THE KEPT MAN t5 - chapitre 1

Le chaudron de la sorcière bouillonne

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Traduction : Raitei
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— Bon, j’y vais.

Arwin repartait une fois de plus pour le Millénaire du Soleil de Minuit.

Elle comptait s’enfoncer jusqu’au fond du donjon afin d’y récupérer le Cristal Astral. Grâce à lui, elle pourrait chasser tous les monstres qui ravageaient encore sa terre natale.

— Tu n’oublies rien ? lui demandai-je.

— …Oui, oui, je sais.

En faisant la moue, elle sortit sa bourse et laissa tomber sans ménagement une pièce d’or dans ma paume. Sous le soleil matinal, elle scintillait d’un éclat aveuglant.

Je la fixai un instant.

— Quoi ? Ça ne te suffit pas ?

— Je n’ai pas dit ça.

Une pièce d’or entière.

Pour un homme entretenu comme moi, c’était une véritable fortune. De quoi passer une nuit entière avec les plus belles femmes de la ville. Demandez à n’importe quel gigolo ou maquereau des bas-fonds : aucun ne gagnait autant que moi.

Bon… c’était surtout parce qu’elle était née dans la noblesse et n’avait qu’une vague idée de la valeur de l’argent.

— Tu sais, je travaille vraiment dur.

— Tu n’as pas de travail.

— Je fais chauffer ton bain quand tu rentres, je prépare le dîner… Je m’occupe même du ménage.

— Tu sembles aussi fréquenter les maisons closes et passer tes nuits à boire dans les tavernes pendant mon absence.

— Ce que je veux dire, c’est qu’il devrait y avoir une forme de rémunération variable. Une prime, en plus de mon argent de poche habituel.

— Dis-le franchement, alors, grommela-t-elle. — Il y a… beaucoup à redire sur ton comportement, mais il est vrai que tu t’es montré remarquablement dévoué à mon égard.

Parfait. Mon plaidoyer sentimental avait fait mouche.

Comme quoi, ça vaut toujours le coup d’essayer.

— Tu veux combien ?

Je me caressai pensivement le menton.

— Voyons voir… Mille pièces d’or ?

Elle resta silencieuse quelques secondes.

Puis elle m’adressa un sourire avant de me faire un petit signe de la main.

 

L’instant d’après, des étoiles dansaient devant mes yeux.

Puis je fus projeté sur un tas d’immondices. Mon agresseur était un jeune homme. Il m’avait traîné derrière la taverne avant de m’offrir une généreuse séance de coups de poing et de coups de pied.

La sueur coulait le long de sa frange noire plaquée sur son front, glissait sur ses yeux pâles, remplis d’une amertume froide, puis tombait de son menton.

Je le reconnus.

Un aventurier arrivé récemment en ville. Il devait avoir une vingtaine d’années. Son visage m’était resté en mémoire : il avait rougi jusqu’aux oreilles en voyant Arwin.

— Il est encore trop tôt pour aller dormir, espèce de vermine.

Il m’écrasa la tête contre le mur sous la semelle de sa botte. Les deux fines épées pendues à sa ceinture laissaient deviner quel genre d’arme il maniait.

— Ne t’imagine pas qu’être le petit favori de madame fait de toi quelqu’un de spécial, sale parasite.

Encore…

Depuis la Ruée, Arwin était devenue l’héroïne de la ville. Tout le monde l’admirait. Et avec cette popularité grandissante, tous les regards étaient désormais braqués sur elle. Par conséquent, la personne que ses prétendus admirateurs supportaient le moins…

C’était moi. Son homme entretenu.

Le traitement que me réservait la population empirait de jour en jour. Avant-hier, quelqu’un avait balancé un rat mort chez nous accompagné d’une lettre de menaces.

Hier, on avait essayé de me planter un couteau.

Et aujourd’hui…

On m’offrait un menu dégustation spécial violences. Avec un service pareil, hors de question de laisser un pourboire. Quelqu’un l’avait clairement monté contre moi. Il ne connaissait absolument rien à Arwin. Mais ce héros en herbe s’était persuadé qu’il devait sauver la princesse des griffes du grand méchant. Le grand méchant ici ? C’était moi. Mon rôle consistait à me faire tabasser et à rouler par terre.

Est-ce qu’un théâtre de troisième zone paie au moins correctement ses figurants ?

Il n’en avait toujours pas fini ?

Je relevai discrètement les yeux. Les siens étaient injectés de sang. Il hurlait des insultes en écumant de rage, enivré par la violence.

Finalement…

Il n’était peut-être pas seulement venu me faire peur. Il comptait peut-être vraiment me tuer. Une personne normale aurait perdu connaissance depuis longtemps. Mais mon corps supportait étonnamment bien la douleur et les blessures.

Les coups de ce gamin ne représentaient pas grand-chose. En revanche…

Se faire humilier de la sorte avait le don de m’agacer. Je pensais que quelqu’un finirait par intervenir. Mais personne ne venait. Pourtant, il ne faisait pas assez tard pour que les rues soient désertes. Il provoquait un vacarme pas possible juste derrière une taverne bondée.

On aurait cru qu’au moins un ivrogne curieux viendrait assister au spectacle.

Il avait sans doute éloigné tout le monde. Tuer un homme seul ne me poserait aucun problème. En revanche, s’il avait des complices, les choses se compliqueraient. J’envisageai un instant de crier au feu. Mais les habitués du quartier avaient déjà entendu ce genre de mensonge tellement de fois qu’ils n’y prêteraient sans doute aucune attention.

Je réservais cette carte aux véritables incendies. Et puis, juste derrière la taverne se trouvait une maison close. Les clients étaient bien trop occupés pour se soucier de ce qui se passait dehors. Au mieux, ils me lanceraient quelques pierres depuis les fenêtres. Je n’avais plus qu’à patienter.

— Merde…

Comme je refusais obstinément de promettre que je quitterais Arwin, notre valeureux héros sortit finalement un couteau. Il me releva brutalement avant d’appuyer la lame contre ma gorge.

— Dernier avertissement. Quitte cette ville immédiatement… ou je t’arrache les yeux.

Je regardai ce pauvre premier rôle droit dans les yeux et secouai la tête.

— Menaces d’une banalité affligeante. Aucune conviction dans la voix. Beaucoup trop de gestes inutiles. Et cette tronche… Zéro point.

Le visage du « héros » vira instantanément au rouge écarlate.

Je comprends qu’on puisse mal prendre une critique de ses défauts. Mais c’est précisément le rôle d’un metteur en scène de formuler des remarques constructives. Impossible de monter une bonne pièce si personne ne nous dit ce qu’il faut améliorer.

— Toi… Toi…

— Enfin bref, laisse-moi te donner un conseil, repris-je avec toute la bienveillance dont j’étais capable. — Tu devrais décamper d’ici sans attendre.

— Hein ?

Je me recroquevillai aussitôt, les bras protégeant ma tête. L’instant d’après…

BAM !

— Ta gueule, connard !

Je levai les yeux juste à temps pour voir un colosse refermer violemment la fenêtre du premier étage de la maison close. Manifestement, il n’avait guère apprécié qu’on interrompe ses occupations.

À côté de moi, le héros gisait à plat dos, inconscient. Un morceau de chaise en bois brisée reposait près de sa tête.

Je l’avais pourtant prévenu.

— Quel gâchis… soupirai-je. — Imagine si c’était moi qui étais mort.

Aucune réponse. Je m’accroupis pour examiner son visage. Je fis mine de le relever, puis changeai d’avis.

— Désolé, mon vieux. Les seules paroles que j’adresse aux dieux sont des blasphèmes. Si tu veux une prière pour ton âme, il faudra t’en charger toi-même.

Je me servis dans sa bourse en guise de rémunération pour mes précieux conseils et les « soins médicaux » que je venais de lui prodiguer, puis quittai les lieux. De toute façon, personne ne s’émouvrait de la mort d’un aventurier. C’était simplement ainsi que les choses fonctionnaient à Voisin-Gris.

 

— Tiens ? C’est déjà terminé ?

La voix venait d’une femme qui sortait de la taverne au moment où je passais devant.

Elle devait avoir une trentaine d’années. Ses cheveux bruns étaient attachés derrière la tête et un linge blanc entourait son front à la place d’un chapeau. C’était vraisemblablement la patronne. Les années de labeur avaient quelque peu estompé sa beauté, mais elle possédait encore ce charme discret auquel bien des hommes restaient sensibles.

— Oui. Désolé. Le rideau vient de tomber.

C’est alors que je remarquai l’enseigne.

Le Carrosse d’Or.

Autrefois, cet établissement s’appelait L’Archer à l’Ours de Fer.

L’ancien propriétaire avait fini par prendre sa retraite à cause de son âge, et quelqu’un avait ouvert une nouvelle taverne à sa place.

Dommage que je l’apprenne de cette façon.

— Le public n’a pas vraiment goûté au jeu de ce comédien de seconde zone. Il l’a assommé avec une chaise. La prochaine représentation sera malheureusement posthume.

— Dans ce cas, je vais m’occuper du nettoyage.

Elle me tendit simplement la main. Autrement dit, elle se chargerait du cadavre. Elle paierait sans doute trois fois rien à un gamin pour aller le jeter dans le donjon.

Je grimaçai avant de déposer une pièce d’argent dans sa paume. Dans cette ville, les bagarres qui se terminaient par un mort n’avaient rien d’exceptionnel. Surtout lorsqu’elles impliquaient des aventuriers sans attaches.

— Depuis combien de temps tenez-vous cet endroit ?

— Depuis la Ruée. Le bâtiment avait du potentiel, alors je l’ai acheté avec tout le mobilier. Quelques réparations ont suffi.

Sa bonne affaire semblait la rendre particulièrement fière.

Elle ignorait probablement que l’établissement servait autrefois de maison close clandestine. Son précédent propriétaire, devenu trop âgé pour profiter lui-même des plaisirs de la chair, se contentait d’écouter les ébats de ses clients pour se consoler.

— Je sais que ça ressemble à une excuse, mais j’allais justement sortir pour m’occuper de lui. C’est juste que ses copains me retenaient à l’intérieur. Je viens tout juste de les mettre dehors.

Elle accompagna ses excuses d’un sourire en rejetant ses cheveux en arrière.

Quelques mèches s’élevèrent dans la brise. Au-dessus de sa tête, l’enseigne représentait un cheval ailé tirant un carrosse.

— Vous avez eu une soirée mouvementée, à ce que je vois, mademoiselle.

— Au fait, je suis mariée. À un mari incroyablement paresseux d’ailleurs.

— C’est une invitation ?

— Je déteste les hommes prétentieux.

Elle accompagna sa réponse d’une petite tape sur ma joue. Avec le plat d’un couteau de cuisine encore couvert de sang.

— Ce n’est pas celui de votre mari, j’espère ?

— Si je me souviens bien… c’était une poule. Enfin… ou peut-être un coq.

— Un véritable festin. Trinquons donc à la santé de votre charmant couple.

Je lui adressai un sourire crispé avant de reprendre ma route.

 

La situation devenait franchement pénible. Les apprentis héros comme celui-là étaient de plus en plus nombreux. Ils me collaient aux basques comme des serpents, persuadés que j’avais obtenu ma place en faisant chanter Arwin.

Ils étaient complètement à côté de la plaque. Les pires d’entre eux passaient directement aux couteaux, les yeux injectés de sang comme des étalons en pleine saison des amours. Ceux-là finissaient généralement par nourrir le donjon de leurs cadavres.

Je contemplai mes vêtements en lambeaux en claquant la langue. Il allait bientôt falloir m’en trouver d’autres. Un détour par la friperie s’imposait.

Et tant qu’à faire, autant choisir une tenue digne de moi. Je puais également les déchets en décomposition depuis qu’on m’avait balancé dans cette montagne d’ordures. Heureusement, toute la ville empestait à peu près la même chose, donc je ne détonnais pas particulièrement.

Avant la Ruée, des ouvriers venaient régulièrement récupérer les détritus pour les transformer en engrais. Mais depuis la catastrophe, ils avaient disparu. On disait qu’ils ne tarderaient plus à revenir.

En attendant, les tas d’ordures continuaient de grandir sous une chaleur suffocante. L’odeur était insoutenable. Même les abords du donjon étaient devenus irrespirables.

Déjà qu’autrefois les habitants évitaient soigneusement les environs…

À présent, plus personne n’y mettait les pieds.

Le dépotoir avait fini par devenir une véritable montagne. J’essayai tant bien que mal d’ignorer ma nouvelle fragrance tout en parcourant les rues. Sous la lumière de la lune, les bâtiments en reconstruction se succédaient. Le jour, la ville résonnait sans interruption des coups de marteau et des cris des ouvriers.

Près d’un mois s’était écoulé depuis la Ruée. Les habitants qui avaient fui revenaient peu à peu, et les commerces rouvraient les uns après les autres. Lorsque certains bâtiments avaient été rasés, quelques commerçants avaient même improvisé des échoppes sur des charrettes pour continuer à vendre de l’alcool dans la rue.

Petit à petit, la ville retrouvait le visage qu’elle avait avant la catastrophe. Du moins sur les grandes artères. Il suffisait de s’enfoncer dans les ruelles pour voir une tout autre réalité. Des maisons éventrées. Des bâtiments abandonnés. Les plus pauvres n’avaient nulle part où aller et continuaient à survivre dans ce qu’il restait de leur foyer.

Une catastrophe frappait riches et pauvres sans distinction. La différence apparaissait ensuite. Le temps que l’on reconstruise sur leurs terrains, la plupart seraient déjà morts. De froid. De faim. Ou écrasés sous des décombres.

Le statut social et l’argent étaient des choses d’une cruauté sans nom envers ceux qui n’en possédaient pas. Sur les grandes avenues, les hôtels particuliers des riches et les boutiques des marchands grouillaient de charpentiers et de maçons qui transportaient des poutres, enfonçaient des clous, empilaient des pierres ou repeignaient les murs.

Ils travaillaient du lever au coucher du soleil avant de regagner les baraquements où leurs familles les attendaient. Ils avaient les compétences nécessaires pour bâtir leur propre maison. Mais pas l’argent. Ni les matériaux. Il leur faudrait encore longtemps avant de retrouver un véritable foyer.

— Tiens…

Perdu dans mes pensées, je ne remarquai pas tout de suite que les pièces dérobées au héros de pacotille glissaient de ma poche. Quelques cuivres. Quelques pièces d’argent. Une bien maigre rémunération pour sa prestation.

Autant les investir intelligemment.

Par exemple, en allant perfectionner mon art dans une maison close jusqu’au lever du soleil.

Revigoré par cette noble résolution, je me penchai pour ramasser mes pièces. Quelqu’un me percuta alors de plein fouet. Je fus envoyé rouler comme une brindille. Lorsque ma vision retrouva un semblant de stabilité, j’aperçus un vieil homme ramasser avidement mon argent avant de s’enfuir en courant.

— C’était vraiment gratuit…

Une forte odeur aigre s’échappait de la ruelle où il venait de disparaître. Le long des murs étaient assis plusieurs hommes en haillons, le regard vide.

Les Gentilshommes des rues. Ces marginaux avaient toujours existé mais depuis la Ruée, leur nombre avait explosé. Beaucoup avaient perdu leur emploi, leur foyer et tout moyen de nourrir leur famille. Le vieillard qui venait de me voler faisait probablement partie de ceux-là.

Certains avaient autrefois gagné honnêtement leur vie. Puis le socle sur lequel reposait toute leur existence s’était effondré du jour au lendemain.

Leur avenir était sombre. Ils ne se contentaient d’ailleurs pas de tendre la main. Leur petit monde obéissait à ses propres règles, fondées sur la notion de territoire, avec le soutien discret de la pègre. Quiconque venait mendier au mauvais endroit recevait aussitôt une correction.

Des bruits de coups résonnèrent.

Au fond de la ruelle, plusieurs gentilshommes des rues étaient justement en train de passer l’un des leurs à tabac. Impossible de savoir s’ils punissaient une faute ou s’ils cherchaient simplement à évacuer leur frustration. En me voyant, ils finirent par s’éloigner un à un, non sans lâcher quelques insultes.

Il ne resta bientôt plus qu’un homme couvert de blessures. Ce n’était pas celui qui m’avait bousculé. Celui-ci approchait plutôt de la quarantaine. Ses cheveux argentés lui donnaient quelques années de plus. Malgré la saleté qui le recouvrait, son regard avait conservé une certaine force.

— Ça va ?

Il se releva lentement avant de s’adosser au mur. Ils lui avaient carrément enfoncé la tête dans les ordures.

Quelques éclats d’os restaient accrochés à ses cheveux.

— Dégage… ordure.

— Avec une telle énergie, j’imagine que tu vas t’en sortir.

Je laissai échapper un petit rire en remarquant les taches noires qui marquaient son poignet décharné. Des stigmates laissés par la Release. Il s’était lui-même précipité dans cet enfer à cause de cette drogue.

Je n’allais pas le juger. Cela pouvait arriver à n’importe qui. Quel que soit son âge. Même à une Princesse Chevalier.

— Si tu comptes t’installer dans ce secteur, je te le déconseille. Les Loups Tachetés soutiennent l’Alliance des Gentilshommes des rues par ici. Mieux vaut éviter de t’attirer des ennuis avec ce genre de types.

Il resta silencieux.

— Si tu veux quitter la ville, va voir le vieux Toby, dans le Quartier du Chien Bleu.

— …J’ai de l’argent. Beaucoup d’argent.

— Ah. Voilà qui explique pourquoi tu m’as fait penser à un noble.

Vivre assez longtemps dans la misère finissait par faire perdre la raison. Les gens s’inventaient des histoires auxquelles ils finissaient par croire : qu’ils étaient les enfants illégitimes d’un riche marchand, qu’un prince viendrait un jour les sauver, ou qu’ils n’avaient jamais vraiment tué cet homme dont ils s’étaient débarrassés.

— Ce n’est que temporaire… Je vais bientôt quitter ce trou à rats…

Ironique. En général, ceux qui quittaient cet enfer le faisaient par le trou qui menait tout droit aux enfers.

— Je vois, dis-je en passant son bras par-dessus mes épaules pour l’aider à se remettre debout. — Allez, viens. Si tu restes ici, ils vont encore te piétiner. Je vais te faire sortir de leur territoire.

 

Après avoir conduit le gentilhomme des rues jusqu’à l’endroit où il passerait la nuit, je rentrai chez moi. Il était tard. Je tournai au coin de la rue et aperçus mon doux foyer.

 

 

La maison avait été écrasée et réduite à l’état de gravats, mais sa reconstruction venait tout juste de s’achever, quelques jours auparavant. L’agencement était presque identique à l’ancien, à ceci près que nous disposions désormais, dans l’annexe, du bain que nous attendions depuis si longtemps.

— Je suis rentré, lançai-je à personne en particulier.

Arwin se trouvait encore dans le donjon et ne devait revenir que le lendemain. J’avais déjà mangé et n’avais aucune envie de préparer un bain rien que pour moi. Je montai donc l’escalier, qui dégageait encore cette étrange odeur de bois neuf, puis m’effondrai sur le lit.

Dès que je cessai de tenir sur mes jambes, les douleurs laissées par la raclée revinrent à la charge. Je fermai les yeux, espérant me glisser dans le sommeil avant que la souffrance ne me rattrape. Le marchand de sable ne tarda pas à passer.

Quelque temps plus tard, un bruit inattendu me réveilla.

L’aube n’était pas encore levée. Je sentis une présence au rez-de-chaussée. Quelqu’un avait ouvert la porte pourtant verrouillée et se faufilait dans l’escalier. Cette personne faisait de son mieux pour rester silencieuse, sans tout à fait y parvenir. Elle atteignit l’étage, traversa le couloir, puis s’arrêta devant ma chambre.

Elle n’entrait pas. Elle ne frappait pas non plus. Elle restait simplement là, le souffle retenu, à guetter le moindre bruit venant de ma chambre. Lassé d’attendre, je me levai et ouvris la porte.

— Bon retour parmi nous.

Arwin se recroquevilla comme un petit animal effrayé.

Lorsqu’on passait trop de temps dans le donjon, on finissait par perdre toute notion de l’heure. Il n’y avait pas de soleil et chaque endroit ressemblait au précédent.

Avec la tension permanente des combats par-dessus le marché, rien de plus facile que d’inverser le jour et la nuit.

Il n’était donc pas rare qu’un aventurier ressorte du donjon pour découvrir qu’il faisait nuit noire.

Arwin était déjà rentrée à cette heure à plusieurs reprises, mais elle se contentait généralement de rejoindre sa chambre pour dormir… ou me réveillait pour exiger que je lui prépare un bain.

— Ce n’est plus vraiment l’heure d’un rendez-vous galant nocturne, pas vrai ? Peut-être celle d’un rendez-vous matinal ? Enfin, peu importe l’heure, je suis toujours partant.

J’essayai de détendre l’atmosphère avec l’une de mes plaisanteries habituelles, mais Arwin ne rit pas et ne me rabroua pas non plus. Elle détourna simplement les yeux avec gêne. Elle avait l’air effrayée, comme si elle venait de fuir quelque chose, et frottait son poignet droit de la main gauche.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es blessée ?

— C’est ça…

Elle retira ce qui couvrait sa main, puis leva le bras pour me le montrer.

Des taches noires marquaient l’intérieur de son poignet droit : le signe distinctif d’une dépendance à la Release. Elle avait autrefois abusé de cette dangereuse drogue afin d’échapper aux effets du Syndrome du Donjon qui la tourmentait.

Sa maladie était désormais en rémission, mais elle continuait de prendre d’infimes quantités de Release pour tenir les symptômes du manque à distance. Les taches noires apparaissaient aux endroits où les veines se trouvaient proches de la surface, comme les poignets ou la nuque. Le moment et l’emplacement variaient selon les individus, si bien qu’elles pouvaient surgir n’importe quand. Arwin avait quitté le donjon plus tôt que prévu parce qu’elles l’avaient effrayée.

Elle avait subi une violence et des dangers inimaginables pendant la Ruée. Je n’avais rien remarqué de particulièrement inhabituel dans son comportement, mais les conséquences avaient sans doute simplement mis du temps à apparaître.

Et si nous ne faisions rien, son état risquait encore d’empirer.

Arwin baissa honteusement la tête tandis que j’examinais les taches. On aurait dit une enfant en train de se faire gronder.

— Il y en a ailleurs ?

— Seulement ici, pour le moment, répondit-elle en me montrant précipitamment son poignet gauche, parfaitement intact.

— Tout va bien, dis-je aussi doucement que possible. — Si ça t’inquiète, tu n’as qu’à mettre un bandage dessus.

— Mais…

Je saisis son poignet et l’approchai de mes lèvres pour l’embrasser. Arwin se figea, mais ne retira pas son bras. J’imaginai un instant que je pourrais aspirer le poison hors de son corps. Naturellement, lorsque mes lèvres se détachèrent de sa peau, les taches noires se trouvaient toujours là.

— Tu dois être fatiguée. Un peu de repos te fera du bien. À moins que tu préfères prendre un petit-déjeuner en avance ?

— Ce ne sera pas nécessaire. Je vais dormir jusqu’au matin. Je suis désolée pour tout ça, dit-elle en secouant la tête.

Son expression s’était déjà adoucie. Ses inquiétudes n’avaient pas disparu, mais le simple fait de me les avoir montrées semblait l’avoir quelque peu soulagée. Elle me demanda de retourner me coucher, puis se détourna pour rejoindre sa chambre.

— Je vais t’aider à te changer, proposai-je en tendant la main.

Arwin recula brusquement pour se soustraire à mon contact.

L’atmosphère devint aussitôt gênante.

Comme si elle reprenait soudain ses esprits, elle s’excusa avant de se précipiter dans sa chambre et de refermer la porte. Le couloir retomba dans le silence. Je pouvais facilement imaginer la Princesse Chevalier, de l’autre côté, regrettant son geste et s’en voulant terriblement. Il ne restait plus rien de la noble et gracieuse héroïne admirée par toute la ville.

Plus la lumière brille, plus profonde est l’ombre.

— Alors ? Quand est-ce que l’antidote sera prêt ?

— C’est vraiment la première chose que vous trouvez à me dire ? demanda Nicholas en grimaçant.

Après avoir préparé le petit-déjeuner, je m’étais rendu chez lui.

 

 

Cet ancien prêtre avait trahi ce fléau de l’humanité qu’était le Dieu Soleil et travaillait désormais comme herboriste, tout en appartenant à Aegis.

Un parcours personnel plutôt sordide.

Ces derniers temps, il descendait dans le donjon avec les autres et préparait des remèdes à base de plantes lorsqu’il remontait à la surface.

Même pendant notre conversation, il manipulait des feuilles et des minerais sur son bureau. Je m’assis derrière lui en bâillant. Je ne pouvais l’aider en rien, et si je me mettais à fouiner dans la pièce, il m’engueulerait encore parce que je le déconcentrais.

— Ma réponse n’a pas changé. Je ne peux pas le fabriquer sans argent, répondit-il.

Il prétendait avoir achevé la mise au point d’un antidote à la Release qui tourmentait Arwin. Mais les ingrédients coûtaient si cher qu’il ne pouvait en produire une dose complète. Ils étaient en outre temporairement difficiles à trouver, ce qui faisait encore grimper les prix.

Toutes sortes d’outils et d’objets nécessaires à l’exploration du donjon manquaient et se vendaient à prix d’or. Arwin ne pouvait se permettre aucune dépense supplémentaire.  Elle n’avait donc reçu qu’une seule dose de l’antidote jusqu’ici, et plus rien depuis.

Pour neutraliser le poison qui s’accumulait dans son organisme, il nous en faudrait une grande quantité. Il n’existait aucun remède magique qu’il suffisait d’avaler une fois pour être définitivement guéri. Arwin m’avait dit de ne pas m’en préoccuper, mais bien sûr que je m’en préoccupais.

— Et si tu vendais la formule de l’antidote pour financer le reste ? suggérai-je.

Des gens souffraient du manque de Release partout dans le pays, et pas seulement dans cette ville.  Un apothicaire paierait sans doute une belle somme pour obtenir la recette.

Et il pourrait également se procurer les ingrédients.

— Je vous le déconseille, répondit Nicholas. — Les matériaux sont déjà extrêmement difficiles à obtenir. Si la formule commence à circuler, les riches et les puissants se précipiteront pour tout acheter. Il en restera encore moins pour les pauvres… ou pour celle que vous aimez.

Il baissa davantage la voix.

— Par ailleurs, rien ne garantit que l’antidote sera correctement préparé. Je peux vous assurer que ceux qui en ont le plus besoin ne trouveront que de grossières imitations.

Qu’il s’agisse d’armes ou d’outils, il y avait toujours des gens prêts à se lancer dans la contrefaçon. Diluer le produit passait encore mais certains remplaceraient des ingrédients par d’autres afin de réduire les coûts.

Le résultat serait beaucoup moins efficace que l’original et, dans le pire des cas, ce qui aurait dû être un antidote se transformerait en poison.

— Sans compter qu’il faut normalement des années pour développer un remède de ce genre. Et je n’ai véritablement commencé mes recherches qu’après mon arrivée dans cette ville.

— C’est beaucoup trop long.

— Je ne reste évidemment pas les bras croisés. J’essaie tout ce qui est en mon pouvoir. Ceci en fait partie.

Il ouvrit la main et me montra une boulette médicinale verte.

— J’en ai distribué quelques doses d’essai l’autre jour, et les retours ont été excellents. On m’en a réclamé des quantités bien plus importantes.

En tentant de créer de nouveaux antidotes, il avait fini par obtenir des mélanges servant à tout autre chose.

Ils se trouvaient encore au stade expérimental, mais certains s’étaient révélés utiles.

— C’est quoi ? Un fortifiant ?

— Non, un contraceptif. Il protège également contre les maladies vénériennes.

C’était le principal problème auquel étaient confrontés les prostituées et les bordels.

En prime, le médicament permettait d’éviter les grossesses non désirées.

— Si je parviens à le vendre, je pourrai acheter davantage de matériaux, ajouta-t-il.

— Et ça prendra combien de temps ? demandai-je en secouant la tête avec déception. — Écoute, je ne t’ai pas aidé pour sauver toutes ces pauvres prostituées en détresse. Je l’ai fait pour enfoncer ma botte dans le cul de cette mouche à merde de Dieu Soleil.

Je quittai la maison de Nicholas. L’antidote ne serait pas prêt de sitôt. C’était décevant, mais prévisible. De toute manière, j’avais obtenu ce que j’étais venu chercher.

Des pilules noires se trouvaient serrées dans ma paume.

Je m’étais servi pendant que je déambulais dans son atelier. C’était moi qui finançais ses recherches, après tout. J’avais sûrement le droit d’en prendre quelques-unes. Je les avais remplacées par des laxatifs d’apparence similaire, afin qu’il ne remarque rien avant quelque temps. Il ne s’était toujours pas aperçu du précédent lot que j’avais dérobé.

Grâce à elles, Arwin pourrait au moins retrouver un peu de tranquillité d’esprit. Je les enveloppai dans un mouchoir et les rangeai soigneusement. Si je les gardais trop longtemps dans ma main, elles finiraient par fondre et empester ma paume.

— Hmm ?

Je quittais la grande rue pour entrer dans un quartier résidentiel lorsque je tombai sur quelqu’un étendu par terre. Il était quelque peu négligé, mais ne semblait pas être un gentilhomme des rues. Sans doute un ivrogne qui n’avait pas réussi à tituber jusqu’à chez lui et s’était endormi en plein chemin.

Alors que je le dépassais, il laissa échapper un gémissement de douleur. Je m’arrêtai pour réfléchir.

Il pouvait simuler une blessure ou un malaise afin de piéger une personne bien intentionnée venue l’aider. C’était une tactique très répandue chez les voleurs de toute sorte. Après un instant de réflexion, je décidai de l’ignorer. Même s’il avait réellement besoin d’aide, rien ne m’obligeait à lui en apporter.

Au moment même où je décidai de l’abandonner là, l’homme effondré croassa :

— À… l’ai…

C’est alors que je remarquai l’ombre noire derrière lui.

Je ne parvenais pas à la distinguer clairement.

 

Au début, je crus voir un simple objet dont la silhouette se découpait devant la lumière, avant de comprendre qu’il s’agissait d’une personne au visage dissimulé sous un tissu noir. Elle portait un chapeau noir pointu, une longue robe de la même couleur descendant jusqu’aux pieds, et tenait un bâton fourchu entre les branches duquel brillait une gemme rouge.

Avec un nez crochu en prime, elle aurait été le portrait craché d’une sorcière sortie d’un conte. Je songeai qu’il pouvait simplement s’agir d’un costume, mais même sans bouger, la silhouette dégageait une présence menaçante. Mon instinct me souffla que, quelle que soit la chose qui se trouvait devant moi, elle était tout ce qu’il y avait de plus authentique.

Des cloches d’alarme retentirent dans mon crâne. Elles me hurlaient de ne pas me mêler de cette histoire. Mais au moment où je tentai de partir, la silhouette agita son bâton.

— Ô Couronne Démoniaque, prononça une voix étouffée.

Une violente douleur me transperça aussitôt la tête. C’était comme si mon crâne se trouvait pris dans un étau gigantesque. De la sorcellerie ?

— Qui es-tu ? demandai-je. — Un sbire de cet obsédé de Dieu Soleil ?

Aucune réponse ne vint. La douleur ne fit qu’empirer à chaque seconde. En comparaison, les coups de ce héros de pacotille ressemblaient à des caresses de plume. Il faisait jour, si bien que j’avais d’excellentes chances de l’emporter tant que je restais au soleil. Mais la sorcière maintenait son bâton levé et refusait de quitter l’ombre de la ruelle.

Pour une raison ou une autre, j’étais manifestement sa cible. Il n’y avait personne d’autre aux alentours, je devrais donc me battre seul. Je serrai le soleil temporaire dans ma poche. Soudain, une main s’agrippa à ma jambe.

Merde. L’homme effondré.

— À… l’ai…

— C’est justement ce que j’allais dire.

Je m’étais méfié de lui, mais la douleur avait relâché ma concentration. Sa main enserrait ma cheville. Peu importait qu’il soit un complice ou une autre victime.

S’il m’empêchait d’agir, je ne lui ferais aucun cadeau.

Je ramenai ma jambe en arrière, prêt à le chasser d’un coup de pied… avant d’avoir le souffle coupé.

Il n’avait pas d’yeux.

La peau de son visage avait été arrachée et la blancheur de son crâne apparaissait entre les touffes de cheveux. Était-ce un mort-vivant ? Que faisait-il là ? Pris de dégoût, je frappai sa tête du pied, et elle se détacha proprement. Pareil à un ballon crevé, le crâne rebondit de manière irrégulière sur les pavés. Il heurta un mur, puis se mit à dégager une sorte de vapeur avant de disparaître. Le torse s’effaçait lui aussi.

Pendant que mon attention était détournée, une énorme sphère de lumière fila dans ma direction. Une décharge paralysante traversa mon corps et me projeta sur le dos. Mes membres s’engourdirent : un sort d’immobilisation.

Merde.

 J’avais baissé ma garde.

Putain. Bouge !

Avant même que je puisse rassembler ma volonté pour briser le sort, la sorcière se tenait déjà devant moi. Elle s’accroupit, saisit mon bras et examina ma paume. Puis elle fouilla ma poche et s’empara du mouchoir contenant les pilules.

— Sale… garce…

Je parvins tout juste à me redresser lorsqu’elle pointa son bâton droit sur mon visage. Les coups et les entailles ne me posaient aucun problème, mais la magie était une tout autre histoire. Une incantation complète prenait davantage de temps, mais sa puissance n’en était que plus considérable. J’ignorais quel sort elle comptait lancer, mais tout indiquait qu’elle avait l’intention de me faire exploser la tête.

Mon corps était résistant, mais même moi, je mourrais si on me décapitait. Enfin, je supposais. Je n’avais jamais tenté l’expérience.

Je ne pouvais même pas riposter, puisque mon corps refusait de bouger. Impossible également d’élever la voix pour appeler à l’aide.

Même sans être mage, je sentais la puissance battre dans la gemme au sommet du bâton.

Quelle que soit la nature de ce sort, il suffirait largement à tuer un être humain. Mon heure était peut-être enfin venue. Mais j’avais trop d’attaches en ce monde pour laisser la Grande Faucheuse les trancher toutes de son horrible faux.

Je ne pouvais pas abandonner et mourir ici.

Une princesse chevalier, tremblant de peur face aux erreurs de son passé, avait encore besoin de moi.

La gemme brillait pourtant de plus en plus fort et dégageait une chaleur croissante, comme pour se moquer de mes efforts désespérés. Un sort de flammes, donc. L’homme entretenu allait finir en tas de braises.

— Hé ! Qu’est-ce qui se passe, là-bas ? lança quelqu’un derrière moi.

La lumière de la gemme s’éteignit aussitôt. La sorcière bondit en arrière, pivota et disparut dans les ténèbres de la ruelle.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Matthew ?

De nouveaux bruits de pas approchèrent. C’était notre duo de paladins : le type à la moustache et celui à la peau hâlée. À l’origine, ils appartenaient à la garde de la ville, avant d’être transférés chez les Paladins. Ils semblaient s’être plutôt bien adaptés à leur nouvelle fonction.

La princesse chevalier était bien connue dans toute la ville. Sa maison avait déjà été cambriolée, puis attaquée. À la suite de ces incidents, des postes de la garde et des Paladins avaient été installés dans le quartier, et leurs hommes effectuaient régulièrement des patrouilles. Cela m’agaçait parfois, mais cette fois, ils venaient de me sauver la peau.

— T’es ivre… ? Non, t’en as pas l’air. Des bandits t’ont arrangé comme ça ?

— Aussi difficile que cela puisse paraître, oui.

Le sort commençait à se dissiper. Peut-être ne fonctionnait-il que tant que la lanceuse restait à proximité.

Maintenant que je pouvais de nouveau bouger, je posai une main contre le mur et me hissai sur mes jambes.

— Une énorme femme bâtie comme un bœuf m’a roué de coups avec ses mamelles. Elle s’est enfuie avec un mouchoir destiné à ma petite amie. Je vous serais reconnaissant de le récupérer.

— Ça ne fait malheureusement pas partie de nos attributions, répondit le moustachu.

Les Paladins avaient pour mission d’empêcher les crimes graves, comme les cambriolages, les meurtres et le trafic de drogue.

 

Ils n’allaient pas tout abandonner pour venir en aide à un gigolo sans emploi qui s’était fait détrousser.

— On a déjà suffisamment à faire avec cette guerre des gangs de la pègre, à cause de cette foutue Ruée.

La Ruée avait tué de nombreux membres de l’Alliance du Diable et des Loups Tachetés. D’autres groupes tentaient désormais de s’emparer de leurs territoires. Naturellement, les deux organisations n’allaient pas se coucher et les laisser faire sans réagir, si bien que les affrontements et les bains de sang se multipliaient partout.

— Rentre chez toi. Ne complique pas davantage la vie de la Princesse Chevalier.

Satisfaits de leurs moqueries, les deux hommes reprirent leur chemin. Je frappai le mur du poing.

— Merde !

J’avais vraiment tout foutu en l’air.

Les pilules que je voulais donner à Arwin avaient disparu.

 

Que faisait-on, à Voisin-Gris, quand on se faisait détrousser ?  J’avais déjà pu constater la qualité des services offerts par les Paladins, et compter sur les gardes ne servait à rien. « Désolé, mon gars ». « Pas de chance ». Si vous aviez assez d’argent, ils feraient peut-être semblant de mener quelques recherches, mais vous auriez peu de chances de récupérer vos affaires.

Certains voleurs écoulaient leur butin auprès de receleurs, mais en découvrant qu’il ne s’agissait que de médicaments, ils risquaient de simplement les jeter. Les prêteurs sur gages vendaient eux aussi des remèdes, mais généralement uniquement lorsqu’un amateur pouvait facilement les identifier, comme des queues de telle ou telle créature ou des herbes séchées. Ils ne touchaient ni aux pilules ni aux liquides. Impossible d’en connaître les effets sans les essayer et, surtout, personne n’allait payer pour quelque chose d’aussi douteux.

Les seules raisons de voler des pilules étaient de les avaler ou de les faire prendre à quelqu’un d’autre.

Même si je retrouvais cette sorcière, il serait déjà trop tard. C’était regrettable de voir le médicament que j’avais obtenu ainsi gaspillé, mais ce n’était pas ce qui m’inquiétait vraiment. S’il s’agissait bel et bien d’une sorcière, comme tout le laissait penser, elle devait s’y connaître en médicaments. Si elle découvrait l’identité de l’imbécile qu’elle avait dépouillé et comprenait la nature de ces pilules, elle finirait tout naturellement par remonter jusqu’à Arwin.

Je devais la réduire au silence.

Elle n’avait pas accordé la moindre attention à mon portefeuille ni à mon soleil temporaire. C’était comme si les pilules avaient été sa cible depuis le début. Mais comment avait-elle su que je les avais sur moi ? Je n’avais remarqué personne en train de me suivre.

Avait-elle utilisé la magie pour me retrouver ?

Je ne connaissais pas grand-chose à la magie ni aux magiciens. Je savais seulement qu’ils n’avaient pas le droit d’enseigner leur art à quiconque n’appartenait pas à leur cercle. Celui qui voulait apprendre devait donc devenir l’apprenti d’un maître et prendre son nom. Cela formait une sorte de pseudo-famille.

Les magiciens vivaient en retrait du reste du monde et gardaient jalousement leurs nombreux secrets. La meilleure chose à faire était désormais d’interroger un expert. Si Arwin était revenue du donjon, alors elles aussi.

 

— Salut. Ça fait plaisir de vous voir.

Leur repaire habituel était le Serpent Gris Errant, à l’ouest de la Guilde des Aventuriers. C’était une auberge-taverne tout ce qu’il y avait de plus classique, avec des chambres à l’étage et une salle où boire au rez-de-chaussée, mais le mobilier comme la nourriture y étaient d’une qualité supérieure. Les prix suivaient, si bien que seuls les aventuriers de quatre étoiles ou plus y séjournaient généralement.

Deux femmes aux visages parfaitement identiques étaient assises au fond de la salle : Cecilia et Beatrice, les jumelles Maretto. Elles dirigeaient autrefois un autre groupe, Medusa, mais après avoir perdu leurs camarades, elles avaient rejoint Aegis, l’équipe d’Arwin.

Je m’installai entre elles sans attendre qu’elles m’y invitent.

— La Princesse Chevalier t’envoie faire une course ? demanda Cecilia, l’aînée, en me lançant un regard noir.

Sa sœur cadette, Beatrice, avait posé le menton sur la table et jouait distraitement avec sa bouteille de bière. Je devinais sans mal pourquoi elle avait l’air de s’ennuyer.

— On était presque arrivées au dix-huitième étage.

— À ce rythme, il nous faudra combien d’années pour venir à bout de ce donjon ?

À en juger par la réaction d’Arwin plus tôt, il était évident qu’elles étaient remontées prématurément à la surface. Les deux sœurs étaient donc contrariées de ne pas avoir progressé autant qu’elles l’espéraient. Elles voulaient conquérir le donjon afin d’accroître leur renommée, et ce contretemps inattendu les faisait bouder.

— Je suis désolé. Je transmettrai vos doléances à Arwin, dis-je.

Je n’avais aucune raison de leur présenter mes excuses, mais ces deux-là n’étaient pas des personnes raisonnables. En guise de dédommagement, je leur commandai une nouvelle tournée.

— Alors, qu’est-ce que tu veux ?

— Je voulais vérifier quelque chose avec vous.

Je leur racontai ma rencontre avec cette voleuse de médicaments déguisée en sorcière, sans toutefois révéler la véritable nature des pilules. Je prétendis simplement qu’il s’agissait d’un fortifiant.

— Je me demandais si vous saviez qui pourrait faire ce genre de chose.

Cecilia prit un air exagérément pensif.

— D’après le sort que tu décris, ça ressemble à l’œuvre d’un membre de l’école Latimer. Mais je n’ai entendu parler d’aucun des leurs venu dans cette ville. Leur territoire se trouve généralement bien plus à l’ouest.

Toujours la joue écrasée contre la table, Beatrice intervint :

 

— Il n’y en avait pas un qui était un peu rêveur ? Tu sais, à l’époque où on venait tout juste d’arriver ici.

— Son groupe a été anéanti dans le donjon avant la Ruée. Depuis sa disparition, personne ne l’a revu.

— Ah oui, répondit Beatrice en bâillant, parfaitement désintéressée.

Je demandai tout de même son nom et son signalement. Il se trouva que je le connaissais. Je l’avais déjà aperçu à la guilde, mais après quelque temps, il avait cessé d’y venir. Avec tout le chaos provoqué par la Ruée, je n’avais plus pensé à lui depuis.

— Donc, en gros, ce serait l’œuvre de cette école machin-chose ?

— D’après ce que nous disait Mamie, les Latimer forment une famille noble. Ils ne s’abaisseraient pas à voler les gens, répondit Cecilia. — Mais si l’un d’eux se retrouve dans cette ville, il s’agit sans doute d’un orphelin. Il a dû être déshérité ou renié. Comme il peut toujours lancer des sorts, il n’a pas été banni.

— Quelle est la différence ?

— Pour résumer, ça détermine si tu peux revenir ou non.

Il s’agissait de différents degrés d’exclusion au sein de la société des mages. Lorsqu’un élève commettait un crime, son maître lui infligeait une sanction. Être déshérité signifiait que le lien unissant le maître à son disciple était rompu. Cette société constituait elle-même une immense famille, et perdre ces attaches empêchait d’y vivre normalement. Il restait cependant possible de devenir l’apprenti d’un autre maître. Les mages déshérités sollicitaient souvent l’aide d’un autre maître appartenant à la même lignée.

Être renié représentait le niveau supérieur : le mage était chassé de toute son école. Il pouvait néanmoins intégrer une école différente. Cela arrivait parfois, bien que beaucoup plus rarement.

Le bannissement, en revanche, signifiait l’expulsion complète. Un magicien frappé par cette sanction n’avait plus le droit d’utiliser la magie. Il lui était interdit de lancer le moindre sort ou de recevoir l’enseignement d’un maître.

— La société magique est un petit milieu très fermé. Dès que quelqu’un en est exclu, la nouvelle se répand immédiatement.

— Charmante bande de salopards, dis-je.

Voilà pourquoi je ne m’entendais jamais vraiment avec les mages.

— Donc la sorcière à laquelle j’ai affaire est une paria de la famille Latimer ?

Un individu isolé était plus facile à gérer, mais cela ne m’éclairait toujours pas sur ses intentions ni sur l’endroit où il se cachait.

— Vous connaissez de vieilles femmes sinistres qui ricanent en remuant d’immenses chaudrons remplis de potions bouillonnantes ?

— Le mot « sorcière » peut désigner beaucoup de choses, répondit Cecilia en sortant son bâton, qu’elle agita comme la baguette d’un professeur. — Chacun semble s’en faire sa propre idée, si bien que tout finit par se mélanger. Certaines sont simplement des femmes douées pour la divination, les herbes ou les médicaments. D’autres sont de véritables sorcières ayant conclu des pactes avec des démons. Il y a aussi des traînées qui organisent des orgies et appellent ça des sabbats. J’ai même entendu parler de personnes ayant invoqué des succubes pour s’accoupler avec elles et engendrer des enfants.

— Attends, dans ce cas, ce serait un homme, non ?

Est-ce que cette sorcière possédait les deux sexes ?

— Ici, le terme « sorcière » signifie simplement « mage maléfique ». Il ne désigne pas forcément une femme.

Elle poursuivit en expliquant que cette confusion provenait d’une mauvaise traduction d’une ancienne langue étrangère.

 

— Mais cette image s’est beaucoup trop répandue. Il est difficile de corriger les idées préconçues des gens et, comme la majorité des sorcières étaient malgré tout des femmes, cette conception s’est imposée.

— Tu es tellement intelligente, Ceci ! Tu sais tout ! s’exclama Beatrice en applaudissant.

— … J’imagine, répondit Cecilia, les lèvres tressautant légèrement.

Il ne s’agissait probablement que de connaissances élémentaires pour un magicien. Cecilia porta une main à sa bouche.

— Mais sorcière ou mage, cette personne poursuit forcément un objectif. Pourquoi ne pas demander autour de toi si d’autres incidents présentant les mêmes caractéristiques se sont produits ? Tu as des entrées auprès de certains officiels, non ?

Elle faisait sans doute référence à Vincent. Il était probablement trop occupé pour s’intéresser à un vol aussi insignifiant, mais il avait peut-être entendu quelque chose d’utile. Vu la réaction de ses subordonnés chez les Paladins, je ne me faisais cependant pas trop d’illusions. Je me fichais bien que cette sorcière soit un homme ou une femme. Quelles que soient ses intentions, je ne pouvais pas la laisser en vie.

— Si tu comptes affronter un mage Latimer, prépare-toi à partir en guerre, marmonna Cecilia. — Ça risque d’être très laid. Leur spécialité, c’est la nécromancie.

Le coup classique consistant à contrôler les morts et à créer des hordes de zombies, donc. Cela expliquait la chose que j’avais frappée du pied. Les nécromanciens pouvaient également ramener temporairement les morts à la vie, parler aux fantômes, relever des cadavres sous forme de zombies et accomplir d’autres tours du même genre. Étant donné la nature de leur art, beaucoup de gens les voyaient d’un très mauvais œil.

— Je n’ai pas l’intention de me battre. Mais je garderai ton avertissement à l’esprit.

Je les remerciai et me tournai pour partir, mais une main agrippa ma manche. Beatrice me regardait avec des yeux suppliants.

— Utilise au moins tes mots.

Je sortis quelques raisins secs de ma poche. Ils avaient été bouillis dans de l’eau sucrée avant d’être séchés. Leur douceur était un peu écœurante, mais ils constituaient l’en-cas idéal pour calmer la faim. Je les avais achetés pour la crevette, en pensant qu’elle les apprécierait. Je ne m’attendais pas à attirer une tout autre prise.

— Je t’ai déjà dit de ne pas donner de choses bizarres à Bea ! protesta Cecilia.

— Alors commence par la gronder, elle aussi.

J’avais de plus en plus l’impression de nourrir un chat de gouttière.

La différence, c’était qu’un chat de gouttière vous laissait parfois le caresser, tandis que celui-ci avait une grande sœur hargneuse qui vous griffait à sa place.

Je les remerciai et quittai la taverne. La conversation avait été utile, même si je n’étais pas certain de pouvoir parler d’une véritable récolte.

Dans l’idéal, je devais régler toute cette histoire avant qu’Arwin ne retourne dans le donjon.

Hmm… Que faire ?

Pour le moment, la situation semblait devoir perturber ses explorations. Et si elle descendait moins souvent, elle risquait également de réduire mon argent de poche.

C’était une question de vie ou de mort.

Où une sorcière avait-elle le plus de chances de traîner ? Chez un herboriste. Je décidai de m’accrocher à ce mince espoir et de visiter toutes les herboristeries de la ville.

— Bonjour, monsieur, lança soudain une voix qui interrompit mes réflexions.

C’était Natalie, qui s’était aménagé un petit étal. Elle avait étendu quelques chiffons sur le sol et posé des caisses par-dessus.

— Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ? Jette donc un œil à ma marchandise.

 

Je comptais l’ignorer et poursuivre mon chemin, mais lorsqu’elle choisissait une cible, Natalie n’abandonnait jamais. En plus, le ciel était couvert. Je n’avais pas envie de me couvrir de ridicule en me faisant traîner de force, alors je m’accroupis près des caisses et plongeai la main à l’intérieur.

Des herbes.

Natalie comme moi en avions beaucoup utilisé à l’époque où nous étions aventuriers. Celles-ci étaient cependant de piètre qualité, et de vulgaires mauvaises herbes avaient été mélangées au reste.

— Où est-ce que tu as volé ça ?

— Tu tiens vraiment à ce que je te tue ?

Hé, on ne menace pas ses clients de mort.

— Il y a une forêt au sud de la ville, non ? Je les ai cueillies là-bas.

Elles étaient sans doute pleines de nutriments. Le sol avait été généreusement fertilisé par tous les cadavres qui y étaient enterrés. Je le savais, puisque j’en avais moi-même mis quelques-uns en terre.

— Pourquoi tu as installé ton étal ici ?

— Je n’ai presque pas d’argent pour voyager, alors je me suis dit qu’il valait mieux commencer à en gagner.

— Je suis surpris qu’on t’ait donné l’autorisation.

On pouvait croire que n’importe qui avait le droit d’ouvrir un étal où bon lui semblait, mais les emplacements étaient étroitement contrôlés. Lorsqu’un marchand ambulant occupait la place de quelqu’un d’autre sans autorisation, les deux finissaient généralement par se battre. Et avec un peu de malchance, les hommes inquiétants qui supervisaient le secteur venaient s’en mêler.

— Je ne fais que garder la boutique, répondit-elle vaguement.

Cette histoire cachait évidemment quelque chose. Mieux valait ne pas poser de questions.

— Tu peux acheter tout ça pour cent pièces d’or. Offre spéciale, valable uniquement maintenant, déclara-t-elle en poussant les caisses remplies d’herbes et de mauvaises herbes vers moi.

— Je n’ai jamais vu une offre aussi mauvaise.

— Très bien. Une pièce d’or, alors.

— Tu viens pratiquement d’avouer que tu essayais de m’arnaquer.

Elle n’avait même pas pris la peine d’afficher les prix.

Natalie grignota un biscuit.

— Je n’ai eu aucun client aujourd’hui. Ils viennent tous regarder sans rien acheter.

— Ça ne m’étonne pas.

Elle proposait une caisse remplie d’un tas de mauvaises herbes répugnantes. Personne n’était assez stupide pour dépenser cent pièces d’or là-dedans.

— Et tous ceux qui s’arrêtent ont l’air tellement sombres et déprimés. Je ne supporte pas ça, ajouta-t-elle en mordant une nouvelle fois dans son biscuit.

Une petite silhouette s’approcha de nous. C’était un garçon aux cheveux noirs, âgé de sept ou huit ans. Ses vêtements indiquaient qu’il venait d’une famille paysanne, et il fixait avec envie le biscuit de Natalie. Les grondements de son estomac posaient la question à sa place.

— Hé, soufflai-je en donnant un coup de coude à Natalie.

— Absolument pas, répondit-elle en cachant son sachet de biscuits derrière son dos.

Quelle radine.

— Tiens.

Je déposai une dizaine de raisins secs dans les mains du garçon. Son visage s’illumina pendant un bref instant, puis il serra les dents et se retourna. Une petite fille se tenait derrière lui, âgée de cinq ans environ. Ils se ressemblaient, j’en conclus donc qu’ils étaient frère et sœur.

Le garçon ferma les yeux, détourna la tête et tendit les raisins secs à sa petite sœur.

Quel brave gosse.

 

Je souris intérieurement en plongeant la main dans ma poche pour leur en donner davantage, mais le sachet était vide. C’était tout ce que j’avais. Si j’avais su, je n’en aurais pas donné à Beatrice. La petite fille tenta d’en rendre la moitié à son frère, mais il refusa.

— Oh, très bien, céda Natalie en sortant quelques biscuits de son sachet.

Il ne lui en restait que quatre, et elle en donna deux au garçon.

— Mangez-les ici, avant que quelqu’un ne vous les prenne.

Ils n’étaient pas les seuls à souffrir de la faim dans le quartier. Beaucoup de salopards n’hésiteraient pas à arracher de la nourriture de la bouche d’un enfant.

Le frère et la sœur obéirent à Natalie et commencèrent à enfourner les raisins secs et les biscuits dans leur bouche. Ils murmurèrent timidement quelques remerciements, puis s’apprêtèrent à repartir en courant.

— Hé, les enfants. Vous avez un endroit où aller ? demandai-je.

Le garçon réfléchit un instant, puis hocha la tête.

— Eh bien, si jamais vous avez besoin d’un endroit où dormir, cherchez l’orphelinat au sud-ouest de la Guilde des Aventuriers. Dites-leur que Matthew vous envoie. Ils vous accueilleront.

Le garçon acquiesça une nouvelle fois, puis les deux enfants détalèrent.

— Tu crois que ce sont des orphelins ? demanda Natalie.

— C’est fréquent.

Il y avait manifestement davantage d’enfants dans les rues qu’auparavant. La ville avait été ravagée de toutes parts. Les riches pouvaient encaisser quelques difficultés, mais les pauvres n’avaient fait que s’appauvrir davantage. Beaucoup de gens vivaient au jour le jour.

Nous avions survécu à la Ruée, mais notre enfer n’était pas terminé.

— Mon Dieu… Comment vais-je bien pouvoir réunir l’argent nécessaire pour payer ma chambre ce soir ?

— Tu n’obtiendras rien de moi, répliquai-je.

— Je ne t’ai jamais emprunté le moindre sou.

— Menteuse.

Non seulement elle avait autrefois utilisé mon épée sans permission, mais elle l’avait également brisée.

— Et je te préviens : ne songe même pas à demander de l’argent à Dez. Il parvient à peine à joindre les deux bouts à cause d’un certain maître de guilde trop près de ses sous.

— Qu’est-ce que je viens d’entendre ? Un parasite qui emprunte de l’argent à Dez à la moindre occasion essaie de donner des leçons ?

— Écoute, je travaille pour le rembourser.

Au moins une fois sur dix.

Natalie se frotta les yeux, gagnée par le sommeil. Notre conversation devait être passionnante. Elle défit l’étoffe nouée autour de sa tête, s’en enveloppa, se détourna de moi et s’allongea sur le côté.

— Remplace-moi. Tu pourras garder dix pour cent des bénéfices pour ta peine.

— Réveille-toi, bordel !

Je tentai de lui donner un coup de pied dans le dos, mais Natalie disparut simplement. Mon pied traversa le vide de manière inattendue et je tombai sur les fesses. L’instant suivant, une lame reposait contre ma gorge.

— La violence est une bien vilaine chose, déclara-t-elle avec un sourire agréable.

Je soupirai.

— Écoute, n’essaie pas de m’arnaquer et ne me demande pas de gérer ton commerce. C’est à toi de t’en occuper.

— Tu n’es vraiment pas serviable. Mais soit.

Je me relevai et m’apprêtai à partir lorsque je remarquai plusieurs hommes inquiétants qui se précipitaient dans notre direction. Un grand homme d’âge moyen ouvrait la marche. Il avait l’air intimidant, mais ne semblait certainement pas appartenir à leur bande.

— C’est elle ! lança-t-il en pointant Natalie du doigt. — Elle a pris ma place…

— Oh ? Comme c’est étrange, répondit Natalie, parfaitement sereine malgré les hommes de main menaçants qui l’entouraient. — Quand je suis passée ici la première fois, il n’y avait qu’un vieillard misérable accroupi à cet endroit.

— Et qu’est-ce qui lui est arrivé ? demandai-je.

— Je l’ai roué de coups et il s’est enfui. Alors je garde son commerce en attendant, expliqua-t-elle sans la moindre honte.

Je me doutais que l’histoire ressemblait à ça.

— Mais ce n’est pas grave. Je commence à m’ennuyer, de toute façon. Tu peux reprendre ton emplacement.

— Ce n’est pas aussi simple, répondirent les hommes en s’approchant d’elle, les lèvres humides. — Tu ne croyais quand même pas pouvoir repartir comme ça ?

En faisant abstraction de son cerveau et de son caractère, Natalie avait de quoi attirer les regards. Ces hommes nourrissaient manifestement des projets peu recommandables à son égard. Mais je ne m’inquiétais pas pour elle. Quatre ou cinq minables ne représentaient aucune menace, même avec un seul de ses bras en état de fonctionner.

— Ah, je vois, répondit-elle. — Dans ce cas, je laisse cet homme me remplacer. Faites de lui ce que vous voudrez.

Elle me jeta une poignée d’herbes sur la tête, me poussa dans le dos vers les hommes et s’enfuit avec les caisses vides. Lorsqu’ils commencèrent à lui crier après, elle se fondait déjà dans la foule et disparut de notre vue.

— Cette salope !

Quelqu’un m’attrapa par l’épaule et me retourna.

— Hé, tu es avec elle ?

— On doit discuter avec toi, ajouta un autre.

Ils m’avaient entraîné dans une ruelle en un rien de temps.

Ces hommes semblaient habitués à recourir à la violence. Je n’aurais pas pu leur opposer grande résistance, même si, à eux tous, ils n’avaient eu qu’un seul bras valide.

Je n’étais pas de taille.

 

Ce fut une journée abominable.

À cause de Natalie, je reçus une raclée que je ne méritais absolument pas. Elle avait toujours eu un don pour provoquer des problèmes et les faire retomber sur les autres.

Tous les membres des Lames Infinies avaient souffert à cause d’elle, Dez compris, mais j’en avais toujours fait les frais plus que les autres. Elle avait déclaré un jour : « Causer des ennuis ne me procure absolument aucun tourment moral. »

Si je n’avais pas été un homme aussi compréhensif et indulgent, je l’aurais déjà tuée plusieurs fois. En prime, elle m’avait fait perdre un temps précieux. Je n’avais toujours aucune idée de l’identité de la sorcière ni de ses projets.

Le soleil se couchait. Je devais rentrer. Je m’inquiétais également pour Arwin.

De retour à la maison, j’entendis des voix dans la pièce commune qui nous servait de salon et de salle à manger. Nous avions de la visite. À en juger par le ton de la conversation, ce n’était pas une visite de courtoisie.

— Je pense vraiment que vous devriez y assister, Votre Altesse, même si je sais combien cela vous coûte.

C’était la voix de Noelle.

— Ne m’oblige pas à me répéter. Je n’ai aucune intention de m’y montrer, répondit sèchement Arwin.

Ses paroles laissaient entendre qu’elle était en colère, mais sa voix trahissait surtout de la peur.

— De quoi s’agit-il ? demandai-je.

Noelle me regarda avec des yeux suppliants.

— Un banquet va être organisé au manoir du seigneur pour célébrer le sauvetage de la ville après la Ruée.

Le roi allait décerner une distinction spéciale. Évidemment, il ne viendrait pas lui-même, mais un représentant de la capitale royale serait présent.

— Et Arwin refuse d’y aller ?

— Exactement, répondit Noelle en baissant la tête, vaincue.

Arwin se détourna avec indignation.

 

— La reconstruction de la ville devrait être prioritaire. Cela fait seulement un mois depuis la fin de la Ruée.

Son refus n’était pas dépourvu de logique. Le seigneur devait avant tout se préoccuper de rebâtir la ville, et non de gagner en popularité grâce à un banquet fastueux.

S’il avait assez d’argent pour organiser une telle réception, il ferait mieux de l’employer à reconstruire les maisons et à améliorer la vie de ses sujets.

C’était exactement le genre de chose qu’Arwin dirait, elle qui avait usé son propre corps jusqu’à la corde pour protéger le peuple.

— Surtout, je ne suis pas la seule à avoir défendu cette ville. Beaucoup ont combattu, et beaucoup sont morts. Pourquoi recevrais-je une récompense pour leurs efforts ? En tant que noble, il ferait mieux d’offrir des fleurs aux défunts, déclara-t-elle.

Ces paroles venaient manifestement du cœur. Mais sa détermination à les prononcer allait encore au-delà. Arwin était le genre de personne capable de se lever et d’exprimer fièrement le fond de sa pensée dès lors qu’elle estimait avoir raison.

— D’accord, j’ai compris. Je vais essayer de lui parler, moi aussi. Reviens demain, dis-je à Noelle.

Elle semblait toujours sceptique lorsqu’elle quitta la maison. La princesse chevalier gardait la tête tournée de l’autre côté, toujours boudeuse.

— Tu attends un baiser ? Ce serait plus simple si tu me présentais tes lèvres.

— Imbécile, répondit-elle en consentant enfin à me regarder. — Rien ne me fera changer d’avis.

— C’est ça qui t’inquiète ? demandai-je en frottant mon propre poignet.

Elle grimaça comme si elle venait d’avaler quelque chose d’acide.

Touché.

Elle avait déjà des taches noires sur la nuque. Elles apparaissaient désormais sur son poignet et risquaient de s’étendre ailleurs.

Rien ne garantissait qu’elles surgiraient brusquement pendant le banquet, mais rien ne garantissait non plus le contraire.

Elle posa les coudes sur la table comme une pénitente et joignit les mains en prière.

— … Je peux encore dissimuler mes bras. Mais que se passera-t-il si elles apparaissent à un endroit impossible à cacher ?

La réputation d’Arwin s’effondrerait. Et pas seulement la sienne : les autres membres d’Aegis et le nom même de Mactarode seraient éclaboussés.

La mémoire de ses parents morts serait traînée dans la boue.

Voilà ce qui la terrifiait.

— Seuls les dépendants au dernier degré développent des taches sur le visage.

— Et ce n’est pas mon cas ?

— …

Mon expression avait dû trahir trop clairement ce que je pensais. Arwin reprit ses esprits et baissa la tête.

— … Je suis désolée.

Je ne cherchais pas à lui donner l’impression qu’elle m’était redevable, mais j’aurais aimé qu’elle songe un peu à tous les efforts que je déployais pour elle.

— Qu’est-ce que tu veux vraiment ? demandai-je.

— …J’aimerais y assister, si j’en ai la possibilité, avoua-t-elle d’un ton contrit. — Des familles apparentées à la maison royale de Mactarode doivent être présentes. Si je pouvais trouver un moyen d’aider ceux qui ont perdu leur foyer…

Autrement dit, elle voulait profiter de l’occasion pour faire de la diplomatie et de la politique. Cette femme était l’incarnation même du sens du devoir.

— Compris. Je vais trouver une solution.

Sur ce point, au moins, nous pouvions agir. Il me suffisait de m’occuper de cette sorcière. On aurait dit que plusieurs nuits blanches m’attendaient.

— Je n’ai jamais dit que j’assisterais au banquet…

— Fais-moi confiance. Tu peux déjà commencer à choisir une robe, dis-je.

C’était un domaine dans lequel je ne pouvais pas l’aider. Je n’en avais pas les moyens.

— Et un collier, des bagues, une tiare…

— Je ne possède pas autant d’argent.

— Alors loue-les chez un joaillier.

N’importe quel commerce serait ravi de voir la princesse chevalier porter ses marchandises.

— Ceci me suffit, répondit-elle en tendant la main vers ma tête.

Je crus qu’elle allait me caresser, mais lorsqu’elle retira sa main, elle tenait entre ses doigts une plante fine.

— Oh.

C’était l’une des mauvaises herbes que Natalie m’avait jetées sur la tête. Je pensais les avoir toutes retirées.

— Elle dégage une odeur étrange, remarqua Arwin en examinant le brin d’herbe.

— On ne risque pas d’en faire un bon parfum.

— En parlant de parfum, reprit-elle après un instant de réflexion, — j’ai entendu dire que des voleurs en dérobaient beaucoup, ces derniers temps.

— Ah oui ?

L’une des boutiques spécialisées de l’artère principale avait été cambriolée.

Le parfum étant un produit de luxe, il était logique que les voleurs s’y intéressent.

 

C’était d’ailleurs la raison pour laquelle la boutique employait des gardes armés, mais ils avaient tous été plongés dans le sommeil au moment du vol.

Le parfum présentait cependant des contraintes particulières par rapport aux bijoux. Comme il s’agissait d’un liquide, il devenait entièrement inutilisable s’il était renversé. Et sans conditions de conservation appropriées, il s’évaporait jusqu’à ce que son odeur disparaisse.

— Ils ont pris toutes sortes de parfums, des moins chers aux plus coûteux, précisa-t-elle. — Avec une telle quantité, tu finirais par ne plus rien sentir.

— Je doute qu’ils comptent tout utiliser en même temps, répondis-je avec un sourire moqueur. — Toutes les odeurs se mélangeraient et ne voudraient plus rien dire. Ce serait complètement contre-produc…

Une idée me traversa l’esprit.

— … À moins que…

— Qu’y a-t-il ?

— Je repensais simplement à ton odeur, l’autre jour.

Elle me frappa.

 

Cette nuit-là, je sortis discrètement de la maison pour me rendre dans une baraque au fond d’une ruelle. Elle se trouvait près de l’endroit où j’avais rencontré la sorcière.

Le toit était soutenu par une poutre, mais il était troué et le bois de la poutre se fendillait. Au prochain tremblement de terre, tout s’effondrerait à coup sûr. J’avais déjà été enseveli sous des décombres peu de temps auparavant.

Mais l’occupante avait ses raisons et ne pouvait vivre que dans un endroit pareil. Les rats semblaient eux aussi avoir bénéficié d’un tarif de groupe : ils détalaient autour de mes pieds. Même depuis l’extérieur, l’odeur désagréable qui régnait à l’intérieur me parvenait aux narines.

— Excusez-moi, lançai-je en me baissant pour passer sous une poutre effondrée.

Une femme aux cheveux noirs se trouvait à l’intérieur.

Elle avait une allure un peu négligée, mais était plutôt séduisante. D’après ce que m’avaient raconté les sœurs Maretto, elle s’appelait Esther. Esther Latimer.

— C’est toi, la sorcière.

— Comment m’as-tu trouvée ?

La ville avait des yeux et des oreilles. Et un nez, bien entendu.

— J’ai interrogé les Gentilshommes des rues du quartier. Je leur ai demandé s’ils avaient vu passer quelqu’un qui sentait bizarre ces derniers temps. Ils m’ont tous indiqué où te trouver.

Je désignai l’homme allongé sur le lit, au fond de la pièce.

— Tout ça, c’est à cause de ta Belle au bois dormant, pas vrai ?

 

Une silhouette sombre reposait sur le lit. Les os visibles de son visage, sa peau flasque et l’odeur putride ne laissaient aucun doute : cet homme n’était plus en vie. J’avais également enquêté sur son identité.

À en juger par son apparence, il devait s’agir de Damian, le compagnon et amant d’Esther, un aventurier mort dans le donjon.

Les âmes de ceux qui mouraient dans le donjon étaient condamnées à y errer presque éternellement. Pendant la Ruée, il avait probablement été projeté hors du donjon jusque dans la ville.

Grâce à Arwin, la Ruée avait été arrêtée, après quoi il aurait dû retourner dans le donjon.

Mais Esther ne voulait pas que son amant reparte dans ces ténèbres étroites.

Elle avait donc utilisé sa magie pour manipuler le cadavre de Damian et le maintenir en ville. C’était naturellement un acte impardonnable.

Elle n’avait pu que le cacher, jusqu’à ce qu’un problème se présente : l’odeur. Elle avait acheté des parfums et des herbes pour masquer la puanteur de sa décomposition, mais elle avait fini par manquer d’argent.

Elle s’était alors mise à parcourir la ville pour voler des herbes à l’odeur prononcée et dévaliser la parfumerie.

— Je vais être honnête avec toi. Il est déjà mort. Tu devrais le laisser reposer.

— Non ! hurla Esther en se jetant sur l’homme. — Damian est revenu ! Il est revenu auprès de moi !

— Je comprends ce que tu ressens. Mais regarde-le. Ce n’est pas le Damian que tu aimais.

Ses yeux étaient blancs et voilés.

Sa peau se détachait par plaques.

Ce n’était plus qu’un cadavre en décomposition.

— Le plus puissant remède des Latimer peut lui rendre l’apparence qu’il avait de son vivant ! Je terminerai cette préparation, même si cela doit me prendre des années !

Esther avait été chassée de son école et ne savait pas comment fabriquer cet élixir. Elle n’avait donc pas d’autre choix que d’enchaîner les tentatives et les expériences. Voilà pourquoi elle s’en prenait aux personnes qui transportaient des plantes médicinales.

— Disparais ! cria-t-elle en agitant sauvagement ses cheveux tandis qu’elle pointait son bâton vers moi.

Encore ce sort qui me donnait l’impression qu’on m’écrasait le crâne ? Désolé, mais ça ne marcherait pas deux fois. Elle m’avait pris au dépourvu le matin même, mais j’avais affronté des mages à l’époque où j’étais aventurier. Il existait toujours un moyen de les gérer.

La première règle pour combattre la magie ? Frapper le premier.

— Irradiation.

Le soleil temporaire translucide se mit à briller. Il libéra toute l’énergie solaire qu’il avait emmagasinée et emplit mon corps de force.

— Désolé, ma petite.

J’arrachai le pilier de bois qui servait de poutre de soutien, avec les cordes qui y étaient attachées. Le plafond s’affaissa aussitôt.

Je rabattis la poutre sur Esther comme une hache. La peur déforma son visage. Elle leva les bras pour se protéger, mais cet effort ne servit à rien.

Le bois broya ses deux bras et son crâne, avant de la projeter à travers le mur.

Toute la structure trembla sous l’impact. Elle oscilla plusieurs fois, mais tint bon. Soulagé, j’examinai Esther. Son crâne était enfoncé au point d’en laisser apparaître l’os blanc.

Par précaution, je fouillai parmi sa réserve d’herbes et y retrouvai un mouchoir familier. Son contenu était toujours à l’intérieur. Il ne restait plus que Damian.

Il se tortillait encore sur le lit. Mettre fin à son supplice serait un acte de miséricorde. Je ramassai un bâton qui traînait à proximité, mais une douleur effroyable me traversa aussitôt la tête.

— Ô Couronne Démoniaque.

Le bâton m’échappa des mains.

— Meurs, vermine ! Ne te mets pas en travers de notre vie commune ! rugit Esther en se relevant.

Impossible. Aucun être humain n’aurait pu survivre à ça.

Pourtant, malgré son crâne enfoncé, Esther n’avait presque pas saigné. Ses bras étaient brisés, tout comme ses jambes, mais elle tenta malgré tout de se tenir debout, avec des mouvements maladroits et grotesques. Elle fut finalement incapable de se redresser complètement et resta avec une jambe pliée selon un angle abominable.

La douleur aurait dû être aveuglante, mais elle ne semblait nullement affectée.

— Oh, soufflai-je. — Alors toi aussi.

Voilà ce qu’elles avaient voulu dire en racontant que tout son groupe avait été anéanti. C’était l’œuvre de la nécromancie des Latimer. Esther avait déjà lancé sur elle-même le sort destiné à relever les morts.

Je n’avais pas simplement affaire à un zombie, mais à une liche : une sorcière mort-vivante qui avait vaincu la mort elle-même.

— Bon, écoute. Je suis désolé. J’ai dépassé les bornes, déclarai-je avec sincérité. — Tu as droit à ton intimité. Je veux simplement récupérer ce mouchoir. Il est très important pour moi. Après ça, je vous laisserai tranquilles.

— Silence !

La douleur s’intensifia.

Mon crâne était comprimé avec une telle violence que je tombai à genoux. Je pouvais encaisser des coups, mais je ne pouvais pas simplement ignorer la sensation que mon esprit lui-même se faisait écraser. Je luttai de toutes mes forces pour rester conscient.

La lumière du soleil temporaire finit par s’éteindre, et je m’effondrai. Esther arracha de ma main le mouchoir qui contenait les pilules.

— Ça n’a pas fonctionné. Mais cette fois, Damian retrouvera son corps d’autrefois…

Elle rampa vers son amant.

— Comme c’est romantique, grognai-je en me relevant lentement. — À ceci près qu’on dirait surtout deux zombies en train de s’entre-dévorer.

— N’approche pas !

Le bâton d’Esther émit une lueur blanche, et une paroi translucide apparut entre nous.

— Je suppose que ma présence n’est pas désirée.

Je savais que je m’immisçais dans une affaire personnelle.

Je n’appréciais pas ses vols, mais à part cela, je n’aurais pas cherché à les arrêter s’ils avaient voulu vivre paisiblement dans un pays lointain, de préférence assez froid pour conserver les cadavres. Mais nous étions à Voisin-Gris, au milieu des terres désolées, et j’avais mes propres problèmes à résoudre.

Le médicament d’Arwin repartirait avec moi.

Je stabilisai ma respiration. Cela faisait longtemps que je n’avais pas tenté ça, mais j’avais le sentiment que ça fonctionnerait.

Dans mon esprit, je brisai les chaînes qui entravaient mon corps.

C’était ma méthode de force brute. Pendant un très court instant, elle me permettait d’utiliser ma véritable puissance. Pour résumer, je pouvais dépasser mes limites ordinaires en cas d’urgence. Mais une fois l’effet dissipé, la douleur physique me rendrait incapable de bouger pendant un long moment. Cela ne durerait que quelques instants, mais ce serait suffisant pour mettre un point final à cette histoire d’amour aussi touchante que tragique.

J’enfonçai mes doigts entre deux planches du plancher et les arrachai. En relevant brusquement l’autre extrémité d’une planche, je fis perdre l’équilibre à Esther, qui s’écrasa face contre terre dans un bruit sourd.

Ses yeux voilés roulèrent dans leurs orbites, incapables de comprendre ce qui venait de se passer. Elle tenta de se relever. La barrière magique était toujours intacte.

C’était maintenant sa chance.

Elle se trouvait près de Damian.

Je crus voir une lueur d’espoir briller dans ses yeux pourtant morts. Du moment qu’elle achevait le médicament, elle pourrait le lui donner et le sauver.

Ce n’était pourtant qu’une illusion.

Je tendis le bras et lui saisis le poignet. Esther releva vers moi un regard stupéfait. Comment pouvais-je me tenir à côté d’elle alors que sa magie était censée me maintenir à distance ? Son cerveau pourri était manifestement incapable de comprendre qu’en arrachant les planches du sol, je pouvais facilement ramper sous le plancher.

— Désolé.

Je saisis la tête d’Esther à deux mains et l’arrachai. Son corps s’affaissa. Je me penchai pour récupérer dans sa main le mouchoir et les pilules.

— Agh… gah…

La tête tranchée d’Esther bougeait encore. Cela aurait suffi à tuer un zombie ordinaire, mais elle était plus résistante. Je craignais qu’elle soit même capable de revenir après avoir été brûlée.

La meilleure façon de m’assurer de sa mort aurait été de faire appel au sort de purification d’un prêtre, mais c’était au-dessus de mes compétences, et ce de bien des manières.

Je ne voulais pas non plus lui laisser la possibilité de lancer un sort, alors je lui enfonçai des gravats dans la bouche.

Damian continuait à gémir sur le lit. Je vis une goutte couler le long de sa joue. Sans doute seulement de la rosée nocturne.

Une douleur atroce traversa ma poitrine, et elle ne venait pas de quelque chose d’admirable comme la culpabilité. C’était le contrecoup de ma méthode de force brute. Je traînai mon corps hors du bâtiment en ruine. Juste avant de franchir le seuil, je lançai une pierre contre la poutre la plus épaisse. Les fissures se propagèrent sur toute sa longueur, faisant trembler l’ensemble de la structure.

Je tirais mon corps torturé vers la ruelle lorsque j’entendis le bâtiment s’effondrer derrière moi dans un grondement. La montagne de décombres plongea ensuite sous la surface. Il existait de nombreuses cavernes naturelles sous la ville. Le poids de l’effondrement avait dû provoquer l’écroulement de l’une d’entre elles.

La sorcière et son amant se trouvaient désormais loin sous terre. Je ne ressentais pas le besoin de m’inquiéter pour elle. Elle reposerait pour toujours dans la même tombe que son bien-aimé.

 

À cause du contrecoup, je ne rentrai qu’au beau milieu de la nuit. Je me traînai à travers la porte. Arwin paraissait prête à hurler de colère, jusqu’à ce qu’elle me regarde attentivement.

— Que t’est-il arrivé ?

J’étais couvert de saleté après mon affrontement contre Esther.

— Je revenais d’une petite course lorsque plusieurs messieurs inquiétants ont décidé de passer un peu de temps avec moi, répondis-je en haussant les épaules. — Désolé de t’avoir laissée ici toute seule à te languir.

— Je n’ai jamais dit que je…

— Maintenant, voici une question pour toi, l’interrompis-je en écartant les bras.

Elle fit la moue.

— L’homme le plus séduisant de tout le pays se tient devant toi. Que vois-tu ?

— Un homme entretenu dégénéré, répondit-elle immédiatement. — Débauché avec les femmes, prodigue avec l’argent. Un bon à rien irrécupérable.

Sa réponse était si exacte et laissait si peu de place à la contestation que je ne pus que grimacer.

— Et tu n’es pas aussi séduisant que tu le prétends…

— Pardon ? C’est la première fois que je l’entends.

Je n’avais aucune idée qu’Arwin me voyait ainsi. Retenant mes larmes, je plongeai la main dans ma poche et en sortis une pilule médicinale.

— Voici une pilule magique que le Doc a préparée pour toi. Elle dissipera toutes tes inquiétudes. Je crois qu’il appelle ça un « décompositeur », ou quelque chose du genre.

Son véritable nom était bien plus long et compliqué, mais c’était ainsi que Nicholas l’avait appelée pour me l’expliquer, alors je repris le même terme.

— C’est donc un antidote ?

— Le poison ne disparaîtra pas, mais les taches noires à la surface de ton corps s’effaceront. Une pilule agira pendant deux ou trois jours. Veille seulement à ne pas trop en prendre.

Ses yeux s’agrandirent. Elle m’arracha la pilule des mains et la contempla.

— Grâce à cela, tu pourras assister au banquet. Cependant…

Avant que je puisse terminer ma phrase, elle jeta la pilule dans sa bouche et l’avala. Comme toujours, elle n’avait pas accordé la moindre pensée à sa sécurité.

— C’est amer. Et mon corps me semble lourd, dit-elle en se frottant la poitrine, le visage crispé.

— C’est un effet secondaire.

Tout médicament pouvait devenir un poison. Il n’existait aucun remède parfait qui n’apportait que des bienfaits. C’était du moins ce que le Doc m’avait expliqué.

— Les effets devraient apparaître dans quelque temps. Si tu ne te sens pas bien, tu devrais probablement aller te reposer.

— Bonne idée.

Trop de choses s’étaient produites ce jour-là. J’étais épuisé et tout mon corps me faisait souffrir. J’avais besoin de dormir.

 

— Matthew !

Au matin, Arwin manqua d’enfoncer la porte de ma chambre d’un coup de pied.

— Si tu viens pour un rendez-vous galant matinal, j’aimerais que tu fasses preuve d’un peu plus de pudeur et de retenue.

— Regarde, Matthew ! lança-t-elle sans m’écouter, en relevant ses cheveux pour dégager sa nuque. — Elles ont disparu. Elles ont disparu ! Je n’arrive pas à le croire…

Elle semblait agitée, mais c’était la joie et la stupeur qui provoquaient cet état. Elle était tellement bouleversée que j’aurais sans doute pu lui demander de se déshabiller et la voir obéir.

— Je déteste refroidir ton enthousiasme, mais je dois te prévenir de quelque chose, dis-je en reprenant l’explication interrompue la veille. — Personne ne doit apprendre l’existence de cette pilule. Tu comprends pourquoi ?

Le simple fait qu’elle possède ce médicament pourrait permettre de remonter jusqu’à ses secrets.

— Comme je te l’ai dit hier, ses effets durent deux ou trois jours. Après cela, les taches réapparaîtront. Mais tu ne dois pas en prendre trop, sans quoi ton état s’aggravera. Considère ce médicament comme quelque chose à réserver aux occasions particulières où tu en as réellement besoin, comme celle-ci.

— Compris.

Il n’était pas destiné à un usage régulier.

Dans la vie quotidienne, les effets secondaires ne poseraient peut-être pas de problème, mais Arwin avait pour grande mission de conquérir le donjon. La moindre irrégularité dans son état physique pouvait lui coûter la vie.

— De plus, ce médicament ne se mélange pas bien avec l’alcool. L’alcool atténue son effet. Tu ne dois donc pas boire tant que tu prends ces pilules.

Arwin acquiesça solennellement.

— Et cela devrait aller de soi, mais tu ne peux pas manger de bonbons pendant la durée du traitement.

Il aurait été parfaitement absurde de prendre le poison et son remède en même temps.

Une fois mon explication terminée, Arwin me fixa longuement.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Si tu es reconnaissante, remercie le Doc, pas moi.

— Pourquoi continues-tu à trouver tout ce que je désire ?

— J’ai toujours été doué pour chercher.

Ce n’était pas un mensonge. Je retrouvais souvent ce que je cherchais. L’aiguille perdue de Maman était par terre dans la cuisine.

La bourse de Papa se trouvait dans le poulailler, derrière la maison. Le chat de mon frère était perché dans l’arbre.

— Encore une fois, voici une question pour toi.

Je frappai dans mes mains.

— L’homme le plus séduisant de tout le pays se tient devant toi. Que vois-tu ?

— Un homme entretenu dégénéré, répéta-t-elle.

Lorsque je baissai les yeux, abattu, elle laissa échapper un petit rire.

— L’homme entretenu qui me maintient en vie lorsque je n’en suis plus capable moi-même.

Quelques jours plus tard, le banquet eut lieu au manoir du seigneur.

Non seulement il avait envoyé un carrosse chercher Arwin, mais il avait également fait préparer une robe et dépêché des servantes pour l’aider à l’enfiler. Son intention d’honorer la Princesse Chevalier héroïque ne faisait aucun doute.

Il aurait évidemment été plus simple qu’elle se change au manoir, mais on ne savait jamais qui pourrait venir fouiner dans les environs pour essayer de l’apercevoir. Elle préférait rester prudente.

— Toi, en revanche, tu as une allure épouvantable.

— La ferme ! répliqua Ralph.

Tous les membres d’Aegis avaient eux aussi été invités en leur qualité de compagnons de l’héroïne. Ralph était arrivé vêtu de la tenue de cérémonie que le seigneur avait fait préparer pour lui, mais elle ne lui allait pas du tout. L’habit ne faisait pas le moine.

Noelle portait également une tenue de cérémonie masculine. Elle aurait pu enfiler une robe, mais avait refusé sous prétexte que cela gênerait ses mouvements si elle devait protéger quelqu’un.

Nicholas avait décliné l’invitation, tandis que les sœurs Maretto devaient retrouver le groupe directement au banquet. Elles viendraient avec leurs propres tenues. Je me demandais bien dans quels costumes elles allaient se présenter.

À l’étage, la Princesse Chevalier se changeait pour ne devenir plus que princesse.

— Elle prend son temps.

— C’est toujours comme ça.

Il s’agissait d’une tenue de noble. On n’avait jamais assez de temps pour ce genre de chose. En plus, le sens de la mode d’Arwin ne correspondait pas exactement à celui du reste du monde. Elle était peut-être en train d’exposer un idéal de beauté bien à elle, laissant les servantes complètement désemparées.

— Une partie de la valeur d’un homme réside dans sa capacité à attendre qu’une femme ait fini de se changer, expliquai-je avec obligeance lorsque j’entendis des pas descendre l’escalier.

Ils n’appartenaient cependant pas à Arwin. Je me retournai et vis l’une de ses servantes, l’air inquiet.

— Dame Arwin vous demande.

À sa demande, je montai à l’étage et entrai dans sa chambre.

Arwin était assise devant sa coiffeuse.

 Elle se retourna.

Je laissai échapper une exclamation d’émerveillement. Avec son maquillage, sa peau paraissait encore plus lumineuse qu’à l’ordinaire. Elle portait une robe blanche sans bretelles et un collier de jade autour du cou. Ses mollets galbés étaient découverts, et des chaussures blanches habillaient ses pieds.

Elle ressemblait à une déesse.

Arwin détourna les yeux avec contrariété.

— Ne me fixe pas comme ça.

— Je ne peux pas obéir à un ordre impossible.

Comment pouvait-on exiger de moi que je détourne les yeux devant une telle beauté ?

— Alors, qu’est-ce que tu voulais ?

— Coiffe-moi.

J’avais autrefois fréquenté une femme qui travaillait comme dame de compagnie auprès d’une noble. Elle m’avait appris plusieurs façons d’attacher les cheveux d’une femme. Il n’y avait pas si longtemps, j’avais même coiffé Arwin et April.

— Ce sera plus rapide et plus joli si quelqu’un d’autre s’en charge.

Tout ce que je pouvais faire, c’était une imitation d’amateur. Je ne pouvais pas rivaliser avec une professionnelle. Puisque le seigneur avait envoyé des servantes pour l’aider, elles sauraient forcément quoi faire. Elle n’avait aucune raison de faire appel à un balourd maladroit comme moi.

— Je veux que ce soit toi, déclara Arwin. — S’il te plaît.

— D’accord.

Une fois qu’elle avait décidé quelque chose, elle ne changeait pas d’avis.

Je me lavai les mains, puis passai mes doigts dans ses cheveux afin de les démêler jusqu’à ce qu’ils deviennent parfaitement lisses.

— Comment veux-tu que je les attache ?

— Comme la dernière fois.

— Ah, oui.

Il s’agissait d’un chignon maintenu par une épingle en forme de fleur. Ses cheveux étant longs, les relever dégagerait sa nuque et lui donnerait une allure différente, plus fraîche.

— Voilà, c’est terminé.

Dans le miroir, je vis Arwin expirer en affichant une expression lointaine.

— Tu es certaine que tu les voulais comme ça ?

Le résultat était plutôt réussi pour quelqu’un comme moi, mais j’étais convaincu qu’une professionnelle aurait pu donner davantage de forme ou de volume à sa coiffure. Elle aurait aussi pu réaliser quelque chose de plus complexe et sophistiqué.

— C’est ce que je veux, répondit Arwin avec satisfaction. Je veux cette coiffure.

La Princesse Chevalier avait décidément des critères de beauté bien particuliers.

Mais je devais reconnaître que la voir aussi heureuse de ce que j’avais fait me faisait plaisir.

 

— Il est presque l’heure.

Elle devait partir maintenant, sans quoi elle arriverait en retard.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte.

— Tu es certain de ne pas venir ? demanda Arwin.

— Je n’ai pas reçu d’invitation. Elle arrivera probablement dans trois ans, répondis-je en prenant un air déçu.

En réalité, ma présence ne ferait que tourner Arwin en ridicule. Même avant de devenir un homme entretenu, j’étais déjà un individu peu recommandable. Je n’étais pas fait pour être placé sous les projecteurs.

— Je pars, alors. Veille sur la maison pendant mon absence.

Le carrosse s’éloigna dans le soleil couchant, emportant Arwin et les autres vers leur destination. Puis je me retrouvai seul. Comme je n’avais rien à faire, je m’étirai en songeant à rentrer boire quelque chose lorsque j’entendis des pas approcher.

— Elle est déjà partie ? demanda Nicholas, couvert de sueur.

— Oui, et elle avait l’air ravie. Elle fredonnait tout en avançant d’un pas léger.

— Vous lui avez donné ces pilules ?

— … Oui, répondis-je d’un ton plus dur face à son reproche.

Il avait donc compris. Enfin, il finirait forcément par s’en apercevoir. J’étais simplement soulagé qu’il n’ait rien découvert avant qu’elle parte pour le banquet.

— Je vous avais prévenu qu’elles n’en étaient encore qu’au stade expérimental.

— Nous n’avions pas le temps d’attendre.

Son Syndrome du Donjon risquait de rechuter. Je voulais simplement qu’Arwin puisse avoir l’esprit tranquille.

— Ce médicament est très puissant. Une dose excessive solliciterait dangereusement le cœur. Elle pourrait même entraîner la mort, expliqua-t-il.

J’avais l’habitude de le voir arborer en permanence un sourire énigmatique, mais cette fois, il était ouvertement furieux.

— Vous auriez pu tuer la femme que vous aimez.

— Je suis désolé. Je n’aurais pas dû faire ça sans te consulter, répondis-je sincèrement.

Sans l’aide de Nicholas, je serais vraiment dans la merde. Le véritable objectif restait l’antidote, pas une solution provisoire. Je voulais qu’Arwin puisse assister à tous les banquets et bals qu’elle désirait, sans la moindre restriction.

— Ne refaites plus jamais quelque chose de ce genre.

— Et quand le produit définitif sera-t-il prêt ?

— … Il me faudra encore trois jours.

Cela signifiait que les effets du décompositeur dureraient jusqu’à ce que le produit final soit prêt.

— Vous pouvez déjà prendre ceci. Lorsque vous lui donnerez les pilules, veillez à suivre ces instructions, dit-il en me tendant un morceau de papier.

C’était un petit mode d’emploi du décompositeur.

— Compris.

Nicholas n’avait pas encore évacué toute sa colère, mais une poignée de pièces le renvoya chez lui en silence.

— Il s’en fait toujours.

Je rentrai, dînai, pris un bain, regagnai ma chambre et me saoulai. Depuis la fenêtre, j’apercevais de nombreuses lumières au loin. L’une d’elles provenait probablement du manoir du seigneur.

Le banquet devait battre son plein. J’espérais qu’Arwin s’en sortait bien.

— Hmm ?

Une charrette couverte passa dans la rue. Elle appartenait au Fossoyeur, qui parcourait la ville pour récupérer les cadavres.

Bradley travaillait jusque tard dans la nuit ? Quel homme consciencieux.

Évidemment, je n’avais aucun droit de me moquer de lui : c’était moi qui lui fournissais constamment du travail. Quelques jours plus tôt, je lui avais encore créé un cadavre supplémentaire.

Je m’assis sur le lit et dépliai le morceau de papier. Les instructions d’utilisation étaient extrêmement précises.

Je reniflai avec mépris.

— Comme si j’allais laisser Arwin prendre une pilule aussi dangereuse sans la tester au préalable. Peuh !

Je les avais toutes essayées. Je savais quelle quantité était excessive et que l’alcool réduisait leur efficacité. Voilà pourquoi je m’étais donné la peine d’en voler davantage. Je n’éprouvais rien d’autre que de la reconnaissance envers mon « partenaire » dans cette affaire.

Je ne m’attendais cependant pas à ce qu’il meure. Le voir suffoquer et crachoter de cette manière avait été pénible.

Je m’en voulais un peu.

Mais si je ne m’étais pas sali les mains, certains de ses compagnons de la rue auraient fini par le faire, et son corps aurait de toute façon été retrouvé puis jeté dans le donjon.

Les Gentilshommes des rues tenaient énormément au respect des règles.

Je priai malgré tout pour que son âme trouve le chemin du paradis.

Je levai les yeux vers les étoiles, récitai une prière silencieuse, puis refermai la fenêtre.

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