Master swordman t5 - CHAPITRE 2

Un vieux paysan mange à sa faim

— Oh, c’est en vue !

Notre berline avait quitté Baltrain de bon matin, et, avec plusieurs haltes en route, nous avions avancé sans gros problème. Pendant le trajet, Curuni s’était employée avec entrain à sympathiser avec Mewi. Nous avions déjeuné au bord de la rivière avec nos chevaux, et l’ambiance avait été si paisible — ou plutôt, ennuyeuse — que Curuni et Mewi s’étaient assoupies. J’avais regardé tout cela d’un œil distrait.

Sans que je m’en rende compte, nous avions atteint Beaden.

Je me demandai quelle heure il était. Le soleil n’était pas encore couché, mais on avait l’impression que le voyage avait mangé la majeure partie de la journée. Un carrosse attelé à quatre chevaux pouvait tirer une belle charge, mais si on la garnissait de passagers et de bagages, cela restait lourd pour les bêtes. Ajoutez, en prime, la chaleur estivale du moment, et les chevaux se fatiguaient vite.

En fin de compte, la berline n’était pas allée bien vite, et nous avions dû multiplier les pauses pour les animaux. Le trajet s’en était trouvé rallongé d’autant.

Cela dit, c’était une bonne chose que rien de fâcheux ne nous fût arrivé en chemin. Aux abords de Baltrain, nous ne risquions pas grand-chose, mais aussi loin dans la campagne, il était tout à fait possible de tomber sur des bandits ou des bêtes sauvages à n’importe quelle heure du jour.

— Ugh… On y est enfin ? demanda Mewi avec un soupir las.

Elle était épuisée, comme on pouvait s’y attendre pour un premier voyage au long cours en carrosse.

— Encore un peu, dis-je.

Par-dessus une plaine à la pente douce, on distinguait au loin la silhouette estompée de bâtiments. Il n’y avait qu’une seule véritable agglomération dans le coin : Beaden. Cela ne pouvait être autre chose.

— On devrait arriver avant la nuit, fit remarquer Henblitz.

— Ouais, acquiesçai-je. — Je suis content que rien ne soit arrivé en route.

Les choses auraient été bien différentes si un combat avait éclaté pendant le trajet. Nous y aurions passé plus de temps encore et, au pire, nous aurions pu être forcés de camper dehors. Les chevaliers de l’Ordre de Liberion avaient sans doute l’habitude des marches forcées, mais je tenais à éviter ça avec Mewi à nos côtés. Notre chance avait été bonne.

J’écoutai le clip-clop des sabots. À Baltrain, il y avait toujours l’agitation des gens, sauf au plus profond de la nuit. Cela faisait un moment que je ne m’étais pas retrouvé dans une atmosphère aussi tranquille.

Malheureusement, la journée touchait pratiquement à sa fin, et nous ne pouvions pas profiter du paysage à loisir. Ce serait pour demain. Pour l’heure, arriver sans encombre et se reposer.

— Nous y voilà.

Peu après que le village se fut dessiné à l’horizon, les chevaux s’arrêtèrent devant son enceinte défensive — bien modeste comparée à celle de Baltrain, mais aménagée avec un certain soin pour un si petit village. C’est ainsi que le cocher nous annonça que nous étions arrivés.

— Merci, lui dis-je. — Le trajet fut agréable.

— Ravi que ça vous ait plu. J’espère vous compter à nouveau parmi mes clients.

Je descendis de la berline. Le sol n’était pas pavé de pierre comme à Baltrain, mais couvert d’herbe naturelle. Cette sensation m’était plus familière que ces routes dures. J’avais toujours vécu à la campagne. Je m’y sentais réellement plus à l’aise.

— Mmm ! Ça faisait si longtemps ! fit Curuni en s’étirant.

Elle avait dormi une bonne partie du trajet dans le carrosse et débordait à présent d’énergie. Cela faisait effectivement un bail que Curuni n’était pas revenue à Beaden. À vrai dire, presque aucun de nos élèves ne prenait la peine de revenir après avoir achevé sa formation.

La visite d’Allucia avait été une véritable exception. Cela m’inspirait une certaine nostalgie, certes, mais au fond, c’était une bonne chose.

Cela pouvait sembler étrange venant de moi, mais Beaden était un trou paumé parmi les trous paumés. J’étais heureux que mes élèves aient appris nos techniques à l’épée, mais cela ne signifiait pas qu’ils devaient rester éternellement liés à ce village perdu au milieu de nulle part. Bien des voies s’ouvraient à eux au-delà de la salle d’armes : devenir chevalier, aventurier ou sorcier, par exemple. Chacun suivait son propre chemin, et c’était très bien ainsi.

— Allons chez moi, dis-je. — Je vais ouvrir la marche.

Une fois tout le monde descendu avec ses affaires, je me mis en route vers la salle d’armes. Le cocher mit ses chevaux en direction du poste de relais avec aisance — il n’en était visiblement pas à sa première venue ici, je n’avais donc pas à m’en soucier.

Dans notre groupe, les seuls à connaître les environs étaient Curuni et moi. Elle prenait son temps, puisque tout cela lui était familier, mais une certaine tension émanait de Mewi et de Henblitz. Mewi, en particulier, jetait des regards partout. Elle n’était pas très bavarde de nature, et là, elle l’était encore moins. Henblitz avait sans doute l’habitude de se rendre en terrain inconnu pour des expéditions, mais pour elle, c’était une vraie première.

Je comprenais sa nervosité. Et elle ne manquerait pas d’être anxieuse autrement quand nous arriverions chez moi. Mes parents allaient s’agripper à elle et ne plus la lâcher.

Le soleil n’était pas encore couché et je doutais donc qu’ils dorment déjà. Si loin dans la campagne, une fois la journée terminée, on n’avait souvent plus rien d’autre à faire que dormir. À l’inverse, Baltrain regorgeait de tavernes et autres lieux où aller le soir et après la tombée de la nuit. Malheureusement, de tels plaisirs n’existaient pas dans un village aussi reculé.

— Nous y sommes. Voici ma maison et la salle d’armes.

— Ooh… C’est grand, observa Henblitz.

Peu après avoir quitté la berline à l’entrée du village — enfin, Beaden était petit, alors le trajet ne fut pas bien long —, nous arrivâmes sans encombre chez moi. Comme Henblitz l’avait fait remarquer, la maison était plutôt vaste. Elle n’avait évidemment rien de comparable avec les locaux de l’Ordre ou l’institut de magie, mais, à la campagne, la terre ne manquait pas au regard du faible nombre d’habitants, ce qui permettait de voir plus grand.

En revanche, l’espace et la sécurité avaient tendance à être inversement proportionnels.

— Mes parents doivent encore être réveillés…

Devant cette maison qui m’était si familière, je me sentis étrangement nerveux, sans trop savoir pourquoi. Cela rendait plus manifeste encore le fait que j’avais quitté Beaden pour vivre ailleurs.

Tous les autres derrière moi, je posai la main sur la porte.

— Je suis rentré.

J’hésitai un instant sur la formule, puis décidai de faire comme d’habitude. C’était ma maison. Dire « excusez-moi » comme un étranger n’aurait pas sonné juste.

— Ooh, je me demandais qui ça pouvait être. Te voilà de retour, Beryl.

Sans laisser paraître la moindre conscience de mon trouble intérieur, mon vieux, Mordea Gardenant, vint à l’entrée. Cela ne faisait pas si longtemps que nous nous étions parlé, mais j’avais tout de même l’impression que cela faisait un moment que je ne l’avais pas vu en face.

— Le voyage a dû être long pour vous tous, dit-il aux autres. — Il n’y a rien à faire dehors, entrez donc.

— Merci de votre prévenance, répondit Henblitz, le plus à l’aise avec les rencontres. — Pardonnez l’intrusion.

À bien y penser, mon père n’avait jamais fait qu’enseigner l’art de l’épée. Je l’avais rarement vu s’absenter pour accomplir d’autres tâches. C’était un instructeur sévère, qui ne m’avait presque jamais ménagé.

Puisqu’il m’avait envoyé cette lettre, il avait forcément envisagé mon retour, mais il ne pouvait pas savoir que je ramènerais autant de monde. Malgré cela, il ne paraissait ni décontenancé ni le moins du monde réservé.

— Permettez ! lança gaiement Curuni. — C’est peut-être la première fois que j’entre par ici.

— Hm ? T’es des nôtres, petite ? demanda mon père.

Entre nous deux, mon père avait sans doute envoyé plus d’élèves dans le monde. Je me voyais bien le rattraper, cela dit.

Après tout, j’avais encore bien moins d’années d’enseignement derrière moi que lui, et je continuerais sans doute à former des élèves pendant longtemps. Nos effectifs n’avaient jamais connu d’explosion particulière : tout n’était donc qu’une question d’ancienneté.

Depuis qu’il m’avait confié la salle d’armes, mon père n’y passait plus qu’occasionnellement. Il était donc naturel qu’il ne se souvienne pas de tous les élèves que j’avais formés. Curuni, en particulier, n’y était pas restée très longtemps et avait rejoint l’Ordre de Liberion avant même d’achever sa formation. Il aurait été déraisonnable d’exiger de lui qu’il se rappelle d’elle.

— Ouaip ! Je suis Curuni Crueciel ! J’apprends plein de choses avec Maître Beryl !

— Ooh, ça fait plaisir d’avoir autant d’énergie. Tu le sais peut-être déjà, mais je suis Mordea Gardenant. Je suis techniquement son père.

— Il n’y a rien de « techniquement » là-dedans, lançai-je.

— Oh, ça va. C’est une façon de parler.

Merde, papa, pense un peu à ce que ça me fait d’être qualifié de fils « techniquement ».

— Merci de nous recevoir. Je m’appelle Henblitz Drout, et je sers comme vice-commandeur de l’Ordre de Liberion.

— Ooh, une sacrée pointure. Merci de t’occuper de ce sale garnement qui me sert de fils.

Mon père parut légèrement décontenancé par la présentation de Henblitz. Personne, à Beaden, n’aurait imaginé voir le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion venir jusqu’ici. La visite d’Allucia avait encore une certaine logique, puisqu’elle était venue me recruter.

Mais même moi, je n’aurais jamais prévu que Henblitz nous accompagnerait. Il n’avait pas été formé dans notre salle d’armes et avait donc encore moins de raisons de faire le déplacement.

— Ça veut dire que la petite ici, c’est la fille dont tu parlais dans ta lettre, n’est-ce pas ? demanda mon père en regardant Mewi.

— C’est ça, dis-je. — Allez, Mewi, présente-toi.

— Euh… Bonjour… Moi, c’est… Mewi.

— Hahaha ! Être entourée de vieux, ça stresserait n’importe qui ! Entre donc. Considère cet endroit comme ta maison.

Mon père dissipa la raideur de Mewi d’un grand éclat de rire, sans la moindre malveillance. C’était la première fois que je la voyais aussi tendue. Elle avait bien été nerveuse lors de notre première visite à l’institut de magie, mais jamais à ce point.

L’institut et l’Ordre appartenaient à un monde qui lui était totalement étranger. Ici, en revanche, nous étions chez moi — et, sur le papier, chez elle aussi. Mewi ne savait manifestement pas comment réagir à cette idée. C’était adorable, à sa manière.

— Ça ne sert à rien de rester là à bavarder, dis-je. — Entrez, vous tous.

J’invitai les autres à entrer. Le programme du jour était simple : souffler un peu, faire les présentations, manger un morceau, puis aller dormir. Nos affaires à Beaden, notamment l’enquête sur les sabrangliers, pourraient attendre le lendemain. Je voulais aussi passer voir la salle d’armes. Les leçons étaient sans doute terminées pour aujourd’hui, mais les élèves seraient là demain.

Alors que nous avancions dans le couloir de longueur moyenne de la maison, mon père se retourna.

— Au fait, Curuni, c’est ça ?

— Ouaip !

— Tu es la future femme de Beryl ?

— HÉ ! criai-je.

Ce foutu vieux croulant !

— Hein ?! Quoi ?! L-la femme ?! s’écria Curuni, chauffant à vue d’œil.

— Curuni, ne fais pas attention à ce vieux débris, dis-je précipitamment.

Je comprenais parfaitement la panique de Curuni. Elle avait fait tout ce chemin jusqu’à ce trou perdu pour découvrir jusqu’où elle avait progressé et, à peine faisait-elle pour ainsi dire la connaissance de ce vieux schnock, qu’il lui demandait si elle était la femme du vieil homme que j’étais. Je ne lui en aurais pas voulu si elle avait aussitôt eu recours à la violence.

Heureusement, Curuni n’était pas belliqueuse de nature, il n’y avait donc pas vraiment lieu de s’inquiéter.

Franchement, mon idiot de père n’aurait pas eu grand-chose à redire si quelqu’un avait fini par lui coller un pain. Ce n’aurait même pas été une réaction déraisonnable, seulement la conséquence logique de son comportement.

— Hein ? Tu ne l’es pas ? demanda-t-il d’un air vide.

— Elle ne l’est pas ! criai-je. — C’est comme ça que tu penses à tes élèves ?!

Il se comportait comme s’il n’avait rien fait de mal. Si ça n’avait pas été ma maison et mon père, je l’aurais déjà frappé. De toute façon, même si j’essayais, il l’aurait sans doute paré sans effort. La violence n’y gagnerait rien, sinon me défouler.

— Je vois… marmonna mon père.

— Pourquoi tu fais semblant d’être déprimé ?!

Ses sautes d’humeur étaient totalement incohérentes. Je comprenais qu’il se plaigne de voir son fils vieillissant toujours incapable de se marier et, même si sa manière de l’exprimer me laissait perplexe, je n’avais pas l’intention de balayer son inquiétude.

Cela dit, ce n’était certainement ni le moment ni l’endroit pour aborder le sujet avec autant de franchise. Il avait sûrement écorné l’image que Curuni se faisait de moi et provoqué un malentendu. Ce n’était pas non plus une conversation que j’avais envie d’avoir devant Mewi.

Ce vieux avait bel et bien fini par perdre la tête.

— Femme… ? maugréa Mewi en fronçant les sourcils.

— Mewi, n’y fais pas attention, lui dis-je. — Ignore-le.

Elle connaissait sans doute le mot, mais n’avait pas l’habitude de l’entendre. Pour l’éducation de Mewi, l’idéal aurait été d’avoir une épouse capable de tenir auprès d’elle le rôle d’une mère. Elle n’était certes plus un nourrisson exigeant une surveillance constante, mais un homme seul avait forcément ses limites.

Même si rien de tout cela n’est possible pour l’instant…

Sur le papier, Mewi était désormais ma fille. Et, même si je n’aimais pas présenter les choses ainsi, elle faisait partie du lot. Pour une femme susceptible de m’épouser, cela pouvait constituer un sérieux frein. Après tout, si l’on s’en tenait aux apparences, Mewi était une orpheline des bas-fonds dont les origines demeuraient totalement inconnues. Même en tenant compte de son talent pour la magie, trouverais-je seulement une femme prête à s’occuper de l’enfant d’un autre ?

La situation pourrait peut-être changer une fois Mewi diplômée et devenue indépendante, mais cela n’arriverait pas avant plusieurs années, au mieux. D’ici là, je ne ferais que vieillir, et le nombre de femmes susceptibles de s’intéresser à moi ne cesserait de diminuer. Ce n’était même pas le cœur du problème. Mes chances de rencontrer quelqu’un étaient déjà proches de zéro. Ces conditions ne faisaient que les réduire davantage.

Je ne rejetais évidemment pas la faute sur Mewi. Si j’avais atteint cet âge sans la moindre once de romance dans ma vie, je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Les circonstances qui avaient fait de moi son tuteur pouvaient certes prêter à discussion, mais je ne regrettais rien.

— Je pensais que tu ramènerais au moins une histoire d’amour après être allé à la capitale…, grogna mon père.

— Désolé de ne pas être à la hauteur de tes attentes, dis-je. — Je le répéterai encore et encore, mais c’est toi qui m’as élevé comme ça.

— Moi, j’ai Frenne, pourtant.

— C’est vrai, mais quand même…

Frenne Gardenant était la femme de mon père — autrement dit, ma mère. Contrairement à lui, je n’avais jamais entendu parler d’elle comme d’une épéiste prometteuse ni comme d’une quelconque force de la nature. Peut-être étais-je simplement le seul à ne rien savoir, mais je ne l’avais jamais vue mettre les pieds à la salle d’armes pour s’entraîner ou quoi que ce soit de ce genre.

Pour moi, c’était une mère douce, mais qui savait se montrer sévère lorsque la situation l’exigeait. Je ne me souvenais pas de l’avoir vue en colère sans raison. Mon jugement était peut-être biaisé par mon statut de fils, mais je la considérais comme une bonne mère.

Comment une femme comme elle avait-elle fini par épouser mon père ?

Je ne le leur avais jamais demandé. Toute ma vie avait été consacrée à l’épée et, pendant longtemps, la romance ne m’avait pas intéressé le moins du monde. Et puis, poser ce genre de question à ses parents était assez embarrassant.

De mon point de vue, ils s’entendaient très bien en tant qu’époux. Ils se disputaient de temps à autre, mais c’était généralement parce que mon père avait fait quelque chose de stupide. Dans ces moments-là, il s’excusait auprès d’elle d’une toute petite voix — chose difficile à imaginer au vu de son comportement habituel. Il lui était même arrivé de recevoir une portion manifestement plus petite que celle des autres à table, sans doute en conséquence de l’une de ces disputes.

— Haha. Oh, pardonnez-moi.

Et tandis que je poursuivais cette conversation stérile avec mon père, j’entendis un rire derrière moi. C’était Henblitz.

— Je vois que vous ne pouvez pas gagner contre votre père, sieur Beryl.

— Aussi embarrassant que ce soit… oui.

Pour être précis, je n’étais capable de vaincre ni l’un ni l’autre. Mon père m’écrasait systématiquement dans tout ce qui touchait au combat ou à l’épée, tandis que ma mère était imbattable dans tous les autres domaines. Elle nous dépassait largement, tous les deux.

— Alors… est-ce l’une des raisons qui vous ont finalement conduit à Baltrain ? demanda Henblitz.

— Oh, ça, c’est bien le vice-commandeur, dit mon père. — Quelle fine perspicacité. Je ne suppose pas que vous puissiez user de votre influence pour lui dégoter une ou deux jolies filles…?

— Ça suffit, papa. Tu nous importunes, lui comme moi.

Henblitz se mit soudain à faire étalage de sa « fine perspicacité », tandis que mon père en rajoutait sans la moindre vergogne. Je n’avais aucune envie qu’on me trouve une épouse par le biais de son autorité. Cela ressemblait bien trop à un mariage arrangé entre nobles. Je préférais encore rester célibataire jusqu’à la fin de mes jours.

À vrai dire, je voulais surtout que cette conversation cesse sur-le-champ.

Je m’étais préparé à ce que le sujet finisse par être abordé, mais certainement pas de cette manière, devant tout le monde.

— Argh…

Curuni n’avait toujours pas repris ses esprits. Je comprenais parfaitement pourquoi elle restait figée, mais je me demandais tout de même s’il était bien normal, pour un chevalier, d’avoir un temps de récupération aussi lamentable. Sur un champ de bataille, une seule seconde d’inattention pouvait coûter la vie.

Comparée à Ficelle, qui avait à peu près le même âge, Curuni avait encore beaucoup de chemin à parcourir sur le plan mental. Bien sûr, une situation aussi absurde ne se présenterait jamais au combat. Il fallait croire que j’étais moi aussi passablement ébranlé pour qu’une pensée aussi ridicule me traverse l’esprit.

— Bon, passons. Je m’excuse, reprit mon père sans manifester le moindre remords. — J’admets que le moment était mal choisi pour aborder la question.

Au moins, il s’était excusé. S’entêter aurait été assez minable. Une petite part de lui ne voulait sans doute pas que Mewi le voie comme un esprit étriqué.

— Mewi, appela mon père.

Son expression s’adoucit soudainement.

— Hein… ? Ah, oui ?

— Permets-moi de te le redire une fois, lui dit-il. — Il n’y a rien par ici, dans ce trou paumé, mais sois tranquille. Tu es ma petite-fille. Ce fait ne changera jamais.

Sa voix était d’une douceur incroyable, bien loin de celle de l’instructeur d’épée que je connaissais. Je ne lui avais pas tout dit des circonstances de Mewi car il y avait une limite à ce que je pouvais expliquer par écrit.

Malgré tout, ses paroles étaient empreintes d’une réelle détermination. J’aurais eu du mal à l’expliquer précisément, mais je sentais toute la résolution de mon père derrière ses mots, et ce n’était assurément pas une mauvaise chose.

— Hm…

Mewi n’était pas très familière des livres. Elle n’était pas stupide, mais avait reçu peu d’instruction formelle. En revanche, elle savait parfaitement lire les émotions des autres.

Elle avait compris le sentiment que mon père avait placé derrière ses paroles. Et, au fond, elle était assez attentionnée pour en saisir l’intention et éviter de réagir d’une manière qui aurait réduit ses efforts à néant.

— On commencerait pas par le dîner ? proposa mon père. — On entrera dans les détails ensuite.

— Bonne idée, acquiesçai-je. — On a plutôt faim.

Pendant le trajet, nous avions fait des pauses et même mangé, mais ce n’avait été que le minimum pour le voyage, et pas mal de temps avait passé depuis. J’avais assez faim pour dévorer tout ce qu’on mettrait devant moi.

Ce serait mon premier goût de la cuisine de ma mère depuis un moment. Ce n’était pas une cuisinière extraordinaire et elle ne préparait rien de particulièrement élaboré. Objectivement, la nourriture à Baltrain était de meilleure qualité. Mais la cuisine d’une mère, c’était autre chose — elle avait un charme qu’aucun grand restaurant ne pouvait remplacer.

Incapable de réprimer mon impatience, mon estomac laissa échapper un grondement sonore.

— Hé, Frenne. Beryl est rentré.

Nous avançâmes dans le couloir et entrâmes dans la salle de séjour. Ma maison était grande, et c’était la plus vaste pièce. Même si nous avions été plus nombreux, il y aurait eu largement de la place pour que chacun se détende.

Enfant, je m’étais demandé pourquoi cet endroit était si inutilement grand, mais en tenant compte des invités éventuels, c’était pile la bonne taille. Une longue table permettait à tout le monde de s’asseoir confortablement autour. Plus loin, j’aperçus une femme qui s’affairait nerveusement dans la cuisine.

— Bon retour, Beryl. Oh, tu as amené tant de monde.

— Oui. Je suis rentré, maman.

La femme qui se retourna avec une grande marmite entre les mains était Frenne Gardenant, ma mère.

Ses cheveux étaient à moitié bruns et à moitié gris, coupés à une longueur raisonnable et attachés en arrière. Ni mon père ni ma mère n’avaient les cheveux gris quand j’étais enfant. Je me rappelais vaguement les avoir vus commencer à blanchir vers l’époque où j’étais devenu apprenti épéiste.

Les cheveux de mon père avaient grisonné assez vite. À présent, sa chevelure comme sa barbe étaient entièrement grises. Cela lui donnait l’air d’un vétéran encore plus aguerri, donc ce n’était pas une mauvaise chose. Moi, je n’avais qu’une petite mèche grise dans la frange. À mon sens, ce n’était pas très séduisant.

Les cheveux de ma mère, eux, changeaient très progressivement. D’année en année, de plus en plus de mèches grisaient, au même rythme à peu près que se formaient les rides sur sa peau. Aujourd’hui, elle avait l’air d’une vraie grand-mère, mais, en un sens, elle avait plus d’allant que mon père.

J’avais l’impression que je ne pourrais jamais gagner contre aucun des deux. J’avais beau vieillir et progresser à l’épée, c’était une chose que je ne pouvais tout simplement pas surmonter.

— Je suis désolée de ne pas pouvoir offrir davantage en matière d’hospitalité.

Sa voix était à la fois enjouée et désolée.

— Ne vous en faites pas ! s’exclama Henblitz. — Il n’y a nul besoin de vous en soucier, madame. C’est nous qui nous imposons.

C’était ma maison, et Mewi était un peu jeune pour être reçue comme une invitée, mais elle était ma fille sur le papier, donc pas besoin de pareilles formalités. D’ailleurs, le plan initial avait été que Mewi et moi venions seuls. Henblitz et Curuni s’étaient, techniquement, imposés. Que Henblitz prenne la parole avait du sens, mais ses mots me semblaient un peu trop raides.

— Tu t’exprimes si bien pour quelqu’un de ton âge, observa ma mère.

— Vos louanges m’honorent. Je me nomme Henblitz Drout. Je sers comme vice-commandeur de l’Ordre de Liberion.

— Oh là là, un haut personnage ! s’exclama ma mère, les yeux ronds. — Merci pour cette présentation courtoise. Je suis Frenne Gardenant.

Le vice-commandeur de l’Ordre n’était en effet pas n’importe qui.

Ce n’était clairement pas quelqu’un qui devrait s’échouer dans un village paumé pour des affaires personnelles et y rester des jours. À force de le voir au quotidien dans la salle d’entraînement, je l’avais presque oublié, mais en temps normal, il n’était pas censé avoir quoi que ce soit à faire avec moi.

— Moi, c’est Curuni Crueciel ! Ravie d’vous rencontrer !

— Oh, quelle fille enjouée.

Ma mère ne mettait pour ainsi dire jamais les pieds à la salle d’armes pendant les entraînements, mais les élèves passaient régulièrement chez nous, et elle avait l’habitude de parler à des inconnus. Elle avait également acquis beaucoup d’expérience au contact des parents venus chercher leurs enfants. Avec le temps, elle s’était ainsi forgé de véritables compétences sociales.

Mon père, lui, se souciait fort peu de ce genre de choses. C’était peut-être pour cette raison que ma mère avait tant compté dans ma volonté de nouer de bonnes relations avec mes élèves et leurs parents. Peut-être était-ce aussi ce qui expliquait que la salle d’armes accueillît aujourd’hui davantage d’élèves qu’à son époque.

Son talent à l’épée n’était plus à démontrer, mais il n’était pas du genre à dispenser des explications patientes et détaillées. De ce point de vue, c’était un artisan : il transmettait son art à la génération suivante, parfois avec succès, parfois moins. Ce n’était qu’une différence de méthode. Mon père et moi avions des philosophies légèrement différentes, et la meilleure approche variait selon le résultat recherché. Rien de plus.

— Je… Mewi.

— Oh ! Oh là là ! Mon Dieu ! Alors c’est toi Mewi Mewi !

Tandis que je m’égarais dans des pensées pas très utiles, Mewi boucla les présentations et mit ma mère dans un état d’excitation rarement atteint. Elle savait le strict minimum sur Mewi grâce à ma lettre, et cela ne l’avait rendue que plus impatiente de la voir. Normalement, Mewi se plaindrait du surnom, mais peut-être que l’entrain de ma mère l’avait submergée, parce qu’elle n’émit pas la moindre objection.

— Allez, allez, asseyez-vous tous, dit ma mère, la voix encore un peu trop aiguë. — Vous devez mourir de faim.

— Ouais, j’ai sacrément faim, dis-je.

Partager un bon repas était la meilleure façon de délier les langues. Mieux valait parler en mangeant que de rester plantés face à face à échanger des politesses maladroites.

— Hmm, mais j’espère qu’il y en aura assez…, murmura ma mère.

— S’il n’y en a pas, tu n’as qu’à en refaire, dit mon père.

— Oh ! Dans ce cas, c’est toi qui prépareras tout ce qu’il faudra en plus, mon cher.

Mon père se tut.

Comme dans mes souvenirs… Leurs « passes d’armes » finissaient toujours comme ça.

Je ne me rappelais pas un seul cas où mon père avait gagné.

Cuisiner, c’était du boulot. Rien que penser au menu était pénible, et évaluer les quantités l’était tout autant. Sans parler de la cuisine en elle-même, qui prenait toujours un bon moment. Ma mère gérait à peu près tout ce qui touchait à la cuisine, alors sa voix pesait plus lourd en matière de tâches domestiques.

Au fond, faire la cuisine relevait de l’état d’esprit. J’en étais la preuve vu que je n’avais aucun problème à préparer à manger pour Mewi. Cela dit, il était facile d’entendre dans la remarque de mon père : « La nourriture va apparaître sans que j’aie à lever le petit doigt. » La réplique glaciale de ma mère était justifiée.

— Tu as peur que ça ne suffise pas ? demandai-je. — On dirait presque qu’il y en a trop…

Le contenu de la marmite tenait de la démesure. Un ragoût bourré de gros morceaux de viande et de légumes, clairement trop pour ma mère et mon père à eux deux. Ma lettre était partie depuis un bon moment, j’avais reçu une réponse récemment, mais on ne savait pas pour autant quand je rentrerais à Beaden.

Autrement dit, ils n’étaient pas censés savoir quand je reviendrais. C’était même censé rester incertain que je revienne tout court. Dans ma lettre, j’avais présenté mon retour comme une option.

La quantité de nourriture n’avait pas de sens, ils ne pouvaient pas savoir que je rentrerais aujourd’hui.

— Un peu trop ? Tu as oublié Randrid ? demanda mon père.

— Ah, mais oui.

Je me frappai la cuisse. Complètement oublié.

Pardon, Randrid. Vraiment.

— Bon alors, je vais aller le chercher, dit mon père en se levant et en sortant du séjour.

Après leur échange précédent, il ne pouvait pas décemment dire à ma mère d’aller le chercher. Le dos de mon père me parut un rien plus étroit que d’habitude.

— Maître ! Ça fait plaisir de vous revoir !

— Ouais, ça faisait un bail.

Peu après que mon père eut quitté le séjour, il revint accompagné de l’actuel instructeur adjoint de la salle d’armes, Randrid, ainsi que de sa femme, qui portait un nourrisson dans les bras. Si je me souvenais bien, elle s’appelait Fanery. Lors de notre première rencontre, elle m’avait paru discrète, du genre à soutenir son mari en toutes circonstances. Une épouse courtoise et parfaitement respectable.

Quant au bébé… Comment s’appelait-il déjà ? Ah, oui : Jayne. Il était encore trop jeune pour tenir sa tête tout seul.

Puisse-t-il grandir en pleine santé. Après tout, les enfants sont le plus précieux des trésors pour les adultes.

— Alors tu loges ici ? demandai-je.

— Oui. J’emprunte une des annexes, confirma Randrid. — J’enseigne l’épée en donnant un coup de main aux villageois quand je peux.

— Je vois.

Comme je l’ai dit, notre maison était assez grande, avec pas mal de pièces et la famille de Randrid en avait emprunté une. Il avait parlé de s’installer au village, mais n’avait pas encore décidé où vivre.

Bâtir une maison neuve prenait du temps et de l’argent.

Il devait mettre de côté et faire connaissance avec les villageois, en attendant.

— Randrid… Randrid Pattlerock ! s’exclama Henblitz.

— Hein ? Tu le connais ? demandai-je.

La surprise était évidente sur le visage de Henblitz.

À première vue, on se dirait que l’Ordre de Liberion et les aventuriers n’ont pas grand-chose à voir. Pourtant, Allucia et Surena semblaient se connaître de longue date.

Peut-être que les hautes sphères se fréquentaient.

— C’est un aventurier d’un talent exceptionnel, qui était à deux doigts d’atteindre le rang océan, expliqua Henblitz. — Ce serait une impolitesse, pour quiconque étudie l’épée, d’ignorer son nom.

— Hein ? Vraiment ?

Je savais que Randrid était un aventurier de rang platine.

Je savais aussi qu’il avait pris sa retraite quand Fanery l’avait comblé de Jayne. En revanche, c’était la première fois que j’entendais dire qu’il était aux portes du rang océan.

Dans l’esprit du public, les rangs se mesuraient ainsi : or pour l’aventurier accompli, platine pour le haut niveau, et océan pour l’élite. De ce point de vue, la retraite de Randrid tenait du gâchis.

Cela dit, nous avions déjà eu cette conversation quand il avait décidé de s’installer à Beaden, donc inutile d’y revenir.

Randrid gloussa.

— Hahaha. Vous surestimez mes capacités, monsieur Henblitz.

— Alors toi aussi, tu connais Henblitz, hein ? demandai-je.

— Oui. Le nom de l’Ordre de Liberion résonne dans tout le royaume comme un coup de tonnerre. Ce serait malvenu d’ignorer son vice-commandeur.

Il semble avoir beaucoup de respect pour Henblitz.

Randrid s’est vraiment assagi.

À l’époque où il s’entraînait à la salle d’armes, c’était déjà un garçon agréable, mais son regard conservait quelque chose de plus sauvage, dans le bon sens du terme.

Qu’est-ce qui avait changé, et à quel moment ? Peut-être s’était-il assagi après avoir rencontré sa femme, ou après la naissance de son enfant. Peut-être que la vie à Beaden, loin de l’agitation de la grande ville, y avait contribué. Ou peut-être était-ce simplement l’effet du temps.

Quoi qu’il en soit, je considérais ce changement comme une amélioration. On gagne certaines choses en s’éloignant des premières lignes pour fonder une famille.

Après tout, ma propre vision de la vie s’était élargie de bien des façons depuis que j’avais recueilli Mewi.

— Maintenant que tout le monde est là, on dîne ? proposa ma mère en joignant les mains dans un petit claquement.

Les présentations minimales étant faites, il était temps de partager un repas, de discuter et d’apprendre à se connaître. Henblitz, Curuni et Mewi allaient rester ici quelques jours. Nous avions tout le temps pour ça.

— Frenne, laissez-moi faire, dit Fanery alors que ma mère commençait à servir la soupe.

Ma mère refusa avec un sourire.

— Oh non, ça va. Tu as déjà Jayne.

Je comprenais parfaitement la nervosité de Fanery. De son point de vue, elle vivait sous le toit de l’employeur de son mari et devait sans doute craindre de paraître oisive. Pourtant, je pouvais affirmer sans hésiter que ni mon père ni ma mère n’étaient du genre à la faire trimer pour autant. J’aurais d’ailleurs grandi avec un caractère bien plus dur si tel avait été le cas.

Ma mère refusait son aide avec de bonnes intentions. Après tout, une jeune mère ne pouvait pas simplement laisser son bébé de côté.

— Fanery, nous t’avons déjà dit bien des fois que ce n’est pas la peine d’en faire tant, tu te souviens ? dit mon père.

— Mordea… Mais je…

Fanery n’était pas convaincue. Elle ne pouvait pas accepter cela honnêtement en étant si redevable. Rien qu’à cet échange, on voyait que Fanery était une bonne personne. Mes parents le savaient aussi, et c’est pour ça qu’ils ne voulaient pas l’inquiéter pour rien.

— Tu as le devoir d’élever correctement Jayne, dit mon père. — Tu nous rendras la pareille quand tu n’auras plus besoin de t’occuper de lui.

C’était très bien dit. Vu le tempérament de Fanery, forcer leurs bonnes intentions risquait de lui laisser un goût amer. Lui dire qu’elle pourrait nous rendre la pareille allégeait ce fardeau mental. Et le fait d’ajouter qu’elle le ferait quand elle en aurait fini avec son devoir marquait encore des points.

Maintenant, mon père était-il vraiment le genre d’homme capable d’une telle délicatesse ? Peut-être que c’était un ordre de ma mère.

Ou peut-être que je ne l’avais jamais su parce qu’il n’avait jamais agi ainsi avec quelqu’un qui était à la fois son fils et son élève.

Je pensai à mes jeunes années. Malgré le temps passé ensemble en famille, je connaissais mal la personnalité « publique » de mon père. Avec les élèves de la salle d’armes, il avait toujours été égal à lui-même.

— Entendu… dit Fanery. — Alors je vais accepter votre générosité.

— Oui. Fais donc.

À peine cette conversation terminée, les plats furent disposés devant nous sur la table : du pain, du fromage et une soupe généreusement garnie de viande et de légumes. Pour un trou perdu, c’était un véritable festin.

À Baltrain, on pouvait manger à peu près tout ce que l’on voulait, pour peu qu’on en eût les moyens. À la campagne, les choses étaient différentes. Les marchandises circulaient bien moins et, même avec tout l’or du monde, certains ingrédients restaient tout simplement introuvables.

Pour le meilleur et pour le pire, la vie en ville était bien plus simple : avec de l’argent, on obtenait ce que l’on voulait. Sans argent, les possibilités se réduisaient aussitôt. Heureusement, je n’avais pour l’instant aucun souci financier, et ma vie à Baltrain se passait plutôt bien.

Malgré tout, j’avais un peu peur de trop m’habituer à cette existence citadine. Je ne pensais pas devenir un riche déconnecté, vautré dans le luxe tout en chantant les vertus d’une pauvreté honorable. Non, rien d’aussi extrême, mais je voulais éviter de finir par considérer la vie dans la capitale comme la norme.

Après tout, je comptais bien revenir un jour vivre dans ce village.

— Merci pour le repas.

Je mis ces pensées de côté et me concentrai sur le dîner. Tout le monde rendit grâce à l’unisson. Jayne ne pouvait pas encore parler, mais le fait que tout le monde prenne la parole en même temps semblait l’amuser, et il nous accompagna d’un « daaah ». C’était plutôt mignon.

En y repensant, je n’avais pas beaucoup d’expérience de repas partagés à une table aussi nombreuse. Ici, il y avait moi, mes parents, Henblitz, Curuni, Mewi et la famille de Randrid. Même sans compter le bébé, cela faisait huit personnes.

— Ooh ! Cette soupe est délicieuse !

— Oh, merci.

— Quel goût apaisant. Je pourrais en manger sans fin.

— C’est… vraiment bon.

— Hé bien, hé bien ! Mew Mew, ne te prive pas ! Sers-toi autant que tu veux !

— Ah… D’accord…

Plus on était à table, plus l’ambiance était vive. D’ordinaire, je mangeais seulement avec Mewi, et même si nous échangions quelques mots par moments, on n’aurait jamais appelé ça vivant. Quand j’en avais envie, j’avais beaucoup de choses à dire, mais Mewi n’était définitivement pas du genre bavarde. Nos repas tendaient donc naturellement vers le silence.

— Mewi, ça va ? murmurai-je, inquiet que l’atmosphère soit trop remuante pour elle.

— Mmm… Ça va. Il y a quelqu’un de plus bruyant à l’institut.

— Aaah…

Je pensais que Mewi n’était pas habituée à un repas aussi animé, mais ce n’était apparemment pas le cas. Maintenant qu’elle le disait, l’institut de magie avait bien un réfectoire. Parmi ses amis de l’école, je pouvais deviner la personne mise en cause. Très probablement et même à coup sûr, Cindy.

— Alors Mewi fréquente l’institut de magie ? demanda mon père.

— C’est ça, répondis-je. — Elle a le talent pour.

— C’est bien. Son avenir est assuré.

Même ceux qui, comme moi, avaient passé leur vie entière dans des villages ruraux savaient que devenir sorcier nous plaçait sur la voie rapide vers les plus hautes fonctions du pays. C’était dire à quel point il était improbable de manifester un talent pour la magie.

— Hmm, donc c’est une sorcière en devenir, dit mon père. — Il y a de quoi se réjouir.

— Oui, elle a aussi commencé le maniement de l’épée, dis-je.

— L’épée ?! Voilà qui est nouveau…

— L’institut a ouvert un nouveau cours d’épéomancie. J’y donne même un coup de main comme instructeur temporaire.

— Donc Mewi est aussi ton élève… Ha ! Comme toi et moi.

— Je pense qu’elle a du talent. Elle me dépassera en un rien de temps.

— Hé ! Ça suffit ! protesta Mewi.

— C’est comme ça qu’elle cache sa gêne, dis-je à tout le monde.

— HÉ !

Hahaha. Je pourrais parler de Mewi pendant des heures.

 

 

— Maître, vous allez rester ici quelque temps, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est l’idée.

Alors que la conversation, toujours animée, se poursuivait au dîner, Randrid me lança la balle. S’il vivait à la salle d’armes, il savait presque certainement pour la lettre que j’avais envoyée à Beaden et celle que mes parents avaient renvoyée. Autrement dit, il connaissait la raison de mon retour. Sa question revenait à confirmer que je participais à la chasse aux sabrangliers. Il savait que ma visite n’était pas qu’un simple retour au pays.

— Combien y en a cette année ? demandai-je.

— Nous ne sommes pas encore allés si loin, donc nous n’en sommes pas sûrs, expliqua Randrid. — Toutefois, il y a des signes qu’ils sont plus nombreux que l’an passé. Il y a même eu des apparitions sporadiques de sabrangliers à proximité.

— Hmmm…

Randrid avait étudié l’épée sous ma direction pendant six ans. En ce temps, il avait tout assimilé de mes techniques et avait achevé sa formation à la salle d’armes. Ainsi, durant ses années d’élève, il avait participé aux chasses aux sabrangliers et pas qu’une ou deux fois.

Je venais tout juste d’arriver et je n’avais pas encore jeté un œil, mais d’après Randrid, la harde était plus importante que celle de l’an dernier. Les éliminer serait un boulot un peu ennuyeux pour un aventurier de rang platine qui avait frôlé le rang océan, mais c’était un passage obligé s’il voulait vivre à Beaden. J’allais beaucoup compter sur lui.

— Au fait, as-tu changé d’épée ? demanda soudain mon père.

— Oh, ça ?

Je me rendis compte que je ne lui avais encore rien dit de mon épée. Cela ne m’avait pas semblé assez important pour mes lettres. Puisque j’étais à Beaden pour me battre, j’avais évidemment mon épée sur moi. Henblitz était équipé de son épée longue, et Curuni avait sa zweihänder.

La seule venue sans arme était Mewi. Elle apprenait à se battre au cours d’épéomancie, mais elle n’avait pas encore eu assez de leçons. Elle n’était pas encore assez douée pour affronter un sabranglier, loin de là. Le plan était qu’elle garde la maison et se repose avec ma mère et Fanery.

— La dernière a été tranchée en deux, dis-je. — J’en ai donc fait forger une nouvelle.

— Hmmm… fit mon père en observant mon épée d’un œil acéré. — Ce n’est pas de l’acier ordinaire.

— Ça, non. Elle est d’une telle qualité que c’est du gâchis avec moi.

Pour être précis, la lame avait été forgée à partir des restes du monstre nommé Zeno Grable. Je n’avais toutefois pas l’impression que ce fût à moi d’ébruiter cette information, d’autant plus que c’était Surena qui l’avait en réalité abattu.

— L’épée du Maître Beryl est incroyable ! s’exclama Curuni. — Elle est forgée à partir des restes du monstre nommé Zeno Grable !

— Ah…

J’étais resté discret pour éviter que le sujet ne déclenche un tollé, mais tout venait d’être exposé grâce à l’attaque éclair de Curuni.

— Ça, c’est impressionnant, dit mon père. — C’est toi qui l’as vaincu ?

— Non, c’est Surena qui l’a achevé, répondis-je. — Tu te souviens d’elle ?

— Bien sûr. Donc Surena a vaincu un monstre nommé… Comment va-t-elle ?

— Très bien.

— Tant mieux.

Mon père plissa les yeux, se laissant aller aux souvenirs. Surena n’avait pas été l’une des élèves de notre salle d’armes, mais nous nous étions occupés d’elle pendant environ trois ans, jusqu’à lui trouver une famille d’accueil. Ni moi ni mon père ne la considérions comme une élève. Elle était un peu pour moi ce que Mewi était maintenant, ou peut-être une petite sœur de beaucoup ma cadette. Pour mes parents, elle était quelque chose comme une petite‑fille.

— Surena ! s’exclama ma mère, la voix soudain joyeuse. — Que de souvenirs !

J’étais fils unique, et je mentirais si je disais que je n’avais jamais voulu de frère ou de sœur. Je ne savais pas si mes parents n’avaient pas été bénis d’autres enfants ou s’ils avaient délibérément choisi de ne pas en avoir plus. Ce n’était pas le genre de choses que je pouvais vraiment leur demander.

— La Double Lame Dragon, Surena Lysandra, vous voulez dire ? demanda Randrid. — J’ignorais qu’elle venait de ce village…

— Non — pas vraiment, dis-je. — Hmm… Comment expliquer ?

Randrid semblait ignorer que Surena avait vécu quelque temps à Beaden. Cela dit, je doutais qu’elle en ait parlé à beaucoup de monde. C’était une affaire personnelle, et j’hésitais à la révéler sans son accord. Je ne voulais pas non plus ternir l’image d’une femme qui occupait désormais une position aussi éminente et pouvait se prévaloir d’un parcours jalonné d’exploits.

La Surena que j’avais connue autrefois était une enfant calme et timide. À présent, elle était devenue une femme splendide et redoutable. Il était difficile de concilier ces deux facettes d’elle, et je ne tenais pas à alimenter de quelconques rumeurs.

Henblitz prit alors la parole, faisant dévier la conversation.

— Oh, oui. Sieur Beryl, devons-nous commencer notre plan d’action ?

— Oui. Voyons…

À présent que nous avions l’estomac plein et que les choses s’étaient un peu apaisées, il était temps de discuter de notre stratégie. Lui et Curuni s’étaient imposés dans ce voyage pour aider à réprimer les sabrangliers. Ils seraient mal à l’aise si nous ne parlions pas de la manière de nous y prendre.

— Papa, personne n’est encore allé dans les montagnes, n’est-ce pas ? demandai-je.

— Non. Nous surveillons le pied des montagnes, mais nous n’avons pas eu assez de bras pour former une équipe de chasse.

S’ils n’étaient pas encore entrés dans les montagnes, cela signifiait que l’enquête n’avait pas vraiment commencé.

Un peu de géographie.

Nous parlions du massif d’Aflatta, qui s’étendait dans le nord de Liberis. Notre royaume occupait une vaste portion de la partie septentrionale de Galea, et sa capitale se trouvait légèrement au nord-ouest de son centre. En partant plein ouest depuis Baltrain, on atteignait Beaden. Plus loin encore dans cette direction s’élevait le massif d’Aflatta.

Les montagnes étaient inhospitalières. À vrai dire, on n’y allait pratiquement jamais, car c’était un territoire entièrement sauvage. L’environnement y était tout simplement trop rude pour qu’on y vive, si bien que presque rien n’y avait été mis en valeur. Il était possible qu’il y eût des ressources inexploitées dans ces montagnes, mais le retour sur investissement était trop faible pour que quiconque aille vérifier.

Ce qui compliquait encore les choses, c’était que la chaîne s’étendait au sud‑ouest jusque sur le territoire du voisin, l’Empire de Salura Zaruk. Honnêtement, aucun villageois ne savait avec précision où passaient les frontières nationales au milieu de ces montagnes déchiquetées. Des limites claires avaient apparemment été fixées, mais une fois dans la montagne, il n’y avait plus moyen de les identifier.

Ce n’était pas un énorme problème si des voyageurs ou des habitants des villages alentour franchissaient accidentellement ces frontières. On pouvait prendre en compte les circonstances atténuantes, et il y avait un accord tacite entre les deux parties. En revanche, la situation serait vraiment grave si des militaires, comme l’Ordre ou la Brigade magique, traversaient la frontière, même pour mener une enquête.

Une telle violation pouvait aller jusqu’à provoquer une guerre, et les deux camps avaient tout intérêt à éviter un incident de cette ampleur.

Imaginons que la situation fût inversée et que l’Empire dépêche des chevaliers pour enquêter après en avoir officiellement averti notre royaume. De notre côté, nous pourrions malgré tout y voir un exercice militaire mené à la frontière, voire les prémices d’une invasion. Même si cela ne déclenchait pas immédiatement un conflit, les tensions internationales grimperaient inévitablement. La guerre était certes un instrument diplomatique, mais personne ne versait le sang sans raison. Du moins, j’aimais à le croire.

Voilà pourquoi une grande partie du massif d’Aflatta demeurait inexplorée et inexploitable. J’ignorais ce qu’il en était sur le versant impérial, mais je supposais que la situation y était sensiblement la même.

Et avant même de parler de frontières ou de politique, les montagnes regorgeaient de bêtes féroces et de monstres. Le terrain était rude en lui-même. Les sabrangliers, notamment, étaient originaires du massif. Durant leur saison de reproduction, lorsque leur nombre augmentait, ils descendaient fréquemment des hauteurs en quête de proies. Les hameaux proches du massif d’Aflatta, comme Beaden, subissaient alors de plein fouet leurs incursions. Grâce à notre salle d’armes, nous étions capables de nous défendre, mais d’autres villages devaient connaître bien plus de difficultés.

Face aux monstres et aux bêtes sauvages, l’humanité n’avait de toute façon aucun moyen d’exterminer entièrement une espèce. Notre sphère d’influence était trop limitée. Nous n’avions donc d’autre choix que de les chasser lorsqu’ils proliféraient au point de devenir dangereux. La chasse aux sabrangliers servait précisément à cela : éclaircir leurs rangs. Puisque nous ne pouvions pas les anéantir, nous réduisions simplement leur nombre jusqu’à ce qu’ils ne représentent plus une menace.

— Hmmm… D’abord, je vais jeter un œil aux cours de la salle d’armes pendant un jour ou deux, dis-je.

— La salle d’armes ? demanda Henblitz, incrédule.

— Oui, pour recruter des gamins capables d’aider, expliquai-je.

En bref, je voulais vérifier combien de personnes nous pouvions emmener sur le terrain. Dans ce but, je comptais chercher des petits intéressés par la participation.

Il fallait qu’ils soient capables aussi bien d’affronter un sabranglier que de supporter une marche en montagne. Pour autant, je n’allais forcer personne sous prétexte qu’il savait se battre. Pour pouvoir compter sur eux, il fallait au minimum qu’ils en aient les capacités et la volonté.

Tous ceux qui fréquentaient la salle d’armes ne cherchaient pas à atteindre les sommets de l’art de l’épée. Une bonne partie de nos élèves en avaient certes l’ambition, mais certains se contentaient d’en apprendre les bases pour pouvoir se défendre, tandis que d’autres cherchaient surtout à surmonter leur manque d’aisance physique. Il y en avait même dont le talent était considérable, mais qui n’avaient aucune intention de combattre un jour. Pour ceux-là, acquérir une expérience réelle du combat n’aurait pas eu grand intérêt, et leur présence n’aurait fait qu’accroître les risques.

Il nous fallait donc d’abord déterminer qui serait disponible et disposé à nous accompagner. À vue de nez, quelques élèves accepteraient sans doute. Je n’avais pas quitté la salle d’armes depuis assez longtemps pour avoir oublié leur niveau, et mes souvenirs restaient suffisamment récents pour me permettre une estimation assez fiable.

Et même dans le pire des cas, si aucun élève ne pouvait venir, cela ne poserait pas vraiment problème. Après tout, il y aurait déjà Randrid, Henblitz, Curuni et moi. Nous avions largement de quoi tenir la première ligne, tandis que mon père était parfaitement capable de protéger le village à lui seul.

— Que de souvenirs, dit Randrid. — J’étais volontaire, à l’époque.

— Tu étais toujours partant, remarquai-je.

— Haha, comme c’est embarrassant…

Mes pensées dérivèrent vers le passé tandis que je mâchais le dernier morceau de fromage resté sur la table. Je n’étais pas encore assez vieux pour ne vivre que de souvenirs, mais j’avais formé tant d’élèves, puis vu tant d’entre eux partir tracer leur propre route. Même aujourd’hui, ces années demeuraient d’une étonnante netteté dans mon esprit. Le jour où je ne pourrais plus lever une épée, peut-être ne serait-il pas si désagréable de me laisser porter par ces souvenirs.

— Pourrions-nous aussi assister à ces cours ? demanda Henblitz.

— Bien sûr, répondis-je. — Au contraire, j’aimerais avoir l’avis du vice-commandeur.

— Hahaha, quelle lourde responsabilité.

Notre salle d’armes enseignait l’art du combat, mais les chevaliers qui se battaient en première ligne étaient censés avoir un meilleur nez pour repérer ceux qui pourraient contribuer sur le terrain. Je comptais donc m’appuyer largement sur l’avis de Henblitz et de Curuni.

— Voilà pour l’essentiel, dis-je. — Reposons-nous pour aujourd’hui.

Je prévoyais d’aller en reconnaissance une fois les cours de la salle d’armes observés, je devais donc récupérer de la fatigue du voyage tant que je le pouvais. Mewi gardait la maison, son cas importait donc peu, mais les deux chevaliers devaient être correctement reposés.

— Je ne peux plus me mouvoir comme je le souhaite, dit mon père. — C’est entre tes mains, Beryl.

— Haha, quel sans-gêne.

En revanche, ta grande bouche est toujours aussi active, vieux débris.

Ses talents s’étaient émoussés depuis ses beaux jours. Cependant, même vieux, il restait le plus grand bretteur que je connaissais. Il n’allait pas perdre contre un combattant quelconque, et il pouvait chasser des sabrangliers sans peine. Malgré tout, je voulais éviter d’exploiter mon père maintenant qu’il était à la retraite. C’était pour ça que je m’étais donné la peine de rentrer.

— Bon, alors, dit mon père. — Beryl a sa chambre, il peut l’utiliser. Si on donne une chambre au vice-commandeur… Eh bien, on n’avait pas prévu autant d’invités, donc Curuni et Mewi peuvent partager une chambre.

— Ça me va !

— Peu importe…

— Hm ? fit mon père en penchant la tête. — Mewi, tu préférerais rester dans la chambre de Beryl ?

Mewi marqua une longue pause, puis marmonna :

— Je vais avec Curuni…

— Hahaha !

Ah, Mewi a hésité une seconde. Qu’est-ce qu’elle est mignonne, bon sang.

 

 

— Bonjour. Bien dormi ?

— Oui, sans le moindre souci.

— Ouaip ! Comme une pierre !

Le lendemain de notre arrivée à Beaden, après avoir dormi dans mon propre lit pour la première fois depuis un moment, je trouvai Henblitz et Curuni déjà dans la salle de séjour.

Ils sont prêts de bonne heure…

Je m’y attendais, ceci dit. Ils s’étaient imposés dans ce voyage, alors ils ne voulaient pas être une gêne dès le matin. Qu’ils se détendent un peu ne m’aurait pas dérangé, pourtant.

— Curuni, où est Mewi ? demandai-je.

— Aaah, elle dormait encore, alors je l’ai laissée… J’aurais dû la réveiller à la place ?

— Non, ce n’est pas la peine. Elle doit être épuisée par le voyage.

Mewi avait dormi dans la même chambre que Curuni et, apparemment, elle ne s’était pas encore réveillée. Comme je le disais, le voyage avait dû la fatiguer. Le trajet n’avait rien eu de particulièrement éprouvant, mais les longues distances finissaient toujours par épuiser ceux qui n’y étaient pas habitués. Mieux valait donc la laisser dormir tout son soûl.

Après tout, comme on dit, c’est en dormant que les enfants grandissent.

— Oh, bonjour, Beryl.

— Bonjour, maman.

Mes parents étaient eux aussi dans la salle de séjour. Mon père, assis, buvait du thé, et ma mère préparait le petit-déjeuner. Ce qui signifiait que, Mewi mise à part, j’étais le dernier levé. Ce n’était pas un concours, mais ça me vexait un peu. J’avais pourtant une belle confiance en mon réveil matinal.

— On commence par le petit-déjeuner ? proposa ma mère en posant les plats sur la table.

Pour l’instant, il fallait manger. Mon esprit ne fonctionnerait pas correctement sans un peu de carburant. Ensuite, je comptais me rafraîchir à l’eau froide. À la campagne comme à la ville, l’été restait l’été, et même si le soleil venait à peine de se lever, la chaleur suffisait déjà à me faire transpirer légèrement.

Je n’allais pas exiger le luxe d’un bain chaud. Par ce temps, de l’eau froide ferait parfaitement l’affaire. Heureusement, Beaden ne manquait pas d’eau vive, si bien que nous pouvions nous permettre d’en user généreusement. Je ne savais toutefois pas si cela resterait vrai si les champs et la population venaient à s’étendre. Une petite population avait aussi ses avantages.

— Merci pour le repas.

Les voix de tous se mêlèrent à l’unisson. En toute chose, il était important de faire preuve de bonnes manières. Mes parents m’avaient élevé assez strictement sur ce point, et Henblitz comme Curuni se montraient eux aussi très consciencieux. Il fallait toujours remercier pour le repas posé sur la table, ainsi que la personne qui l’avait préparé.

Ce matin-là, nous avions du pain, de la salade et une soupe au poulet. À l’auberge de Baltrain, on nous aurait également servi du lait, mais l’élevage était peu développé à Beaden. Nous obtenions l’essentiel de notre viande grâce à la chasse ou au troc, si bien que le lait et les œufs restaient des denrées relativement rares.

Le niveau de vie à Baltrain est vraiment impressionnant. Cela dit, il est naturel qu’une forte concentration de population entraîne aussi une plus grande abondance de biens. Je ne devrais peut-être pas m’en étonner autant.

— Passerons-nous par la salle d’armes après ça ? demanda Henblitz après quelques échanges animés au petit-déjeuner.

— Oui. Il reste un peu de temps avant le début des cours. Et si je vous faisais visiter le village ? On pourra en profiter pour se rincer à la rivière.

— La rivière ! Ça, c’est génial ! s’exclama Curuni, sautant aussitôt sur ma proposition.

Ce n’est pas que ça me chagrine, mais tu pourrais quand même avoir un peu plus conscience d’être une femme, non ?

Même si Henblitz est avec nous, j’aurais préféré qu’elle hésite un peu à se baigner avec un vieux bonhomme. Ce serait un peu déprimant si l’idée la dégoûtait franchement, mais tout de même… Mon état d’esprit à ce sujet était foutrement compliqué.

— J’ai pris plein d’habits de rechange, donc tout va très bien !

— J…je vois…

Curuni ne prêta aucune attention à mes états d’âme. Elle n’avait qu’une idée en tête : aller jouer dans la rivière. Comme Beaden se trouvait près du massif d’Aflatta, de nombreux ruisseaux coulaient dans les environs.

Tous étaient naturels, et leur eau, d’excellente qualité.

Pour un hameau, disposer à proximité de points d’eau où se baigner et s’approvisionner était essentiel. Certes, acheminer l’eau jusqu’au village demandait un travail pénible, mais son accès, lui, ne nous coûtait presque rien.

— D’accord, une fois qu’on a fini de manger, on va faire un tour jusqu’à la rivière ? proposai-je.

— Oui !

Curuni était d’excellente humeur, et Henblitz semblait lui aussi séduit par l’idée. Par une chaleur pareille, l’envie de se plonger dans une eau fraîche allait de soi. En plus, la marche jusqu’à la rivière la plus proche leur permettrait de découvrir un peu Beaden au passage.

Cela dit, je doutais fort que le village ait quoi que ce soit de particulièrement neuf ou passionnant à leur offrir.

— Le petit-déjeuner était délicieux. On sort.

Mon corps ne supportait pas de sauter complètement le repas du matin, mais ça ne voulait pas dire que je pouvais engloutir un énorme petit-déjeuner dès le réveil. Pain, salade et soupe constituaient un menu parfaitement équilibré. Je n’en attendais pas moins de ma mère.

— S’il te plaît, occupe-toi de Mewi si elle se réveille pendant qu’on est dehors, ajoutai-je.

— Oui, oui, bien sûr. Passez une bonne journée, répondit ma mère.

Le petit-déjeuner terminé, je pris mon épée, une serviette et des vêtements de rechange, puis quittai la maison. Henblitz et Curuni prirent eux aussi le strict nécessaire.

— Quel matin paisible, commenta Henblitz avec un sourire. — On ne voit jamais ça à Baltrain.

Je ricanai.

— Haha, tu sais trouver les mots.

Autrement dit, nous étions au milieu de nulle part, et sa formule décrivait parfaitement le village. Baltrain s’animait dès l’aube, si bien que, pour ceux qui y étaient habitués, Beaden devait paraître d’un calme absolu. Au bout de quelques jours, toutefois, cette tranquillité pouvait finir par peser.

On n’entendait guère que le chant des oiseaux et le vent dans les arbres. Moi-même, j’étais encore à Baltrain la veille, et cela faisait longtemps que je n’avais pas goûté une telle quiétude. Ce silence familier avait quelque chose de profondément apaisant.

La salle d’armes ferait bientôt exception. Dès l’arrivée des élèves, le calme céderait vite la place au tumulte. D’ici là, je comptais profiter pleinement de cette paix retrouvée.

— Là, c’est l’unique poste de relais du village. Et là, c’est l’unique forge du village, dis-je, leur faisant visiter les environs d’un ton désinvolte pendant que nous marchions.

— Qu’est-ce que le forgeron fabrique ? demanda Henblitz.

— Surtout des outils agricoles. Mais il y a des gens comme moi dans le coin, alors, techniquement, il forge aussi des épées.

À peu près chaque établissement du village était unique en son genre. Notre maison abritait également la seule salle d’armes. Dans une campagne aussi reculée, en ouvrir une seconde n’aurait eu aucun sens : nous nous serions simplement disputé une clientèle déjà bien maigre. Les seules véritables exceptions étaient les chasseurs et les fermiers.

Les premiers se spécialisaient généralement selon le gibier qu’ils traquaient, tandis que les seconds choisissaient leurs cultures en fonction de ce que leurs terres pouvaient produire.

Il s’agissait aussi de deux métiers qu’on pouvait embrasser assez tard et dans lesquels il restait possible de rattraper son retard, pour peu qu’on possède les aptitudes et les qualités nécessaires. Une autre voie consistait à devenir aventurier dans l’espoir de faire fortune. Ceux qui échouaient finissaient souvent par revenir au village. Ceux qui réussissaient, eux, n’avaient guère de raison d’y retourner.

Quoi qu’il en soit, les adultes qui choisissaient de s’enraciner dans un village aussi isolé avaient généralement une bonne raison de le faire, qu’elle soit heureuse ou non.

— On dirait que vous avez tout ce qu’il faut, observa Henblitz.

— Ouais. C’est petit, mais ça reste un vrai village.

En matière d’échelle et de qualité, cela ne se comparait en rien à Baltrain. Nous avions un forgeron, et bien que son savoir-faire ne fût pas mauvais, il ne réaliserait jamais de chef‑d’œuvre. Les compétences de Balder dépassaient de loin les siennes. Néanmoins, nous avions tout ce qu’il fallait pour se débrouiller d’une manière ou d’une autre. Je ne doutais pas qu’il y eût des villages bien plus mal lotis.

— Enfin… c’est un peu inattendu, marmonna Henblitz.

— Hm ? Quoi donc ?

— Beaden n’est pas si loin de Baltrain, n’est‑ce pas ? Je pensais que ce serait un peu plus développé…

— Aaah, ça. Pour parler crûment, nous n’avons aucune raison de le faire.

— Pourquoi pas ? demanda Henblitz, quelque peu décontenancé.

Comme je venais de le dire, le village n’avait aucune raison de se développer davantage. Ce n’était pas que je détestais le village, c’était un constat objectif.

— Qu’est‑ce qu’il y a, là‑bas, au loin ? demandai‑je en pointant du doigt.

— Le massif d’Aflatta, non ?

— Exact.

En termes de simple distance, il y avait d’innombrables villes et villages plus éloignés de Baltrain que Beaden. Comme Henblitz l’avait fait remarquer, nous étions relativement proches. Tant qu’il n’y avait pas de problème en route, une carriole pouvait faire l’aller en une journée. Pourtant, malgré cette proximité, notre population n’avait pas augmenté, et nous étions restés un village perdu.

— Ajoute à cela que, si la terre n’est pas stérile, elle n’est pas spécialement fertile non plus, dis‑je.

— Hmm…

L’agriculture à Liberis était florissante, si bien que les savoirs en la matière ne manquaient pas. Notre terre n’était pas à proprement parler impropre à l’agriculture, mais il fallait du temps et de l’argent pour la mettre en valeur. Autrement dit, il fallait une raison pour que des gens dépensent ce temps et cet argent ici. Il nous fallait quelque chose qui attire les gens.

— Et puis — et c’est peut‑être le point le plus important — géographiquement, de Beaden, on ne va nulle part.

— Qu’entendez‑vous par là ? demanda Henblitz.

— C’est un cul‑de‑sac sur les routes.

Les choses auraient été différentes si Beaden avait été un point névralgique entre des villes. Mais au‑delà de notre village, il n’y avait que le massif d’Aflatta. Même si l’on allait à Salura Zaruk, on n’avait aucune raison de s’arrêter ici.

Cela dit, si petite qu’elle fût, Beaden restait un village. Nous avions des liens avec les hameaux voisins et nous faisions du troc avec Baltrain. Ce n’était pas pour étendre le village, mais c’était le strict minimum nécessaire pour vivre.

Pour toutes ces raisons, Beaden avait toujours été un trou perdu.

À tout prendre, le village s’était même relativement bien développé. Normalement, il n’y aurait même pas de poste de relais dans un cul‑de‑sac pareil.

— Ce serait autre chose si le continent était un peu plus paisible, ajoutai‑je.

— Eh bien… c’est vrai partout.

Par‑dessus tout, les monstres qui infestaient le pays posaient un problème considérable, et, si loin dans la campagne, même la route principale n’était pas parfaitement sûre. Il était déraisonnable qu’un village s’étende à sa guise, sans souci au monde. Beaden devait affronter des sabrangliers quasiment chaque année, sans parler d’innombrables incidents mineurs.

— On ne peut toujours rien faire pour cette montagne ? grommelai‑je.

— À l’heure actuelle… ce serait très difficile.

— Je m’en doutais.

Tout était la faute du massif d’Aflatta ! Même si les rivières étaient une bénédiction des montagnes, ce n’était donc pas entièrement négatif. N’empêche, si ces montagnes avaient été une plaine, Beaden aurait pu devenir un point de contrôle entre Liberis et Salura Zaruk et être bien plus prospère. Peut‑être même une vraie bourgade, à l’heure qu’il est.

— C’est vraiment compliqué, dit Curuni.

J’acquiesçai.

— Ouais. Rien n’est jamais simple.

À l’avenir, l’accroissement de la population et les progrès techniques finiraient peut-être par changer la donne et réduire la menace que représentaient les monstres. Mais cela demanderait au mieux des décennies, au pire des siècles. Autrement dit, nous ne pouvions rien y faire pour l’instant.

À l’échelle du pays, Liberis investissait déjà dans la recherche magique afin de préparer cet avenir. Il ne nous restait donc qu’à placer nos espoirs dans le lendemain que nous promettaient nos dirigeants.

— Ah, la voilà.

— Ooooh !

Ainsi, après avoir marché et bavardé quelque temps, nous aperçûmes un ruisseau limpide qui serpentait à travers la plaine. Son courant était calme et son lit peu profond : même à l’endroit le plus creux, l’eau ne m’arrivait qu’aux genoux. Pour nager, cela n’aurait guère convenu, mais on risquait difficilement de s’y noyer. Comme il se trouvait tout près du village, cet endroit nous était précieux.

Il servait aussi bien à puiser de l’eau qu’à offrir aux enfants un lieu où jouer.

— La rivière est petite et la vue dégagée, il ne devrait pas y avoir de danger, dis‑je.

— Reçu ! Hyoh !

À peine eus‑je fini de parler que Curuni piqua droit sur la rivière.

Tu avais envie de barboter à ce point ?

Elle donna des coups de pied maladroits pour se déchausser, se mit à genoux, puis plongea le visage dans l’eau. Au bout d’un court instant, elle renversa la tête en arrière et s’ébroua.

T’es un chien, ou quoi ?

— Vice-commandeur ! Maître ! Ça fait un bien fou ! cria Curuni avec un sourire radieux.

— Hahaha, tant mieux, dis‑je.

Se plonger dans l’eau fraîche dès le matin, en pleine canicule, relevait du luxe — un luxe qu’on ne pouvait pas s’offrir à Baltrain. La ville ne manquait certes pas d’étuves prospères et autres établissements du même genre, mais aucune rivière proche ne permettait de profiter ainsi de l’eau.

— Mais, comment dire… ?

— Je confirme…

— Je ne sais plus où poser les yeux…

— En effet…

Henblitz, Curuni et moi portions des vêtements légers — c’était l’été, après tout. Une fois mouillés, ils nous collaient naturellement à la peau, quand ils ne devenaient pas carrément transparents. Pour toutes ces raisons, Henblitz et moi étions incapables de regarder Curuni droit dans les yeux.

— Allons nous rafraîchir un peu plus loin, proposai‑je.

— Oui… faisons ça.

À première vue, aucun autre villageois ne se trouvait dans les environs, ce qui n’était pas plus mal. Henblitz et moi nous laissâmes tomber dans la rivière. L’eau, bien fraîche, apaisa aussitôt nos corps échauffés.

 

 

Henblitz et moi nous trempâmes les pieds, nous lavâmes le visage et nous fîmes une toilette sommaire pour chasser la crasse. Curuni, elle, était devenue trempée jusqu’aux os et, sans notre intervention, elle aurait continué à jouer dans l’eau jusqu’à ce que la faim ou le sommeil la rattrape. Nous la fîmes donc se changer avant de tous rentrer chez moi.

— On est de retour.

— Salut !

Mon père sortit nous accueillir. Il se mouvait aussi nonchalamment que d’habitude. Après avoir pris sa retraite et m’avoir légué la salle d’armes, il s’était pas mal radouci. Il restait encore bien plus leste qu’il n’aurait dû l’être, mais il avait beaucoup changé par rapport à ses grandes années. Quiconque l’avait connu autrefois serait probablement abasourdi de le voir maintenant. Cela dit, il entretenait le minimum d’exercice pour que son corps ne se rouille pas et, très rarement, il passait encore jeter un œil à la salle d’armes pour voir comment ça tournait. De nos jours, c’était un vieux schnock qui ne faisait guère que râler qu’il avait faim, que ses hanches le faisaient souffrir, ou qu’il n’avait toujours pas de petit‑enfant.

— Mmm ! C’était tellement rafraîchissant !

Curuni était d’excellente humeur. Ça avait dû être un vrai bonheur de barboter autant. Sauf qu’avec toutes ses cabrioles, j’avais dû éviter de la regarder en face. Curuni était un peu trop âgée pour qu’on la traite de fillette, et c’était à présent un chevalier à part entière. Il convenait de la considérer comme une adulte.

Et pourtant, malgré son âge et sa charge, elle manquait visiblement de pudeur. Elle gardait la mignonnerie de la jeunesse et savait aussi, en tant que femme, montrer bien du charme. Mais elle n’en avait absolument pas conscience. Du point de vue d’un homme, c’était un peu problématique.

Henblitz aussi semblait en être gêné. Peut‑être que ce manque de conscience de soi de Curuni posait souci jusque dans l’Ordre. J’aurais bien voulu qu’elle s’en rende compte, mais j’avais le sentiment que ce n’était pas à moi de le lui dire. Une affaire bien compliquée.

— Mm… Bon retour… chez toi ?

Mewi, qui n’avait pas pris le petit‑déjeuner avec nous, s’était réveillée pendant notre promenade. Elle ne savait visiblement pas encore comment vivre sa situation présente, et sa voix sonnait passablement déconcertée. Elle devait être troublée à l’idée de me saluer chez quelqu’un d’autre.

Elle est sacrément mignonne.

— Tu as pris ton petit‑déjeuner ? demandai‑je.

— Oui…

Elle avait mangé, mais elle n’était encore qu’à moitié réveillée. Elle ne s’était sans doute pas remise de la fatigue du voyage. Comme elle manquait d’endurance à la base, et que sa santé restait fragile, il lui faudrait du temps pour s’habituer à être ici.

— Tu aurais pu dormir plus longtemps, lui dis‑je.

— Non… ça va…

— D’accord. Mais ne te force pas.

L’un de mes objectifs, en rentrant au village, était de laisser Mewi souffler, alors je ne voulais pas qu’elle s’épuise. Qu’elle s’abandonne totalement serait problématique, certes, mais puisque l’institut était en congé, je voulais qu’elle se détende et qu’elle en profite.

— Papa, où est Randrid ? demandai‑je.

— Oh, il doit être à la salle d’armes, à cette heure‑ci.

Ah, il était déjà l’heure d’ouvrir la salle d’armes. Randrid devait être en train de s’échauffer à l’intérieur. À moins d’enchaîner les assauts, les instructeurs s’exerçaient généralement bien moins que leurs élèves. Cela pouvait convenir à un retraité, mais enseigner ne suffisait pas à entretenir correctement son corps. Et même s’il avait abandonné sa carrière d’aventurier, Randrid était encore trop jeune pour commencer à se laisser dépérir.

Il en avait lui-même conscience et, en dehors des leçons qu’il donnait à la salle d’armes, il veillait à suivre un véritable entraînement. Son état d’esprit était exemplaire. L’entraînement de l’Ordre était bien plus intense que celui d’une salle d’armes perdue au fond de la campagne. Pour moi, c’était un avantage précieux, même s’il m’arrivait d’avoir du mal à suivre.

Les chevaliers de l’Ordre de Liberion étaient, pour ainsi dire, des monstres d’endurance. Leur entraînement me paraissait parfois excessivement éprouvant, mais pour une chasse aux sabrangliers comme celle-ci, ils constituaient des alliés particulièrement fiables. Après tout, le talent à l’épée ne servait à rien si l’on manquait d’endurance pour traverser la montagne.

— Bon, on va jeter un œil à la salle d’armes ? proposai-je.

Henblitz acquiesça.

— Bonne idée. J’y pensais justement.

— Que de souvenirs ! s’exclama Curuni.

Les deux chevaliers parurent ravis à cette idée, ce qui me fit plutôt plaisir.

Le soleil était déjà bien monté dans le ciel, et les élèves les plus assidus devaient commencer à arriver à la salle d’armes au compte-gouttes. Comme elle se trouvait au beau milieu de la campagne, nous n’avions jamais fixé d’horaires précis. Les élèves se présentaient donc à des heures assez variables, et les leçons ne se prolongeaient jamais bien tard. Mon père comme moi les avions généralement données le matin. À moins que Randrid n’eût profondément changé nos habitudes, les choses devaient encore fonctionner ainsi.

La salle d’armes occupait un bâtiment distinct de notre maison, mais j’ignorais lequel des deux avait été construit en premier. Il devait bien exister une histoire derrière tout cela, seulement aucun document détaillé ne nous était parvenu. À mon avis, l’un de nos ancêtres avait d’abord bâti un lieu où s’entraîner et perfectionner son art de l’épée. Des gens en quête d’enseignement avaient ensuite dû commencer à s’y rendre, et la maison comme la salle d’armes avaient fini par voir le jour. Mais mon père et moi ignorions tous deux ce qu’il en était réellement.

— Oh.

Alors que nous marchions de la maison vers la salle d’armes, des bruits étouffés nous parvinrent de l’intérieur : des voix, ainsi que le choc répété de plusieurs objets. Autrement dit, la leçon du jour avait déjà commencé.

C’était pourtant ma propre salle d’armes, mais je ressentis malgré tout une légère nervosité en posant la main sur la porte. Je m’étais absenté un bon moment…

Je voulais croire que mes élèves ne m’avaient pas encore oublié, mais que se passerait-il si une foule de nouveaux gamins s’étaient présentés pendant mon absence ? Randrid avait été un aventurier talentueux. Il était tout à fait possible que les rumeurs à son sujet eussent attiré bon nombre d’aspirants.

— Maître ! Ça ira ! J’en suis sûre ! lança gaiement Curuni, me voyant hésiter devant la porte.

— Ouais… Tu as raison.

Elle avait vraiment le don de remonter le moral des autres. Je ne savais pas si elle en avait conscience, mais son optimisme à toute épreuve m’avait déjà sauvé plus d’une fois. Son entrée dans l’Ordre de Liberion n’avait rien changé à cet aspect de sa personnalité. J’avais même le sentiment qu’on l’avait acceptée, malgré une technique encore perfectible, parce que ses examinateurs avaient su reconnaître cette qualité. Si c’était bien le cas, les chevaliers qui avaient validé son épreuve d’admission avaient eu l’œil. Et j’en éprouvais une certaine fierté.

— D’accord, entrons, dis-je.

Je n’étais pas vraiment parvenu à me cuirasser, mais je me sentais au moins un peu plus calme lorsque j’ouvris la porte.

— Oh, on dirait que tout le monde travaille dur.

La porte s’ouvrit avec fracas sur une salle bien plus exiguë que celle où s’entraînaient les chevaliers de l’Ordre de Liberion. À l’intérieur, plusieurs élèves suivaient la leçon de Randrid.

— C’est maître Beryl !

— Haha, ça faisait longtemps.

Les élèves m’encerclèrent aussitôt, leur épée de bois encore à la main. Leur accueil me fit plaisir, même si je me sentais un peu coupable d’interrompre la leçon de Randrid. À première vue, leur nombre n’avait pas tellement changé. Presque tous les visages m’étaient d’ailleurs familiers.

La plupart de nos élèves étaient encore assez jeunes. La raison était simple : rares étaient ceux qui décidaient de repartir de zéro pour apprendre l’épée une fois adultes. À cet âge-là, on avait généralement déjà un métier et une vie bien installée. Peu de gens étaient assez téméraires pour tout abandonner et commencer l’apprentissage de l’épée depuis le début.

Balder faisait partie de ces exceptions.

— Les gens derrière vous sont venus regarder ? demanda l’un des gamins.

— Hmm… On peut dire ça.

Qu’une bande de gosses du fin fond de la campagne ne reconnaisse pas les chevaliers de l’Ordre de Liberion individuellement, c’était on ne peut plus normal. Curuni avait quitté la salle d’armes depuis un bon moment, elle aussi, et je doutais que quiconque ici l’eût rencontrée.

— Enchanté de vous rencontrer. Je suis le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion, Henblitz Drout.

— Chevalier de l’Ordre de Liberion, Curuni Crueciel ! Je suis l’ancienne élève de Maître Beryl !

— L’Ordre de Liberion ?! Ouah !

La salle s’agita aux présentations des chevaliers. Même s’ils n’en connaissaient pas les noms et visages, l’Ordre en lui-même était célèbre dans tout le royaume. Et le fait que Curuni eût été formée ici les excitait. La réputation de l’Ordre de Liberion était vraiment impressionnante. Cela rappelait à quel point un titre pouvait peser.

— Randrid, je te laisse gérer, dis-je. — Je vais regarder avec eux.

Mes élèves étaient contents de me revoir, fût-ce pour un court moment, et je leur en étais reconnaissant. Cependant, je devais retourner à Baltrain une fois cette affaire de sabrangliers réglée car j’avais mon devoir d’instructeur extraordinaire à remplir. Il était normal que Randrid continue de donner les cours ici, et ce serait de l’ingérence de ma part que d’y mettre le nez.

— Maître Beryl et les chevaliers nous regardent, alors on se donne à fond, dit Randrid aux élèves.

— D’aaaaccord !

Ils voulaient nous montrer de quoi ils étaient capables. Pour un instructeur, il n’y avait pas de plus grande satisfaction.

— Hmpf ! Frimer devant Maître Beryl, passe encore, mais je parie que les chevaliers, c’est pas grand-chose !

Et juste au moment où tout se passait dans une bonne ambiance, une voix résonna dans la salle d’armes. C’était celle d’une petite fille de la taille de Curuni. Ses cheveux noir bleuté, d’une longueur raisonnable, et ses yeux dorés, relevés aux coins comme ceux de Mewi, brillaient d’une assurance qui compensait sa mince stature.

En vérité, elle n’avait pas un tempérament rugueux — elle était simplement très volontaire. À l’entraînement, la fille était sérieuse et appliquée, mais une fois qu’elle avait une idée en tête, impossible de la faire bouger d’un pouce. Cela ne voulait pas dire que tout le monde la détestait, loin de là. Son optimisme caractéristique et son esprit de compétition attiraient les autres, et son caractère convenait bien à l’art de l’épée.

— Adele ! Ne sois pas grossière !

— En quoi c’est grossier ?! J’ai rien dit de faux !

Même réprimandée par Randrid, elle ne changea pas d’attitude. Une fois lancée, il était très difficile de l’arrêter. Cela n’avait pas changé depuis le jour où j’avais commencé à lui enseigner. Randrid semblait avoir du mal à la canaliser, et, à dire vrai, moi aussi.

Quoi qu’il en soit, l’atmosphère dans la salle d’armes s’était passablement tendue. On n’était plus partis pour une leçon harmonieuse.

— En tant que chevalier, je suis curieux de savoir comment elle en est venue à penser cela, marmonna Henblitz, toujours calme malgré l’attaque verbale.

Il était à la hauteur de son titre de vice-commandeur du plus grand ordre du royaume. S’emporter sur la provocation d’une fille de la campagne aurait été déshonorant pour un chevalier. Curuni, en revanche, paniquait, muette. Elle avait de quoi apprendre à être plus chevaleresque.

— Adele, dis-je. — Je ne vais pas te refuser ton opinion, mais tu pourrais au moins commencer par te présenter, non ?

Quoi qu’il en soit, Henblitz allait bien, mais Adele devait se calmer. Elle avait tendance à afficher ses émotions à nu, mais cela ne la rendait pas stupide. Bien au contraire, elle était plutôt futée.

Elle déglutit soudain et se tut. Du moment qu’on avait un argument, elle était du genre à l’examiner tout de suite.

Donc, si je parvenais à la faire redescendre un instant, on pourrait discuter posément.

— Adele… Adele Klein, lâcha-t-elle, l’expression, le ton et le regard toujours aussi agressifs. Je suis l’élève de Maître Beryl et de Maître Randrid. — Je deviendrai une grande aventurière comme Maître Randrid, un jour.

— Une belle ambition. Permettez que je me représente. Je suis Henblitz Drout.

Adele Klein était l’une de mes élèves, et désormais aussi celle de Randrid. Elle avait autour de quinze ans. Elle n’avait pas grandi à Beaden, mais dans le village voisin d’Ald. Nous étions la seule salle d’armes dans les environs, si bien que nous avions pas mal d’élèves nés ailleurs.

Adele avait un talent pour l’épée. Elle avait passé environ trois ans chez nous et apprenait très vite, mais sa technique différait de celle d’Allucia et de Ficelle à cause de son tempérament offensif. Elle ressemblait bien davantage à Surena, même si Surena n’avait pas été, à proprement parler, mon élève.

Il y avait aussi une autre singularité dans l’enfance d’Adele.

— G…Grande sœur, calme-toi… Tout le monde est choqué…

— Edel ! Tu n’es pas d’accord avec moi ?!

Un garçon timide coupa la conversation. C’était Edel Klein, le frère jumeau d’Adele. Les jumeaux n’étaient pas si rares, mais ceux de sexes différents l’étaient davantage. Il était un peu plus grand qu’Adele, portait des cheveux noir bleuté plus courts, et ses yeux dorés tiraient sur le rouge. Mais ce qui le différenciait le plus, c’étaient ses yeux tombants. En un sens, ils reflétaient parfaitement sa nature.

Adele et Edel avaient des traits proches et, naturellement, le même âge, mais leurs personnalités étaient l’exact opposé. La sœur était sûre d’elle et ne connaissait pas la peur. Le frère, docile et réservé. Plus intéressant encore, Edel était légèrement le plus fort des deux. Il n’y avait pas un gouffre entre eux mais ils se battaient simplement de façon différente.

La technique d’Edel était influencée par son caractère. Il excellait dans un style prudent et fluide. À l’inverse, Adele fonçait toujours, gourmande, et se retrouvait donc mal appariée contre lui.

Cela signifiait néanmoins qu’il existait des adversaires qu’Adele pouvait battre et pas Edel, et, au final, leurs niveaux restaient proches.

— Edel, partages-tu son avis ? demanda doucement Henblitz.

— E…Euh… Moi, je…

Le fait qu’il ne rejette pas aussitôt cette idée montrait qu’il partageait, au moins en partie, l’avis d’Adele. Je ne m’étais pas attendu à ce qu’ils pensent ainsi. Lorsque je les avais formés — autrement dit, avant mon départ pour Baltrain —, le sujet n’avait jamais été abordé.

Aux yeux du public, les chevaliers de l’Ordre de Liberion représentaient le sommet d’une profession déjà prestigieuse. On les portait aux nues dans les rues, et beaucoup, comme Curuni, s’acharnaient à perfectionner leur art de l’épée dans le seul espoir de rejoindre leurs rangs. Le métier d’aventurier jouissait lui aussi d’une grande popularité, bien sûr, mais lorsqu’on comparait les deux, les chevaliers l’emportaient nettement.

Cette renommée rendait naturellement l’admission d’autant plus sélective, et intégrer l’Ordre de Liberion n’avait rien d’anodin. Pourtant, c’était la première fois que j’entendais quelqu’un parler des chevaliers avec autant de dédain. Cela montrait bien à quel point l’Ordre de Liberion était célèbre, prestigieux et puissant.

— Il fait son timide, mais il pense à peu près comme moi, déclara Adele sans détour, lassée d’attendre la réponse d’Edel.

— Cela m’intrigue d’autant plus… dit Henblitz. — Puis-je en connaître la raison ?

Je partageais la curiosité de Henblitz. L’Ordre de Liberion se rendait rarement jusqu’ici, mais cela jouait aussi en faveur de sa réputation. Il était étrange d’en avoir une impression négative sans avoir jamais croisé le moindre chevalier.

— Je n’avais jamais rencontré de chevalier de l’Ordre de Liberion avant aujourd’hui, dit Adele en bombant le torse, comme pour signifier que son opinion était irréfutable. — Même quand mon village a été attaqué par des monstres, même quand une mauvaise récolte nous a menacés, et même quand Maître Beryl et les autres sont partis abattre les sabrangliers, pas un seul chevalier n’est venu.

Henblitz garda le silence.

— Ceux qui nous ont sauvés, c’étaient des aventuriers, des chasseurs, et Maître Beryl, poursuivit Adele. — Vous restez toujours planqués à la capitale. Qu’est-ce qu’il y a d’impressionnant à ça ?

— Ça touche juste… dit Henblitz, l’air dépité.

Je comprenais son point de vue, même si elle l’exprimait de façon un peu trop brutale. On n’allait pas envoyer des chevaliers régler les problèmes du moindre village perdu. Eux aussi avaient leurs priorités, ainsi que des moyens limités.

La Garnison royale était justement censée combler ce genre de lacunes, mais elle n’était pas présente partout dans le royaume, et Beaden n’en accueillait aucune. Les habitants des régions les plus reculées devaient donc compter sur les aventuriers ou sur leurs chasseurs locaux. Les mercenaires constituaient en théorie une autre possibilité, mais ils n’avaient guère de chances d’obtenir une solde convenable dans de tels confins. Leurs motivations différaient de celles des chevaliers, mais le résultat était le même : ils ne s’aventuraient presque jamais jusque-là.

Pour ma part, je comprenais parfaitement pourquoi l’Ordre de Liberion ne pouvait pas protéger chaque recoin du royaume. Il manquait tout simplement d’effectifs. Liberis était immense, et même en mobilisant l’ensemble de l’Ordre, seule une fraction du territoire pouvait être défendue.

On pouvait toujours demander pourquoi il ne recrutait pas davantage de chevaliers, mais le problème était plus complexe. Augmenter les effectifs supposait d’assouplir les critères d’admission. La quantité progresserait alors au détriment de la qualité, aussi bien sur le plan martial que sur celui de l’esprit chevaleresque.

Et si le niveau des chevaliers baissait, leur réputation dans tout le royaume finirait par en pâtir. Les fonds accordés par la couronne diminueraient à leur tour, ce qui compliquerait encore davantage la gestion de l’Ordre. Dans le pire des cas, l’organisation elle-même pourrait finir par se corrompre.

Toute institution devait donc rester suffisamment sélective pour préserver son niveau. Si un ordre chevaleresque n’avait vocation qu’à rassembler des brutes à peine plus disciplinées qu’une bande de brutes, il suffirait de recruter sans compter. Mais personne ne souhaitait cela.

À la lumière de tout cela, l’opinion d’Adele se défendait. Il était même assez naturel qu’elle juge d’après ce qu’elle avait vu de ses propres yeux. J’aurais aimé qu’elle élargisse un peu son horizon, mais il y avait des limites à ce qu’on pouvait découvrir au fin fond de la campagne. Et le fait qu’un ancien aventurier soit devenu assistant instructeur à la salle d’armes n’avait fait que conforter davantage son point de vue.

— En tant que chevalier du royaume, il est affligeant que nous soyons incapables d’assurer la sécurité du peuple, répondit Henblitz avec sincérité. — Sur ce point, je n’ai rien à ma décharge.

J’appréciais sa manière de voir, mais cela ne suffisait pas vraiment à changer l’opinion d’Adele et d’Edel sur les chevaliers.

— Cependant, cela ne signifie pas que l’Ordre de Liberion y a renoncé, poursuivit Henblitz. — Cela aura l’air d’un piètre prétexte, mais nous nous entraînons chaque jour dans ce but. Je ne peux que me vouer à cette voie en espérant que vous l’acceptiez, ne serait‑ce qu’un peu. Si nécessaire, je ne m’oppose pas à montrer ma détermination.

L’Ordre de Liberion ne protégeait pas tous les sujets du royaume. L’exiger serait irréaliste, mais leur politique n’en demeurait pas moins un vrai problème pour ceux qui affrontaient des menaces bien réelles. Toutefois, l’Ordre avait sa fierté. Il était la force la plus puissante du royaume. Il défendait sa patrie. Ces émotions perçaient clairement dans la voix de Henblitz.

— Hmpf. Vous estimez être fort ? renifla Adele.

— Pas aussi fort que Maître Beryl, mais oui, dans une certaine mesure, répondit-il.

— Dis juste que tu es fort… lâchai-je sans réfléchir.

Pourquoi me mêler à sa réponse ? Qu’il ait un peu confiance. Il est largement assez fort comme ça.

— Maître Beryl ? Ce type est vraiment balèze ? demanda Adele.

— Ne l’appelle pas « ce type ». Sois polie, dis-je. — Bon, ça sonne bizarre venant de moi, mais il l’est. Au minimum, il est plus fort que toi.

— Hmmm… Qu’il vienne !

Oups, je ne voulais pas la chauffer. Mais que pouvais-je dire d’autre ?

Henblitz était très fort. Adele avait du talent et d’excellentes bases à l’épée, mais espérer l’emporter sur le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion était déraisonnable. Même Curuni maniait mieux la lame qu’elle.

En bref, Adele ne mesurait pas encore l’ampleur du monde. Elle évaluait les degrés de force depuis l’univers minuscule d’une salle d’armes perdue. Je voulais qu’elle voie l’immensité du monde, et la diversité des forces qui s’y trouvaient.

Randrid semblait du même avis. Il ne tentait rien pour arrêter la conversation. Il se contentait de regarder, à moitié résigné.

Bon, s’il avait pu l’arrêter avec des mots, il l’aurait sans doute fait depuis longtemps.

Les mots qui sortirent ensuite de la bouche d’Adele, tout le monde ici les attendait à peu près.

— Messire Henblitz, si vous assumez vos paroles, affrontez-moi.

La réponse de Henblitz, toutefois, fut tout autre.

— Cela ne me dérange pas, dit-il avant de jeter encore de l’huile sur le feu. — Si vous voulez, Edel et toi pouvez m’attaquer ensemble.

— Quoi ?! Ne nous prenez pas de haut !

— H…Henblitz ? dis-je.

— Désolé… Ai-je dépassé les bornes ? demanda-t-il, avec un air de regret.

Il pensait avoir été un peu trop provocant. Il ne considérait pas qu’un deux contre un serait dur, d’une quelconque manière. Il ne prévoyait ainsi aucun problème à affronter Adele et Edel en même temps.

— Hmm… Je me le demande… marmonnai-je.

À voir le résultat, on aurait dit que c’était Henblitz qui les avait poussés, mais techniquement, c’était ma remarque qui avait mis le feu aux poudres. En remontant encore, c’était Adele qui avait cherché la bagarre.

Cela dit, son évaluation de leurs forces respectives était juste.

 

Tant qu’Adele et Edel ne sortaient pas une attaque surprise extrême, Henblitz les battrait à coup sûr, même en deux contre un. C’était simplement l’écart de maîtrise. Je le savais parce que je connaissais leurs capacités individuelles. Impossible, en revanche, pour les jumeaux de le comprendre avant de le voir combattre.

— Maître ! Vous dites que ce type est plus fort que nous ?! protesta Adele.

— Pas « ce type ». Henblitz. Bref, même si vous l’attaquez tous les deux, il reste plus fort.

— QUOI ?!

J’avais l’impression de me répéter, et ma réponse restait la même. Les jumeaux avaient du talent, certes, mais, pour parler franchement, ils n’étaient encore guère plus que des apprentis presque dépourvus d’expérience réelle. À vingt contre un, les choses auraient peut-être été différentes, mais le titre de vice-commandeur de l’Ordre de Liberion n’était pas assez vide de sens pour que Henblitz se laisse battre par de simples gamins.

Lors de notre première rencontre, je l’avais vaincu sans que sa lame m’effleure une seule fois. La victoire avait été nette. Pourtant, je ne l’avais jamais sous-estimé ni douté de ses capacités. Je ne me fiais pas seulement à son titre : Henblitz était véritablement puissant.

Sa carrure robuste lui permettait de déployer une force et une vitesse considérables. Il possédait une endurance, une résistance et une maîtrise technique remarquables, sans compter un excellent sens du rythme d’un affrontement.

Si je l’avais emporté, c’était simplement parce que j’avais accumulé davantage d’expérience au fil des années. Si je l’avais affronté lorsque j’avais son âge, j’aurais perdu, même avec l’avantage que m’offraient mes yeux.

D’ailleurs, je ne l’avais jamais vu perdre contre un autre chevalier qu’Allucia. Il se rendait pourtant presque chaque jour à la salle d’entraînement et y disputait quantité de passes d’armes.

Et lors de la mission d’escorte royale, où nous avions combattu aux côtés de Gatoga et de Rose, il n’avait pas non plus été vaincu par les assassins.

Si l’on pouvait finir par oublier à quel point Henblitz était incroyablement fort, c’était uniquement parce qu’une anomalie comme Allucia se tenait constamment à ses côtés.

— Dans ce cas, voyons ça ! Edel, on y va !

— Qu…Quoi ?

— Allez, bouge-toi !

— D…D’accord…

N’y tenant plus, Adele finit par craquer et, avec Edel, défia Henblitz. En temps normal, elle l’aurait probablement affronté seule, mais Adele était une fille intelligente.

Au fond d’elle-même, elle refusait d’envisager la défaite. Cependant, les quelques informations que je lui avais données sur Henblitz l’avaient conduite à revoir nettement son jugement à la hausse. Savoir ajuster honnêtement son estimation faisait partie de ses qualités : pour un bretteur, évaluer correctement la force de son adversaire pouvait être une question de vie ou de mort.

Cela dit, elle avait encore des progrès à faire dans ce domaine. Si elle avait vraiment su mesurer la différence qui les séparait, elle ne serait pas allée provoquer le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion…

Henblitz, lui, semblait impatient d’en découdre. Je décidai donc de profiter de l’occasion pour élargir un peu l’horizon d’Adele.

— Euh, Maître ? C’est… vraiment une bonne idée ? demanda Curuni.

— Si Henblitz est d’accord.

Je ne savais pas très bien de quel côté se trouvait l’inquiétude de Curuni. De toute façon, ça irait. Henblitz n’allait pas leur rentrer dedans à pleine puissance, ou quoi que ce soit du genre.

Tu ne vas pas le faire, hein ? Hein ? Contre moi, tu t’étais pourtant lâché à fond…

— Laisse-moi te demander ça, alors, dis-je à Curuni. — Deux ou trois ans après avoir commencé l’épée, tu penses que tu aurais pu vaincre Henblitz ? Disons que vous auriez été deux toi.

— Impossible, répondit-elle du tac au tac. — Je doute même que cinq moi suffisent.

— Voilà.

Je ne m’imaginais pas non plus battre Henblitz en tant que bretteur débutant.

— Ça te va aussi, Randrid ? demandai-je.

— Je vous suis, Maître.

— Alors il n’y a pas de problème.

Maintenant que nous avions l’accord de l’assistant instructeur actuel, on pouvait y aller. Honnêtement, je ne croyais pas qu’Adele et Edel aient la moindre chance contre Henblitz, mais j’étais curieux de voir comment ils allaient se battre, et comment Henblitz allait les gérer.

— Très bien, mettez-vous en place, dis-je. — Les autres, tenez-vous à distance.

Les trois s’écartèrent les uns des autres et saisirent des épées en bois. Les autres élèves gagnèrent les murs. Il n’y avait pas ici autant d’espace que dans la salle d’entraînement de l’Ordre, mais c’était encore assez grand pour un deux-contre-un.

Un silence soudain emplit la salle d’armes. J’aimais cette atmosphère-là.

— Alors… commencez !

— Haaaaaah !

Au signal, Adele poussa un formidable cri de guerre.

Ouais, ouais, belle démonstration d’ardeur.

C’était la voie d’une bretteuse agressive. Ouvrir ainsi le combat était un bon choix. Ébranler l’adversaire par la seule force d’âme était franchement efficace. D’autant plus face à un inconnu. Une seule hésitation pouvait donner l’avantage. Mais cela ne valait que contre un adversaire de son niveau ou plus faible.

— Shaaaaaah !

Henblitz rugit en réponse. C’était aussi le bon choix. Si l’ennemi rassemblait son ardeur, il suffisait de la rencontrer par une ardeur supérieure.

Logique élémentaire, mais un duel d’épées pouvait se jouer là-dessus. Et, si les deux ardeurs s’équilibraient, il ne restait qu’à trancher autrement, par la technique véritable.

— Gh ! Guh !

Adele se rua sur lui et porta un coup vertical à deux mains. Henblitz choisit de ne pas l’esquiver et d’encaisser de face. Les lames se bloquèrent, mais l’équilibre se rompit aussitôt. La force physique de Henblitz surpassait de loin celle d’Adele.

— Arrgh !

Henblitz mit encore plus de force dans son épée, et, incapable d’y échapper, Adele fléchit du genou. Il s’assurait qu’elle voie la différence de puissance.

Henblitz est plus espiègle que je ne le pensais…

Sa démarche n’était pas foncièrement fausse, mais elle avait quelque chose de cruel.

— Hmpf !

— Shaaah !

Voyant Adele en mauvaise posture, Edel piqua d’un côté, une estoc vive. Mais, sentant sa présence, Henblitz ramena son épée et dévia la pointe.

— Qu… Quoi ?!

Un choc sourd, inimaginable avec des épées en bois, résonna dans l’air, et Edel fut renvoyé en arrière par l’impact.

Wow, il a frappé le cœur de la lame adverse de toutes ses forces.

Qu’Edel ait gardé son épée en main relevait de l’exploit. Une pareille frappe, sur un corps, aurait sûrement mis quelqu’un K.-O.

C’est vraiment raisonnable ? Je commence à m’inquiéter.

— Edel ! Ensemble !

— O…Oui !

Entre-temps, Adele avait retrouvé son équilibre et donna l’ordre. Elle avait compris qu’attaquer Henblitz l’un après l’autre ne leur valait que d’être écrasés encore et encore.

Puisqu’ils ne pouvaient pas le battre seuls, elle changea de tactique — ils attaqueraient simultanément ou par vagues.

Les jumeaux avaient de bons instincts de combat.

— Hiyaaaaaah !

— Hah !

Adele repartit en poussant un cri. Cette fois, Edel chargea aussi, mais selon un angle légèrement différent.

— Haaah !

Comme plus tôt, Henblitz leur opposa un cri de guerre puissant. Il fit face à Adele et entra au corps à corps. N’étant plus à la bonne distance, Adele ne put armer sa frappe et sa lame fut renvoyée par le coup violent de Henblitz.

En avançant, il s’était aussi soustrait à la portée initiale d’Edel.

Profitant de l’instant où Adele titubait, Henblitz se retourna d’un geste net et intercepta l’épée d’Edel. En pur rapport de force, Edel était plus faible qu’Adele.

Il ne pouvait s’opposer à la puissance de Henblitz. Les jumeaux furent à nouveau repoussés sans peine.

— Hmmm…

Bon sang, Henblitz est vraiment fort.

Il était évidemment très habile à l’épée, mais il savait aussi gérer plusieurs adversaires à la fois.

En tant que vice-commandeur, il avait l’habitude de diriger d’autres chevaliers et devait être rompu aux combats de mêlée.

— Tch ! Pas encore ! cria Adele.

— Voilà l’esprit ! lança Henblitz. Viens !

Malgré la façon dont elle venait d’être repoussée, l’ardeur d’Adele ne faiblit pas. Elle repartit aussitôt à l’assaut. Cette fois, elle amorça une estocade, avant de la transformer en feinte au moment d’entrer à portée. Elle réfléchissait véritablement en plein combat.

C’est essentiel : même au cœur d’un affrontement, il faut garder l’esprit en éveil.

Pendant ce temps, Edel contourna Henblitz et tenta de l’attaquer par-derrière, mais celui-ci l’envoya valser d’un coup de pied.

Il a des yeux derrière la tête ou quoi ?

Le temps qu’Edel se relève, Adele renonça aux attaques amples et spectaculaires pour privilégier des frappes plus courtes et plus vives. Henblitz les para ou les esquiva toutes. Adele et Edel se retrouvèrent alors acculés à la défensive.

Le combat était pratiquement terminé. Ils n’avaient tout simplement pas la technique nécessaire pour contenir la puissance de Henblitz.

— Il est incroyable…

Fait surprenant, malgré la puissance que Henblitz mettait dans ses coups, il n’avait pas touché leurs corps une seule fois. Chaque choc s’était fait lame contre lame de bois. Le seul coup direct avait été ce coup de pied.

Il cherche sans doute à éviter de les blesser.

Et pourtant, Adele et Edel frappaient sans pitié, de toutes leurs forces. L’écart de technique et d’expérience entre eux relevait de l’absurde.

— Aaaaaah !

— Gh !

Le combat n’avait pourtant pas duré bien longtemps, mais les vêtements d’Adele et d’Edel étaient déjà froissés et couverts de poussière à force de rouler au sol. Ils refusaient malgré tout d’abandonner. Leur ténacité était admirable, mais cela ne pouvait plus continuer ainsi.

L’état d’esprit jouait un rôle crucial dans un affrontement.

Une volonté supérieure pouvait parfois compenser un léger écart de niveau, mais l’inverse était tout aussi vrai. Au début, Adele et Edel étaient convaincus de pouvoir gagner. Puis cette certitude s’était muée en désir de l’emporter à tout prix, avant de se réduire au simple espoir de placer au moins une touche.

 À présent, ils avaient compris qu’ils n’avaient aucune chance. À partir de là, le combat était déjà perdu. Henblitz les surpassait en force comme en technique. S’ils cédaient aussi sur le plan mental, toute victoire devenait impossible.

— Assez ! criai-je.

J’avais observé un moment, mais je jugeai qu’ils étaient à leur limite. Henblitz resta silencieux à ma déclaration, tandis qu’Edel baissait la tête, abattu. Adele arborait une colère difficile à contenir, mais elle abaissa elle aussi son épée.

— Pourquoi ?! lança-t-elle. — On peut encore continuer !

— Ça ne sert à rien, lui dis-je. — Tu as clairement perdu ta concentration. Si on poursuit, vous pourriez vous blesser.

— Ugh !

Elle avait encore de la réserve. Mes élèves commençaient tous leur entraînement par beaucoup de course et de conditionnement, elle n’était donc pas épuisée. Néanmoins, son esprit était considérablement fatigué.

Une seule erreur dans cet état pouvait mener à une blessure grave. Adele le savait aussi. Elle ne protesta pas et baissa simplement la tête.

— Beau travail, Henblitz, dis-je.

— Je vous remercie, répondit-il après avoir repris son souffle, sans montrer de grande fatigue. Je dois dire qu’ils sont bien plus forts que je ne l’avais estimé. — Je suppose que je devais m’y attendre, venant de vos élèves, sieur Beryl.

Malgré l’hostilité dont il avait fait l’objet, il veillait à faire preuve d’égards. C’était décidément un homme de valeur. L’ambiance n’était pas propice à reprendre aussitôt les leçons. Tandis que je me demandais quoi faire…

— Désolée !

— Ouh là.

Adele s’excusa soudainement. Elle gardait pourtant la tête haute et la poitrine bombée.

Adele, ce n’est pas comme ça qu’on s’excuse.

— Vous êtes vraiment fort ! Pardonnez ma grossièreté ! Mais je vous rattraperai, et je vous dépasserai, c’est sûr !

— Voilà qui est bien parlé. J’accepterai ton défi quand tu voudras.

La déclaration d’Adele avait une franchise presque rafraîchissante. Cela avait touché Henblitz, qui répondit par un vrai sourire.

Bon, affaire classée. Tant qu’ils en sont tous d’accord.

J’ignorais encore comment son talent évoluerait, ni quel genre de personne elle deviendrait. Il était tout à fait possible qu’elle abandonne un jour la voie de l’épée. Peut-être deviendrait-elle aventurière, comme elle l’avait affirmé. Peut-être finirait-elle même par devenir chevalier.

Quoi qu’il advienne, je ne pouvais que souhaiter à ces enfants un avenir radieux. Nous, les adultes, pouvions leur ouvrir la voie jusqu’à un certain point, mais le chemin qu’ils choisiraient d’emprunter n’appartenait qu’à eux.

— Randrid, désolé de t’avoir pris du temps, dis-je. — Tu peux reprendre le programme habituel.

— Ah, oui. Entendu.

Si nous étions venus à la salle d’armes, ce n’était pas pour faire combattre Henblitz contre Adele et Edel. C’était plutôt un accident incompréhensible. Nous étions là pour choisir les élèves que nous emmènerions à la chasse aux sabrangliers.

Il était temps de revenir à notre objectif initial.

 

 

Quelque temps après le combat improvisé d’Adele et d’Edel, l’atmosphère de la salle d’armes était à peu près redevenue normale. Les élèves faisaient siffler leurs lames en répétant après Randrid.

— Ensuite, deuxième forme défensive ! Un ! Deux !

— Un ! Deux ! répondirent les élèves.

— Ça me rappelle des souvenirs, marmonna Curuni en regardant.

— Pas vrai ? acquiesçai-je.

L’Ordre ne s’exerçait jamais aux formes, alors même moi, je me sentais un peu nostalgique en regardant ça.

— Ce sont les formes de base de votre école ? demanda Henblitz.

— Oui. Nous avons cinq formes offensives et huit défensives.

Malgré l’assaut qu’il venait de livrer, la respiration de Henblitz restait parfaitement régulière.

Ça n’avait sans doute même pas servi d’échauffement pour lui. Ce vice-commandeur a de plus en plus l’air surhumain.

Comme il s’agissait d’une salle d’armes, notre style reposait sur des formes bien définies : cinq offensives et huit défensives. Pour faire simple, il s’agissait d’enchaînements codifiés que nous faisions répéter inlassablement à nos élèves, afin de leur apprendre comment réagir selon les mouvements de leur adversaire. Si les formes défensives étaient plus nombreuses, c’était avant tout parce que notre style privilégiait la parade suivie de la contre-attaque.

Cela dit, ces exercices ne constituaient que des bases, destinées à ancrer les mouvements fondamentaux. Dans un véritable combat, il était rare de pouvoir reproduire une forme à l’identique. Mais les avoir gravées dans le corps et l’esprit pouvait faire toute la différence dans un moment critique. Il ne fallait jamais sous-estimer la force de la répétition.

Même lorsqu’une forme ne pouvait être appliquée à la lettre, il arrivait qu’on reconnaisse soudain un enchaînement d’attaques et de défenses déjà rencontré à l’entraînement. Or, les êtres humains sont capables de garder un calme étonnant face à ce qui leur est familier en se disant : « Tiens, j’ai déjà rencontré cet enchaînement d’attaques et de défenses en pratiquant les formes de base ! »

Les formes servaient précisément à élargir ce domaine du familier.

 

D’ailleurs, la plupart des techniques transmises dans notre salle d’armes étaient intégrées à ces formes ou en dérivaient.

Brise-branche, que j’utilisais souvent, appartenait à la quatrième forme défensive. Mais connaître le mouvement dans le cadre d’un exercice et parvenir à l’appliquer en plein combat étaient deux choses bien différentes.

Une fois que Mewi aurait retrouvé une meilleure condition physique, je comptais lui faire essayer un cours à la salle d’armes. Il y avait bien des choses que les leçons d’épéomancie ne permettaient pas de transmettre, et si elle se découvrait un goût pour le maniement de l’épée, je lui prêterais volontiers main-forte.

Cela dit, ne pas l’avoir amenée aujourd’hui s’était révélé être le bon choix. Comme Adele et Edel, elle ne s’était sans doute pas encore forgé une opinion bien arrêtée sur Henblitz. Le voir faire preuve d’une telle violence risquait de l’effrayer, et c’était bien la dernière chose que je souhaitais.

— Alors ? Des espoirs ? demanda Henblitz.

— Hmm… Eh bien, Adele et Edel sont pratiquement assurés.

Il parlait de la chasse aux sabrangliers. Tous deux avaient largement assez de talent, surtout compte tenu de leur jeunesse et de leur manque d’expérience. Henblitz était simplement beaucoup trop fort. Je n’allais évidemment pas commettre la folie d’abandonner mes élèves en première ligne, mais s’ils étaient intéressés, j’aimerais leur donner l’occasion d’acquérir une précieuse expérience du combat.

Certaines choses ne s’apprenaient qu’à l’entraînement, et d’autres uniquement sur le terrain. Adele, en particulier, souhaitait devenir aventurière ; autant lui permettre d’accumuler autant d’expérience pratique que possible.

— Quant aux autres… continuons de les observer un peu avant de reprendre notre liste.

Pour le dire moins diplomatiquement, aucun des autres gamins ne semblait, à première vue, avoir encore le niveau nécessaire pour nous accompagner. Allucia, Randrid, Ficelle, Curuni et Rose avaient tous été d’excellents élèves, dotés de dispositions remarquables, et pouvaient désormais se prévaloir d’un parcours impressionnant. Mais je ne pouvais pas les prendre comme référence.

La barre deviendrait alors bien trop haute pour la plupart des novices.

Établir une norme à partir d’une poignée de prodiges menait inévitablement à la catastrophe. En tant qu’instructeur, je ne pouvais pas me permettre une telle erreur.

Bien entendu, nul ne pouvait savoir comment ces élèves évolueraient par la suite. Je ne pouvais les juger que sur leur niveau actuel et, puisque nous nous apprêtions à affronter des monstres dangereux, il était hors de question d’emmener quiconque n’était pas encore assez fort.

Certains élèves n’étaient tout simplement pas venus à la salle d’armes ce jour-là. Nous comptions donc poursuivre nos observations le lendemain. Ses portes restaient ouvertes en permanence, hormis certains jours de fermeture, mais cela ne signifiait pas que tous les élèves s’y présentaient chaque fois. Chacun suivait son propre rythme d’entraînement, et nous ne pouvions arrêter notre choix en une seule journée. Pour ceux qui habitaient dans d’autres villages, venir quotidiennement n’était de toute façon pas réaliste.

De plus, je ne faisais pour l’instant que les regarder exécuter les formes de base. Il était difficile d’évaluer leur véritable force de cette manière. Un instructeur pouvait se faire une idée générale de leur niveau d’après la précision de leurs mouvements, mais il fallait les observer davantage pour les jauger correctement. Cela valait tout particulièrement pour les élèves de notre salle d’armes : certains révélaient soudain leurs véritables qualités dès qu’on passait aux frappes ou aux exercices offensifs.

Compte tenu de tout cela, arrêter dès maintenant la liste des participants à la chasse aux sabrangliers aurait été beaucoup trop précipité.

— C’est plutôt intéressant, dit Henblitz. — Leurs déplacements, en particulier, paraissent singuliers. Est‑ce l’effet du fait de privilégier la parade ?

— Tu as l’œil.

Notre style privilégiait la défense, et cela se voyait au nombre de formes défensives que nous avions. Mais nous ne bloquions pas les attaques de front — nous nous appliquions à les dévier. La clé de cette technique résidait dans l’usage du bas du corps, et le jeu de jambes pouvait paraître étrange à qui n’y était pas accoutumé.

Notre manière de combattre visait moins à gagner qu’à ne pas perdre.

C’est pour cela que nous avions des élèves comme Allucia, Ficelle et Rose, qui privilégiaient la réaction plutôt que de forcer l’initiative. C’est aussi pourquoi je ne pensais pas que notre style convînt à Surena. Son style actuel s’accordait mal avec le mien.

Cela dit, des gabarits puissants comme Curuni et Adele apparaissaient de temps à autre. Avoir de la force brute était indéniablement un atout, mais une épée qui ne comptait que sur la puissance se révélait étonnamment cassante. Je ne voulais pas que mes élèves finissent comme ça.

— Cette leçon me fait vraiment comprendre pourquoi vous insistez autant sur le gainage, remarqua Henblitz.

— Haha, je suis content que tu le comprennes.

Un bon gainage était indispensable pour maîtriser correctement les mouvements du bas du corps. Lorsque les débutants tentaient d’exécuter les formes fondamentales de notre style avec rapidité et précision, ils perdaient souvent leur équilibre. Leur centre de gravité se décalait, et il leur devenait alors impossible de bouger comme ils le souhaitaient.

— Les leçons ici sont super strictes là‑dessus, intervint Curuni. — Je suis plutôt fière de mon gainage… et de mes abdos aussi.

Je hochai la tête.

— C’est sans doute une des raisons pour lesquelles tu t’es si vite adaptée à la zweihänder.

— V…Vraiment ? Heh heh heh heh !

La force du tronc était essentielle pour les utilisateurs d’épée longue comme Henblitz et moi, mais elle l’était davantage encore pour Curuni, qui maniait une épée à deux mains. La seule force des bras permettait peut-être de soulever une telle arme, mais certainement pas de manier avec précision une lame aussi longue et lourde.

À bien y réfléchir, ce type d’épée convenait parfaitement à Curuni. Ses abdominaux étaient presque saillants. Cela dit, des muscles bien dessinés n’étaient pas nécessairement synonymes d’une force exceptionnelle.

— Sieur Beryl, j’imagine que vous êtes le meilleur dans l’exécution des formes, n’est-ce pas ? demanda Henblitz.

— Non, ce serait plutôt mon père, répondis-je aussitôt. Mais je me défends plutôt bien.

J’avais consacré des années à notre style d’épée, mais mon père en restait malgré tout le meilleur.

— Je vois… Il doit être très fort.

— Il l’est. C’est le plus fort épéiste que je connaisse.

Je n’avais pas grand‑chose d’autre à dire — je n’étais pas du genre à déborder d’assurance. En revanche, s’agissant de mon père, je pouvais l’affirmer sans détour : c’était le plus fort. Allucia et Henblitz étaient très forts, mais en un contre un, ils ne pourraient jamais le battre.

— Donc, ça veut dire que même vous ne…

— Ouais, je suis plus faible que lui.

— À ce point‑là… ? demanda Curuni. — Ça fait un peu peur.

— Haha, pour tout le reste, c’est un vieux bonhomme jovial, dis‑je. — Il n’est qu’un démon quand il s’agit d’épée.

À vrai dire, mon père était d’une force anormale. Je maniais l’épée depuis aussi loin que remontaient mes souvenirs, et j’avais consacré des décennies d’efforts à la maîtriser. Pourtant, je n’arrivais toujours pas à m’imaginer seulement l’approcher.

En vérité, je ne l’avais jamais vu perdre. Qu’il s’agisse d’un assaut amical contre un élève, d’un défi lancé à la salle d’armes ou d’un tournoi entre écoles, mon père avait toujours remporté une victoire éclatante. Je ne me souvenais même pas de l’avoir vu encaisser un seul coup. À ma connaissance, la seule personne susceptible de lui tenir tête était Lucy. Ce serait un affrontement entre monstres — et je paierais cher pour y assister.

Quand j’y repensais, mon père avait toujours eu plusieurs longueurs d’avance sur moi sur la voie de la maîtrise. J’avais la certitude d’être devenu bien plus fort qu’autrefois, et je savais reconnaître mes progrès. Pourtant, peu importaient les éloges que l’on m’adressait : tant que mon père demeurait aussi loin devant moi, je ne pouvais les accepter sincèrement.

Comment aurais-je pu me satisfaire de mon niveau alors que je restais incapable de vaincre mon père vieillissant ?

Cette pensée ne me quittait jamais.

— Le sommet est si loin… marmonna Henblitz.

— Je ne peux qu’être d’accord, dis‑je. — On a encore beaucoup de chemin.

Parfois, je me demandais ce qu’on voyait depuis la hauteur où se tenait mon père. Le monde était vaste. Je n’allais pas prétendre que mon père était le plus fort du monde. Cependant, j’étais incapable de me représenter les techniques qu’un bretteur pourrait employer pour le vaincre. Cela ne signifiait pas que j’allais cesser de viser le sommet. Je voulais un jour atteindre ces hauteurs, mais elles me semblaient encore si lointaines.

— Bon, concentrons‑nous sur les élèves, dis‑je.

— En effet.

Nous reprîmes la leçon. Pour l’heure, nous comptions repérer aujourd’hui et demain les élèves susceptibles de nous accompagner, puis partir en montagne dès que la météo le permettrait. Comme nous chassions des sabrangliers presque chaque année, nous savions à peu près dans quelles zones les trouver.

Il aurait toutefois été trop dangereux de nous enfoncer profondément dans le massif. Nous n’étions ni des aventuriers ni des éclaireurs — à l’exception de Randrid. Notre objectif était simplement de réduire le nombre de sabrangliers présents au pied de la montagne, afin qu’ils ne menacent plus les villages alentour. Inutile, donc, de foncer tête baissée.

Même s’ils étaient plus nombreux que d’habitude, nous disposions cette année d’effectifs conséquents. Tant que nous restions vigilants, nous ne devrions pas rencontrer de difficulté majeure.

— Neuf ! Dix ! Bon, pause !

— Oui !

Sur ce, l’exercice des formes prit fin, et les élèves purent reprendre leur souffle. Fidèle à son passé d’aventurier, Randrid avait prévu suffisamment de temps pour la récupération. À vouloir avancer sans jamais lever le pied, on ne tenait pas longtemps. D’autant que la salle d’armes était devenue étouffante. Avec autant de personnes en mouvement dans un espace clos, la chaleur ne cessait de monter.

— Beau travail, dis‑je à Randrid. — C’était une bonne leçon. Saine, posée, fidèle aux bases.

— Merci. Je tâtonne encore pas mal, pourtant…

— Ça va. Aie un peu confiance.

Il faisait vraiment du bon travail. Il était sans doute déjà meilleur que je ne l’avais été à mes débuts comme assistant instructeur. Ses compétences et son expérience d’aventurier de premier ordre y étaient certainement pour beaucoup.

Aujourd’hui, je savais précisément comment enseigner l’art de l’épée, mais à mes débuts, j’avais beaucoup tâtonné. J’avais beau avoir observé mon père donner ses leçons pendant des années, il y avait un monde entre regarder quelqu’un faire et devoir s’en charger soi-même. Il m’avait fallu essuyer bien des échecs avant de trouver la méthode d’enseignement qui était devenue la mienne.

— Pense à bien t’hydrater, ajoutai‑je.

— Oui, je vais le faire. La chaleur d’été sape assez vite la volonté et l’endurance.

— Hahaha, je suppose que je n’ai pas besoin de dire ça à un aventurier d’exception.

Un aventurier de rang platine avait dû voir des environnements rudes. Il avait sans doute bien plus d’expérience de terrain que moi.

— Alors, vous en pensez quoi ? demanda Randrid en changeant de sujet.

— À en juger par leur niveau actuel, quelques-uns tout au plus, répondis-je.

— C’est bien ce que je pensais… Seulement quelques-uns, murmura-t-il avec une certaine amertume.

Dans l’idéal, j’aurais aimé emmener tous nos élèves. Mais c’était impossible. Chacun possédait un talent différent et progressait à son propre rythme.

Forcément, seuls quelques-uns avaient déjà la force nécessaire pour supporter un véritable combat.

Et puis, tous ceux qui se trouvaient ici ne cherchaient pas à se battre à la moindre occasion. Bon nombre de ces gamins apprenaient simplement l’art de l’épée afin de pouvoir se défendre. Cela dit, même parmi ceux qui aspiraient au combat, certains devraient rester en arrière. Et cela, malheureusement, nous n’y pouvions rien.

— Les choses ne se passent jamais comme on le voudrait, hein ? marmonnai-je.

Il y avait toujours des enfants dont le talent ou le corps ne suivait pas leur désir d’apprendre l’épée, de se faire un nom ou de devenir plus forts. Même lorsqu’un potentiel sommeillait en eux, beaucoup ne parvenaient jamais à le faire pleinement éclore. Curuni, par exemple, avait l’étoffe d’une grande bretteuse, mais lorsque je l’avais encore pour élève, nous ne l’avions jamais emmenée chasser le sabranglier.

Peut-être les choses auraient-elles été plus simples si le talent décidait de tout, comme dans le monde de la magie. Mais n’importe qui pouvait saisir une épée et apprendre à la manier.

Cela dit, un monde où des prodiges comme Allucia surgiraient de partout poserait sans doute des problèmes d’un tout autre genre. Je n’avais aucune envie d’imaginer un endroit où une telle chose passerait pour normale.

— Peut-être que la seule chose à notre portée est d’enseigner sincèrement à chacun de nos élèves, dit Randrid.

— Haha, tu n’as pas tort.

Je ne pus qu’acquiescer. Ces paroles avaient une force particulière dans la bouche de quelqu’un qui avait vécu d’innombrables aventures. Un instructeur ne pouvait pas refuser son enseignement à une personne sous prétexte qu’elle manquait de talent. Ce serait une insulte à tous ceux qui s’efforçaient de maîtriser la lame. Tout ce que nous pouvions faire, c’était transmettre notre savoir à chacun de nos élèves avec la plus grande sincérité. Peut-être pourrions-nous ainsi les aider à rapprocher leurs rêves de la réalité.

— Bon, il est temps de s’y remettre, annonça Randrid. — Tout le monde ! La pause est terminée !

— D’accooord !

Après ce court répit, Randrid relança la leçon. J’ignorais combien des élèves présents dans cette salle d’armes connaîtraient la réussite, et combien finiraient par abandonner l’épée. Mais, pour l’heure, c’était à Randrid de veiller sur eux, et non à moi.

Devenir instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion était certes un immense honneur, et cette fonction me plaisait beaucoup. Former des chevaliers professionnels qui avaient franchi un processus de sélection éprouvant m’offrait une expérience que je n’aurais jamais pu connaître dans notre salle d’armes.

C’était extrêmement gratifiant.

Pourtant, je ressentais une légère frustration à l’idée de ne pas pouvoir observer, ne serait-ce que pendant quelque temps, ce que deviendraient les élèves que j’avais formés depuis leurs tout premiers pas.

— Il se pourrait que cette salle d’armes voie naître d’autres futurs chevaliers, déclara Henblitz. — Voilà de quoi se réjouir, non

— Oui… Tu as raison.

Ce sentiment ne s’était manifesté qu’à présent, provoqué par mon retour à la salle d’armes après une si longue absence.

Je ne savais pas encore comment l’appréhender.

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