THE KEPT MAN t5 - chapitre 2

La divinité primordiale ouvre la bouche

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Traduction : Raitei
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La Guilde des Aventuriers était aussi bondée que d’habitude. On y voyait beaucoup de nouveaux visages. Il semblait qu’un grand nombre d’aventuriers venus d’autres villes avaient afflué jusqu’ici. Difficile de croire que l’endroit paraissait encore si désert peu de temps auparavant.

Ils étaient venus s’attaquer au Millénaire du Soleil de Minuit, le donjon de Voisin-Gris. Depuis la Ruée, son exploration était devenue bien plus facile. Pour commencer, le nombre de monstres avait considérablement diminué. Les aventuriers de la ville en parlaient entre eux, et la nouvelle semblait s’être propagée très loin.

À moins que ce ne soit la guilde elle-même qui se soit chargée de la répandre.

Plus les aventuriers descendaient dans le donjon, plus ils en rapportaient de crocs, de griffes de monstres et d’autres butins précieux. Les revenus de la guilde augmentaient en conséquence.

Et elle n’était pas la seule à en profiter. Les aventuriers qui mangeaient et buvaient enrichissaient les tavernes et les auberges du quartier. Ils se rendaient également chez les forgerons pour faire aiguiser ou réparer leur équipement. Et, bien entendu, une grande partie de cet argent finissait dans le quartier des plaisirs.

Comme ils ignoraient si la nuit suivante ne serait pas la dernière, ils dépensaient sans compter. Partout où ils allaient, l’or et les bijoux les suivaient, et la ville prospérait.

La reconstruction était encore loin d’être achevée, mais l’économie se relevait. Les artisans locaux ne suffisant plus à répondre à la demande, des ouvriers arrivaient d’autres villes pour leur prêter main-forte. Les habitants qui avaient perdu leur foyer avaient reçu un logement provisoire en attendant la fin des travaux.

La proposition d’Arwin avait donc été adoptée.

Pour le moment, les choses paraissaient s’améliorer.

Aegis avait repris l’exploration du donjon. Lors de leur prochaine expédition, ils tenteraient de dépasser leur précédent record, établi au dix-neuvième étage. Peu importait ce qui se produirait là-bas, je voulais seulement qu’ils rentrent tous sains et saufs.

Arwin était toujours aussi adorée, tandis que ma popularité avait atteint les profondeurs du donjon. De tous les côtés de la guilde, on me lançait des regards hostiles. C’en était presque étouffant.

— Ah, tu tombes bien.

Je voulais repartir avant que quelqu’un décide une nouvelle fois de m’entraîner dans une ruelle, mais la dernière personne que je souhaitais voir venait de mettre la main sur moi : April, la petite-fille du maître de guilde et véritable plaie de mon existence.

— Aide-moi, Matthew. Je suis très occupée en ce moment.

— Demande à quelqu’un d’autre.

Peu importait ce qu’elle voulait, je n’étais certainement pas la personne adaptée.

— Je ne fais même plus partie du personnel de la guilde. J’ai été renvoyé.

— Tu ne reviendras jamais travailler ici ?

— Non.

April gonfla les joues autant qu’elle le pouvait.

— Mais Dez est occupé lui aussi.

— Ravi de l’apprendre, répondis-je. — Plus il gagne d’argent, plus je peux lui en emprunter.

Elle me donna un coup de pied dans le tibia.

— Hé ! Ça fait mal.

Si elle s’était contentée de me donner un petit coup, passe encore, mais elle y avait mis tout son poids. Elle aurait pu sérieusement blesser quelqu’un qui ne possédait pas mes capacités physiques.

Elle se contenta pourtant de souffler avec irritation avant de se détourner.

— Et tu vas encore dépenser cet argent pour boire, jouer et fréquenter d’autres femmes, pas vrai ?

— Bien sûr.

Mais je ne comptais pas faire que cela. J’avais besoin d’argent pour le traitement d’Arwin.

L’antidote à sa dépendance à la Release était terminé. Cependant, pour qu’il fasse effet, elle devait en prendre de nombreuses doses sur une longue période. Et comme les matériaux nécessaires étaient très coûteux, nous attendions toujours la prochaine.

En attendant, nous devions continuer à compter sur cette drogue démoniaque pour maintenir les symptômes du manque à distance. Nous repartions dans la mauvaise direction alors que nous venions tout juste de commencer à avancer dans la bonne.

J’avais besoin d’argent.

Mais ma situation financière était catastrophique.

La diminution de mes revenus en était l’une des raisons. On m’avait récemment interdit l’accès aux combats de coqs de la ville. Je ne m’étais pas contenté d’y parier : j’avais également joué les experts en vendant des pronostics.

J’étais doué pour repérer les animaux les plus forts. Peu de temps auparavant, plusieurs parieurs avaient remporté de grosses sommes en misant avec succès sur des outsiders. Tous avaient reçu leurs conseils de ma part.

D’autres cercles organisaient des combats de coqs, mais ils étaient encore moins recommandables. Si l’homme entretenu de la Princesse Chevalier s’y aventurait, il serait enlevé, retenu contre rançon, puis probablement assassiné. Dans cet ordre.

Les autres formes de jeu possédaient elles aussi leurs inconvénients.

Les cartes ? Tout le monde trichait. Même si je repérais leurs manœuvres, je finirais simplement avec une bourse vide et une raclée dans une ruelle.

— Alors, qu’est-ce que tu prévois pour ton avenir avec Arwin ?

— Mon avenir, hein ?

Il aurait été facile de répondre qu’il n’existait rien de tel. Mais la crevette était sincèrement inquiète, et il ne serait pas très judicieux de la mettre en colère sur ce sujet.

— Et toi, qu’est-ce que tu prévois pour ton avenir ?

— Moi ? demanda April en clignant des yeux.

— Tu ne vas pas passer toute ta vie à aider à la guilde et à l’orphelinat, pas vrai ? Il n’y a rien d’autre que tu aimerais faire ?

Au moins, elle avait suffisamment d’argent pour réaliser ses projets. Si elle héritait de la fortune de son grand-père, elle deviendrait immédiatement l’une des personnes les plus riches de la ville.

— Eh bien… répondit-elle avec hésitation en baissant la tête.

— Ton grand-père s’oppose à tes idées ?

April secoua faiblement la tête.

Le vieux n’était pas seulement démodé. Il était également têtu comme une mule. Il avait probablement imaginé un projet des plus classiques : la marier à un garçon fortuné et s’assurer ainsi que la famille serait entre de bonnes mains.

Il espérait sans doute qu’elle connaîtrait suffisamment de bonheur pour elle-même, mais aussi pour lui et sa fille décédée.

D’après ce que j’avais entendu, la fille du vieil homme avait été d’une grande beauté. Après que sa propre épouse eut succombé à la maladie, elle était devenue son plus grand trésor. Il l’avait élevée avec autant de délicatesse qu’un papillon ou qu’une fleur, jusqu’à ce qu’elle rencontre un érudit, tombe amoureuse de lui et donne naissance à April.

Ils formaient un couple merveilleux, mais un jour, alors qu’ils étaient partis pour une expédition de recherche, leur navire avait chaviré pendant une tempête. Seule leur fille de deux ans avait survécu.

Le grand-père d’April l’avait recueillie et élevée depuis lors. Il espérait probablement réussir cette fois-ci à la garder convenablement à l’abri du monde et à faire d’elle une parfaite jeune femme.

Malheureusement pour lui, l’April que je connaissais était une petite morveuse turbulente qui adorait fourrer son nez dans mes affaires.

Les enfants ne grandissaient jamais exactement comme leurs parents l’espéraient ou le souhaitaient. Plus on essayait de les maintenir sous son contrôle, plus ils se contorsionnaient pour s’en libérer.

— Ta vie t’appartient. Pas à lui.

C’était un véritable miracle qu’elle soit devenue aussi honnête et généreuse dans une ville remplie de voyous et de brutes.

Le vieil homme ne vivrait pas éternellement non plus. Il lui restait probablement une dizaine d’années. Pourquoi devrait-elle sacrifier son avenir uniquement pour satisfaire un vieillard auquel il ne restait de toute façon plus beaucoup de temps ?

— Quand le moment viendra, je te donnerai un coup de main.

— La main qui n’arrive même pas à me battre au bras de fer ?

— Je peux au moins te tirer avec moi pour éviter que tu te perdes.

— Matthew…

Les yeux d’April brillèrent d’émotion. Je lui adressai un sourire.

— Si tu finis par reprendre cette guilde, je serais même prêt à travailler pour toi. Mes seules conditions seraient une semaine de sept jours de repos, une présence au bureau uniquement quand j’en ai envie et un salaire équivalent à celui de ton grand-père.

— Idiot !

April écrasa mon pied de toutes ses forces. Quelqu’un devait enseigner à cette crevette les notions de modération et de respect envers ses aînés.

— Si tu es seulement venu pour te moquer de moi, va-t’en !

J’allais lui répondre que, puisqu’elle était aussi occupée, elle n’avait qu’à recruter quelqu’un, lorsque je remarquai un visage inconnu parmi les employés.

— Vous avez engagé de nouvelles personnes.

— Ils viennent d’autres guildes pour nous aider.

Chaque branche de la Guilde des Aventuriers fonctionnait de manière indépendante, mais elles entretenaient de solides liens entre elles.

Lorsqu’une guilde rencontrait des difficultés, les autres lui apportaient leur soutien. Plusieurs anciens aventuriers étaient ainsi venus prêter main-forte pendant la Ruée.

— Vous n’avez toujours pas terminé ? exigea un aventurier à l’air sévère en s’approchant du comptoir.

Ce devait être celui qui ne savait pas lire. Il tenait une annonce de quête à la main et semblait sur le point de faire une crise.

— Grouillez-vous, bordel ! Y a personne dans cette foutue ville qui ne soit pas un gamin insupportable ?!

Voilà le problème de l’ignorance. Le vieux risquait de faire pendre ce type.

— Oh, je peux…

April tendit la main vers la feuille, mais un jeune homme arriva et la lui prit avant elle. Il avait les cheveux blonds, les yeux bleus et un air sympathique. Il semblait être un autre employé.

— Voyons voir, dit-il.

Il lut ensuite l’annonce d’une voix forte et claire, allant même jusqu’à remplacer certains mots difficiles par des termes plus simples.

— C’était pas trop tôt, grommela l’aventurier avant de s’éloigner sans le moindre remerciement.

— Merci beaucoup, déclara April.

— Ce n’est rien, répondit le jeune homme d’un ton léger avant de rejoindre un autre comptoir.

— Qui est-ce ?

— C’est Donald. Il vient d’arriver, répondit fièrement April. — Il nous aide à l’accueil et à répartir les aventuriers, mais sa véritable mission consiste à entrer dans le donjon pour aider ceux qui ont des problèmes. J’imagine qu’il occupe plus ou moins la même fonction que Dez.

Plus les aventuriers descendaient dans le donjon, plus certains se révélaient incapables d’y survivre et devaient être secourus.

 

Selon les circonstances, la Guilde pouvait envoyer une équipe pour les retrouver ou leur porter secours.

— Le pauvre.

Je ne comptais pas donner davantage d’explications.

April n’avait qu’à regarder le Barbu pour comprendre. Pauvre Donald. Je lui conseillerais de chercher un autre travail ou une nouvelle affectation avant d’y laisser la vie.

— Enfin, tu as l’air occupée, alors je vais te laisser tranquille.

— Oh, une minute.

Un autre employé s’approcha et murmura quelque chose à l’oreille d’April. Surprise, elle se tourna vers moi.

— Papy… Je veux dire, Grand-père veut te parler, Matthew.

— Moi, je ne veux pas lui parler.

Quoi que puisse me vouloir ce vieux blaireau manipulateur, cela n’annonçait rien de bon.

— Contente-toi de me suivre, exigea-t-elle.

J’étais plus faible qu’un porcelet et incapable de résister. Elle me traîna jusqu’au bureau du maître de guilde, au troisième étage.

— Et assure-toi de faire tout ce qu’il te demandera. Ne te comporte pas comme d’habitude en te montrant arrogant et insolent, m’ordonna-t-elle avant de repartir.

Lequel de nous deux était le plus âgé, déjà ? La prochaine fois, je demanderais peut-être à Grande Sœur April de me donner un peu d’argent de poche.

— Tu sembles toujours aussi proche de ma petite-fille, remarqua froidement le vieil homme lorsque nous nous retrouvâmes seuls.

— C’est uniquement parce que son grand-père ne l’éduque pas correctement.

Dans la plupart des cas, c’était elle qui venait m’importuner et me forçait à accomplir une tâche ou une autre.

— Si la crevette t’inquiète autant, ne la laisse pas traîner dans les environs. Elle n’a même aucune protection.

Peu de temps auparavant, April était surveillée par deux gardes armés nommés Silas et Jane. Ils étaient compétents, mais il semblait qu’ils avaient passé un peu trop de temps ensemble, puisque Jane avait découvert qu’elle était enceinte.

Ils s’étaient désormais mariés et étaient retournés dans leur ville natale. Il fallait donc trouver de nouveaux gardes personnels.

— Les employés gardent un œil sur elle. J’ai aussi prévu une calèche pour l’amener à la guilde et la raccompagner.

— Il y a toujours des imprévus. C’est un endroit dangereux, dans une ville dangereuse.

Être la petite-fille du maître de guilde ne suffisait pas à assurer sa sécurité. Elle avait failli être enlevée peu de temps auparavant.

— Hmm. Je me demande lequel de nous deux est réellement de sa famille, déclara-t-il.

— Prendre soin d’elle comme d’un chat domestique ne revient pas à lui donner une éducation.

Je ne pensais pas qu’il fallait la fouetter ou quoi que ce soit de ce genre, mais la gâter ne lui rendrait pas service à long terme.

Le vieil homme se contenta de grimacer avant de changer de sujet.

— Je veux que tu fasses quelque chose pour moi.

— Non. Au revoir.

— Cela concerne le Dieu Soleil.

Je m’arrêtai et me retournai.

— Il semblerait que l’on soit infiltré par un adepte du Dieu Soleil.

Cela ne me surprenait pas. Depuis la Ruée, les enseignements du Dieu Soleil étaient interdits en ville. Ses fidèles n’avaient pas le droit d’y entrer.

Mais le but de ce prétendu Dieu Soleil était d’obtenir le Cristal Astral qui reposait dans les profondeurs du donjon.

Le moyen le plus rapide d’y parvenir consistait à envoyer ses larbins infiltrer les rangs des aventuriers et de leur guilde.

C’était parfaitement prévisible.

Voilà pourquoi, lorsque j’en avais le temps, je venais à la guilde pour observer les gens et chercher d’éventuels signes de leur présence. J’avais mis Arwin en garde jusqu’à m’en époumoner, mais je n’avais encore repéré personne correspondant au profil.

— Suffit de le buter.

— J’ai aucune preuve, cracha-t-il. — S’il affirme qu’il suivait autrefois ce dieu mais que ce n’est plus le cas, on peut rien faire de plus.

À l’entrée et à la sortie de la ville, on recherchait chez les voyageurs les signes indiquant leur appartenance à cette religion. Mais les contrôles étaient une véritable passoire qu’il était facile de contourner.

Rien ne les empêchait de mentir au sujet de leurs croyances, et il n’existait donc aucun moyen de les démasquer. En dehors de la ville, leur religion était parfaitement légale.

Les autorités avaient évidemment entendu parler du responsable de la Ruée, mais la situation était manifestement plus complexe qu’elle n’en avait l’air, puisqu’aucune interdiction n’avait été prononcée à l’échelle du royaume.

— Le problème, c’est de déterminer s’il s’agit simplement d’un croyant ordinaire ou de quelqu’un qui prépare une nouvelle saloperie comme la dernière fois.

Si une autre catastrophe frappait alors que la ville tentait encore de se reconstruire, Voisin-Gris ne s’en relèverait pas.

— Cette personne se méfiera de moi et des autres employés. Je veux que tu détermines si elle suit véritablement ce dieu ou non.

Il me semblait pourtant que j’étais celui dont elle risquait de se méfier le plus, mais je gardai cette réflexion pour moi.

— On dirait que tu sais déjà de qui il s’agit, remarquai-je. — Pourquoi ne pas simplement le torturer ? Tu es doué pour ça.

— Je le ferais si je pensais que cette personne parlerait après qu’on lui aurait arraché les yeux.

Le vieil homme était suffisamment dérangé pour réellement le faire.

Je comprenais ce qu’il cherchait à obtenir. Il connaissait mon passé. Il savait également ce qui m’opposait à cette ordure de Dieu Soleil.

S’il me demandait malgré tout d’intervenir, c’était qu’il avait certainement une idée derrière la tête. Si j’échouais, je n’étais pas officiellement affilié à la Guilde. Il pourrait se débarrasser de moi et prétendre ne m’avoir jamais connu.

Honnêtement, l’idée de faire exactement ce qu’il attendait de moi m’irritait profondément. Mais ce n’était rien à côté de l’idée de laisser les fidèles de ce Dieu Soleil au lait périmé réussir leur infiltration.

De plus, si ses partisans se trouvaient parmi le personnel de la Guilde, Arwin était en danger. C’était elle qui avait directement mis fin à la Ruée. Elle constituait la cible parfaite pour leur vengeance.

— Tu ne t’attends tout de même pas à ce que je travaille gratuitement ?

— Je peux couvrir tes frais de déplacement.

Vieux radin.

— Alors, qui est le suspect ? demandai-je en mettant mon agacement de côté.

Il désigna la fenêtre. Je m’approchai et regardai en contrebas.

Un jeune homme se trouvait près de la porte et se dirigeait vers le donjon.

— Il s’appelle Donald. C’est une toute nouvelle recrue.

 

Donald vivait dans une rue située à l’est de l’Allée des Lucioles. Il occupait seul un appartement à l’étage, au coin de la rue.

Je posai quelques questions à son sujet et découvris qu’il jouissait d’une excellente réputation. Ses collègues comme les aventuriers n’avaient que du bien à dire de lui. Il était aimable et réactif. Lorsqu’on lui posait une question, il répondait sans détour.

Il se montrait prévenant et bavard. Autant de qualités qui le distinguaient radicalement d’un certain Barbu.

J’interrogeai même les Gentilshommes des rues pour savoir s’ils l’avaient remarqué en train de se livrer à des activités suspectes, mais ils n’avaient rien à ajouter. Pendant ses jours de repos, il restait chez lui ou allait boire dans une taverne voisine. Il descendait deux pintes, puis rentrait.

C’était donc un gentil jeune homme.

Formidable.

Le problème, c’était que les gentils jeunes hommes ne venaient pas dans ce trou. Et ils ne cherchaient certainement pas à travailler pour la Guilde des Aventuriers. Même un saint ne choisirait pas d’aider ces adultes répugnants à s’essuyer le cul.

Je trouvai un poste d’observation près de son appartement et attendis qu’il rentre. Je connaissais déjà ses horaires de travail. Pour le moment, rien ne semblait anormal.

Du moins, rien ne l’était en apparence. Mais la véritable nature d’une personne se montrait rarement au grand jour. L’inquisiteur d’une autre religion et le vendeur de légumes a l’air innocent avaient tous deux été des fidèles.

N’importe qui pouvait en être un.

La voix de ce misérable Dieu Soleil parvenait parfois à mes oreilles sans que je l’aie appelée. Il voulait utiliser le Cristal Astral pour retrouver sa véritable forme mais son pouvoir ne pouvait atteindre le donjon. Il en avait donc transmis une partie à ses « prédicateurs », qui restaient malgré tout incapables de conquérir les lieux.

Voilà pourquoi il voulait davantage d’Éprouvés. Ils finissaient par devenir de bons esclaves.

Le déferlement de monstres pendant la Ruée avait considérablement réduit leur nombre dans le donjon. C’était pour lui une occasion en or. Il voulait envoyer ses esclaves dans le Millénaire du Soleil de Minuit et le conquérir une bonne fois pour toutes.

Si Donald était un Éprouvé, alors d’autres personnes travaillaient avec lui. Il faudrait l’interroger ou le torturer pour obtenir leurs identités.

Je serrai le soleil temporaire dans ma poche et sentis sa surface rugueuse sous mes doigts. J’avais l’impression que la fissure s’était agrandie. Un frisson me parcourut le dos à l’idée qu’il puisse se briser.

En attendant, je devais continuer à en tirer le maximum.

Je bus une gorgée de ma bouteille pour calmer mon irritation lorsque je vis la porte du Carrosse d’Or s’ouvrir de l’autre côté de la rue.

C’était précisément la personne que je ne voulais pas voir. Je me retournai, bien décidé à ne rien dire, mais il était déjà trop tard.

— Tiens donc, mais c’est Matthew. Tu bois en pleine journée ? J’en prendrais bien un peu, déclara Natalie dès qu’elle m’aperçut.

— C’est quoi, cette tenue ? demandai-je en ignorant sa remarque.

Elle portait un chapeau à larges bords, un manteau brun en lambeaux et tenait un petit luth entre ses mains.

— Je suis devenue barde.

— Qu’est-il arrivé à ton commerce de rue ?

— Ça ne rapportait rien. J’ai changé de métier.

— Sage décision.

Elle aurait le temps de construire une maison avec les cadavres de ses clients avant de réussir à ouvrir sa propre boutique.

— Je pense me contenter de jouer de mon instrument et de mener une vie paisible et tranquille.

— Tu sais en jouer ?

Je me demandais surtout comment elle comptait utiliser un luth alors que l’un de ses bras ne fonctionnait plus.

— Tu doutes de moi ? Écoute donc, répondit-elle avec suffisance en approchant les doigts des cordes.

— Non.

Si elle commençait à chanter en pleine rue, elle allait attirer l’attention.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ? Ni toi ni Dez ne vivez dans le quartier.

— Je vais chez une connaissance, mentis-je.

 

Natalie avait elle aussi toutes les raisons de détester cette fraude de Dieu Soleil. J’envisageai un instant de l’utiliser comme garde du corps, mais elle ne ferait que tout gâcher et transformer la situation en catastrophe.

Je pourrais toujours lui demander son aide plus tard.

— Oh, une femme ? Répugnant. Tu devrais mourir.

Je la laissai parler. Même si je démentais, elle ne me croirait pas. Elle était comme ça.

— Si tu veux faire admirer ton chant, tu aurais davantage de succès près des tavernes des grandes rues.

— J’ai entendu une histoire amusante et je voulais aller voir. Cela fera un bon récit. Tu la connais ?

— Si tu parles de l’histoire de l’épéiste qui, complètement ivre, a coupé en deux une armure inestimable et a failli être exécutée pour avoir profané un trésor national, je la connais déjà…

Elle posa un couteau contre ma gorge.

— C’était un accident. Une situation d’urgence. De la légitime défense. J’ai des preuves.

— Quelque chose me dit qu’elles ne seraient pas recevables devant un tribunal.

C’était du moins sa version. Elle avait même jeté une pile de vêtements sur l’armure sous les yeux d’un groupe de dignitaires horrifiés. Il n’existait aucune défense possible pour ce qu’elle avait fait.

— Je parle de ça, répondit-elle en m’entraînant vers un bâtiment situé deux rues au sud de chez Donald.

Une foule s’était déjà rassemblée. Grâce à ma taille, je pouvais voir par-dessus les têtes et observer les traces de ce qui ressemblait à un affrontement. Les murs étaient fissurés. Les fenêtres avaient volé en éclats. Les portes étaient défoncées. Un énorme trou béait au milieu d’un mur.

Les curieux racontaient que quelque chose s’était produit à cet endroit la nuit précédente.

— Tu vois ? C’est amusant, non ? Je me demande si c’était un monstre.

— Ne dis pas ça assez fort pour que les gens t’entendent.

La simple idée de monstres rendait encore les habitants nerveux. Beaucoup n’avaient pas seulement perdu leur maison pendant la Ruée. Ils avaient également perdu leur tranquillité d’esprit.

— Ils pensent qu’il pourrait s’agir d’un monstre échappé du donjon pendant la Ruée.

— On dirait bien, répondis-je.

Impossible d’écarter cette possibilité. J’avais moi-même rencontré un cas semblable quelques jours plus tôt.

— Ça ne ressemble pas à un accouplement. Peut-être un conflit territorial, observa Natalie.

— Pourquoi tu penses ça ?

— Ta vue s’est-elle détériorée ces dernières années ?

Elle désigna les dégâts sur les murs. L’un d’eux semblait avoir été lacéré par quelque chose de tranchant, comme des crocs, tandis qu’un autre avait été enfoncé d’une manière évoquant davantage la force brute.

D’immenses empreintes marquaient la terre, mais on voyait également les traces laissées par quelque chose de fin qu’on avait traîné sur le sol.

— Ah, je comprends.

Au moins deux monstres s’étaient donc affrontés ici.

— Ce qui m’intrigue davantage, c’est l’endroit où ils sont allés.

— Bonne question.

Avec un combat aussi violent, on aurait pu s’attendre à des victimes, des témoins, des blessés ou des morts.

Pourtant, à en croire les rumeurs, personne n’avait souffert pendant l’affrontement.

— Deux ombres dans la nuit… qui se sont affrontées ♪ Mais où leur tempête s’est-elle envolée… Seule la lune le sait ♪

— Je t’avais dit de ne pas chanter.

Elle gratta les cordes de son luth sans la moindre logique, produisant une suite de sons dépourvue de véritable mélodie.

Elle faisait simplement du bruit.

— Hé !

Voilà. Qu’est-ce que je disais ?

Un homme massif vint la confronter. Natalie retira son chapeau, le retourna et le lui tendit avec un sourire. Apparemment, elle comptait lui réclamer de l’argent pour ça.

— Merci de m’avoir écoutée. Mais votre attention constitue déjà un paiement suffisant.

— Va te faire foutre !

Il lui envoya un coup de poing. Un bon coup, lancé avec tout le poids de son corps, mais Natalie pouvait l’esquiver plus facilement qu’elle ne pouvait se gratter les fesses.

Elle se déroba au dernier instant, puis abattit son luth sur la tête de l’homme alors qu’il avait perdu l’équilibre.

Les cordes vibrèrent et se rompirent dans un vacarme discordant, tandis que la tête de l’homme traversait la caisse de l’instrument comme celle d’une tortue sortant de sa carapace.

Puis elle lui donna un coup de pied dans les testicules.

Le colosse bascula en arrière, inconscient, de l’écume aux lèvres.

— Pourquoi tu as détruit ton outil de travail ?

— Je change de métier, répondit-elle en jetant son chapeau avec dégoût. — Je pensais que chanter et jouer d’un instrument serait amusant et facile.

— Tu considères vraiment le monde entier comme une vaste plaisanterie, pas vrai ?

— Tu es la dernière personne qui devrait dire ça.

Le chapeau tournoya dans les airs avant d’atterrir sur le visage de l’homme pris de convulsions.

— Bon, je vais y aller. Il est temps de trouver un nouveau travail, déclara Natalie en agitant une main avant de se diriger vers le coin de la rue.

Elle s’arrêta soudain.

— Au fait, tu connais un homme un peu plus jeune que moi, avec des cheveux blonds et des yeux bleus ?

— …Peut-être.

Si « peut-être » signifiait : c’est précisément l’homme que je cherche en ce moment.

— Il t’observait depuis le coin de la rue, là-bas, il y a une minute.

— Oui, il habite dans le quartier.

Sa présence n’avait donc rien d’étrange. La plupart des gens qui apprenaient que des monstres se déchaînaient près de chez eux auraient été inquiets ou effrayés.

— Eh bien, quand je me suis retournée, il est parti en courant. Il a l’air de cacher quelque chose.

— On peut dire ça.

Natalie s’éloigna, et je réfléchis à ce que je devais faire ensuite.

Comme Donald venait d’une ville plus lointaine, je ne disposais pas de suffisamment d’informations à son sujet. Maintenant que Natalie avait ruiné ma couverture et attiré son attention, il allait être difficile de l’approcher discrètement. J’aurais probablement davantage de chances en l’affrontant directement.

Je m’introduisis donc chez Donald.

La porte était verrouillée, mais l’ouvrir ne représentait aucun problème.

En dehors du placard intégré, l’appartement ne contenait qu’un lit, une chaise et une table. L’endroit était désolé. On y trouvait peu de signes d’occupation. On aurait dit qu’il ne venait ici que pour dormir.

Ce n’était pas particulièrement rare dans le quartier.

La véritable question était de savoir s’il avait un lien avec ce sinistre abruti de Dieu Soleil.

Le moyen le plus rapide d’obtenir une réponse aurait été de la lui arracher physiquement. Mais s’il se révélait être un innocent parfaitement ordinaire, ce serait moi qui finirais sur la liste des personnes recherchées.

Le placard ne contenait que des vêtements et quelques objets sans intérêt.

— Hmm ?

Je regardai alors sous le lit et remarquai quelque chose fixé à sa face inférieure. Je tendis la main et le récupérai. Un symbole de ce Dieu Soleil bouffeur de merde.

Je passai un doigt dessus, laissant une trace dans la poussière.

— Je te tiens.

Quelqu’un montait vers la porte. Elle s’ouvrit, et Donald entra.

Il se figea en me voyant.

— Qui êtes-vous ?

— Ton ange gardien.

J’activai le soleil temporaire, passai derrière lui et le ligotai avec ses propres vêtements. Je n’avais pas eu le temps de préparer un véritable piège comme avec ces deux frères dont j’avais oublié le nom.

La situation exigeait une approche brutale.

Une fois Donald immobilisé, je désactivai le soleil temporaire. Pour l’empêcher de faire du bruit, je sortis mon couteau et le plaçai sous son nez.

Si j’avais pu l’emmener ailleurs, j’aurais pu m’en donner à cœur joie, mais je n’en avais pas la force.

— Vous devez être Matthew. Pourquoi faites-vous ça ?

— C’est moi qui pose les questions.

Je pressai le couteau contre sa gorge.

— Tu sais pourquoi le vieux, le maître de guilde, pourrait t’en vouloir ?

Je commençais à comprendre son plan.

Il voulait que Donald et moi nous éliminions mutuellement.

 

J’avais trouvé toute cette affaire suspecte dès le début, mais je n’en avais eu la certitude qu’en découvrant le symbole. Aucun agent d’élite chargé d’une mission aussi importante que l’infiltration de la Guilde ne laisserait derrière lui une preuve aussi évidente.

De plus, un fidèle fervent manipulerait ce symbole tous les jours. Il ne le laisserait pas se couvrir de poussière.

Je n’avais même pas besoin de deviner qui l’avait placé là.

Donald hésita. Il évaluait manifestement les possibilités qui s’offraient à lui.

— Le vieux m’a engagé, mais je ne suis pas son confident, lui dis-je. — Si tu m’expliques ton histoire, je te laisserai partir. Selon ce que tu me raconteras, je pourrais même t’aider.

Après un long silence, Donald répondit :

— Très bien. Je vais tout vous dire.

Je détachai les liens qui le maintenaient au sol. Il lui serait ainsi plus facile de parler. Naturellement, je m’assis près de la porte afin qu’il ne puisse pas simplement s’enfuir.

— Commençons par la question évidente. Qui es-tu ?

— Je suis un contrôleur envoyé par le siège de la Guilde des Aventuriers.

Chaque branche de la Guilde des Aventuriers gérait ses propres affaires. Mais en plus des liens horizontaux qui les unissaient, il existait également une structure hiérarchique.

Chaque pays possédait un siège national chargé de délivrer les autorisations nécessaires à la création de guildes locales. Officiellement, du moins.

En réalité, le siège permettait à la fois de préserver le pouvoir de la Guilde et d’empêcher le chaos de s’installer. Avant que les règles ne soient fixées, une seule ville pouvait compter une douzaine de Guildes des Aventuriers. À l’inverse, certaines régions possédaient des guildes incapables de gérer toutes les possibilités offertes par une ville entière.

Le siège de la guilde de Rayfiel se trouvait dans la capitale royale et surveillait les différentes branches.

— Tu essaies donc de révéler certaines malversations du vieux ?

— Nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles le maître de guilde, Gregory, détournerait une partie des bénéfices. Mais nous n’avons jamais trouvé de preuve.

Sur le papier, ses comptes étaient en ordre. Plusieurs inspecteurs avaient été envoyés pour les vérifier et tous avaient juré que les chiffres concordaient. Soit il utilisait des techniques comptables particulièrement ingénieuses, soit il avait acheté les inspecteurs. Connaissant le vieux, il avait certainement tenté quelque chose de ce genre.

— La guilde locale a subi de lourdes pertes humaines pendant la Ruée. La direction y a vu l’occasion de découvrir d’éventuelles irrégularités.

— Et tu as infiltré le personnel pour mener une enquête interne.

Je m’en doutais. C’était exactement le genre de chose que ferait le vieux. Il avait utilisé cette histoire de Dieu Soleil pingre comme appât afin de me pousser à m’en prendre à Donald. Au bout du compte, soit Donald me tuerait, soit on m’accuserait de son meurtre.

— Considère ceci comme un avertissement.

Il était hors de question que je me mêle des affaires politiques de la Guilde. Je quittais le navire.

— Quitte cette ville aussi vite que possible. S’il en a envie, il peut facilement te faire disparaître. Prends tes preuves et pars immédiatement.

Le vieux en avait manifestement assez de cet ancien aventurier devenu homme entretenu dont sa petite-fille était si proche. La popularité renouvelée d’Arwin avait probablement également joué un rôle. Les plaintes et les menaces me concernant affluaient de nouveau vers la Guilde. Peut-être avait-il déjà envoyé un assassin ici. Il pourrait ainsi se débarrasser de deux personnes gênantes en même temps. À sa place, c’était exactement ce que j’aurais fait. Il me ressemblait beaucoup.

Donald acquiesça.

— Attendez un instant. Je dois prendre mes rapports.

Il ouvrit le placard.

— Dépêche-toi. Une personne que je connais pourra t’aider à quitter…

Je ressentis un picotement dans la nuque. Quelque chose approchait. L’instant suivant, une silhouette fonça vers la fenêtre. Elle traversa la vitre et le mur avant d’atterrir dans la pièce. C’était un monstre. D’immenses yeux sombres brillaient sur son crâne dépourvu de cheveux et reflétaient l’expression terrifiée de Donald. Des écailles semblables à celles d’un poisson descendaient depuis son cou et recouvraient ses mains ainsi que ses orteils comme une armure. La créature ressemblait à un croisement entre un singe et un homme-poisson. Elle avança vers nous.

Encore un prédicateur ? Un autre avait infiltré la ville ?

— Je t’avais prévenu… Il n’y aurait pas de seconde chance, déclara-t-elle d’une voix aiguë à l’intention de Donald.

Celui-ci pâlit et recula.

— Est-ce que… c’est toi, Sam ?

Il connaissait cette chose ?

— Qu’est-ce que c’est, ton petit ami ? Dans ce cas, tu vas devoir clarifier la situation. Dis-lui que tu ne le trompes pas avec moi, lançai-je avec l’une de mes plaisanteries habituelles.

Cela devait surtout détourner leur attention du fait que je sortais le soleil temporaire. Je n’aimais pas devoir l’utiliser plusieurs fois sur une aussi courte période, mais je ne pouvais pas l’économiser lorsqu’un prédicateur se trouvait devant moi. Donald recula. La terreur déformait son visage. Le monstre nommé Sam réduisit aussitôt la distance qui les séparait.

— Irradiation !

La lumière du soleil emplit mon corps de puissance, que je déchaînai d’un seul coup.

— Enfoiré !

Mon poing frappa le monstre en pleine tête.

Il percuta le mur, le traversa et fut projeté hors du bâtiment.

— Pars maintenant ! Cours !

S’il s’agissait d’un prédicateur, il reviendrait en quelques instants. Ce coup ne suffirait pas à le tuer. Je devrais l’attraper et lui arracher la tête.

Mais Donald était complètement paralysé par la terreur et ne se relevait pas.

— Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? C’est pitoyable ! Et tu comptais faire tomber ce vieux ? Il est dix fois pire que ce monstre, lançai-je en espérant que cette provocation le ferait réagir.

— Il a l’air terrifiant, en effet, déclara une autre voix. — Aurait-il plutôt dû se mettre à genoux et implorer sa pitié ?

Une silhouette blanche se tenait derrière Donald.

Un monstre entièrement différent.

Il faisait à peu près ma taille et ne portait rien qui ressemblât à des vêtements. Son corps élancé était couvert de motifs tachetés noirs et blancs, semblables à des tatouages. De petits yeux dorés brillaient sur son visage étroit. Je ne distinguais ni nez ni bouche.

Deux bras se prolongeaient sur les côtés de son corps et se terminaient par d’immenses pinces. Il ressemblait surtout à une sorte d’homme-écrevisse tacheté de noir et de blanc. Encore un prédicateur.

Ce n’était pas comme Levi, qui possédait plusieurs copies de lui-même. Deux prédicateurs différents se trouvaient ici en même temps.

— Tu n’as rien à craindre. Nous ne faisons que purifier ton âme souillée, déclara-t-il d’une voix étouffée en abaissant ses pinces vers Donald.

— Cours ! hurlai-je.

Les énormes pinces broyèrent le crâne de Donald. Son corps s’effondra sans qu’il ait même le temps de crier. Je n’avais pas besoin de vérifier son pouls. Il était mort.

L’homme-écrevisse jeta négligemment son cadavre de côté, puis se tourna vers moi.

— Tu veux te battre, alors ? Très bien. Je vais m’occuper de toi, déclarai-je.

Je sentis alors une autre présence derrière moi et regardai par-dessus mon épaule. C’était le monstre nommé Sam.

Comme je m’y attendais, il était déjà revenu. Et il ne portait aucune blessure. Je me retrouvais à deux contre un, et le temps m’était compté. La situation était particulièrement mauvaise. Mais l’homme-écrevisse se contenta de regarder Sam avant de passer à côté de moi. Il ne semblait pas du tout s’intéresser à ma personne.

Il quitta la pièce par le trou dans le mur, laissant derrière lui des filaments ressemblant à de la fumée. Sam se retourna brièvement pour me regarder, puis ressortit lui aussi par l’ouverture.

Le silence envahit la pièce. Ils ne revenaient pas. Je laissai échapper un soupir de soulagement. Qui étaient-ils ?

Donald était-il réellement un fidèle de cette vomissure de chat de Dieu Soleil ? Étaient-ils venus le réduire au silence avant qu’il ne révèle leurs secrets ?

Une foule commençait à se rassembler tandis que je réfléchissais à ce qui venait de se produire. Difficile de leur en vouloir après tout le bruit que nous avions fait. Je n’avais pas de temps à perdre.

Je fouillai frénétiquement le placard. Donald avait dit qu’il devait récupérer des rapports. C’était donc là qu’il les avait cachés. Leur lecture m’apprendrait peut-être quelque chose. J’arrachai la cloison intérieure du placard et découvris une sacoche de cuir brun dissimulée derrière.

Bingo.

Le trou dans le mur devait servir d’issue de secours à Donald.

Eh bien, il deviendrait la mienne.

Je sortis le contenu de la sacoche et sautai dans l’ouverture. Une échelle de corde descendait jusqu’à une pièce plongée dans le noir complet, au rez-de-chaussée. Je poussai contre le mur, qui s’ouvrit sur l’extérieur.

Une ruelle.

Je fourrai les feuilles dans ma poche et rentrai discrètement chez moi sans attirer davantage l’attention. Personne ne me suivit. Une fois dans ma chambre, j’étalai les documents.

La plupart décrivaient une enquête sur les malversations du vieux.

Les dépenses gonflées et le nombre exagéré de monstres abattus n’étaient qu’un début. Il sous-déclarait systématiquement ses bénéfices et soudoyait plusieurs représentants de la loi.

Le vieux faisait absolument tout ce qu’il voulait.

Il pouvait évidemment assurer sans difficulté la protection d’une jeune femme comme sa petite-fille. Mais si tout cela était fascinant, le problème le plus urgent restait ce Dieu Soleil syphilitique et ses prédicateurs.

Je parcourus les rapports.

Donald les avait heureusement résumés de manière claire et concise. J’étais également reconnaissant qu’il ne soit pas poète. Dans le cas contraire, je serais retourné dans son appartement pour lui arracher moi-même la tête.

… Intéressant.

D’après les documents, un aventurier se livrait à des activités suspectes dans le donjon, et le principal suspect était Sam.

Tout le monde en ville savait que les fidèles de cette ordure de Dieu Soleil se transformaient en monstres appelés prédicateurs. Arwin l’avait signalé à la guilde après la Ruée.

Donald avait dû voir le monstre et penser qu’il s’agissait de Sam. Mais un détail du rapport contredisait cette conclusion. La Guilde des Aventuriers ne possédait aucun dossier concernant une personne nommée Sam.

Je m’étais assuré de mémoriser tous les noms et tous les visages, puisque la sécurité d’Arwin en dépendait. Je pouvais donc garantir qu’une telle personne n’existait pas. Qu’est-ce que cela signifiait ?

Les mystères se multipliaient, mais une chose était certaine : les problèmes venaient encore de me tomber dessus.

Les prédicateurs et les Éprouvés.

Nous venions à peine de nous remettre de la Ruée. J’allais évidemment en parler à Arwin, mais le véritable problème était le vieux. Il avait essayé de me piéger dans cette affaire. J’avais envie de le tuer, mais il était bien connu dans toute la ville et sa mort provoquerait trop de complications. April le pleurerait également.

Je pouvais toutefois révéler ses malversations au siège.

Le seul problème, c’était que personne ne pouvait le remplacer. S’il ne possédait aucun successeur, le chaos s’emparerait de la guilde. Et si la guilde sombrait dans le désordre, le soutien qu’elle apportait à Arwin diminuerait. Je décidai finalement d’aller voir le vieux. Je n’avais aucune intention de me mêler des magouilles de la Guilde ni de chercher à redresser sa morale, mais cette affaire concernait directement la sécurité d’Arwin.

Le meilleur moyen de faire sortir les Éprouvés de leur cachette était d’impliquer le vieux. Lui aussi avait beaucoup perdu pendant la Ruée. Il ne s’opposerait probablement pas à cette idée. Et si nécessaire, je pourrais me servir du rapport de Donald comme moyen de pression.

Le lendemain, je me rendis à la Guilde vers midi.

Les matinées y étaient toujours chaotiques, alors j’avais attendu une heure plus calme. Le vieux aurait déjà appris la mort de Donald. S’il tentait de m’en rendre responsable, le rapport de Donald parviendrait au siège.

Je n’étais pas pressé. Mais lorsque j’arrivai, la Guilde était en plein désarroi.

Tous les employés semblaient nerveux. Leurs regards étaient vagues et leurs esprits ailleurs. Je ne sentais aucune odeur de sang, alors cela n’avait probablement aucun rapport avec des monstres. Le vieux ne s’était tout de même pas encore fait attaquer ? Je tentai d’interpeller un employé, mais il se contenta de me regarder avant de répondre :

— Pas maintenant.

D’autres criaient qu’il fallait prévenir les aventuriers et les faire sortir du donjon, entre autres choses.

Je finis par trouver quelqu’un qui pourrait répondre à mes questions.

— Qu’est-ce qui se passe, la crevette ?

April avait le visage livide. Elle semblait sur le point de fondre en larmes.

— Matthew ! s’écria-t-elle en se jetant dans mes bras.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Que s’est-il passé ?

Je me baissai pour me mettre à sa hauteur et lui caressai la tête. April s’essuya les yeux du revers de la main. Sa voix tremblait.

— Les gardes ont emmené Papy…

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