Master swordman t5 - CHAPITRE 1
Un vieux paysan rentre chez lui
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Traduction : Raitei
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— D’accord, j’y vais, alors.
— Mm. Bonne journée.
Il était tôt le matin. Après avoir pris congé de Mewi sur le pas de la porte, je quittai ma nouvelle maison, à laquelle je commençais franchement à m’habituer. Enfin, je disais ma nouvelle maison, mais ce n’était, à vrai dire, rien de plus qu’une demeure que Lucy m’avait cédée.
Tout est affaire de perspective.
C’était ma première véritable résidence à Baltrain, même si j’avais logé à l’auberge un bon moment, et, à Beaden, j’avais vécu dans la maison familiale. C’était aussi ma première expérience de vie commune avec quelqu’un d’autre que mes parents. Jusqu’ici, notre curieuse cohabitation se passait bien, alors il était temps, pour Mewi comme pour moi, de vraiment prendre nos marques. Toutefois, je tenais à éviter soigneusement de susciter la moindre querelle étrange.
— Pff… Qu’est-ce qu’il fait chaud, aujourd’hui, grommelai-je.
Laissant ces questions domestiques de côté, je plissai les yeux sous un soleil qui dardait, plein d’entrain, sur une nouvelle matinée. Oui, il faisait une chaleur insupportable. L’été était là.
Liberis avait un climat relativement prévisible tout au long de l’année. Où que l’on aille, que ce soit dans la capitale ou dans un coin reculé, l’éventail des variations météorologiques n’était pas énorme. La température ne changeait pas beaucoup selon les régions, même si elle variait avec les saisons. Il faisait froid comme il faut et chaud comme il faut.
Ces derniers temps, nous étions du côté chaud du spectre.
Le soleil se porte sacrément bien, là-haut…
Je m’entraînais physiquement à un rythme décent, aussi ces températures ne me gênaient-elles pas outre mesure, mais j’avais l’impression que ma résistance à la chaleur se dégradait d’année en année. Était-ce aussi ça, vieillir ?
À cet égard, mon père était incroyable. Il avait bien passé la soixantaine et semblait plus énergique que moi. Je voulais lui ressembler, mais le but paraissait encore bien loin.
— Si c’est comme ça dehors, la salle d’entraînement va être intenable à midi…
Mes pensées allèrent à ma destination. Les chevaliers de l’Ordre de Liberion étaient choisis parmi des aspirants talentueux dans tout le royaume. Ils étaient assurément robustes, mais restaient humains. Je craignais que certains s’effondrent sous cette chaleur. Il entrait dans les attributions d’un instructeur d’abréger une séance avant d’en arriver là. À Allucia et moi de juger au mieux.
Même à la salle d’armes, certains des enfants les plus vifs s’étaient écroulés à force d’excès. Les chevaliers avaient plus de maîtrise de soi que des enfants, mais ils n’en demeuraient pas moins des pratiquants passionnés des arts martiaux. À moi de veiller à ce qu’ils n’aillent pas trop loin.
— La constitution de Mewi me semblait un peu fragile. Il faudra que je garde un œil sur elle, aussi.
Naturellement, ces préoccupations liées au surentraînement s’appliquaient à Mewi et aux autres élèves qui suivaient le cours d’épéomancie à l’institut. J’y passais encore de temps en temps. Mais il y avait désormais bien plus d’élèves dans ce cours qu’au moment où j’avais accepté le poste, et je doutais de pouvoir mettre un nom sur chaque visage.
Les seuls que je reconnaissais au premier coup d’œil étaient les cinq élèves de la première heure. Je me rappellerais sans doute des autres si j’assistais à leur cours tous les jours, mais j’avais peu d’occasions de leur parler en face, et encore moins de les ancrer chacun dans ma mémoire. Franchement, j’avais bien plus d’occasions de les oublier.
Quant à ce que faisaient ces élèves à présent, eh bien, ils étaient en vacances. L’Institut de magie avait, lui aussi, des congés d’été et d’hiver.
Je suis jaloux… quoique je ne devrais peut-être pas.
Nous avions aussi des jours de repos fixés à la salle d’armes et, en tant qu’instructeur, je pouvais, en théorie, souffler quand je voulais. Même à l’Ordre, si j’y allais presque tous les jours, c’était parce que j’en avais envie. Si j’avais besoin d’une pause, je pouvais en prendre une.
Mais me reposer plus que nécessaire me faisait vite me sentir rouillé. Comme si tout ce que j’avais bâti lentement partait en fumée d’un coup, je n’ai jamais vraiment jubilé à l’idée de prendre du repos. Depuis l’enfance, manier l’épée m’ensorcelait.
Bref, Mewi étant en pleines vacances, je découvrais à présent le luxe d’être accompagné jusqu’à la porte le matin. Cela me faisait un drôle d’effet qu’on me souhaite bonne journée à la maison. Normalement, ce serait le rôle de ma femme ou de mon enfant, mais, hélas, cela restait une perspective lointaine.
Et sur ces pensées, j’arrivai au QG de l’Ordre.
— Bonjour. Il fait sacrément chaud, hein ?
— Bonjour, sieur Beryl. Ha ha, oui ! L’été est bel et bien là.
J’échangeai des salutations avec les gardes de la Garnison royale à la porte, qui s’acquittaient de leur tâche avec zèle. Ils ne pouvaient pas se permettre de faire une pause sous prétexte qu’il faisait chaud, et je les plaignais. Ils me sourirent, mais je voyais la sueur qui leur coulait aux tempes. Défendre l’ordre public ne permettait même pas d’alléger la tenue, aussi la chaleur devait-elle être encore plus pénible.
— Entraînement encore aujourd’hui ? demanda l’un d’eux. — N’oubliez pas de boire.
— Merci. Faites attention, vous aussi.
Après nous être témoigné mutuellement de l’estime pour notre travail, je les dépassai et entrai dans le QG. Sortir du plein soleil améliorait nettement les choses. Le bâtiment était vaste, l’air y circulait bien — la chaleur n’en aurait été que pire dans un espace confiné. Je me fis la remarque de laisser les fenêtres ouvertes chez moi en été.
— Bon, on dirait que tout le monde s’y met.
Je me rendis directement à la salle d’entraînement et, malgré l’heure matinale, un bon nombre de chevaliers s’exerçaient déjà avec application. Une telle chaleur incitait à se relâcher, aussi étais-je content de voir les chevaliers maintenir leur volonté.
Au passage, pour rejoindre la salle, il fallait traverser une cour. Cette disposition faisait que l’on ne voyait pas la salle depuis l’extérieur. Les raisons allaient de la prévention du crime aux considérations diplomatiques. À vrai dire, j’aurais aimé que le peuple voie à quel point les chevaliers trimaient pour lui, mais c’était là un regard de civil. Il y avait plus qu’assez de raisons officielles de la tenir à l’abri des regards.
— Bonjour, Maître.
— Bonjour, Allucia.
La commandeure de l’Ordre me salua en entrant. Comme toujours, elle gardait son flegme, mais la chaleur l’atteignait, elle aussi. À l’instar des gardes dehors, une sueur lui perlait au front, et ce n’était pas l’effort. C’était un peu malpoli à penser, mais la voir un peu moite la rendait plus humaine. À l’époque où elle fréquentait la salle d’armes, elle se montrait bien plus expressive et débordante de vitalité. Désormais, elle affichait une attitude plus stoïque, comme si elle avait pleinement pris sa place en tant que femme adulte.
— Il fait sacrément chaud, mais je vois que tout le monde est fidèle au poste, remarquai-je.
— Oui, répondit Allucia. — Je veille à ce qu’ils fassent des pauses fréquentes et boivent suffisamment.
— Bien.
Allucia savait très bien quel effet ce climat avait sur l’état d’un combattant. Il existait des instructeurs absurdes qui rabrouaient leurs élèves pour manque de volonté lorsque leurs membres refusaient d’obéir à cause de la fatigue ou lorsqu’ils s’écroulaient sous la chaleur. En tant qu’instructeur moi-même, cela relevait, à mes yeux, de l’ignorance et de la négligence.
Chacun avait ses seuils personnels, mais il y avait aussi des limites nettes à l’endurance humaine. Une fois ce point franchi, même les plus grands maîtres étaient réduits à l’immobilité. Naturellement, cela valait aussi pour les chevaliers de l’Ordre de Liberion. En tant que chevaliers, il leur arrivait de devoir se pousser au-delà du tolérable, mais l’entraînement n’était pas le moment pour cela.
— Au fait, c’est rare de te voir ici si tôt le matin, dis-je.
— Depuis que vous avez commencé ici comme instructeur, je peux davantage me concentrer sur le travail de bureau, répondit-elle.
— Heureux de l’entendre.
Allucia était à la fois commandeure des chevaliers et maître d’armes de l’Ordre. Être commandeure, déjà, suffisait amplement à la surcharger. Y ajouter la supervision de l’entraînement de ses subordonnés… C’était un agenda rude. N’importe qui d’autre aurait probablement été submergé.
Si mes efforts modestes suffisaient à alléger un peu son fardeau, je n’en demandais pas plus. Après tout, ce n’était pas exagéré de dire qu’elle était l’un des atouts les plus précieux du pays. Avec ma nomination ici comme instructeur extraordinaire, elle avait apparemment réduit ses passages à la salle d’entraînement pour éviter que nous nous chevauchions, ce qui lui avait permis de se consacrer davantage à ses tâches administratives.
— D’ailleurs, j’ai quelque chose à vous donner, dit Allucia.
— Hm ?
Elle avait toutefois choisi, aujourd’hui, de croiser expressément son emploi du temps avec le mien. Je n’avais, cela dit, aucune idée de ce qu’elle voulait me remettre. Je n’avais aucune raison de recevoir un présent, et je n’avais gagné aucune récompense de l’Ordre ou de la famille royale… probablement.
— Tenez.
Alors que je me demandais de quoi il pouvait bien s’agir, Allucia me tendit une enveloppe.
— Une lettre ?
— Oui. Elle semble venir de Beaden.
— Aaah…
Je me souvenais. Après m’être installé avec Mewi, j’avais envoyé une lettre à la maison pour donner des nouvelles.
Ces derniers temps avaient été si chargés que je l’avais complètement oubliée.
Je ne m’attendais même pas à une réponse.
— L’as-tu inspectée ? demandai-je.
— Pas vraiment. J’ai jugé cela inutile au vu de l’expéditeur et du destinataire.
— Je vois.
Je lui jetai un coup d’œil, et, comme elle l’avait dit, elle ne portait aucune trace d’ouverture. Si elle m’avait été remise en main propre, cela n’aurait posé aucun problème, mais puisqu’elle avait été adressée au QG de l’Ordre, elle relevait de la compétence d’Allucia. Je travaillais pour l’Ordre, après tout, et, si elle en avait la raison, elle pouvait ouvrir n’importe quel courrier. Elle avait décidé de ne pas le faire cette fois-ci : le contenu de cette lettre était à l’évidence inoffensif et anodin.
— Hmm. Je suis curieux, alors je vais l’ouvrir maintenant, marmonnai-je.
J’étais certain que la lettre n’annonçait rien de grave, mais cela ne voulait pas dire que son contenu m’était indifférent. À l’époque où je fréquentais la salle d’armes, j’avais échangé quelques lettres avec Allucia, mais comme je n’avais jamais envisagé de quitter le village, c’était la première fois que je recevais des nouvelles de chez moi.
À en juger par l’épaisseur de l’enveloppe, elle ne contenait pas beaucoup de pages. J’étais curieux de découvrir ce qu’elle renfermait et, si je repoussais sa lecture, je risquais de ne penser qu’à ça pendant l’entraînement. Autant l’ouvrir tout de suite.
— Voyons…
Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? J’espérais seulement que mon père ne se lamenterait pas encore parce que je ne m’étais toujours pas trouvé d’épouse — ni même la moindre amante en vue.
Je rompis le sceau du doigt et tirai la lettre. Elle ne faisait que deux pages. J’avais le temps de la lire maintenant.
— Bien…
Après avoir échangé un regard avec Allucia, je me mis à lire. La lettre commençait par dire son soulagement de me savoir en forme.
Les manies de mon père étaient toujours là, mais c’était bien rédigé.

Je n’ai pas d’enfant, mais si j’en avais, est-ce que je m’inquiéterais autant au moment où il quitte le nid ?
J’avais déjà tendance à m’inquiéter pour Mewi alors que nous ne faisions que vivre sous le même toit, sans aucun lien de sang. Avec mon propre enfant, ce serait sans doute bien pire.
En y repensant, les lettres que j’échangeais avec Allucia portaient elles aussi principalement sur son état. Dans son cas, il faut dire qu’elle avait la fâcheuse tendance à en faire beaucoup trop — et à le faire beaucoup trop bien pour son propre bien. Mais tout de même.
— J’imagine que c’est normal de se poser la question…
La section suivante concernait Mewi. Il n’était pas vraiment possible d’expliquer toute sa situation par lettre, alors j’avais omis pas mal de choses dans mon rapport. Quelles que soient les circonstances, le fils qui n’avait pas quitté la maison depuis quarante-cinq ans s’était soudain mis à s’occuper de l’enfant de quelqu’un d’autre. Mes parents devaient en être inquiets. Les mots « Explique-toi clairement » étaient écrits de manière assez abrupte.
Hmm. Mon père m’avait dit de ne pas rentrer tant que je n’aurais pas trouvé de femme, mais passer de temps en temps ne doit pas poser problème.
En vérité, il y avait beaucoup de choses à propos de Mewi qu’il était difficile d’expliquer par écrit, et puisqu’elle était justement en congé de l’institut de magie, le moment était plutôt bien choisi pour une visite. Je gardai en tête un aller-retour à Beaden pour un futur proche en retournant la deuxième page.
— Aaah… Ça me rappelle quelque chose. On y arrive, à cette période de l’année.
La lettre s’achevait par une demande de passer à Beaden un petit moment, si possible. Ce n’était pas un ordre car mon père précisait bien que cela dépendait de moi. Alors pourquoi voulait-il que je revienne après m’avoir jeté dehors ? Eh bien, ce n’était pas seulement à cause de Mewi.
— Il s’est passé quelque chose ? demanda Allucia quand je terminai la lettre.
Autant lui en parler.
Elle était au courant pour Mewi et, en tant qu’ancienne élève, elle connaissait très bien Beaden.
— C’est surtout des broutilles. Tu veux jeter un œil ? proposai-je.
— Vous êtes sûr ?
— Il n’y a rien de sensible. Lis-la si tu veux.
J’avais déjà expliqué à Allucia pourquoi j’avais quitté Beaden, et elle en savait beaucoup sur mes circonstances. La lettre m’était adressée, mais sa seconde moitié était en réalité destinée à l’Ordre, ou plus précisément à Allucia. Après tout, retourner à Beaden signifiait quitter mon poste quelque temps, et la commandeure devait naturellement l’autoriser.
— Alors je vais accepter la proposition…, dit-elle avec hésitation.
— Vas-y.
Je lui remis la lettre. J’aurais pu tout lui expliquer, mais j’avais techniquement été nommé ici instructeur extraordinaire par le roi, donc pour aller chez moi, il me fallait une raison — ne serait-ce que sur le papier. Une justification verbale de mon congé me paraissait un peu légère, et même si j’étais certain qu’on l’approuverait, ce genre de chose passait mieux par écrit.
Le contenu de la demande était trivial — mon père voulait m’emprunter, moi, quelqu’un de relativement insignifiant, pour un court moment. Cependant, l’Ordre de Liberion était une organisation dotée de statut, d’autorité et de pouvoir. Il valait mieux qu’elle ait une compréhension parfaite des affaires de défense du royaume, ce qui impliquait d’avoir tout le monde présent dans l’organisation. Après tout, on ne savait pas quand ni où quelqu’un tenterait de lancer quelque chose.
— Je vois…
Tandis que je pensais à tout cela, Allucia termina de lire la lettre et releva la tête avec une expression de compréhension.
— Maintenant que j’y repense, cela arrive chaque année à peu près à cette époque, dit-elle.
— Oui. C’est pour ça qu’ils espèrent une paire de bras en plus.
Allucia savait pourquoi mon père prenait la peine de me demander de revenir. Cela survenait chaque année au milieu de l’été, précisément à cette saison.
En un sens, c’était une sorte de fête, mais plus précisément, c’était une chasse qui avait lieu annuellement en raison d’un certain phénomène local, et le village s’en servait comme divertissement. Une fête seule n’aurait pas suffi à me rappeler, mais la chasse de Beaden exigeait pas mal de bras compétents pour être menée à bien.
— L’ampleur… reste inconnue, je suppose, dit Allucia.
— Oui. Ils viennent sans doute tout juste de commencer l’enquête.
Le seul village que je connaissais un tant soit peu était Beaden, mais il était probable que d’autres villages reculés connaissaient quelque chose de semblable. Liberis avait beau être un royaume bien établi, cela ne signifiait pas que toutes ses terres étaient sûres. Si un monstre extrêmement dangereux surgissait, ou s’il se produisait quelque grand désastre, l’Ordre et la Brigade magique se mettraient sûrement en mouvement. Selon les circonstances, même des aventuriers pourraient être mobilisés.
Cependant, les effectifs de l’Ordre étaient limités, et les mages plus rares encore. Quant aux aventuriers et aux soldats, ils étaient certes bien plus nombreux, mais leurs ressources n’en demeuraient pas moins finies. Il fallait donc hiérarchiser les incidents à mesure qu’ils survenaient. Inévitablement, ceux qui ne représentaient pas une menace immédiate pour le royaume étaient sans cesse relégués au second plan.
Je ne reprochais rien à ces organisations. Chacune devait composer avec ses propres limites et cherchait simplement à employer ses moyens de la manière la plus efficace possible.
Dans ces conditions, il valait souvent mieux nous charger nous-mêmes des problèmes les plus « mineurs ». Cela nous évitait d’avoir à réunir la somme considérable exigée pour déposer une requête auprès des aventuriers ou de l’Ordre. D’aussi loin que je me souvienne, les chasses organisées à Beaden n’avaient jamais attiré beaucoup de renforts extérieurs. Quelques mercenaires ou aventuriers de passage leur avaient parfois prêté main-forte, mais cela n’allait guère au-delà.
— Voilà l’idée générale, dis-je. — Si possible, j’aimerais prendre deux ou trois semaines de congé.
— Cela ne me dérange pas. Ce poste n’était pas destiné à vous lier à la capitale, de toute façon.
— Merci.
Et sur ce, ma demande de congé fut approuvée sans accroc. Je rentrerais pour participer à la chasse et présenter Mewi à mes parents. Je pensais devoir remplir un formulaire ou quelque chose du genre, mais Allucia était l’autorité suprême ici, et son accord verbal suffirait probablement.
Au moment même où cette pensée me traversa l’esprit, elle dit :
— J’ai quand même besoin que vous me remplissiez un document.
— Aaah, d’accord.
Je ne voulais pas croire qu’il était possible à n’importe qui dans l’Ordre de se relâcher quand bon lui semblait, donc cela se tenait.
— Quand comptez-vous partir ? demanda Allucia.
— Hmmm… J’y réfléchirai après avoir expliqué les choses à Mewi. Je ne partirai pas tout de suite, mais inutile de trop traîner.
— Entendu.
Quelle est la procédure quand un instructeur comme moi veut prendre des congés ? Aucune idée.
Peut-être s’agissait-il d’une simple signature au bas d’une feuille, peut-être d’un enchevêtrement administratif inimaginablement complexe. Quoi qu’il en soit, Allucia avait dit qu’elle s’en chargerait, alors autant lui laisser faire. Elle n’aurait pas accepté ma demande si elle avait été déraisonnable, et elle n’était pas du genre à faire quoi que ce soit d’insensé elle-même… probablement.
Je n’aimais pas trop l’idée de m’en remettre aux autres, mais c’était Allucia. Le fait qu’elle parvienne, d’une manière ou d’une autre, à faire aboutir n’importe quoi faisait partie de ses vertus.
— Commandeure, sieur Beryl. Bonjour.
— Hé. Bonjour, Henblitz.
— Bonjour.
Et tandis que cette conversation touchait à sa fin, le vice-commandeur entra dans la salle d’entraînement. Lui aussi était très occupé, même s’il n’avait pas tout à fait la charge de travail d’Allucia.
Malgré tout, il venait presque tous les jours à la salle, ce qui nous donnait un aperçu du dévouement qu’il portait à l’Ordre. Sa force physique était quelque chose qu’Allucia ni moi ne possédions. La seule à peine capable de lui tenir tête sur ce point était Curuni.
— Ah, oui, dis-je. — Henblitz, autant te le dire aussi.
— Oui ? Qu’y a-t-il ?
Puisque j’avais là les deux dirigeants de l’Ordre, autant partager les détails de mon retour chez moi. Allucia ne manquerait pas de le mettre au courant plus tard, mais il valait mieux que ceux qui commandent sachent les choses au plus tôt.
— Il y a des choses qui se passent dans mon village natal, expliquai-je, — donc je vais m’éloigner de l’Ordre un moment.
— Je vois… Combien de temps pensez-vous vous absenter ?
— Deux ou trois semaines, environ.
— Entendu.
À l’instar d’Allucia, Henblitz accepta aussitôt — notre conversation se termina en moins de dix secondes. Ça ne m’aurait pas gêné qu’ils me cuisinent sur tous les détails, mais c’était agréable qu’ils me fassent autant confiance. Mon titre d’instructeur extraordinaire y jouait sans doute un rôle. Cela dit, c’était rassurant d’avoir la foi de ceux qui commandaient.
Pas que j’aie l’intention de profiter de cette confiance, hein…
— Rendre visite à son foyer est toujours une bonne chose, ajouta Henblitz. — Moi aussi, j’éprouve parfois le besoin de changer d’air.
— Aaah, ce n’est pas pour ça que je rentre, dis-je.
— Qu’entendez-vous par là ?
Mon père m’avait dit de ne pas revenir sans épouse. Si je me pointais juste parce que j’avais envie de changer d’air, il me mettrait dehors aussitôt. J’en étais sûr.
— Chaque année à cette saison, une harde de sabrangliers apparaît près du village, expliquai-je.
— Je vois.
Henblitz acquiesça. Un sabranglier était une sous-espèce de sanglier. Contrairement à leurs congénères communs, chassés pour leur viande, les sabrangliers étaient bien plus agressifs et portaient d’énormes défenses dont ils se servaient pour empaler leurs proies. On pouvait techniquement les manger, et même si leur viande était un peu dure, elle restait bonne.
Leurs défenses et leur cuir étaient aussi assez précieux. Cependant, en raison des caractéristiques susdites, il était rare que quelqu’un prenne la peine d’aller les chasser. Ils étaient trop dangereux pour le chasseur moyen, et la récompense ne valait pas forcément le risque. Les aventuriers recevaient parfois des requêtes d’extermination à leur sujet, mais ces contrats n’étaient apparemment pas populaires. Je me rappelai avoir bavardé avec des aventuriers de passage à Beaden : il y avait eu pas mal de grognements au sujet des boulots sur les sabrangliers.
Pourtant, tout en étant relativement pénibles, les sabrangliers n’étaient pas considérés comme un problème majeur, et la société, dans son ensemble, remettait constamment leur traitement à plus tard. En conséquence, de petites communautés comme Beaden étaient forcées de s’en occuper elles-mêmes. Pour le meilleur et pour le pire, nous nous en étions tirés toutes ces années.
— Vous allez retourner évaluer l’ampleur de la harde, puis envoyer une requête à l’Ordre ou aux aventuriers, n’est-ce pas ? supposa Henblitz.
J’inclinai la tête, perplexe.
— Hein ? Pas du tout.
— Pas le moins du monde, ajouta Allucia.
— Hm ?
Il y avait une sorte de dissonance étrange dans la façon dont Henblitz percevait la situation.
— Euh… On parle bien des sabrangliers, oui ? demanda-t-il.
— Mhm. Oui, confirmai-je.
— Donc… ce doit être une très petite harde ?
— Je ne sais pas. L’an dernier, je crois qu’il y en avait quelques dizaines.
Henblitz se tut complètement. Les sabrangliers étaient des bêtes dangereuses. Ils représentaient évidemment une menace pour les enfants, et même des adultes bien bâtis subiraient une défaite cuisante contre l’un d’eux sans véritable expérience du combat. À l’inverse, quiconque avait assez d’expérience pouvait s’en sortir. Cela ne signifiait pas pour autant que le danger était inexistant, et je comprenais donc ses inquiétudes.
— Henblitz, dit Allucia pour le tirer de sa stupeur.
— Ah, oui ?
— Maître Beryl… Non, Beaden est tout simplement ce genre d’endroit.
Henblitz resta de nouveau sans voix.
À vrai dire… la remarque d’Allucia me paraissait assez absurde. Qu’entendait-elle exactement par « ce genre d’endroit » ? Vivre dans une région aussi reculée comportait bien plus de dangers qu’on ne l’imaginait. Un citadin pouvait trouver l’endroit agréable et paisible, mais la réalité était tout autre. Qu’on cultivât la terre ou qu’on chassât, chaque journée pouvait se révéler éprouvante. Cela dit, je ne m’attendais pas non plus à voir tous ceux qui se plaignaient de la vie en ville tenter leur chance au fin fond de la campagne.
Malgré ces difficultés, la vie au village n’était pas si mauvaise. Les impôts n’étaient ni particulièrement élevés ni particulièrement faibles, et nous n’avions pas à redouter à toute heure les brigands ou les voleurs. En dépit de notre isolement, de véritables routes commerciales traversaient la région, si bien que nombre d’aventuriers, de mercenaires et de marchands passaient par chez nous. Après avoir vu ce qu’avait vécu Mewi, on pouvait même considérer la vie à la campagne comme un véritable havre de paix.
Au fond, Beaden restait un bon village, niché dans une belle région. Les sabrangliers représentaient certes une menace, mais ils étaient loin d’être aussi dangereux que des monstres nommés comme Zeno Grable ou Lono Ambrosia.
— Cela dit… murmura Henblitz après un long silence.
— Hm ?
— Si vous ne demandez pas d’aide, cela veut-il dire que le village… a assez de forces pour gérer des dizaines de sabrangliers par lui-même ?
— J’imagine que oui. Je compte y retourner, et il y a aussi les élèves de la salle d’armes. Mais surtout, mon père est là-bas.
Qu’un village complètement sans défense se retrouve menacé par une grande meute de sabrangliers, ce serait à coup sûr un grave incident. Ils solliciteraient des aventuriers ou l’Ordre au plus vite. Cependant, Beaden était la demeure de Mordea Gardenant. Il prenait de l’âge, me bassinait sans cesse pour que je trouve une femme et lui donne un petit-enfant, et se plaignait ces temps-ci de douleurs au dos, mais il restait le plus grand bretteur que je connaissais.
Les élèves de la salle d’armes et moi n’étions en somme qu’un bonus. Et Randrid était là aussi, ce qui faisait un bonus inutilement large. Tous nos élèves n’avaient pas le niveau pour aller affronter des bêtes sauvages, mais nous avions tout de même largement assez de bras pour y faire face. Nous l’avions fait chaque année.
— Si Mordea est toujours actif, j’ai l’impression que vous n’avez même pas besoin d’y retourner, remarqua Allucia.
— Il veut probablement juste voir Mewi, dis-je.
— Aaah…
Mewi n’était pas mon enfant, donc elle n’était pas la petite-fille de mon père. N’empêche, après tant d’années sans la moindre perspective de compagne, a fortiori d’épouse, voilà que je m’occupais d’une enfant. Il était évidemment curieux.
J’aurais très bien pu garder Mewi cachée quelque temps, mais à moins de rompre complètement avec ma famille, ils l’auraient appris tôt ou tard. Je n’avais aucune intention de couper les ponts, et je voulais aussi revenir à la salle d’armes un jour. Quand ce moment viendrait, je pourrais peut-être faire officiellement de Randrid mon instructeur adjoint — si sa famille était d’accord, du moins.
À condition toutefois de trouver quoi faire des manies déraisonnables de mon père…
C’était bien tard pour le préciser, mais j’étais l’instructeur principal de la salle d’armes, donc c’était moi qui étais censé commander. Je devais bien sûr le respect à mes parents, mais mon père était à la retraite.
J’avais été tellement occupé depuis mon arrivée à Baltrain que je n’y avais pas vraiment prêté attention, mais à y repenser, je n’avais aucune raison d’obéir à son ordre ridicule.
Oui. C’est ça. J’irai râler auprès du vieux quand je ramènerai Mewi à Beaden avec moi.
Je savais qu’il s’inquiétait pour moi. La salle d’armes avait besoin d’un héritier, et je comprenais son anxiété de père. Après tout, ma vie avait été totalement dépourvue de romance. Je ne pourrais pas le contredire s’il disait que c’était mon devoir, en tant que chef actuel de la famille, de préparer la génération suivante. N’empêche que me mettre dehors ne passait pas, même avec la visite d’Allucia et l’offre de devenir instructeur extraordinaire.
— Maître ?
— Hm ? Aaah, désolé. Je réfléchissais.
La voix d’Allucia me tira de mes pensées vagabondes.
Oups, ce n’était pas le moment de ruminer tout ça.
C’était vraiment trop tard pour me plaindre.
Mes cogitations sur un éventuel retour à plein temps à la salle d’armes pouvaient bien attendre mon retour. D’ailleurs, comme je venais de le dire, je n’étais pas particulièrement mécontent de mon mode de vie actuel, même s’il restait assez chargé. La pression était forte, et les responsabilités nombreuses. Être instructeur dans une salle d’armes au fin fond de la campagne n’avait rien eu à voir avec ça. Néanmoins, mon sentiment d’accomplissement et mon besoin d’aller râler auprès du vieux étaient deux choses distinctes.
— Voilà, en gros, dis-je. — Je vais retourner un moment à Beaden. Je veux aussi leur présenter Mewi.
Comme je l’avais dit à Allucia, je devais encore décider du moment exact pour quitter Baltrain. Au plus tôt, je finirais l’entraînement d’aujourd’hui, j’en parlerais avec Mewi, je préparerais nos affaires et je partirais dans deux ou trois jours. Cela dépendait aussi de la rapidité du traitement des démarches au sein de l’Ordre.
— J’adorerais venir, mais… murmura Allucia.
— Non, non, ce n’est pas nécessaire, dis-je.
Ce serait clairement excessif. Et on ne pouvait pas retenir la commandeure de l’Ordre de Liberion dans un village reculé. Il y avait une montagne de tâches que seule elle pouvait accomplir. Faire dépêcher des chevaliers serait bienvenu, mais l’affaire ne me paraissait pas assez grave pour le demander.
— Vraiment… ? fit Allucia d’un ton un peu déçu.
— Ce n’est pas comme si tu étais venue à Beaden pour les chasses précédentes, lui dis-je. — Pas la peine de t’en attrister.
Elle avait effectivement participé aux chasses aux sabrangliers quand elle fréquentait la salle d’armes, mais elle n’était pas venue exprès prêter main-forte après avoir été diplômée. J’avais fait allusion aux chasses dans nos échanges de lettres, mais elle avait été bien trop occupée pour s’y joindre. À vrai dire, depuis qu’elle travaillait à l’Ordre, elle n’avait fait que gagner en charges. Les chasses n’étaient pas si graves au point d’avoir besoin que la commandeure de l’Ordre de Liberion se déplace en personne.
— Bien, passons à l’entraînement ? proposai-je.
Allucia acquiesça.
— Oui… Notre temps est compté, après tout.
— Tu l’as dit.
Je n’étais pas venu au QG juste pour bavarder. J’étais là pour m’entraîner avec tous les chevaliers, et je devais faire mon travail.
Je pris une épée de bois tout en continuant de parler à Allucia.
Pour une raison ou une autre, l’expression muette de Henblitz me resta en tête.
◇
— Bon. On en reste là pour aujourd’hui ?
— Oui. Merci pour vos efforts.
Quelques heures après le début de la matinée, alors que le soleil était haut dans le ciel, une vague de chaleur s’abattit sans merci sur la zone. Nous avions décidé d’en rester là juste avant midi. Nous avions prévu des pauses fréquentes et de l’hydratation pendant l’entraînement, mais les chevaliers étaient tout de même passablement éprouvés. Même les robustes membres de l’Ordre de Liberion ne pouvaient pas supporter très longtemps une température pareille. Allucia et Henblitz étaient trempés de sueur eux aussi.
Par-dessus tout, la situation devenait plutôt délicate pour moi. Mon rôle consistait à guider les autres, donc je bougeais moins que les chevaliers. N’empêche que je sentais ma fatigue et mon inconfort monter d’une minute à l’autre. J’aurais pu continuer si j’y avais été forcé, bien sûr et eux aussi, sans doute. Mais nul besoin de nous pousser à nos extrêmes. Sauter un gouffre déraisonnable au dernier moment est un acte qu’on se réserve aux rares cas de combat réel qui l’exigent.
De plus, si l’on se pousse sans cesse jusqu’à la limite, on n’a plus l’énergie d’affronter l’imprévu. L’entraînement est important, mais il est fait pour préparer au réel. Ce serait absurde d’être incapable de bouger à un moment critique à cause d’une fatigue devenue habitude. Enfin, le mieux reste de ne jamais avoir à affronter le réel, mais tout de même…
— J’y vais, dis-je. — Veille à ce que tout le monde s’hydrate et se repose.
— Je m’en assurerai, répondit Allucia.
Personne n’avait perdu connaissance pendant l’entraînement, mais cela ne signifiait pas que nous pouvions nous relâcher. Il était tout à fait possible que certains s’écroulent après coup. Donc, même si nous paraissions un peu insistants, il fallait leur donner des consignes strictes pour qu’ils boivent et se reposent. Les prévenir après qu’ils se soient effondrés serait trop tard, autant les harceler là-dessus tant qu’ils avaient encore de l’énergie à revendre.
— Commandeure, puis-je vous parler un instant ?
— Oui, qu’y a-t-il ?
Alors que je quittais le hall d’entraînement, j’entendis Henblitz s’adresser à Allucia.
Cela concernait sans doute la gestion de l’Ordre, ce qui ne me regardait pas, aussi l’ignorai-je et poursuivis-je mon chemin. S’il fallait m’impliquer, on m’appellerait.
— Pfiou… Ça fait du bien. Mais il fait encore chaud…
Je fis un pas hors du hall d’entraînement, et un vent agréable effleura ma peau échauffée.
Si seulement le soleil n’était pas si brûlant.
Suer était nécessaire pour maintenir un corps en bonne santé, mais il y avait des limites, et je ruisselais à grosses gouttes.
Ça me donne envie de descendre une bonne chope de bière.
Pourquoi l’alcool avait-il si bon goût après un effort physique intense ? Grand mystère. Si j’avais vécu seul, je me serais dirigé droit vers la taverne la plus proche. Mais j’avais Mewi, désormais. Ce n’était pas pour dire que je me saoulerais à mort en plein jour, bien sûr. N’empêche, j’avais l’intention de lui proposer un voyage de retour chez moi, à Beaden. C’était assez sérieux pour elle, je voulais donc le faire l’esprit tout à fait clair.
— Qu’est-ce que je fais si elle refuse…?
La question me vint tout naturellement tandis que je rentrais chez moi. Je ne voulais pas forcer Mewi à venir après tout et elle n’avait aucune raison d’aller à Beaden rencontrer mes parents. Je voulais son consentement sincère et partir sans arrière-pensée.
Mewi s’était nettement adoucie depuis notre première rencontre, mais elle gardait un tempérament plus rugueux que l’enfant moyenne. Je doutais qu’elle fasse une crise, mais elle avait toutes les raisons de rechigner à aller pour longtemps dans un village reculé. À vrai dire, son refus était hautement probable.
Contrairement à ses jours passés seule à détrousser, elle avait désormais un endroit où elle appartenait, l’institut de magie. Même si je retournais à Beaden seul, elle s’en sortirait tant que je lui laissais assez d’argent. Et si elle tenait absolument à s’amuser avec ses amies pendant ses précieuses vacances d’été, je n’avais aucune raison de le lui refuser. Si elle ne voulait pas rester seule, je savais que je pouvais encore la confier à Lucy pendant mon absence.
Lucy accepterait à coup sûr, et Mewi ne serait pas totalement contre. Fréquenter Lucy en tant qu’étudiante de l’institut de magie pouvait aussi contribuer à la croissance de Mewi.
— Merde, maintenant j’ai vraiment l’impression qu’elle va refuser…
Plus j’y pensais, moins je voyais de raisons pour que Mewi m’accompagne à Beaden. En plus, mon objectif était d’éradiquer les bêtes qui apparaissaient autour du village. Pour le dire crûment, ça ne la concernait pas. Je voyais très bien un futur où elle me dirait d’aller m’amuser tout seul pendant qu’elle restait ici.
— Mais je dois le lui dire…
Si je ne partais qu’un jour ou deux, on pouvait presque expédier ça d’un bref « Je sors un moment ». Mais ce n’était pas le cas. Partir plusieurs semaines sans lui dire où j’allais ni pourquoi serait absurde. L’embarquer contre son gré était impensable, tout comme partir sans rien dire. Restait à lui expliquer la situation et à lui laisser la décision.
— Hmmm.
Au bout du compte, c’était à Mewi de choisir. J’aurais beau me faire du souci, le résultat n’en changerait pas. N’empêche, une fois que j’avais commencé à y penser, je n’arrivais plus à arrêter. Tous les parents du monde se faisaient-ils du souci comme ça ?
— Oh…
Perdu dans ces pensées, je me retrouvai devant ma maison sans m’en rendre compte. Baltrain devait être animé à la mesure de la saison estivale, mais je ne me rappelais aucun paysage. Je ne m’étais pas arrêté à une taverne en rentrant, et l’idée d’acheter à boire pour le chemin m’était sortie de la tête.
Convaincu malgré moi que Mewi allait refuser, j’appelai d’une voix timide en ouvrant la porte :
— Je suis rentré…
— Bon retour… dit Mewi. — Qu’est-ce qu’il y a ?
— Oh, euh… Rien ?
Elle passa la tête depuis l’intérieur et capta sans peine ma nervosité.
Merde.
À bien y réfléchir, elle lisait plutôt bien les émotions. Je doutais que ce fût un talent inné — elle l’avait appris pendant ses années de petite voleuse.
— Hmmm, fit Mewi en me transperçant d’un regard un peu plus acéré que d’habitude.
Je n’avais rien de grave, mais il était difficile d’expliquer mon état mental du moment. J’entrai donc dans la maison en ignorant son regard soupçonneux. L’atmosphère était un peu gênante.
— Tu veux déjeuner… ? demanda Mewi, peut-être incapable de supporter le silence.
— Hm ? Oh, oui.
Lire les émotions des autres et savoir agir avec prévenance étaient deux choses bien différentes. Mewi excellait dans la première, mais s’était toujours montrée incapable de la seconde — elle n’avait même jamais essayé. Pourtant, cette fois, elle tentait maladroitement de me réconforter à sa manière. Comment aurais-je pu ne pas en être heureux ? Ma mélancolie se dissipa aussitôt. Et puis, j’avais vraiment faim. J’étais même affamé : s’entraîner dès l’aube, ça creuse.
— Cette fois, c’est plutôt réussi… je crois, dit Mewi.
— Hmm. J’ai hâte d’y goûter.
Depuis le début des vacances d’été de l’institut de magie, Mewi avait pris en charge une bonne partie de la cuisine. Je ne le lui avais pas demandé. Elle était simplement plus souvent à la maison que moi. Grâce à cela, sa cuisine semblait s’améliorer régulièrement, et elle avait davantage confiance en ce qu’elle faisait. De quoi me mettre l’eau à la bouche.
— On attaque, dis-je.
— Mm.
Le déjeuner du jour, c’était du pain et un pot-au-feu. Son répertoire n’avait pas vraiment grandi, mais le bouillon était plus clair, preuve qu’elle s’était bel et bien améliorée.
— Oh, pas mal. Ça sent bon. Aucune odeur d’écume, remarquai-je.
— Mm…
À la première gorgée, l’umami de la saucisse et des légumes se répandit dans ma bouche. C’était délicieux. Une réussite, comme elle l’avait annoncé. Cette saveur d’umami nette prouvait qu’elle avait ôté l’écume tout du long pendant la cuisson.
Évidemment. C’est de Mewi qu’il s’agit. Elle avait sûrement patienté devant la marmite tout le temps.
Ce petit aperçu de son effort touchant rendait le tout encore meilleur.
— Ouais. C’est très bon. Tu t’es améliorée.
— Merci, marmonna Mewi en fixant la table, gênée.
Elle faisait sa timide. Je la connaissais.
— Alors ? demanda-t-elle en secouant sa gêne.
— Hm ?
— Tu as quelque chose à me dire, non ?
— Je suis surpris que tu t’en rendes compte…
— Ça se lit sur ton visage.
Je ne pensais pas que mon trouble était aussi évident. Certes, mon arrivée avait manqué d’assurance, mais rien de plus. Son sens de l’observation était impressionnant. J’avais bel et bien quelque chose à lui dire, mais je n’avais pas réussi à trouver les mots, et elle s’en inquiétait désormais.
— Ouais… Pour te dire la vérité, une lettre qui m’était adressée depuis chez moi est arrivée à l’Ordre, expliquai-je.
Je ne pouvais pas faire comme si de rien n’était, alors je me préparai au pire et me mis à lui raconter ma journée. Cela dit, la majeure partie de la lettre ne concernait pas vraiment Mewi, alors je choisis d’omettre ces passages. Elle n’était pas du genre à creuser davantage non plus.
— Mon village demande de l’aide, alors ils me demandent si je peux rentrer un moment. Je leur ai parlé de toi aussi. Mes parents veulent sans doute te rencontrer. Je me demandais… Est-ce que tu voudrais venir à Beaden avec moi ?
— Mm. D’accord.
— Tu n’es pas obligée d’aller à l’institut en ce moment, et tu as tes amis à considérer, donc je ne te forcerai pas. Au besoin, tu peux rester chez Lucy pendant que je…
Mes yeux s’écarquillèrent.
— Hein ? Qu’est-ce que tu as dit ?
— J’ai dit d’accord. Je viens.
J’avais essayé de présenter les choses de façon à ce qu’elle ne se sente pas coupable de refuser, mais sa réponse me prit de court.
Elle a bien dit « d’accord » ? C’est bien ça ? Et sans hésiter…
— Ah ! D’accord ! Euh… merci.
— Hmpf.
Elle retrouvait cette manière bien à elle de dissimuler son embarras. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle accepte aussi facilement, et sa réponse me prit réellement de court. Elle n’était pourtant pas du genre à se plaindre, mais j’étais resté convaincu qu’elle refuserait.
— On part quand ? demanda Mewi.
— Le plus tôt sera le mieux, mais il faut compter avec l’Ordre aussi. Je dirais au début de la semaine prochaine.
— D’accord.
Même avec l’accord de Mewi, nous n’allions pas pouvoir partir sur-le-champ. Les choses ne fonctionnaient pas ainsi. Allucia avait parlé d’un document à signer, alors il faudrait sans doute quelques jours pour tout régler. En attendant, je devais préparer notre départ, même si Mewi et moi n’avions presque rien à emporter. Quand mon paternel m’avait foutu à la porte, je n’avais pratiquement rien sur moi.
Ce foutu vieux.
— Merci, Mewi.
— Bof…
Je remerciai encore Mewi, et elle me répondit de son habituel ton sec. Pourtant, j’y sentis une croissance légère mais bien réelle.
◇
— Bonjour, tout le monde.
— Bonjour !
Le lendemain de ma discussion avec Mewi et de son accord, mon emploi du temps demeura inchangé. Comme toujours, je me rendis directement à la salle d’entraînement de l’Ordre. Le jour se levait à peine, et le soleil venait tout juste de poindre à l’horizon. Pourtant, quelle que fût l’heure à laquelle j’arrivais, les lieux n’étaient jamais déserts. Voilà à quel point les chevaliers se consacraient à leur art.
C’était admirable, mais avec la chaleur qui persistait, je devais rester vigilant en tant qu’instructeur et m’assurer qu’ils savaient s’arrêter à temps. Je ne pouvais toutefois pas être constamment présent pour les empêcher d’en faire trop, et la salle restait ouverte en mon absence. À vrai dire, il était bien plus fréquent que les chevaliers s’y entraînent sans moi.
Malgré tout, j’étais un instructeur obstiné, incapable de laisser quiconque se surmener sous mes yeux. Les membres de l’Ordre étaient tous d’excellents chevaliers, aussi solides de corps que d’esprit, et ils n’étaient pas vraiment du genre à commettre une telle erreur.
— Sieur Beryl ! Puis-je vous demander une passe d’armes ?
— D’accord. Allons-y.
Ceux qui choisissaient délibérément de venir s’entraîner à une heure aussi matinale étaient des chevaliers animés d’un profond désir de progresser. Leur ardeur confinait presque à la faim.
Le jeune chevalier qui venait de m’interpeller, Evans, était de ceux-là. Il devait avoir à peu près le même âge que Curuni, avait le cœur à la bonne place et débordait d’énergie. C’était du moins l’impression qu’il me donnait, car je n’avais aucune idée de la manière dont il s’acquittait réellement de ses fonctions.
— J’y vais !
Nous reculâmes l’un de l’autre, nous inclinâmes, et, en un éclair, Evans chargea.
Mmh, il est plutôt rapide.
Rien à voir avec Allucia ou Surena, bien sûr, mais à ma connaissance, il restait rapide par rapport au chevalier moyen.
— Hop.
— Hngh !
Il porta son épée de bois en avant, et j’accrochai sa lame de la pointe de la mienne. Mes yeux étaient la seule chose en laquelle j’avais une confiance absolue. Tant qu’une attaque restait dans des limites de vitesse ordinaires, j’étais certain de pouvoir y faire face.
Evans sembla un instant sur le point de perdre l’équilibre, mais il parvint à se reprendre par la seule force de ses muscles. En matière de puissance brute, Henblitz le surpassait largement, mais Evans demeurait suffisamment impressionnant pour être digne de la réputation de l’Ordre de Liberion. Son corps possédait une souplesse remarquable.
Les aptitudes variaient d’un chevalier à l’autre, mais chacun possédait au moins une qualité exceptionnelle. La force de Curuni en était un bon exemple. Quant à Allucia, elle en avait deux, trois… peut-être même quatre.
— Hyah !
— Oups.
Evans vrilla le torse pour se rétablir et, dans le même mouvement, porta une attaque. Mais ce genre de mouvement brouillon se lisait facilement. Ce type d’attaque pouvait, en théorie, prendre quelqu’un de court. Cependant, même s’il ne s’agissait que d’un entraînement, c’était un véritable assaut. Quel que soit l’adversaire, je n’étais pas assez vain pour baisser ma garde.
— Hmph !
— Ouah ! Oh ! Ugh ! Gah !
Je parai la charge vigoureuse d’Evans et pris l’offensive. C’était de la pratique. Mon but n’était pas de tout donner pour abattre mon adversaire. Je mis une force mesurée dans mes frappes et me concentrai plutôt sur l’enchaînement des coups.
À ma surprise, Evans tint la rafale par pur réflexe. Il avait de bons yeux et de bons instincts. Et suffisamment de muscle.
S’il continuait à s’entraîner ainsi, il deviendrait à coup sûr un chevalier remarquable.
Je pouvais déjà me le représenter très clairement.
Puisqu’il avait de bons yeux, je devais frapper depuis un angle qu’il ne voyait pas. Facile à dire, j’avais trimé des années pour acquérir cette technique. Je n’allais pas perdre. Je choisis l’instant où son bras droit se relevait. Il l’avait ramené en arrière et je frappai depuis l’angle mort, à gauche.
Ma lame le toucha. Coup de grâce.
— Voilà, ça fait un.
— Gaaah ! Vous m’avez eu !
— Evans, tes yeux et tes réflexes sont plutôt bons, dis-je.
— Merci beaucoup ! Je reste encore loin derrière vous et la commandeure Allucia, cela dit…
— Ne te soucie pas de moi, et Allucia est… enfin, tu sais. Faisons juste de notre mieux.
— Oui, monsieur !
Evans avait d’excellentes bases. Je considérais mes propres yeux comme meilleurs que la moyenne, mais ce n’était pas tant une technique apprise qu’un truc avec lequel j’étais né. On pouvait dire que c’était un talent inné.
En vérité, s’entraîner à mieux voir est assez difficile. Je n’ai aucune idée de comment on fait.
J’avais remarqué ma bonne vue et mon acuité visuelle dynamique au moment où je commençais l’art de l’épée. Cela dit, le monde n’était pas assez tendre pour que la vue seule nous donne la victoire.
J’avais enchaîné les défaites contre mon vieux, et il était censé avoir de moins bons yeux que moi.
— Toutefois, tu te reposes un peu trop sur tes yeux, ajoutai-je. — Tu t’en sortiras mieux si tu peux prévoir les mouvements de ton adversaire à partir de sa lame et de son centre de gravité. On va travailler ça régulièrement.
— Entendu !
Aussi excellents que soient nos dons, ils ne valaient rien si l’on ne forgeait pas des techniques qui en tirent pleinement parti. En ce sens, Evans était encore en devenir. C’était une gemme brute, brillante, encore à polir.
À la salle d’armes, il nous arrivait très rarement d’avoir des élèves qui apprenaient à une vitesse prodigieuse. Pour le dire simplement, c’étaient des génies, ou qui s’en approchaient beaucoup. Ficelle et Allucia en étaient de bons exemples. Surena en était probablement une aussi, mais elle avait quitté Beaden avant que je puisse vraiment commencer à lui enseigner l’épée. Depuis, soit elle s’était faite toute seule, soit elle avait grandi sous un autre maître. C’était remarquable à sa façon.
L’Ordre de Liberion était, pour l’essentiel, un rassemblement de génies (et de presque génies). Peut-être était-il absurde de comparer une salle d’armes perdue au plus grand ordre chevaleresque du pays. Mais j’avais assurément beaucoup à apprendre ici.
En tant qu’instructeur extraordinaire, je ne pouvais pas fermer les yeux sur le talent — je voulais le faire éclore. Honnêtement, je sentais une forte pression, mais cela ne rendait la chose que plus gratifiante. Chacun de ces chevaliers avait un talent qui brillerait une fois poli, et c’était une joie de les enseigner.
Cependant, à la différence des chevaliers, je n’étais plus tout jeune. À un moment, je ne pourrais plus brandir mon épée à pleine force, et cette échéance se rapprochait régulièrement. Même mon père n’avait pas pu vaincre l’usure du temps, et il avait remisé sa lame. Combien de temps encore pourrais-je croiser le fer avec ces jeunes chevaliers robustes ? Une part de moi voulait continuer, au moins jusqu’à la soixantaine, mais rien ne disait que les choses se passeraient ainsi.
— Sieur Beryl ?
— Aah, pardon. J’étais dans la lune.
La voix d’Evans me ramena au présent. Ce n’était pas le moment de penser à ça.
Au fond, advienne que pourra.
Je ferais tout ce que je pourrais pour atteindre ce futur lointain, et je devais faire attention à ma santé, éviter toute blessure grave ou maladie. En somme, comme d’habitude.
— On dirait que tu as travaillé ton centre du corps, dis-je. — C’est une bonne chose.
— Oui. J’ai essayé de m’y consacrer, comme vous me l’aviez dit. Au début, tout mon corps me faisait mal…
— Hahaha.
Je n’avais pas envie de m’appesantir sur mes divagations, alors j’avais changé de sujet d’autorité. Le centre du corps était important non seulement pour l’art de l’épée, mais pour tout art qui exigeait le mouvement du corps. Cependant, à moins d’y prêter attention consciemment chaque jour, c’était étonnamment difficile à entraîner.
— Je n’ai pas perdu tout de suite quand vous avez fait ce truc où vous faisiez tournoyer la pointe de mon épée, donc on dirait que mon entraînement a payé, dit Evans.
— Aah, Brise-branche… marmonnai-je. — Avec tes bons yeux, je pense que tu pourras apprendre cette technique, toi aussi.
— Vraiment ?!
— Mais c’est difficile à maîtriser.
— Ça, je m’en doutais…
Le Brise-branche faisait partie des techniques enseignées dans notre salle d’armes. Il consistait à accrocher la pointe de l’épée adverse afin de déséquilibrer son utilisateur. J’aimais beaucoup cette technique : elle permettait de prendre efficacement l’avantage sans avoir à renverser complètement son adversaire.
Sur le papier, le principe semblait simple, mais sa mise en pratique était particulièrement ardue. Il fallait être capable de lire avec précision la trajectoire de la lame ennemie, tout en comprenant parfaitement la posture, le centre de gravité et les déplacements de son adversaire. Le degré de maîtrise variait d’un pratiquant à l’autre, mais tous ceux qui avaient été formés dans notre salle d’armes — comme Allucia et Ficelle — savaient l’exécuter.
À l’inverse, Surena et Curuni ne l’avaient jamais apprise. Surena aurait peut-être pu la maîtriser si elle s’y était essayée, mais cette technique ne correspondait guère à son style de combat.
Une part de moi était d’ailleurs heureuse qu’elle n’ait pas été trop influencée par le mien : sa technique à l’épée lui était propre. Peu importait le temps passé dans notre salle d’armes, personne n’aurait jamais pu reproduire ses aptitudes. Allucia et Surena se tenaient toutes deux au sommet de l’art de l’épée mais leurs styles n’auraient pas pu être plus différents.
— Quoi qu’il en soit, tes yeux et tes réflexes sont des armes splendides, repris-je. — Continue de travailler ton centre et fais plus d’assauts libres. Ne bouge pas seulement par réflexe, ajoute des prédictions. Avec le temps, ta précision s’améliorera.
— Je vois… Entendu !
Il ne pourrait pas apprendre le Brise-branche pour l’instant, mais Evans avait une technique suffisamment solide pour avoir intégré l’Ordre de Liberion. Chaque chevalier était l’addition de ses propres enseignements, de son style et de ses habitudes. Cela rendait leur technique à l’épée très personnelle, et il y avait très peu d’uniformité. Je faisais de mon mieux pour les guider sans ruiner cette individualité, mais il était difficile d’ignorer complètement mes préférences.
Est-ce vraiment le bon choix d’importer toutes les techniques de ma salle d’armes ?
Elles fonctionnaient très bien chez nous. Tous ceux qui passaient notre porte venaient avec l’intention d’apprendre notre style. Mais ici, c’était différent. Les chevaliers avaient tous leurs techniques et méthodes d’entraînement. Je sentais qu’il n’était pas tout à fait juste de simplement leur imposer le mien.
J’en avais parlé à Allucia auparavant, mais elle m’avait dit de faire comme je le sentais. Elle était une diplômée de chez nous, alors elle partait du principe que les techniques que j’enseignais étaient les bonnes. J’y avais déjà pas mal réfléchi, mais c’était un problème difficile à résoudre. Après tout, il y avait assurément des gens qui n’étaient pas faits pour mon style et mes techniques.
Peu après ma passe d’armes avec Evans, alors que de plus en plus de chevaliers entraient dans la salle d’entraînement, Henblitz et Curuni arrivèrent ensemble.
— Bonjour.
— Bien le bon matin !
Je leur fis un signe de tête.
— Hé. Bonjour, vous deux.
Ils étaient toujours aussi passionnés par leur art, mais je trouvais encore inhabituel de les voir arriver ensemble. Ils s’étaient sans doute croisés à la porte ou quelque chose du genre.
— Curuni, on croise le fer ! lança Evans.
Il était échauffé après notre match.
— Premier à trois !
— Ooh, d’accord ! Je vais pas perdre !
Il avait à peu près le même âge que Curuni, et ils avaient apparemment rejoint l’Ordre à peu près en même temps. De ce fait, ils s’entendaient plutôt bien. Quant à leurs résultats en passe d’armes, Curuni avait enchaîné une série de victoires au début, mais Evans était revenu dans la course. Cependant, après que Curuni eut adopté une zweihänder, elle l’avait de nouveau dépassé. Les deux nourrissaient la progression de l’autre. Avoir quelqu’un de votre niveau avec qui croiser le fer en continu faisait clairement une grosse différence.
— Sieur Beryl, puis-je vous parler un moment ? demanda Henblitz.
— Hm ? Bien sûr. Il se passe quelque chose ?
Je me demandais bien ce que cela pouvait être. Tout ce qui touchait à la gestion de l’Ordre ne me concernait pas. Allait-il me demander une instruction privée ?
— Parlons dehors, dit-il.
— D’accord.
Il semblait que ce n’était pas un sujet qu’il voulait aborder devant tout le monde. Nous sortîmes tous les deux de la salle d’entraînement. Je n’avais vraiment aucune idée de ce dont il pouvait s’agir.
C’était encore le matin, l’air dehors n’était pas très humide. Un vent frais, à la mesure de cette belle matinée d’été, me caressa la joue.
Alors, que pouvait bien vouloir Henblitz ?
Il venait sans doute me demander conseil, mais serais-je capable de répondre à ses attentes ?
— Permettez que j’aille droit au but, commença-t-il. — C’est au sujet de votre retour à Beaden. Je vous prie de m’autoriser à vous accompagner.
— Hein ?
Pourquoi ? Et pourquoi s’incline-t-il aussi bas ?
— C…C’est plutôt soudain, dis-je, complètement décontenancé. — Pourquoi vouloir m’accompagner ?
Je parvins tant bien que mal à lui demander ses raisons.
Sérieusement, pourquoi voudrait-il venir ? Admettons, hypothèse audacieuse, que l’Ordre considère une meute de sabrangliers comme une menace suffisamment sérieuse. Dans ce cas, il ne fait que son devoir de chevalier en proposant de m’accompagner. À la rigueur, ça se tient. La meute revient presque chaque année, et nous avons l’habitude d’y faire face, mais ce n’est pas une raison pour relâcher notre vigilance.
Cependant, même en prenant ce raisonnement en compte, ce n’était pas quelque chose dont le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion devait s’occuper personnellement. À mon sens, quelqu’un d’un rang aussi élevé ne devrait pas quitter son poste au sein de l’Ordre pendant une longue période.
— J’en ai discuté hier avec la commandeure, dit Henblitz en se redressant et en me regardant dans les yeux.
— Hmm…hm.
— Affronter un sabranglier isolé est une chose, mais je me suis demandé si un trou… pardon, un village reculé avait vraiment la force de repousser une meute.
— Euh…oui.
Henblitz était persuadé que Beaden était un trou perdu. Il n’avait pas tort, c’était vraiment au milieu de nulle part. Il était logique qu’il s’interroge sur nos défenses, mais nous nous en étions bien sortis jusque-là. J’avais même pris part aux chasses à la fin de mon adolescence, quand je venais à peine de commencer à m’exercer à l’épée.
— Elle m’a dit que si j’avais encore des doutes, je n’avais qu’à aller voir de mes yeux. À condition que vous y consentiez, bien sûr.
— Hm ?
Ah, donc cette demande venait d’Allucia.
Mais ce raisonnement tient-il vraiment debout ? « Si tu n’y crois pas, va voir par toi-même. » D’une certaine manière, l’idée se défend : une image vaut mille mots. Malgré tout, cela ne me paraît pas suffisant pour mobiliser aussi légèrement le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion. À vue de nez, la chasse durera au moins deux semaines — peut-être trois, voire un mois si les choses tournent mal. Qui dirigera l’Ordre pendant tout ce temps ?
— Est-ce que c’est vraiment acceptable du point de vue de l’Ordre ? demandai-je.
— La commandeure a dit d’y aller si cela devait élargir mes horizons.
— Je vois…
S’il avait obtenu l’autorisation d’Allucia, c’est qu’elle avait jugé que son absence ne poserait aucun problème. Malgré tout, aussi talentueuse fût-elle — et même si elle relevait du génie —, elle restait humaine. Personne, pas même elle, ne pouvait faire disparaître en un instant une montagne de paperasse. Et Allucia n’était pas du genre à mal évaluer ce genre de choses.
Dans ce cas, la présence de Henblitz ne devait effectivement pas poser problème. Si Allucia se contentait de faire bonne figure tout en s’épuisant derrière son bureau pour compenser son absence, mieux valait refuser. Mais Henblitz connaissait parfaitement son rythme de travail et semblait certain qu’elle ne s’était pas trompée dans son appréciation.
— Eh bien… si Allucia a donné son accord, dis‑je, alors je suppose que je n’ai aucune raison de refuser.
— Merci beaucoup ! Je tâcherai de ne pas être une gêne.
— Oh, pas d’inquiétude pour ça.
Honnêtement, c’était une excellente nouvelle pour Beaden. Nous allions recevoir l’aide du vice-commandeur de l’Ordre de Liberion. C’était comme ajouter cent hommes à nos rangs. En réalité, Henblitz était sans doute bien plus fort que cent hommes ordinaires.
Mais comment allais‑je expliquer sa présence ?
Je trouvais déjà plusieurs façons de justifier sa venue. Je pouvais prétendre que, en tant qu’instructeur, je souhaitais l’observer sur le terrain. Ou, si je voulais flatter mon ego, dire que mes conseils lui avaient donné envie de découvrir mon village natal. Dans un cas comme dans l’autre, Henblitz jouerait le jeu.
— Mewi vient aussi, ajoutai‑je, — alors j’espère que le voyage se passera sans encombre.
— Aaah, la fille de l’autre fois — celle avec l’artefact magique ?
— C’est ça.
Mewi ne connaissait pas personnellement Henblitz. Je ne lui avais donné que les grandes lignes : Lucy m’avait cédé une maison, j’étais devenu le tuteur de Mewi et nous vivions désormais ensemble. Mais Mewi ne s’était rendue qu’une seule fois au quartier général de l’Ordre de Liberion, et le seul chevalier qu’elle y connaissait était Allucia.
Pour une raison qui m’échappait, cette dernière ne semblait toujours pas tenir Mewi en très haute estime.
Il n’y avait encore pas si longtemps, j’aurais refusé la demande de Henblitz par égard pour l’état d’esprit de Mewi. Depuis, toutefois, ses émotions s’étaient nettement stabilisées et elle était beaucoup moins à fleur de peau. Tout bien considéré, fréquenter quelqu’un du rang et de la bienveillance de Henblitz ne pouvait que lui être bénéfique.
— Au fait, je sais que ça ne me regarde pas vraiment, dis‑je, — mais ça ira pour ton travail ?
— Aucun problème. La commandeure et moi avons déjà fait les ajustements.
— Bien.
Comme on pouvait s’y attendre, ils avaient déjà tout arrangé. C’était une chose de moins dont j’avais à me préoccuper. Après tout, je me doutais bien qu’Allucia ne lui aurait jamais donné son accord si son absence avait risqué de poser problème
— Quand comptez‑vous partir ? demanda Henblitz.
— Hmmm, j’aimerais partir la semaine prochaine. Je n’ai pas grand‑chose à préparer, donc le départ ne dépend plus que des papiers d’Allucia.
S’il n’avait tenu qu’à moi, je serais reparti dès le lendemain. La seule inconnue était de savoir si je pourrais trouver une berline capable de nous conduire jusqu’à Beaden. Mais puisque je n’en avais pas besoin immédiatement, cela ne devrait pas poser de véritable problème. Allucia en avait bien trouvé un pour m’emmener à la capitale, puis pour en revenir. Je doutais donc que l’organisation soit si compliquée.
— Les chevaliers doivent, eux aussi, quitter leur poste de temps à autre pour des raisons personnelles, expliqua Henblitz. — La paperasse ne prend pas tant de temps.
— Je vois.
D’après Henblitz, la plupart des demandes concernaient des événements familiaux, comme des funérailles ou des mariages. Ma situation ne correspondait pas vraiment à ce genre de cas, et le traitement de mon dossier risquait donc de prendre un peu plus de temps.
Techniquement, j’étais au service de la nation. Je ne pouvais pas faire ce que je voulais ni partir sans avoir rempli les formalités nécessaires. Il ne me restait donc plus qu’à attendre que tout soit réglé. J’espérais simplement que Henblitz avait raison et que cela ne prendrait pas trop longtemps.
— Sur ce, je dois vous laisser, dit Henblitz. — Il me faut demander mon propre congé et faire ma paperasse.
— Ah, oui. Logique.
Si j’avais besoin de documents pour prendre un congé, il en avait évidemment besoin lui aussi. Il était le vice-commandeur, donc il devait même s’en charger lui‑même. Il ne voulait sans doute pas être la cause du moindre retard, alors je priai pour qu’il boucle ça vite.
— Bon, retour à l’entraînement.
Après une brève inclination de Henblitz, je regagnai le hall d’entraînement.
Il ne voulait sans doute pas que les autres chevaliers entendent notre conversation.
Le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion était un personnage d’une importance considérable, et nul ne pouvait prévoir comment ils réagiraient en apprenant qu’il partait à la campagne pour satisfaire une curiosité personnelle, même avec l’autorisation d’Allucia.
Les chevaliers devaient naturellement être informés de l’absence de leur vice-commandeur, mais ils n’avaient pas besoin d’en connaître les raisons exactes. En revanche, m’accompagner sans même m’en parler aurait constitué un grave manque de savoir-vivre. C’était pour cela qu’il m’avait pris à part.
— Ah, Maître ! Bon retour !
— Salut, désolé d’avoir filé un moment.
À peine revenu dans le hall d’entraînement, Curuni m’accueillit avec entrain. Elle affichait une mine joyeuse, mais elle ruisselait déjà de sueur.
— Tu as croisé le fer avec Evans ? demandai‑je.
— Ouais ! Trois à un ! J’ai encore gagné !
Curuni sourit comme une fleur qui s’épanouit.
Elle avait accompli des progrès remarquables ces derniers temps. Elle avait toujours possédé une grande force physique et de solides bases, mais depuis qu’elle avait troqué son épée courte contre une zweihänder sans doute mieux adaptée à ses aptitudes, et sa progression s’était brusquement accélérée. Elle traversait manifestement une étape cruciale de son développement, et négliger son entraînement à ce moment-là risquait de la freiner durablement. En tant qu’instructeur, je ne pouvais pas laisser passer une occasion pareille.
— Hein ? Où est passé le vice-commandeur ? demanda Curuni.
— Il avait quelque chose à régler, répondis‑je évasivement.
Si je lui avais répondu franchement, j’aurais réduit à néant les efforts de Henblitz pour me parler en privé.
Je m’étais contenté d’éluder. Je ne mentais pas vraiment, donc ça passait.
Hé oui, Allucia et Henblitz savent que je vais m’absenter un moment, mais les autres chevaliers ne sont pas encore au courant.
Je me demandai s’il valait mieux que je prévienne moi‑même le plus grand nombre. J’étais un instructeur extraordinaire, donc je n’étais pas tenu de me présenter tous les jours. N’empêche que je n’avais rien d’autre à faire, alors je passais en général quotidiennement. Si je disparaissais sans rien dire, ça ne ferait que les inquiéter pour rien.
— Quelque chose vous tracasse ? demanda Curuni.
— Hm… Non, rien.
Après y avoir un peu réfléchi, je décidai de laisser courir. Allucia et Henblitz se rendraient forcément compte de la même chose alors mieux valait laisser ça à leur direction. Inutile pour moi d’en faire trop.
— Allez, on donne tout pour une journée de plus, d’accord ?
— Entendu !
Je décidai de me concentrer sur l’entraînement du jour. Curuni comprise, il y avait quantité de chevaliers prometteurs avec l’étoffe de grands bretteurs, et c’était le devoir d’un instructeur de leur faire face avec toute sa sincérité. À vrai dire, laisser le talent stagner dans un environnement pareil serait la plus grande honte d’un instructeur.
Beaden me trottait bien en tête, mais m’en inquiéter maintenant ne changerait rien. Et puis, mon père était là‑bas, donc il n’allait rien arriver de grave.
Je me vouai, pour un jour de plus, à mon devoir.
◇
— Très bien, ça devrait aller.
— Mmm, ça devrait le faire… je crois.
Quelques jours après ma conversation avec Henblitz, Mewi et moi fîmes notre ultime vérification des bagages pour le voyage à Beaden.
Si j’avais été seul, j’aurais pris ça assez à la légère, mais avec Mewi, c’était différent.
Du moment que j’avais mon épée et assez d’argent pour le voyage, cela me suffisait. Mewi, en revanche, devait emporter des vêtements de rechange ainsi que ses manuels de l’institut de magie pour continuer à étudier. Cela représentait déjà bien plus de bagages. Je n’y voyais aucun inconvénient ; c’était simplement une expérience nouvelle pour un vieux célibataire comme moi.
À vrai dire, je trouvais même cela un peu émouvant. J’imaginais que tous les hommes ayant une femme et un enfant connaissaient ce genre de tracas lorsqu’il fallait préparer un voyage. Heureusement, le coffre qu’Ibroy avait offert à Mewi contenait déjà quantité de vêtements, et celle-ci n’était de toute façon pas du genre à se pomponner.
Personnellement, cela ne m’aurait pas dérangé de lui acheter une ou deux jolies tenues, mais elle ne manifestait aucun intérêt pour les vêtements neufs. Elle me lançait bien un regard acide lorsque je choisissais quelque chose de trop voyant ou de trop mignon, mais cela ne l’empêchait pas de le porter. À présent, sa plus belle tenue restait son uniforme de l’institut de magie, ce qui en disait long sur les moyens dont disposait l’établissement.
— Rien oublié ? demandai‑je.
— Non.
Le soleil matinal cognait déjà aussi fort que d’habitude lorsque, après une ultime vérification — la dernière de la dernière, cette fois —, nous quittâmes la maison. Ce serait sans doute la première fois que Mewi effectuerait un aussi long trajet en berline. Je devrais surveiller son état en chemin et, au besoin, multiplier les pauses. Naturellement, je portais l’essentiel des bagages : il était hors de question de lui faire transporter quoi que ce soit de lourd pendant le voyage.
J’avais demandé conseil à Henblitz pour louer une berline. Il avait finalement proposé de s’en charger lui-même, offre que j’avais acceptée avec gratitude. Comme ce déplacement ne se faisait pas à l’invitation de l’Ordre de Liberion, contrairement à ma première venue à Baltrain, les frais restaient à ma charge.
C’est ainsi que je découvris à quel point il coûtait cher de réserver une berline jusqu’à Beaden.
Les trajets à l’intérieur de Baltrain, tout comme les liaisons régulières vers les autres villes, restaient plutôt abordables.
Les tarifs étaient calculés pour que presque tout le monde puisse monter à bord sans trop se soucier de sa bourse. Ces services misaient sur leur accessibilité pour attirer le plus grand nombre de passagers, ce qui était parfaitement logique d’un point de vue commercial.
Trouver une berline à une heure précise pour rejoindre un hameau perdu relevait toutefois d’une tout autre affaire. En théorie, nous aurions pu nous joindre à un marchand voyageant dans la même direction, mais notre calendrier était déjà plus ou moins fixé. Attendre qu’une occasion se présente aurait rendu notre date de départ impossible à prévoir, sans même garantir que deux places seraient disponibles.
Cette fois, puisque Mewi m’accompagnait, une berline privée s’imposait, même si cela revenait à jeter l’argent par poignées. Je pouvais me permettre une telle dépense de temps à autre, mais certainement pas au quotidien.
Sur ce point, j’étais reconnaissant de mes revenus actuels. Lucy m’avait dit qu’il valait mieux pour moi disposer d’un peu d’argent, et elle avait eu parfaitement raison. Je ne pensais pas que tout, dans ce monde, se résumait à cela, mais une bourse bien remplie élargissait considérablement le nombre de choix possibles. Je n’en avais réellement pris conscience que récemment. À présent, je comprenais combien il était précieux d’en avoir suffisamment : cela évitait bien des contrariétés.
— Au fait, dis‑je en marchant dans les rues, — je l’ai déjà dit, mais Henblitz sera au point de rendez‑vous.
— Un chevalier, c’est ça ?
— Oui, le vice-commandeur.
Je lui faisais plutôt confiance. Mewi était jeune et sa situation quelque peu délicate, mais il saurait sûrement s’entendre avec elle. Du moins, il ne la traiterait jamais durement. Je n’allais pas leur demander de devenir amis, mais il ne ferait rien qui puisse pousser Mewi à le détester.
— C’est quel genre de type ? demanda Mewi.
— Hmmm… Il est honnête et de bonne nature. Je lui fais confiance.
— D’accord…
Ça me faisait plaisir de la voir s’intéresser aux autres, ces derniers temps.
Jusqu’ici, elle ne s’était réellement souciée de personne d’autre que de sa sœur. Le monde où elle avait vécu était si étroit, mais il lui avait suffi pour lui apporter le soutien affectif dont elle avait eu besoin.
Cependant, maintenant qu’elle vivait avec moi et fréquentait l’institut de magie, son monde s’élargissait — qu’elle le veuille ou non. J’étais heureux de voir que ce changement d’environnement avait un effet positif sur elle.
Remarquant mon regard alors que je me réjouissais de sa progression, Mewi se tourna sèchement vers moi.
— Quoi ?
— Oh, rien.
— Hmph.
Elle était bien moins hérissée, mais sa langue restait acérée dans ce genre d’échanges francs. Changerait-elle en devenant adulte ? Une telle évolution méritait d’être saluée, mais l’idée me rendait aussi un peu seul.
— On y est ? demanda Mewi.
— Encore un peu. C’est sur l’artère principale du quartier central.
Nous devions retrouver Henblitz à une halte de cochers du quartier central. Notre maison se trouvait à la lisière du quartier, et il fallait donc marcher un peu pour rejoindre la grande artère où se situait notre point de rendez-vous. Ce n’était ni tout près ni vraiment loin : juste la bonne distance pour se dégourdir les jambes d’un pas soutenu.
Nous quittions Baltrain tôt le matin et, en comptant les pauses en chemin, nous devrions atteindre Beaden aux alentours du coucher du soleil. À moins d’un imprévu majeur, nous y serions avant la fin de la journée.
L’absence d’escorte avait de quoi inquiéter, mais avec Henblitz et moi, nous ne devrions rencontrer aucune difficulté, sauf catastrophe exceptionnelle. À vrai dire, je me préoccupais bien davantage de la manière dont j’allais échapper aux reproches de mes parents une fois de retour.
Le premier jour ira, Mewi leur fera diversion.
Cependant, nous ne pourrions pas parler de Mewi pendant toute la visite. Tôt ou tard, mes parents ramèneraient forcément la conversation à la raison pour laquelle ils m’avaient chassé de Beaden : me trouver une épouse.
Officiellement, ils me rappelaient pour la chasse aux sabrangliers et pour rencontrer Mewi. Pourtant, une part de moi se demandait si leur véritable objectif n’était pas de vérifier où j’en étais dans ma quête matrimoniale. Je ne leur aurais évidemment jamais écrit à ce sujet, et mes parents — surtout mon père — le savaient parfaitement.
Après m’avoir mis à la porte en m’ordonnant de ne pas revenir, il lui aurait été difficile de me convoquer simplement pour exiger un compte rendu. La saison de reproduction des sabrangliers et l’arrivée de Mewi étaient donc tombées à point nommé : elles avaient offert à mon père le prétexte idéal pour faire le point.
C’est tout à fait son genre…
Cela restait toutefois de la pure conjecture de ma part. Il était tout à fait possible qu’ils n’aient pas d’arrière-pensées. Depuis que je vivais avec Mewi, je comprenais mieux ce que ressentaient les tuteurs, et je pouvais comprendre que mon père et ma mère s’inquiètent pour moi.
Cependant, à la différence de Mewi, j’étais un vieil homme. Était-il bien approprié que mes parents s’inquiètent à ce point ?
— Ah, je le vois. Là-bas.
— Mm.
Notre destination était désormais en vue. Il était encore tôt, et comme les cochers assurant les trajets à l’intérieur de Baltrain ne s’arrêtaient pas ici, les lieux étaient presque déserts.
La grande majorité des habitants passaient toute leur vie dans la ville. Le travail n’y manquait pas, et rares étaient ceux qui choisissaient d’y vivre tout en travaillant à la campagne. Plus rares encore étaient ceux qui faisaient chaque jour l’aller-retour jusqu’à quelque village reculé. Je me demandais d’ailleurs pourquoi quelqu’un aurait choisi de s’installer en ville dans ces conditions.
En règle générale, on vivait là où l’on travaillait. Habiter à Beaden tout en travaillant à Baltrain, ou l’inverse, me paraissait franchement déraisonnable.
— Oh, le voilà.
En nous approchant du point de rendez-vous, je pus identifier les quelques personnes présentes.
Il me suffisait de chercher un homme relativement grand, beau, blond. Facile à repérer.
Il m’aperçut à peu près au même moment.
— Sieur Beryl ! Bonjour ! cria Henblitz, à haute voix.
— Bonjour.
— Bonjour, Maître !
— Hm…?
Quelqu’un d’autre se trouvait avec lui, une femme enjouée aux cheveux châtain clair, portant de quoi partir en voyage.
— Pourquoi…? Euh… Curuni ?
— Ouaip !
Ne me fais pas le coup du « Ouaip ! »…

Je restai complètement figé en la voyant avec sa zweihänder favorite et ses bagages. Je n’avais parlé de mon retour à Beaden qu’à Henblitz et Allucia, et l’un d’eux avait dû mettre les autres chevaliers au courant à un moment donné. C’était un peu étrange que quelqu’un se greffe d’un coup.
Pourquoi Curuni est-elle là ?
— Henblitz ? demandai-je.
— Désolé… J’ai cédé à son enthousiasme.
— Hein…?
Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?
À en juger par son air contrit, au moins, il ne lui avait pas demandé de venir. Mon départ avait sans doute été ébruité au mauvais moment, et il n’avait pas su lui dire non. Si j’avais été seul, un passager de plus n’aurait posé aucun problème, mais j’avais Mewi avec moi, ce qui changeait un peu la donne.
Curuni n’était pas mauvaise ni rien, mais son caractère était à peu près l’exact opposé de celui de Mewi. Je jetai un coup d’œil sur le côté par réflexe et, comme prévu, Mewi regardait Curuni comme si elle se demandait ce qui n’allait pas chez elle. Je la comprenais, honnêtement.
Mewi, je n’en sais rien non plus.
— Oh, je devrais sans doute faire les présentations, dis-je. — Voici Mewi. Officiellement, je suis son tuteur.
— Bonjour… murmura Mewi.
Je pouvais bien questionner la présence de Curuni, mais je ne pouvais pas ignorer Mewi. Je commençai donc par présenter tout le monde. Comme prévu, Mewi semblait un peu nerveuse face aux inconnus, et elle cessa de parler après le salut le plus bref.
— J’ai entendu parler de toi. Je suis le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion, Henblitz Drout.
— Chevalier de l’Ordre de Liberion, Curuni Crueciel ! Heureuse de te rencontrer !
Ils la saluèrent avec courtoisie sans la traiter en enfant. L’expression de Mewi resta un peu partagée.
Elle ne les avait pas pris en grippe d’emblée, mais elle ne les voyait pas encore favorablement.
Bon sang, Curuni, tu comptes bel et bien venir avec nous, hein ?
Les présentations terminées, j’allai droit au but.
— Alors ? Pourquoi es-tu là ? demandai-je à Curuni.
Elle avait été mon élève, mais n’était restée que deux courtes années à la salle d’armes. Elle était ensuite partie passer l’examen d’entrée de l’Ordre de Liberion, qu’elle avait réussi. J’étais heureux d’avoir pu renouer avec elle grâce à mon poste d’instructeur extraordinaire, mais cela ne nous obligeait pas à revenir sur notre passé commun.
Curuni avait toujours rêvé d’intégrer l’Ordre. Maintenant qu’elle avait réalisé ce souhait, elle n’avait aucune raison de m’accompagner lors de mon retour à Beaden.
— Erk… Je sais que je dérange… dit Curuni, l’air encore plus contrit qu’Henblitz.
Pourtant, ses yeux restaient clairs.
— Mais je suis curieuse de voir combien j’ai progressé. Quand j’étais à la salle d’armes… je n’ai pas pu combattre de sabrangliers.
— Hmm…
Sa réponse était très chevaleresque. Nous n’avions jamais emmené Curuni à la chasse annuelle aux sabrangliers. Elle avait de bonnes bases, mais elle était encore en formation. À l’époque, c’eût été trop risqué de l’exposer à un tel danger pour la simple expérience.
Avant qu’elle puisse nous accompagner, elle avait passé l’examen d’entrée de l’Ordre de Liberion et quitté le village. Et maintenant, elle voulait savoir à quel point elle était forte en tant que chevalier et épéiste. Jusqu’où avait-elle progressé ? Je pouvais comprendre son désir de le savoir.
De plus, Curuni avait montré des progrès notables depuis son passage à la zweihänder. Elle perdait rarement ses matches contre Evans, désormais, sa technique s’était donc bel et bien améliorée. Utiliser une harde de sabrangliers comme test de son entraînement se tenait. Mais accepter qu’elle s’incruste à la dernière minute pour le voyage, c’était un peu trop demander.
— Je comprends ta logique, dis-je. — Mais je ne peux pas approuver que tu t’imposes sans m’avoir consulté au préalable. Je ne suis pas chevalier, donc ce n’est peut-être pas à moi de le dire, mais je ne crois pas que ton comportement soit à la hauteur d’un chevalier modèle.
— Erk… Je sais…
Je commençai par la réprimander. Il était possible que les chevaliers l’aient appris trop tard et qu’il n’y ait pas eu le temps de me consulter, mais débarquer de nulle part en supposant qu’elle pourrait venir, c’était aller un peu loin.
— Henblitz, céder à son enthousiasme est une excuse bien faible aussi, poursuivis-je. — Tu es son supérieur. Tu aurais dû prendre une position ferme, ou au pire, m’en référer.
— Vous avez raison… Je n’ai rien à dire pour ma défense.
Qui plus est, l’attitude d’Henblitz n’était pas louable non plus. L’échec d’un subordonné incombait à son supérieur. Même si ce n’était pas forcément un échec de la part de Curuni, le vice-commandeur portait une part de responsabilité pour ne pas l’avoir sermonnée sur son comportement égoïste.
— Pour être franc, je suis un peu en colère, dis-je.
— Désolé…
Ils inclinèrent tous deux la tête, abattus. Je n’avais aucune intention de les rappeler à l’ordre durement ni de hurler de rage. J’étais plus interloqué et choqué que véritablement en colère. Élever la voix aurait été mesquin.
Je devais toutefois tracer une ligne claire. J’avais décidé de rentrer après avoir reçu une lettre de Beaden. C’était tombé de but en blanc, et j’étais redevable à l’Ordre d’avoir réglé la paperasse et ajusté leur calendrier. Allucia avait dit que ce serait bon, l’Ordre avait donc clairement approuvé mon congé.
La venue d’Henblitz était une chose, puisqu’il en avait discuté avec elle en amont, mais Curuni, c’en était une autre. J’avais le sentiment qu’elle aurait dû en référer d’abord à quelqu’un d’autre.
— À l’avenir, évite d’agir sur un simple coup de tête, portée par ton propre élan. C’est tout ce que j’ai à dire.
— E…entendu !
Lorsqu’on réprimandait quelqu’un, mieux valait ne pas s’éterniser. On obtenait de bien meilleurs résultats en expliquant clairement ce qui n’allait pas et comment y remédier. Ressasser les reproches pouvait encore se concevoir lorsqu’on ne comptait jamais revoir la personne, mais j’avais bien l’intention de conserver des relations suivies avec eux deux.
Même s’il ne s’agissait que d’une question d’attitude, je devais leur faire comprendre ce que j’attendais d’eux. Ils étaient chevaliers, et je tenais à ce qu’ils se montrent dignes des principes et de la morale de leur ordre. Cela dit, sermonner en pleine rue deux membres réputés de l’Ordre de Liberion n’avait rien d’aisé, même à une heure où les passants étaient encore rares.
— Mewi, qu’est-ce que tu penses du fait que Curuni vienne avec nous ?
— Hein ? Moi ?
— Mm-hmm.
Je laissai Mewi trancher. Elle s’était sans doute imaginé que la question ne la concernait pas, car elle affichait maintenant l’air d’un pigeon qu’on venait d’atteindre à la sarbacane.
Certes, ce voyage marquait mon retour au pays, mais Mewi en était elle aussi au cœur. Si elle avait quelque chose à en dire, je ne pouvais pas simplement l’ignorer. Je ne lui laissais pas pour autant le dernier mot sur tout, bien sûr. Mais si elle refusait catégoriquement que quelqu’un d’autre nous accompagne, j’aurais eu mauvaise conscience à passer outre son opposition.
Comprenant soudain que les semaines à venir dépendaient entièrement de sa réponse, Curuni se mit à la supplier.
— Eurk… S’te plaît, Mew Mew !
— Ne m’appelle pas comme ça…
— S’te plaît ! Mewi !
Mewi n’aimait visiblement pas les surnoms. Ça commençait mal.
— Peu importe…, grommela Mewi. — Tu n’es pas quelqu’un de mauvais, n’est-ce pas ?
— Oui, je peux garantir que c’est quelqu’un de bien, dis-je à la place de Curuni.
La réponse aurait eu moins de poids en venant d’elle. De toute façon, une personne mauvaise n’aurait pas pu intégrer l’Ordre de Liberion pour commencer.
— Alors ça ne me dérange pas vraiment, décida Mewi.
— Vraiment ?! Merci beaucoup !
Contre toute attente, Mewi accepta sans trop réfléchir. J’avais prévu de laisser Curuni venir tant que Mewi ne piquait pas une crise ou un truc du genre. Et même si l’on n’avait pas procédé dans le bon ordre, je comprenais l’envie de Curuni d’éprouver ses compétences.
À présent que nous avions la permission de la Princesse Mewi, cela me convenait que le groupe de voyage se compose de moi, Mewi, Henblitz et Curuni. C’était le double de ce que j’avais prévu, mais on s’en arrangerait. Chez moi, il y avait de la place. Le village était un bled paumé, après tout, donc ils pourraient rester quelque temps sans problème.
— Cela dit, je vais vous mettre à contribution pour le nettoyage de la salle d’armes pendant votre séjour, leur dis-je.
— À vos ordres ! Compris !
— Pas de problème, dit Henblitz. — Pardonnez-moi de vous causer tant de tracas.
Ainsi décidai-je de faire travailler Curuni et Henblitz en « punition » — Curuni pour s’être imposée, et Henblitz pour avoir fermé les yeux sur la conduite de sa subordonnée. Ils en comprirent la logique. Mieux valait être clair sur mes attentes pour qu’ils n’en gardent aucune gêne… même si nettoyer la salle d’armes n’était pas une vraie punition.
— Ah oui, ça veut dire qu’on aura plus de bagages, dis-je. — La berline fera l’affaire ?
— Pas de problème, me dit Henblitz. — Nous avons fait appel à un cocher fiable.
— Parfait.
Henblitz avait réservé une berline pour trois personnes. Je me demandais ce qu’on ferait s’il n’y avait pas de place pour Curuni, mais il n’y avait visiblement pas lieu de s’inquiéter.
Une minute, est-ce que la berline a coûté si cher parce qu’on est passé par le fournisseur attitré de l’Ordre de Liberion ?
Tandis que ces pensées me traversaient l’esprit, notre cocher arriva.
— Messire Henblitz Drout, merci d’avoir attendu.
— Juste à temps.
— Ooooh…
C’était une splendide berline attelée de quatre chevaux. L’extérieur était orné avec une ostentation digne des goûts d’un noble, et l’habitacle pouvait accueillir sans peine quatre personnes et leurs bagages. Ce type de carrosse ne devait pas être donné.
— Veuillez monter d’abord, sieur Beryl, Mademoiselle Mewi, dit Henblitz, me tirant de ma stupeur.
— D…D’accord. On y va.
Je recommandai à Mewi de faire attention en montant, puis nous prîmes place à bord. Les sièges étaient fermes et l’intérieur, sans être tape-à-l’œil, ne manquait pas de goût.
Un carrosse trop extravagant nous aurait sans doute épuisés avant même la fin du voyage, rien qu’à force de le regarder.
Celui-ci nous convenait donc parfaitement.
— Alors, partons.
Après s’être assuré que nous étions tous à bord, le cocher, un homme d’un certain âge, donna le signal du départ.
Bon, premier retour au pays depuis un bail. Je ne me reposerai sans doute pas une fois sur place, alors autant se détendre et profiter du trajet.