THE KEPT MAN t5 - prologue
—————————————-
Traduction : Raitei
—————————————
— Tu peux me rendre mon épée, maintenant ?
Je fixai la main tendue de mon ancienne camarade.
Ses cheveux noirs tombaient juste au-dessus de ses épaules et dissimulaient sa nuque, tandis que ses yeux sombres et étroits conservaient leur regard acéré. Elle portait une robe à capuche vert foncé par-dessus une cuirasse de cuir. Un long bâton était attaché dans son dos, aux côtés de deux fines épées, et une sacoche pendait à sa ceinture. Ses bottes de cuir usées achevaient l’allure typique d’une voyageuse.
Jusqu’à l’atmosphère qui se dégageait d’elle m’était familière.
Trop familière.
Impossible de feindre une telle présence. Ce n’était pas une simple ressemblance. Il n’existait qu’une seule Natalie, la Tempête des Lames Infinies.
J’avais entendu dire qu’elle s’était tranché la gorge. Pourtant, la femme qui se tenait devant moi n’avait rien d’un fantôme ni d’un mort-vivant. Son cou ne portait même aucune cicatrice notable. À cause de la malédiction de ce foutu Dieu Soleil, je perdais toute ma force physique dès que je me retrouvais privé de lumière. Natalie, elle, avait perdu l’usage de son bras dominant.
On lui avait arraché sa vie même d’épéiste. Voir ce que cette malédiction avait fait à son esprit était insoutenable. C’est pourquoi, lorsque j’avais appris qu’elle s’était donné la mort, cela m’avait paru… logique.
Quelqu’un tira soudain sur le col de ma veste.
Je me retournai.
Arwin me regardait avec une profonde méfiance.
— Qui est-ce ?
— Une vieille connaissance, répondis-je à voix basse. — Très vieille. La Tempête.
Je désignai discrètement ma poche, celle où j’avais rangé le soleil temporaire.
Elle comprit immédiatement.
Les yeux d’Arwin s’écarquillèrent, mais elle garda le silence. Elle connaissait déjà suffisamment les Lames Infinies pour reconnaître le nom et le surnom de Natalie. Je reportai mon attention sur cette dernière.
— Pourquoi es-tu ici ? Je… te croyais morte.
Natalie balaya les environs du regard avant de sourire.
— J’ai mes raisons. Trouvons un endroit calme et sûr pour discuter.
Impossible d’aborder un tel sujet au beau milieu de la foule. Ma véritable identité n’avait pas besoin d’avoir davantage de témoins.
— La Guilde des Aventuriers, proposai-je.
C’était l’endroit idéal pour parler de choses qui devaient rester secrètes.
— On ouvre la marche, déclara Arwin en prenant aussitôt les choses en main.
J’allais lui dire de rentrer sans moi, mais elle m’avait déjà coupé l’herbe sous le pied. Essayer de la convaincre serait peine perdue.
Natalie se contenta de hausser les épaules. Elle ne demanda même pas qui était Arwin.
Dez avait donc déjà dû lui parler de la Princesse Chevalier.
Une fois à la Guilde des Aventuriers, nous montâmes directement à l’étage et nous installâmes sans cérémonie dans la chambre de Dez.
Une table pour quatre personnes occupait le centre de la pièce. Arwin prit place à côté de moi et, le visage grave, se présenta à Natalie. J’essayai de lui faire comprendre du regard qu’elle devrait nous laisser seuls.
Elle ignora complètement mon message.
Après s’être présentée à son tour, Natalie entra immédiatement dans le vif du sujet.
— En réalité, je me suis retrouvée mêlée à une sale affaire. J’ai donc simulé ma mort pour éviter d’y entraîner mon père.
En résumé…
Après la dissolution des Lames Infinies, Natalie avait quitté le métier d’aventurière pour retourner vivre auprès de son père. Elle l’aidait dans son travail et menait une existence paisible lorsqu’elle était tombée sur d’anciens ennemis. Des gens particulièrement tenaces.
— Tu te souviens de ceux qu’on avait complètement écrasés dans le royaume de Sylvester de l’ouest ?
— Ah…
Oui.
Je m’en souvenais. Je pensais les avoir tellement laminés qu’ils n’oseraient plus jamais nous approcher.
Visiblement, certains avaient survécu. Ils avaient fini par retrouver la trace de Natalie et lui avaient tendu une embuscade. Elle les avait repoussés…
Mais elle savait que ce n’était qu’une question de temps avant que d’autres arrivent. Et elle refusait que son vieux père en paie le prix. Si elle disparaissait simplement, ils le prendraient en otage.
L’emmener avec elle n’était pas envisageable non plus. Un vieil homme comme lui n’aurait jamais supporté un long voyage. Sans compter qu’il n’aurait jamais accepté de quitter la ville où reposait sa femme. Son frère et sa belle-sœur vivaient également à proximité.
— Alors tu as monté toute cette mise en scène.
Natalie acquiesça.
— En revanche… j’ai peut-être mal calculé certains détails.
Son intention était de rentrer une fois les choses calmées. En revanche, elle n’avait pas prévu que son père contacterait Dez, qu’il connaissait bien. Encore moins que Dez partirait presque immédiatement…
…ou qu’il emmènerait Lame de l’Aube avec lui.
— Tu es donc venue jusqu’ici pour le retrouver.
— Je pensais le rattraper en chemin.
Elle ne l’avait jamais croisé.
Dez avait emprunté les Galeries du Dragon, dont il avait gardé l’existence secrète, y compris vis-à-vis de moi. Natalie n’avait donc aucun moyen de connaître cet itinéraire.
Mon regard glissa naturellement vers son bras gauche.
— Pourquoi tiens-tu tant à récupérer cette épée ?
Un sourire ironique étira ses lèvres.
— Pour exactement la même raison que toi.
Elle poursuivit :
— Dez m’a raconté que tu avais mis la main sur un objet capable d’emmagasiner la lumière du soleil.
— C’est pratique.
— Pour moi aussi.
Elle leva lentement son bras gauche. Je restai bouche bée.
— Tu… peux le bouger ?
— À peine.
Elle eut un sourire gêné.
— Si je me concentre énormément, j’arrive à accomplir quelques gestes simples. Mais manier une épée ? Impossible.
Ses sourcils se froncèrent.
— Si on m’attaque dans cet état, je finirai tout droit aux Enfers. Je suis revenue récupérer Lame de l’Aube pour éviter que ça arrive. Rien de plus que de la légitime défense.
L’épée annulait donc temporairement sa malédiction. Tout à fait le genre de tour que ce maudit Dieu Soleil serait capable de préparer.
— Où est-ce que tu l’as trouvée ?
— Dans une boutique d’un village voisin. Quelqu’un la vendait par hasard. Au premier regard, j’ai compris que ce n’était pas une arme ordinaire. Alors je l’ai achetée.
Collectionner les épées avait toujours été la passion de Natalie.
Son explication restait un peu vague…
Mais rien ne me paraissait réellement suspect. Elle ne semblait pas mentir. Et elle n’avait aucune raison de le faire.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que si on savait d’où elle venait, ça nous donnerait peut-être une piste pour aller casser la gueule à ce dieu chauve de malheur.
Aucune idée de savoir s’il s’agissait d’une relique sacrée ou non. Mais je nourrissais l’espoir qu’elle puisse nous conduire jusqu’à ce parfait abruti qui avait disséminé ses saloperies divines aux quatre coins du monde.
Raté.
Natalie poussa un soupir exaspéré.
— Tu parles toujours comme un charretier.
Puis elle tendit la main.
— Alors ? Tu me la rends ?
— Bien sûr, répondis-je.
À peine eus-je prononcé ces mots qu’Arwin fronça le nez et croisa les bras avec mécontentement.
À l’origine, cette épée appartenait à Natalie. Je n’avais aucune légitimité pour exiger qu’elle nous la laisse. Cela ne me posait donc aucun problème de la lui rendre. Et puis, tant qu’elle resterait entre nos mains, Arwin continuerait à se mettre inutilement en danger.
— Mais j’ai une condition.
Je m’approchai de Natalie.
Puis je pointai le sol à ses pieds.
— Regarde.
Elle baissa instinctivement les yeux. C’était exactement ce que j’attendais.
Je bondis.
Mon coude s’abattit de tout mon poids sur le sommet de son crâne.
BAM !
Sa tête vint s’écraser contre l’épaisse table en bois dans un bruit sourd. Je n’avais plus beaucoup de force, mais je faisais toujours mon poids. Et cette masse suffisait largement à donner de l’impact à un coup pareil. Le choc fut si violent que Natalie bascula de sa chaise.
— Matthew ! s’écria Arwin.
Elle voulut intervenir mais je la repoussai d’un geste.
Ça ne concernait que nous.
Natalie posa une main sur la table pour se relever.
— Eh bien… c’est une façon originale de dire bonjour…
Elle se redressa lentement.
Ses yeux lançaient des éclairs. Elle finit par cracher par terre.
— Tu cherches la mort ?
— Ça, c’était pour Dez.
Combien avait-il souffert en croyant son ancienne camarade morte ?
Natalie avait peut-être eu ses raisons. Mais sa douleur, elle, était bien réelle. Quand il avait découvert qu’elle était encore en vie, il s’était probablement contenté de hausser les épaules devant elle. Alors je m’étais chargé de lui rendre la monnaie de sa pièce.
Tout simplement.
Natalie renifla avec mépris tout en se frottant le front déjà rougi.
— Vous êtes toujours aussi inséparables, tous les deux ?
Elle soupira.
— Je présenterai de vraies excuses à Dez. Ça te va ?
— Parfaitement.
Si elle avait réellement voulu éviter le coup, elle l’aurait fait. Même avec un seul bras valide. Elle se sentait coupable. C’était la seule raison pour laquelle elle m’avait laissé faire. Sinon, elle m’aurait déjà tranché un bras.
— Maintenant rends-la-moi, dit-elle. Où est-elle ?
— Juste ici.
C’était précisément pour cette raison que je l’avais amenée dans cette pièce.
Je m’accroupis sous la table. Les clous du plancher avaient été suffisamment desserrés pour que je puisse retirer deux lattes sans difficulté. En dessous se trouvait un long paquet enveloppé dans une toile. Arwin marmonna :
— Donc c’est là que tu l’avais cachée…
Je savais qu’elle aurait fini par la trouver si je l’avais gardée chez moi. En revanche…
Je me doutais qu’elle n’oserait jamais fouiller la chambre de Dez par respect pour son intimité. J’avais vu juste. Je tendis le paquet à Natalie et elle arracha aussitôt le tissu. Un léger souffle de soulagement lui échappa.
— Oui… c’est bien elle.
Elle accrocha Lame de l’Aube à sa ceinture. Pour une simple arme d’autodéfense elle restait tout de même beaucoup trop imposante.
— Tu comptes redevenir aventurière ? demandai-je.
Puisqu’elle ne pouvait pas rentrer chez elle, le moyen le plus simple de gagner sa vie restait encore de reprendre son ancien métier. Elle possédait le talent. L’expérience. La renommée.
Et cette ville abritait un donjon où les aventuriers pouvaient faire fortune. Elle pourrait même rejoindre Aegis si elle cherchait un groupe. Mise à part sa personnalité, je pouvais garantir ses compétences. Elle valait largement mille Ralph réunis. Natalie esquissa un mince sourire.
— Tu plaisantes.
Elle secoua la tête.
— J’en ai terminé avec cette vie de violence. J’ai décidé de rentrer dans le rang.
— Tu pourrais toujours devenir garde du corps… ou tueuse à gages.
Son talent d’épéiste était exceptionnel. En revanche…
Pour tout le reste, elle était désespérante. Ses plats étaient soit encore crus, soit complètement brûlés.
Le ménage et la lessive ?
Elle abandonnait systématiquement avant la fin.
Négocier un prix ?
Cela finissait invariablement en duel à mort.
Elle était incapable de vivre autrement qu’en se battant. Le combat était la seule chose qui l’intéressait. À sa manière, elle était encore plus maladroite que Dez.
— Je m’attendais plutôt à ce que tu me proposes de vendre mon corps.
— Je préférerais mourir plutôt que coucher avec toi.
Même nue devant moi, elle ne me ferait aucun effet. Pour être honnête, Natalie n’était pas dépourvue de charme féminin. Mais je la connaissais bien trop pour pouvoir la regarder de cette façon.
— Tant mieux.
Un sourire carnassier apparut sur son visage.
— Parce que si tu m’avais demandé combien je prenais, je t’aurais coupé ce petit bout qui pend entre tes jambes.
— Je te tuerais avant.
Pourquoi tout le monde semblait-il avoir une obsession pour Matthew Junior ?
— Si je peux me permettre…
Arwin nous interrompit avec un visage sévère.
— Comptes-tu rester dans cette ville, Natalie ?
— Oui.
— Voisin-Gris n’est pas un endroit sûr. Ce n’est pas un lieu adapté pour une dame.
Natalie éclata d’un petit rire.
— Merci de t’inquiéter pour moi.
Puis son sourire s’effaça légèrement.
— Comme je l’ai dit, je suis en fuite.
— À vrai dire, une ville dangereuse constitue une bien meilleure cachette qu’un paisible village agricole où tout le monde se connaît.
La plupart des habitants de Voisin-Gris avaient déjà eu affaire à la justice. Les criminels recherchés n’y étaient pas rares.
— Dans ce cas, j’ai obtenu ce que je voulais.
Natalie se leva.
— Je vais chercher un endroit où passer la nuit. Une fois installée, je reprendrai contact.
Elle nous adressa un léger signe de tête.
— À bientôt.
La porte se referma derrière elle. Le silence retomba aussitôt sur la pièce.
Un silence pesant.
J’étais déjà venu d’innombrables fois ici. Pourtant, aujourd’hui, l’atmosphère y était étrangement lourde. Je m’apprêtais à partir à mon tour lorsque la voix d’Arwin me retint.
— Vous vous détestez, Natalie et toi ?
— Pas du tout.
Je haussai les épaules.
— On est les meilleurs amis du monde.
J’exagérais. Un peu.
— Comme les chats et les corbeaux.
Je ne la haïssais pas. Je n’avais aucune envie de la tuer. Mais nous n’avions jamais réussi à nous entendre. Chaque conversation tournait inévitablement à la dispute. Quand j’avais appris sa mort, seuls les bons souvenirs me revenaient. Maintenant qu’elle était revenue, je ne pensais plus qu’aux pires.
— Les Lames Infinies ne se sont jamais formées parce qu’on s’adorait.
Nous respections mutuellement nos capacités. Nous nous faisions confiance sur le champ de bataille.
Tant que chacun remplissait son rôle, le reste importait peu.
— C’est une véritable plaie. Une catastrophe ambulante.
— Encore plus que toi ? demanda Arwin.
— Encore plus que moi.
Elle faisait toujours ce qu’elle voulait. Sans se soucier des autres. Et lorsqu’un problème survenait, elle trouvait presque toujours le moyen de l’aggraver.
Le pire ? Elle ne le faisait jamais exprès. Ça arrivait, c’est tout.
D’ailleurs, la véritable raison pour laquelle Natalie avait rejoint les Lames Infinies était…
Non.
Cette histoire était bien trop longue pour aujourd’hui.
— Enfin, puisqu’elle n’a pas l’intention de redevenir aventurière, elle ne sera pas ta rivale.
Natalie n’était pas le genre de personne que l’on souhaitait avoir comme ennemie. Ni même comme alliée.
— Je vois.
Arwin se leva.
— Allons-y.
— On rentre ?
— Non.
Elle me lança un regard blasé.
— On avait prévu de faire des courses aujourd’hui. Tu t’en souviens ?
Je poussai un soupir.
— Franchement… je n’ai plus très envie.
Toute ma bonne humeur s’était envolée.
— Dans ce cas, tu dormiras par terre cette nuit.
— Il y a largement assez de place dans le lit pour nous deux.
— Idiot.
Son poing s’enfonça dans mon ventre. Sans la moindre provocation.
Puis elle sortit de la pièce.
Je restai seul. Assis. Les yeux rivés vers le plafond.
— Alors… qu’est-ce qui va encore m’arriver ?
Pour une fois, je croyais que les ennuis étaient enfin derrière moi.
Évidemment, ils venaient simplement de frapper de nouveau à ma porte.
À bien des égards, Natalie était encore pire qu’une Ruée.
Je l’avais appris à mes dépens, bien plus de fois que je ne voulais m’en souvenir.
Son surnom de « la Tempête » n’avait rien d’une métaphore.