut-être parce qu’elle est particulièrement sensible, mais Krista ne semble pas avoir beaucoup d’amis, remarqua Mitsuba. Elle s’en est fait quelques-uns de son âge récemment, et elle paraît plus heureuse depuis. Mais je serais tout de même rassurée de savoir qu’elle possède au moins une amie avec laquelle elle est vraiment proche.

— Moi aussi. La prochaine fois que j’en aurai l’occasion, j’amènerai Rita pour les présenter.

— Eh bien, eh bien… Tu dois beaucoup apprécier cette jeune fille pour tenir à ce point à nous la présenter.

— J’aime bien les enfants comme elle. Krista est tellement douce que je pense qu’elles s’entendraient bien.

— Vraiment ? J’imagine que tu vas maintenant m’annoncer que tu comptes l’épouser lorsqu’elle sera en âge de se marier ?

Leo grimaça devant les taquineries de sa mère.

Il lui était absolument impossible de considérer sous cet angle une fille aussi jeune que Rita. Cela dit, s’il devait un jour épouser quelqu’un, il aimerait certainement que cette personne possède la même franchise et la même insouciance qu’elle.

Mais s’il disait ça à voix haute, qui savait ce que sa mère pourrait encore inventer ? Il se rabattit donc sur sa réponse habituelle.

— Je ne peux même pas envisager de me marier dans une situation pareille. Si, lorsque tout sera enfin réglé, elle est devenue une jeune femme convenable… alors peut-être que j’y réfléchirai.

— Oh, tu n’es vraiment pas amusant. Si tu ne fais pas preuve d’un peu plus d’initiative, Arn risque de te la voler sous le nez.

— Hahaha ! Il faut dire qu’il a toujours beaucoup de chance avec les femmes bien.

— Ce n’est pas drôle, Leo, le réprimanda Mitsuba. Écoute-moi. Les femmes bien ne tombent jamais amoureuses des hommes parfaits. Tu serais beaucoup plus séduisant si tu avais quelques défauts de plus.

— Alors tout va bien. Les défauts, ce n’est pas ce qui me manque.

— Toi et moi le savons, peut-être. Mais toutes les jeunes femmes qui te regardent de loin, non. Il faut que tu fasses davantage d’efforts. Baisse un peu ta garde et montre-leur qui tu es vraiment, avec tes qualités et tes défauts. Tout le monde a besoin de montrer quelques faiblesses.

— J’y réfléchirai.

Leo termina son thé et se leva avant que sa mère ne puisse prolonger davantage la conversation.

S’il ne quittait pas rapidement la pièce, il savait qu’il aurait droit à un long cours sur la manière de séduire une femme convenable.

— À bientôt, mère.

— Oh, là là… Prends soin de toi, mon fils.

— Oui.

Et il quitta la pièce.

Sur le chemin du retour vers ses appartements, Leo fit un détour par la cour centrale du château.

Comme son nom l’indiquait, le château de l’épée impériale avait été construit en forme d’épée. Cette vaste cour à ciel ouvert se trouvait au centre de la croisée, à l’endroit où la lame aurait rejoint la garde.

C’était là que s’entraînaient les futurs chevaliers.

Cependant, il ne s’agissait pas d’une formation ordinaire.

En temps normal, ceux qui aspiraient à devenir chevaliers suivaient leur apprentissage dans de véritables établissements spécialisés. Le programme organisé au château était destiné aux enfants talentueux issus de milieux modestes qui n’avaient pas les moyens d’intégrer ce genre d’école.

Il avait été créé sur une proposition du prince héritier : selon lui, les réfugiés et les personnes démunies possédant les qualités nécessaires pour devenir chevaliers devaient eux aussi avoir une chance.

Depuis, cette formation avait lieu chaque année.

Aucun de ses élèves n’avait encore réussi à intégrer la Garde impériale, mais elle leur ouvrait de nombreuses portes. Certains pouvaient entrer au service de nobles provinciaux comme chevaliers, d’autres rejoindre l’armée, voire devenir aventuriers.

Lorsque Leo arriva, il constata avec déception que l’entraînement était déjà terminé et que tous les élèves étaient partis.

C’est alors qu’une jeune voix retentit avec force.

— Krissy !

Sa déception disparut aussitôt, remplacée par un sourire.

Leo se tourna vers l’origine de la voix puis, intrigué, se dissimula derrière un pilier.

— R-Rita… répondit une seconde voix. Tu parles trop fort…

La « Krissy » vers laquelle Rita accourait en agitant la main n’était autre que Krista. Comme toujours, cette dernière serrait contre elle sa peluche lapin préférée et semblait assez nerveuse en parlant avec Rita.

— Oooh…

Leo observa la scène, impressionné.

Il n’avait encore jamais vu quelque chose de pareil.

— Elles sont déjà amies… Je suppose que je n’avais pas besoin de m’en mêler.

Il s’apprêtait à repartir discrètement lorsqu’il entendit quelqu’un d’autre pénétrer dans la cour. En se retournant, il aperçut Finne à l’entrée, les deux mains plaquées devant la bouche. Leo comprit immédiatement que la situation allait mal tourner.

Mais avant même qu’il puisse s’expliquer, Finne s’écria d’une voix paniquée :

— M-Maître Arn ! Maître L-Leo s’est mis à espionner des petites filles ! Q-qu’est-ce qu’on doit faire ?! Comment lui en parler sans le blesser ?!

Les épaules de Leo s’affaissèrent.

Il n’eut même pas la force de lui expliquer que ses sentiments venaient déjà d’être blessés. Il commençait tout juste à imaginer à quel point son frère allait se moquer de lui lorsque Arn apparut.

— De quoi tu parles ?

— Q-qu’est-ce qu’on va faire, Maître Arn ?! Maître Leo est en train de suivre le même chemin que le prince Traugott !

— Le même chemin que Trau ? Impossible. Ce type est tellement pervers que Leo n’a pas pu le rattraper aussi vite.

— Mais c’est quoi, cette explication ?! s’écria Leo. Ça ne me rassure absolument pas ! Dépêche-toi de lui expliquer que c’est un énorme malentendu !

— Hahaha ! Oui, oui, je sais. Calme-toi, répondit Arn avec un sourire gêné.

Pendant ce temps, Krista et Rita s’étaient approchées pour voir d’où venait toute cette agitation.

Dès qu’elle les aperçut côte à côte, Rita ouvrit de grands yeux.

— M-mais c’est quoi ce délire ?! Vous avez exactement la même tête !

— Tu as l’air plutôt énergique, toi, commenta Arn. Tu es une nouvelle amie de Krista ?

— Tu ressembles exactement à Lenny ! J’ai compris ! T’es sûrement un mage métamorphe complètement surpuissant ! Rends son visage à Lenny tout de suite !

Rita se jeta sur Arn.

Celui-ci profita de son allonge supérieure pour tendre le bras, lui poser une main sur la tête et maintenir la fillette à distance tandis qu’elle brassait l’air devant elle.

— Hé ! Arrête ça, espèce de lâche !

— J’aime bien ton enthousiasme, mais tu n’as pas l’air très futée. Écoute : je m’appelle Arnold. Je suis le frère jumeau de Leo.

— S-son jumeau ?

— Oui, Rita, confirma doucement Krista. Lui, c’est Arn. Arn et Leo sont tous les deux mes frères.

Rita se figea.

Il lui fallut apparemment quelques secondes pour assimiler l’information.

Puis elle frappa soudain ses mains l’une contre l’autre, comme si elle venait enfin de comprendre.

Elle pointa Arn du doigt.

— Arny ! Toi, t’es celui qui a les cheveux en bataille !

Puis elle désigna Leo.

— Lenny ! Et toi, t’es le beau !

— Sérieusement ? C’est comme ça que tu comptes nous différencier ? Tu sais qu’on a exactement le même visage ?

— Tss, tss, tss ! Ne me sous-estime pas, Arny ! Quand on est aussi intelligente que moi, c’est super facile de savoir lequel des deux est le beau ! Pas vrai, Lenny ?!

— Euh… celui que tu es en train de serrer dans tes bras, c’est Arn. Moi, je suis Leo.

Rita, qui s’était précipitée pour enlacer celui qu’elle croyait être Leo, tourna lentement la tête vers la voix.

Elle découvrit alors avec effroi un homme aux cheveux parfaitement coiffés et aux vêtements impeccablement arrangés.

Puis elle regarda celui qu’elle tenait.

Même visage. Même coiffure soignée. Même tenue impeccable.

Quel que soit le côté vers lequel elle se tournait, le même homme semblait se trouver devant elle.

— O-oh non ! s’écria-t-elle, horrifiée. Lenny s’est divisé en double !

Elle recula brusquement.

— Les jumeaux, ça fait trop peur !

— Arn, intervint doucement Krista. Arrête d’embêter Rita.

— Désolé, Krista, répondit Arn en riant. Je n’ai pas pu résister.

Il ébouriffa ses cheveux puis déboutonna légèrement sa chemise, retrouvant ainsi son apparence négligée habituelle.

Après avoir ébouriffé à son tour les cheveux de Rita, il se détourna pour partir.

— À plus. J’ai des trucs à faire. Vous trois, amusez-vous bien.

— Tu as vraiment quelque chose à faire ? demanda Leo, visiblement surpris.

— Je vais travailler à ta place. Tu n’as presque pas pris de repos ces derniers temps, si ? Alors souffle un peu et joue avec Krista et son amie. Tu veux jouer avec Leo toi aussi, pas vrai, Krista ?

— Oui.

— Moi aussi, je veux jouer !

— Parfait. Occupe-toi bien de mon frère et de ma sœur, d’accord ?

— Hein ?! Arn, attends une seconde ! protesta Leo.

Arn poursuivit son chemin sans se retourner.

— Et ne va pas la ramener dans ta chambre, Leo !

— Hé ! Arrête de dire des trucs pareils ! Tu sais très bien que ce n’est pas du tout ce que tu crois !

Arn répondit aux protestations embarrassées de son frère d’un simple geste de la main avant de repartir avec Finne.

— Vous avez l’air de particulièrement bonne humeur aujourd’hui, Maître Arn, remarqua celle-ci.

— Ah bon ? Peut-être. Ça m’a fait plaisir de revoir Leo agir comme d’habitude. Il passe son temps à se prendre la tête pour une chose ou une autre. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu aussi détendu. Il faudra que je remercie Rita plus tard.

Arn redressa alors le dos et lissa les plis de ses vêtements, dans un effort vestimentaire assez rare pour être remarqué.

— Bien. Maintenant, si nous allions faire un peu de travail à la place de Leo ?

— Quel magnifique exemple d’amour fraternel ! s’enthousiasma Finne.

Tous deux commencèrent à gravir les escaliers en discutant.

Arn ignorait cependant qu’il venait d’abandonner Leo seul dans la cour, à la merci de deux enfants qui allaient l’obliger à leur servir de compagnon de jeu jusqu’au coucher du soleil.

— Bon sang, Arn… Tu m’as bien eu, cette fois.

4

— Commençons par entendre en détail ce que vous avez découvert jusqu’à présent.

Ce furent les premiers mots de Père lorsqu’il ouvrit la discussion.

Il se tenait d’un côté du trône avec le chancelier Franz, tandis que Leo et moi étions de l’autre. Le conseil des ministres avait demandé à Leo de rendre compte de ses activités en tant qu’inspecteur impérial, et Leo avait en retour demandé que nous puissions discuter seuls.

Normalement, je n’étais pas autorisé à assister au conseil des ministres et n’aurais donc pas dû me trouver là. Mais Père m’avait demandé de venir, puis avait insisté pour que je reste après le départ des autres.

Je soupçonnais qu’il comptait m’interroger sur Lise et Jurgen.

— Oui, Votre Majesté, commença Leo. Si vous me permettez de commencer directement par mes conclusions, il semble que les réfugiés de la région Sud aient été victimes d’une série d’enlèvements d’enfants et que la noblesse du Sud soit impliquée d’une manière ou d’une autre.

— … Continue.

— Oui. Dans la ville de Bassau, où s’est produit le récent phénomène, des femmes et des enfants enlevés étaient retenus prisonniers dans le sous-sol du manoir de l’un des seigneurs du Sud. Ces informations concordent avec les témoignages des enfants que nous avons secourus. Il est donc désormais certain que le comte Sitterheim, seigneur du territoire de Bassau, était au minimum impliqué dans cette affaire.

Lorsque le trou reliant notre monde au monde démoniaque s’était refermé, le manoir et son sous-sol étaient réapparus à sa place. En réalité, le trou ne les avait pas engloutis : il les avait en quelque sorte recouverts, comme s’il s’était superposé à eux.

Cette découverte avait permis de faire plusieurs nouvelles avancées dans l’enquête.

— Je vois. Et où se trouve ce comte Sitterheim à présent ? demanda Père.

— Il est mort. D’après l’un des chevaliers qui le connaissait, le démon qui a affronté Silver avait exactement l’apparence du comte Sitterheim. Comme celui-ci avait auparavant été décapité, je pense que le démon a pris possession de son corps après sa mort.

— …

Père contempla silencieusement la fenêtre.

Ce que Leo venait de lui apprendre devait être difficile à entendre. Mais il fallait pourtant qu’il le sache.

De mon côté, Leo m’avait déjà raconté l’essentiel. Et il était évident que nous avions désormais affaire à un problème terriblement complexe.

— Prince Leonard, intervint Franz tandis que Père gardait le silence. D’après ce que j’ai entendu, les enfants enlevés auraient accidentellement libéré leurs pouvoirs magiques et invoqué les démons. Où se trouvent-ils actuellement ?

— J’ai annoncé mensongèrement leur mort, puis j’ai demandé aux troupes de Lise de les escorter jusqu’à la frontière Est par un itinéraire sûr. L’aventurière qui nous a alertés de la situation dans la région Sud est justement la sœur aînée de la principale enfant impliquée dans l’incident. Elle les accompagne également.

Lynfia se trouvait effectivement à la frontière Est avec sa sœur et les autres enfants.

Comprenant à quel point elle devait être inquiète, Leo lui avait immédiatement proposé de partir avec eux. Elle avait apparemment annoncé qu’elle finirait par revenir dans la capitale, mais aucune date n’avait encore été fixée. Quoi qu’il en soit, l’existence de ces enfants rendait toute cette affaire encore plus délicate.

— Pourquoi avoir simulé leur mort ? demanda Père, une colère manifeste dans la voix. Tu ne pensais tout de même pas que je les ferais punir ?

L’incident de la région Sud avait été provoqué par l’invocation des démons.

Les enfants étaient des victimes, certes, mais ils étaient également à l’origine de l’incident. Il existait donc bien une possibilité que Père décide de les sanctionner.

Mais ce n’était pas pour cette raison que Leo avait feint leur mort.

— Non. C’est à cause d’un document que j’ai découvert.

Leo tendit à Franz une feuille tachée de sang. Le document avait été retrouvé dans le sous-sol du manoir, et ce sang appartenait probablement à la personne tuée alors qu’elle tentait de s’en débarrasser.

— Quoi… ?! s’exclama Père en découvrant son contenu.

Après l’avoir lu, il le rendit à Franz. Il suffit d’un coup d’œil à celui-ci pour que son expression se durcisse.

Le document décrivait la méthode permettant de créer une arme en associant un enfant doté d’un pouvoir immense à plusieurs autres enfants aux capacités plus faibles, mais capables de renforcer les pouvoirs d’autrui.

En d’autres termes, il expliquait comment provoquer ailleurs un phénomène semblable à celui qui venait de se produire dans la région Sud. Quelqu’un avait donc conçu tout cela délibérément. Et pour ne rien arranger, un mot inquiétant revenait à plusieurs reprises dans le document.

Père hésita avant de nous le faire remarquer.

— Cela signifie-t-il que… l’armée est à l’origine de cette demande ?

— Le document indique clairement qu’il s’agit d’une requête de l’armée, répondit Leo. Nous savons que les forces de la frontière Est sont sûres puisque Lise les dirige. En revanche, nous ne pouvons faire confiance à personne d’autre au sein de l’armée. C’est pour cette raison que j’ai simulé la mort des enfants. Je devais empêcher qu’on les retrouve et qu’on les utilise comme armes. Pardonnez-moi.

— Je pense que c’était une sage décision, déclara Franz. Cependant, si l’on se fie à ce document, l’incident de la région Sud n’était probablement qu’un essai. Ils ont reçu une demande, rassemblé les enfants nécessaires, puis procédé à une expérience. Quelque chose de cet ordre.

— Et l’expérience a donné des résultats, ajouta Leo. Si un phénomène similaire était provoqué dans un autre pays, ce serait l’occasion parfaite de l’envahir. Et tant que l’Empire dispose des Amsberg, nous n’aurions rien à craindre des démons qui pourraient apparaître.

Leo avait raison.

Ce document décrivait en réalité une stratégie d’invasion.

Or Père n’avait aucune intention d’envahir un pays étranger. Ce qui s’était produit dans le Sud n’avait donc pas été préparé dans la perspective d’une attaque immédiate.

Quelqu’un anticipait une future invasion et prenait déjà ses dispositions.

En suivant ce raisonnement, un nom s’imposa naturellement à nous.

— Gordon… murmura Père.

— Je ne peux rien affirmer, répondit Leo. Mais j’ai encore une information.

— Il y en a d’autres ?

— Malheureusement, oui. Pendant que je combattais les monstres dans la région Sud, j’ai rencontré un chevalier au service du comte Sitterheim. J’ai pu lui parler avant qu’il ne meure. Si son témoignage est exact, le comte était victime de chantage et de menaces. Mais juste avant notre arrivée, il s’est rebellé contre ceux qui le faisaient chanter et les a affrontés.

— Je vois. L’organisation derrière ces enlèvements est donc assez puissante pour faire chanter un seigneur territorial.

— Oui. Il est possible que des nobles très influents soient derrière tout cela. Peut-être même que des membres de la noblesse de toute la région Sud sont impliqués.

Plus nous creusions, plus les ténèbres semblaient profondes. Tous ceux qui s’y étaient compromis devaient répondre de leurs crimes.

Mais s’ils étaient trop nombreux, l’Empire lui-même risquait de ne pas se relever des conséquences. Il était hors de question d’étouffer l’affaire. En revanche, il faudrait choisir avec la plus grande prudence le moment où nous révélerions l’identité de tous les responsables.

— Voilà un problème bien complexe, déclara Franz. Nous avons une organisation de traite humaine dans laquelle pourrait être impliquée une partie de la noblesse du Sud, et l’armée a demandé à cette même organisation de lui fournir une arme humaine. Il y a tellement de fils entremêlés que je ne sais même pas par lequel commencer.

— Compte tenu de la nature du problème, j’aimerais connaître la décision de Votre Majesté.

— …

Père resta longtemps silencieux. Puis il tourna les yeux vers moi. J’eus un mauvais pressentiment et secouai la tête. Il m’ignora complètement.

— Qu’en penses-tu, Arnold ? Que devrions-nous faire ?

— Pourquoi vous me demandez ça… ?

Je poussai un profond soupir. Mais mon esprit, lui, s’était déjà mis au travail. Il n’existait probablement aucune bonne réponse. Si nous commencions par l’armée, cela signifiait enquêter sur les partisans de Gordon. Si nous commencions par la noblesse du Sud, nous allions devoir enquêter sur ceux de Zandra. La seule véritable solution sans risque consistait à déclarer que l’affaire avait pris fin avec la mort des démons.

— Vous ne me demandez pas la solution la plus sûre, n’est-ce pas ?

— Évidemment que non.

— Je m’en doutais.

Je poussai un nouveau soupir et commençai à élaborer une solution possible. Bonne ou mauvaise, il fallait donner une réponse dans tous les cas.

— Je pense que nous devrions… laisser de côté l’implication de l’armée pour le moment. Il est difficile d’ignorer le fait qu’elle ait commandé une arme humaine à une organisation de traite humaine, et nous voulons tous savoir ce qu’elle comptait en faire. Mais le problème le plus urgent reste la noblesse de la région Sud. Il est possible que la majorité des nobles de la région soient impliqués dans cette organisation. Dans le pire des cas, notre enquête pourrait provoquer une révolte. Nous devons l’éviter autant que possible, mais si elle éclate alors que nous sommes déjà en conflit avec l’armée, il nous faudra beaucoup plus de temps pour la réprimer.

— C’est vrai, reconnut Franz. Votre Majesté, je pense également que nous n’avons pas d’autre choix que de traiter les problèmes dans cet ordre.

Père me regarda et laissa échapper un petit rire.

— Tu as donc abandonné ta petite comédie de l’incompétent ?

Je secouai la tête. Il m’arrivait de jouer la comédie devant les autres, mais je ne me souvenais pas avoir jamais fait semblant d’être stupide devant Père. Apathique et passif, oui. Mais stupide, non. Et la situation actuelle exigeait que j’agisse.

— Je n’ai jamais prétendu être incompétent devant vous, Père. Vous ne m’avez simplement jamais demandé mon avis sur quelque chose d’important, alors je n’avais aucune raison de vous répondre sérieusement. Et puis, Leo est impliqué maintenant. Je ne peux pas rester sans rien faire.

— Pourquoi est-ce que cette réponse ne me surprend même pas, Arnold ?

Père poursuivit :

— Ignorer l’implication de l’armée finira tôt ou tard par nuire à l’Empire. Mais nous ne pouvons pas non plus fermer les yeux sur la noblesse du Sud. Et avec un problème d’une telle ampleur qui nous attend là-bas, nous n’avons pas le temps d’enquêter simultanément sur l’armée. Nous n’avons donc pas d’autre choix que de suivre ta proposition.

Il acheva sa réponse par un signe de tête satisfait. Franz lui-même semblait impressionné.

— Leonard.

Père se tourna vers Leo.

— Tu poursuivras ton enquête sur l’affaire de la région Sud. As-tu une piste ?

— D’après le témoignage du chevalier, le comte Sitterheim a confié une lettre à une certaine Rebecca pour qu’elle la remette à quelqu’un. Je vais commencer par la rechercher.

— Intéressant… Le comte Sitterheim a donc laissé une lettre.

S’il avait préparé un tel courrier, c’était probablement qu’il observait depuis longtemps les responsables de ces crimes, attendant une occasion de les dénoncer.

Père considérait certainement ses actes comme impardonnables.

Mais au moins, le comte semblait avoir éprouvé des remords.

— Au fait, Arnold. Comment les choses se sont-elles passées entre ta sœur et le duc ?

— Hein ?

Le changement brutal de sujet me prit complètement au dépourvu.

Je lui répondis que leur relation avait légèrement progressé dans la bonne direction.

Les sourcils de Père se froncèrent aussitôt.

Et il se lança dans un sermon particulièrement sévère.

Je poussai un soupir en priant pour qu’il se termine rapidement.

5

— Je vois. Ça a l’air d’avoir été une véritable catastrophe.

— Exactement ! Moi, je trouve que je mérite des félicitations pour avoir réussi à faire avancer leur relation, ne serait-ce qu’un tout petit peu ! Certainement pas un sermon.

De retour dans ma chambre, je discutais avec Sebas tout en parcourant les rapports posés sur mon bureau.

Ils contenaient quantité d’informations importantes sur l’évolution de la noblesse neutre et les mouvements des différentes factions.

Mais pour le moment, j’avais des préoccupations plus urgentes.

— Tu n’as réussi à trouver aucune information sur Rebecca, la chevalière de Sitterheim ?

— Malheureusement, nous manquons quelque peu de personnel. J’ai pu recueillir certaines informations, mais notre réseau ne s’étend pas au-delà de la capitale. Dès que l’on quitte celle-ci, les ressources dont disposent les autres prétendants dépassent largement les nôtres.

— Donc on reste désavantagés, hein…

Je claquai la langue d’agacement avant de pousser un soupir.

Nous venions à peine d’entrer dans la guerre de succession. Nous avions beau avoir le vent en poupe, l’étendue de notre influence restait très inférieure à celle des autres prétendants.

Dans la capitale, nous pouvions désormais rivaliser avec eux. Mais il suffisait d’en sortir pour que notre infériorité redevienne flagrante.

Nos adversaires possédaient simplement beaucoup plus de partisans dans les régions périphériques, et donc bien plus d’hommes capables de récolter des informations.

— La destination finale de Rebecca reste la capitale, me rappelai-je à voix haute. Au moins, ça, c’est certain. Dès qu’elle entrera dans la ville, nous devrions pouvoir progresser.

— Cela pourrait toutefois prendre beaucoup de temps si elle voyage avec prudence, fit remarquer Sebas. Et elle a de bonnes raisons de le faire. Elle doit se méfier de l’organisation de traite humaine, de la noblesse du Sud, ainsi que des membres de la faction de la princesse Zandra liés à cette noblesse.

— Ouais. L’existence même de Rebecca est devenue une question de vie ou de mort pour Zandra. Et avec cette lettre compromettante qu’elle transporte, c’est encore pire. Zandra a probablement déjà appris qu’une chevalière se dirigeait vers la capitale. Elle va tout faire pour retrouver Rebecca au plus vite.

— L’organisation de traite humaine, la noblesse du Sud et Dame Zandra… A-t-elle seulement une chance d’atteindre la capitale avec ces trois groupes à ses trousses ?

— En temps normal, je dirais que c’est impossible. Mais Zandra n’est pas la seule à avoir des liens avec l’organisation.

— Les extrémistes de l’armée.

J’acquiesçai.

Puisque l’armée avait envoyé une requête à l’organisation de traite humaine, elle devait nécessairement disposer elle aussi d’un certain nombre d’informations.

Et lorsqu’on parlait des extrémistes de l’armée, Gordon en faisait presque certainement partie.

Il était impossible qu’il ignore complètement l’affaire ou qu’il n’y soit impliqué d’aucune manière.

Cela signifiait également que Gordon chercherait la moindre occasion de faire tomber Zandra. Si les deux factions ennemies concentraient leurs ressources dans leur lutte l’une contre l’autre, Rebecca pourrait peut-être réussir à leur filer entre les doigts.

— Notre meilleure chance serait de nous assurer qu’elle arrive saine et sauve pendant que ces deux-là se battent.

— Malheureusement, nous ne le pouvons pas, puisque nous ignorons où elle se trouve.

Je pensais que nous avions encore un peu de temps avant que la situation ne devienne critique.

Ni Zandra ni Gordon n’avaient encore effectué de mouvement suspect.

Dès qu’ils commenceraient à mobiliser leurs hommes, nous nous en apercevrions. Pour l’heure, nous ne pouvions que surveiller attentivement mes frère et sœur tout en poursuivant nos recherches sur Rebecca.

— Je vais sortir un moment. Préviens-moi s’il se passe quelque chose.

— Très bien.

Je quittai la chambre et pris la direction de la sortie du château.

— Excusez-moi.

Je désignai le fruit rouge disposé devant une marchande.

— Combien pour un de ceux-là ?

— Ça ? Deux pièces impériales de cuivre-or.

— Deux pièces de cuivre-or ? Ce n’est pas un peu cher ?

J’étais presque certain qu’il n’en coûtait qu’une auparavant.

Les pièces impériales constituaient la monnaie courante d’Adrasia, mais également la devise la plus répandue sur l’ensemble du continent.

La pièce de plus faible valeur était celle de bronze. Venaient ensuite le cuivre-or, l’argent, l’argent blanc, l’or, l’or blanc et enfin l’arc-en-ciel. Chaque catégorie valait dix fois la précédente.

Les pièces d’or blanc et arc-en-ciel circulaient très peu. Elles n’étaient généralement utilisées que par les marchands lors de transactions commerciales importantes ou dans les échanges internationaux.

Un citoyen moyen de l’Empire gagnait environ sept ou huit pièces d’argent blanc par mois, tandis que les gens du peuple n’utilisaient généralement aucune monnaie d’une valeur supérieure à l’or.

— Désolée, s’excusa la marchande. Il s’est passé tellement de choses récemment… L’approvisionnement a pris beaucoup de retard.

— Je vois. Bon, j’en prends deux.

— Très bien. Ça fera quatre pièces.

Je sortis quatre pièces de cuivre-or de la bourse attachée à ma taille et les lui remis. Puis je mangeai mes fruits en me promenant dans les rues.

La capitale débordait toujours d’activité, mais les prix avaient augmenté. Avec tout ce qui s’était produit récemment — l’apparition des monstres dans l’Est, puis le phénomène dans le Sud — c’était inévitable.

— Et au fond, c’est probablement encore la faute de cette stupide guerre de succession…

Le plus ridicule, c’était que je n’avais absolument aucun droit de me plaindre.

J’aurais pu vivre confortablement sans lever le petit doigt, et j’avais pourtant choisi de jouer un rôle actif dans cette lutte. Alors qu’un citoyen ordinaire gagnait sept ou huit pièces d’argent blanc par mois, le simple fait d’être prince rapportait au minimum trois pièces d’or d’allocation mensuelle.

Des princes comme moi recevaient donc, sans travailler, environ trois fois le salaire mensuel moyen. Cette allocation augmentait lorsque nous accomplissions des exploits dignes d’être récompensés. Et si nous occupions une fonction officielle, nous recevions en plus un véritable salaire.

Les pièces d’or que j’avais données à Lynfia représentaient l’équivalent de dix années de mon allocation, soit environ trois pièces arc-en-ciel. Tout cet argent avait été englouti dans la quête de raid. Une telle somme permettait également de s’offrir les services d’un aventurier de rang SS.

Voilà pourquoi Lynfia m’avait été si reconnaissante.

Silver faisait partie des aventuriers de rang SS les plus coopératifs de la Guilde des aventuriers. J’acceptais activement les requêtes transmises à la Guilde afin d’éviter que les gens aient à payer directement pour solliciter mes services. La raison était simple : j’aurais eu mauvaise conscience à réclamer de telles sommes pour mes quêtes alors que ma position de prince me garantissait déjà largement de quoi vivre.

— Même si, dans ce cas, je suis un sacré hypocrite d’accepter la moindre récompense…

Je continuais à marmonner lorsque mon regard fut attiré par une jeune femme visiblement contrariée devant un étal, un peu plus loin.

Elle avait la peau blanche comme neige, des cheveux violet clair lui arrivant aux épaules et des yeux d’un rouge tirant sur le violet.

Il était rare de voir une femme aussi belle. Mais elle possédait surtout un trait beaucoup plus remarquable. Ses oreilles étaient légèrement pointues. Une caractéristique propre aux demi-elfes.

Elle avait probablement dissimulé ses oreilles sous la capuche qui reposait désormais sur ses épaules, avant que celle-ci ne tombe pendant sa dispute avec le marchand.

— Mais vous venez de dire que ça coûtait deux pièces d’argent !

— Tais-toi ! Ce prix ne s’applique pas aux demi-elfes ! Si tu les veux, ce sera deux pièces d’argent blanc !

La demi-elfe était manifestement venue faire des courses.

Son sac contenait différents ingrédients. À en juger par leur dispute, sa capuche avait probablement glissé au moment où elle s’apprêtait à payer.

Adrasia accueillait un grand nombre de demi-humains. Cela ne signifiait pas pour autant que les discriminations avaient disparu. J’avais déjà entendu beaucoup d’histoires sur les difficultés rencontrées par les demi-humains pour trouver des marchands qui acceptaient de leur vendre quoi que ce soit.

Et dans certaines régions, les demi-elfes n’avaient apparemment même pas cette chance. Leur peuple était particulièrement rejeté. Ils n’étaient ni elfes ni humains.

Les elfes formaient un peuple extrêmement fermé qui, de manière générale, n’appréciait guère les humains. Comme les demi-elfes possédaient du sang humain, ils ne faisaient pas exception à cette hostilité.

De leur côté, les humains méprisaient souvent les demi-elfes, qu’ils considéraient comme le fruit d’une union contre nature, et les rejetaient en raison de leur ascendance elfique.

Et pour ne rien arranger, le marchand devant nous n’était même pas originaire d’Adrasia. Il semblait venir d’un autre pays.

— J’étais censé être en train de me détendre…

Je regardai autour de moi.

La plupart des témoins semblaient compatir avec la demi-elfe.

Mais personne n’intervenait. Évidemment.

Tout le monde préférait ignorer le problème plutôt que d’agir.

La jeune femme hésita encore un moment, puis finit par abandonner et rendit son sac de provisions au marchand avec un soupir.

— Attendez une seconde.

Je l’interpellai presque sans réfléchir. La scène commençait sérieusement à m’agacer, et je savais que si je la laissais passer, j’en garderais un goût amer. En tant que membre de la famille impériale, j’étais censé contribuer à diriger ce pays.

Et pourtant, je semais moi-même le chaos en participant à cette ridicule guerre de succession. Mon activité d’aventurier de rang SS était censée compenser un peu cela, mais même là, je recevais des récompenses considérables. Au final, tout cela ne faisait qu’alimenter ma culpabilité.

Je m’approchai donc du marchand et de la jeune femme, arrachai le sac de nourriture des mains du premier et déposai deux pièces d’argent blanc dans sa paume.

— Satisfait ?

— Hein ? Euh…

— Combien il vous faut pour être satisfait ? Plus d’argent vous donnera envie de mieux traiter vos clients ?

— Q-qu’est-ce que vous me voulez ?! s’emporta le marchand. C’est mon commerce, ça ne vous regarde pas !

— Nous sommes en Adrasia. Ici, les demi-humains sont acceptés et les bienvenus.

— Je m’en fiche ! Les demi-elfes ne sont pas des demi-humains ! Et ce ne sont pas des humains non plus !

— Ça suffit. Vous avez votre argent. Nous partons.

— Pas question !

Le marchand afficha un sourire mauvais.

— Si vous voulez la marchandise, donnez-moi une pièce d’or !

Il avait probablement compris qu’il avait affaire à un bienfaiteur un peu trop généreux et comptait m’extorquer davantage d’argent.

C’était franchement répugnant. S’en prendre aux plus faibles, puis profiter de ceux qui avaient le courage de les défendre…

Même les passants finirent par perdre patience et commencèrent à protester.

Mais le marchand s’obstina de plus belle.

— Mêlez-vous de vos affaires ! cria-t-il à la foule. L’approvisionnement en nourriture de votre Empire est complètement perturbé ! Moi, j’ai fait tout ce chemin pour que vous puissiez acheter à manger ! J’ai au moins le droit de décider à qui je vends !

Lorsqu’il tendit la main vers le sac de la demi-elfe, je lui saisis le poignet et le fixai durement. J’aurais facilement pu lui donner une leçon avec la magie. Mais je n’étais pas déguisé. Et il y avait certainement dans les environs quelques personnes capables de me reconnaître.

— Maintenant, vous n’avez vraiment plus aucune raison de vous plaindre.

De ma main libre, je sortis une pièce d’or.

Le marchand retrouva aussitôt le sourire et tendit la main pour s’en emparer.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?! C’est quoi, tout ce raffut ?!

Un homme chargé du maintien de l’ordre se fraya soudain un passage parmi les curieux. Il devait effectuer sa patrouille.

Contrairement à la garnison de la capitale, qui assurait la défense de la ville et dépendait de l’armée, les forces chargées du maintien de l’ordre relevaient directement du ministre de la Justice. Leur rôle était de préserver l’ordre public dans la capitale, et elles disposaient du pouvoir d’arrêter les citoyens.

— Aucun problème, monsieur l’agent, répondit aussitôt le marchand. Nous venons de terminer nos négociations. Tout va bien.

— Des négociations ?

L’agent tourna les yeux vers moi. À l’instant où il me reconnut, ses yeux s’écarquillèrent et il s’inclina précipitamment.

— P-prince Arnold ?!

— Vous me reconnaissez ?

— B-bien sûr que oui ! Je soutiens le prince Leonard dans la lutte pour le trône !

Vu la fierté avec laquelle l’homme se redressa en disant cela, il appartenait probablement à la faction de Leo ou lui était au moins étroitement lié.

Dans ce cas, impossible de me faire passer pour Leo.

Tant pis.

Autant accomplir une bonne action de temps en temps.

— Vous tombez bien. Un marchand a-t-il le droit d’augmenter ses prix simplement parce que sa cliente est une demi-elfe ?

— A-absolument pas ! Notre Empire accueille les citoyens de toutes les races ! Tous les marchands jurent de ne pratiquer aucune discrimination lorsqu’ils reçoivent leur autorisation de commerce !

— Alors retirez-lui la sienne. Il a augmenté arbitrairement ses prix deux fois. Et si vous ne l’arrêtez pas, je vous garantis que Leo sera ici en un rien de temps. Et il ne sera pas content.

— O-oui, Votre Altesse ! Immédiatement !

— A-attendez ! protesta soudain le marchand. Je ne savais pas que vous étiez un prince ! P-pardonnez-moi, Votre Altesse !

— Ce n’est pas le problème. Vous n’êtes pas arrêté parce que vous m’avez manqué de respect. Vous êtes arrêté parce que vous avez enfreint les règles. Nous sommes en Adrasia.

Je lui laissai la pièce d’or.

— Gardez-la. Faites-en ce que vous voulez.

Sur ces mots, je pris la demi-elfe par la main et l’entraînai avec moi.

Je ne pouvais pas me permettre d’attirer davantage l’attention.

Nous marchâmes ainsi en silence pendant plusieurs minutes avant qu’elle ne finisse par parler derrière moi.

— E-euh… Vous pourriez me lâcher la main, maintenant ?

— Hein ? Ah, désolé.

Je la lâchai immédiatement.

Après tout, c’était plutôt impoli de lui prendre la main alors que j’ignorais jusqu’à son nom.

La jeune femme secoua la tête pour répondre à mes excuses, puis m’adressa un sourire joyeux.

— Ce n’est rien ! Merci de m’avoir aidée tout à l’heure ! Ah… non. Merci de m’avoir aidée, Votre Altesse.

— J’essaie justement de passer inaperçu. Alors je préférerais que tu me parles plus normalement. Tu peux me tutoyer. Comment tu t’appelles ?

Ma réponse familière sembla la surprendre.

Puis elle laissa échapper un petit rire et me tendit la main droite.

— Ça marche. Je m’appelle Sonya Raspedo. Comme tu peux le voir, je suis une demi-elfe.

— Ça ne change rien pour moi. Je m’appelle Arnold, mais tu peux m’appeler Arn.

— D’accord ! Alors ce sera Arn !

C’est ainsi que Sonya et moi nous rencontrâmes.

6

— Alors, Arn, tu es sorti pour voir un peu ce qui se passe en ville ?

— Ouais, quelque chose comme ça.

Après nous être présentés, Sonya m’avait expliqué qu’elle avait encore quelques courses à faire. Nous avions donc continué à marcher ensemble. Pour éviter de nous attirer d’autres ennuis, je lui avais demandé de remettre sa capuche, puis je m’étais chargé d’acheter à sa place les différents articles figurant sur sa liste.

— Donc… pas vraiment ? reprit-elle, peu convaincue par ma réponse.

— Je suis surtout sorti prendre l’air. À force de rester enfermé au château, j’étouffe.

— Tu fais une pause au milieu d’un travail particulièrement difficile ?

— J’en ai l’air ? On m’appelle le Prince Insipide, tu sais.

— Le Prince Insipide ?

— Tu n’en as jamais entendu parler ? Eh bien, c’est moi. Le pauvre incapable qui fait pâle figure à côté de son incroyable frère jumeau. La risée de tout l’Empire.

Tout le monde dans la capitale connaissait ma réputation.

Sonya devait donc venir d’ailleurs. Cela ne m’étonnait pas vraiment : elle avait clairement l’air d’une voyageuse plutôt que d’une habitante de la ville.

— Je ne connais pas bien la capitale, mais… les gens disent vraiment ce genre de choses sur toi ? Pourtant, l’agent de tout à l’heure faisait très attention à te traiter avec respect.

— Uniquement parce que mon frère est candidat au trône. Les gens liés à sa faction me traitent correctement, du moins en apparence. Mais personne ne me respecte sincèrement.

Je levai les yeux vers le ciel. En dehors des quelques personnes qui faisaient réellement partie de mon cercle proche, c’était la stricte vérité.

Tout à l’heure, devant ce marchand, j’avais agi comme un membre digne de la famille impériale. Mais c’était simplement ce qu’on attendait de quelqu’un de mon rang.

En réalité, certains pourraient même considérer négativement le fait que j’aie fait intervenir cet agent. En tant que prince, j’avais largement assez d’autorité pour remettre moi-même le marchand à sa place. Mais ma réputation était déjà tellement mauvaise qu’une seule bonne action n’allait pas changer quoi que ce soit à l’image que les gens avaient de moi.

Même si les personnes présentes aujourd’hui repartaient avec une meilleure impression, elle ne durerait pas. À moins d’accomplir un exploit extraordinaire, mon surnom de Prince Insipide et tout ce qui l’accompagnait ne disparaîtraient jamais.

Évidemment, cela m’était égal. Et je n’essayais pas de m’en débarrasser. J’aurais peut-être pensé autrement autrefois, mais cette époque était révolue depuis longtemps.

— Ça te dérange ? demanda Sonya. Que les gens te traitent comme ça ?

— Je ne sais pas. Pour être honnête… je crois que j’y suis habitué.

— Tiens. On se ressemble.

En disant cela, Sonya effleura légèrement son oreille.

Ses oreilles courtes et pointues étaient le signe distinctif des demi-elfes.

Elle avait certainement subi beaucoup de discriminations au cours de sa vie à cause d’elles.

Ma situation n’était absolument pas comparable à la sienne. Les préjugés à mon égard étaient le résultat de ma réputation.

Les siens l’accompagnaient depuis sa naissance.

— Ce n’est pas pareil du tout. Si tu as réussi à t’habituer à être traitée comme ça, alors tu es bien plus forte et bien meilleure que moi. Je ne pense pas que j’aurais pu le supporter. Où que j’aille, je reste un prince. Ma naissance et mon sang me protègent.

— Tu sais… dit-elle en m’observant, quand tu parles comme ça, on dirait presque que tu n’aimes pas être prince.

— Je n’aime pas ça. Je n’aime pas les privilèges que mon statut me donne, et je me déteste de m’appuyer dessus. Si je le pouvais, je donnerais tout ça à quelqu’un d’autre. Et je sais parfaitement que le simple fait de pouvoir penser ainsi est encore un privilège. Ce qui ne fait que me dégoûter davantage de moi-même.

Mon désir de vivre libre, sans aucune contrainte, venait de cette aversion. De la même manière que les gens ordinaires rêvaient d’une vie exceptionnelle, moi, je rêvais d’une vie ordinaire.

Comme ce serait agréable de vivre dans une maison normale, au sein d’une famille normale…

J’aurais voulu passer mes journées parmi toutes les personnes que je croisais dans ces rues. Mais c’était impossible. Même si je renonçais à ma position de prince, ma lignée ne me laisserait jamais partir aussi facilement.  Père me ferait probablement épouser quelqu’un d’une famille noble, sans la moindre pitié. Le sang impérial avait trop de valeur.

Il avait donné naissance à de nombreuses personnes brillantes et talentueuses : des individus particulièrement doués pour le mana et la magie, comme Zandra et moi ; d’autres bénis dans les arts de l’épée et de la guerre, comme Lise et Gordon ; et même des génies comme Leo, capables d’exceller dans pratiquement tous les domaines.

C’était le fruit de générations entières de lignées prestigieuses soigneusement mêlées entre elles. Le sang impérial était trop précieux pour qu’on laisse quelqu’un qui le portait vivre librement à sa guise.

— Hmm… Alors sur ce point aussi, on se ressemble, remarqua Sonya. Moi aussi, je déteste être née comme ça. Je ne voulais pas de sang elfique. Je voudrais être humaine. Mais on ne me permet pas de vivre comme une humaine.

Je réfléchis un instant.

— J’imagine qu’on se ressemble effectivement sur des points assez étranges.

— On dirait bien. Enfin… j’ai fini par l’accepter. C’était difficile quand j’étais petite, mais j’ai tenu grâce à la gentillesse de ma famille et de mes amis. En dehors de ce cercle, il m’arrive encore d’être persécutée… mais il existe aussi toujours des gens gentils comme toi.

Sonya me regarda avec un grand sourire.

Il était tellement lumineux et communicatif que je sentis mon humeur commencer à s’améliorer malgré toutes les pensées négatives que mon manque de sommeil alimentait depuis quelque temps.

Qui aurait cru que le sourire d’une fille rencontrée quelques minutes plus tôt suffirait à autant me remonter le moral ?

— Merci. Je me sens un peu mieux.

— Mais je n’ai rien fait.

— Tu as un très beau sourire.

Je l’avais dit en toute sincérité.

Le visage de Sonya vira aussitôt au rouge vif.

Je laissai échapper un petit rire, ce qui lui fit froncer les sourcils.

— T-tu te moques de moi.

— Pas du tout. Être avec toi me redonne un peu de motivation. C’est vrai.

— Arrête un peu. Tu dois sortir ce genre de phrases à toutes les filles.

— Parfois. Ça dépend de mon humeur.

— Tu as l’air plutôt doué pour draguer les femmes.

— Merci.

Je lui adressai un sourire et continuai d’avancer.

C’était agréable de parler avec Sonya.

Cela venait sans doute en partie du fait qu’elle semblait particulièrement attentive à maintenir une distance appropriée avec les autres. Elle observait clairement chacune de mes réactions et ajustait inconsciemment son comportement en conséquence.

Imaginer ce qui avait pu la rendre ainsi me peinait.

Mais pour l’instant, je lui en étais reconnaissant.

Cette conversation agréable m’aidait à ralentir et à ne pas céder à l’impatience.

Après tout, si j’avais quitté le château, c’était justement pour changer d’air et éviter de m’obséder sur la nécessité de retrouver Rebecca au plus vite.

Cela ne signifiait pas pour autant que j’avais complètement baissé ma garde.

— Qu’est-ce qu’il y a, Arn ? demanda Sonya. Tu as l’air préoccupé par quelque chose.

— Ah bon ?

— Ouais. Si tu n’es pas sur un travail compliqué, alors qu’est-ce qui te stresse autant ?

Il me fallut quelques instants pour trouver une réponse.

Je ne pouvais évidemment pas lui raconter la vérité.

— En fait… je cherche quelqu’un.

— Et tu n’arrives pas à le retrouver ?

— Non. Je n’ai absolument aucune piste et pas assez de monde pour m’aider à chercher.

— Hmm… À ta place, j’abandonnerais. Surtout sans aucune piste.

Sonya me répondit avec son sourire insouciant habituel.

Cela ne me surprit même pas. Je l’imaginais parfaitement tenir ce genre de raisonnement. Malheureusement, je ne pouvais pas suivre son conseil.

Rebecca et la lettre qu’elle transportait pouvaient bouleverser complètement l’équilibre actuel de la guerre de succession.

Celui qui mettrait la main dessus en premier prendrait immédiatement l’initiative et un avantage considérable.

C’était une bataille que je devais gagner coûte que coûte.

Mes pensées furent interrompues lorsque Sonya désigna une boutique un peu plus loin. Elle voulait apparemment y acheter quelque chose.

Elle me montra les différents articles qu’elle souhaitait, et je transmis sa commande au marchand. Pendant ce temps, celui-ci engagea la conversation avec moi.

— En rencard avec ta petite amie, mon garçon ?

— Ça en a l’air ?

— Complètement. Tiens, un petit cadeau d’un homme qui est passé par là plus d’une fois. Profitez bien de votre journée, tous les deux.

À la fin de notre échange, le marchand nous donna gratuitement une bouteille de jus de fruits chacun. Sonya, complètement déstabilisée par le fait qu’il nous prenne pour un couple, tenta précipitamment de refuser.

Mais l’homme lui fourra la bouteille entre les mains avant de nous congédier d’un geste joyeux.

— Pff… Quel type insistant, marmonna-t-elle. Je lui ai pourtant dit qu’on n’était pas en rencard !

— C’était gratuit. Autant en profiter.

— Uniquement parce que tu ne l’as pas corrigé quand il fallait ! Tu l’as pratiquement arnaqué !

— Ne t’énerve pas. Il est vraiment bon, ce jus.

Sonya marmonna encore quelque chose, puis abandonna la discussion.

Le jus était beaucoup plus dilué que ceux qu’on me servait au château. Pourtant, il me semblait infiniment meilleur. Peut-être simplement parce que j’étais allé le chercher moi-même au lieu qu’on me le pose devant le nez.

— Tu avais raison. Il est délicieux, admit Sonya après en avoir bu une gorgée.

Malgré toutes ses protestations, sa mauvaise humeur disparut presque immédiatement. Je devais remercier ce marchand.

— Au fait… reprit-elle. Qu’est-ce que tu penses de ton frère ?

— Mon frère ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Il doit être vraiment incroyable pour que les gens disent que tu es inutile comparé à lui, non ?

— Ouais. C’est lui qui a résolu l’étrange phénomène dans la région Sud, et il est très populaire auprès du peuple. Maintenant, c’est un véritable héros.

— Laisse tomber. J’ai déjà ma réponse rien qu’en regardant ta tête.

— Hmm ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je voulais savoir si toi, tu l’aimais bien. Mais ça se voit immédiatement. Dès que tu parles de ton frère, tu as l’air super fier de lui.

Vraiment ?

Je portai instinctivement une main à mon visage, comme si je pouvais vérifier moi-même. J’avais toujours été fier de Leo.

Pourtant, personne ne me l’avait jamais fait remarquer. Peut-être était-ce lié à la façon dont il avait changé pendant la récente crise dans le Sud. Le voir rugir face à ce démon avait été vraiment impressionnant.

Il avait déclaré qu’il deviendrait un jour empereur.

Ouais.

Je suis vraiment fier de mon petit frère.

— Tu as raison. Je l’admire vraiment. Je ne connais personne d’aussi gentil et fort que lui.

— Hmm… Dans ce cas, je suppose que je peux te faire confiance.

Sans prévenir, Sonya m’arracha le sac que je portais pour elle, pivota et se dirigea vers une ruelle voisine. Je la suivis.

Elle posa alors brusquement son sac au sol, se retourna… et m’enlaça.

— Hé ?! Qu’est-ce que tu fais ?!

Elle approcha ses lèvres de mon oreille.

— Gordon l’a retrouvée, murmura-t-elle. Si tu suis sa piste, tu devrais encore pouvoir l’atteindre avant lui.

— Quoi ?!

Je restai figé. Je ne me souvenais même plus de la dernière fois où quelqu’un m’avait autant pris au dépourvu. Sonya me lâcha et récupéra son sac.

— Qui es-tu… ? commençai-je.

— Je te le dis parce que si Gordon la capture, je serai obligée d’intervenir. Et je pense que ni toi ni moi ne voulons que ça arrive. À toi de décider si tu me crois ou non.

Elle se retourna et partit en courant.

Je tendis la main pour tenter de l’arrêter, mais je ne saisis que du vide. Avant même que je puisse réagir, elle avait disparu. Il me fallut un moment pour retrouver mes esprits. Dans les circonstances actuelles, il n’existait qu’une seule femme à laquelle Sonya pouvait faire référence. Rebecca.

— Pourtant, je n’ai jamais entendu parler d’une demi-elfe liée à l’une des factions…

Je fixai la direction dans laquelle Sonya avait disparu, espérant presque la voir réapparaître. Mais elle ne revint pas.

Ce n’était clairement pas une nouvelle plaisanterie lancée avec son sourire habituel.

J’aurais dû la poursuivre.

Mais j’avais été tellement surpris que cette idée ne m’avait même pas traversé l’esprit.

— J’imagine que je n’ai pas d’autre choix que de lui faire confiance.

De toute façon, je n’avais aucune autre piste.

Ma seule option consistait à croire ce qu’elle venait de me dire et à suivre les traces de Gordon.

Une fois ma décision prise, je retournai précipitamment au château.

 

 

7

— Êtes-vous certain qu’il ne s’agit pas d’un piège ?

Je répondis à Sebas par un signe de tête ferme. C’était possible, bien sûr. Mais si c’était réellement un piège, il était particulièrement mal préparé.

— Notre stratégie consistait déjà à surveiller de près Zandra et Gordon. Le fait qu’elle m’annonce que Gordon a retrouvé Rebecca ne fait que confirmer ce que nous comptions déjà faire.

— Il pourrait également s’agir d’une personne au service de Dame Zandra qui cherche à détourner votre attention de ses propres mouvements.

— Ouais, j’y ai pensé. Mais l’intérêt de Zandra, c’est justement que nous restions dans le noir et que nous ignorions où se trouve Rebecca. Je vois mal pourquoi elle voudrait nous mêler à tout ça. Gordon dispose d’un excellent réseau d’information en dehors de la capitale grâce aux troupes locales de l’armée. Il finira donc forcément par retrouver Rebecca tôt ou tard. Et si nous parvenons jusqu’à elle en le suivant, cela ne fera qu’ajouter un ennemi supplémentaire aux problèmes de Zandra. Elle ne provoquerait pas ça volontairement.

— Peut-être espère-t-elle provoquer un affrontement entre le prince Gordon et le seigneur Leonard.

— Si c’était son objectif, elle n’aurait aucune raison de simplement nous souffler vaguement que Gordon a retrouvé Rebecca. Elle pourrait attendre qu’il passe à l’action, puis nous révéler directement où Rebecca se trouve.

En résumé, si Sonya était un piège, c’était un piège terriblement inefficace.

Il existait une multitude de méthodes bien meilleures.

— Ma rencontre avec Sonya était forcément une coïncidence. Même si elle avait volontairement provoqué cette dispute avec le marchand, rien ne lui garantissait que j’interviendrais. Vu ma réputation, il aurait même été plus logique de supposer que je ne ferais rien.

— Vous semblez accorder beaucoup de confiance à cette demi-elfe.

— Je saurais si elle m’avait menti. Ce n’était pas le cas. Je suis certain que Gordon a réellement retrouvé Rebecca.

— Je vois. Si nous partons du principe que votre jugement est correct… pourquoi cette femme aurait-elle accès à une information aussi précieuse ?

— Je n’en sais rien. Elle donnait l’impression de vouloir aider Rebecca. Mais si elle travaille pour Gordon, ça ferait d’elle une traîtresse.

— En effet. Dame Rebecca revêt également une grande importance pour le prince Gordon. Elle constitue la clé permettant d’écarter la princesse Zandra de la guerre de succession. La garder à portée de main lui permettrait aussi de disposer d’un moyen de pression sur elle. Et s’il parvenait à manipuler la princesse Zandra, cela réduirait considérablement l’écart entre lui et le prince Erik.

— Ouais. Tu as raison. C’est probablement ce que Gordon a en tête.

Je réfléchis un instant.

— Mais ce n’est pas la pire chose qu’il pourrait faire avec Rebecca et cette lettre. Il pourrait les utiliser pour attirer toute cette affaire sur son terrain de prédilection.

— C’est-à-dire ?

— Employées correctement, Rebecca et cette lettre pourraient servir à provoquer un conflit civil. Gordon pourrait révéler l’affaire et dénoncer Zandra pendant le conseil des ministres, dans une situation où Père ne pourrait plus empêcher l’information de se répandre. Ensuite, il lui suffirait de créer au sein du conseil un climat dans lequel tout le monde réclamerait que la région Sud soit arrêtée et punie à n’importe quel prix. Père finirait par être contraint d’accepter.

Je poursuivis :

— À partir de là, la région Sud entrerait officiellement en rébellion. Et ce serait Gordon qui irait ensuite l’écraser.

— Voilà un scénario particulièrement élaboré. J’ai du mal à imaginer le prince Gordon capable de tout orchestrer.

— Probablement pas. Pas tout seul, en tout cas.

Se contenter d’apporter l’affaire devant Père ne fonctionnerait pas.

Père chercherait toujours à éviter un conflit interne.

En poussant ce raisonnement plus loin, il faudrait donc créer une situation où il n’aurait plus d’autre choix que de franchir cette limite et de s’opposer directement à la région Sud.

Or Gordon ne disposait d’aucun stratège capable de mettre en place une telle succession d’événements.

— Enfin, repris-je, même s’il ne choisit pas exactement cette méthode, le simple fait qu’il mette la main sur une faiblesse aussi importante de Zandra reste dangereux. Peu importe ce qu’il prépare, nous devons protéger Rebecca.

— Nous avons donc décidé de faire confiance à cette Sonya ?

— Ouais. Je te confie la surveillance.

— Très bien.

Sebas disparut aussitôt, silencieusement.

Dès le lendemain, il revint avec de nouvelles informations.

— Le prince Gordon semble avoir discrètement détaché l’une des unités participant actuellement à des exercices militaires. Elle se dirige vers Jena, une ville située non loin de la capitale.

— Donc Rebecca est là-bas. Quel genre d’unité ?

— Une unité clandestine entraînée aux opérations secrètes. Je pense que même l’empereur ignore qu’elle a été mobilisée.

— Exactement le genre d’unité qui convient à Gordon, hein…

Nous avancions côte à côte dans un couloir du château tandis que je baissais les yeux pour réfléchir.

Si cette unité clandestine avait déjà été déployée, Gordon agirait probablement aujourd’hui ou demain.

Naturellement, Zandra devait elle aussi être au courant de ses mouvements.

Ses liens avec la noblesse du Sud et l’organisation de traite humaine lui donnaient certainement accès à des renseignements comparables aux siens.

Zandra éviterait cependant d’intervenir personnellement, de peur de s’impliquer trop directement.

Ce serait donc probablement l’organisation de traite humaine qui agirait sur ses ordres.

Leurs hommes seraient loin de valoir les assassins personnels de Zandra.

À moins d’une situation particulièrement défavorable, l’unité clandestine de l’armée devrait donc l’emporter.

— Maintenant… comment est-ce qu’on peut les dresser les uns contre les autres ? murmurai-je.

— J’ai une autre information, Maître Arnold.

— Hmm ? Laquelle ?

— Apparemment, le prince Gordon s’est adjoint les services d’un nouveau stratège. Je n’en sais pas davantage, si ce n’est qu’il agit dans le plus grand secret.

— Un stratège ?

Gordon possédait de nombreux soutiens au sein de l’armée.

En revanche, il n’avait réussi à rallier aucun membre particulièrement intellectuel de l’institution, comme les stratèges ou les officiers d’état-major.

Sa faction manquait donc cruellement de cerveaux.

Je comprenais parfaitement pourquoi il avait voulu combler cette faiblesse.

Ce que je ne comprenais pas, c’était d’où pouvait bien sortir ce nouveau stratège.

Je réfléchissais encore à la question lorsque Gordon apparut à l’autre bout du couloir.

Il avançait vers nous, étroitement entouré de ses accompagnateurs.

— Quand on parle du loup…

Je me décalai contre le mur pour leur laisser le passage et inclinai la tête.

Gordon s’arrêta pourtant devant moi.

— Oh, salut, Gordon. Tu as l’air particulièrement rayonnant aujourd’hui.

— Hmph. Toujours aussi insolent, à ce que je vois. Je sais parfaitement que tu te moques des gens dans ta tête. Les types comme toi me donnent envie de vomir. Dégage.

— Quel dommage. À la prochaine, alors.

Gordon se détourna.

— Et dis à Leonard que sa petite comédie de héros s’arrête ici.

Puis il reprit sa route, suivi aussitôt par son entourage.

La dernière personne du groupe était de petite taille et dissimulait son visage sous une capuche.

Lorsqu’elle passa à côté de moi, elle murmura discrètement :

— Tu vois ? Bonne chance, Arn.

— … Ah.

Je suivis le groupe de Gordon des yeux.

Aucun doute possible. Je connaissais cette voix.

— Donc le nouveau stratège de Gordon… c’est Sonya.

— La source même de nos renseignements, ajouta Sebas. Cela change-t-il votre opinion quant à la possibilité d’un piège ?

— Si elle voulait me piéger, elle ne se serait pas montrée comme ça. Et surtout, les mouvements de Gordon sont réels. Piège ou non, on doit poursuivre comme prévu.

— Mais…

— Je connais les risques, le coupai-je. On ne peut pas foncer là-bas sans plan. J’hésitais encore à jouer notre atout, mais à présent, je pense que c’est notre meilleure option.

— Et quel est cet atout ?

— Utiliser Père.

Sur ces mots, je pris directement la direction de la salle du trône.

— J’ai reçu des informations indiquant que Dame Rebecca a atteint Jena, rapportai-je à Père.

— Je vois. Merci de m’en avoir informé. Si elle est déjà arrivée aussi près, envoyons les chevaliers de la Garde impériale.

— Je pense que ce serait une mauvaise idée. L’armée est elle aussi impliquée dans cette affaire. Déployer la Garde impériale pourrait alerter les extrémistes de l’armée. Laissez-moi y aller.

— Seras-tu capable de la protéger ?

— Probablement pas.

Je l’admis sans détour.

— C’est pour ça que j’emmènerai Leo avec moi. Avec lui, tous ceux qui l’accompagnent et Sebas, nous devrions pouvoir nous débrouiller. Cependant…

— Quoi encore ? demanda gravement Père. Si tu as des réserves, exprime-les maintenant.

Son ton ne laissait aucun doute sur le sérieux avec lequel il considérait cette affaire. L’empereur évitait autant que possible d’intervenir dans la guerre de succession.

Mais lorsque les agissements des prétendants menaçaient de nuire à l’ensemble de l’Empire, la situation changeait.

Il avait certainement compris que cette affaire dépassait désormais le simple conflit pour le trône.

Elle était devenue un problème pour Adrasia elle-même.

Voilà précisément pourquoi j’avais décidé de l’impliquer.

— L’information concernant Dame Rebecca m’a été transmise par le stratège de Gordon. Pour être honnête, il est possible qu’il s’agisse d’un piège.

— Un piège ? Dans ce cas, raison de plus pour envoyer la Garde impériale.

— Pardonnez-moi, Votre Majesté, intervint le chancelier Franz lorsque Père insista une nouvelle fois. Il semblerait que le prince Arnold ait déjà une idée en tête.

Il avait probablement compris que si j’avais pris la peine de venir révéler ce que je savais, c’était justement parce que j’avais un plan.

— Si tu as une stratégie, dépêche-toi de l’expliquer, exigea Père.

— Oui. Je pense que vous devriez ordonner à Leo et à moi-même d’aller inspecter la région Sud. Nous ferons simplement une halte à Jena sur le trajet. Personne n’osera nous gêner si nous agissons sur vos ordres.

— C’est particulièrement détourné comme méthode. Qu’en penses-tu, Franz ?

— Je pense que c’est un bon plan. Le prince Arnold et le prince Leonard sont déjà profondément impliqués dans les problèmes de la région Sud. Leur demander d’aller inspecter la situation paraîtra parfaitement naturel. Et ils voyageront avec des forces importantes. Si un combat éclate, ils devraient donc être capables de se défendre.

— Leonard ne m’inquiète pas, répondit Père. Mais est-il réellement nécessaire que tu l’accompagnes, Arnold ? Tu ne possèdes pratiquement aucune aptitude militaire. Tu présentes ta participation comme une évidence, mais es-tu certain que ce soit une bonne idée ?

— Je vous remercie de vous inquiéter pour moi. Mon rôle principal sera de retrouver Rebecca. Comme vous le savez certainement, je suis doué pour me cacher… et pour retrouver ceux qui se cachent. Je ne serai sans doute d’aucune utilité au combat, mais je pense que ma présence est nécessaire.

Père fronça les sourcils.

Depuis mon enfance, j’avais toujours été excellent à cache-cache.

Lorsque je choisissais sérieusement une cachette, Leo était la seule personne capable de me retrouver.

Ma facilité à anticiper les pensées et les actions des autres me permettait d’y parvenir.

Et c’était précisément cette aptitude dont nous avions besoin maintenant.

Si Père fronçait les sourcils, c’était probablement parce qu’il venait lui aussi de s’en souvenir.

— Très bien, répondit-il finalement à contrecœur. Je vous ordonne officiellement, à Leonard et à toi, d’aller inspecter la région Sud. Revenez me faire votre rapport dès que vous découvrez quoi que ce soit. Cette mission est d’une importance capitale pour l’Empire. Nous ne pouvons nous permettre aucun échec.

— Compris.

Je posai solennellement un genou à terre pour recevoir son ordre.

Maintenant que j’avais impliqué Père, je ne pouvais plus me permettre la moindre erreur. Au strict minimum, il fallait absolument ramener Rebecca saine et sauve.

J’avais également embarqué Leo dans toute cette histoire sans même lui demander son avis.

Mais il me pardonnerait.

Après tout, ce n’était pas exactement la première fois que je lui faisais ce coup-là.

L’esprit rempli de pensées, je quittai la salle du trône.

 

8

Après avoir quitté la salle du trône, je me rendis auprès de ma mère.

Même si Leo et moi comptions revenir dans la capitale dès que Rebecca serait en sécurité, nous risquions tous les deux de nous absenter un certain temps.

Finne resterait dans la capitale, tout comme Marie. Et comme les affrontements entre les différentes factions connaissaient actuellement une accalmie, notre absence ne devrait pas poser trop de problèmes.

Gordon et Zandra concentreraient tous deux leur attention sur Rebecca. Quant à Erik, parfait et irréprochable comme toujours, il ne ferait rien qui risquerait de déplaire à Père.

Ce dernier se montrait extrêmement sensible à tout ce qui touchait aux réfugiés, lesquels étaient profondément impliqués dans l’affaire actuelle. Quiconque tenterait de profiter de notre absence, à Leo et moi, pour accroître son influence s’attirerait immédiatement sa colère.

Erik ne commettrait jamais une erreur aussi stupide.

Pour l’instant, il était donc peu probable qu’un conflit ouvert éclate entre les factions. Évidemment, dans l’ombre, les choses continuaient de bouger. Les différents marchands se livraient notamment leur propre guerre.

Mais ça, c’était le domaine de Finne. Je lui avais confié tout ce qui concernait les affaires commerciales, certain qu’elle s’en sortirait très bien.

— Quand on y pense… on manque vraiment cruellement de personnel.

Sebas allait m’accompagner, ce qui réduirait encore davantage la protection de Finne. Cela dit, je ne m’inquiétais pas particulièrement pour elle : elle serait entourée des demi-humains de la société Demi. Les choses auraient été beaucoup plus simples si Lynfia avait été là.

Mais inutile de rêver. Et malheureusement, Elna avait actuellement reçu une mission qui allait l’éloigner de la capitale. Je ne pouvais donc pas compter sur elle non plus.

— Le problème, ce n’est pas simplement de trouver des gens compétents. Je ne peux pas confier la protection de personnes qui me sont chères à quelqu’un en qui je n’ai pas confiance…

Je poussai un soupir.

J’étais arrivé devant la porte des appartements de ma mère, au Palais Intérieur.

— Mère ? C’est moi, Arn.

— Arn ?! Entre vite !

Le ton brusque de ma mère me fit immédiatement comprendre que quelque chose n’allait pas. J’entrai silencieusement.

À l’intérieur, je découvris Krista tremblant dans les bras de ma mère.

— Krista ?!

Je l’entendais sangloter.

— Elle s’est mise à pleurer tout à coup, expliqua Mère. Et elle refuse de me dire ce qui ne va pas. Elle a peut-être encore eu une prémonition.

Ma mère avait élevé Krista comme sa propre fille et connaissait évidemment tout de son pouvoir magique inné.

D’ordinaire, elle ne s’en préoccupait guère. Mais dans l’état où se trouvait Krista, impossible de l’ignorer. Je m’approchai et m’agenouillai devant elle pour me mettre à sa hauteur.

— Hé, Krista. Ça va ? Regarde, c’est moi. Grand frère Arn est là.

— Arn… Arn !

Krista se libéra des bras de ma mère et se jeta contre moi.

Tout son corps tremblait. Elle avait dû voir quelque chose de terrifiant. Je continuai à lui caresser doucement les cheveux jusqu’à ce qu’elle se calme.

Malgré cela, elle refusait toujours de parler.

— Tu as vu quelque chose, Krista ? Quelque chose de vraiment effrayant ?

— Parle à Arn, Krista, l’encouragea ma mère. Il pourra peut-être t’aider.

— … Il y avait une petite pièce… et plein d’enfants…

Petit à petit, Krista commença à parler.

Elle décrivait ce qu’elle avait vu par fragments, si bien qu’il était difficile d’en comprendre le sens.

Puis, à la fin, elle murmura l’élément le plus important.

— R-Rita…

— Qu’est-ce qu’il y avait avec Rita ?

— Elle va mourir ! Elle va mourir juste devant moi !

— Quoi ?!

— Oh, mon Dieu…

La révélation était terrifiante. Les visions de Krista ne s’étaient pas toujours réalisées. Certaines avaient été exactes, d’autres non. Cependant, celles dans lesquelles Krista elle-même était directement impliquée étaient de loin les plus susceptibles de se produire.

La mort de notre frère aîné concernait notre famille proche, et Krista avait également été présente lors de l’attaque de Kiel. Compte tenu de ces précédents, une vision montrant un événement se déroulant juste sous ses yeux avait de fortes chances de devenir réalité.

Sérieusement… le timing pouvait difficilement être pire.

— Arn… supplia Krista. Tu dois sauver Rita !

— Arn ? intervint Mère.

— Je viens justement de parler avec Père, répondis-je avec hésitation. Je dois partir bientôt.

— Tu pars ?!

Krista s’agrippa désespérément à moi.

— Non ! Tu peux pas partir, Arn !

Ses petites mains serraient mes vêtements de toutes leurs forces.

Qu’est-ce que j’étais censé faire ? Retourner voir Père et lui annoncer que je ne pouvais finalement plus partir ? Non.

Il n’accepterait jamais sans raison valable. Et pour lui en fournir une, je devrais lui révéler le pouvoir de Krista. À partir de là, son secret finirait forcément par se répandre. Fiable ou non, une capacité magique permettant de voir l’avenir représentait une ressource extrêmement précieuse pour l’Empire.

Et Père restait humain. Impossible qu’il ne finisse pas par utiliser ce pouvoir. Ce serait le pire scénario possible. Krista serait mise en danger et contrainte de voir des choses qu’elle ne voulait pas voir.

Mais d’un autre côté, nous manquions déjà cruellement de personnel. Je ne pouvais pas non plus me retirer de l’équation.

— Arn, proposa Mère, s’il le faut, j’irai personnellement parler à Sa Majesté.

— Même si je restais, je n’ai pas le droit de demeurer au Palais Intérieur.

Hormis les consortes, les gardes et les dames de compagnie, seules les femmes de la famille impériale ainsi que les princes âgés de moins de treize ans.

Le jour de mes treize ans, j’avais perdu le droit d’y passer la nuit. Si quelque chose se produisait pendant ces heures-là, je serais incapable d’intervenir à temps. Si Lynfia avait été disponible, ma mère aurait pu demander son affectation à la garde du palais. Pour moi, c’était impossible.

Même sous l’identité de Silver, apparaître soudainement à l’intérieur du Palais Intérieur constituerait une infraction passible de sanctions.

— Vu la nature de la situation, repris-je, Krista finira forcément par être impliquée d’une manière ou d’une autre. Il lui faut quelqu’un à ses côtés en permanence pour la protéger. Et il doit s’agir d’une femme particulièrement compétente.

— Je ne vois qu’une seule personne qui corresponde à ces critères.

— Moi aussi.

Elna était notre seule option. J’allais lui demander de trouver un moyen de refuser sa mission et de rester auprès de Krista. Et si elle n’y parvenait pas…

Je devrais trouver une autre solution.

— Mais Elna a déjà reçu une mission, expliquai-je. En la refusant, elle prendra autant de risques que moi… peut-être même davantage.

Elna avait reçu son ordre en tant que chevalière de la Garde impériale.

Moi, j’avais reçu le mien en tant que prince.

Même un enfant aurait compris lequel de nous deux devait normalement être autorisé à accomplir son devoir.

Selon la raison invoquée, un chevalier de la Garde impériale pouvait même être exclu de l’ordre pour avoir refusé une mission.

Malgré tout…

Nous n’avions pas d’autre choix que de demander l’aide d’Elna.

 

 

9

J’avais énormément de choses en tête avant d’aller parler à Elna.

Comment lui demander ?

Et si elle refusait ?

À force d’y réfléchir, mes pensées s’étaient complètement embrouillées.

Et finalement, j’arrivai devant le manoir des Amsberg sans avoir trouvé la moindre réponse.

Comme toujours, le personnel m’accueillit comme si je rentrais « chez moi » et me laissa entrer immédiatement.

— Salut, Arn. Qu’est-ce qui t’amène ?

— Oh… salut, Elna.

Elle apparut presque aussitôt pour m’accueillir.

J’aurais préféré tomber sur Anna.

Pour être franc, je n’arrivais même pas à regarder Elna dans les yeux.

Malheureusement, elle me connaissait beaucoup trop bien.

Nous avions grandi ensemble, et mon comportement inhabituel attira immédiatement son attention.

— Il y a un problème ?

— Euh… non, pas vraiment…

— Inutile d’essayer de me mentir. Viens, on va à l’intérieur.

Elna me conduisit jusqu’au salon.

Les servantes y avaient déjà préparé du thé et des biscuits. Elle leur demanda de nous laisser seuls, puis s’assit directement en face de moi et alla droit au but.

— On recommence. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— … Les choses sont devenues… compliquées.

— D’accord. Et tu as besoin de moi ?

— … Ouais.

J’acquiesçai sans parvenir à lever les yeux vers elle.

C’était une manière lâche d’aborder ma demande.

Mais je n’arrivais vraiment pas à la regarder en face.

Comment aurais-je pu, alors que j’étais venu lui demander quelque chose d’aussi déraisonnable ?

Ma propre mission servait, au fond, notre position dans la guerre de succession. Et comme nous avions demandé l’autorisation de Père, je ne pouvais pas simplement renoncer maintenant.

Je n’allais pas me mentir. D’un côté, il y avait la sécurité de ma petite sœur. De l’autre, nos chances de remporter le trône. J’étais incapable de choisir.

Alors, sans la moindre honte, j’étais venu demander à Elna de me permettre de conserver les deux. Le Palais Intérieur était essentiellement un monde de femmes, ce qui rendait une garde féminine idéale pour protéger Krista.

Sur ce point, Elna était donc un choix logique. Mais il existait une raison beaucoup plus simple pour laquelle je voulais lui demander à elle. Au fond de moi, je refusais de perdre l’élan que nous avions enfin réussi à créer.

Père commençait à nous considérer favorablement. Je ne voulais pas briser notre progression maintenant. Mais je ne pouvais pas davantage abandonner Krista. Je n’arrivais pas à choisir. Alors j’étais là, à dépendre d’Elna. Je me sentais trop minable et trop coupable pour la regarder.

Sa réponse me prit complètement au dépourvu.

— D’accord. Dans ce cas, je vais devoir dire à l’empereur que je refuse ma mission.

— H-hein ?! … T’es sûre ?

— De quoi ?

La facilité avec laquelle elle venait de le dire me força enfin à relever la tête. Elna me regardait comme si elle n’avait rien proposé d’extraordinaire.

À son expression, c’était comme si la question ne méritait même pas réflexion.

— Mais… refuser une mission, ce n’est pas déshonorant ?

— « Déshonorant », c’est encore faible. Mais tu as besoin de moi, non ?

Elle haussa légèrement les épaules.

— Alors la question est réglée.

— Leo et moi allons quitter la capitale pour protéger la chevalière qui s’est échappée de la région Sud, expliquai-je avec hésitation. Je suis en train de te demander un énorme sacrifice simplement pour pouvoir protéger une personne que je ne connais même pas, et tout ça afin d’améliorer notre position dans la guerre de succession. Tu comprends bien ça, pas vrai ?

— Mais ce n’est pas juste « une personne que tu ne connais pas », non ? Sinon, tu n’aurais pas besoin d’y aller. Je ne sais pas encore ce que tu attends de moi, mais si c’est nécessaire, je ferai ce que je peux.

— Mais… pourquoi ?

— Je t’ai déjà dit que je ne t’abandonnerais jamais. Tu te souviens ?

Elna me fixa droit dans les yeux.

— Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais depuis ton arrivée, tu as une tête incroyablement tourmentée. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais tu as besoin de moi, non ? Je peux assumer les conséquences d’un refus de mission. Tu as quelque chose à accomplir, et je suis la seule personne à qui tu peux demander ça. C’est bien pour ça que tu es venu me voir, non ?

Elna présentait les choses comme si tout était simple.

Mais ça ne l’était pas. Si ça avait réellement été aussi simple, je ne me serais pas senti aussi coupable. Refuser une mission représentait énormément pour Elna. Elle était l’héritière de la maison Amsberg et chevalière impériale.

Évidemment, Père n’irait pas jusqu’à la contraindre.

Les Amsberg, capables de manier l’Épée Sacrée, étaient extrêmement précieux pour l’Empire. En tant qu’empereur, Père éviterait tout ce qui risquerait de détériorer ses relations avec leur maison.

Mais cela n’empêchait pas qu’un refus ternirait l’honneur d’Elna.

— Ton honneur n’est pas important pour toi ?

— Bien sûr que si.

Elle répondit sans hésiter.

— Mais tenir ma parole est encore plus important. Si tu as besoin de moi, j’irai où tu me le demandes. Maintenant, explique-moi ce que je dois faire.

Elna m’adressa l’un de ses rares sourires sincères. Et ce sourire me transperça le cœur. Mais je ne pouvais pas laisser ma culpabilité m’empêcher de faire ce qui devait être fait.

— D’accord…

Je pris ma décision.

— Krista possède un pouvoir magique inné qui lui permet de voir l’avenir.

— … Waouh. Je suis impressionnée que vous ayez réussi à garder ça secret aussi longtemps.

— Son pouvoir s’est manifesté pour la première fois il y a trois ans. Elle a vu la mort du prince héritier. Depuis, ses prédictions se réalisent de manière assez aléatoire. Mais lorsqu’une vision l’implique directement, elle finit généralement par devenir réalité.

— Et c’est ce qui vient de se produire, devina Elna.

— Ouais. Tu te souviens de Rita ? La fille avec qui Leo traînait récemment ?

— Bien sûr. Ça la concerne ?

— Krista l’a vue mourir.

Je marquai une courte pause.

— Juste devant elle.

Elna fronça brusquement les sourcils. Krista ne quittait pratiquement jamais le château, et encore moins le Palais Intérieur. Si elle devait être impliquée dans un incident, cela signifiait donc que quelqu’un du château ou du Palais Intérieur y serait mêlé d’une manière ou d’une autre. C’était une raison supplémentaire de vouloir Elna comme garde du corps.

Elle appartenait à la maison Brave des Amsberg et faisait donc partie de la plus haute noblesse de l’Empire. Même si quelqu’un tentait de s’interposer, très peu de personnes possédaient un statut suffisant pour entraver une Amsberg.

— Donc tu veux que je reste auprès de Krista pour la protéger, c’est ça ? Et en la protégeant, ça devrait également aider Rita.

— Exactement. Et il y a autre chose : très peu de personnes connaissent le pouvoir de Krista. Même Père l’ignore. Tu ne pourras donc pas utiliser ça comme justification pour refuser ta mission.

— Aucun problème, répondit Elna. Le lieu de ma prochaine mission se trouve juste à côté d’un immense lac.

— Attends… Tu comptes vraiment… ?

— Ouais. Je vais simplement dire à l’empereur que j’ai peur de l’eau. Comme ça, ça ne devrait pas poser trop de problèmes, non ?

— J’imagine que non, admis-je à contrecœur. Mais dans ce cas, tout le monde finira par apprendre ta phobie. Ça ne te dérange pas ? La dernière fois qu’on en a parlé, tu avais vraiment l’air de détester l’idée que ça se sache.

— Je déteste toujours ça. Refuser une mission, c’est comme perdre une bataille. Et si les gens apprennent que la prochaine héritière des Amsberg a peur de l’eau, ils vont se moquer de moi.

— Alors…

— Mais mon serment est encore plus important que tout ça.

Elna me fixa avec détermination.

— Tu es coincé face à un dilemme, pas vrai ? Tu peux le résoudre sans moi ? Tu peux t’en sortir tout seul ? Si c’était le cas, tu ne serais pas venu ici, non ? Tu es vraiment dans le pétrin, pas vrai ? Alors je vais t’aider. Un serment ne vaut rien s’il se résume à des paroles en l’air. Et je ne suis pas une femme qui fait des promesses en l’air.

Elna se leva et vint se placer à côté de moi. Puis elle se pencha et posa doucement son front contre le mien.

Je me raidis de surprise.

 

— Ne t’inquiète pas, poursuivit-elle à voix basse. Maintenant, tout ira bien. Je protégerai tout et tous ceux que tu veux protéger. Je te prêterai mes propres mains pour que plus rien ne puisse t’échapper. Alors arrête de faire cette tête.

— Elna…

— Ça va aller. Je sais que tu ne peux pas abandonner la princesse Krista. La guerre de succession est importante pour toi, mais elle l’est tout autant. Puisque tu ne peux pas protéger les deux…

Elle sourit doucement.

— Je vais en protéger une à ta place. Toi, va aider la personne que tu dois sauver pour la guerre de succession. Moi, je protégerai la princesse Krista.

Je baissai les yeux.

— Je ne veux simplement pas qu’elle souffre davantage. Quand sa mère est morte… elle est devenue l’ombre d’elle-même. Et maintenant, elle commence enfin à sourire de nouveau.

Ma voix s’abaissa.

— S’il te plaît… prends soin de Krista. Prends soin de ma petite sœur. Tu es la seule à qui je peux demander ça.

— Tu peux compter sur moi. On se connaît depuis longtemps, tu te souviens ? Tu peux toujours venir me demander de l’aide. Quoi qu’il arrive, je serai toujours là pour toi.

Elna recula d’un pas et m’adressa un grand sourire. Je l’avais déjà vu une fois.

C’était exactement celui qu’elle arborait le jour de notre première rencontre, lorsqu’elle avait déclaré qu’elle me protégerait.

Elle n’a vraiment pas changé…

À cette époque déjà, Elna était de mon côté.

Et depuis ce jour, elle l’avait toujours été.

— Arn ! Pars pas !

— Allons, Krista. Tu ne dois pas compliquer les choses pour Arn en disant ça.

Elna avait finalement utilisé la présence du grand lac comme prétexte pour refuser sa mission.

Elle avait avoué à Père sa peur de l’eau, qu’elle dissimulait depuis longtemps. Elle lui avait expliqué qu’elle s’était forcée à accompagner la délégation diplomatique pour Leo et moi malgré sa phobie, mais que celle-ci risquait cette fois de compromettre la mission.

Face à cela, Père avait été contraint d’accepter son retrait. Un autre chevalier impérial serait envoyé à sa place. Une fois cette étape réglée, ma mère était intervenue. Puisqu’Elna restait dans la capitale, elle demanda à Père de l’affecter à sa propre protection.

Son prétexte était plutôt convaincant : elle voulait profiter de l’occasion pour demander à Elna ce que ses fils avaient bien pu faire pendant leur absence.

Père donna son accord. Il devait sans doute considérer que c’était également une bonne occasion d’accorder un peu de repos à Elna. Tout étant enfin en place, j’étais désormais venu annoncer mon départ de la capitale à ma mère et à Krista.

— Elna sera là pour te protéger, rassura Mitsuba.

— Non ! Moi, je veux Arn !

— Krista. Tu me fais confiance ?

— Oui…

— Bien.

Je pris Krista dans mes bras et lui caressai les cheveux en cherchant quoi lui dire. Si je partais alors qu’elle était encore aussi bouleversée, elle ne ferait probablement pas confiance à Elna. En soi, ce n’était pas dramatique.

Mais si possible, je préférais qu’elle puisse compter sur elle. Alors je décidai simplement de lui expliquer ce que je pensais réellement.

— Je vais te laisser une épée extrêmement puissante.

— Une épée puissante… ?

— Ouais. L’épée en laquelle j’ai le plus confiance au monde.

Krista me regarda attentivement.

— C’est l’épée la plus puissante de tout le continent. Elle te protégera contre n’importe quel ennemi. Alors si tu as un problème, tu peux compter sur elle. Et si tu as peur, appelle-la à ma place. Je te garantis qu’elle viendra immédiatement t’aider.

— … D’accord…

— Brave fille. Maintenant, tout ira bien. Elna vous protégera, Rita et toi.

Je serrai une dernière fois Krista contre moi avant de me tourner vers Elna.

— Je te la confie.

— Tu sais très bien que tu peux compter sur moi.

Après ces quelques mots d’adieu, je me mis en marche sans me retourner.

Je n’en avais pas besoin.

Entre les mains d’Elna, je savais que Krista était en sécurité absolue.

10

Revenons au moment où Gordon avait découvert où se trouvait Rebecca et mobilisé son unité clandestine.

— Princesse Zandra. Nous sollicitons humblement votre coopération.

Les traqueurs dépêchés par l’organisation de traite humaine étaient arrivés dans la capitale afin de demander l’aide de Zandra.

Le groupe comptait cinq personnes. Il s’agissait des assassins les plus redoutables de toute l’organisation. En parallèle, un grand nombre d’autres traqueurs avaient été dispersés à travers la capitale et les régions environnantes. L’organisation avait mobilisé tous ses moyens pour retrouver Rebecca.

Malgré cela, même la plus grande organisation criminelle ne pouvait rivaliser avec une unité clandestine de l’armée impériale. Voilà pourquoi ils étaient venus demander l’aide de Zandra. La lettre que Rebecca transportait était suffisamment importante pour justifier des mesures aussi extrêmes.

L’organisation le savait. La noblesse de la région Sud le savait. Et Zandra, dont le pouvoir reposait sur le soutien de cette noblesse, le savait également.

— Très bien, accepta Zandra. Moi aussi, je serais dans une situation délicate si les liens entre la noblesse du Sud et votre organisation étaient révélés.

Elle tourna la tête.

— Gunther. Tout est prêt ?

— Oui, Votre Altesse.

Gunther, debout à côté d’elle, s’inclina légèrement.

— Aucun problème.

Derrière l’assassin qui s’en était autrefois pris à Arn, se tenait tout un groupe de tueurs que Zandra avait fait venir de différentes régions de l’Empire.

Ils étaient au moins vingt.

— Je ne peux pas employer d’assassins trop étroitement liés à ma personne, expliqua Zandra. J’ai donc rassemblé des individus qu’on ne pourra pas relier directement à moi. Je les prête à votre organisation. Utilisez-les comme bon vous semble. Je vous garantis qu’ils ne vous décevront pas.

— Nous vous en sommes profondément reconnaissants, répondit le chef des traqueurs. Il semblerait toutefois que Gordon ne soit pas le seul à avoir commencé à agir. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

— Vous parlez de Leonard ? Inutile de vous inquiéter pour lui. Son petit groupe ne compte pratiquement aucun assassin, et personne n’est meilleur qu’un assassin lorsqu’il s’agit de poursuivre une cible. La seule personne qui m’inquiète serait Sebastian, l’intendant d’Arnold.

— Très bien. Dans ce cas, notre seul véritable adversaire sera l’unité clandestine de l’armée.

Zandra acquiesça. Pour une fois, Gordon agissait vite. Le traiter avec son mépris habituel risquait cette fois de lui coûter cher. À l’extérieur de la fenêtre, le soleil se couchait. Zandra croisa de nouveau les jambes, posa son menton sur une main et contempla le ciel.

La capitale serait bientôt plongée dans l’obscurité. Et les différentes factions profiteraient de cette obscurité pour passer à l’action. Si Zandra perdait la bataille qui s’annonçait, c’était elle qui subirait un coup dévastateur.

Elle perdrait la région Sud, qui constituait le cœur de sa base de soutien. Les mages des différentes régions continueraient probablement de lui être fidèles, mais ils ne représentaient que des individus isolés. La guerre de succession était certes une lutte entre les différents prétendants, mais aussi une bataille d’influence.

Un candidat dépourvu d’influence ne monterait jamais sur le trône.

Et obtenir ou perdre le soutien d’un puissant duc pouvait radicalement modifier l’équilibre des forces, comme Leonard l’avait démontré en obtenant la coopération du duc Kleinert.

— Gordon compte profiter de cette occasion pour m’éliminer, finit-elle par déclarer.

— J’imagine que le prince Erik va encore rester spectateur.

— C’est le genre d’homme qu’il est. Il ne se salit jamais les mains avant le tout dernier moment. Il attend que nous nous épuisions tous à nous battre entre nous.

Zandra sourit.

— Mais c’est aussi notre chance. Si nous survivons à cette affaire, nous n’aurons plus à nous inquiéter pour notre base de soutien.

Et nous n’aurons plus à nous inquiéter pour notre petite expérience non plus, ajouta-t-elle intérieurement.

À titre personnel, cet aspect était même bien plus important.

Pour Zandra, ce qui lui permettrait de remporter la guerre de succession n’était pas l’influence. C’était la magie interdite. Si elle parvenait à achever le sort interdit sur lequel elle travaillait actuellement, elle n’aurait plus aucun besoin de sa faction ni de son influence.

Personne ne pourrait s’opposer à elle. Tous seraient forcés de s’agenouiller à ses pieds. Voilà le monde idéal de Zandra.

— Si je vous aide, j’exige des résultats en échange, déclara-t-elle. Peu importe la manière : assurez-vous de tuer cette chevalière. Compris ?

— Bien entendu. Mais que faisons-nous de la lettre ?

— Mon père a confiance en sa capacité à juger les gens. Il est davantage enclin à agir sur la base du témoignage d’une personne que sur celle d’une preuve matérielle.

Zandra plissa les yeux.

— Si cette chevalière accuse directement la noblesse du Sud de crimes et de corruption, il pourrait intervenir même sans la lettre. À l’inverse, s’il n’a que la lettre entre les mains, il pourrait mettre en doute son authenticité et ne pas agir immédiatement.

Elle fixa les assassins.

— Aucun de nous ne pourra baisser sa garde avant qu’elle ait rendu son dernier souffle.

— Compris.

Les traqueurs de l’organisation s’inclinèrent brièvement avant de disparaître rapidement de la pièce.

Les assassins rassemblés par Zandra firent de même.

Il ne resta bientôt plus qu’elle et Gunther.

Ce fut lui qui rompit le silence.

— Je suppose que je dois rester ici en attente ?

— Oui. J’ai encore quelques tâches à te confier.

Zandra disposait toujours de plusieurs assassins d’élite. Si elle mobilisait l’intégralité de ses forces, leur simple supériorité numérique suffirait probablement à vaincre n’importe quel adversaire. Mais elle rechignait à perdre davantage d’assassins après les pertes qu’elle avait déjà subies.

Voilà pourquoi elle avait ordonné à Gunther de rester sur place. Cependant, ils arrivaient à un tournant décisif de la guerre de succession. Du point de vue de Gunther, si Zandra hésitait trop à employer toutes les ressources dont elle disposait, elle risquait de se retrouver dans une situation irréversible.

Il s’apprêtait donc à protester et à demander l’autorisation de rejoindre les autres au combat. Mais avant qu’il puisse ouvrir la bouche, une autre voix s’éleva derrière lui.

— Dame Zandra. J’ai de nouvelles informations.

Un assassin s’était glissé derrière Gunther sans qu’il détecte sa présence avant qu’elle ne parle. Il trouva cela humiliant. Mais il fut incapable de se mettre en colère. L’assassine en question était la meilleure de Zuzan, et ses compétences dépassaient de très loin celles de tous les assassins qu’il avait rencontrés jusque-là.

— Parle, Xiao Mei, répondit Zandra.

Xiao Mei n’était pas seulement l’assassine personnelle de Zuzan. Elle était également sa servante. Le simple fait qu’elle ait volontairement quitté les côtés de Zuzan indiquait que son message était particulièrement important.

— Sa Majesté l’empereur a ordonné au prince Leonard et au prince Arnold d’aller inspecter la région Sud, rapporta Xiao Mei. Des forces militaires vont être concentrées à Jena, officiellement afin d’assurer leur protection.

— Maintenant que Père s’en mêle, cela complique les choses…

Zandra marqua une pause. Puis son expression changea.

— Mais c’est également notre chance.

— Oui. La princesse Krista sera relativement vulnérable. Devons-nous passer à l’action ?

— Oui. Partons de ce principe. Mais commençons par une reconnaissance minutieuse. Nous ne pouvons plus nous permettre la moindre erreur.

Un éclat d’excitation apparut dans les yeux de Zandra.

— Si nous réussissons, nous mettrons la main sur une utilisatrice d’une forme de magie innée qui n’existe que dans les textes…

Elle commença à marmonner avec ravissement.

— Oui… elle fera un cobaye parfait pour mes expériences…

Il ne lui vint pas une seule fois à l’esprit qu’elle parlait de sa propre petite sœur.  Xiao Mei était habituée à voir Zandra se comporter ainsi. Elle attendit patiemment qu’elle termine avant de répondre :

— Je vais donc commencer par enquêter sur la princesse Krista et son entourage. La situation à Jena devrait prendre un certain temps à se résoudre. Nous profiterons de ce délai pour déterminer la meilleure occasion de frapper.

— Très bien. Gunther, aide Xiao Mei de toutes les manières qu’elle jugera nécessaires.

— Oui, Dame Zandra.

Zandra les congédia aussitôt d’un geste de la main. Tous deux partirent commencer leur enquête. Désormais seule, Zandra laissa échapper un petit rire.

— Si les choses tournent mal à Jena, je serai obligée d’abandonner mon oncle… mais je n’ai pas vraiment le choix, n’est-ce pas ?

Un sourire sinistre se dessina sur ses lèvres.

— Je serai la prochaine impératrice. Et une fois Krista entre mes mains… j’aurai fait un grand pas de plus vers le trône

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