Free! t2 chapitre 1
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Traduction : JLPTea
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Le terrain était saturé d’une chaleur étouffante et du souffle rauque des joueurs.
Le ballon, lancé depuis la mêlée confuse sous le panier, rebondit sur le cercle. Les vibrations du métal résonnèrent dans l’air.
Parmi toutes les mains qui se tendaient vers lui, Asahi, qui dépassait les autres d’une tête, retomba au sol en serrant le ballon contre lui. Sans perdre une seconde, il le relança.
— Nanase, contre-attaque !
Haruka s’était déjà mis à courir au moment même où Asahi avait touché le ballon.
La passe fusa dans sa direction. Prenant appui sur son pied gauche, Haruka tendit le bras droit au maximum et attrapa le ballon.
Même lorsqu’il replia le poignet, celui-ci ne lui échappa pas, comme s’il était collé à sa paume. D’un mouvement partant du coude, il l’envoya violemment contre le sol.
Le bruit du rebond fut si puissant qu’il lui vrilla les oreilles. Il maîtrisa de force le ballon qui remontait, puis continua sa course en le rabattant une nouvelle fois au sol. Le martèlement continu de ses dribbles se mêlait à celui de ses chaussures frappant le parquet, formant un rythme effréné.
Deux défenseurs se trouvaient encore devant lui.
Ikuya lui barrait la route. Malgré sa petite taille et son apparence frêle, ses mouvements étaient remarquablement efficaces. Il avait déjà intercepté trois passes. Sous ses longs cils, son regard acéré restait rivé sur Haruka.
Celui-ci poursuivit sa course sans ralentir. S’il s’arrêtait maintenant, la défense aurait le temps de se reformer et cette contre-attaque tant attendue perdrait tout son intérêt.
Alors qu’il arrivait si près d’Ikuya qu’il crut qu’ils allaient se percuter, Kisumi réclama le ballon avec un timing miraculeux.
— Nanase-kun, par ici !
Durant une fraction de seconde, l’attention d’Ikuya se détourna vers Kisumi. Au même instant, Haruka croisa le pied gauche devant lui et tourna le dos au défenseur. Tout en pivotant à son contact, il fit passer le ballon de sa main droite à sa main gauche au moment du rebond, puis se glissa sur la droite d’Ikuya.
Ce dernier pouvait encore suivre Haruka du regard tandis qu’il s’éloignait, mais il n’aurait jamais le temps de déplacer son centre de gravité. La main d’Ikuya, qui ne rencontra que le vide, disparut du champ de vision de Haruka.
Il ne restait plus que Makoto, posté sous le panier.
— Nanase-kun !
Kisumi courait parallèlement à lui. Pourtant, Haruka ne voyait plus que Makoto.
Makoto, qui attendait droit devant lui que Haruka fonce à sa rencontre.
Lui non plus ne pensait pas un seul instant que Haruka ferait une passe.
Le bruit du ballon frappant le sol ne résonnait plus dans ses oreilles, mais directement à travers son corps. Il amplifiait les battements de son cœur et se propageait en lui avec la chaleur.
Il n’avait aucune intention de feinter de gauche à droite. Son adversaire était Makoto. Des ruses aussi faciles ne fonctionneraient pas contre lui. Il ne pourrait pas le dépasser sans repousser ses propres limites.
Haruka prit appui sur son pied droit devant Makoto et bondit à la verticale. Dans le même mouvement, il ramena son épaule gauche en arrière et leva le ballon bien au-dessus de sa tête.
Makoto sauta à son tour. Il leva les deux bras et se plaça en position de contre.
À la différence de taille entre eux s’ajoutaient la longueur des bras de Makoto et l’écart entre leurs détentes. Makoto se transforma en un mur infranchissable qui dominait Haruka de toute sa hauteur. Celui-ci soutint le regard de Makoto, penché au-dessus de lui. Des gouttes de sueur jaillirent et se dispersèrent dans l’air, sans qu’il soit possible de savoir à qui elles appartenaient.
L’espace d’un instant, tous deux semblèrent s’affranchir de la gravité, comme soulevés par une bourrasque.
Alors qu’il continuait encore à monter, Haruka ramena le ballon contre son ventre et le fit passer dans sa main droite. Les yeux de Makoto suivirent le mouvement. Partant de son ventre, le bras droit de Haruka remonta sur le côté en décrivant un arc de cercle. Emporté par son inertie, le ballon quitta doucement sa main et dansa un instant dans les airs, tandis que la gravité rappelait Haruka et Makoto vers le sol.
Tous deux atterrirent, puis levèrent les yeux.
Comme s’il y avait été délicatement déposé, le ballon fut aspiré par le cercle.
— Haru !
Alors qu’ils sortaient du gymnase, Makoto l’interpella par-derrière. Au collège, les cours d’EPS étaient séparés entre filles et garçons. La classe 1 de Haruka avait donc cours en même temps que la classe 2 de Makoto.
— Joli tir !
Il leva la main droite en passant devant Haruka.
Qu’est-ce qu’il trouve de joli à ce tir ?
C’était le seul qu’il avait réussi, tout à la fin. Tous les autres avaient été contrés. Haruka se demanda si même Makoto était capable de sarcasme et observa son dos qui s’éloignait en courant. Makoto se retourna alors vers lui.
— On a musique après.
C’est quoi, cette excuse ?
Il avait sans doute cru que Haruka se demandait pourquoi il était si pressé. Mais Makoto n’était pas le seul à courir. Tous les élèves de la classe 2 se dépêchaient eux aussi, répétant d’une seule voix :
— Musique, musique !
— Nanase…
Lorsqu’il entendit son nom, Haruka se retourna. Shiina Asahi accourait depuis le gymnase.
Le jour de la rentrée, il s’était montré beaucoup trop familier en lui lançant des choses comme : « Toi, t’es plutôt du genre à ne pas avoir d’amis, hein ? » Depuis, il ne cessait de lui coller aux basques. Même pendant le match de basket d’aujourd’hui, il avait envoyé toutes ses passes à Haruka, alors que celui-ci ne lui avait rien demandé.
Asahi le rejoignit d’un pas léger et marcha à ses côtés en essayant de s’appuyer contre lui.
— Alors, mon rebond ?
Parlait-il de son saut sous le panier ? Même s’il lui demandait ce qu’il en avait pensé, Haruka ne pouvait rien répondre d’autre que : il avait sauté.
— C’était classe.
Haruka lui servit simplement les mots qu’Asahi avait envie d’entendre. Cela suffirait peut-être à le satisfaire. Et s’il était satisfait, Haruka espérait qu’il partirait ailleurs.
— Hé hé. Pas vrai ? Bon, par contre, tu as complètement gâché toutes mes passes.
Ses cheveux dressés en pointes avaient une forme étrange, et ses sourcils étaient taillés très fins. C’était manifestement contraire au règlement de l’école. Chaque fois qu’un professeur lui faisait une remarque, il débitait des absurdités du genre : « C’est juste mes cheveux au réveil. » Les pointes de sa coiffure arrivaient exactement à la hauteur du sommet du crâne de Haruka.
— Tu devrais rejoindre le club de basket. Tu es doué, Shiina.
Cela lui éviterait bien des ennuis si Asahi se mettait à pratiquer un sport sain et faisait quelque chose pour arranger cette coiffure. Ces pointes qui menaçaient constamment de lui crever les yeux étaient agaçantes, d’autant que Haruka ne pouvait rien y faire.
— Ah, tu as remarqué, Nanase. Je me disais justement qu’ils finiraient peut-être par venir me recruter. Mais avec le club de natation, je ne sais vraiment pas quoi faire.
Asahi fréquentait le club de natation de Bandô et avait également participé à la dernière compétition. Il s’était vanté d’avoir devancé Haruka lors des séries du relais quatre nages. Haruka trouvait que, s’il voulait fanfaronner, il aurait mieux fait de le faire ailleurs. Cela n’avait aucun intérêt de raconter ça devant le principal concerné.
Et puis, s’il poussait la conversation jusque-là, qu’espérait-il obtenir au juste ? Haruka pouvait comprendre qu’il cherche à affirmer un minimum sa supériorité, mais ce genre de comportement était à double tranchant.
Évidemment, Haruka ne se souvenait absolument pas de lui.
— Nanase-kun !
Shigino Kisumi accourut vers eux avec un sourire lumineux. Il était lui aussi dans la classe 1. Comme il comptait rejoindre le club de basket, il s’était montré particulièrement actif durant le match qu’ils venaient de jouer.
— Désolé pour tout à l’heure. Je ne t’ai pas fait la passe.
Haruka prit les devants tandis que Kisumi reprenait encore son souffle. Ce genre de chose avait sans doute de quoi blesser la fierté d’un futur membre du club de basket. En ignorant l’appel de Kisumi, Haruka avait écarté toute possibilité de passe jusqu’à se retrouver face à Makoto.
— Ce n’est rien, ça. Ton tir était incroyable, non ? Tu devrais rejoindre le club de basket.
Les pointes des cheveux d’Asahi oscillèrent d’une drôle de manière.
— Il ne viendra pas. On est déjà occupés tous les deux. Pas vrai, Nanase ?
Occupé ou non, Haruka n’avait de toute façon aucune intention de rejoindre un club. Il n’aimait pas l’idée que cela réduise le temps qu’il pouvait consacrer à la natation et, à ce stade, il ne voyait aucun intérêt à faire autre chose que nager. À quoi pouvait bien servir le basket ? Courir, puis tirer. Quel sens cela avait-il ? S’il ne s’agissait que de profiter du résultat d’un match, les heures d’EPS lui suffisaient largement.
— Toi aussi, tu étais impressionnant, Asahi. Tu as récupéré presque tous les rebonds, non ?
— Ouais, évidemment. Attends… pourquoi tu m’appelles déjà par mon prénom comme si on se connaissait ? Et sans suffixe, en plus. C’est littéralement la première fois qu’on se parle.
— Pourquoi pas ? Ce n’est pas bien grave. Au fait, le grand de la classe 2, tout à l’heure… comment il s’appelle ?
Il parlait sûrement de Makoto.
— Celui qui a contré tous tes tirs, Nanase-kun.
Cette remarque agaça légèrement Haruka, mais il s’efforça de ne rien laisser paraître.
— Tachibana Makoto.
Sa voix, en revanche, le trahit un peu.
— Oh, alors il s’appelle Makoto… Il t’a appelé « Haru », pas vrai ?
Au fil de la conversation, Haruka comprit parfaitement où Kisumi voulait en venir. Le contredire serait fatigant. S’ils tenaient à l’appeler ainsi, peu lui importait le nom qu’ils choisiraient. Il aurait simplement préféré qu’on l’appelle le moins souvent possible par son prénom. Et surtout, que cela ne leur serve pas de prétexte pour le suivre encore davantage.
— Je peux t’appeler « Haru », moi aussi ?
— Hé, toi, tu es arrivé après moi, alors ne commence pas à te montrer aussi familier d’un seul coup.
Asahi n’était pourtant pas mieux placé pour parler.
— Qu’est-ce que ça peut faire, Asahi ?
— Je t’ai dit de ne pas m’appeler par mon prénom. Dis quelque chose, toi aussi, Nanase.
— Ça ne me dérange pas vraiment.
— Waouh, tu comprends vite, Haru.
— A-attends ! Alors moi aussi, je vais t’appeler « Haru ».
— Fais comme tu veux.
— Dans ce cas, appelle-moi Kisumi, toi aussi.
— Beurk. On dirait « kiss me ». Quel prénom obscène.
Sans chercher à le contredire, Kisumi adressa à Asahi un large sourire qui dévoila toutes ses dents.
Ils passèrent près des spirées. Les arbustes devaient être à peu près aussi hauts que Haruka. De nombreuses petites fleurs blanches s’épanouissaient en bouquets arrondis.
Leur blancheur ressortait si nettement qu’elle semblait isolée du vieux bâtiment de l’école comme de la verdure environnante. Baignées par la douce lumière du printemps, les branches retombantes des spirées oscillaient sous une brise légère.
Le chemin qui partait du collège d’Iwatobi traversait principalement des champs cultivés. La route, presque parfaitement plate, s’étirait tout droit devant eux, seulement ponctuée de quelques maisons bâties çà et là. Le vent venu de la mer charriait une odeur d’eau salée si présente qu’en tendant l’oreille, on aurait presque pu croire entendre le fracas des vagues.
Au loin se dessinaient les courbes douces du mont Minogase, qui se prolongeaient jusqu’au mont Kuragake. Tout au long de l’année, leurs versants se paraient des couleurs propres à chaque saison. En cette période, les nuances délicates du vert tendre formaient une étendue mouchetée, semblable à une aquarelle dont les teintes auraient légèrement bavé. Près du sommet, les cerisiers semblaient enfin avoir fleuri, leurs couleurs floues et assourdies se fondant dans le ciel.
C’était peut-être une alouette. Elle poussa un cri avant de s’élever très haut dans les airs. Sans vraiment chercher à l’observer, Haruka la suivit des yeux et eut l’impression que le bleu éclatant du ciel allait lui faire perdre toute notion de profondeur.
— Haru.
Makoto, qui marchait à ses côtés, l’interpella.
— Quoi ?
— Tu as choisi un club ?
— Non. Je n’y ai pas réfléchi.
Sans Asahi, Haruka aurait estimé que le club de natation lui suffisait largement.
— On m’a proposé de rejoindre le club de basket. Tu en penses quoi ?
Makoto leva ses sourcils légèrement inclinés, qui lui donnaient un air naturellement doux.
S’il avait envie d’en faire, il n’avait qu’à accepter.
Haruka ne voyait pas pourquoi il aurait dû avoir un avis sur le fait que Makoto ait été invité à rejoindre le club de basket.
— Rien de spécial.
Il répondit sèchement, pour bien montrer que cela ne l’intéressait pas.
— Tu sais, Shigino-kun, dans ta classe…
Kisumi l’avait donc invité.
— Pendant le cours d’EPS, il était dans la même équipe que toi, non ?
Haruka le savait sans qu’il ait besoin de le lui rappeler.
— Il est venu dans ma classe pendant la pause déjeuner. Il m’a dit qu’ils n’avaient pas beaucoup d’élèves de première année.
Évidemment qu’ils n’en avaient pas encore beaucoup. Tous les clubs commençaient seulement à accueillir les élèves à l’essai à partir d’aujourd’hui. Le mois d’avril tout entier était consacré à cette période d’essai, et les inscriptions définitives n’avaient lieu qu’après les jours fériés successifs du début du mois de mai.
— Il a peur que, quand on sera en troisième année[1], le club n’ait plus assez de membres.
Contrairement à ce que son apparence laissait penser, Kisumi semblait être du genre à s’inquiéter bien trop tôt. Il ne devait pas y avoir beaucoup d’autres élèves de première année capables de se préoccuper de ce qui se passerait deux ans plus tard.
— Qu’est-ce que je devrais faire, Haru ?
— Rejoins-le si tu en as envie.
— Mais dans ce cas, je ne pourrai plus aller aussi souvent au club de natation, non ?
— Fais ce que tu as le plus envie de faire.
— Mais je n’ai pas l’intention de quitter le club de natation.
Au fond de lui, Makoto avait visiblement déjà trouvé sa réponse.
— C’est pour ça que je pense que je vais finalement refuser…
Il interrompit sa phrase à un endroit étrange, comme s’il attendait de voir comment Haruka réagirait.
S’il n’avait vraiment aucune intention de jouer au basket, il ne tournerait pas autant autour du pot. Sans même que Haruka s’en rende compte, le choix entre le club de natation et le club de basket s’était transformé en un choix entre Haruka et Kisumi.
Non. Peut-être que c’était seulement parce que Haruka présentait les choses ainsi que Makoto risquait de se faire une idée fausse.
En résumé, il cherchait simplement à lui dire : « J’ai envie d’essayer le basket, mais je tiens aussi compte de toi. »
C’est ridicule.
— Essaie le basket.
— Vraiment ? Je peux ?
Makoto releva ses sourcils à l’air bienveillant et lui adressa un sourire.
— Fais comme tu veux.
— Merci, Haru.
Haruka ne se souvenait pas avoir fait quoi que ce soit qui mérite des remerciements.
Des pissenlits fleurissaient au bord de la route. Ils en avaient parlé aujourd’hui en cours de sciences.
C’étaient des plantes vivaces. Haruka avait toujours cru qu’elles mouraient une fois leurs aigrettes dispersées par le vent, mais apparemment, elles survivaient à l’hiver en ne conservant que leurs feuilles et leurs racines.
Et leurs racines s’enfonçaient très profondément dans le sol.
C’était peut-être de cette vitalité obstinée que leur venait leur capacité à se redresser même après avoir été piétinées.
En les regardant ainsi, leur nom anglais, dandelion, semblait plutôt bien leur convenir. Il signifiait apparemment « les crocs d’un lion ».
Elles étaient bien plus résistantes qu’elles n’en avaient l’air.
Haruka essaya d’imaginer Makoto à la place du pissenlit.
Ce côté plus robuste qu’il n’y paraissait lui correspondait assez bien.
C’était une nouvelle découverte.
La maison de Haruka et celle de Makoto se trouvaient de part et d’autre de l’escalier de pierre qui menait au sanctuaire de Misagozaki, comme si elles l’encadraient. Le premier torii s’élevait à peu près à mi-hauteur de l’escalier. Le chôzuya, le pavillon destiné aux ablutions rituelles, se trouvait sur la gauche, et la maison de Haruka était située juste après.
Depuis la maison de Makoto, on ne pouvait pas rejoindre directement le grand escalier de pierre. Un autre escalier, partant de son entrée, débouchait tout en bas. Pour se rendre chez Haruka, il fallait donc remonter jusqu’au premier torii. C’était pour cette raison que Makoto l’attendait toujours au pied des marches.
Comme d’habitude, ils partirent en courant vers le club de natation d’Iwatobi. À peine rentrés de l’école, ils s’étaient changés, avaient rangé le nécessaire dans leurs sacs, puis avaient quitté leurs maisons.
C’était toujours ainsi.
Lorsque Haruka dépassa le chôzuya et franchit le premier torii, il aperçut Makoto tout en bas de l’escalier, occupé à jouer avec un chien noir.
— C’est quoi, ce chien ?
Il posa la question tout en descendant les marches.
— Ah, Haru. Je ne sais pas, mais on dirait un chien errant.
— Il ne se serait pas enfui de chez quelqu’un ?
— Je ne pense pas. Il n’a pas de collier, alors il a sûrement été abandonné.
— C’est peut-être un chien sauvage descendu de la montagne.
Même s’il parlait de chien sauvage, il s’agissait généralement d’anciens animaux domestiques abandonnés qui avaient fini par retourner à l’état sauvage. Comme il y en avait quelques-uns dans la région, des tracts étaient parfois distribués afin de mettre les habitants en garde.
Contrairement au centre-ville, il était difficile de capturer les chiens redevenus sauvages et, la plupart du temps, tant qu’ils ne causaient aucun dégât, on les laissait tranquilles.
— Je ne pense pas que ce soit ça non plus. Son pelage est trop beau.
Dans ce cas, c’était bien un chien abandonné.
Si tel était le cas, Haruka s’en moquait. Cela ne le concernait pas.
— On y va.
— …D’accord.
Du coin de l’œil, Haruka vit Makoto se relever avec l’air d’abandonner une partie de son cœur derrière lui, puis il se mit à courir.
Ils n’avaient pas parcouru une grande distance sur la route calme qui longeait la côte, où pas un souffle de vent ne se levait, lorsque Makoto commença à se retourner avec inquiétude. Il n’était même pas nécessaire de tendre l’oreille pour entendre le bruit des pattes derrière eux.
— Hé, il nous suit.
— C’est parce que tu t’es occupé de lui. Il doit croire que tu vas lui donner à manger.
— Je me demande jusqu’où il va nous suivre.
Demande-lui directement.
— Quand il aura faim, il partira chercher quelque chose ailleurs. Laisse-le tranquille.
— …D’accord.
Haruka accéléra. L’air paisible fut légèrement troublé par leur course, se transforma en vent et fit frémir les feuilles des trèfles blancs.
Finalement, le chien les suivit jusqu’au club de natation.
Comme ils avaient accéléré, Haruka et Makoto arrivèrent tous les deux à bout de souffle. Penchés en avant, les mains posées sur les genoux, ils respiraient avec difficulté, le dos se soulevant fortement à chaque inspiration.
Ils avaient continué à courir, poussés par le chien qui les talonnait.
L’animal, lui, était assis avec l’air de n’avoir fourni aucun effort.
— Haa… haa… tu vas trop vite, Haru.
— On ne peut pas… haa… continuer à courir éternellement… haa… au rythme de Nagisa.
Depuis leur entrée au collège, leurs horaires ne correspondaient plus à ceux de Nagisa. Ils se rendaient donc au club séparément. Apparemment, Nagisa continuait de courir seul.
— C’est vrai… haa… mais tu comptes… haa… rejoindre le club d’athlétisme ?
— Ce ne serait pas… haa… une mauvaise idée. Allons-y.
— Hein ? Haa… tu es sérieux ? Haa… franchement, Haru…
Haruka passa les portes automatiques du club de natation, et Makoto le suivit.
Le chien resta assis, sans bouger.
Apparemment, il n’avait pas l’intention d’entrer dans le bâtiment. Peut-être avait-il été correctement dressé à ne pas le faire. Il comptait peut-être les attendre ici jusqu’à leur sortie.
Même s’il patientait un moment, il finirait forcément par partir ailleurs lorsqu’il aurait faim.
Sur cette pensée, Haruka se dirigea vers les vestiaires.
Lorsqu’ils arrivèrent au bord du bassin, Hazuki Nagisa vint aussitôt se suspendre à eux.
— Yahou ! Haru-chan, Mako-chan !
— Tu as nagé quoi aujourd’hui ? demanda Makoto.
— Euh… du papillon.
Haruka avait déjà vu Nagisa nager le papillon une fois. Autrefois, la brasse avait évolué pour donner naissance au papillon, mais Nagisa semblait chercher à faire évoluer le papillon encore davantage.
S’il persévérait, le jour où sa technique serait reconnue comme une nouvelle nage n’était peut-être plus très loin.
— Tu arrives vraiment à nager le papillon ?
— Ne te moque pas de moi. Rin-chan me l’a appris correctement, tu sais.
Apparemment, Rin n’était pas vraiment fait pour enseigner.
— C’est bien de travailler le papillon, mais tu t’entraînes correctement aux départs ?
— Bien sûr. Je saute en faisant baah, j’entre dans l’eau en faisant japlouf, puis je glisse avec une sensation de suiii.
Il accompagna ses explications de gestes avec tout son corps.
— Non. Il faut sauter en faisant daah, entrer dans l’eau en faisant bashuu, puis glisser avec une sensation de gui.
Makoto non plus n’était visiblement pas fait pour enseigner.
— Hé, vous savez quoi ? Je vais devenir comme Rin-chan et apprendre à nager dans tous les styles. Et après, je deviendrai spécialiste du quatre nages individuel.
— Waouh, c’est formidable. Alors tu vas devoir beaucoup t’entraîner pour la prochaine compétition.
— La prochaine compétition, ça risque d’être un peu…
Il ne serait manifestement pas prêt à temps.
Son objectif était ambitieux. Il ne pouvait pas être prêt aussi rapidement.
— Pour l’instant, je ne ferai que la brasse.
— Nagisa, ce sera la première fois que tu nageras tout seul, non ?
À bien y réfléchir, le relais quatre nages de la dernière compétition avait dû être sa toute première participation.
— Oui. C’est pour ça que je suis un peu inquiet.
— Ça ira. C’est toi, après tout.
— Oui. Et toi, Mako-chan, tu participes à quoi ?
— Je n’ai pas encore décidé, mais…
Makoto releva ses sourcils légèrement inclinés et lança un regard lourd de sens à Haruka.
— Moi, je ne participe qu’en nage libre.
— Évidemment.
Pourquoi lui poser la question alors que la réponse était évidente depuis le début ? Nagisa n’avait quand même pas imaginé qu’ils participeraient à nouveau à un relais. Ils n’appartenaient plus à la même catégorie d’âge que lui, et ils n’avaient de toute façon personne d’autre avec qui nager.
— Au fait, où est Zaki-chan ?
Nagisa regarda autour de lui.
Maintenant qu’il le disait, Aki n’était pas encore là.
— Eh bien…
Makoto interrompit sa phrase avec un air désolé. Nagisa et Haruka tournèrent les yeux vers lui.
— En fait, Zaki-chan a rejoint le club de natation du collège. Alors elle a dit qu’elle arrêtait de venir ici.
Il avait dû découper sa phrase en plusieurs morceaux avant de parvenir enfin à la terminer.
— Hein ? Elle a arrêté ? Sans même venir me dire au revoir ?
Aki était dans la classe 2 avec Makoto. Elle lui en avait donc probablement parlé.
La période d’essai des clubs commençait aujourd’hui. Cependant, comme la piscine du collège était extérieure, ils ne pouvaient normalement pas encore y nager. Haruka ignorait quel genre d’activités le club de natation pouvait organiser après les cours, mais il avait du mal à croire que leur entraînement puisse être plus efficace que de nager réellement.
Peut-être qu’elle avait simplement utilisé le club du collège comme prétexte pour arrêter.
Dans ce cas, elle avait sans doute pris sa décision depuis longtemps.
Haruka se rappela soudain que Makoto avait annoncé son intention de rejoindre le club de basket.
— Elle a dit qu’elle repasserait. Et qu’elle viendrait nous saluer correctement à ce moment-là.
Makoto cherchait-il lui aussi un prétexte pour se libérer des activités du club ?
Haruka poussa sa réflexion jusque-là, puis décida que cela n’avait aucune importance et cessa d’y penser.
— Je vais nager.
Il se dirigea vers le bassin.
— D’accord.
Makoto le suivit.
— À plus tard, Haru-chan, Mako-chan !
Nagisa leur fit signe de la main, puis retourna auprès du groupe des élèves de primaire.
Haruka monta sur le plot de départ tout en ajustant ses lunettes, puis plongea.
Du bout des doigts, il ouvrit un passage dans l’eau et y glissa son corps.
Les bras, la tête, la poitrine, la taille, puis les pieds.
Sans se fondre dans l’eau, mais sans la repousser non plus.
Accepter l’eau.
Être accepté par elle.
Reconnaître sa présence, et sentir qu’elle reconnaissait la sienne.
Sentir… l’eau.
Makoto plongea à son tour.
Sa présence se diffusa dans l’eau. Il n’y avait aucun bruit, aucune ondulation. C’était comme si l’existence même de Makoto se répandait autour de lui.
Haruka la sentit au plus profond de sa poitrine. Il reconnaissait cette présence et l’acceptait.
Il ne s’agissait pas de se comprendre ni de communiquer. Ils reconnaissaient simplement l’existence l’un de l’autre. En l’acceptant telle quelle, ils pouvaient mutuellement la ressentir.
Dans l’eau…
Dans l’eau…
Lorsqu’ils quittèrent le club de natation, le chien se trouvait toujours là.
Assis exactement au même endroit, il aboya une fois en direction de Haruka lorsque celui-ci franchit les portes automatiques. Il semblait chercher à mettre en avant le fait qu’il les avait attendus.
C’était vraiment un chien bien dressé.
Son corps était noir, mais une bande blanche s’étendait du dessous de son museau jusqu’à son poitrail. Ses pattes étaient elles aussi blanches, comme s’il portait des chaussettes. Puisque ces parties blanches n’étaient pas encore sales, il ne devait pas s’être écoulé plus d’une journée depuis son abandon.
À en juger par la beauté de son pelage, il avait toujours été nourri correctement. On devinait facilement qu’il avait été bien traité.
S’ils l’avaient dressé et nourri avec autant de soin, s’ils avaient entretenu son pelage avec autant d’attention, pourquoi l’avaient-ils abandonné ?
Quelle raison avait pu les contraindre à le jeter dehors ?
— Waouh, il est encore là.
— C’est quoi, ce chien ? Il est à toi, Haru-chan ?
Makoto et Nagisa venaient eux aussi de sortir.
— Je pense que c’est un chien errant, mais il s’est mis à nous suivre, répondit Makoto à la place de Haruka.
— Oh, alors il a été abandonné.
Nagisa s’approcha du chien, s’accroupit devant lui et plongea son regard dans le sien. Le chien lui rendit son regard sans faire le moindre mouvement.
À les voir se fixer ainsi dans les yeux, on aurait dit qu’ils tenaient une véritable conversation.
Si leurs négociations aboutissaient et que le chien finissait par appartenir à Nagisa, cela constituerait un dénouement parfait.
— On y va.
Haruka commença à courir. Makoto le suivit, puis Nagisa se lança derrière eux. Enfin, le chien partit à la poursuite de Nagisa.
Sur la digue qui longeait la rivière Shiwa comme sur le pont Mutsuki, l’animal continua de courir en jouant avec lui. Il s’enroulait volontairement autour de ses jambes et gênait sa course. Les éclats de rire de Nagisa résonnaient dans les environs.
Haruka avait même ralenti, espérant que le chien finirait ainsi par s’attacher à Nagisa.
Malgré cela, lorsqu’ils descendirent du pont Mutsuki, l’animal se sépara de Nagisa.
— Salut, Haru-chan, Mako-chan !
Nagisa leur fit signe de la main. Le chien se contenta de lui répondre par un aboiement, puis repartit derrière Haruka et Makoto.
— Eh bien, il a finalement choisi de venir par ici, Haru.
— C’est parce que tu continues de t’occuper de lui. Ne le regarde plus.
— … D’accord.
Haruka accéléra encore légèrement.
— Haa… haa… dis, Haru…
Makoto, penché au pied de l’escalier du sanctuaire, essuya sa sueur.
— Haa… haa… quoi ?
Haruka le regarda d’en haut tout en essuyant lui aussi la transpiration sur son visage.
— Toute cette résistance est inutile… haa… enfin, j’ai l’impression que ça ne sert à rien…
Le chien était assis avec une expression parfaitement sereine.
— Haa, haa, rentrons à la maison.
Haruka tourna le dos au chien et à Makoto, puis commença à gravir l’escalier de pierre.
— D’accord. Haa… alors, à demain. Haa… haa…
Le chien ne semblait pas vouloir le suivre. C’était réglé. Il s’était attaché à Makoto, et non à Haruka. Légèrement soulagé, Haruka franchit le premier torii baigné par le soleil couchant, puis tourna à gauche.
Après le dîner, l’animal continua malgré tout de le préoccuper. Haruka ouvrit donc discrètement la porte d’entrée.
Il ignorait jusqu’à quel point l’ouïe du chien était développée. Il avança vers le chôzuya en dissimulant sa présence autant que possible, puis resta caché derrière le torii pour observer le pied de l’escalier.
Le chien se trouvait toujours au même endroit, éclairé par un réverbère.
Peut-être voyait-il particulièrement bien dans le noir. Ou peut-être avait-il simplement compris ce que Haruka essayait de faire. Quoi qu’il en soit, il demeura immobile, sans aboyer ni courir dans sa direction.
Haruka avait pensé que Makoto viendrait forcément lui rendre visite, mais ce n’était apparemment pas le cas.
Avait-il mangé quoi que ce soit depuis tout à l’heure ?
Il semblait quelque peu abattu.
Il devrait partir chercher de la nourriture. S’il se rendait dans la montagne, il trouverait sûrement quelque chose à manger.
À rester assis là sans bouger…
Haruka retourna chez lui et sortit du réfrigérateur une saucisse ainsi qu’une korokke. Il remplit ensuite un bol d’eau, puis ressortit.
Même lorsque Haruka se montra derrière le torii, le chien ne fit aucun mouvement et continua de rester sagement assis.
Il était vraiment bien dressé.
Ou peut-être avait-il toujours été particulièrement intelligent.
Ou bien il était simplement obstiné.
Quoi qu’il en soit, il attendait patiemment sans bouger.
Même lorsque Haruka descendit l’escalier et posa le bol à côté de lui, le chien se contenta d’y jeter un regard sans essayer de boire.
Ce n’était pas possible qu’il ne soit pas intéressé. Ses pattes blanches remuaient nerveusement, trahissant son impatience.
— Tu peux boire.
Haruka désigna le bol du doigt. Le chien y plongea enfin le museau et se mit à boire.
Il devait être terriblement assoiffé, car il avalait l’eau avec une énergie impressionnante.
À en juger par son comportement, Makoto ne semblait effectivement rien lui avoir donné à manger.
Haruka lui tendit la saucisse dans sa main. Peut-être le chien s’était-il déjà détendu, car il l’avala entière sans la moindre hésitation ni prudence.
— Hé, tu vas t’étouffer si tu ne mâches pas correctement.
Son comportement avait quelque chose d’étrangement comique, et Haruka laissa échapper un rire malgré lui.
Il lui donna ensuite la korokke. Cette fois, l’animal la renifla avec une certaine méfiance, puis en prit une petite bouchée.
Il n’avait peut-être pas l’habitude de manger ce genre de nourriture.
Il continua à grignoter, une bouchée après l’autre.
— C’est bon, hein ? Ne laisse rien.
Comme il émiettait la korokke[2] en la mangeant, des miettes se dispersèrent dans la paume de Haruka. Le chien les lécha, et Haruka eut beaucoup de mal à supporter les chatouilles.
Au loin, on entendait le bruit de la mer.
Guidée par la lune, la marée semblait être montée. Des oiseaux marins s’envolèrent en poussant des cris.
Les oiseaux n’y étaient pour rien : ce fut le vent nocturne, soudain plus vif, qui fit onduler le pelage noir du chien.
La nuit était tombée depuis longtemps, pourtant le parfum du printemps demeurait dans l’air.
Il fait doux, ce soir. Ça ira.
C’était ce que Haruka se disait en observant le chien, qui continuait de lui lécher la main alors qu’il n’y restait plus rien.
Le lendemain matin, lorsqu’il sortit de chez lui et s’engagea sur l’escalier de pierre, il trouva Makoto en train de jouer avec le chien. Ses frère et sœur jumeaux l’accompagnaient.
— Ah, c’est Haru-nii-chan !
Tous les deux pointèrent Haruka du doigt tandis qu’il descendait les marches.
— Salut. Ne ratez pas le bus.
Depuis ce printemps, ils étaient capables d’aller à l’école maternelle sans que Makoto ait besoin de les accompagner.
— Ouuuui !
Les deux enfants partirent en courant avec enthousiasme, mais Makoto continua de jouer avec le chien.
— Makoto. Si tu continues de t’occuper autant de lui, il va nous suivre jusqu’au collège.
— Oui. Ouh là !
Le chien remuait la queue tout en courant autour de Makoto.
— Tu lui as donné à manger ?
— Oui. Du poulet frit et des rouleaux de printemps du petit-déjeuner.
Haruka trouvait cela particulièrement lourd pour le matin.
Mais c’était vrai que Makoto était encore en pleine croissance. Depuis leur entrée au collège, il avait même l’impression qu’il avait encore un peu grandi.
— Si tu lui donnes ce genre de choses, il va s’attacher à toi.
— Oui. Ouh là… doucement, doucement.
Combien de temps comptait-il encore jouer avec lui ?
— On y va.
— D’accord. Au revoir.
Makoto lui fit signe de la main, mais après avoir aboyé une fois, le chien resta immobile au pied de l’escalier.
Peut-être avait-il compris qu’il ne pouvait pas les suivre jusqu’au collège.
Haruka rejeta aussitôt cette idée.
La veille, il les avait probablement poursuivis par instinct uniquement parce qu’ils couraient. Ils l’avaient correctement nourri, alors ce n’était pas comme s’il était trop affaibli pour courir.
Korokke, poulet frit, rouleaux de printemps…
Il était possible que tout cela soit difficile à digérer pour lui.
Alors qu’ils marchaient sur la route plate qui suivait parallèlement la crête du mont Minogase, Makoto se retourna à plusieurs reprises.
Le sanctuaire de Misagozaki n’était déjà plus visible. L’escalier de pierre non plus, évidemment. Même en plissant les yeux, il ne pouvait certainement plus apercevoir le chien.
À moins qu’il espère que celui-ci se mette à leur courir après.
Et qu’il compte alors repartir à toute vitesse.
Si un chien entrait dans l’enceinte du collège, quelqu’un finirait forcément par prévenir la fourrière.
Haruka pouvait à peu près imaginer la suite.
Makoto prendrait la défense du chien pour empêcher la fourrière de l’emporter, prétendrait qu’il lui appartenait, se ferait sévèrement réprimander par l’école, puis le ramènerait chez lui.
S’il voulait le garder, Haruka trouvait qu’il ferait mieux de le faire immédiatement, sans passer par tout ce cirque.
— Dis, Haru. Tu crois qu’il va rester là combien de temps ?
Haruka ne répondit pas, puisqu’il n’en savait rien.
— Les services sanitaires ne viendront pas le chercher, hein ?
— …
— Je me demande s’il a faim.
— …
— J’espère qu’il ne va pas se rendre malade en mangeant n’importe quoi.
— …
— Tu sais, je ne peux pas le garder chez moi à cause de maman. Elle dit qu’elle n’arrête pas d’éternuer dès qu’un chien s’approche.
— …
— Haru, tu lui as donné à manger hier soir, pas vrai ?
— …
— Moi aussi, je pensais lui apporter mes restes.
Le visage de Haruka devint soudain brûlant.
S’il l’avait vu, il aurait au moins pu l’appeler.
— Vous aviez l’air de si bien vous entendre que je n’ai pas voulu vous interrompre.
Haruka eut l’impression que tout le sang de son corps venait d’affluer vers son visage, et il baissa les yeux.
— Je ne pensais pas que tu aimais autant les chiens…
— D’accord, j’ai compris !
— Hein ?
— S’il est toujours là quand on rentrera, je le garderai.
Haruka détourna le regard après avoir prononcé ces mots à voix basse.
C’était surtout une décision prise sous le coup du désespoir. Il ne supportait plus que Makoto s’imagine toutes sortes de choses étranges à son sujet.
— Vraiment ? Tant mieux. Ça me rassure.
Un juron s’échappa du coin des lèvres de Haruka.
Une fois encore, il s’était laissé entraîner au rythme de Makoto.

— Enfin, seulement s’il est encore là.
— Il sera là. C’est sûr.
D’où pouvait bien lui venir une telle certitude ?
Haruka espérait vivement qu’il ne s’agissait que d’un souhait sans le moindre fondement.
— Bonjour, Nanase-kun, Tachibana-kun.
Yazaki Aki arriva par-derrière et se glissa entre Haruka et Makoto.
— Salut.
— Bonjour, Zaki-chan.
Aki sourit à Haruka.
— J’ai rejoint le club de natation du collège.
Elle l’annonça comme si elle venait enfin de réussir une épreuve particulièrement difficile.
— Alors, comment c’était ? demanda Makoto.
Il semblait plus qu’un peu intéressé, bien qu’il ait l’intention de rejoindre le club de basket.
— Pour l’instant, on a couru. Et on a fait des exercices de gymnastique.
C’était à peu près tout ce qu’un club de natation pouvait faire lorsqu’il était impossible de nager.
— Mais vous savez, les filles plus âgées sont vraiment gentilles. Elles m’ont donné envie d’avoir des grandes sœurs comme elles.
— Oh, ça a l’air bien.
Makoto semblait envieux.
Il n’avait pourtant aucune inquiétude à avoir : en rejoignant le club de basket, il trouverait sûrement beaucoup de gentils « grands frères ».
— Mais Zaki-chan, pourquoi as-tu quitté le club de natation d’Iwatobi ?
Le sourire d’Aki s’assombrit un instant. Puis elle releva la tête, comme si elle regardait au loin.
— En fait, je me suis beaucoup entraînée pour la dernière compétition. J’ai fait énormément de plongeons et j’ai beaucoup nagé. C’était la première fois que je m’entraînais autant.
— C’est vrai. Moi aussi, répondit Makoto.
— Et pendant tout ce temps, je ne pensais qu’à nager vite. Je voulais devenir un peu plus rapide.
— Oui.
— C’était pareil pour toutes les autres. Miki, Maki, Yuki… tout le monde ne pensait qu’à nager plus vite.
— C’est parce que vous vous êtes autant entraînées que vous avez terminé troisièmes, non ?
— Oui. Quand nous sommes montées sur le podium, nous étions toutes tellement heureuses que nous nous sommes mises à pleurer à chaudes larmes. Mais les entraînements étaient toujours difficiles et, lorsque nous ne nous entraînions pas, nous étions constamment inquiètes. Quoi que nous fassions, nous finissions par ne plus penser qu’au relais. Lorsque nous nagions, seul notre temps nous importait. Ce n’était plus amusant du tout.
— …Oui.
— J’aime nager, alors j’ai envie de continuer à le faire en m’amusant davantage. Plutôt que de penser à la vitesse, à la victoire ou à la défaite, je veux créer beaucoup de souvenirs avec des camarades que j’aime vraiment. Bien sûr, les entraînements du club du collège seront sûrement exigeants eux aussi, et je sais que tout ne sera pas facile. Mais avec des camarades du même collège, on partage aussi les mêmes problèmes en dehors de la natation. Nos gentilles aînées peuvent nous encourager et, l’année prochaine, nous aurons à notre tour des plus jeunes membres. On pourra rire et pleurer ensemble. Je pense que ce sont des choses qu’on ne peut vivre qu’au sein d’un club scolaire. J’ai envie de me créer beaucoup de souvenirs comme ceux-là.
Aki bomba le torse, comme si elle inspirait une grande bouffée d’espoir.
— Oui !
Makoto acquiesça vigoureusement, partageant entièrement son avis.
C’était sans doute ce qu’il recherchait lui aussi dans les activités de club.
Parmi tous les liens qui existaient déjà entre les gens, il voulait peut-être faire quelque chose qui lui permettrait d’en créer de nouveaux.
Était-ce vraiment amusant ?
Haruka ne parvenait pas à le comprendre.
S’ils appelaient cela des camarades, alors leur manière d’envisager les choses était différente de la sienne. Si les activités de club ne servaient qu’à se rassembler pour s’amuser en groupe, il était certain qu’il n’en rejoindrait jamais aucun.
— Je comprends très bien ce que tu ressens, Zaki-chan. En fait, moi aussi, je vais rejoindre le club de basket aujourd’hui.
— Vraiment ?
— Enfin, seulement en tant que membre à l’essai. Je ne sais pas encore ce que ça donnera.
— Waouh ! Mais maintenant qu’on est enfin au collège, il faut bien tout essayer, pas vrai ?
— Oui. Je suis content d’avoir pu entendre ce que tu ressentais. Vu la tournure qu’ont prise les choses hier, ce n’était pas vraiment le moment d’en parler.
Haruka posa sur lui un regard soupçonneux. Makoto le remarqua.
— Hier, en cours de sciences, on a observé les fleurs qui poussent dans l’enceinte du collège. Ta classe l’a fait aussi, non, Haru ?
— Oui.
Durant ce cours, ils devaient étudier les fleurs sauvages qui poussaient dans l’établissement et les dessiner dans leurs cahiers. Chaque groupe devait ensuite chercher leur nom dans des encyclopédies avant de faire une présentation.
— J’étais dans le même groupe qu’un garçon qui s’appelle Kirishima-kun. Tu sais, celui qui a intercepté plusieurs passes pendant le match de basket. Tu te souviens de lui ?
— Oui.
Il était petit, mais se déplaçait remarquablement bien. Haruka se souvenait surtout du regard perçant qu’il lui avait lancé sous ses longs cils.
— Il s’appelle Kirishima Ikuya-kun. Il connaît vraiment bien le nom des fleurs, alors il nous a beaucoup aidés.
S’il leur avait évité d’avoir à chercher tous les noms dans des encyclopédies, c’était plutôt enviable. Il avait dû se révéler particulièrement utile au groupe.
— Jusqu’ici, tout allait bien…
En prononçant ces mots, Aki échangea un regard avec Makoto.
— Mais Zaki-chan, quand tu as expliqué que tu quittais le club de natation d’Iwatobi pour rejoindre celui du collège, Kirishima-kun s’est soudain mis en colère. Il a dit que les clubs scolaires n’étaient que des activités pratiquées sans véritable sérieux. Sa réaction m’a tellement surpris que je n’ai même pas pu te demander pourquoi tu avais décidé de partir.
— Il pratique quoi ?
— Hein ?
— Il fait forcément un sport, non ?
— Pourquoi tu dis ça ?
— S’il trouve que les activités de club manquent de sérieux, c’est qu’il pratique lui-même quelque chose de sérieux selon lui, non ?
Vu l’aisance dont Ikuya avait fait preuve pendant le match de basket, Haruka trouvait logique de supposer qu’il pratiquait un sport sérieusement.
— Oui.
Makoto et Aki acquiescèrent, apparemment convaincus.
— Je ne lui ai pas demandé, mais maintenant que tu le dis, ça paraît logique. Qu’est-ce que ça pourrait être ? Je ne pense pas qu’il fasse de la natation, cela dit.
Makoto prit un air songeur. Aki lui demanda alors :
— Comment peux-tu savoir que ce n’est pas de la natation ?
— Parce que je ne l’ai jamais vu à une compétition. Et toi, Haru ?
— Je ne me souviens pas de lui non plus.
Aki les regarda avec surprise.
— Hein ? Vous vous souvenez tous les deux du visage des nageurs des autres clubs ?
— En général, oui. Pas vrai, Haru ?
— Je ne me souviens pas forcément de leur visage, mais je retiens les noms. Il y avait bien un Kirishima, mais il n’était pas dans notre catégorie d’âge et ne s’appelait pas Ikuya.
Toujours aussi surprise, Aki ne sut quoi répondre. Makoto, lui, reprit son expression pensive.
La route qui longeait la crête du mont Minogase était presque parfaitement plate, mais elle présentait par endroits de légères ondulations que Makoto franchissait sûrement sans même les remarquer.
Toujours plongé dans ses pensées, il ne vit pas non plus les piérides du chou[1] qui s’envolaient en nombre depuis les rizières teintées du violet des astragales[2]. L’une d’elles se posa sur une fleur rouge.
Haruka ne connaissait pas cette variété. Au milieu de toutes les fleurs violettes regroupées les unes contre les autres, une seule, légèrement à l’écart, déployait une couleur rouge éclatante. D’une espèce différente, elle ne se fondait pas dans son environnement. Son isolement dégageait une impression de force.
Peut-être était-ce cette force qui avait attiré le papillon.
Haruka ne s’intéressait déjà plus aux réflexions de Makoto. Peu importe le temps qu’il passerait à y penser, cela ne resterait que de simples suppositions. S’ils étaient destinés à découvrir la vérité, ils finiraient bien par l’apprendre naturellement. Ce qui préoccupait davantage Haruka, c’était de savoir si le chien se trouverait encore au pied de l’escalier de pierre lorsqu’ils rentreraient du collège. Son vœu le plus sincère serait-il exaucé ?
Tout en y pensant, il leva les yeux vers le ciel bleu, qui semblait vouloir l’aspirer.
[1] Sorte de papillon blanc.
[2] Plantes sauvages à petites fleurs violettes.
[1] La 3e année est la dernière année de collège.
[2] Croquette de pomme de terre enrobée de chapelure. La purée de pomme de terre à l’intérieur et souvent mélangée à de la viande.