THE TOO-PERFECT SAINT T6 - CHAPITRE 1
Les chevaliers de la frontières
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Traduction : JLPTea
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Après le rapport de Haruya, les Chevaliers de Parnacorta, sous les ordres de Philip, commencèrent à patrouiller autour de notre manoir. Ils avaient annoncé qu’ils resteraient en état d’alerte maximal jusqu’à la fin du pèlerinage de la famille royale d’Alectron.
D’après Rick, l’archéologue qui nous avait servi de guide pendant notre voyage de noces, davantage de chevaliers avaient également été déployés aux ruines de Sivaltz. Depuis notre visite, il avait été affecté au centre de recherche du palais, où il étudiait les artefacts divins. Le trésor royal en abritait plusieurs, et ses recherches sur leurs pouvoirs servaient à mettre au point de nouveaux artefacts magiques.
— Désolé, dit Osvalt en jetant un regard par la fenêtre. Je sais que tu n’avais pas besoin de nouveaux problèmes.
— Oh, ce n’est rien, le rassurai-je. Mais toi ? Tu as énormément de choses à gérer en ce moment. Tu vas tenir le coup ?
— Moi ? Ça va très bien.
Il m’adressa un grand sourire et s’approcha.
— Je n’ai peut-être pas ta résistance, Philia, mais j’ai confiance en mon endurance.
Osvalt supervisait tous les aspects de la visite de la famille royale. Préparation de la réception, organisation du transport jusqu’au lieu saint, sécurité… il s’occupait de tout.
Ses fonctions officielles lui laissaient à peine le temps de dormir. La veille encore, il n’était rentré que très tard dans la nuit.
— S’il te plaît, ne te surmène pas.
— Ha ha ha ! Je n’aurais jamais cru t’entendre dire ça un jour, Philia.
— C’est vraiment si étrange venant de moi ?
— Eh bien, la Sainte de notre royaume est probablement la personne qui travaille le plus dur de tout Parnacorta… même si elle ne s’en rend pas forcément compte.
— Oh… Euh, désolée.
Je me rappelai Lena m’encourageant à me reposer, ainsi qu’Osvalt me répétant que je travaillais trop. À mon arrivée à Parnacorta, je ne savais rien faire d’autre que me jeter corps et âme dans mes fonctions de Sainte. Pourtant, sans même m’en rendre compte, j’avais fini par comprendre pourquoi tout le monde me suppliait de lever le pied.
— Hé, je ne voulais pas que tu t’excuses. Je commence simplement à comprendre ce que tu ressentais à l’époque.
— Comment ça ?
— Je comprends la satisfaction qu’on peut éprouver à tout donner pour son pays et ses habitants. Je manque peut-être encore d’expérience, mais je prends mon rôle de prince au sérieux. J’ai envie d’assumer mes responsabilités avec le même dévouement que toi.
Osvalt prononça ces mots avec une expression pleine de détermination.
J’en eus le souffle coupé.
Il me prenait, moi, pour modèle ? J’avais peine à le croire.
Je savais qu’il était bien trop sincère pour mentir sur une chose pareille, mais je n’aurais jamais imaginé être l’une des raisons qui le poussaient à travailler si dur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es devenue toute silencieuse, Philia.
— Oh, non, ce n’est rien. Je comprends ce que tu ressens… Mais veille tout de même à ne pas y laisser ta santé.
— Oh ? Bonne remarque. C’est promis. Merci.
Osvalt sourit, acquiesça et s’assit sur le canapé. Sans même y réfléchir, je pris place à côté de lui.
— En réalité, reprit-il, il y a une autre raison pour laquelle je fais tout ça.
— Une autre raison ?
— Oui. Je suis prince, alors je veux naturellement faire tout mon possible pour mon pays. Et bien sûr, j’admire ton dévouement en tant que Sainte.
Osvalt leva les yeux vers le plafond, comme s’il se parlait à lui-même.
— Mais il y a aussi quelqu’un d’autre que j’essaie de prendre pour modèle.
Quelqu’un d’autre.
Je savais exactement de qui il parlait.
— Le prince Reichardt ?
— Oui. Mon frère aîné. Sa Majesté ne tardera plus à le désigner officiellement comme son successeur. Son avenir est tracé depuis son enfance, mais nos positions changeront une fois l’annonce faite. Je deviendrai le frère du prochain roi.
Il revenait au roi de désigner son successeur. D’après ce que j’avais entendu, le prince Reichardt avait reçu dès son plus jeune âge une éducation destinée à faire de lui un souverain. Sa Majesté semblait avoir toujours prévu qu’il lui succéderait.
— Je vois. Une fois la décision officialisée, nos rôles changeront nous aussi, dis-je. Mais je sais que tu soutiens pleinement ton frère, et je doute que quiconque dans son entourage s’oppose à ce choix. Je n’imagine pas que cela puisse poser problème.
— Ça, c’est bien la dernière chose qui m’inquiète, répondit Osvalt en riant. Sa Majesté a toujours pris soin d’éviter toute querelle de succession. C’est notamment pour cette raison qu’il a soumis mon frère à une formation aussi exigeante en matière de gouvernement. Il voulait convaincre le peuple que personne ne serait plus apte que lui à monter sur le trône.
Une querelle de succession…
J’en avais vu une de très près dans mon pays natal, Girtonia, lorsque le prince Fernand et le prince Julius s’étaient opposés. Leurs factions respectives s’étaient affrontées pour déterminer lequel des deux hériterait du trône. À l’époque, la menace imminente du Royaume Démoniaque mettait en péril jusqu’à la survie du royaume. Tout le pays aurait dû faire front commun, et il était facile de considérer ces luttes intestines comme absurdes… mais on pouvait aussi y voir la preuve de l’importance immense que revêtait la fonction de roi.
— Notre mère est décédée peu avant que notre père ne monte sur le trône. J’étais encore tout petit, alors je ne faisais que pleurer. Mais mon frère, lui, regardait déjà vers l’avenir. Il étudiait sans relâche et faisait tout pour apprendre à se débrouiller seul.
— Cela faisait longtemps que tu ne m’avais pas parlé de Sa Majesté la reine.
Peu après nos fiançailles, Osvalt m’avait confié avoir perdu sa mère alors que son frère et lui étaient encore jeunes. Ce souvenir devait lui être douloureux, car il évitait généralement de s’y attarder. En vérité, il ne parlait presque jamais d’elle. Je fus donc surprise de l’entendre l’évoquer aujourd’hui.
— Je n’ai pas beaucoup de souvenirs d’elle. Mon frère était plus âgé que moi, mais je suis sûr qu’il avait encore besoin de l’affection de notre mère. C’est incroyable qu’il ait réussi à transformer une tristesse pareille en motivation pour travailler encore plus dur. J’imagine qu’il refusait de prendre sa douleur pour excuse afin de relâcher ses efforts.
Il sourit légèrement.
— En tout cas, le voir agir ainsi m’a profondément marqué.
— Tu respectes vraiment beaucoup le prince Reichardt, n’est-ce pas ?
— Oui… même si je serais beaucoup trop gêné pour le lui avouer en face. Cette conversation reste entre toi et moi, d’accord ?
Osvalt sourit en posant un doigt devant ses lèvres.
— Héhé. Bien sûr.
Il aurait été difficile de trouver quelqu’un de mieux préparé que le prince Reichardt à devenir roi. C’était indéniable.
— Mon frère est devenu exactement ce que Sa Majesté espérait. Sa nomination ne sera plus qu’une formalité.
— Une formalité… Maintenant que tu le dis, n’importe quel membre de la famille royale peut être choisi comme souverain dans ce pays, n’est-ce pas ?
— Tu es toujours aussi bien renseignée, répondit Osvalt. Il est extrêmement rare qu’une personne autre qu’un prince soit désignée comme successeur, mais c’est déjà arrivé.
À Girtonia, le roi était choisi parmi les princes.
À Parnacorta, en revanche, toute personne liée à la famille royale pouvait théoriquement être désignée, y compris certains nobles comme les ducs.
Apparemment, cette règle avait été instaurée afin de prévoir le cas où aucun prince ne serait disponible, ou si les princes existants étaient jugés inaptes à régner.
Dans une situation extrême, Sa Majesté pouvait donc écarter à la fois le prince Reichardt et Osvalt s’il estimait qu’aucun des deux ne ferait un souverain convenable.
— Bref, reprit Osvalt, quand j’ai pensé au fait que mon frère allait devenir roi, je me suis demandé ce que je pouvais faire pour aider notre pays. Et finalement, la réponse était étonnamment simple : il me suffit d’être un petit frère sur lequel il puisse compter. Après tout, ses responsabilités vont encore augmenter. J’ai décidé de devenir quelqu’un sur qui mon frère pourra s’appuyer.
— Osvalt…
— C’était une réponse assez banale et évidente, hein ? J’aurais dû trouver une façon un peu plus classe de le dire.
Il prit un air embarrassé. Il n’avait pourtant besoin d’aucun raisonnement compliqué.
« Quelle grande sœur ne s’inquiéterait pas pour sa petite sœur ? »
Une phrase toute simple. Et pourtant, elle nous avait sauvées, Mia et moi. Je devais tant à la bonté dont Osvalt avait fait preuve envers moi depuis nos premières rencontres.
— Je dois l’avouer… je t’aime à la folie, Osvalt.
— Oh ! Ce n’est pas tous les jours que je t’entends dire ça !
Osvalt éclata de rire.
— Qu’est-ce qui te prend, tout à coup ?
— Oh ? A-aucune raison particulière… J’avais simplement envie de te dire ce que je ressentais.
Les mots avaient franchi mes lèvres tout seuls, ce qui me surprit moi-même.
Ce genre de situation était terriblement embarrassant pour moi. Je ne savais jamais comment réagir.
— Moi aussi, je t’aime.
— Hein ?
Osvalt m’attira doucement contre lui en murmurant ces mots d’affection.
Toutes mes forces me quittèrent. Et pourtant, je me sentais étrangement apaisée. Peut-être qu’exprimer ce que je ressentais de temps à autre n’était finalement pas une si mauvaise chose.
— Prince Osvalt. Dame Philia. Je vous en prie, goûtez donc mon gâteau spécial.
Alors que nous discutions tous les deux, Leonardo entra dans la pièce.
Il posa sur la table un gâteau fraîchement sorti du four, dont le parfum sucré se répandit aussitôt dans la pièce.
Ces derniers temps, il nous avait confié s’être découvert une véritable passion pour la pâtisserie et avait commencé à nous faire régulièrement goûter ses créations.
— Il a l’air délicieux, dis-je.
— Oui, approuva Osvalt. Goûtons-le.
— J’espère qu’il sera à votre goût, répondit Leonardo.
Nous décidâmes de faire une pause autour d’un thé et de déguster le gâteau qu’il avait préparé.
Cette fois, il s’agissait d’un gâteau au chocolat. Son doux parfum suffisait à ouvrir l’appétit.
— C’est absolument délicieux, Leonardo, lui dis-je.
— Tu es toujours aussi doué, approuva Osvalt. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’un homme qui vivait autrefois l’épée à la main se passionnerait pour la pâtisserie. Comme quoi, on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.
— Autrefois, mon devoir consistait à me battre pour le royaume en tant que chevalier. La vie que je mène aujourd’hui comme majordome pourrait difficilement être plus différente.
Bien des années auparavant, Leonardo avait mis ses talents au service des Chevaliers de Parnacorta. Lorsque je l’avais vu m’accompagner dans mes fonctions, il avait terrassé des monstres avec une élégance et une maîtrise remarquables.
Ses capacités étaient impressionnantes.
Les Chevaliers de Parnacorta étaient réputés être l’ordre militaire le plus puissant de tout Sedelgard. Il n’était donc guère surprenant que leurs membres soient des combattants d’élite. Malgré cela, Leonardo semblait avoir été exceptionnel même parmi eux. Il devait compter parmi les meilleurs chevaliers de l’ordre.
— Si je ne t’avais pas demandé de devenir mon garde du corps, poursuivit Osvalt, tu commanderais probablement aujourd’hui l’un des régiments frontaliers.
— Hum, peut-être.
Les Chevaliers de Parnacorta étaient répartis en cinq régiments : le régiment principal, chargé de protéger la capitale, et quatre régiments frontaliers chargés respectivement de défendre les frontières est, ouest, sud et nord. Philip, commandant de l’Ordre, dirigeait le régiment de la capitale, tandis que quatre commandants étaient à la tête des régiments frontaliers.
Cela ne m’étonnait pas qu’Osvalt estime Leonardo suffisamment fort et compétent pour exercer un tel commandement.
— Ne sois pas si modeste. Tout le monde reconnaissait ton talent, Leonardo. Les deux autres membres des Trois Chevaliers de Parnacorta en sont la preuve : ils commandent tous deux un régiment aujourd’hui.
— Les Trois Chevaliers de Parnacorta ? Voilà une appellation que je n’avais pas entendue depuis longtemps, dit Leonardo en plissant les yeux, gagné par la nostalgie.
Les Trois Chevaliers de Parnacorta ? Ce nom ne me disait rien.
— Osvalt ? Qui étaient exactement ces Trois Chevaliers ?
— Oh, ça ne m’étonne pas que tu n’en aies jamais entendu parler, Philia. Quand j’étais encore enfant… Oui, ça devait être à l’époque où Gene Delon, que nous avons rencontré récemment, commandait l’Ordre. Trois chevaliers s’étaient particulièrement illustrés dans l’extermination des monstres. On avait fini par les surnommer les Trois Chevaliers de Parnacorta.
— Oh, je vois, murmurai-je.
Osvalt acquiesça doucement.
Petit à petit, j’en apprenais davantage sur l’histoire de Parnacorta, mais tant de choses m’étaient encore inconnues.
Je me souvenais néanmoins avoir lu qu’à cette époque, les chevaliers avaient joué un rôle essentiel en éliminant les monstres qui échappaient à la Sainte.
— L’un des Trois Chevaliers de Parnacorta était le baron Aulps. Ce nom doit te dire quelque chose. C’est le père de Lena.
— Oh, oui. Le baron Aulps a autrefois servi comme garde de Sa Majesté, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire qu’il commande aujourd’hui le régiment de l’Est.
Le baron Aulps était le chef de la famille de Lena.
Sa lignée était prestigieuse : génération après génération, ses membres avaient servi comme chevaliers ou gardes royaux. C’était grâce à l’illustre réputation de sa famille que Lena avait elle-même pu rejoindre la garde personnelle d’Osvalt. J’avais également entendu dire que l’un de ses deux frères aînés faisait partie de la garde personnelle du roi.
— Oui. Le baron Aulps appartenait à la même génération que Leonardo. Sa vitesse était sans égale. Tout le monde s’accordait à dire que personne ne maniait l’épée plus rapidement que lui.
— Il devait être remarquable.
Je n’avais encore jamais eu l’occasion d’en apprendre beaucoup sur le père de Lena. Je ne m’étais donc pas rendu compte à quel point il était exceptionnel.
Cela paraissait pourtant logique. Le baron Aulps commandait l’un des quatre régiments frontaliers. Il n’aurait jamais obtenu ce poste sans les compétences nécessaires.
— Le dernier des Trois Chevaliers s’appelait Elmhardt Clandy. Il a rejoint l’Ordre la même année que Leonardo. C’était un homme peu bavard, mais d’une force incroyable. On raconte qu’il a un jour tranché un dragon géant en deux d’un seul coup.
— Elmhardt… C’est le commandant du régiment du Sud, n’est-ce pas ?
— Exactement. Son régiment protège la région qui entoure les ruines de Sivaltz, le lieu que la famille royale d’Alectron considère comme sacré.
— Voilà qui est bon à savoir.
J’étais heureuse d’avoir pu parcourir Parnacorta pendant notre voyage de noces. Entendre toutes ces histoires de monstres et de chevaliers me fit prendre conscience de la chance que nous avions eue.
Des personnes veillaient chaque jour sur les lieux auxquels je tenais.
Cette pensée renforça encore ma détermination à remplir mes fonctions de Sainte.
— Quelqu’un m’a dit que la famille Clandy comptait également parmi les plus prestigieuses lignées de mages de Parnacorta. L’une de leurs ancêtres était même une Sainte. N’est-il pas inhabituel qu’un membre d’une famille de mages devienne chevalier ?
— J’aurais dû me douter que tu connaîtrais leur histoire. La famille Clandy est effectivement une célèbre lignée de mages, mais Elmhardt est né sans le moindre pouvoir magique. Cela ne l’a pas empêché de devenir un chevalier exceptionnel.
Il était rare qu’une personne issue d’une famille de sorciers naisse totalement dépourvue de pouvoirs magiques. Pourtant, à entendre Osvalt, Elmhardt possédait un talent remarquable dans un tout autre domaine.
— C’est justement pour ça que j’aimerais renforcer la coopération entre les troupes d’Elmhardt, au sud, et le régiment principal de la capitale en organisant un entraînement conjoint.
— Un entraînement conjoint ?
— Oh, j’ai oublié de t’en parler, Philia. Nous comptons faire venir une partie du régiment d’Elmhardt dans la capitale afin que les deux unités puissent échanger et s’entraîner ensemble. Cela nous permettra notamment de voir comment ils réagiront lorsque les membres de la famille royale d’Alectron arriveront.
Osvalt préparait donc déjà une coopération entre le régiment du Sud et les chevaliers stationnés dans la capitale.
Il anticipait une éventuelle crise et prenait toutes les dispositions nécessaires pour que tout se déroule sans encombre.
— Ce n’est pas un peu tôt ? Ne vaudrait-il pas mieux organiser cet entraînement juste avant le pèlerinage ?
— Tu te souviens que nous devons d’abord organiser une réception en l’honneur de la famille royale d’Alectron ? Certains mouvements récents sont préoccupants, alors nous devons renforcer la sécurité, non seulement sur le lieu de la réception, mais dans toute la capitale. Je compte demander aux hommes d’Elmhardt de participer à la sécurisation de l’événement. Ils assureront ensuite également la garde de la famille royale pendant le pèlerinage.
— Je vois. C’est donc pour les préparer à cette mission.
Les ruines de Sivaltz, considérées comme un lieu saint par Alectron, se trouvaient pourtant sur la route reliant leur royaume à la capitale de Parnacorta.
Malgré cela, les membres de la famille royale tenaient à passer d’abord par la capitale. C’était leur façon de témoigner leur respect à notre royaume.
Traditionnellement, le pèlerinage débutait donc par un échange de salutations officielles. Parnacorta organisait ensuite une réception afin de renforcer les liens entre les deux nations.
La sécurité de cet événement devait être irréprochable et toutes les précautions devaient être prises au cas où le pire se produirait.
Osvalt avait sans doute décidé de commencer les préparatifs longtemps à l’avance afin que la coopération entre les différents régiments soit parfaitement rodée.
Elmhardt et une partie de ses hommes allaient donc séjourner dans la capitale pendant environ une semaine.
— Osvalt, est-ce que je pourrais assister à l’entraînement conjoint ?
— Tu veux regarder les chevaliers s’entraîner ?
Osvalt me regarda avec surprise en croisant les bras.
— Je ne pense pas que ce soit particulièrement intéressant.
— S’il te plaît.
Après tout ce qu’il venait de me raconter, ma curiosité avait été piquée.
— J’aimerais en apprendre davantage sur notre pays et sur ceux qui le servent.
— Ça te ressemble bien, répondit Osvalt en riant.
Son sourire semblait toutefois légèrement crispé lorsqu’il m’accorda sa permission.
— Tu peux venir regarder. Je préviendrai Philip.
— Merci !
Elmhardt avait servi comme chevalier à la même époque que Leonardo.
J’avais hâte de découvrir quel genre d’homme il était.
Une semaine plus tard arriva le jour de l’entraînement militaire conjoint.
— J’ai entendu dire que vous sortiez aujourd’hui, Dame Philia. Je vais vous aider à vous préparer.
— Merci, Lena. Je vais assister à l’entraînement des Chevaliers de Parnacorta, alors je pensais porter ceci.
— Votre tenue de Sainte ? D’accord.
J’enfilai ma tenue de Sainte avant de prendre la direction du terrain d’entraînement des Chevaliers de Parnacorta.
Je n’étais pas officiellement en service, mais il s’agissait tout de même d’un lieu public et j’allais observer l’exercice en ma qualité de Sainte. À l’instar des chevaliers, j’avais pour mission de protéger notre royaume.
— Dame Philia, pourquoi avez-vous tellement envie de regarder les chevaliers s’entraîner ? demanda Lena avec perplexité tandis qu’elle m’aidait à m’habiller. Mon père est chevalier, alors croyez-moi : ce n’est vraiment pas très intéressant.
Osvalt m’avait posé une question similaire.
Peut-être était-il effectivement assez étrange que je m’intéresse autant à l’entraînement des chevaliers.
— Osvalt m’a parlé de trois hommes surnommés les Trois Chevaliers de Parnacorta.
— Oh oui ! Je connais parfaitement leur histoire. Il vous a parlé de mon père ?
— Oui. Il m’a dit qu’il était exceptionnellement doué. L’un des Trois Chevaliers, Elmhardt, participera à l’entraînement aujourd’hui, et je suis curieuse de découvrir quel genre d’homme il est.
L’un des Trois Chevaliers était le père de Lena et un autre son collègue, Leonardo. Il n’était donc guère surprenant qu’elle connaisse bien ce trio.
Elmhardt était le seul qui restait un mystère pour moi.
— Oh ! Si ça vous intéressait autant, vous auriez dû venir me voir. J’aurais pu tout vous raconter à son sujet.
— Oh ? Tu l’as déjà rencontré ?
— Rencontré ? Mais je suis fiancée avec lui ! Elmhardt est mon fiancé.
— Hein ?!
La réponse de Lena me prit tellement au dépourvu que je manquai de m’étouffer. Je n’avais appris que récemment qu’elle avait un fiancé. Jamais je n’aurais imaginé qu’il s’agissait d’Elmhardt.
Il appartenait à la même génération que Leonardo et que le père de Lena, le baron Aulps. Leur différence d’âge devait être considérable.
— Qu’est-ce qu’il y a, Dame Philia ?
— Euh, rien… C’est juste que cette nouvelle m’a surprise, et je suis un peu… déconcertée.
— Surprise ?
Lena pencha la tête en me regardant fixement. Je n’avais aucun droit de critiquer sa relation, mais je ne pouvais pas non plus mentir. Je décidai donc de lui dire franchement ce que je pensais.
— C’est simplement que… lorsque tu m’as dit que tu avais un fiancé, j’imaginais quelqu’un d’un peu plus jeune. Je ne sais pas vraiment comment le formuler, mais il me semble qu’il doit être beaucoup plus âgé que toi.
— Ooooh. Je comprends !
Lena joignit les mains et acquiesça. Elle semblait avoir compris ce que je voulais dire.
Lena était plus jeune que moi, tandis que Leonardo était encore plus âgé que Mère Hilda.
Vu sous cet angle, je ne pouvais m’empêcher d’être quelque peu inquiète.
Quoi qu’il en soit, cela concernait Lena et sa famille. Il aurait été déplacé de m’immiscer davantage dans sa vie privée.
— Désolée, Lena. C’était impoli de ma part. Je ne vais pas…
— Ne dites pas de bêtises ! Je suis tellement heureuse que vous vous intéressiez à ma vie !
— Lena ?
Elle écarta les bras avec un immense sourire, exprimant sa joie de tout son corps. Elle ne paraissait absolument pas contrariée.
— Vous voyez, mes fiançailles ont été arrangées peu après ma naissance. Pour moi, avoir messire Elmhardt comme fiancé a toujours été parfaitement normal, alors notre différence d’âge ne m’a même jamais traversé l’esprit.
— J-jamais ? Vraiment ?
Connaissant Lena, je n’aurais probablement pas dû être surprise. Malgré tout, la situation m’inquiétait un peu. Comment étais-je censée réagir ?
Comme avec Himari, j’ignorais s’il était convenable de lui poser des questions personnelles. Osvalt et Mia, eux, n’auraient pas hésité une seconde. Ils avaient tous les deux un talent particulier pour amener les autres à se confier.
Je ne savais toujours pas très bien comment me rapprocher des gens, mais je décidai de rassembler mon courage et de demander :
— Lena, tu n’es pas obligée de me répondre, mais… pourquoi Elmhardt et toi vous êtes-vous fiancés ?
À mon arrivée à Parnacorta, je n’aurais jamais imaginé avoir un jour ce genre de conversation.
Je n’étais d’ailleurs pas certaine qu’il s’agisse d’une évolution positive. À cet instant, j’étais incontestablement indiscrète. Malgré tout, Lena comptait beaucoup pour moi. Si cela ne la dérangeait pas, j’avais envie de connaître son histoire.
— Hein ? Vous voulez savoir comment notre histoire d’amour a commencé ? Avec plaisir ! Elle est assez courte.
— Je t’en prie. J’aimerais beaucoup l’entendre.
— D’accord ! En gros, voilà ce qui s’est passé.
Lena commença son récit.
— Messire Elmhardt et mon père étaient amis depuis l’enfance. Peu après ma naissance, Elmhardt a été grièvement blessé en protégeant mon père.
Je me demandai quel rapport cela pouvait bien avoir avec leurs fiançailles. Lena ne pouvait évidemment pas avoir été impliquée dans cette histoire puisqu’elle venait à peine de naître.
— Pour remercier messire Elmhardt de l’avoir protégé, mon père lui a accordé ma main et lui a promis une vie confortable.
— Pardon ?
Avais-je bien entendu ? On aurait dit que son père avait offert Lena en guise de remerciement. Je la fixai, abasourdie par cette révélation inattendue, tandis qu’elle poursuivait sans paraître le moins du monde troublée.
— C’est pour ça que j’ai commencé à apprendre les tâches ménagères très jeune. Sans ces compétences, je ne serais jamais devenue votre servante, Dame Philia, alors finalement, tout s’est bien terminé !
— Euh… oui… j’imagine que c’est une bonne chose…
Lena était une servante extrêmement compétente.
Bien qu’elle soit plus jeune que moi, son sérieux et son efficacité m’avaient impressionnée à maintes reprises.
Cependant, savoir qu’elle avait acquis toutes ces compétences en prévision d’un mariage décidé sans son consentement alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson donnait soudain à la situation une tout autre apparence.
Je ne trouvai plus rien à répondre.
— Dame Philia ? Vous êtes prête.
— Oh, pardon. J’étais perdue dans mes pensées… On y va ?
— Oui ! Faisons de cette journée une excellente journée !
Avec son éternel sourire radieux, Lena me prit la main et m’entraîna jusqu’au carrosse. Nous nous dirigions vers le terrain d’entraînement situé près du palais royal de Parnacorta. Le régiment du Sud, dirigé par Elmhardt, devait y rejoindre celui de la capitale.
J’avais encore du mal à réaliser qu’Elmhardt était le fiancé de Lena.
Quel genre d’homme pouvait-il bien être ? L’histoire de Lena n’avait fait qu’accroître mon incertitude…
et ma curiosité.
— Désolée de t’avoir fait attendre, Osvalt.
— Oh ! Tu es arrivée. Nous allons bientôt faire une pause, alors attends encore un peu. Elmhardt veut venir te saluer.
Osvalt observait le terrain d’entraînement, les bras croisés.
Leonardo, qui avait quitté le manoir plus tôt pour accompagner Osvalt, se tenait à ses côtés.
— Les exercices de la matinée semblent terminés, remarqua-t-il.
Osvalt acquiesça.
— Oui.
L’un des chevaliers qu’ils observaient se détacha du groupe et accourut vers nous.
— Prince Osvalt ! Dame Philia ! Je suis Elmhardt Clandy, commandant du régiment du Sud des Chevaliers de Parnacorta. Permettez-moi de vous présenter mes respects au nom de mes hommes.
Il avait de longs cheveux noirs aux reflets bleutés et des yeux d’un indigo profond. Ses traits étaient fins et bien dessinés, tout en dégageant la force propre à un chevalier.
C’était donc Elmhardt Clandy, l’homme chargé de protéger la frontière sud.
L’épée suspendue à son côté gauche était nettement plus imposante que celles des autres chevaliers. Pourtant, elle ne paraissait pas disproportionnée face à sa carrure robuste.
Il semblait effectivement avoir à peu près le même âge que Leonardo.
— Merci d’être venu d’aussi loin, Elmhardt. Comment se passe l’entraînement ? demanda Osvalt.
— Votre Altesse ! répondit Elmhardt d’une voix ferme. Mes hommes semblent très enthousiastes à l’idée de s’entraîner aux côtés des chevaliers du régiment principal.
Comme Philip, son homologue, Elmhardt possédait une voix claire et puissante. Une chose me dérangeait toutefois. Sa fiancée, Lena, se tenait tout près, mais il ne lui avait pas accordé le moindre regard.
Était-ce simplement parce qu’il tenait à respecter le protocole en présence du prince ?
— Parfait. Je suis heureux de voir que le moral de ton régiment est bon, répondit Osvalt. Mon épouse tenait à te rencontrer aujourd’hui.
— Pardon ? Dame Philia ?
— Je suis Philia Parnacorta.
Je fis un pas en avant pour saluer Elmhardt.

— Après tout ce qu’Osvalt m’a raconté à votre sujet, j’avais hâte de vous rencontrer.
Je me doutais qu’Elmhardt ne s’attendait pas à ce que j’évoque Lena dès notre première conversation.
Je décidai donc, pour l’instant, de ne pas aborder le sujet.
— Je n’aurais jamais imaginé que vous prendriez la peine de venir me parler. J’en suis honoré, répondit Elmhardt avec calme.
Sa révérence impeccable témoignait de la discipline irréprochable d’un chevalier.
— Je vis près de la frontière, alors je ne pensais pas avoir un jour l’occasion de rencontrer la Sainte. Pouvoir vous présenter mes respects est un immense honneur.
Sa tenue était irréprochable. Il possédait manifestement toutes les qualités d’un chevalier exceptionnel. Sa carrure robuste inspirait confiance, et il semblait sincèrement aimable.
— Tout le plaisir est pour moi. Je suis heureuse que nous ayons pu nous rencontrer.
— Vous êtes trop bonne, Dame Philia. Je suis prêt à risquer ma vie pour protéger votre tranquillité et celle de votre époux. Cet entraînement n’est qu’une partie des efforts que nous déployons dans ce but.
Elmhardt prononça ces mots avec solennité. La conviction qui transparaissait dans sa voix ne laissait aucun doute quant à sa sincérité.
— Nous comptons sur toi, Elmhardt, déclara Osvalt. Quand ta pause sera terminée, nous passerons en revue le programme pour la suite de l’entraînement.
— Bien, Votre Altesse ! Maintenant, si vous voulez bien m’excuser…
Elmhardt jeta un bref regard vers Lena.
— Je dois retourner auprès de mes hommes.
Puis il repartit vers le terrain d’entraînement sans lui adresser un mot.
Il occupait une position importante, et Osvalt comme moi nous trouvions juste devant lui. Peut-être jugeait-il peu professionnel de parler à sa fiancée en notre présence, même si elle ne se trouvait qu’à quelques pas.
Malgré tout, cela m’inquiétait.
Je me faisais peut-être des idées, mais j’aurais juré avoir aperçu une pointe de tristesse sur son visage.
— Qu’est-ce que tu as pensé de lui ?
— Pardon ?
— C’est un vrai chevalier, tu ne trouves pas ? Il paraît beaucoup trop sérieux et un peu maladroit, mais c’est quelqu’un sur qui on peut compter.
— Oui. Son regard inspirait confiance, et il m’a semblé sincère. Je comprends pourquoi on lui a confié le commandement d’un régiment.
Elmhardt paraissait être un chevalier remarquable. Sa façon de se mouvoir suffisait à laisser deviner sa force et son talent, tandis que son attitude respectueuse témoignait d’une excellente éducation.
Je comprenais pourquoi Osvalt l’estimait autant.
— Je suis sûr qu’Elmhardt serait ravi de t’entendre dire ça, répondit Osvalt en riant. À une époque, on le considérait comme l’un des hommes les plus forts de Parnacorta, et ça n’a pas l’air d’avoir changé.
— C’est remarquable.
J’étais impressionnée de constater que sa force n’avait pas diminué avec l’âge. Mère Hilda avait vu ses capacités physiques décliner au fil des ans, malgré l’entraînement éprouvant qu’elle s’imposait au même titre qu’à Mia et moi. Elle avait même fini par devoir se retirer.
Je n’arrivais pas à imaginer tous les efforts qu’Elmhardt avait dû fournir pour conserver la vigueur de sa jeunesse.
— Rassure-toi, les Chevaliers de Parnacorta ne sont pas des adversaires faciles. Elmhardt n’est pas le seul à se démener pour protéger notre pays.
— Oui. Je le sais. Je vois bien que tout le monde fait de son mieux.
— Oui… Bon, j’ai une réunion avec Philip dans cette cabane, là-bas. Qu’est-ce que tu comptes faire, Philia ?
— Je vais attendre ici pour le moment.
Osvalt me fit signe de la main avant de se diriger vers une cabane située au bord du terrain d’entraînement.
Merci, Osvalt. Tes paroles pleines de bonté ont dissipé mes inquiétudes. Je t’en suis profondément reconnaissante.
Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te soutenir tandis que tu portes sur tes épaules le poids de ce royaume.
— Oh. Osvalt et messire Elmhardt sont partis tous les deux.
— …Lena ?
Lena se tourna vers moi avec un sourire, mais, comme chez Elmhardt, j’y décelai une légère tristesse. J’avais le sentiment que leurs fiançailles cachaient davantage de choses qu’elle ne m’en avait raconté.
— Bien, déclara Leonardo. Je vais faire les courses pour le dîner. Je compte sur toi pour veiller sur Dame Philia.
— Comptez sur moi ! Elle est entre de bonnes mains !
Lena leva le poing avec enthousiasme. Puisque Osvalt se trouvait avec Philip, Leonardo avait probablement estimé qu’il pouvait s’absenter sans risque.
Il appartenait à la même génération qu’Elmhardt et que le père de Lena. Peut-être en savait-il davantage sur les circonstances de leurs fiançailles.
— Leonardo ! Puis-je te parler un instant ?
— Dame Philia souhaite me parler ? Voilà qui est inhabituel.
— Désolée… Je n’aime pas te demander ça, mais pourrais-tu t’occuper des courses à sa place, Lena ?
— Les courses pour le dîner ? Comptez sur moi !
Après cette réponse enjouée, Lena disparut en un éclair.
L’entrain avec lequel elle s’éloigna me fit douter d’avoir réellement vu cette tristesse sur son visage, mais je n’étais pas encore prête à abandonner cette idée.
— Leonardo, pardonne-moi d’aller directement au fait, mais es-tu au courant des fiançailles de Lena et Elmhardt ?
Leonardo pencha la tête, perplexe.
— Lena et Elmhardt sont fiancés ? C’est la première fois que j’en entends parler. Je doute même que Son Altesse soit au courant. Qui vous a raconté cela, Dame Philia ?
Lena avait-elle caché ses fiançailles à tout le monde ?
Dans ce cas, pourquoi me les avait-elle révélées à moi ? Les questions ne cessaient de s’accumuler, et je ne savais plus comment poursuivre.
Et si c’était un sujet dont Lena ne voulait pas que l’on parle ? Peut-être serait-il malvenu de révéler davantage d’éléments de sa vie privée à Leonardo.
— J’imagine que c’est elle qui vous l’a dit.
— Eh bien, oui. Désolée, je n’avais pas imaginé qu’elle ne t’en aurait jamais parlé. Il vaut probablement mieux en rester là.
Il aurait été irrespectueux de discuter des secrets de Lena sans sa permission.
Aussi curieuse que je sois, je ne devais pas approfondir la question.
— En temps normal, je serais d’accord avec vous… mais êtes-vous certaine de vouloir laisser les choses ainsi ? J’ai l’impression que vous vous inquiétez pour Lena et que vous aimeriez comprendre ce qui se passe réellement.
— C’est vrai. Mais…
— Moi, Leonardo, je vous jure de ne répéter à personne ce que vous me confierez. Et puis, Lena est une collègue qui m’est chère. Si je peux l’aider d’une quelconque manière, je le ferai volontiers.
Lena et Elmhardt se comportaient effectivement de façon étrange. Et si parler à Leonardo était justement la première étape pour pouvoir l’aider ?
J’allais probablement trop loin, mais je ne pus me retenir.
— Lena elle-même m’a parlé de leurs fiançailles, alors elles doivent être bien réelles. Elmhardt a été grièvement blessé à l’époque de sa naissance…
Je répétai à Leonardo exactement ce que Lena m’avait expliqué : Elmhardt avait été blessé en protégeant son père, qui lui avait ensuite accordé la main de sa fille pour le remercier.
— C’est du moins ce qu’elle m’a raconté, conclus-je.
— Je vois. J’ignorais totalement qu’un tel arrangement avait eu lieu…
Leonardo se caressa le menton, profondément pensif. Pour un homme habituellement si calme et posé, il paraissait réellement déstabilisé. Cette information était donc bien nouvelle pour lui.
— Je ne sais pas si cela vous intéressera, Dame Philia, mais je me souviens du jour où Elmhardt a reçu ces blessures.
— Pourrais-tu me raconter ce qui s’est passé ?
— Bien sûr. C’est presque devenu une légende parmi les Chevaliers de Parnacorta.
Il prit un air légèrement nostalgique.
— Maintenant que j’y pense, ce fut également la dernière fois que je pris part à une bataille en tant qu’homme d’épée.
La dernière bataille de Leonardo en tant que chevalier ?
Une certaine mélancolie dans le regard, Leonardo commença son récit.
— Connaissez-vous l’histoire de l’attaque menée par des rebelles contre la famille royale de Parnacorta, Dame Philia ?
— Pardon ? Oh, oui. Je m’en souviens. Peu après l’accession au trône de Sa Majesté, un groupe opposé à son règne a déclenché une révolte.
J’avais lu des choses sur cet événement lorsque je m’étais renseignée sur l’histoire de Parnacorta. La rébellion n’avait pas seulement visé Sa Majesté, mais également Osvalt et le prince Reichardt. Cependant, les archives restaient assez vagues sur les détails. Peut-être certaines vérités auraient-elles terni l’image de l’aristocratie.
— J’aurais dû m’en douter, Dame Philia. Vous êtes toujours très bien renseignée. Il s’agissait de la plus grande rébellion de toute l’histoire de Parnacorta, communément appelée la Révolte de l’Archiduc. Elmhardt y fut grièvement blessé. En réalité, il faillit même y perdre la vie.
Cette révolte avait été extrêmement grave. Si les événements avaient tourné autrement, le royaume tout entier porterait peut-être aujourd’hui un autre nom. Selon les archives, la rébellion avait été écrasée grâce aux efforts des Chevaliers de Parnacorta.
Si c’était à cette occasion qu’Elmhardt avait été blessé…
— À l’époque, Elmhardt et moi, ainsi que le baron Aulps, le père de Lena, n’étions encore que de simples chevaliers. Nous étions chargés d’escorter les carrosses de la famille royale. Ah, oui… Et les troubles ont éclaté alors que la famille royale d’Alectron était justement en visite à Parnacorta.
Si je ne me trompais pas, Lena avait seize ans, et le pèlerinage royal d’Alectron avait lieu tous les quatre ans. Elle avait affirmé que ses fiançailles avaient été arrangées peu après sa naissance. Les dates concordaient.
Les rebelles avaient donc dû choisir le moment où les forces de sécurité étaient dispersées, une partie des effectifs étant mobilisée pour protéger la famille royale d’Alectron.
— Le prince Osvalt et le prince Reichardt étaient encore très jeunes. Néanmoins, comme il s’agissait du premier engagement diplomatique de Sa Majesté depuis son accession au trône, il fut décidé que tous les membres de la famille royale y assisteraient. Les deux princes voyageaient dans le même carrosse que Sa Majesté.
On avait sans doute estimé que l’absence des princes donnerait une mauvaise image de la famille royale. À moins qu’il ne se soit agi d’une démonstration de force destinée à montrer qu’ils ne céderaient pas devant les rebelles, aussi instable que puisse être la situation après l’accession au trône de Sa Majesté.
— N’y avait-il aucun signe annonciateur ?
— Il y avait des rumeurs, comme vous pouvez l’imaginer. Des murmures selon lesquels certaines personnes préparaient quelque chose de mauvais, répondit Leonardo. Malgré cela, nous avons largement sous-estimé la puissance des rebelles. Nous pensions que notre avantage numérique suffirait à nous assurer la victoire, quelles que soient leurs méthodes, mais…
— Argh ! Leonardo ! Recule !
— Hein ?
— Grrrrrr ! Gaaaaah !
À mon avertissement, Leonardo bondit en arrière.
Un monstre à l’apparence bestiale plongea droit sur nous.
Comment un monstre avait-il pu arriver ici, de tous les endroits possibles ?
Les monstres naissaient dans des repaires créés sous l’influence du Royaume Démoniaque. Ils étaient bien plus agressifs et féroces que des animaux tels que les ours ou les loups. Beaucoup avaient une apparence animale, mais il était impossible de les apprivoiser.
Le plus problématique était qu’ils attaquaient sans distinction dès qu’ils repéraient une victime potentielle. Lorsqu’ils se déplaçaient en grand nombre, ils pouvaient provoquer des dégâts irréparables.
Exterminer les monstres et dresser des barrières pour protéger les populations comptait parmi les responsabilités les plus importantes d’une Sainte.
— Graaah !
— Grrrr !
Il n’y avait pas qu’un seul monstre. Toute une horde nous faisait face. En observant mieux, je remarquai même de petites créatures ressemblant à des insectes parmi eux. Ces petits monstres étaient certes faibles, mais rapides et étonnamment difficiles à éliminer.
Je devais rester parfaitement concentrée. Une chose, pourtant, n’avait aucun sens. Le Grand Cercle de Purification devait fonctionner normalement. Les monstres auraient dû être privés de leurs forces et incapables de bouger. Je ne comprenais absolument pas comment une telle chose était possible.
Non…
En réalité, une autre anomalie me sauta aux yeux. Une brume sombre et trouble semblait recouvrir le regard des monstres.
— Dame Philia ! Je m’en occupe !
— Gaaah !
Leonardo asséna un violent coup de pied à l’un des monstres qui avançait vers nous et le projeta dans les airs. Dans ce genre de situation, pouvoir compter sur des gardes capables de garder leur sang-froid était une véritable bénédiction.
— Leonardo ! Désolée. J’ai baissé ma garde… Ce n’est vraiment pas le moment de réfléchir à des théories. Jugement Argenté !
— Argh !
Une rafale de lames argentées en forme de croix transperça la peau des monstres, les purifiant… puis les exterminant.
Quel soulagement.
Ils n’étaient manifestement pas totalement immunisés contre la magie.
— Gaaah !
— Grrrr !
Deux monstres m’attaquèrent simultanément. Ils se déplaçaient rapidement et réduisaient la distance à toute allure, ce qui les rendait difficiles à prendre pour cible. Je dressai une barrière comme solution provisoire.
Ainsi, ils ne pourraient plus s’approcher. Du moins, c’était ce que je pensais.
— Dame Philia ! Attention !
— Ils ont traversé ma barrière !
J’évitai leurs griffes de justesse. C’était moins une.
Ma barrière n’était pas censée permettre à un monstre de s’en approcher, encore moins de la franchir. Comment était-ce possible ?
— Grrr !
Je n’avais pas le temps d’y réfléchir. Un autre monstre était sur le point de bondir sur moi.
— La barrière semble presque inefficace. Je vais essayer autre chose.
Je levai une main et créai un mur de lumière. Ma magie fit apparaître une paroi transparente parcourue d’un léger éclat argenté. Contrairement à la barrière en forme de dôme, ce bouclier formait une surface plane.
Plus résistante que l’acier, cette paroi me protégeait de tout impact physique.
— Gaaah !
Le monstre percuta violemment le mur de lumière, mais ne parvint pas à avancer davantage. Ce bouclier avait néanmoins ses limites : je devais garder les deux mains levées pour le maintenir. Mais même un tir de canon n’aurait pas suffi à le briser.
— Jugement Argenté !
Deux monstres eurent un mouvement de recul. Je profitai de cette ouverture pour dissiper mon mur de lumière et lancer vers eux plusieurs lames argentées en forme de croix.
— Gyaaaah !
Les monstres poussèrent le même cri d’agonie que les précédents avant de se volatiliser. Ils n’étaient pas particulièrement puissants. C’était l’inefficacité de ma barrière qui m’inquiétait.
— Êtes-vous blessée, Dame Philia ?
— Je vais bien. Et toi, Leonardo ?
— Je n’ai subi aucune blessure. Merci de vous en inquiéter. Cela dit… qu’étaient donc ces créatures ?
Le Jugement Argenté, un sort capable de détruire l’énergie des monstres, avait fait disparaître nos assaillants. Cela confirmait bien leur nature. Et pourtant, ils étaient capables de se déplacer et d’attaquer des humains au sein même du Grand Cercle de Purification.
À ma connaissance, un tel phénomène n’avait aucune explication. Mon seul indice était la brume noire qui obscurcissait leurs yeux. Je devais comprendre ce qu’elle signifiait.
— Dame Philia ! Messire Leonardo ! Une urgence !
Un chevalier accourut vers nous. Que pouvait-il encore s’être passé ?
— Qu’y a-t-il ?
— C-c’est le prince Osvalt ! haleta le chevalier. Des monstres l’ont attaqué ! Il est blessé !
— Quoi ?!
Avant même de m’en rendre compte, je courais déjà vers mon mari.
— Dame Philia ! Attendez ! Vous pourriez vous mettre en danger !
J’entendis Leonardo m’appeler derrière moi, mais mes jambes refusèrent de s’arrêter. Je sentis tout le sang quitter mon visage et mon corps devenir glacé.
Osvalt allait-il bien ? Et s’il lui était arrivé quelque chose de grave ?
Je continuai à courir en repoussant ces images terribles au fond de mon esprit, puis ouvris brusquement la porte de la cabane.
En ouvrant la porte, les premières choses que je vis furent des chaises et des bureaux brisés, ou plutôt ce qu’il en restait, ainsi qu’une bibliothèque renversée sur le côté.
Une violente bataille avait eu lieu ici. Cela ne faisait aucun doute.
— Osvalt ! Osvalt !
Je criai son nom, le cœur lourd d’inquiétude. Je ne sentais aucune présence autour de moi. Et si mes pires craintes s’étaient réalisées ?
— Où es-tu, Osvalt ?
Je secouai la tête pour chasser les scénarios absurdes qui envahissaient mon esprit, puis inspectai les alentours. Philip et Elmhardt étaient censés se trouver ici eux aussi. Un frisson me parcourut.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Philia ? Tu n’as pas l’air bien.
— Hein ?! Osvalt ?
Je me retournai brusquement.
Osvalt venait de sortir d’un grand trou à l’arrière de la cabane.
Quel soulagement.
Dès qu’il entra dans mon champ de vision, toute la tension quitta mon corps.
— T-tu vas bien ! J’ai entendu dire que tu étais blessé ! Je… je…
— Oups. Ça a dû t’inquiéter. Comme tu peux le voir, je n’ai que quelques égratignures. Le chevalier qu’on a envoyé ne t’a pas expliqué ce qui s’était passé ?
Maintenant qu’il le disait…
J’étais partie en courant avant même que le chevalier ait terminé sa phrase. Quand Osvalt me montra ce qui ressemblait à une légère contusion sur son bras, je sentis mon visage s’embraser. Pourquoi avais-je couru sans écouter toute l’explication ? Quelle honte.
— Enfin… merci de t’être autant inquiétée pour moi.
D’une voix douce et avec un sourire bienveillant, mon mari me prit la main et m’aida à me relever.
— O-Osvalt…
Quel soulagement. Un simple malentendu avait suffi à me faire paniquer et à me couvrir de honte. Mais il fallait que je sache au plus vite si Osvalt allait bien. Sentant la chaleur de sa main, je poussai un soupir.
— Philip et Elmhardt ont été blessés, mais ils vont bien. C’était difficile de se battre dans un espace aussi étroit, alors ils sont sortis par le trou que les monstres ont créé.
Osvalt désigna l’ouverture dont il venait de sortir, me rassurant ainsi sur le sort des autres.
Dans ce cas, ma priorité était de soigner leurs blessures.
— Guérison Sainte !
J’utilisai ma magie pour soigner Osvalt ainsi que les chevaliers.
Comme il l’avait dit, Philip et Elmhardt avaient eux aussi été touchés.
Heureusement, ils ne souffraient que de coupures et de contusions légères. Il me fallut moins d’une minute pour les guérir. Une fois mes soins terminés, Philip et Elmhardt inclinèrent la tête avec reconnaissance.
Je remarquai plusieurs cadavres de monstres éparpillés derrière la cabane.
— Désolé, Philia. Grâce à toi, je suis comme neuf.
— Dame Philia ! C’est très aimable à vous d’avoir soigné non seulement le prince, mais aussi Elmhardt et moi. Pardonnez-nous de vous avoir causé tant de peine.
— Merci infiniment. Être soigné par la Sainte elle-même… Je n’aurais jamais imaginé recevoir un tel honneur.
En tant que Sainte, je ne pouvais pas laisser des blessés souffrir. À mes yeux, un geste aussi banal ne méritait pas autant de remerciements. Lorsque la situation se fut enfin calmée, Leonardo, qui nous avait rejoints peu après, raconta à Osvalt ce qui nous était arrivé.
— Prince Osvalt, Dame Philia et moi avons également été attaqués par des monstres.
— Q-quoi ?!
La nouvelle de l’attaque contre Osvalt m’avait fait oublier la folie que nous venions nous-mêmes de traverser.
— Il n’y a aucune raison pour que le Grand Cercle de Purification ait perdu son efficacité, dis-je. Je ne comprends pas ce qui pourrait provoquer un tel phénomène.
— Je ne connais pas grand-chose à la magie, mais Philia… les monstres qui nous ont attaqués avaient-ils eux aussi une sorte de brume noire dans les yeux ?
— Une brume dans les yeux ? Oui ! Je l’ai remarquée ! Tu sais ce que c’est, Osvalt ?
Cette brume noire anormale qui obscurcissait leurs yeux m’avait immédiatement paru suspecte. J’avais pensé qu’elle pourrait nous conduire à l’origine du phénomène, mais à entendre Osvalt, il semblait connaître quelque chose que j’ignorais.
— Leonardo et Elmhardt en savent probablement plus que moi.
Leonardo et Elmhardt échangèrent un regard silencieux avant d’acquiescer. Avaient-ils déjà affronté des monstres semblables ?
— C’est exactement comme lors de la Révolte de l’Archiduc. Les monstres qui ont attaqué la famille royale pendant la rébellion présentaient les mêmes anomalies.
— Quoi ?
Les textes historiques décrivaient la Révolte de l’Archiduc comme une simple attaque menée par des insurgés.
Des monstres avaient donc également été impliqués ?
Que s’était-il réellement passé toutes ces années auparavant ?
— Suspends l’entraînement, Philip, ordonna Osvalt. Fais un rapport à mon frère et demande-lui de confirmer où se trouve la Dague Infernale.
— Oui, Votre Altesse ! Bien compris ! s’écria Philip.
Il allait donc demander au prince Reichardt de vérifier l’emplacement d’un objet.
Mais ce nom ne me disait absolument rien.
— Qu’est-ce que la Dague Infernale ? demandai-je.
— Oh, je suppose que je ne t’en ai jamais parlé. C’est un artefact divin.
— Un artefact divin ?
Un artefact divin était un objet investi du pouvoir des dieux. Quel rapport pouvait-il avoir avec la Révolte de l’Archiduc et cette invasion de monstres ?
— La Dague Infernale est un artefact dangereux. Tout monstre blessé par sa lame devient une marionnette entièrement soumise à la volonté de celui qui la manie. L’un des partisans de l’archiduc Raden l’avait volée dans le trésor royal, puis nous avait attaqués à l’aide des monstres qu’il contrôlait.
J’ignorais qu’une telle histoire se cachait derrière la Révolte de l’Archiduc.
Compte tenu de la dangerosité de cet artefact, les historiens avaient certainement omis volontairement toute mention de son existence.
— Maintenant, tu connais l’essentiel, Philia, dit Osvalt. Pour l’instant, nous devrions rentrer au manoir. Si la Dague Infernale a de nouveau été volée, nous sommes confrontés à une menace sérieuse.
— Tu pourras m’en raconter davantage sur la Révolte de l’Archiduc plus tard ?
— Bien sûr.
Sur les conseils d’Osvalt, je montai dans le carrosse et repris la route du manoir.
Leonardo
Seize années s’étaient écoulées depuis ce jour fatidique. Pas étonnant que quelques cheveux gris aient fini par apparaître sur ma tête. À l’époque, je passais mes journées l’épée à la main en tant que chevalier royal, donnant tout ce que j’avais au service du royaume.
— Le plan reste celui qui vous a été présenté. Les rebelles pourraient tenter quelque chose contre Sa Majesté. Ils sont peut-être peu nombreux, mais ce n’est pas une raison pour baisser votre garde.
L’homme qui s’adressait à nous était Gene Delon, le grand-père de messire Philip. À l’époque, c’était lui qui commandait les Chevaliers de Parnacorta. Le roi Eigelstein était monté sur le trône environ un mois avant la visite de la famille royale d’Alectron pour son pèlerinage.
Des groupes opposés à son accession provoquaient des troubles, plongeant le royaume de Parnacorta dans une période d’instabilité.
— Commandant ! Nous ne savons toujours pas où se trouve l’archiduc Raden ?!
— Malheureusement, non. Trop de nobles sont prêts à lui offrir refuge. Il est extrêmement difficile de suivre ses déplacements.
L’archiduc Raden était le frère cadet du précédent roi et le noble le plus haut placé de Parnacorta. Sa personnalité chaleureuse et affable lui avait valu une grande popularité auprès des habitants du royaume, et son charisme lui permettait de gagner aisément les cœurs.
Lors du couronnement de l’ancien roi, de nombreuses voix s’étaient déjà élevées pour réclamer que l’archiduc Raden monte sur le trône à sa place. Le titre d’archiduc avait justement été créé afin d’apaiser ce mécontentement.
Avec le recul, cette décision avait été une erreur.
— Nous voulons que l’archiduc Raden prenne les rênes du royaume !
La ferveur populaire ne cessa de croître jusqu’à provoquer une véritable rébellion.
Après le couronnement du roi Eigelstein, la situation devint incontrôlable.
— Des complots séditieux ont même pris racine au sein des Chevaliers de Parnacorta. Je sais qu’aucun de vous n’est un traître… mais nos forces ne sont pas au complet. Accomplissez vos missions avec prudence.
— Oui, commandant !
Certains chevaliers étaient issus de familles nobles entretenant des liens étroits avec l’archiduc Raden. Nous avions réussi à les purger de nos rangs, mais cette opération avait forcément réduit nos effectifs.
Comme si la situation n’était pas déjà assez grave, la crise éclata au moment même où la famille royale d’Alectron devait visiter notre pays.
Nous, les Chevaliers de Parnacorta, étions chargés de protéger Sa Majesté alors même que nos rangs étaient loin d’être au complet.
— Elmhardt Clandy, Luon Aulps et Leonardo Elrod. Vous trois serez les piliers de cette mission d’escorte. Sa Majesté vous a personnellement demandé de protéger la famille royale d’Alectron. Le jour du pèlerinage, vous jouerez donc un rôle central dans la protection de Sa Majesté et de tous ceux qui l’accompagneront.
Elmhardt et Luon, le père de Lena, avaient rejoint les Chevaliers de Parnacorta la même année.
Ensemble, nous avions remporté de nombreuses victoires sur le champ de bataille, au point que les gens avaient fini par nous surnommer les Trois Chevaliers de Parnacorta.
J’étais encore jeune à cette époque. J’avais probablement surestimé ma propre force. Non…
Pas seulement la mienne. J’étais convaincu que tant qu’Elmhardt et Luon seraient à mes côtés, nous pourrions surmonter n’importe quelle épreuve.
J’avais une confiance absolue dans leurs capacités comme dans les miennes.
Un jour, après notre service, Luon vint me faire une demande surprenante.
— Garde un œil sur Elmhardt demain, Leonardo. Il faut que tu sois prêt à le soutenir.
— Pourquoi tu me demandes ça, Luon ? Il y a un problème ?
— Pas vraiment… Ce n’est pas que je doute de lui, mais j’ai l’impression qu’il a perdu de son mordant. C’est peut-être une impression complètement infondée, mais je serais rassuré de savoir que quelqu’un d’autre veille sur lui.
De tous les Chevaliers de Parnacorta, Elmhardt jouissait de la meilleure réputation. On nous regroupait sous le surnom des Trois Chevaliers de Parnacorta, mais il était de loin le meilleur d’entre nous.
Tout le monde pensait qu’il deviendrait le prochain commandant de l’Ordre. Me demander de protéger un homme pareil paraissait franchement absurde.
Je n’en croyais pas mes oreilles.
— Je ne trouve pas qu’il ait perdu de son mordant…
— Hum. Peut-être que je me trompe. C’est pour ça que tu es le seul à qui j’en ai parlé.
Luon était un homme franc. À son expression grave, je voyais qu’il ne cherchait aucunement à dénigrer Elmhardt.
— Compris. Je garderai un œil sur lui.
— Merci. Surtout, ne lui en parle pas. Je ne voudrais pas que mon meilleur ami pense que je doute de sa force.
— Bien sûr. Je te promets que ça restera entre nous, répondis-je. Au fait, j’ai entendu dire que tu avais eu un nouvel enfant. Je penserai à t’envoyer un cadeau dès que j’en aurai l’occasion.
— Les nouvelles vont vite. Oui, c’est notre première fille. Ma femme l’a appelée Lena.
— Lena ? Joli prénom. Permets-moi de vous envoyer quelque chose pour célébrer sa naissance.
Il va sans dire qu’en entendant le nom de Lena pour la première fois, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour nous deviendrions collègues et travaillerions ensemble au service de Dame Philia.
Luon était un homme d’un sérieux extrême, ce qui rendait le tempérament sans retenue de Lena assez surprenant.
En revanche, son talent exceptionnel pour protéger les autres lui venait clairement de son père.
Lorsque Dame Philia m’apprit les fiançailles d’Elmhardt et Lena, cet échange avec Luon me revint à l’esprit.
J’avais le sentiment que le sérieux presque maladif de Luon expliquait peut-être ce qui se produisit le lendemain.
— Leonardo ! Monte dans le carrosse avec moi ! Je veux entendre la suite !
— Je vous prie de m’excuser, prince Osvalt, mais j’ai du travail. Je ne peux pas simplement partir en promenade avec vous, Votre Altesse.
— Roh… D’accord ! Bon courage pour le travail ! Tu me raconteras la suite une autre fois !
Quand le prince Osvalt était enfant, il s’était étrangement attaché à moi et je prenais régulièrement le temps de discuter avec lui. C’était un garçon vif et intelligent, parfois un peu espiègle, mais toujours gentil et attentionné envers les autres. Je m’en souvenais comme si c’était hier.
C’est vers cette époque que Sa Majesté vint me proposer de devenir garde personnel du prince Osvalt. Pour quelqu’un comme moi, issu d’un milieu modeste, c’était un immense honneur. Habituellement, les membres de la garde royale étaient des chevaliers issus des classes supérieures ou des nobles spécialement formés à cette fonction.
Le poste ne s’accompagnait d’aucun titre, mais il conférait automatiquement le statut de noble. Rien que cela faciliterait déjà quelque peu la vie de ma famille, qui n’était pas particulièrement aisée. Cette proposition était une véritable bénédiction.
Alors que je réfléchissais à cette possibilité, Elmhardt vint me voir.
— Luon m’a dit que Son Altesse t’avait choisi pour rejoindre la garde personnelle de la famille royale. Ça veut dire que tu ne seras plus chevalier ?
— Oui, c’est ce qui est prévu. Tant que les Chevaliers de Parnacorta pourront compter sur toi, ils se passeront très bien de moi.
— Ne me surestime pas. Je suis flatté, mais porter les Chevaliers de Parnacorta sur mes épaules représente un lourd fardeau. Le sang des Clandy coule peut-être dans mes veines, mais je ne suis qu’un rejeton dépourvu de pouvoirs magiques.
Pour une raison que je n’avais jamais comprise, Elmhardt avait toujours eu une piètre opinion de lui-même. Il était peut-être un fils cadet, mais il était tout de même né dans une famille de marquis.
Son rang social était même supérieur à celui de Luon. À côté de lui, un roturier comme moi ne pesait rien en matière de statut. Et surtout, il possédait un talent à la hauteur de sa naissance. La famille Clandy descendait d’une lignée prestigieuse.
Au fil des générations, elle avait donné naissance à de nombreux sorciers célèbres ayant marqué l’histoire. Certains étaient même devenus des Saints. J’avais entendu dire que les fils aînés de la famille choisissaient systématiquement des épouses dotées de pouvoirs magiques afin de préserver cette réputation.
Grâce à cette pratique, la maison Clandy avait autrefois rivalisé avec la famille Mattilas de Bolmern et la famille Adenauer de Girtonia dans le nombre de Saints qu’elle produisait. Je comprenais que son absence de pouvoirs magiques puisse être une source de complexe pour Elmhardt.
Mais cela ne diminuait en rien sa force. Messire Gene, commandant des Chevaliers de Parnacorta, était un maître de la lance. Il était donc difficile de dire lequel des deux était le meilleur combattant.
En revanche, lorsqu’il s’agissait de manier l’épée, personne à Parnacorta n’arrivait à la cheville d’Elmhardt. Je respectais Elmhardt en tant qu’homme et le considérais comme un ami proche.
— Arrête d’être aussi modeste. Je ne suis pas le seul à le penser. Tous les chevaliers de l’Ordre reconnaissent ton talent. Il serait temps que tu le reconnaisses toi-même.
— Le reconnaître ? Hum… Tu as peut-être raison. Merci.
Si mes souvenirs étaient exacts, mes paroles lui avaient arraché un sourire.
Elmhardt était du genre à garder ses sentiments pour lui et à ne presque jamais les laisser transparaître.
C’était peut-être la première fois que je le voyais sourire alors qu’il était sobre.
Pourtant, derrière ce sourire se cachait une étrange mélancolie. Comme s’il était seul.
— Ça fait plaisir de te voir t’ouvrir un peu. Bref, il faudra encore du temps avant que je prenne officiellement mes fonctions auprès de Son Altesse. Plus important encore, nous avons aujourd’hui une mission capitale à remplir. Ne te déconcentre surtout pas.
— Oui, tu as raison. Je dois protéger Sa Majesté et Leurs Altesses.
— Elmhardt…
— Désolé d’avoir fait dévier la conversation, Leonardo. Il est temps que je rejoigne mon poste.
Sur ces mots, Elmhardt me tourna le dos et se dirigea vers sa position. Je commençais à comprendre les inquiétudes de Luon. L’ambition d’Elmhardt s’était émoussée.
Il avait toujours eu un tempérament doux, mais l’éclat de son regard semblait s’être terni.
Un pressentiment vague mais inquiétant commença à m’envahir.
— Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas le droit de perdre cette bataille, murmurai-je en contemplant mon poing serré.
Nous ne laisserions jamais les rebelles nous vaincre, qu’Elmhardt soit au sommet de sa forme ou non.
Tant que Luon et moi serions là pour le soutenir, nous n’avions rien à craindre.
Nous escortâmes le carrosse royal sur la route des ruines de Sivaltz, nous préparant à la bataille que nous sentions approcher.
— Hah… Hah… Votre Altesse ! Restez en arrière ! Vous allez vous mettre en danger.
— Leonardo !
Ce qui suivit, je n’aurais jamais pu le prévoir.
Les rebelles attaquèrent le carrosse de la famille royale, accompagnés d’une véritable nuée de monstres.
Couvert de blessures de la tête aux pieds, je brandissais mon épée et tentais de protéger le jeune prince Osvalt du danger.
— Grrrrrr !
Les monstres avaient tous la même brume sombre dans les yeux et concentraient leurs attaques sur la famille royale. On aurait dit qu’ils obéissaient à des ordres. Comme je l’appris plus tard, ils étaient contrôlés grâce à l’artefact divin appelé la Dague Infernale.
Nous avions l’habitude d’exterminer des monstres. Malheureusement, ceux-là étaient beaucoup trop nombreux. Ils chargèrent tous le carrosse en même temps et nous prirent au dépourvu. Jamais de ma vie je ne m’étais senti aussi ébranlé ni couvert d’une telle honte.
Ignorant mon sang qui coulait, j’abattis frénétiquement les monstres qui approchaient, défendant le jeune prince terrifié au péril de ma vie. Au milieu du chaos, le pire des scénarios me traversa l’esprit. Puis la situation changea.
— Les monstres se comportent différemment !
Comme je l’appris par la suite, la Dague Infernale ne pouvait agir que pendant une durée limitée.
L’artefact absorbait progressivement la magie de son utilisateur jusqu’à l’épuiser complètement.
Par chance, celui qui maniait la dague sembla à court de magie au bout d’environ une demi-journée. Une fois son énergie épuisée, son pouvoir disparut, et les monstres cessèrent d’être forcés à attaquer le carrosse.
Petit à petit, nous reprîmes l’avantage jusqu’à parvenir à exterminer toute la horde.
— Excellent travail, tout le monde ! déclara Sa Majesté pour nous remercier de nos efforts, nous permettant enfin de souffler. Tous les blessés doivent recevoir des soins immédiatement !
J’avais été blessé sur tout le corps, mais aucune de mes plaies n’était grave. Après avoir reçu les premiers soins, je pus rapidement me remettre debout.
Aucun des autres chevaliers n’était sorti indemne du chaos, mais heureusement, personne n’avait subi de blessure critique.
Personne… à une exception près.
— Elmhardt ! Elmhardt ! Tiens bon ! Les secours arrivent ! Reste avec moi !
Elmhardt était le seul à avoir reçu une blessure susceptible de lui coûter la vie. Luon resta à ses côtés, lui parlant sans interruption jusqu’à l’arrivée des secours. Les inquiétudes de Luon quant aux capacités d’Elmhardt ne s’étaient pas confirmées. Bien au contraire.
Elmhardt avait démontré toute sa valeur dans cette situation désespérée.
Son talent sans égal avait galvanisé le moral de toute notre unité. J’avais prévu de lui servir de soutien, mais lorsque l’attaque avait commencé, j’avais été trop occupé à me défendre et à protéger le prince. Je n’avais donc pas pu assister moi-même à sa prestation courageuse et déterminée.
Un de nos camarades me la décrivit après coup.
— Je n’avais jamais vu messire Elmhardt dégager une présence aussi terrifiante. D’habitude, il est tellement calme… On aurait dit qu’il était possédé.
Son aura intimidante inspirait le respect. Le voir abattre monstre après monstre avait insufflé du courage à tous ceux qui l’entouraient.
Elmhardt avait toujours été une véritable force de la nature, mais ceux qui l’avaient vu combattre ce jour-là parlaient d’une puissance presque divine.
— Elmhardt ! Pourquoi m’avoir protégé ?! Je… je…
Face à l’assaut féroce des monstres, Luon avait perdu l’équilibre. Leurs griffes fondirent alors impitoyablement sur les parties les plus vulnérables de son corps. Luon s’était préparé à mourir.
Pourtant, contre toute attente, il survécut. Elmhardt bondit devant lui et encaissa à sa place leurs griffes et leurs crocs acérés.
— Elmhardt ! Pourquoi tu as fait ça pour quelqu’un comme moi ?!
En larmes, Luon supplia son ami de lui répondre. Mais Elmhardt avait déjà perdu connaissance. Et aucune réponse ne vint.
— Ne te torture pas comme ça, Luon. C’est Elmhardt qui a choisi de te protéger. Si tu continues à t’en vouloir, tu ne feras qu’insulter son courage.
— J’ai douté de sa force et je t’ai demandé de veiller sur lui, Leonardo. Non seulement je l’ai tiré vers le bas… mais j’ai failli le faire tuer. Comment pourrais-je être plus misérable ?
Heureusement, Elmhardt survécut. Mais ses blessures étaient extrêmement graves. Au début, le moindre mouvement lui était difficile. Selon les médecins, il lui serait très compliqué de reprendre sa carrière de chevalier.
— Tu n’étais pas le seul. Moi aussi, j’avais vu que l’ambition avait disparu de son regard. Ce n’est pas étonnant que tu te sois trompé sur son état, répondis-je. Perdre un homme comme lui sera un coup terrible. Nous pensions tous qu’il deviendrait le prochain commandant des Chevaliers de Parnacorta. Mais c’est tout de même le troisième fils d’un marquis. J’imagine mal qu’il puisse se retrouver sans rien.
— C’est là que tu te trompes ! S’il ne peut plus être chevalier, il n’a aucun avenir !
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Jusqu’à ce jour, j’avais toujours quelque peu envié les origines nobles d’Elmhardt. Je n’étais qu’un simple roturier. Beaucoup de Chevaliers de Parnacorta venaient de la noblesse, mais rares étaient ceux dont le rang était aussi élevé que le sien.
— Il était ivre quand il m’a raconté ça, alors je ne l’ai jamais répété à personne… mais Elmhardt est un enfant illégitime.
— Quoi ?
— C’est le fils du marquis et de sa maîtresse. Sa mère est morte, alors la famille l’a recueilli pour sauver les apparences. Mais il a été très mal traité chez lui et n’a pratiquement pas eu d’autre choix que de rejoindre l’armée. Pour sa propre famille, il ne vaut rien.
Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire. C’était étrange, puisque je pensais que nous étions proches. Elmhardt tenait manifestement à garder cette partie de sa vie secrète. Il l’avait laissée échapper un soir où il avait bu avec Luon, puis avait regretté son erreur et lui avait fait jurer de n’en parler à personne.
— Il espérait se distinguer suffisamment comme chevalier pour obtenir un titre à lui. Ainsi, il pourrait enfin couper définitivement les liens avec sa famille. C’est pour réaliser ce rêve qu’il s’est entraîné sans relâche jusqu’à atteindre le niveau qu’on lui connaît.
— Je vois.
— Mais maintenant, il va devoir prendre sa retraite. Et même s’il reste chevalier, il n’a plus aucun espoir d’obtenir une promotion. Tout ça parce qu’il m’a protégé. Je lui ai volé son avenir.
La douleur sur le visage de Luon était insoutenable.
Malgré cela, je fus bientôt trop occupé à combler le vide laissé par Elmhardt et à réprimer des soulèvements aux quatre coins du royaume.
Je n’avais plus le temps de m’inquiéter pour lui.
Si Luon avait réellement offert la main de sa fille à Elmhardt, alors cette culpabilité persistante devait forcément en être la raison.
— On dirait que les révoltes ont enfin pris fin.
L’homme au cœur de la rébellion, l’archiduc Raden, fut retrouvé brûlé vif près de la frontière d’Alectron. L’archiduc avait prévu de prendre la famille royale en otage avant de s’enfuir. Son plan échoua lorsque le prince Evan, alors premier prince d’Alectron, utilisa sa magie pour réduire en cendres l’archiduc Raden et ses partisans.
La mère du prince Evan était la Sainte d’Alectron, et il était lui-même un sorcier exceptionnellement talentueux. J’appris que le prince ignorait totalement qu’un archiduc de Parnacorta faisait partie des assaillants et qu’il fut sincèrement bouleversé lorsqu’il découvrit plus tard la vérité.
Compte tenu du déshonneur que la mort de l’archiduc Raden aurait pu faire peser sur les deux nations, Parnacorta et Alectron conclurent secrètement un accord afin de dissimuler les circonstances exactes de l’affaire.
Aucun document officiel ne révéla toute la vérité. La Dague Infernale, qui avait été utilisée contre la famille royale de Parnacorta, fut récupérée en toute sécurité.
À l’époque, nous ignorions encore que l’utilisation de cet artefact divin nécessitait non seulement de la magie, mais également de blesser physiquement les monstres avec sa lame. Ce n’était donc pas une opération aisée. Par chance, nous, les Chevaliers de Parnacorta, parvînmes à récupérer l’arme avant que l’ennemi puisse mobiliser pleinement son pouvoir.
Ainsi prit fin la rébellion.