THE KEPT MAN t6 - CHAPITRE 1

Qu’un seul dise un mensonge, dix mille en feront une vérité

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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Le lendemain, je sortis pour m’assurer que tout le monde garderait le silence et pour accorder nos versions. D’après Moustache et Bronzé, Vincent fouinait prudemment dans les environs, à la recherche de tout ce qu’il pourrait déterrer sur moi.

Ma première priorité était de prévenir Dez. Il travaillait à la Guilde des Aventuriers ce jour-là. Même après avoir empoché une fortune, il continuait d’exercer ce boulot dangereux et mal payé. À mon avis, il ferait mieux de tout plaquer pour rentrer auprès de sa femme, se faire construire un manoir ou je ne sais quoi.

Les Paladins continuaient de me suivre. J’avais l’impression d’être un homme puissant et célèbre voyageant incognito. Leur présence me rendait au contraire particulièrement voyant, mais au moins, aucun malfrat du coin ne vint m’importuner sur le chemin de la Guilde des Aventuriers.

Je m’apprêtais à franchir l’entrée pour demander où trouver Dez lorsque quelqu’un me percuta de plein fouet et me fit tomber à la renverse. L’instant d’après, j’étais allongé sur le dos au beau milieu de la rue, avec un visage familier posé sur ma poitrine.

— Dites donc, Commandant, on est plutôt entreprenant de bon matin ?

— La ferme, répondit faiblement Vincent.

Ses cheveux étaient en bataille, pareils à des herbes détrempées. Oh là là.

En regardant derrière lui, j’aperçus mon Barbu dont je connaissais désormais le visage mieux que celui de mes propres parents, qui retournait vers le bâtiment d’un pas furieux. Je remarquai également que Bronzé, chargé de me suivre, était occupé à s’acheter une brochette à une échoppe ambulante. Ça faisait toujours plaisir de voir un professionnel aussi fier de son travail.

— Merde !

— Tu vas juste te retrouver encore une fois le cul par terre.

J’attrapai Vincent par la manche avant qu’il ne puisse repartir à l’assaut.  

Il avait certainement essayé d’en apprendre davantage sur mon passé, mais il avait choisi la mauvaise personne.

— C’est quoi, son problème, à ce type ?! cracha-t-il en passant ses nerfs sur moi. Il répond à peine quand je lui pose une question, et juste au moment où je pensais qu’il allait enfin parler, il m’a soulevé et balancé dehors !

— Oh, tu as eu de la chance.

Quand Dez s’y mettait sérieusement, il pouvait envoyer quelqu’un beaucoup plus haut dans les airs et s’assurer qu’il meure à l’atterrissage.

— Il est extrêmement timide, tu vois.

Les nains vivaient dans une société restreinte où les liens entre individus étaient extrêmement étroits. Lorsqu’ils se retrouvaient parmi les humains, ils avaient donc tendance à devenir excessivement méfiants et à garder le silence. Dez était un cas particulièrement extrême. Il parlait très peu, ne répondait pas aux remarques et ne faisait pratiquement aucun bruit. Il communiquait essentiellement d’un signe de tête, en secouant celle-ci ou grâce à une troisième possibilité : un coup de poing dans le ventre. Même parmi les nains, il faisait figure d’exception.

Il était déjà comme ça lorsqu’il avait rejoint les Lames Infinies. Son attitude distante m’avait agacé, alors je lui avais abattu le poing sur le crâne. Le coup était censé le tuer, mais il l’avait encaissé comme si de rien n’était. Pour couronner le tout, il m’avait répondu d’un coup dans le plexus solaire qui m’avait fait vomir.

Il était plus doux avec les femmes et les enfants, mais n’hésitait pas à tabasser quiconque refusait de l’écouter. Ses mains étaient son principal moyen de communication. Ils faisaient passer le message beaucoup plus vite que n’importe quels mots. Quand un sujet lui déplaisait, soit il se murait dans le silence, soit il chassait l’importun à coups de poing. Ces derniers allaient plus vite que sa tête.

— Pourtant, je t’ai déjà vu discuter normalement avec lui, fit remarquer Vincent d’un ton amer.

— Il lui a seulement fallu quelques centaines de coups de poing avant de baisser sa garde avec moi.

Et même ainsi, il continuait régulièrement à me frapper. Toutes ces années plus tard, rares étaient encore les humains auxquels il acceptait réellement d’adresser la parole. J’ignorais même combien de fois il parlait à sa femme. Il était tellement fou d’elle qu’il se crispait dès qu’elle entrait dans son champ de vision. Sous toute cette barbe, le grand et affreux Barbu n’était finalement qu’un garçon timide qui rougissait devant sa bien-aimée.

Arwin n’avait d’ailleurs découvert ma véritable identité qu’en passant par la femme de Dez, qui était une grande admiratrice de la Princesse Chevalier.

— Je pourrais le faire arrêter pour agression…

— Ne fais pas ça, lui conseillai-je du fond du cœur. Je ne pense pas que tu aies envie de subir l’humiliation de voir les Paladins se faire anéantir au grand complet.

Envoyer Moustache et Bronzé contre Dez reviendrait à affronter un ours avec une brindille. Sans compter que Dez était officiellement un aventurier affilié à la Guilde. Le vieux maître serait furieux de le perdre et exigerait une compensation à la hauteur du préjudice.

— Et tant qu’on parle de conseils, ne pense même pas à t’en prendre à son fils ou à sa femme.

Quelqu’un mourrait. Sans exagération. Il était moins dangereux d’emmerder un dragon affamé.

— …Évidemment que je ne ferai pas ça, répondit Vincent en se remettant péniblement debout.

— Oublie Dez. Il faut une compétence particulière pour réussir à tenir une conversation avec lui.

— …J’ai encore une piste.

Il n’avait quand même pas l’intention d’interroger Natalie à mon sujet ?

Vincent confirma aussitôt mes craintes.

— Au moins, elle sera plus bavarde que le nain. Elle m’a déjà parlé de toi.

— Non, espèce d’idiot, n’y pense même pas !

Pris de panique, je tendis la main pour l’attraper, mais il m’esquiva.

Le ciel au-dessus de nous était couvert.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air désespéré, jubila Vincent.

Cet abruti n’avait aucune idée de ce qui l’attendait.

— C’est pour toi que je dis ça. Ne te mêle pas des affaires de Natalie.

— Je sais déjà où la trouver. Elle sert de garde du corps à la petite-fille du maître de Guilde, non ?

— Tu tiens si peu que ça à la vie ?

— Je ne ferai pas deux fois la même erreur.

Il comptait manifestement emmener quelques-uns de ses subordonnés avec lui. Vincent s’éloigna d’un pas assuré en ignorant mes avertissements désespérés.

J’aurais voulu lui courir après, mais il se fondit dans la foule et disparut.

— Viens pas dire que je t’avais pas prévenu, guignol.

Impossible de le rattraper désormais. Autant terminer ce que j’étais venu faire. Même Natalie n’irait quand même pas dégainer son arme devant April.

Enfin, je l’espérais. Je priais même pour ça.

J’entrai dans la pièce où se trouvait Dez. À ma vue, son visage s’assombrit.

Quelle impolitesse. Ce n’est pas comme ça qu’on accueille son meilleur ami.

— Tu te souviens du type que tu as cogné il y a quelques instants ? Il m’est rentré dedans en volant et m’a blessé. Tu dois réparer tes torts. Tu me dois quelque chose.

Dez souffla sur ses phalanges pour les échauffer.

— Non… non ! Je plaisante.

S’il me frappait vraiment, je passerais par-dessus les remparts de la ville.

— Bref, ça a donné quoi pour ce que je t’avais demandé ? repris-je en m’asseyant face à lui.

— T’avais raison.

Dez me lança une lettre tout en caressant sa barbe.

— Depuis qu’on a écrasé les types du royaume de Sylvester de l’ouest, ils sont pas revenus. Y en a peut-être qui ont survécu, mais aucun a eu les couilles de s’attaquer encore à sa maison.

— C’est bien ce que je pensais.

L’explication que Natalie m’avait donnée pour justifier sa présence ici était donc une invention de bout en bout.

— …Écoute, le prends pas trop mal. Si elle en a envie, elle t’expliquera.

— Depuis quand tu prends les choses avec autant de philosophie ?

— Tu sais aussi bien que moi qu’elle a jamais été fiable.

Dez comme moi avions souvent fait les frais du caractère imprévisible de Natalie. Dès qu’on élaborait un plan, soit elle refusait de le suivre, soit elle ne faisait même pas semblant d’essayer. Et même lorsqu’elle voulait participer à une stratégie minutieuse, elle était tout bonnement incapable d’en mémoriser les subtilités.

Voilà pourquoi tous nos plans étaient d’une simplicité extrême : je fonçais le premier pour attirer l’attention de l’ennemi, puis les autres entraient dans la danse et ravageaient tout. Grâce à ça, c’était toujours moi qui encaissais le plus.

— Ou y a autre chose qui t’inquiète ? demanda Dez, qui n’avait visiblement aucune idée de ce qui se passait.

Je faillis tout lui révéler, mais connaissant Dez, cela ne ferait que provoquer un combat à mort avec Natalie. Et même s’il gagnait, qui savait ce que ferait ensuite la prédicatrice Samantha ? Elle pourrait décider de révéler le secret d’Arwin pour se venger.

Non. Pour l’instant, mieux valait observer et attendre. Il était très peu probable que Natalie cherche des noises à Dez. Elle l’avait toujours apprécié et n’avait rien à gagner à s’en prendre à lui.

— T’as fini ? Alors dégage.

— Pourquoi cette humeur de chien, cher professeur Barbu ? Il s’est passé quelque chose ?

— C’est notre problème.

— Allez, fais pas la gueule.

On avait traversé ensemble je ne savais combien de batailles. Si Dez et moi n’étions même pas assez proches pour partager nos secrets, alors autant considérer des frères ou un père et son fils comme de parfaits inconnus.

— Ce serait pas l’un des tiens qui aurait des ennuis ?

Dez avait peu d’amis et encore moins de connaissances. Quand il employait nous ou les nôtres, il parlait soit des nains dans leur ensemble, soit des Lames Infinies.

Il fronça les sourcils et claqua la langue. S’il était tellement contrarié que même moi je pouvais lire en lui, il devrait songer à travailler ses expressions. Enfin, aucun autre humain que moi n’aurait été capable de distinguer ses différentes humeurs.

De mauvaise grâce, Dez finit par admettre qu’il avait reçu des nouvelles des siens.

— …Apparemment, l’un des nôtres a eu des problèmes. Avec des types pas nets.

— Quoi ? Il a touché à la femme d’un malfrat ?

— Non. Du fric.

Il forma un cercle avec ses gros doigts.

— Il voulait faire fortune et il s’est retrouvé noyé sous les dettes.

Quelques mois auparavant, un glissement de terrain avait frappé une colonie naine. Il n’y avait pratiquement pas eu de victimes, mais tout le reste avait été enseveli ou détruit : les maisons, les outils, absolument tout. Ils avaient réussi à récupérer du matériel et des provisions auprès d’autres villages, mais pas suffisamment pour se remettre sur pied.

Dans la société humaine, on pouvait se procurer à peu près n’importe quoi, à condition d’avoir de l’argent.

Ils avaient donc rassemblé tous les objets artisanaux et toutes les armes qu’ils avaient pu trouver avant de se rendre dans une ville humaine pour les vendre. Ils étaient parvenus tant bien que mal à échanger leurs marchandises contre de l’argent, mais la somme restait insuffisante pour sauver la colonie.

C’est alors que le pauvre bougre chargé de la bourse avait rencontré un humain aimable et serviable qui lui avait soufflé : « Je connais un bon moyen de gagner de l’argent. »

Vous imaginez la suite.

On l’avait conduit dans une maison de jeu où il s’était rapidement retrouvé sans le sou. Pire encore : il en était ressorti endetté.

— Comme il pouvait pas rembourser, ils l’ont enfermé quelque part et maintenant, ils le font bosser pour eux comme un esclave. C’est un abruti, ça oui, mais il est doué et il travaille bien.

Malgré leur apparence trapue et robuste, les nains étaient extrêmement habiles de leurs mains. Tout ce qui touchait au travail du métal était leur spécialité : armes, armures, jusqu’aux bijoux les plus délicats. Évidemment, les malfrats n’allaient pas lui demander de fabriquer quelque chose de raffiné. Ils devaient certainement l’utiliser pour produire des armes.

— Apparemment, il est tombé sur une maison de jeu truquée. Ils l’ont plumé en trichant.

Bien fait pour lui, pensai-je. Mais devant la mine abattue de Dez, j’eus la décence de garder ça pour moi.

— Ils le trimballent de ville en ville, à ce qu’on dit. Ce groupe cherchait justement un nain capable de fabriquer des trucs pour eux. Les nains envoyés à sa recherche ont fouillé partout, mais ils connaissent mal les villes humaines et ils ont toujours pas trouvé la moindre trace de lui.

— Et voilà donc Dez le héros qui relève son front accablé pour endosser le poids de ses responsabilités, déclarai-je.

À ma place, le pauvre imbécile n’aurait eu qu’à se débrouiller tout seul.

— Et qui interprète les méchants dans cette magnifique pièce de théâtre ?

— Ceux partis à sa recherche ont tabassé quelques malfrats au hasard, mais aucun savait rien.

Les responsables utilisaient donc plusieurs intermédiaires entre eux et leurs hommes de main afin de rester soigneusement dans l’ombre.

— Compris. Si j’entends quelque chose, je te tiendrai au courant.

— J’t’ai rien demandé.

— Ce genre de boulot est davantage ma spécialité.

Dez n’était pas fait pour enquêter ou retrouver des gens. La violence était à peu près son seul outil de négociation.

— Dès que je trouve quelque chose, je te préviens. Ensuite, Dez le héros pourra entrer en scène.

Prendre d’assaut le repaire des méchants pour sauver l’un des siens : voilà une scène digne d’un véritable héros. Ce n’était pas vraiment mon domaine. Je lui laisserais volontiers toute la gloire.

— Au fait, qu’est devenu le tu-sais-quoi ? demandai-je à voix basse en levant trois doigts.

Dez, Natalie et moi nous étions partagé en trois une partie de la fortune cachée d’une lieutenante de la pègre aujourd’hui décédée. J’avais utilisé ma part pour acheter les ingrédients nécessaires à l’antidote d’Arwin, et Natalie avait affirmé s’être acheté une nouvelle épée. Mais chez Dez, à première vue, rien n’avait changé. Il continuait à faire les petites besognes de la Guilde des Aventuriers.

Il ne répondit pas. Malgré son apparence, c’était un homme très prudent et économe. Il gardait probablement cet argent pour le moment opportun. Certains diraient peut-être qu’il était radin.

— Pourquoi tu n’achèterais pas des vêtements à ta femme ?

— Pas avec ce fric-là.

— L’argent reste de l’argent. Il est ni propre ni sale.

— J’vais certainement pas te demander conseil.

Quel enfoiré de tête de mule.

Une fois Dez averti et après lui avoir rappelé de garder le silence, je pris la direction de l’orphelinat. Comme Vincent l’avait indiqué, Natalie y accompagnait actuellement April en qualité de garde du corps et de servante.

Comme toujours, April aidait à s’occuper des enfants de l’établissement alors qu’elle venait à peine de se retrouver mêlée à une montagne d’ennuis. Elle était tout bonnement incapable de rester tranquillement chez elle.

Avec une gamine aussi obstinée, le vieux finirait par perdre tous ses cheveux. Pas que j’éprouve la moindre compassion pour ce vieux blaireau.

Je contemplai la rue, qui commençait à paraître étrangement déserte, puis haussai les épaules. Le nombre de commerces fermés avait brutalement augmenté ces derniers jours. Et cette fois, ça n’avait rien à voir avec les boutiques et les marchandises détruites pendant la Ruée.

Quelques jours auparavant, une énorme émeute avait éclaté dans la ville autour d’April et de la fortune cachée d’un grand nom de la pègre. Les petites frappes en quête d’argent facile n’avaient pas été les seules à se lancer dans la chasse au trésor : même des habitants ordinaires avaient commencé à mettre la ville sens dessus dessous. Les commerces aujourd’hui fermés appartenaient à ceux qui avaient participé à cette folie. Après avoir baissé leur rideau, ils avaient tous disparu on ne savait où.

La rumeur la plus répandue voulait qu’ils aient fui la ville par peur des représailles du vieux. Mais seuls quelques-uns, parmi les plus chanceux et les plus malins, avaient réussi à s’en sortir. La majorité devait désormais finir sa digestion dans le ventre des gobelins du donjon. Bradley le Fossoyeur avait dû multiplier les allers-retours toute la nuit pour leur apporter des cadavres frais. Lui-même était muet, mais toute cette activité parlait suffisamment à sa place.

Ils avaient fait du mal à sa précieuse petite-fille. Il comptait envoyer un message à tous ceux qui seraient tentés de recommencer.

Et il avait manifestement l’intention d’être très clair.

Sa petite-fille, qui ignorait tout cela, se donnait une nouvelle fois corps et âme pour aider les orphelins. Mieux valait qu’elle ne sache rien. Ce n’était certainement pas moi qui allais lui raconter. Ma vie était merdique, mais je la préférais encore à une existence sous forme de merde de gobelin.

J’étais tellement perdu dans mes pensées que j’atteignis l’orphelinat sans même avoir conscience du chemin parcouru. Le carrosse du vieux stationné devant le portail m’indiqua qu’April était bien là.

Pour être franc, je n’avais aucune envie de voir Natalie. Nos adieux de l’autre jour avaient déjà été particulièrement gênants et j’ignorais ce que j’étais censé lui dire. Autrefois, nous n’avions que deux possibilités : nous frapper ou nous entretuer.

Maintenant que j’étais Matthew le faiblard, un million d’autres options s’offraient à moi, et j’étais incapable d’en choisir une. Arwin m’avait conseillé de ne rien faire de précipité, mais selon la réaction de Natalie, la situation pouvait très bien dégénérer en combat à mort.

J’avais emporté le soleil temporaire par précaution, mais il déconnait ces derniers temps et refusait parfois complètement de fonctionner. Compter dessus revenait désormais à jouer à pile ou face, et j’avais une chance épouvantable. Mais si je faisais demi-tour pour fuir le problème, je ne ferais que le repousser à plus tard.

Advienne que pourra.

J’arrivais tout juste devant le portail de l’orphelinat lorsque quelque chose passa par-dessus le carrosse et fonça droit sur moi.

Nos regards se croisèrent.

Vincent.

Cette fois, je l’esquivai.

Il s’écrasa au sol dans un bruit sourd et se recroquevilla à mes pieds en gémissant. Il avait réussi à se placer de façon à amortir sa chute, mais pas suffisamment pour encaisser toute la violence de l’impact.

Je jetai un coup d’œil derrière le carrosse, vers la cour de l’orphelinat, et aperçus plusieurs visages familiers étalés dans la poussière. Pas besoin d’être un génie pour comprendre ce qui venait de se passer.

J’allais m’adresser à Vincent lorsque la réponse atterrit sur le toit du carrosse.

Quelque chose venait de sauter du deuxième étage et pourtant, malgré le choc, la voiture ne bougea même pas. Les chevaux ne bronchèrent pas davantage. Des bêtes remarquablement calmes.

La femme debout sur le toit, en revanche, l’était beaucoup moins.

Elle cracha une remarque en constatant que Vincent était encore vivant, puis bondit au sol, un couteau tenu en prise inversée, prête à l’abattre sur lui.

Je tendais déjà la main pour aider Vincent à se relever, mais il roula sur le côté avant que je puisse le saisir. Une seconde plus tard, la lame s’enfonça profondément dans le sol à l’endroit exact où il se trouvait.

La femme habillée en servante arracha le couteau du sol et me fusilla du regard. Elle fit tourner l’arme dans sa main avant de nous prévenir :

— Bougez pas de là. J’vais vous finir tous les deux.

— Regarde-toi dans un miroir, espèce de meurtrière cinglée. Tu comptes vraiment te montrer comme ça devant April ?

— Mademoiselle mange à l’intérieur, répondit Natalie. Ils m’ont appelée dehors et ils ont osé…

Elle serra les dents.

— Nous n’avons rien fait, protesta Vincent en se redressant. Je l’ai simplement interrogée sur le passé. Sur Laideron…

— Tu vas encore me faire chier avec ce connard ?!

Elle leva de nouveau son couteau. Je m’interposai aussitôt.

Vincent avait l’air complètement abasourdi. Difficile de lui en vouloir. Quand on ne connaissait pas Natalie, on pouvait facilement la prendre pour une folle qui venait de perdre les pédales et de sombrer dans une rage meurtrière.

Et quand on connaissait Natalie, on pouvait aussi facilement la prendre pour une folle qui venait de perdre les pédales et de sombrer dans une rage meurtrière.

Ma présence suffit toutefois à détourner son attention. Natalie tourna la tête et me tendit le couteau, manche en avant. Je le pris avant de glisser un conseil à Vincent :

— Fais attention à ce que tu racontes. Natalie déteste Laideron.

Ils avaient essayé de s’entretuer quotidiennement. Tout ce qu’ils avaient jamais su faire ensemble, c’était se disputer.

— Vous n’étiez pas compagnons ?

— Seulement sur le papier. Ils peuvent pas se piffer.

C’était ça, les aventuriers, en réalité. Les récits d’aventures adoraient parler de liens indestructibles et de la puissance de l’amitié, mais dans les faits, les rapports étaient beaucoup plus simples. Chacun agissait pour son propre compte.

Une fois l’aventure terminée, tout le monde repartait de son côté. Puis on se retrouvait pour une autre aventure avant de se séparer à nouveau. Et ainsi de suite. On connaissait finalement assez peu les membres de son propre groupe. Tout le monde ne devenait pas meilleur ami comme Dez et moi.

— Je te préviens. Fais pas le con ici ou tu vas crever.

Contrairement à Matthew le faiblard, son bras droit était toujours intact et puissant. Elle pouvait largement se débrouiller contre le premier venu.

— Tu crois vraiment que je vais reculer après ce qu’elle m’a fait ?

— Épargne-nous tes discours sur ta fierté jusqu’à ce que t’aies arrêté tous les malfrats de cette ville, répliquai-je sèchement.

S’obstiner ne lui apporterait rien. Ça ne ferait qu’aggraver la situation.

Heureusement, personne n’était mort. Peut-être que Natalie avait enfin appris le sens du mot « modération ».

— Je reviendrai, cracha Vincent avant de partir.

Quel ingrat. Si je n’avais pas accouru, il serait mort à l’heure qu’il est. Les Paladins quittèrent les lieux, ne laissant plus que Natalie et moi.

— …

Ce fut Natalie, qui ne semblait nullement gênée par ce silence pesant, qui finit par le rompre.

— T’as l’air d’avoir quelque chose à dire.

— …Qu’est-ce que tu mijotes ?

Elle avait toujours été comme un nuage, insaisissable et impossible à cerner. Mais même en le sachant, je ne comprenais pas pourquoi elle s’était abaissée à servir cet exhibitionniste de Dieu Soleil. Cette pensée me rappela qu’elle avait elle-même exécuté Randy, le prédicateur pourtant censé être de son côté. Natalie avait toujours été lunatique, mais depuis son arrivée ici, son comportement était devenu carrément incohérent.

— Je vais te donner un conseil. Non, plutôt un avertissement, déclara-t-elle avec un petit rire suffisant. Fourre pas ton nez là-dedans si tu tiens à la vie.

— Tu crois qu’une menace aussi minable va me faire reculer ?

— Présume pas trop de tes forces.

Avant même que je puisse bouger, la pointe du couteau que je tenais se retrouva plaquée contre ma gorge.

— Un grand dadais incapable de se battre qui traîne dans nos pattes, ça fait que compliquer les choses. Si tu veux pas mourir, tu ferais mieux de rester chez toi à caresser le cul de ta Princesse Chevalier.

— T’es devenue encore plus conne qu’avant ?

Nous étions en pleine rue, en plein jour. J’empoignai la lame à main nue, puis, alors que Natalie la tenait toujours, l’enfonçai moi-même contre ma gorge. Quelque chose de dur tomba à mes pieds : la pointe ébréchée du couteau. Si elle avait réellement essayé de me poignarder, ça aurait été une autre histoire, mais une lame aussi bon marché et fragile ne pouvait rien contre moi.

Natalie grimaça.

— …Je vois que t’as toujours ce corps de monstre.

— Je croyais que j’étais juste un grand dadais incapable de se battre ? T’es tellement stupide que t’arrives même pas à te souvenir de ce que tu viens de dire ? C’est pas une idiote comme toi qui va réussir à me menacer.

Sa prise se relâcha. Je lui arrachai le couteau des mains et l’écrasai dans ma paume.

— Parle. C’est quoi, les Ciseaux de Lombardi ? Qu’est-ce que Samantha compte en faire ? Et fais pas semblant de pas savoir de quoi je parle. Tu perdrais juste ton temps.

Les prédicateurs au service de cette ordure de Dieu Soleil étaient à leur recherche. Ça ne pouvait qu’être dangereux et annoncer de sérieux ennuis.

Natalie secoua la tête avec contrariété.

— J’en sais rien. Elle m’a demandé de les chercher et, pendant que je traînais en ville, j’ai entendu une rumeur disant que le maître de Guilde les avait. Alors je me suis introduite chez lui pour fouiller, mais j’ai rien trouvé. Pendant que je réfléchissais à la suite, je suis tombée sur Dez. Le reste, c’est ce que je t’ai raconté la dernière fois.

Sa présence dans les environs n’avait donc rien d’une coïncidence.

— Ça ressemble à quoi ? Ce sont vraiment des ciseaux ?

— …On va arrêter l’interrogatoire là.

La main de Natalie se posa sur la garde de son épée. Cette fois, elle avait l’air sérieuse. Ce ne serait pas comme avec son couteau de pacotille. Son épée, elle, pouvait bel et bien me trancher la gorge.

— Si tu n’as rien d’autre à dire, faut que je rejoigne Mademoiselle.

— T’as pas fourré des idées bizarres dans la tête d’April, au moins ?

— T’inquiète pas. Je lui ai rien raconté sur toi.

Difficile de lui faire confiance sur ce point. Elle avait déjà révélé mon secret une fois, et ça me causait suffisamment d’emmerdes comme ça.

 

Puisque j’étais là, je décidai de la suivre à l’intérieur pour voir la gamine de mes propres yeux.

— Hé.

Un petit garçon accourut vers nous. C’était Luke, l’un des orphelins. Un gamin débrouillard qui avait peut-être un bel avenir d’homme entretenu devant lui. Mais ce fut à Natalie, et non à moi, qu’il s’adressa.

— Elle est partie par là.

Sa petite main désigna l’arrière du bâtiment.

— Toute seule ?

— Non, avec Eddie.

Natalie claqua la langue avec un dégoût admirable.

— Merci.

Elle glissa une pièce de cuivre à Luke, saisit le bas de sa jupe et partit en courant. Grâce à mes grandes enjambées, je marchais à côté d’elle.

— Depuis quand t’as apprivoisé Luke ?

— Je suis déjà venue plusieurs fois ici avec Mademoiselle.

Natalie s’arrêta brusquement. La voix exaspérée d’April nous parvint.

— Je t’ai déjà dit que ça suffisait.

Derrière le bâtiment, April discutait avec Eddie. Il avait quatorze ans, comme elle. Le règlement de l’orphelinat imposait aux pensionnaires de devenir indépendants et de gagner leur vie dès leurs quinze ans.

— Ah… d’accord.

Ce morveux avait le profil parfait pour finir petite frappe. Quelques jours plus tôt à peine, il avait tenté de capturer April pour la vendre lorsqu’elle était recherchée par la pègre. À ma place, je lui aurais fait payer son crime avant de le foutre dehors. Mais April, dont l’indulgence dépassait largement le stade de la naïveté, avait insisté pour qu’il reste à l’orphelinat. Et pour couronner le tout, c’était elle qui finançait l’établissement.

— …J’ai entendu dire que tu voulais devenir enseignante plus tard ?

— Comment tu sais ça ?

— Luke me l’a dit.

— Rah, il raconte vraiment tout à tout le monde !

Les joues d’April rougirent.

— …Enfin, accroche-toi. Je sais que tu peux y arriver.

— Je deviendrai enseignante. Pas besoin qu’on me le dise.

Elle n’avait certainement pas besoin des encouragements d’un type comme Eddie. La gamine était déterminée à réaliser son rêve, quoi qu’il arrive.

— C’était tout ce que tu voulais ?

— Euh… non. Pas vraiment.

Eddie se tira les cheveux, visiblement nerveux. Ses joues rougirent à leur tour. Il détourna le regard, tout en lui lançant de temps en temps des œillades pleines de sous-entendus. April n’avait manifestement rien remarqué, mais il était évident que le gamin avait le béguin pour elle.

— …Quand je quitterai l’orphelinat, je vais travailler avec le contremaître.

— Avec Angus ?

Angus était un maître charpentier qui possédait son entreprise dans les environs. Généreux et attentif aux autres, il avait de nombreux apprentis sous ses ordres. Mais ce n’était qu’une facette de l’homme. Dans l’ombre, il dirigeait également un petit groupe criminel appelé les Six Hiboux. Leurs revenus provenaient essentiellement de services de protection, du racket et du détournement de fonds sur les chantiers.

— Il a dit que j’avais du potentiel et il m’a proposé de travailler pour lui. Il paie bien, et dans dix ans, je pourrai me mettre à mon compte. Après ça, je pourrai construire ma propre maison, tu vois ?

Personne ne pouvait savoir ce qu’il adviendrait dans dix ans, même si tout se passait bien aujourd’hui. Il aurait beau avoir les compétences, sans argent, il ne construirait aucune maison.

Sans compter que découvrir que son patron charpentier était aussi un malfrat aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais comme toujours, ce gamin était incapable de voir plus loin que le bout de son nez.

— Waouh, c’est génial ! s’exclama April avec un immense sourire en lui saisissant la main. Bonne chance. Je suis de tout cœur avec toi.

Elle ne connaissait que la façade respectable d’Angus. À ses yeux, Eddie avait enfin réussi à remettre sa vie sur de bons rails.

— O-Ouais…

Encore ailleurs, il resserra sa main autour de la sienne.

— Je vais devenir un grand homme… enfin, un grand charpentier. Et quand ce sera le cas, est-ce que tu voudras…?

— Oh là là, regardez-moi cet énorme insecte, déclara Natalie d’un ton délibérément monocorde et beaucoup trop fort.

Puis elle décocha un coup de pied dans les côtes d’Eddie, qui s’effondra, complètement pris au dépourvu.

— Je viens de vous éviter de gros ennuis, Mademoiselle.

April la dévisagea, les yeux écarquillés. Natalie, parfaitement sérieuse, posa une main sur son épaule.

— Vous devriez pas rester seule avec un gamin en rut comme lui. C’est le meilleur moyen de vous faire avoir. Faut que vous preniez davantage conscience de votre situation. Vous devriez chérir ce que vous avez.

— C’était quoi, ce bordel ?! hurla Eddie en se relevant.

Natalie fit un geste de la main pour le chasser.

— C’est pour ça que je déteste les chiens en rut. Allez, dégage avant que je te coupe la bite et que je te mette une ceinture de chasteté.

— À quoi servirait la deuxième partie ? demandai-je en faisant enfin mon apparition.

Les propos grossiers, vulgaires et dénués de sens de Natalie étaient si choquants qu’ils faisaient rougir le chaste et raffiné petit Matthew que j’étais.

— Écoute-moi bien.

Je repensai au passé. Quand Natalie n’était encore qu’une campagnarde ignorante, j’avais souvent dû lui inculquer de force un minimum de bon sens. Malgré toutes mes leçons, elle était retombée dans ses travers, plus grossière et agressive que jamais.

Et pour couronner le tout, j’avais désormais des raisons de la soupçonner de trahison. Réprimant toutes les émotions qui remontaient en moi, je déclarai :

— Si tu comptes le faire, autant en finir tout de suite.

Le laisser en vie ne ferait que provoquer une catastrophe plus tard. Il pouvait renoncer aujourd’hui, mais la même idée stupide finirait tôt ou tard par lui revenir. Ça ne servait à rien d’essayer d’éduquer un gamin idiot incapable de se contrôler : il ne tiendrait jamais ses promesses. Sa tête pouvait bien débiter de nobles paroles, au bout du compte, c’était sa bite qui réfléchissait et agissait à sa place.

Les hommes sont comme ça. Je peux en témoigner.

— Vous êtes complètement tarés, lâcha Eddie en reculant, la peur dans les yeux.

— Quoi ? On est parfaitement normaux, pas vrai ? demandai-je.

— Je le jure sur Mademoiselle, confirma Natalie.

— Voilà. La preuve est faite. Nous sommes normaux. Puisque c’est toi le fou qui as tenté de te livrer à des actes pervers, tu dois être exécuté. Si t’as une dernière déclaration à faire en dix mots maximum, on t’écoute.

Pas qu’il puisse dire grand-chose, vu que son vocabulaire se résumait à crève et abruti.

— Bon, ça suffit, vos plaisanteries, intervint April en se plaçant devant Eddie.

Ce n’étaient pourtant pas des plaisanteries.

Elle sourit, totalement inconsciente de nos inquiétudes pourtant bien réelles.

— Eddie ferait jamais une chose pareille. Pas vrai ?

— O-Ouais, répondit-il sans grande assurance.

— Et puis toute cette histoire de trésor caché est réglée maintenant. Il ne doit presque plus y avoir personne qui cherche à s’en prendre à moi, poursuivit-elle avec insouciance.

Je tirai Natalie par la manche et lui murmurai à l’oreille :

— Combien au total ?

— À vue de nez, six malfrats et quatre aventuriers. Dont un professionnel.

De nombreuses personnes avaient assisté à la destruction de la fortune du malfrat par April. Elles étaient restées avec toute la frustration et la colère d’avoir vu leur chance de devenir riches leur échapper. D’une certaine manière, perdre une fortune qu’on pensait déjà tenir pouvait marquer quelqu’un bien plus longtemps que de se faire voler son propre argent.

N’importe lequel d’entre eux pouvait chercher à se venger d’April. C’était sans doute précisément pour cette raison que le vieux avait engagé Natalie comme garde du corps.

Les malfrats appartenaient à l’Alliance du Diable, et les aventuriers avaient certainement été engagés par eux. Quant au « professionnel », Natalie parlait probablement de quelqu’un qui gagnait sa vie grâce à son aptitude à tuer.

Autrement dit, un assassin.

— T’inquiète pas. Je me suis débarrassée d’eux. Je leur ai même fait cracher le nom du commanditaire avant de les tailler en pièces.

— Et les corps ?

— Mon client s’en est chargé.

Pour le vieux, faire disparaître des cadavres relevait presque de la corvée quotidienne. Tous ceux qui tentaient de s’en prendre à April finissaient jetés dans le donjon. À ce stade, Natalie était moins sa servante que son assassin personnel.

Elle avait pas dit être venue dans cette ville pour mener une vie plus paisible…?

— Y en a moins ces derniers temps, cela dit. Bref, je prends sa sécurité au sérieux. T’as pas à t’inquiéter.

Elle était loin d’être digne de confiance sur bien des points, mais elle savait se battre. À première vue, elle remplissait correctement son rôle de garde du corps.

— Bon, vous pouvez juste vous barrer ? demanda Eddie, encore chancelant. Ce que je voulais dire, c’est que je vais réussir ma vie et devenir un grand homme dont tu pourras être fière.

Il n’apprenait vraiment rien.

— Avec les Six Hiboux, t’arriveras jamais au sommet dans cette ville. Oublie ça, gamin.

— Sauf qu’ils ont un nouveau soutien très puissant, maintenant, répondit fièrement Eddie.

Ce qu’il décrivait revenait surtout à se faire absorber par une organisation plus puissante. Les Six Hiboux avaient apparemment fonctionné jusque-là comme un petit groupe indépendant, mais plusieurs de leurs membres étaient morts pendant la Ruée.

— Fais pas dans ton froc quand je te le dis : ce sont les Oiseaux de Proie. On joue plus dans la cour des petits.

— Oh là là. Tu passes de la merde de chat à la merde de chien. Quelle différence, à part que les deux puent ?

— Ils protègent la ville, tu te rappelles ? Maintenant, ils font des patrouilles pour chercher les fidèles du Dieu Soleil. C’est trop classe. Ces types comptent encore foutre le bordel, non ? Tout le monde en parle.

— Arrête de rêver, gamin.

Bien sûr, à ses yeux, ils devaient avoir l’air de héros. Ils gagnaient de l’argent, couchaient avec de belles femmes et paradaient fièrement en ville entourés de leurs hommes. Mais derrière cette belle image se trouvaient des dizaines, voire des centaines de personnes qui souffraient à cause d’eux.

— Bah, ta Princesse Chevalier travaille avec les Oiseaux de Proie elle aussi, non ?

— Quoi ?

J’empoignai Eddie par la tête.

— Où t’as entendu ça ? Qui t’a raconté ça ?

Oswald, le lieutenant des Oiseaux de Proie, cherchait depuis quelque temps à se rapprocher d’Arwin. Il était évident qu’il voulait exploiter à ses propres fins peu recommandables la célébrité de la Princesse Chevalier Écarlate. Fréquenter des malfrats n’apportait jamais rien de bon, et je m’étais interposé pour les tenir éloignés d’elle.

Seulement, depuis la Ruée, nous leur devions un service. Arwin voyait ça comme un échange honnête et équitable. Pour des gens comme eux, en revanche, c’était tout le lien dont ils avaient besoin pour s’accrocher à quelqu’un et le vider jusqu’à la moelle. Ils s’étaient faits discrets dernièrement, mais ils attendaient visiblement leur heure.

— Parle. Qui t’a mis cette idée dans la tête ?

— Lâche-moi.

Il repoussa ma main. Il avait de la chance que le ciel soit couvert, sans quoi sa tête serait devenue impossible à distinguer d’une tomate pourrie.

Ou peut-être que je lui aurais simplement tordu le cou.

— Si tu veux tellement savoir, demande-lui directement, répondit Eddie avec agacement.

Puis il prit son air le plus flatteur.

— Merci d’avoir attendu. Comme je disais…

Mais la personne à laquelle il comptait s’adresser avait disparu.

— Si tu cherches April, la dame bizarre l’a emmenée, expliqua Luke en suçotant un bonbon.

Puisqu’April n’était plus là, je quittai l’orphelinat. Avant de partir, je lançai tout de même un ultimatum à Eddie : s’il faisait quoi que ce soit qui puisse nuire à April, il perdrait réellement ses attributs masculins. Natalie s’en chargerait, et je pouvais personnellement garantir qu’elle en était capable.

Ça devrait le calmer quelque temps.

— Bordel… je fais quoi, maintenant ?

Depuis la Ruée, les Oiseaux de Proie avaient gagné en puissance, et pas seulement en territoire ou en effectifs. Ces derniers temps, ils avaient même commencé à toucher aux drogues qu’ils refusaient autrefois de vendre. Une raison de plus de les maintenir loin d’Arwin. C’était précisément pour ça que je refusais catégoriquement qu’elle fréquente des gens de leur espèce.

Oswald était clairement à l’origine de cette nouvelle manigance. Si je parvenais à l’écarter, tous les autres n’étaient qu’une bande d’abrutis incapables de faire quoi que ce soit sans lui.

Ils rentreraient aussitôt dans le rang.

Seulement, l’assassiner ne serait pas facile. L’Alliance du Diable, les Loups Tachetés et d’autres encore l’avaient dans leur ligne de mire. Où qu’il aille, il était donc accompagné d’un important groupe de gardes et de larbins. Il donnait l’impression d’être du genre insouciant, mais lorsqu’il s’agissait de sa sécurité, il ne laissait rien au hasard.

Et mon fidèle soleil temporaire était fissuré et pouvait se briser à tout moment.

— Si j’ai vraiment pas le choix, faudra utiliser ça.

Je sortis de ma poche une pile de cartes : un objet magique que le vieux m’avait offert pour avoir sauvé sa petite-fille. Elles portaient le nom de Dei Consentus. Ce nom pompeux ne me plaisait guère, mais selon la façon dont on les utilisait, elles pouvaient se révéler bien plus puissantes que les reliques de pacotille de ce grand échalas de Dieu Soleil.

Seulement, chaque carte disparaissait après utilisation.

Il y en avait treize au total… Non, douze. J’en avais déjà testé une.

Il allait falloir les économiser et ne les utiliser qu’au moment opportun.

De retour chez nous, les Paladins traînaient dans les environs comme à leur habitude. C’était agaçant, mais je ne pouvais pas non plus leur ordonner de dégager. Autant profiter de leur capacité à tenir les malfrats à distance.

— Oh, c’est toi, lança Moustache.

Il avait récemment été promu chef d’escouade. Les Paladins étant devenus beaucoup plus nombreux, ils avaient été répartis en plusieurs unités. La deuxième escouade était chargée de patrouiller dans la ville : Moustache la dirigeait et Bronzé était son second.

Mais malgré son nouveau titre ronflant, il restait le même type accro aux jeux d’argent.

— T’arrives trop tard, poursuivit-il. T’as raté quelque chose. On a eu un petit problème.

— Quoi ? Quelqu’un a essayé de mater dans le bain ?

— C’était un problème concernant la Princesse Chevalier.

Il m’expliqua que, pendant mon absence, un bel homme accompagné de plusieurs gros bras était venu rendre visite à Arwin.

— C’était qui, bordel ?

— Un peu petit, mais avec une tête d’acteur. Clairement du milieu. Je l’ai senti tout de suite, répondit Moustache.

Avant de rejoindre les Paladins, il avait fait partie de la garde de la ville et possédait une solide expérience de la pègre. Je pouvais me fier à son instinct.

— Je suis sûr de l’avoir déjà vu quelque part… Je crois que c’était…

— Je me soubiens, intervint Bronzé. Dustin. Un noubeau chez les Oiseaux de Proie.

J’empoignai Moustache par l’épaule.

— Pourquoi tu l’as pas arrêté ?

— La Princesse Chevalier elle-même a dit qu’il n’y avait aucun problème. À partir de là, je pouvais rien faire.

Son excès de confiance l’avait encore emporté.

— Ils avaient l’air de quoi ? Ils sont partis où ?

— T’inquiète pas, on a envoyé quelqu’un les suivre. À ce stade, on est pratiquement devenus vos gardes du corps, répondit-il avec agacement en chassant ma main.

Une minute plus tard, un homme en uniforme de Paladin s’approcha et lui murmura quelque chose à l’oreille.

— Apparemment, ils sont partis au Cheval Hurlant.

— Tiens, pour le tuyau.

Je déposai quelques pièces dans sa grosse main et partis en courant.

— Merci d’avoir fait appel à nos services, lança-t-il stupidement dans mon dos tandis que je m’éloignais de la maison.

Le Cheval Hurlant était une taverne située sur l’artère principale, un peu plus loin que la Guilde des Aventuriers. De l’extérieur, elle semblait parfaitement ordinaire, mais elle était très appréciée par des hommes issus de milieux nettement moins respectables.

Si mon intuition était bonne, je devais y arriver vite, avant qu’une catastrophe ne se produise.

Elle devait être épuisée par son exploration du donjon.

Pourquoi elle peut jamais simplement se poser et se reposer ?

Je maudis mes jambes trop lentes et les poussai aussi vite que possible jusqu’à atteindre l’entrée étroite de la taverne. J’ouvris la porte d’un grand coup de pied, attirant immédiatement tous les regards.

Certains clients avaient effectivement la tête de parfaites ordures de la pègre, mais d’autres ressemblaient simplement à des marchands.

— Ah. Pardonnez cette interruption, messieurs. Surtout, continuez votre repas. Goûtez donc la bière et le poulet, lançai-je sans m’adresser à personne en particulier tout en avançant vers le centre de la salle. Alors, on remet ça pour le concours de beuverie ?

Face à face à une table se trouvaient la Princesse Chevalier et Oswald des Oiseaux de Proie. L’homme debout derrière lui devait donc être Dustin. Il était effectivement plutôt beau garçon, mais il lui manquait cette sexualité adulte et sauvage qui constituait, si je puis dire, ma marque de fabrique.

— Pourquoi es-tu ici, Matthew ? demanda Arwin.

Je l’ignorai et examinai la table. Une petite coupe. Une grande coupe. Une bouteille de bière. Exactement ce que je craignais.

— Ça devrait pas être une demi-lune ? Pourquoi c’est un croissant ? demandai-je.

Oswald me lança un regard noir.

— De quoi parles-tu, Matthew ? Il a dit qu’il voulait me remercier pour l’autre jour. Rien de plus, expliqua Arwin.

Sauf que c’était loin d’être aussi innocent.

Je lui saisis la main et la forçai à se lever.

— On s’en va. Tu devrais pas être ici.

— Qu’est-ce qui te prend, Matthew ? Pourquoi insistes-tu autant…?

Elle était stupéfaite et ne comprenait absolument pas ce qui se passait.

— Pas si vite, intervint Dustin en me barrant la route. Toi, tu bouges pas. Tu crois vraiment pouvoir débarquer ici et insulter Oswald comme ça ?

— Un conseil, fiston : prends quelques centimètres avant d’essayer d’intimider les gens.

Le visage de Dustin vira aussitôt au violet sous l’effet de l’humiliation et de la rage.

— Tu veux jouer au malin, le vieux ?

Son poing s’enfonça dans mon ventre.

— Débarque pas dans les affaires des autres si t’es pas prêt à t’en prendre une.

Je tombai lourdement à genoux. Je m’y étais attendu, surtout que je ne pouvais pas exploiter ma force à l’intérieur.

— Si vous, les Oiseaux de Proie, voulez faire chanter quelques nains pris au hasard, c’est pas mon problème. Mais pas elle. Allez tenter votre chance ailleurs.

Furieux, Dustin arma son poing et me frappa à la joue. Je fus projeté en arrière contre le mur.

— C’est pas toi qui vas nous dire quoi faire.

Il m’enfonça ensuite le genou dans le ventre. Je ne pouvais plus respirer ni tenir debout. Je retombai sur les fesses, et il me frappa le front du pied comme s’il s’agissait d’un caillou traînant au sol. Le choc fit vibrer mes molaires. Je rebondis contre le mur avant de rouler vers l’avant. Dustin m’attrapa par les cheveux et me remit debout de force.

Il tenait une épaisse dague, qu’il plaqua contre ma gorge.

Son visage débordait de colère et d’agressivité.

Quel gâchis avec une gueule pareille.

— Maintenant, ferme-la si tu tiens à ta peau.

La lame mordit ma chair. Contrairement à tout à l’heure, lorsque Natalie avait placé son couteau contre ma gorge, j’étais désormais à l’ombre. S’il appuyait suffisamment fort, mon cou se transformerait en fontaine de sang.

Je glissai une main vers les cartes dans ma poche. Il semblait que le moment de les utiliser était déjà venu. Mais la main de Dustin se figea.

— Je pourrais vous dire la même chose.

Arwin avait posé son épée contre sa gorge.

— Je comprends désormais que vous mentiez lorsque vous prétendiez vouloir profiter de cette rencontre pour présenter vos excuses et faire la paix.

Dustin resta silencieux. Après ce qu’il venait de faire, aucune excuse ne pourrait le sauver.

— Éloignez-vous immédiatement de Matthew, ou votre tête quittera vos épaules. À moins que vous ne souhaitiez encore tenter de me convaincre que vous êtes un citoyen parfaitement respectable ?

Le règlement de la Guilde des Aventuriers interdisait les violences contre les civils. En revanche, il ne disait rien concernant les membres du crime organisé. Si vous décidiez de leur chercher des noises, vous deviez vous débrouiller seuls.

— Ça suffit, déclara Oswald en se levant.

Il posa une main sur la tête de Dustin. Des perles de sueur apparurent sur le front du petit homme.

— M-Monsieur Oswald…

— Tu m’as humilié.

Il lui fracassa le visage contre le mur.

Lorsqu’il le relâcha, le corps de Dustin s’effondra au sol. Un craquement avait retenti, et une traînée rouge maculait désormais le mur, telle une fleur née de la violence. Son visage était broyé, mais il était encore suffisamment vivant pour se convulser par terre.

Dustin avait fait perdre la face à Oswald.

Oswald lui avait donc détruit la sienne.

Sur ordre de leur chef, deux hommes ramassèrent Dustin et l’emportèrent hors de l’établissement. S’il avait de la chance, ils se contenteraient de le tabasser. Dans le cas contraire, il avait rendez-vous avec le donjon.

— Désolé pour ça.

Oswald déposa une petite bourse dans ma main. Au bruit, elle contenait des pièces. Puis il se pencha vers mon oreille et murmura :

— Passe me voir un de ces jours. Il y a quelqu’un que j’aimerais te présenter.

Avant que je puisse lui demander de qui il parlait, Oswald se dirigeait déjà vers la sortie, suivi de ses hommes.

— Une seconde.

Il se retourna juste à temps pour voir la petite bourse pleine de pièces fuser dans sa direction.

— Tu as fait tomber quelque chose.

Oswald l’attrapa, la rangea dans sa poche et quitta les lieux sans un mot. Si j’avais accepté son argent, il aurait trouvé un moyen de récupérer sa mise autrement.

— Heureusement, nous avons déjà tout l’argent qu’il nous faut pour le moment.

— Ça suffit, les plaisanteries.

Arwin passa mon bras autour de ses épaules et m’aida à me relever.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je vais t’expliquer.

Je parcourus la salle du regard. Sur leur table, la bière ondulait encore légèrement dans les coupes à cause de toute cette agitation. Je les pris et en versai le contenu par terre.

Une fois suffisamment éloignés de la taverne, je m’adossai à un mur. Arwin tamponna mon visage avec un mouchoir.

— Oswald essayait de te faire entrer dans son giron.

— Il préparait quelque chose ? Je ne l’ai pourtant rien vu mettre dans la boisson.

— C’était pas la bière. C’étaient les coupes et leur disposition.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— C’est une coutume de la pègre. Une version simplifiée du véritable rituel, mais le principe est le même. Ils font ça pour renforcer le lien entre un chef et ses subordonnés. Tu vois la cérémonie d’adoubement d’un chevalier ? C’est leur équivalent.

La demi-lune désignait un échange entre égaux, tandis que le croissant de lune indiquait une relation entre un supérieur et son subordonné. À moins de connaître la coutume, impossible de le deviner, mais la petite coupe revenait au chef et la grande au subordonné.

En clair, Oswald essayait de faire d’Arwin son obligée.

Elle semblait perplexe.

— Pourquoi ferait-il une chose pareille ? Pense-t-il réellement que je lui obéirais simplement parce que nous avons bu ensemble ?

— Ce qui compte, c’est pas ce que toi, tu en penses. C’est le geste. Ce qu’il veut, c’est créer publiquement un lien entre toi et lui… et donc entre toi et les Oiseaux de Proie. T’as remarqué que ses hommes sont partis avec lui, mais que deux ou trois autres types sont restés dans la taverne ? C’étaient des membres importants d’autres organisations.

Tout ce dont il avait besoin, c’était que le rituel ait lieu.

Et il avait amené des tiers pour en être témoins.

— Après ça, il aurait utilisé ton nom pour commettre des fraudes, faire de la contrebande ou n’importe quoi d’autre. Évidemment, tu aurais protesté. Mais ça aurait rien changé. Aux yeux de tous les autres, le lien aurait déjà été établi.

On aurait même pu reprocher à Arwin d’avoir été assez imprudente pour partager un verre avec des criminels qu’elle savait appartenir à la pègre. La réputation de la Princesse Chevalier Écarlate se serait effondrée.

Quand on ne pouvait pas tuer quelqu’un au combat, il existait bien d’autres façons de le tuer socialement.

— Tu te souviens du concours de beuverie où tu l’as battu ? L’idée lui est probablement venue de là. Puisque tu l’avais vaincu en buvant, il a voulu te rendre la pareille autour d’un verre. C’était pas une mauvaise idée, pour être franc. Heureusement que je suis arrivé à temps.

— …Je suis désolée, murmura-t-elle en baissant la tête. Pour une fois, il avait l’air sincère. Je me suis laissé tromper.

— S’il était quelqu’un de bien, je me serais pas donné tout ce mal pour t’arrêter.

Chez les gens de son espèce, il y avait ceux qui avaient l’air gentils et ceux qui faisaient semblant de l’être. Mais il n’y avait pas de gens bien. Ils ne se donnaient cette apparence que lorsqu’ils voulaient gagner de l’argent ou obtenir quelque chose.

— Il m’a tout de même dit que certains fidèles du Dieu Soleil préparaient quelque chose de peu recommandable.

— Ces types sont doués pour déterrer les rumeurs. Et tout aussi doués pour en répandre.

C’était probablement juste un moyen d’attirer son attention.

Est-ce que c’était vrai ? Autant jouer ça à pile ou face.

— Désolé, je veux pas te faire la morale. Je suis juste content qu’il te soit rien arrivé, ajoutai-je.

Elle avait réellement l’air abattue.

— Contente-toi de rester loin de ces gens. S’ils te parlent, ignore-les. Et s’ils insistent, demande à Ralph de les envoyer balader.

Au pire, on pouvait toujours se débarrasser de lui. Le groupe ne perdrait pas grand-chose s’il n’était plus là.

Après s’être encore excusée, Arwin demanda :

— Qu’entendais-tu par « faire chanter » ?

— En gros, piéger ou menacer quelqu’un pour obtenir ce qu’on veut de lui.

— Tu voulais donc dire qu’ils avaient piégé des nains pour les contraindre à faire quelque chose ?

Je lui racontai ce que Dez m’avait appris.

— Tu penses donc que les Oiseaux de Proie retiennent des nains prisonniers ? demanda-t-elle en se penchant vers moi.

Arwin avait toujours eu un sens aigu de la justice et beaucoup trop bon cœur pour ignorer des gens en détresse. Et après avoir failli elle-même tomber dans un piège similaire, elle devait forcément éprouver une certaine compassion pour eux.

— Vu leur réaction, ça ne peut être qu’eux.

Les jeux d’argent constituaient depuis longtemps l’une des principales sources de revenus des Oiseaux de Proie. En revanche, enlever des nains et étendre leur organisation criminelle étaient des développements récents. J’avais lancé cette accusation au hasard pour les provoquer, mais leur réaction m’avait indiqué que j’avais probablement visé juste.

Ils devaient retenir les nains dans l’une de leurs planques. Le problème, c’était qu’ils en possédaient un paquet dans toute la ville, y compris certaines dont j’ignorais l’existence. Impossible de toutes les fouiller une à une.

Je réfléchissais à nos possibilités lorsque Arwin murmura :

— Il faut parfois un voleur pour attraper un voleur.

— Non ! Surtout pas ! m’écriai-je. Écoute-moi bien, cette fois je vais être catégorique : ne pense même pas à demander de l’aide à un autre groupe. C’est hors de question.

Ce serait comme tenter d’échapper à une dette à taux usuraire en contractant un nouvel emprunt auprès d’un autre usurier. Dans les deux cas, on finissait au fond du même enfer financier.

— Évidemment que non, répondit-elle en gonflant les joues.

Je ne lui faisais pas confiance.

Pour le meilleur comme pour le pire, Arwin était prête à employer tous les moyens nécessaires. Il suffisait qu’elle élargisse un peu son champ de réflexion pour que la vérité lui apparaisse.

— Ça devrait pas être si difficile de découvrir où ils retiennent les nains.

Ils les recrutaient pour les faire travailler, pas pour les tuer. Si les nains mouraient, ils perdaient une précieuse source de revenus. Or tout être vivant transformait la nourriture en merde.

Il fallait aussi un endroit où dormir.

Et les objets qu’ils fabriquaient devaient bien être vendus ou entreposés quelque part. Il existait donc forcément un circuit d’approvisionnement.

— Il suffit de suivre leurs hommes et on devrait trouver l’endroit assez vite.

— Tu comptes les prendre en filature ?

— Commençons par une chose : toi, tu peux pas t’en charger. T’es probablement la dernière personne de cette ville capable de passer inaperçue.

— Comme si toi, tu étais discret, répliqua-t-elle en me détaillant de haut en bas.

Elle pouvait me faire toutes sortes de choses de haut en bas, mais elle marquait un point. Avec ma carrure, suivre quelqu’un discrètement n’était pas évident. Sans compter que les Oiseaux de Proie nous reconnaîtraient tous les deux.

— Rien ne nous oblige à les suivre nous-mêmes.

Tout ce qui comptait, c’était de découvrir où étaient retenus les nains.

— À qui comptes-tu confier ça ?

— J’ai exactement la personne qu’il nous faut.

 

Lorsque je lui présentai l’idée, Eddie me lança un regard méfiant.

— Pourquoi moi ?

— Les Six Hiboux vont rejoindre les Oiseaux de Proie, non ? Autrement dit, tu vas devenir le sous-fifre des sous-fifres des Oiseaux de Proie. Profite de ce lien pour apprendre à les connaître et récupérer quelques informations sur leurs planques. Je te paierai pour le dérangement.

Je lui montrai une pièce d’or. L’effet fut immédiat.

— Où t’as trouvé ça ?!

— T’as oublié que je suis un homme entretenu ?

Arwin était aventurière. Elle pénétrait dans le donjon et en ressortait avec toutes sortes de matériaux de monstres rares et précieux.

Sans compter qu’elle était une ancienne princesse. Pour autant que tout le monde le sache, elle n’avait jamais eu à se soucier d’argent de toute sa vie.

— Je croyais que t’étais contre le fait que je rejoigne une famille de la pègre.

— Ce que je t’ai dit, c’est que j’en ai rien à foutre de ce qui peut t’arriver. Si tu veux tomber aussi bas que possible, libre à toi.

— …

— Mais je peux t’assurer d’une chose : April tombera jamais amoureuse d’un type qui se sert du nom de son groupe pour obliger des commerçants honnêtes à payer de l’argent de protection.

April était extrêmement gentille et miséricordieuse, mais pas assez superficielle pour tomber amoureuse d’une ordure pourrie jusqu’à la moelle. Eddie ne trouva rien à répondre. Même avec son cerveau de mollusque, il avait au moins assez de bon sens pour reconnaître sa défaite.

— Si tu veux pas le faire, aucun problème. Je t’en voudrai pas. Ça veut juste dire que tu laisseras passer une occasion de lui montrer que t’es capable de faire quelque chose de bien.

J’agitai de nouveau la pièce sous son nez. Eddie la fixa d’abord avec avidité, puis détourna le regard pour ne pas montrer à quel point l’argent pouvait facilement l’appâter.

— Je me demande quel argent la rendrait la plus heureuse : celui gagné en aidant des gens… ou celui arraché à des vieux qui essaient simplement de faire leurs courses…

Il existait deux sortes de personnes : celles qui se souciaient de la provenance de leur argent et celles qui s’en fichaient.

April appartenait sans aucun doute à la première catégorie.

Jamais elle n’accepterait de l’argent gagné en exploitant les faibles.

— …Même pas besoin de les suivre, répondit finalement Eddie d’un ton moqueur. Tu parles de l’endroit où ils retiennent les nains ? Je sais où c’est.

D’après lui, il avait tellement envie de rejoindre les Oiseaux de Proie qu’il avait déjà suivi l’un de leurs membres.

Une entreprise particulièrement dangereuse. Un seul faux pas et il servirait aujourd’hui de nourriture aux habitants du donjon. Mais par hasard, il avait aperçu quelque chose à cette occasion.

— J’ai vu un petit type barbu essayer de s’enfuir. Ils l’ont tabassé. Je me suis dit que c’était un nain parce qu’il ressemblait à Dez de la Guilde.

Tous les nains avaient non seulement une taille similaire, mais aussi une barbe imposante. Les autres races avaient donc beaucoup de mal à les distinguer. Pour quelqu’un qui n’avait pas l’habitude de les observer, ils ressemblaient tous à Barbu.

D’après Dez, leur barbe avait pourtant de nombreuses raisons d’être. D’abord, culturellement, une grosse barbe donnait une apparence plus forte et plus importante. Si tout le monde portait les mêmes vêtements, il devenait impossible de savoir qui était le chef et qui était l’ennemi. Au combat, même les femmes portaient de fausses barbes afin de ne pas être identifiées comme telles et prises spécifiquement pour cibles. C’était de là que venait la légende populaire prétendant que les femmes naines avaient elles aussi de la barbe.

Par nature, les nains combattaient en groupe. Ils se regroupaient et utilisaient des armes lourdes pour compenser leur petite taille. Même après avoir subi des blessures et perdu un ou deux camarades, ils continuaient à charger et à marteler leur ennemi tous ensemble, qu’il s’agisse d’un dragon ou d’un géant.

C’était ainsi qu’ils compensaient leur manque de vitesse.

— Où t’as vu ça ?

— Dans une ruelle du quartier du Marais Empoisonné. Derrière les bordels.

C’était tout près de la planque principale des Oiseaux de Proie.

Ça collait.

— Merci, gamin.

Je lui lançai la pièce. Eddie sursauta, mais réussit à la rattraper dans sa paume.

— Tu vas aller leur tomber dessus ?

— Peut-être bien.

Je pouvais me passer de nains naïfs et stupides. Mais Dez était mon meilleur ami. Et si les Oiseaux de Proie cherchaient en plus à s’en prendre à Arwin, alors toutes les règles sautaient. Je devais leur casser le nez maintenant, sinon les choses ne feraient qu’empirer.

Et je ne pouvais pas m’en charger seul.

— T’as qu’à les dénoncer et c’est réglé.

— Tu crois encore que la loi va faire quelque chose ?

Les gardes touchaient certainement déjà leur part pour fermer les yeux, et ça ne servait à rien non plus d’en parler aux Paladins. Les nains n’étaient pas humains. Ils ne s’intégraient pas à la société humaine et ne pouvaient être soumis aux lois des hommes.

Mais l’inverse était également vrai : ces lois ne les protégeaient pas davantage.

Peut-être que les Paladins auraient la bonté d’intervenir si un nain se faisait tabasser sous leurs yeux, mais rien ne les obligeait à partir à la recherche de problèmes à résoudre. Que les nains vivent ou meurent relevait de leur propre responsabilité. Dez faisait figure d’exception puisqu’il était parvenu à gagner sa vie dans une ville humaine.

Même sans Vincent pour me casser les pieds, je n’aurais pas compté sur les Paladins.

Si Dez avait été seul, il aurait réglé le problème sans difficulté. Une seule hache lui aurait suffi pour prendre d’assaut le repaire des malfrats et tous les punir. Mais il s’attirerait en retour la haine des Oiseaux de Proie. Lui pouvait survivre face à une armée d’un million d’hommes.

Sa femme et son fils, en revanche, c’était une autre histoire.

Arwin était également hors de question. Cela provoquerait un conflit entre les membres de son propre groupe.

— Ouais, mais tu peux pas faire ça tout seul… Oh ! À moins que tu comptes y aller avec la dame bizarre ?

Il parlait de Natalie. Elle serait certainement utile, mais rien ne garantissait qu’elle accepterait réellement de m’aider.

Cette histoire n’avait rien à voir avec April, après tout.

Je secouai la tête.

— J’ai le meilleur renfort possible en tête.

 

Deux nuits plus tard, j’étais accroupi au bord d’une rue du quartier du Marais Empoisonné, dissimulé dans l’ombre tandis que je surveillais une planque des Oiseaux de Proie. Aucun garde ne montait la garde devant l’entrée, mais de la lumière filtrait entre les lattes des fenêtres en bois.

Je me tournai vers le nain à côté de moi.

— Tu peux t’en charger ?

— Aucun problème.

Les nains voyaient bien dans l’obscurité. La circulation était presque inexistante. Nous étions au cœur de la nuit, lorsque toute la ville semblait assoupie.

— Alors on fait comme prévu.

Je m’approchai de la porte et frappai quatre coups en rythme, puis deux, puis trois. C’était le signal. Le malfrat que nous avions attrapé un peu plus tôt avait fini par nous le cracher.

Un bruit retentit à l’intérieur.

— C’est qui, putain, qui débarque à cette heure ? grogna quelqu’un en entrouvrant la porte.

Des doigts sombres et épais apparurent dans l’interstice.

— Des gens venus reprendre ce qui leur appartient.

Les gonds de la porte cédèrent sous la force brute.

Une masse de nains déferla à travers l’ouverture.

Le plan était simple. J’avais simplement demandé de l’aide aux principaux intéressés : ceux qui étaient venus trouver Dez au départ. Dix nains avaient répondu à l’appel pour récupérer les leurs.

À cet instant précis, Dez travaillait de nuit à la Guilde.

La planque fut envahie par une horde de petits êtres dotés d’une force monstrueuse et animés d’une rage meurtrière.

L’issue ne faisait aucun doute.

— Ouh là.

Comme prévu, je me retrouvai au milieu d’une mer de sang et de cadavres. C’était brutal, mais nous ne pouvions nous permettre de laisser de survivants. Il fallait tous les massacrer.

Par précaution, je vérifiai chacun des morts et confirmai qu’ils appartenaient bien aux Oiseaux de Proie.

— C’est tout le monde ? demanda Raga, un nain à la barbe poivre et sel.

Il m’avait dit connaître personnellement Dez.

— Oui. Je reconnais tous les visages que j’avais repérés pendant mes recherches.

De la même manière que les humains avaient du mal à distinguer les nains, les nains peinaient à reconnaître individuellement les humains. C’était précisément mon rôle dans l’opération : servir de témoin.

Par précaution, j’avais mis une fausse barbe.

Mais comme j’étais le seul nain géant de tout le groupe, je me sentais étrangement plus nerveux que d’habitude.

De nombreux nains remontèrent du sous-sol. Comme prévu, ils en transportaient d’autres, eux aussi barbus : les artisans qui avaient été enlevés. Ils étaient affaiblis, mais leurs jours ne semblaient pas en danger. Des fers entouraient leurs chevilles. C’était ainsi qu’on les avait maintenus prisonniers.

— Putain, ça fait mal ! Vous pourriez faire un peu attention ?! gémit un nain qui semblait assez jeune.

On le transportait sur une porte arrachée de ses gonds. Son bras gauche était couvert d’un bandage, et plusieurs autres blessures étaient visibles sur son corps.

— C’est qui, lui ?

— Un lâche. Mais c’est le fils du chef.

Le fils choyé d’un homme puissant avait donc pris la grosse tête, causé des problèmes dans une ville humaine et fini au service des Oiseaux de Proie. Lui et ses compagnons étaient tombés dans un piège : il avait perdu tout son argent aux dés, puis s’était retrouvé avec une dette colossale. Au bout du compte, ils avaient tous été pris en otages.

C’était un idiot, mais ils ne pouvaient pas l’abandonner ici.

À mon avis, ils auraient pourtant très bien pu le laisser crever.

Soit il avait tenté de s’échapper, soit il s’était rebellé et avait été puni. La douleur de son bras blessé faisait perler la sueur sur son front, et il gémissait sans arrêt.

Nos regards se croisèrent.

Je le reconnus immédiatement.

— Gadd, c’est ça ? On se retrouve.

C’était le nain voyou que nous avions croisé lorsque nous avions emprunté les Galeries du Dragon pour rejoindre Mactarode. Il avait d’abord cherché la bagarre, puis m’avait tranché le bras.

Heureusement, je l’avais très vite rattaché.

— Comment ça se fait que ton bras soit revenu ?! hurla-t-il.

Il n’avait donc pas assisté à ma guérison. Dans le cas contraire, il aurait probablement trouvé une excuse pour continuer à m’emmerder.

— J’ai craché dessus et il s’est recollé.

— Menteur !

Soudain, Gadd tendit désespérément la main vers moi.

— Répare-moi aussi !

Du sang traversait les bandages de son bras. Soit on le lui avait également tranché, soit il avait été broyé d’une manière ou d’une autre.

— Me demande pas l’impossible.

Nous n’avions pas les matériaux qui avaient permis de soigner mon bras. Et sa blessure remontait déjà à un certain temps.

Même avec un mage sous la main, réparer son bras ne serait pas facile.

Gadd agrippa son côté blessé et me fusilla du regard.

— Putain, tout ça, c’est la faute de ton peuple !

Avant que les autres nains puissent l’arrêter, il m’envoya son poing. Même avec un seul bras valide, il était bien plus fort que moi. À cause de ma malédiction de faiblesse, mon corps refusait de bouger comme je le voulais.

Alors que son coup allait m’atteindre, un nain à la barbe blanche s’interposa et bloqua son poing.

Sous le regard abasourdi de Gadd, le nain le souleva facilement d’une seule main et le projeta à travers la pièce. Son visage arrogant, si habitué à se plaindre, s’écrasa contre le mur avant qu’il ne retombe au sol.

Il n’avait pas l’air mort. Au moins.

— Attends une seconde.

J’attrapai la manche du nain à la barbe blanche, qui s’apprêtait à quitter la pièce.

— Qu’est-ce que tu fous ici ? Tu trompes ta femme en douce ?

Le nain me lança un regard noir, puis retira sa fausse barbe.

C’était mon meilleur ami au monde. Dez.

Il soupira en tripotant la barbe blanche.

— J’ai pas réussi à te tromper.

— Nan.

Comme si j’allais ne pas reconnaître mon meilleur ami.

Surtout avec un déguisement aussi nul.

— C’était par devoir ? Ou par compassion ? demandai-je.

Nous avions précisément choisi une nuit où il travaillait tard afin de l’empêcher de participer. Pour toute réponse, Dez me donna un coup.

Ça faisait mal. Sur quelqu’un d’autre, il aurait brisé un os.

— On y va.

Arrête de me frapper pour cacher que t’es gêné, bordel. Dis-le simplement. Dis que tu t’inquiétais pour moi.

Évidemment, je gardai ça pour moi.

Je ne voulais pas qu’il me frappe encore.

C’était épuisant d’avoir un meilleur ami pareil.

 

Le lendemain matin, Dez vint carrément chez nous.

— Je les ai renvoyés chez eux dès ce matin.

C’était une décision judicieuse. Mieux valait les faire partir avant que quelqu’un ne commence à les chercher. Gadd, lui, n’aurait sûrement plus aucune envie de remettre les pieds dans la société humaine.

— Et la dette ? demandai-je.

Nous n’avions trouvé aucun document dans la planque attaquée. La dette avait été contractée auprès d’un autre prêteur, ce qui rendait difficile toute solution un peu radicale.

— Ils ont récupéré le contrat de dette. Et apparemment, le village va pouvoir s’en sortir.

Quoi ?

— Attends… Tu parles de l’argent qu’il devait et de celui nécessaire pour reconstruire la colonie naine…?

— J’ai tout payé.

— Espèce d’idiot.

Ils n’avaient aucun moyen de le rembourser. J’imaginais qu’ils ne possédaient même presque rien qui puisse servir de garantie.

Tout ce que Dez allait récupérer de cette histoire, c’était une hache rouillée ou deux cailloux.

— Il te reste combien ?

— Bien assez. J’ai pris une avance.

— Double idiot !

Approchez, mesdames et messieurs !

Venez admirer l’homme le plus naïf du monde !

— C’était de l’argent que je gardais pour les coups durs, de toute façon. Et je t’emprunterai pas de fric, grogna-t-il.

Il aurait rendu un bien plus grand service au monde en déménageant dans une ville agréable avec sa femme et en lui faisant cinq ou dix autres enfants.

— Bon, d’accord.

Je plaquai une pile de pièces dans la main de Dez.

— C’est quoi, ce bordel ?

— L’argent que je te devais. Reprends-le.

C’était très loin de la somme totale que je lui avais empruntée, mais j’avais mes propres dépenses et c’était tout ce dont je pouvais me séparer pour le moment.

— Je devais te rembourser de toute façon. Et l’argent reste de l’argent : il est ni propre ni sale. Achète-lui des vêtements, des chaussures ou je sais pas quoi.

— Mêle-toi de ton—

— C’est pour elle, coupai-je fermement. Réfléchis un peu à tout ce qu’elle endure à cause d’un mari bon à rien comme toi. De temps en temps, faut bien lui donner une raison de trouver que ça en vaut la peine.

— Regarde-toi dans un miroir.

C’était censé être une pique sur ma relation avec Arwin, mais ça ne me fit absolument rien. Nous étions maîtresse et homme entretenu.

Par définition, j’étais bon à rien.

— Bref, passons aux vraies nouvelles.

Dez plongea la main dans son sac et en sortit une étrange statuette en pierre. Elle était finement ouvragée, mais ne semblait pas avoir beaucoup de valeur.

Une sorte d’idole ?

— C’est ça qu’ils les forçaient à fabriquer. Des statues d’un démon ou d’un autre.

— On trouve pas déjà des tonnes de trucs comme ça dans les boutiques de souvenirs ?

— C’est ça qui compte.

Dez brisa la statuette en deux et me montra qu’elle était creuse. De minuscules symboles semblables à des lettres recouvraient toute la paroi intérieure de la cavité.

— Un truc magique ?

— Des cercles magiques, marmonna sombrement Dez en suivant les symboles du doigt. C’est le pouvoir du vent.

Si quelqu’un y insufflait de la magie, la statuette amplifierait donc cette puissance. Prise individuellement, elle ne produirait pas grand-chose, mais en réunissant suffisamment d’exemplaires, on pouvait obtenir un effet considérable.

Les symboles s’entremêlaient aussi étroitement que les fils d’un tissu pour former un ensemble toujours plus complexe. Aucun amateur n’aurait pu fabriquer quelque chose d’aussi élaboré.

Voilà pourquoi ils avaient eu besoin d’autant de nains aux mains habiles.

— Ils doivent s’en servir pour de la magie ou un rituel quelconque. La moindre erreur de calcul peut être fatale, tu vois, grogna-t-il.

Des dizaines de statuettes avaient apparemment déjà été expédiées vers une destination inconnue.

— Tu t’y connais plutôt bien, remarquai-je.

J’avais toujours cru que Dez était aussi ignorant que moi en matière de magie.

— Ouais, bah… Lydia m’a appris.

— Ah. Tout s’explique.

Elle avait toujours été gentille avec Dez. Avec Natalie et moi, en revanche, elle était beaucoup moins aimable.

— Et c’est pas tout.

Il sortit une autre statuette. Elle ressemblait à la première, mais était plus légère. Elle aussi était creuse. Je la secouai et entendis quelque chose bouger à l’intérieur.

Après un examen rapide, je remarquai un bouchon qui scellait sa base.

— Par là ?

Je le retirai prudemment et glissai les doigts à l’intérieur.

J’en sortis un petit morceau de papier plié. En l’ouvrant, je découvris de minuscules choses blanches ressemblant à des grains. On aurait dit des graines, mais je ne me souvenais pas en avoir déjà vu de semblables.

— J’ai comme l’impression que si je plantais ça dans la terre, un fonctionnaire quelconque débarquerait en courant pour me couper la tête.

— Celle-là aussi est différente.

Dez me tendit une troisième statuette. Elle contenait une poudre blanche.

Ça, c’était un peu plus facile à identifier.

Je passai un doigt dedans et goûtai.

La poudre était atrocement amère. Je fus aussitôt pris de haut-le-cœur et me mis à cracher encore et encore, sans réussir à chasser le goût. Je tendis la main vers Dez, qui me donna de l’eau. Après m’être rincé la bouche plusieurs fois, je finis enfin par retrouver un semblant de sérénité.

C’était immonde. Dez me regarda avec inquiétude.

— C’est une drogue ? De la Release, peut-être ?

— Pire encore.

Je jetai le papier à la poubelle.

— C’est du Calling.

C’était également une drogue qui existait depuis des temps immémoriaux et qu’utilisaient autrefois les chamans. L’ingérer était censé procurer un état de béatitude et un sentiment de toute-puissance, mais le manque et les dégâts infligés au corps étaient plus de deux fois pires qu’avec la Release.

Une fois qu’on commençait à en prendre, c’était fini. On mourait en un rien de temps. Même les gens de la pègre ne voulaient pas toucher à ce genre de saloperie. Impossible d’en faire un commerce si tous les clients crevaient.

Qu’est-ce qu’Oswald peut bien foutre ?

— Je suis surpris que tu l’aies reconnu, remarqua Dez.

— J’ai connu quelqu’un qui avait réussi à mettre la main sur ce truc autrefois.

Et à cause de cette personne, j’en avais bavé.

— Le Calling est déjà assez dangereux quand on l’avale, mais quand on le brûle, il produit aussi un gaz toxique. Cet abruti avait essayé de le fumer comme du tabac et avait failli en crever.

— Ça devait être un sacré con, grogna Dez.

Je décidai de ne pas ajouter la suite :

Et toi aussi, tu le connais.

— On dirait que la Terre-Mère est mêlée à tout ça.

La fabrication du Calling faisait partie des secrets de l’Église de la Terre-Mère. C’était elle qui l’avait répandu à travers le continent. D’après Samantha, la prédicatrice de ce Dieu Soleil aussi reluisant qu’une trace au fond des chiottes, des fidèles de la Terre-Mère appelés ministres se trouvaient à Voisin-Gris.

Samantha était capable d’arrêter l’un de mes coups de poing à pleine puissance, et même elle se méfiait d’eux. Ils devaient donc être des monstres du même acabit. S’allier aux serviteurs d’un autre dieu pour combattre le Dieu Soleil et ses prédicateurs pouvait évidemment constituer une option.

Mais pas lorsqu’il s’agissait de la Terre-Mère. Si ces gens suivaient fidèlement ses préceptes, aucune compréhension mutuelle n’était possible.

— Les Oiseaux de Proie et l’Église de la Terre-Mère…

Les ordures et les déchets, main dans la main.

Qu’est-ce qu’ils préparent ?

Quoi que ce soit, ça sent mauvais.

— Et puisqu’on parle de la Terre-Mère, ajouta Dez en plissant les yeux, ils vont construire une nouvelle église en ville.

— J’ai entendu dire qu’ils avaient versé un tribut particulièrement généreux au seigneur local, m’expliqua Arwin le lendemain matin. Le bâtiment sera construit au nord-est. Ils craignaient que le soulèvement de Sol Magni ne nuise à leur réputation dans la ville.

Comme s’ils en avaient eu une pour commencer.

— En gros, ils attendaient leur heure et ont profité de la première occasion pour s’implanter sur un nouveau territoire.

Depuis la Ruée, toutes les églises de la ville étaient en difficulté, pas seulement celles du Dieu Soleil sans amis. L’Église de la Terre-Mère voyait manifestement là une occasion d’établir une tête de pont importante.

— Et maintenant, ils ont acheté l’homme le plus puissant de la ville pour pouvoir se construire leur petit château ici ? Belle leçon d’humilité de la part de religieux.

— Mais la construction d’une église crée aussi des emplois. Et ils ont immédiatement commencé à préparer des repas et à aider les plus démunis de différentes manières.

— Première étape d’une invasion.

Il était dans la nature humaine de s’attacher à ceux qui vous donnaient à manger. D’abord, ils augmenteraient le nombre de leurs fidèles.

Ensuite, ils en feraient une armée de fanatiques.

Arwin me lança un regard réprobateur.

— Tu détestes aussi la Terre-Mère ?

— Les dieux adorent débiter toutes sortes de belles paroles. Curieusement, on les entend jamais dire qu’il faudrait bien s’entendre avec les fidèles des autres religions.

Tout tournait autour du nombre de croyants qu’ils parvenaient à attirer. S’ils n’avaient plus de fidèles, ils mettaient la clé sous la porte.

La puissance d’un dieu provenait de la foi.

Enfin, c’était ce que je supposais.

Certains dieux anciens avaient été oubliés, avaient perdu leur puissance et n’étaient même plus considérés comme des dieux.

— Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir comment conquérir le monde.

À l’origine, Opus, la Terre-Mère, n’était vénérée que par le peuple de la forêt, sur un continent situé très loin à l’ouest. Malgré leur grande intelligence et leur civilisation avancée, ces gens vivaient au plus profond des bois et n’entretenaient pratiquement aucun contact avec les autres peuples.

Ils avaient en outre développé leur propre système magique et tuaient quiconque osait pénétrer dans leur forêt. Ils excellaient particulièrement dans l’herboristerie et les malédictions. Ils créaient toutes sortes de préparations et pouvaient transformer des êtres humains en monstres ou en bêtes.

Cependant, il y a plus de mille ans, une partie de leur peuple quitta la forêt. Certains prétendaient que leur population était devenue trop importante pour que leur territoire puisse continuer à les nourrir. D’autres affirmaient qu’une malédiction avait échappé à tout contrôle, pris vie et rendu leur forêt inhabitable.

La seule chose certaine était que le peuple de la forêt s’était dispersé et avait pris racine en de nombreux endroits, répandant sa religion avec lui.

Jusque-là, rien de bien grave.

Le problème, c’était qu’Opus était une divinité monothéiste et que ses fidèles ne toléraient ni les autres dieux ni les autres croyances. Pour la première fois depuis leur départ de la forêt, ils se retrouvèrent confrontés à d’autres religions.

Deux possibilités s’offraient à eux : adapter leur foi pour permettre la coexistence…

Ou exterminer les hérétiques qui vénéraient d’autres dieux.

Ils choisirent la deuxième.

Des guerres de religion éclatèrent à travers le continent. Ils envahirent et pillèrent d’autres territoires et, partout où ils triomphaient, imposaient aux habitants le culte de la Terre-Mère.

Évidemment, les peuples des royaumes conquis ne restèrent pas sans réagir. Plusieurs nations unirent leurs forces et ripostèrent. Beaucoup de gens périrent au cours de cette longue guerre, et la majeure partie du peuple de la forêt fut décimée. Les survivants se retirèrent dans de profondes régions boisées rappelant leur terre natale et reprirent leur ancien mode de vie.

Le peuple de la forêt avait beau avoir disparu, sa religion et ses enseignements, eux, subsistèrent. Leur foi prospéra et l’Église de la Terre-Mère se répandit à travers le continent. Autrefois considérée comme une secte et lourdement persécutée, elle était désormais reconnue comme l’une des grandes religions. Certains pays, comme Baradelle, en avaient même fait leur religion d’État.

Ses fidèles n’allaient plus aussi loin que le peuple de la forêt autrefois.

Mais la religion elle-même n’avait pas changé.

— Si ce sont des Clavoriens, ce sera au moins légèrement moins grave. Mais si ce sont des Kirigginos, il va pleuvoir du sang.

La religion de la Terre-Mère comptait de nombreuses branches, mais elles pouvaient grossièrement être réparties en deux catégories : les réalistes et les fondamentalistes.

Les réalistes adoptaient une approche pragmatique de leur foi, et la branche de Clavor était la plus importante d’entre elles. L’église qui exploitait autrefois un bordel clandestin à Voisin-Gris appartenait par exemple à cette branche.

Les fondamentalistes, eux, croyaient en la suprématie absolue de la Terre-Mère. Ils appartenaient tous à la branche de Kiriggino, qui regroupait énormément de fidèles. Pour eux, vénérer un autre dieu constituait un péché grave. Les inquisiteurs appartenaient à cette mouvance.

Les Clavoriens évitaient l’affrontement avec les autres religions et branches et prônaient plutôt la coexistence. Les Kirigginos, eux, n’hésitaient pas à attaquer les autres groupes religieux. À l’image du peuple de la forêt, ils déclenchaient des guerres saintes. Et comme si cela ne suffisait pas, ils exerçaient également une pression sur les Clavoriens pour les ramener de force vers leur propre doctrine.

Cela ne signifiait pas pour autant que les réalistes étaient des gens bien intentionnés.

Ils soutiraient de l’argent à leurs fidèles avant de le redistribuer pour acheter les faveurs de nobles et de puissants marchands. Ils buvaient comme des trous et couchaient avec des femmes.

Et avec des hommes d’ailleurs.

Ils maîtrisaient parfaitement l’art de la débauche.

Mais puisqu’ils étaient également religieux, c’était précisément le genre de débauchés avec lesquels je ne pouvais pas m’entendre.

— J’ai une mauvaise nouvelle, annonça Arwin avec une grimace amère. Ce sont des Kirigginos.

C’était effectivement une très mauvaise nouvelle.

— On peut arrêter là avec les nouvelles déprimantes ?

Elle devait repartir dans le donjon après le petit-déjeuner. Si elle y descendait avec uniquement des pensées lugubres en tête, son moral en pâtirait.

Et là-dessous, ça pouvait être fatal.

— Ralph et les autres vont bientôt arriver. Tiens, mange plutôt.

Il y avait du pain et du beurre, de la soupe de maïs, du bacon frit, des tomates et du chou, avec une orange à côté.

— Et voilà ton dessert.

Je lui tendis une assiette contenant une part de génoise.

— Tu l’as préparée toi-même ?

— Je l’ai achetée.

Elle venait d’une boulangerie très populaire où il fallait faire la queue dès le matin avant que tout ne soit vendu.

— C’est un peu trop sucré pour moi, mais je me suis dit que ça te plairait.

Je roulai le sachet dont elle provenait. Une odeur de sucre caramélisé s’en dégageait.

— …Espérons que ce ne soit pas notre dernier petit-déjeuner.

— Tu te sens mal ? demandai-je.

Arwin n’était pas du genre à faire des plaisanteries aussi pessimistes. En la regardant mieux, je remarquai qu’elle était également pâle.

— J’ai eu du mal à dormir cette nuit.

— Quelque chose t’inquiète ?

— …L’information n’était pas confirmée, alors je ne savais pas si je devais t’en parler. En réalité, j’ai appris une autre mauvaise nouvelle.

Elle marqua une pause et me lança un regard presque suppliant.

— Il semblerait que les Paladins…

On frappa à la porte.

Le coup était ferme, mais retenu, presque prévenant. Je n’avais encore jamais entendu quelqu’un frapper de cette manière. Ralph et Noelle étaient plus polis. Les jumelles Maretto, beaucoup plus brusques.

Qui peut bien venir frapper aussi tôt ?

J’espère que c’est pas encore une bande de malfrats.

Ils foutent quoi, les Paladins ?

J’entrouvris la porte et aperçus deux visages familiers : Moustache et Bronzé.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je en ouvrant.

Une foule d’hommes passa aussitôt entre eux et me repoussa violemment contre le mur avant d’encercler Arwin.

Ils portaient tous l’uniforme des Paladins.

— C’est quoi ce cirque ? On vous a pas invités à déjeuner, lançai-je.

Moustache et Bronzé détournèrent maladroitement les yeux sans répondre.

Comme je ne pouvais bouger aucune autre partie de mon corps, je tendis le cou pour regarder Arwin. Elle était toujours assise sur sa chaise, parfaitement impassible malgré les lances pointées vers son visage.

— Lâchez Matthew, ordonna-t-elle en posant une main sur la hampe de l’une d’elles.

— Pardonnez-moi. Je ne voudrais pas interrompre votre repas, déclara Vincent en entrant à son tour.

Je sentais venir la suite.

— Désolé, mais le petit-déjeuner est privé aujourd’hui. Sans invitation, vous allez devoir partir.

Vincent ne m’accorda qu’un regard en passant devant moi. Une fois à côté d’Arwin, il déplia une feuille.

— Nous avons reçu des accusations selon lesquelles vous seriez impliquée dans la contrebande de drogues illégales.

— Alors on cherche à me piéger, répondit calmement Arwin. Je ne participe à aucune contrebande de drogue. Et Matthew non plus.

— Vous pourrez présenter votre version des faits à notre quartier général.

Vincent lui tendit la main.

— Allez-vous nous suivre sans opposer de résistance ?

 

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