LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 4
Monja
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Traduction : Raitei
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Tsukishima abritait la rue « Monja », une avenue bordée de restaurants spécialisés dans ces galettes salées, où flottait constamment une odeur de sauce. Comme elle se trouvait tout près, j’avais toujours envisagé d’y aller un jour, mais l’occasion ne s’était jamais vraiment présentée. J’avais fini par oublier complètement que Tsukishima était célèbre pour cela.
Le lendemain du jour où Fuyutsuki et moi nous étions embrassés, je me rendis dans l’un des restaurants de monja du quartier. Comme il s’agissait de mon tout premier baiser, je ne savais absolument pas comment interpréter les événements de la veille. Après avoir longuement retourné la situation dans ma tête, en proie à l’anxiété, j’avais conclu que ma seule solution était de demander conseil à Narumi. Après m’avoir écouté en silence, il me fit une proposition :
— Et si on allait manger du monja ?!
Le restaurant dans lequel nous entrâmes était minuscule et ne comptait que six places. Il était complet à notre arrivée, mais nous eûmes la chance de récupérer les sièges de clients qui s’apprêtaient justement à partir.
Tous les autres clients étaient de vrais adultes, ce qui me rendait nerveux. J’étais heureux d’être entré à l’université, mais je restais le genre d’étudiant casanier qui passait le plus clair de son temps à traîner dans sa chambre. Aller manger dehors avec un ami avait presque des allures d’aventure pour moi.
— Attends, les gens du Kansai ne mangent pas de monja, si ? Vous mangez plutôt de l’okonomiyaki, non ?
Assis sur un tabouret sans dossier, je consultais le menu affiché au mur. Aucun okonomiyaki n’y figurait, seulement différentes variétés de monja.
Assis en face de moi, Narumi hachait finement le chou grillé avec sa spatule métallique. Il avait l’air de parfaitement maîtriser son sujet. Avec son apparence intimidante et sa spatule à la main devant la plaque chauffante, il ressemblait inévitablement au tenancier d’un stand de rue ouvert en pleine nuit.
— Ma mère vient de Gunma, alors j’suis métis : moitié Kantô, moitié Kansai. On mangeait souvent du monja chez moi.
— Comment ça, « métis » ? demandai-je. Attends… Gunma se trouve vraiment dans le Kantô ?
— Tu viens de t’mettre la moitié du Japon à dos, lâcha Narumi en me lançant un regard noir.
— Peu importe. Prépare plutôt le monja ! répondis-je dans une tentative désespérée de l’apaiser.
Narumi commença à verser la préparation parfumée à la sauce Worcestershire au centre d’un anneau de chou. L’huile et le liquide crépitèrent sur la plaque chauffante, tandis qu’une odeur de sauce Worcestershire s’en élevait.
Cela avait l’air délicieux.
À cet instant, la porte coulissante du restaurant s’ouvrit dans un bruit sec. Une jeune femme entra seule. C’était Hayase.
Je me demandai si elle devait elle aussi retrouver quelqu’un.
Narumi leva alors la main et l’appela :
— Par ici !
— Désolée, je vous ai fait attendre ?
Hayase prit place contre le mur, à côté de Narumi, puis commanda un thé oolong à la serveuse avec une aisance qui donnait l’impression qu’elle fréquentait l’endroit depuis toujours.
— Qu’est-ce qui se passe ?
J’exige une explication, monsieur Narumi.
Je lui lançai un regard appuyé.
— Attends une seconde ! C’est l’étape la plus importante.
Il brisa l’anneau de chou et étala le monja sur toute la surface de la plaque. La préparation se mit à bouillonner en dégageant des nuages de vapeur.
— Encore trois minutes, et après, faut le gratter avec les petites spatules.
Hayase observa Narumi.
— Tu as l’air de bien t’y connaître. Je croyais pourtant que les gens du Kansai ne mangeaient pas de monja.
— Je lui ai posé exactement la même question, intervins-je.
Narumi ignora mon commentaire. À en juger par son expression, il était ravi qu’elle lui ait posé la question.
— Ma mère vient de Gunma, alors j’suis métis : moitié Kansai, moitié Kantô.
— Comment ça, « métis » ? Ah ah ah !
Hayase se mit à rire si fort qu’elle finit par lever les yeux vers le plafond.
— Attends, Gunma se trouve dans le Kantô ?
— J’ai posé exactement la même question…
S’agissait-il de la conversation toute faite de Narumi chaque fois qu’il se retrouvait devant une plaque chauffante ?
Cette pensée me fit sourire.
Je regardai Narumi, m’attendant à ce qu’il s’énerve contre Hayase comme il l’avait fait avec moi. Mais il n’en fit rien.
— La famille de ma mère habite vraiment au fin fond de la campagne.
— Hé !
Elle ne venait pas, elle aussi, de se mettre la moitié du Japon à dos ?
La serveuse revint alors avec la boisson de Hayase.
— Santé !
Hayase et Narumi entrechoquèrent leurs verres avec le mien.
— Ça devrait être prêt, annonça Narumi.
À l’aide de nos petites spatules, nous grattâmes le monja, dont un côté était devenu croustillant. Je portai à ma bouche un petit morceau encore brûlant et me brûlai la langue. L’odeur de la sauce me monta jusqu’au nez, tandis que la saveur du chou grillé se répandait dans ma bouche.
— C’est plutôt bon.
— Oui, c’est délicieux, ajouta Hayase, visiblement surprise.
— Pas vrai ? répondit Narumi avec satisfaction.
— Ça me fait penser, Sorano : tu viens d’où, déjà ? demanda Hayase.
— De l’extrémité occidentale de Honshû.
— Les gens n’mangent pas vraiment de monja à Shimonoseki, non ? intervint Narumi. Vous faites pas plutôt griller des nouilles soba sur des tuiles ?
— Hein ? De quoi tu parles ? demanda Hayase.
— Ça s’appelle le kawara soba.
— J’ai éclaté de rire quand il m’a montré une photo. Ils font griller des soba au thé vert sur une tuile, expliqua Narumi.
Il effectua une recherche sur son téléphone, puis montra une image à Hayase.
— Tu ne plaisantais vraiment pas. Mais pourquoi faire griller les nouilles sur une tuile ?
— Elles transmettent exactement la bonne quantité de chaleur. Toutes les familles du coin où vivent mes parents possèdent leur propre tuile.
— C’est donc l’équivalent local d’une cocotte en fonte ?
Il existait bel et bien une spécialité locale consistant à faire griller des nouilles soba sur une tuile. En revanche, l’histoire selon laquelle chaque foyer possédait la sienne était évidemment une plaisanterie.
Voir Hayase la prendre au sérieux me fit rire.
— Quel est le rapport avec une cocotte en fonte ?
— Oh ! Tu m’as menti !
— C’était clairement une blague. Bref, mangeons le monja.
Hayase finit par comprendre que je plaisantais. Narumi rit avec moi avant de se remettre à manger.
Après avoir dégusté notre monja classique, nous dévorâmes un monja aux nouilles croustillantes, puis un autre appelé le « Super Monja délicieux », garni de mentaiko, de mochi et de fromage.
Nous étions initialement venus pour parler de la situation avec Fuyutsuki, mais, en présence de Hayase, je ne savais pas comment aborder le sujet.
Ayant laissé passer l’occasion, j’engloutis les monja les uns après les autres, répétant chaque fois la même remarque :
— C’est vraiment bon !
— Sorano, ça va ? demanda finalement Narumi d’un ton inquiet.
— Je ne me suis jamais senti aussi bien.
— Tu manges beaucoup trop, remarqua Hayase avec exaspération.
J’avais fini par avaler bien davantage que d’habitude. Le monja était peut-être simplement délicieux. Les deux autres étaient déjà rassasiés, mais je proposai tout de même d’en commander un supplémentaire. Je m’étais laissé emporter et avais tellement mangé que mon ventre commençait à me faire souffrir.
— Bon. Il serait peut-être temps que tu nous racontes ce qui s’est passé avec Fuyutsuki, déclara Narumi.
Il avait probablement senti que je rechignais à en parler. Cependant, dans mon état, je n’étais plus vraiment capable de discuter.
— Laissez-moi… me reposer un peu.
J’attirai l’attention de la serveuse et lui demandai de me resservir du thé oolong.
— Je suis venue parce qu’on m’avait promis une histoire intéressante, mais on dirait que cela s’est transformé en simple soirée monja, plaisanta Hayase en tenant son verre.
Je saisis le verre que l’on venait de remplir et en bus une grande gorgée.
Mais son goût me parut étrange.
— C’est… de l’alcool ?
Je n’avais encore jamais bu, mais le thé oolong dégageait une odeur semblable à celle du gel hydroalcoolique et possédait une amertume inhabituelle.
— Désolée ! Je vous ai servi par erreur le thé oolong alcoolisé de quelqu’un d’autre ? demanda la serveuse en accourant, paniquée.
Elle revint rapidement avec mon véritable thé.
— Ça va, Sorano ? demanda Hayase, inquiète.
— Ça va.
— Tes yeux commencent à devenir vitreux, remarqua Narumi avec un sourire.
Cela devait venir du fait que j’avais vidé la moitié du verre d’un seul coup.
Mes pensées demeuraient claires, mais ma vision tanguait et j’avais presque l’impression de rêver. Comme si je vivais une expérience de décorporation et m’observais moi-même depuis une caméra tremblante.
C’était donc ça, être ivre ?
— Ah ah ah…
Je me surpris à rire alors que rien n’était drôle.
— Oh là, commenta Narumi. J’sais pas si t’es encore en état de parler de Fuyutsuki.
— Ne t’inquiète pas. Je peux parler.
— Un peu d’alcool, c’était peut-être justement c’qu’il te fallait, déclara Narumi en me regardant droit dans les yeux. Alors, raconte-nous ce qui s’est passé avec Fuyutsuki.
— Je te l’ai déjà raconté.
— Tout ce que tu m’as dit, c’est : « J’ai embrassé Fuyutsuki. Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? » Comment tu veux que j’te conseille avec si peu d’informations ?
— Mais nooon… Ce n’est pas moi qui l’ai embrassée. C’est elle qui m’a embrassé.
— Peu importe ! Dépêche-toi de tout nous raconter ! intervint Hayase.
Elle semblait réellement impatiente de connaître la suite.
❅
Après l’annulation du feu d’artifice du festival universitaire à cause de la pluie, Fuyutsuki et moi avions décidé de nous abriter sous l’escalier extérieur situé juste à côté de la terrasse.
Deux possibilités s’offraient à nous : rester là jusqu’à ce que l’averse cesse ou raccompagner Fuyutsuki sous la pluie.
Logiquement, je savais que la seconde solution était la bonne. Pourtant, à vrai dire, j’avais envie de passer encore un peu de temps avec elle. La température avait chuté sur la terrasse et il commençait à faire froid. Aucun de nous ne possédait de parapluie.
C’est alors que cela se produisit.
— Atchoum !
Fuyutsuki éternua d’une manière adorable.
Après en avoir discuté un moment, je lui proposai de retourner à la résidence et l’invitai dans ma chambre.
Je la protégeai avec la chemise que je portais et marchai avec elle en lui tenant la main. Lorsque nous atteignîmes la résidence, nous étions tous les deux trempés. Nous nous enveloppâmes donc dans de grandes serviettes de bain pour nous sécher.
— Tu as été bien mouillée. Ça va ? Tu as réussi à te sécher ?
— Ça va. Merci pour la serviette, répondit Fuyutsuki. Euh… C’est un peu embarrassant à demander, mais est-ce que la pluie a rendu certains de mes vêtements transparents ?
Fuyutsuki ramena ses longs cheveux devant elle, découvrant sa nuque.
Je savais qu’elle voulait que je regarde ses vêtements et non sa nuque.
Je le savais parfaitement.
Pourtant, je ne pus m’empêcher d’y jeter un coup d’œil.
La pluie avait rendu son fin chemisier blanc légèrement transparent, laissant apparaître le caraco qu’elle portait dessous.
L’association de sa nuque dénudée et du caraco visible à travers ses vêtements possédait un charme troublant. D’étranges sensations commencèrent à s’agiter en moi.
Je fis semblant de rester calme, sans savoir quoi répondre.
Je ne pouvais pas simplement lui annoncer : « Ton chemisier est transparent. » Une déclaration aussi directe l’aurait probablement bouleversée.
— Ça va. On ne voit rien, lui assurai-je. Par contre, tu as l’air d’avoir froid. Mets cette serviette autour de tes épaules.
Je la déposai sur elle.
Cette situation est vraiment gênante.
Fuyutsuki était assise sur mon lit.
Sans surprise, je ne m’étais encore jamais retrouvé seul avec une fille dans ma petite chambre. C’était pourtant moi qui l’avais invitée, mais je me sentais soudain étrangement nerveux et me mis à me concentrer sur le bruit de l’horloge accrochée au mur.
À chaque tic-tac de la trotteuse, j’entendais mon propre cœur battre.
Après plusieurs minutes de silence, Fuyutsuki prit la parole :
— Alors, c’est ta chambre, Kakeru ?
— O-oui. Je la partage avec Narumi. Tu es assise sur mon lit.
— C’est ton lit ?
Fuyutsuki s’allongea et enfouit son visage près de mon oreiller. Ses longues jambes pâles dépassaient de sa jupe.
— Euh… Tu devrais faire attention. Je peux presque voir ta culotte.
Fuyutsuki se redressa brusquement et plaqua ses mains sur le bas de sa jupe.
— …
Le silence retomba. L’atmosphère était terriblement gênante.
Mon cœur battait à tout rompre.
— Tu l’as vue ?
— Je t’ai prévenue avant d’avoir le temps d’apercevoir quoi que ce soit.
— Quel pervers.
— Je viens de te dire que je n’ai rien vu !
— Je vais te croire, répondit Fuyutsuki avant de rire de nouveau.
Elle ne cessait vraiment jamais de rire.
— C’était vraiment dommage, ajouta-t-elle.
— Sérieusement, je n’ai absolument rien vu !
— Oh, je parlais du feu d’artifice.
J’avais tiré la mauvaise conclusion, et mes joues commencèrent à chauffer. J’étais si embarrassé que j’aurais voulu mourir.
— Ils en organiseront un autre l’année prochaine. Apparemment, c’est une tradition du festival universitaire.
— J’aimerais rejoindre ce club. Tirer les feux d’artifice pendant le festival… C’est l’incarnation même de la jeunesse. Mais ils refuseraient probablement ma candidature.
— Et si on s’inscrivait tous les deux ?
— Hein ? Vraiment ?!
— Ça ne me dérange pas.
— Alors, c’est une promesse.
Une fois notre décision prise, Fuyutsuki tourna la tête vers la fenêtre.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— La pluie semble moins forte qu’avant.
Elle avait raison. L’averse que j’apercevais par la fenêtre s’était calmée.
Je pensai que le moment était idéal pour raccompagner Fuyutsuki chez elle. Nous sortîmes donc.
D’autant plus que j’avais atteint mes limites. Si nous étions restés ensemble plus longtemps, j’aurais peut-être perdu le contrôle. J’avais dû ravaler ma salive à plusieurs reprises en regardant les pieds nus de Fuyutsuki se déplacer sur le tapis.
Heureusement, ma raison l’avait emporté, mais de justesse. La simple pensée de ce qui aurait pu se produire accélérait mon cœur.
Sous mon parapluie, Fuyutsuki et moi marchions ensemble dans la lumière des réverbères. Comme sa canne blanche était difficile à utiliser dans ces conditions, elle s’accrochait à mon bras, et nous avions l’air de participer à une course à trois jambes.
La fine bruine traversait le bord du parapluie et humidifiait ma joue.
Fuyutsuki souriait à côté de moi. L’odeur de son shampoing se mêlait à celle de la pluie.
Je récitai une prière bouddhiste pour tenter de détourner mon attention, mais, dans mon souvenir, elle ne comptait que sept syllabes. J’essayai ensuite de réciter les décimales de π, mais je n’en connaissais que huit. Cela occupa donc mon esprit pendant environ trois secondes.
— M-maintenant que j’y pense, qu’est-ce qu’on va faire de tous les feux d’artifice qu’on a achetés ? demandai-je.
— On les tirera cet été avec tout le monde.
— Tu peux sortir la nuit ?
— Oui. La soirée où nous nous sommes rencontrés avait lieu le soir, tu te souviens ?
— C’est vrai. Dans ce cas, invitons Narumi et Hayase.
— Bonne idée, répondit-elle avec un sourire satisfait.
Fuyutsuki entrouvrit de nouveau les lèvres.
— Dis, Kakeru…
Cette fois, cependant, sa voix semblait hésitante.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu n’as pas de petite amie, pas vrai ?
— Une petite amie ?
— Oui.
— Hein ? Non, je n’en ai pas.
— Ah, tant mieux, répondit Fuyutsuki, manifestement soulagée.
Qu’est-ce qu’elle veut dire par là ?
— Pourquoi tu dis ça ?
— Ah ! Euh ! Hein ?! Enfin… Tu es tellement gentil avec moi que je me sentirais coupable si tu avais une petite amie. Après tout, je suis actuellement agrippée à ton bras.
— C’est seulement pour ça ? demandai-je avant de pouvoir me retenir.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? répondit Fuyutsuki, perplexe.
— Oh… Euh… Hmm ?! Enfin, tu sais… Je me suis simplement demandé si… je te plaisais.
— Hein ? Attends, quoi ?!
Nous nous contentions tous les deux de produire une succession de sons étranges.
La conversation n’avançait absolument pas.
— J’imagine que je ne suis pas très doué pour ce genre de plaisanterie, déclarai-je pour faire croire que je plaisantais.
Le visage de Fuyutsuki était devenu rouge. Elle me pinça doucement le bras, comme si elle était légèrement vexée.
— Méchant.
— Ça fait mal.
— Tu l’as mérité.
Fuyutsuki sembla alors avoir une idée.
— Très bien, murmura-t-elle d’un ton déterminé.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu savais qu’il existait un moyen de voir le visage de quelqu’un, même lorsqu’on est aveugle ?
— Vraiment ?
Elle afficha un sourire satisfait.
— Nous touchons le visage des gens avec nos mains pour découvrir leur apparence.
— En gros, tu veux faire ça avec moi ?
Nous nous tenions face à face devant l’immeuble de Fuyutsuki.
— Je peux ? demanda-t-elle.
Fuyutsuki posa doucement la main sur mon torse. Elle remonta lentement du bout des doigts jusqu’à mon visage, puis encadra mes joues de ses petites mains froides.
— Tu peux te baisser un peu ?
— Comme ça ? demandai-je en m’accroupissant.
Quelque chose de chaud toucha alors mes lèvres. Fuyutsuki se tenait juste devant moi, les yeux fermés, ses lèvres douces pressées contre les miennes.
Nous nous embrassions.
Lorsque je compris ce qui se passait, mon cœur se mit à battre si fort qu’il me sembla sur le point d’exploser.
Une seconde passa.
Puis deux.
Puis trois.
Fuyutsuki laissa échapper un petit gémissement étouffé, avant d’éloigner ses lèvres.
— Kakeru…
Elle poursuivit :
— Alors, tu les trouves comment, mes plaisanteries ?
Ses paroles firent battre mon cœur avec une telle violence que cela en devenait douloureux. Je restai figé, incapable de prononcer un seul mot.
— Bonne nuit, déclara Fuyutsuki en saisissant la rambarde de la rampe d’accès.
*Bo-dom*, *Bo-dom*, *Bo-dom*.
Les battements de mon cœur résonnaient avec une force assourdissante.
— Bonne nuit, marmonnai-je.
Mais tout ce que je pus faire fut de la regarder s’éloigner.
Je sentais encore sur mes lèvres la sensation de son baiser. Elles dégageaient un parfum sucré, sans doute laissé par son rouge à lèvres.
❅
— Voilà ce qui s’est passé, conclus-je après leur avoir résumé les événements de cette soirée décisive.
— Salopard… M’sieur vit sa meilleure vie, grommela Narumi, les pupilles dilatées.
Hayase, quant à elle, s’écria avec un faux accent du Kansai :
— C’était pas d’tout comme ça qu’j’imaginais la scène !
Puis elle s’effondra, le visage contre la table.
— Pourquoi ce n’est pas toi qui lui as couru après ?!
— C’est vraiment cela qui te paraît important ?
— Bon, peu importe. Laisse-moi une seconde pour me calmer.
Hayase releva la tête et me lança un regard sévère.
— Ce n’est pas normalement au garçon d’avouer ses sentiments ?
— Aujourd’hui, on vit dans une société où les rôles d’genre s’effacent, intervint Narumi. Sorano a sa propre manière de faire.
— Il l’a quand même emmenée dans sa chambre sans rien tenter.
— Je ne pouvais pas.
— Pourquoi ?
— Enfin… Fuyutsuki ne peut pas voir.
— Quoi ?! s’exclama Hayase, furieuse.
J’avais manifestement touché un point sensible.
— Tu n’as rien tenté parce qu’elle est handicapée ?
— Hein ? Ce n’est pas ce que je voulais dire !
Je mentirais si j’affirmais ne jamais y avoir pensé auparavant. Mais Hayase interprétait clairement mal mes paroles.
— Calmos tous les deux ! intervint Narumi en tentant de désamorcer la situation.
Sa voix était toutefois plus forte que les nôtres et résonna dans tout le restaurant, attirant les regards des clients voisins. Lorsqu’il s’en rendit compte, Narumi s’excusa auprès de la salle entière.
— Explique-toi, Sorano, reprit-il en revenant à notre conversation.
— Eh bien, Fuyutsuki…
— Oui ? répondit Hayase.
Adossée au mur, les bras croisés, elle affichait une mine renfrognée. De temps en temps, elle ponctuait mes paroles d’une réponse prononcée d’une voix grave.
— Elle est aveugle…
— Oui.
— Alors je pensais qu’elle aurait peur.
— Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire qu’elle aurait peur si je la touchais soudainement. Et si je lui courais après ou quelque chose comme ça, je risquais vraiment de l’effrayer.
Les yeux de Hayase s’écarquillèrent. Puis elle éclata de rire en applaudissant.
— Ahahahah !
— Hé, t’es pas obligée d’rire à ce point, intervint Narumi.
— Mais il est tellement innocent ! répondit Hayase entre deux éclats de rire.
Même Narumi, qui était jusque-là resté silencieux, les bras croisés, commença à glousser. Son corps entier tremblait.
— Vous vous moquez de moi ?
— Pas du tout.
— Bien sûr que non.
Leurs voix se superposèrent.
Tous deux échangèrent un regard complice avant de ricaner.
— Mais si !
Ils éclatèrent de rire en se tenant le ventre. Très honnêtement, j’aurais souhaité qu’ils aillent tous les deux en enfer.
— Laisse-moi simplement te poser une question, reprit Hayase. Qu’est-ce que tu aimes chez Koharu ?
— Comme si j’allais te le dire.
— Oh ? Alors ce doit être son visage ou son corps. Dégoûtant. Koharu mérite mieux qu’un type pareil.
— Ce n’est pas ça.
Je terminai mon thé oolong d’un trait.
— Elle sourit tout le temps.
— Oh ? fit Hayase en posant ses coudes sur la table.
Elle me regardait avec un doux sourire.
— Si je perdais la vue…
— Oui ?
— Je ne pense pas que je pourrais rester aussi positif.
— Je comprends.
— Enfin…
— Hmm ?
— Je n’ai même pas réussi à garder le moral lorsque mes parents ont divorcé.
— Ah oui ?
— Je n’arrêtais pas de m’apitoyer sur mon sort en me demandant pourquoi je devais souffrir alors que rien n’était de ma faute.
— Ah… Je vois.
— Fuyutsuki est tellement plus libre que quelqu’un comme moi, qui passe son temps à essayer de lire les expressions des autres. C’est vraiment incroyable. J’ai l’impression qu’elle possède tout ce qui me manque. Elle m’a appris que le bonheur dépendait de notre manière de voir les choses.
L’alcool me poussait peut-être à exprimer ouvertement mes véritables sentiments, mais cela ne me dérangeait pas vraiment.
— Je comprends, répondit Hayase.
— Je l’aime vraiment beaucoup.
Hayase émit un sifflement moqueur, mais je l’ignorai.
— Elle m’a fait comprendre que seule la beauté intérieure comptait.
Hayase m’observa avec une expression bienveillante.
— Je vois ce que tu veux dire. Koharu a toujours été comme cela depuis que je la connais. Elle s’habille soigneusement tous les jours, elle t’a entraîné dehors parce qu’elle voulait tirer des feux d’artifice et elle assiste à tous ses cours. Elle ne se sert jamais de sa cécité comme excuse. Même moi, il m’arrive de trop dormir, alors que je n’ai absolument rien pour me justifier ! Elle est vraiment incroyable.
Le regard de Hayase se perdit dans le lointain. J’imaginai qu’elle se représentait le visage de son amie.
Même dans son imagination, Fuyutsuki devait probablement sourire.
— C’est difficile à expliquer, alors je ne sais pas vraiment comment le formuler, poursuivit Hayase. Elle est toujours honnête envers elle-même et va droit au but. Elle est mon exact opposé, alors je comprends parfaitement pourquoi tu l’admires. Koharu est vraiment géniale, pas vrai ?
Je sentais que Hayase tentait de me faire comprendre à quel point Fuyutsuki était remarquable.
Ce qui m’attirait chez elle, c’était sa détermination à poursuivre tout ce qu’elle désirait et son refus de se chercher des excuses.
C’était sans doute aussi ce qui impressionnait Hayase.
Narumi se frappa alors le genou avant de prendre la parole :
— Bon. Dans ce cas, il faut que tu lui dises c’que tu ressens.
— Je ne sais pas…
— Pourquoi ? C’est le moment idéal ! insista Hayase.
— En quoi ? demandai-je.
— J’imagine qu’c’est encore trop difficile pour toi, soupira Narumi.
— Ce n’est pas ça.
— Tu es certain de l’aimer ? demanda Hayase pour me provoquer.
— Bien sûr !
— Je comprends pourquoi t’arrives pas à trouver le courage. Après tout, elle est aveugle, ajouta Narumi avec un nouveau soupir théâtral.
— Je viens de te dire que ce n’était pas le problème !
— Mais tu l’aimes vraiment ? répéta Hayase.
— Quoi ? Très bien, je vais lui dire.
— Quand ? répliqua aussitôt Hayase.
— J’en sais rien.
— Alors fais-le maintenant. Même si ce n’est qu’un entraînement. Nous allons te filmer.
— …Un entraînement ?
— Ah, je comprends. Tu n’es qu’un beau parleur. Pauvre Koharu.
J’entendis presque mes vaisseaux sanguins éclater dans mon crâne. J’inclinai mon verre pour boire une gorgée, mais il était vide. Je mis quelques glaçons dans ma bouche, les croquai puis les avalai.
Ensuite, je me levai et criai assez fort pour que tout le restaurant m’entende :
— Je peux avoir l’attention de tout le monde ?
Tous les clients se tournèrent vers moi. Une multitude de regards curieux se posèrent dans ma direction. J’hésitai un instant, mais il était désormais trop tard pour reculer.
— J’ai une annonce importante à faire !
J’avais l’impression d’être ce pauvre type qui avait demandé à Hayase de sortir avec lui pendant la soirée d’intégration.
Le restaurant devint silencieux. Tous les regards restèrent braqués sur moi, à l’exception des occupants d’une table, où quelqu’un versait une nouvelle préparation sur la plaque chauffante. J’entendais le crépitement et percevais l’odeur de la sauce qui flottait jusqu’à moi.
Je savais que je n’avais rien de classe, mais je ne pouvais plus m’arrêter.
— Moi, Kakeryu Sorano…
— Oh, tu viens d’écorcher ton propre prénom, intervint Hayase.
— Ouais, carrément, ajouta Narumi.
J’avais espéré prononcer la déclaration d’une vie, mais, à cause de l’alcool, j’avais trébuché sur mes propres mots. Les regards que m’adressaient Narumi et Hayase exprimaient clairement : Tu t’es raté.
Une vague d’embarras me submergea, et je me sentis au bord des larmes.
Merde. Je vais le faire. Je vais simplement le dire.
— Moi, Kakeru Sorano, j’aime Koharu Fuyutsukiiii ! Je veux sortir avec ellllle !
Le silence enveloppa le restaurant. On aurait dit que la mer venait soudainement de se retirer. Puis…
— Ouuuuuuuuuh !
Les clients commencèrent à applaudir, et le restaurant tout entier se remplit d’un tonnerre d’acclamations.
— Ah, la jeunesse ! lança un client.
— Sors avec moi aussi ! cria un autre homme, me laissant perplexe.
— Ça vous suffit ? demandai-je à Narumi.
Assis juste devant moi, il affichait une expression stupéfaite.
— Euh… Ouais. C’était plutôt courageux, mec.
Hayase gloussa en manipulant son téléphone, qui était pointé dans ma direction. Puis, pour une raison incompréhensible, elle tourna l’écran vers moi.
— J’ai envoyé la vidéo à Koharu.
— Quoi ?
Je regardai son téléphone.
Elle avait effectivement envoyé une vidéo à une personne nommée Koharu.
Hein ? Quoi ?
Je me frottai les yeux, puis observai de nouveau l’écran.
La vidéo avait été envoyée à Koharu.
Et le message avait été lu.
— Tu es sérieuse ?
— Très sérieuse, répondit Hayase avant d’éclater de rire.
— Tu te fous de moi ! protestai-je.
Mais Hayase continua simplement de rire.
Narumi se joignit à elle, suivi par certains des autres clients, tandis que je souhaitais que le sol s’ouvre sous mes pieds et m’engloutisse.
Plusieurs jours passèrent.
Fuyutsuki ne m’avait toujours pas répondu.