RoTSS T14 - PROLOGUE

Prologue

 

Nombre de diplômés de Kimberly, une fois jetés dans le monde extérieur, se découvraient incapables de se défaire d’un certain malaise. Plus de camarades de promotion à surveiller. Plus de labyrinthe ténébreux venant empiéter sur leurs pas au cœur de la nuit. Plus de cours où ils risquaient de perdre un membre ou deux. Ah, comme la vie était paisible hors de cet enfer.

— Un retard sur les potions de base, je peux gérer. Tout le monde en a en réserve. Mais les baumes régénérateurs de chair pour les blessures ? Il m’en faut absolument d’ici cinq jours. Les chasses précédant la saison des attaques de kobolds ont vidé nos stocks. C’est pas bon du tout.

— …Ouais…

La scène se déroulait au Lemon Drop, une boutique de potions magiques de Galatea. Tim Linton, l’Empoisonneur Toxique, se tenait derrière le comptoir et hochait la tête, mais son esprit restait accaparé par cette étrange sensation. De l’autre côté du comptoir, son client — qui n’était pas mage — commençait à afficher un air perplexe. L’homme n’avait encore jamais eu affaire à cet employé, et ne semblait même pas parvenir à croiser son regard.

— …Allô ? Vous m’écoutez ? Monsieur le vendeur ?

— Hé !

Un poing s’abattit sur Tim, et son visage rebondit contre le comptoir. Le client sursauta, puis leva les yeux vers une sorcière qui arborait un impeccable sourire commercial. Tenant la tête de son employé dans une poigne mortelle, elle se lança d’une voix enjouée :

— Veuillez l’excuser, monsieur. Il est nouveau, il connaît son métier, mais il a parfois un peu la tête ailleurs. Je vous ai parfaitement entendu, ne vous inquiétez pas. Huit cents anesthésiants pour non-mages dans un délai de cinq jours ? L’urgence implique des frais, ça vous convient ?

Cette reprise en main fluide, assortie d’un résumé impeccable, sembla soulager le client. Elle le raccompagna avec le sourire, puis lança un regard noir à Tim, toujours affalé sur le comptoir.

— Linton, combien de fois faut que je te le répète ? Ressaisis-toi pendant les heures d’ouverture ! Surtout quand t’es avec un client. Tu piges bien que la façon dont tu traites les gens a un impact direct sur la réputation de notre boutique, non ?

— …Ouais, désolé.

Tim se détacha du comptoir avec mollesse, puis présenta des excuses aussi apathiques que consciencieuses. Il reçut en retour un soupir exaspéré. Sa réputation sur le campus avait été si mauvaise que même les mages du dehors avaient entendu parler de lui, mais son diplôme semblait l’avoir ramolli.

— … Pourquoi vous me collez pas juste à l’atelier ? Vous devez bien savoir, maintenant, que je suis pas fait pour le contact client.

— Ouais, je parie que tu t’en sortirais les doigts dans le nez de ce côté-là. Mais ce serait chiant comme la mort ! Moi, je veux que tu prennes de l’expérience. Même si ça revient juste à te faire redescendre un peu sur terre ici.

Elle s’installa sur le tabouret voisin, roula une cigarette et l’alluma d’un coup de baguette. Des volutes vertes à l’odeur de menthe s’échappèrent de ses lèvres, tandis qu’elle tournait les yeux vers sa nouvelle recrue.

— Alors ? Tu commences un peu à mettre de l’ordre dans tes sentiments ? Ça fait un moment, depuis que t’as chialé toutes les larmes de ton corps à la cérémonie de remise des diplômes.

— Oh, on ferme déjà ?

— Assieds-toi et range tes poisons. Les diplômés de Kimberly sortent généralement de là avec un éclat d’acier dans le regard. Toi, t’es tout l’inverse, et c’est rare. Ça me donne envie de veiller sur toi, dit-elle avec douceur.

Tim fronça les sourcils et pinça les lèvres. Il fut brusquement ramené à ce jour qui ne lui paraissait pas si lointain.

Les cérémonies de remise des diplômes de Kimberly étaient réputées pour leur simplicité — voire leur côté bâclé. Vêtu de pied en cap en femme, Tim prononça un bref discours, puis passa le relais à son successeur. Avant même d’avoir quitté les lieux, il se retrouva encerclé par des élèves plus jeunes.

— Merci pour tout !

— Aaaah ! Ne nous quitte pas ! Président Linton !

— Lance-nous au moins du poison une dernière fois !

— Je chérirai toujours la potion de concentration que tu m’as donnée !

Les voix étranglées par les larmes se chevauchaient de toutes parts. Quand les cadets atteignirent Tim, ils commencèrent à lui fourrer des cadeaux d’adieu dans les bras. Lorsque Godfrey était parti, la plupart avaient opté pour une révérence silencieuse. Tim, lui, quittait les lieux comme un chanteur populaire au soir de son dernier concert. Personne n’en était plus déstabilisé que lui.

Fuyant à moitié l’ardeur de la foule, il se glissa dehors et trouva des visages familiers qui l’attendaient : un groupe de six, qui lui souriaient.

— Ils se sont vraiment jetés sur toi, dit Chela.

— Haha, les bras chargés de cadeaux ! s’émerveilla Guy.

— Ce furent sept belles années, Linton, ajouta Nanao.

Chela lança un sort pour faire flotter les présents de Tim, et Guy sortit un grand sac pour les y déposer. Les bras enfin libres, Tim se détendit, non sans grimacer.

— Ouais, ils m’ont vraiment coupé l’herbe sous le pied. J’aurais jamais cru que j’obtiendrais mon diplôme.

Sans même s’en rendre compte, il laissait échapper des aveux d’une honnêteté absolue. Dans l’esprit de Tim, tout cela ressemblait à une plaisanterie de mauvais goût.

Le fait de quitter Kimberly, tout comme celui de le faire entouré de l’adoration de ses pairs. Si son ancien lui avait pu voir cela, il aurait ricané en affirmant qu’un tel avenir n’arriverait jamais.

Oliver se détacha du groupe en souriant. Il avait une assez bonne idée de ce qui traversait l’esprit de Tim, pour l’avoir vu changer de très près. Pas d’aussi près que Godfrey ou Lesedi, certes.

— Je t’accompagne jusqu’au portail, si tu n’y vois pas d’inconvénient, dit Oliver.

— Fais comme tu veux. Je vais pas discuter.

Tim acquiesça, et ils se mirent en marche ensemble. À l’écart du chemin principal, jusqu’au point où les sentiers divergeaient. En levant les yeux, il vit un ciel aussi ensoleillé que Kimberly ne l’était pas, ce qui rendait tout cela encore moins réel. Tim aurait pu se réveiller dans son lit à cet instant qu’il n’en aurait pas été le moins du monde surpris.

La route prit bientôt fin. Avant même qu’ils s’en rendent compte, ils se trouvaient devant les grilles de l’école, avec la fameuse route fleurie qui s’étendait au-delà. Même les plantorgueils, pourtant notoirement épineuses, ne s’en prenaient pas aux diplômés en ce jour. Elles se contentaient de saluer les survivants dans ce silence propre aux fleurs.

— … J’aurais jamais cru franchir ces grilles un jour, murmura Tim en s’arrêtant à la frontière.

Dans le même temps, il pensa : J’aurais aimé que tu sois là avec moi. Ophelia avait manqué l’occasion de se faire refiler la moitié de ces cadeaux — puis de se retourner juste devant les grilles pour faire un doigt d’honneur à leur école.

Ces pensées firent enfler ce sentiment d’irréalité jusqu’à le transformer en un doute total. Pourquoi moi ? Pourquoi est-elle morte, alors que je suis encore là ?

Ils étaient entrés tous les deux avec la même épée de Damoclès au-dessus de la tête. L’issue aurait très bien pu être inversée.

Ophelia aurait pu survivre à sa place, sur son cadavre. Il s’en serait satisfait. Cela aurait signifié que Carlos aurait vécu assez longtemps pour obtenir son diplôme avec elle.

Tim prendrait leur place encore maintenant, s’il le pouvait. Cette pensée n’avait cessé de le ronger. Depuis qu’il avait perdu ses amis sans même être là pour les voir partir.

Oliver observa attentivement Tim, qui demeurait silencieux. Voyant que le moment était venu, il jeta un regard à ses compagnons. Pete lui tendit un sac.

Oliver le prit et dit d’une voix calme :

— Je déteste alourdir encore ton fardeau, mais ceci vient de nous. Si tu veux bien l’accepter, Linton.

— …Mmh.

Le visage dénué d’expression, Tim se tourna et prit le contenu du sac des mains d’Oliver. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais avant qu’il puisse parler, il aperçut un éclat métallique inattendu et regarda l’objet à deux fois.

— …Un chaudron en alliage de Khilia ? Vous avez vraiment sorti le grand jeu. Je l’accepte volontiers, mais c’est pas exactement mon domaine. On utilise ça quand on prépare des trucs pour non-mages avec des formules super capricieuses.

— Oui, répondit Oliver. — Alors fais-en bon usage.

— Y a plein de non-mages, dehors.

— Aide-les comme tu nous as aidés.

Guy et Pete ajoutèrent leur voix, et les filles sourirent toutes en signe d’assentiment. Le cœur de Tim manqua un battement. Impossible de réfuter l’amour dans leurs yeux, ni l’affection qu’ils éprouvaient pour lui. Quand avait-il mérité cela ?

— Tu es fait pour cette vie. Nous le savons tous, dit Oliver.

Tous les sous-entendus se rassemblèrent, et Tim eut l’impression que la coquille brumeuse qui l’enveloppait venait de se déchirer. Ses yeux s’écarquillèrent, et la réalité afflua de nouveau.

— Oh…

Il leva la tête, frappé par la révélation. Il savait désormais pourquoi il se trouvait là, pourquoi un homme aussi imparfait que Tim Linton avait le droit de continuer à vivre, avec tous ses défauts.

Il ne pouvait plus jeter sa vie au rebut. Il savait combien la perte faisait mal, et comment se protéger lui-même.

Et il lui était trop facile d’imaginer à quel point il était devenu irremplaçable pour ces « gamins ».

— Ah…

— …Président.

Tim referma les bras autour du groupe entier. Il avait autrefois pris l’habitude de dire aux gens : « Crève », « Je vais te buter », et cette phrase lui revenait en plein visage. C’était cela, être chéri. Accepter de se laisser étreindre par les autres. Son désir de mort ne pouvait plus l’emporter — il ne le permettrait pas.

— …Aaaaaaaaaaaaaaaaaah !!!

Un rugissement résonna sous le bleu du ciel.

L’insecte venimeux qui cherchait un endroit où mourir avait disparu. Sept années dans le chaos de Kimberly, assailli par les pertes, avaient fini par faire de Tim Linton un être humain.

* * *

— Alors, t’as eu droit à des adieux larmoyants, et depuis, tout ce que tu fais, c’est traîner dans la ville la plus proche en te foutant de honte.

La sorcière lui souffla sa fumée au visage, et Tim renifla, boudeur.

— Mêlez-vous de vos oignons, cracha-t-il. — J’ai des merdes à régler.

Cette réponse fit remonter le souvenir d’une lettre qu’il avait reçue l’année précédente, alors qu’il était encore élève. Elle avait été écrite par l’ancien président du Conseil des élèves, Alvin Godfrey.

 

Tim,

Comment vas-tu ? De notre côté, les choses se passent à peu près comme tu l’imagines.

J’aurais seulement aimé pouvoir t’écrire plus souvent.

Je déteste me chercher des excuses, mais il est difficile de trouver le temps d’écrire quand on se fait balader d’un combat à l’autre.

Je t’écris avant de m’endormir dans une champimaison. Tu sais, celles que même les élèves de Kimberly détestent.

Je ne peux pas dire que ce soit confortable, mais j’ai fini par m’habituer à cette odeur de moisissure. Même si j’ai moins apprécié qu’on nous en serve aussi au dîner.

Lesedi est en pleine forme, effondrée sur le champignon à côté de moi. Elle sera toujours plus solide que moi.

Voilà à peu près tout pour les nouvelles, alors j’en viens au fait. La remise des diplômes approche, et je suis sûr que tu réfléchis à ton avenir.

Peut-être me répondras-tu que tu n’en as pas besoin, que tu m’as déjà parlé de tes projets.

Mais je pense que tu devrais les reconsidérer. Et je parie que tu sais pourquoi : tu n’es plus le même qu’à l’époque.

L’alchimie est une discipline recherchée dans de nombreux domaines. Elle ne sert pas uniquement aux chasses de Gnostiques.

Et toi, tu es devenu un nouvel homme, surtout depuis que tu t’es mis à fréquenter Mr. Horn.

J’ai entendu parler de ce que tu accomplis en tant que président. Tout le monde t’adore.

Tu m’as rendu fier. J’ai eu raison de te demander de reprendre mon héritage.

Et c’est pour cela que je pense que tu devrais reconsidérer la voie qui t’attend. Je veux que le nouveau toi y réfléchisse vraiment.

Il existe toutes sortes d’opportunités, dehors, si tu les veux. Ce que tu as accompli en tant que président t’aura ouvert encore plus de portes.

Naturellement, tu n’as pas besoin de te décider dans la précipitation. Beaucoup de diplômés passent quelques années à voyager à travers le monde.

Tout cela pour dire que j’ai une suggestion à te faire — ou peut-être plutôt une requête personnelle.

Il y a une boutique de potions magiques à Galatea, tenue par une diplômée de Kimberly. Le Lemon Drop. Le genre d’endroit où les non-mages se sentent à l’aise, si tu vois ce que je veux dire. Je parie que tu y es déjà allé plusieurs fois toi-même.

Elle sait bien s’occuper des gens, et elle a semblé intéressée quand je lui ai parlé de toi.

Considère cela comme une halte provisoire, le temps de te trouver, si tu veux, mais tu devrais envisager d’y travailler.

Oui, tu me connais : il y a une autre couche à cette idée.

Je suis parfaitement conscient de l’étrangeté de la situation à Kimberly. En un sens, j’en suis responsable.

L’endroit n’a jamais été paisible, mais honnêtement, à l’heure actuelle, impossible de savoir ce qui va se passer.

Et si quelque chose tourne mal, je veux avoir quelqu’un en qui j’ai confiance dans les environs. C’est le véritable objectif de cette proposition.

La grande conjonction de l’an prochain m’inquiète tout particulièrement. La division de divination a insisté sur le fait que ce ne serait rien de grave, mais je n’y crois pas. Instinct de survivant de Kimberly.

Contrairement à Carlos, mes intuitions ne se réalisent que lorsqu’elles sont mauvaises. Je ne mets pas tout ça sur tes épaules, bien sûr ; je parle aussi à plusieurs autres mages.

J’espère que tu travailleras avec eux et que tu garderas un œil sur l’ambiance autour de Kimberly.

Si tu te sens prêt, passe au Lemon Drop. Elle t’embauchera sur-le-champ.

Elle se situe probablement du côté « gentil » de la formation professionnelle. Selon les standards de Kimberly, en tout cas.

Prends le temps d’y réfléchir. Envoie-moi balader s’il le faut. Ce sont tes objectifs qui comptent le plus.

Ah, désolé, il est temps de partir. Je pensais pouvoir me reposer au moins une heure.

Je t’écrirai encore. Oh, et une fois que tu auras fini de lire cette lettre, brûle-la.

Tim l’avait bien brûlée, mais il se souvenait de chaque lettre et de chaque ligne. Godfrey et Lesedi étaient au cœur de la mêlée, sans le moindre instant pour souffler, et Godfrey trouvait malgré tout le temps d’imaginer comment son cadet pouvait changer et ce qu’il pouvait traverser. C’était une sensation agréable, mais aussi mortifiante. Un rappel qu’il avait plusieurs tours de retard.

Pourtant, il y avait bien une raison à sa présence ici, et ce rappel délia sa langue.

— … Aucun professeur n’a disparu l’an dernier, mais Farquois continue de remuer la merde. J’ai juste l’impression que c’est pas vraiment le moment de couper tous les ponts.

— Tu peux le dire. T’es pas le seul diplômé à traîner à Galatea en ce moment. Kimberly va mal, et la grande conjonction approche. Tout le monde est sur les dents.

La sorcière acquiesça en soufflant des anneaux de fumée. Elle connaissait les grandes lignes des inquiétudes de Godfrey, et elle était disposée à apporter son aide. Les habitants ou résidents temporaires de Galatea ne se limitaient pas aux anciens de Kimberly ; on y trouvait aussi des chasseurs de Gnostiques en permission, ainsi qu’une poignée de mages appartenant aux deux catégories. L’équilibre des pouvoirs dans la ville formait une toile complexe, et il était difficile de savoir qui ferait quoi si les choses tournaient mal. Établir des contacts à l’avance était essentiel.

Elle accomplissait bien plus que Tim n’en aurait jamais été capable dans ce travail de renseignement — mais elle ne comptait pas lui rabattre les oreilles avec ça. Son objectif principal, ici, était de faire réfléchir le gamin à son avenir. C’était déjà son truc lorsqu’elle était élève : rien ne lui plaisait davantage que d’observer de jeunes gens en pleine mutation.

— Les portails ne devraient pas apparaître près d’ici, mais ces augures sont loin d’être parfaits. Ils peuvent se planter dans les grandes largeurs. Ça ne me surprendrait pas de voir un ou deux petits portails s’ouvrir dans les parages. Si tu comptes tirer la tronche ici, autant travailler.

Elle agita sa cigarette dans sa direction. La grimace de Tim se figea encore davantage, et il détourna les yeux. Elle avait raison, donc il ne pouvait pas répliquer, mais il lui en voulait de le taquiner là-dessus.

— Pas besoin de me le répéter. Et arrêtez avec vos accusations de « tirer la tronche ». Elle est teeeellement pire que moi dans le style.

Pendant ce temps, entre deux cours, les élèves de Kimberly se hâtaient dans les couloirs devant une élève de huitième année.

— Oh, présidente, lança quelqu’un au bout du couloir.

Tout le monde se retourna, et les épaules d’une fille tressaillirent sous le poids de leurs regards réunis. D’autres voix se joignirent à la première.

— Bonjour, présidente !

— Tu rayonnes de dignité aujourd’hui !

— Tiens bon ! Montre-nous la puissance d’une élève de 8e année !

Toutes ces voix débordaient d’une joie manifeste. Un mélange parfait d’affection et de dérision. L’objet de ces émotions se contenta de lever une main, leur répondant par un sourire silencieux. La jeune fille aux cheveux bouclés qui marchait à ses côtés — Katie Aalto, désormais en cinquième année — paraissait, elle, bien plus inquiète.

— … Euh…

— Rien ne s’accomplit sans sacrifice. Ce proverbe m’est actuellement frotté en plein visage.

Le commentaire de Katie fut interrompu par la cause même de son inquiétude : une sorcière dont un œil était dissimulé derrière une longue frange. Vera Miligan. Elle avait été de la même année que Tim Linton, et aurait dû obtenir son diplôme avec lui.

Pourquoi se trouvait-elle donc encore dans les couloirs de Kimberly, alors que les élèves l’appelaient « présidente » ? Le reste du surnom qu’ils lui donnaient fournissait la réponse. Elle avait ravalé son agonie et son humiliation, et choisi cette voie.

— Mais soit ! Entre nos recherches communes et l’état du campus, ce n’était tout simplement pas le moment d’obtenir mon diplôme. Et j’ai atteint mon objectif de devenir la première militante des droits civiques à accéder à la présidence de Kimberly : une pierre deux coups !

Elle redoublait une année, demeurant inscrite au-delà de la durée normale. Dans une école ordinaire, ce statut était réservé à ceux dont les absences excessives ou les mauvaises notes les empêchaient d’atteindre les seuils minimaux requis pour passer dans l’année supérieure ou obtenir leur diplôme.

Les choses n’étaient pas fondamentalement différentes à Kimberly. Il y avait eu des précédents, dont Kevin Walker, le Survivant. Il s’était perdu dans le labyrinthe pendant un long moment, ce qui avait justifié ce temps supplémentaire ; de la même manière, des circonstances uniques ou des accomplissements remarquables constituaient des conditions préalables à l’obtention d’une prolongation. Or Miligan ne disposait d’aucune des premières ; quant aux seconds, elle les atteignait à peine. Elle avait vécu pour la poursuite de son domaine, ne consacrant du temps qu’aux complots et aux manigances. Elle avait profité de ses sept années plus que quiconque. Voilà qui était Miligan.

Kimberly n’était pas assez tendre pour laisser un élève redoubler à cause de mauvaises notes. Quiconque en serait réduit à un tel choix serait expulsé sans appel. Des tours bas de gamme, comme échouer volontairement à obtenir des crédits obligatoires, n’auraient normalement rien donné.

Mais si l’on détournait le regard de Miligan elle-même pour le porter sur Kimberly dans son ensemble, qu’en était-il ? Alors, tout changeait. L’état de l’école était bien trop précaire.

Des professeurs avaient disparu trois années de suite. Le grand sage, Rod Farquois, avait été nommé. Le quartier général des chasseurs de Gnostiques manœuvrait clairement pour provoquer la chute de la directrice. Une perturbation après l’autre secouait le campus jusque dans ses fondations. La transition harmonieuse de Godfrey à Tim avait beaucoup contribué à apaiser les craintes des élèves — mais Tim avait obtenu son diplôme l’année précédente, et il était difficile d’affirmer que quelqu’un pouvait prendre sa place. Les capacités de meneur de Tim avaient d’abord été une aubaine inattendue.

Et Miligan avança une revendication d’une audace extrême. À savoir : on pouvait être présidente tout en redoublant. Tout le monde fut déconcerté, mais personne ne put trouver de règle l’interdisant expressément. Pour la simple raison que cela ne s’était jamais vu. Dans toute la longue histoire de Kimberly, aucun élève n’avait jamais été assez obsédé par cette fonction pour endurer volontairement l’indignité d’un redoublement. Ainsi, personne n’avait établi de règle contre cela — et, fait assez terrifiant, cette décision arrangeait tout le monde. Miligan avait été l’une des principales candidates à l’élection. Elle appartenait, dans les faits, à la faction de Godfrey, et s’était révélée assez populaire pour que son accession au poste n’entraîne pas de frictions ou de conflits excessifs. Elle avait tout ce qu’il fallait pour succéder à Tim.

Ainsi advint un miracle macabre. La présidente de huitième année — une tache noire dans l’histoire de Kimberly, dont on parlerait jusqu’à la fin des temps, et que personne sur le campus ne pouvait empêcher. Le corps enseignant répondit par une résignation silencieuse, les élèves par des éclats de rire et l’acceptation. Seul Percival Whalley aurait pu s’opposer à elle, mais dans les circonstances présentes, il choisit de s’abstenir. Ainsi, pas une seule personne ne fut réellement lésée par son couronnement — tant que Miligan était prête à ravaler sa honte.

— Une année supplémentaire est un faible prix à payer pour ce rendement. Héhé… Tout se déroule selon le plan…

— Oh, regardez, la présidente est sur le point de ricaner !

— Attention, les manigances d’une huitième année sont encore plus funestes !

— Il me suffit de me boucher les oreilles ! déclara Miligan.

Alors que la sorcière commençait à se tortiller, Katie s’empressa de l’apaiser.

— J…Je suis contente que tu sois encore là ! On va pouvoir passer une année de plus ensemble !

Elle le pensait de tout son cœur. Pouvoir poursuivre leurs recherches communes était bien sûr un avantage. Mais plus encore, elle était tout simplement heureuse de passer davantage de temps avec une amie.

— Voilà donc comment les choses se sont réglées.

Pendant ce temps, dans un recoin de la première couche, un sentier errant et silencieux, un élève livrait un rapport essentiel à son enseignante, Baldia Muwezicamili, temporairement revenue de son affectation sur le front des chasses de Gnostiques. Pour Guy, elle n’était plus quelqu’un d’aussi distant.

— Tout d’abord, je suis heureuse que tu te sois occupé de mon autre élève. Merci d’avoir été le Visiteur final de Dino. Dois-je me préparer à recevoir le fond de ta pensée ? demanda-t-elle à Guy.

— Je suis pas aussi mesquin. C’est comme ça que Kimberly fonctionne, et si j’y ai survécu, c’est grâce au cadeau que vous m’avez laissé. Le reste, c’était mon choix.

Guy secoua la tête, les yeux fixés sur ce visage pâle et enfantin qui flottait dans les ténèbres. L’année précédente, il avait été le Visiteur final d’un sixième année nommé Dino Lombardi. Le combat dans la moisissure de l’arbre de lave sous l’irminsul avait mis Guy en péril, et il ne l’avait surmonté qu’en accueillant en lui la graine d’une malédiction que Baldia lui avait donnée, devenant ainsi un dompteur de malédictions.

De retour à la surface, il avait dû prendre une décision majeure : devait-il rendre cette malédiction à Baldia, ou non ? Étant donné ses accomplissements dans sa spécialité principale — la biologie magique — et sa contribution significative au campus en tant que Visiteur final de Lombardi, le corps enseignant prit des dispositions pour qu’il assiste régulièrement aux concerts de consolation joués par Gwyn, Shannon et Rivermoore.

Ainsi, même avec la malédiction en lui, il pouvait vivre presque comme il l’avait toujours fait.

— Alors laissez-moi me plaindre à sa place ! Arrêtez d’essayer d’attirer Greenwood de votre côté, professeur Baldia ! Le fait d’avoir été le Visiteur final de Lombardi devrait avoir remboursé toutes les dettes qu’il avait envers vous pour la malédiction elle-même.

À leurs côtés se trouvait une élève plus jeune, qui avait elle aussi connu de grands changements ce jour fatidique : Rita Appleton, désormais en quatrième année.

Le simple fait qu’elle soit là prouvait son sérieux. Baldia était revenue pour apaiser des malédictions devenues incontrôlables sur le front — elle abritait en elle des malédictions bien plus dangereuses qu’à l’ordinaire, et le risque qu’elles influencent les élèves était si élevé qu’elle ne donnait même pas cours. Guy avait accueilli une malédiction semblable, mais Rita n’était même pas dompteuse, et sa simple présence auprès de Baldia exigeait toute une série de résistances. Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle avait failli vomir depuis son arrivée. Mais ce qu’elle avait à dire valait bien de supporter un peu de nausée.

— Voilà une déclaration puissante, Miss Appleton. Tu n’étais même pas invitée !

Une silhouette à moitié fondue dans l’obscurité examina Rita. L’air de la pièce se transforma, et la peau de Rita se hérissa sous une désagréable influence maudite. C’était un acte de malveillance délibérée, mais elle serra les dents et l’endura. Elle savait qu’elle n’était pas à sa place. Un coup de pression comme celui-là ne la ferait pas reculer.

— Ce n’est vraiment pas si simple, n’est-ce pas ? poursuivit Baldia. —Peut-être as-tu mal compris, mais il n’y a jamais eu le moindre marché entre Guy et moi. Équilibrer ses dettes ne met pas fin à une relation avec ses parents, si ? C’est ainsi que fonctionnent les liens de malédiction.

Elle parlait comme si elle cherchait à convaincre une enfant têtue. Elle ne cachait pas son hostilité, mais pourquoi l’aurait-elle fait ? Qui accueillerait favorablement une intruse dans une discussion familiale ? Surtout une intruse bien décidée à lui voler son « enfant ».

— Si tu souhaites m’enlever Guy, tu dois démontrer un lien plus fort. En existe-t-il un ? Guy et toi êtes-vous plus que des amis ? Sans ce lien, je soutiendrais que c’est toi qui essayes de l’attirer de ton côté.

— … Interprétez cela comme vous voulez. Ma position ne changera pas. Je ne le laisserai pas vous suivre et devenir dompteur lui aussi. Je suis ici pour que ce soit parfaitement clair.

— Fais comme bon te semble, mais je pense que tu arrives déjà trop tard.

Aucune des deux ne cédait dans cette querelle. Guy, lui, se contentait de hausser les épaules, manifestement mal à l’aise avec toute cette affaire.

Il n’avait pas encore pleinement réalisé à quel point les batailles pour le cœur pouvaient être intenses.

Il avait toujours été un garçon simple, et n’était pas habitué à voir plusieurs personnes se disputer son affection.

Mais aux yeux de sa « mère », Baldia, cette naïveté n’avait rien de plus qu’adorable. Le regard qu’elle lui adressa était bien plus doux que celui qu’elle réservait à Rita.

— Rien de ce que nous dirons ici ne fera changer Guy. Va donc te brûler les doigts. Apprends des brûlures qu’il t’infligera. Il me faudra encore un moment avant de pouvoir l’instruire de moi-même de toute manière.

C’était une offre généreuse, formulée depuis une position avantageuse. Guy en arqua un sourcil. La première moitié de ses paroles lui avait complètement échappé, mais la seconde le dérangeait.

— …Cette visite chez les chasseurs de Gnostiques risque de s’éterniser, alors ? demanda-t-il à Baldia.

— Ils aimeraient me garder aussi longtemps que possible. Mais la directrice ne le tolérera pas. Je terminerai dans les délais. Seulement, la grande conjonction arrive juste après.

Baldia haussa les épaules, mais Guy saisit ce qu’elle voulait dire. Si elle était ici à présent, à calmer ses malédictions, c’était parce qu’elle n’aurait plus le temps de le faire une fois la grande conjonction venue. Elle serait sur le terrain. Elle ne reviendrait pas enseigner ici avant que tout soit terminé.

— Les chances que vous soyez directement impliqués sont faibles, mais le jour venu, beaucoup d’entre nous seront absents du campus, y compris la directrice. Plus nos performances seront bonnes, mieux nous pourrons réduire les chasseurs de Gnostiques au silence. Ces événements sont cruciaux pour l’indépendance de Kimberly. Veillez sur les choses ici, d’accord ?

— Comptez sur moi. Soyez prudente, professeur.

Et Guy ne disait pas cela par simple politesse. Il le pensait sincèrement. Il préférait la sécurité au succès, la survie au massacre. Il aurait ressenti la même chose avant même que la malédiction les relie.

Baldia ne put s’empêcher de plisser les yeux. Elle était dompteuse et vivait dans les profondeurs des ténèbres. Sa lumière à lui était bien trop éclatante pour elle.

— Tout ira bien. Je suis très forte, dit-elle avec un sourire tordu.

Aux yeux de Guy, ce sourire paraissait bien trop fragile.

— …Beuuuuaaargh !

Après avoir franchi trois séries de portes menant au couloir de la première couche, Rita posa une main contre le mur et vida son estomac. Elle s’y était préparée en ne mangeant aucun aliment solide de la journée ; seule de la bile remonta, mais les haut-le-cœur continuèrent longtemps après qu’elle n’eut plus rien à expulser. Comme si son corps tentait de vomir le simple fait d’avoir été là.

— Désolé, Rita, c’était rude. Tu as vraiment tenu bon.

Guy lui frottait doucement le dos, encore tremblant. Même Baldia ne transmettrait pas une malédiction à une élève qui n’en voulait pas : ce n’était que la réaction physique naturelle de Rita face à un environnement aussi saturé de malédictions. Cela finirait par s’apaiser. Tout ce que Guy pouvait faire pour elle était de recourir aux soins afin d’alléger sa souffrance.

— …Je serai jamais à son niveau, murmura Rita une fois les vomissements calmés. — Tout ce que je peux faire, c’est m’obstiner et prouver que mes sentiments sont aussi forts que les siens.

Elle avait une potion de purification sur elle. Guy n’eut pas besoin de lui en proposer une. Elle s’en rinça la bouche, puis lança un sort pour nettoyer les dégâts au sol. L’aisance avec laquelle elle s’en chargea rappela à Guy qu’elle était désormais en quatrième année.

Rita s’essuya la bouche avec un mouchoir et offrit à Guy le plus beau sourire qu’elle pouvait encore arborer.

— … Et j’ai déjà été récompensée. Ça m’a valu que tu poses les mains sur moi.

Guy sentait encore la chaleur de Rita sur sa paume, là où il lui avait tapoté le dos. Il laissa échapper un soupir. Il avait simplement passé du temps avec une cadette adorable, mais depuis l’année précédente, elle compliquait les choses.

— N’essaie pas de me déstabiliser. J’ai la peau plus dure que ça. Pete a fait bien pire, dit-il en posant une main sur sa hanche.

Rita sourit. Elle l’avait vu venir.

— C’est pour ça que je t’aime, dit-elle. — Je vais mieux, alors allons-y.

Guy acquiesça, et ils reprirent le chemin du campus. Les doigts de Rita se glissèrent entre les siens, et il n’eut pas le cœur de la repousser.

— Désolée du retard ! haleta Katie en arrivant à toute vitesse.

Les autres membres du séminaire de recherche sur les tír se tournèrent vers elle avec un sourire. Cela faisait maintenant un an qu’elle venait ici, et cette seule réaction lui indiqua que la journée n’avait rien d’ordinaire.

Oliver était arrivé le premier, et il la mit au courant.

— Tu tombes à pic, Katie. C’est arrivé à l’instant.

— Oh…?

Elle pouvait deviner de quoi il parlait et ses yeux se braquèrent aussitôt sur la table. Il y avait là une grande boîte dont le sceau hermétique venait d’être rompu. À côté reposait une cuve transparente beaucoup plus petite. Le verre était cinq fois plus épais que la norme — sa base seule avait la taille d’un aquarium ordinaire — et plusieurs sorts y étaient intégrés. Mais ce qui attira son attention fut la douzaine d’étranges petites créatures qui flottaient dans cette cuve.

— … Des échantillons de créatures tír ?! Vivants ? Pas des imitations issues de mutation ?!

— Un vrai coup de chance. Honnêtement, vu le moment, je ne pensais pas que nous obtiendrions l’autorisation, mais le professeur Theodore a réussi à convaincre les chasseurs de Gnostiques d’une façon ou d’une autre. Je suis sûr qu’ils ont exigé de lourdes contreparties, et que les négociations ont dû être ardues. Pense à le remercier avant la fin de la journée.

Katie courut jusqu’à la cuve et se plaqua contre elle. Le responsable du séminaire donna un bref résumé de la façon dont tout cela avait pu se faire, mais les yeux de Katie revinrent bien vite aux créatures qui se trouvaient à l’intérieur. Semi-transparentes, elles luisaient d’un bleu intérieur et nageaient grâce à des organes ondulants qui évoquaient des jupes à volants. Leur vue aurait attiré n’importe quel regard, mais lorsqu’on savait d’où elles venaient, elles devenaient particulièrement fascinantes.

— On pense qu’elles ont migré depuis Marcurius, le Rivage de l’Eau Parfumée. Elles ont été capturées il y a cinq mois, après l’ouverture d’un petit portail dans les environs. Des espèces similaires ont déjà été capturées plusieurs fois par le passé, et les recherches menées à leur sujet restent limitées, ce qui a permis aux chasseurs de Gnostiques de les classer comme menace mineure, même si elles venaient par miracle à s’échapper. Cela dit, nous devons faire preuve d’une extrême prudence avec elles. Je n’ai guère besoin de vous expliquer pourquoi.

Le responsable leur adressa à tous un regard sévère, conscient de sa position. Katie se tourna vers lui, croisa son regard et hocha la tête.

— Je m’en souviendrai, dit-elle. — Je sais parfaitement que les créatures tír peuvent causer des dégâts considérables à notre monde, peu importe leur taille, leur apparence ou leur comportement.

— Réponse scolaire. J’espère que tu t’y tiendras. Il existe un précédent d’études individuelles menées par des élèves sous la supervision d’un membre du corps enseignant, mais c’est la première fois que notre séminaire est autorisé à manipuler des échantillons vivants. Je suis moi-même extrêmement enthousiaste…

En effet, son propre regard revenait déjà vers la cuve, et son expression sévère céda bientôt la place au même sourire que portaient les autres. Maintenant que Katie était là, tous les membres étaient réunis, et les digues cédèrent. Le débat commença.

— Par où commencer nos expériences ? Étant donné la rareté de l’échantillon, on commence évidemment par des approches non invasives, mais notre angle changera complètement les détails. On joue la sécurité avec toute la gamme de tests de réactions non magiques ?

— Attendez, d’abord, il faut se donner à fond sur le biome. J’ai vu un nombre écœurant de façons dont d’autres chercheurs ont échoué, et ce serait vraiment la pire manière de tout gâcher. Le premier mois entier devrait être consacré au maintien de l’état de nos échantillons.

— Beaucoup trop lent, et ce ne sont pas nos animaux de compagnie ! C’est une estimation approximative fondée sur un nombre limité d’échantillons, mais l’espérance de vie moyenne de cette espèce en captivité est d’un peu moins de cinq mois. Moins encore s’ils sont déjà sur le déclin. Les efforts de préservation doivent être menés en parallèle de nos expériences, et nous devrions aussi envisager des procédures plus invasives pour ceux qui semblent proches de la fin de leur vie.

— J’aimerais poser les bases d’expériences qui recoupent nos spécialisations respectives. Je voudrais au moins demander son avis au professeur Vanessa, mais elle est sur le front. Son remplaçant, Marcel, est flexible à quel point ?

— Une minute, le professeur Baldia est revenue temporairement, non ? Je vais lui demander ! Qu’est-ce que ça peut faire si je vomis ?!

— Arrête ! Va voir sa remplaçante, Zelma ! Respecte la chaîne hiérarchique ! Ça ne sert à rien d’énerver nos enseignants en activité !

Suggestions, arguments et corrections fusèrent, et ceux qui avaient déjà élaboré un plan se mirent en mouvement.

L’ambiance n’avait plus rien à voir avec celle d’avant l’arrivée des échantillons, et Oliver se sentit lui-même quelque peu emporté.

— …Tout le groupe s’est réveillé, dit-il en se tournant vers la jeune fille aux cheveux bouclés. —On ne peut pas rester assis à regarder, Katie.

— Mm, je sais. Je vais faire tout ce que je peux tant que je peux être avec eux. Impossible de savoir quand j’aurai de nouveau l’occasion d’approcher une créature tír d’aussi près. Je ne peux pas perdre une seule seconde !

Elle avait le visage si près de la cuve que son nez y était pressé. Elle s’apprêtait à faire un grand pas vers l’inconnu.

— … Hmm…

Pendant ce temps, dans une salle de classe vide, un groupe familier s’entraînait tour à tour aux arts du sabre.

Rossi, Albright et Andrews.

Rossi venait tout juste de dévier une grande frappe descendante d’Albright, mais il s’interrompit alors en reniflant.

— …Ouais, c’est encore loin d’suffire.

— Voilà des paroles audacieuses. Je ne suis plus assez bon pour toi ? gronda Albright en raffermissant sa garde.

Rossi leva une main pour écarter cette interprétation. Pour une fois dans sa vie, il n’avait pas cherché à provoquer qui que ce soit.

— Nan, signore. C’est moi qui manque de quelque chose. Ça fait un moment que j’me heurte à un mur.

— Vraiment ? De l’extérieur, on dirait pourtant que l’intégration du Koutz t’a fait progresser à pas de géant, dit Andrews depuis le côté.

Rossi fléchit un genou, marmonnant pour lui-même.

— C’est pas là qu’est mon cœur. Peu importe combien je m’entraîne maintenant, mes techniques n’atteindront pas le niveau de Valois. Je dois élargir mon imagination. J’ai l’impression que mon cœur me dit que c’est là mon vrai style.

— Tu ne veux donc pas t’enfermer dans un courant. Plus facile à dire qu’à faire. Tu veux rester un électron libre mais il n’y a pas de prédécesseur comme point de comparaison alors difficile de demander un enseignement.

Albright rangea son athamé, croisa les bras et fronça les sourcils.

Improviser en une fraction de seconde à partir de rien pour arracher la victoire : plus un adversaire connaissait sa théorie, plus il risquait de voir son angle mort frappé.

Mais, selon cette même logique, le style de Rossi signifiait qu’aucun instructeur ne pouvait lui servir de guide.

Le garçon lui-même savait parfaitement que c’était l’exact opposé de la force traditionnelle, et que cette voie, il devrait la tracer seul.

— Très bien ! Je vais aller importuner tout ce qui bouge ! À plus tard.

Sa décision prise, Rossi rengaina son athamé et se retourna pour partir, agitant une main par-dessus son épaule.

— Je ne t’arrêterai pas, mais ne va pas embêter Oliver, lança Andrews derrière lui. — Ta défaite d’hier remplit ton quota hebdomadaire.

— Je n’ai pas de quota ! Mettez-vous ça dans le crâne et fumez-le ! cria Rossi depuis la porte.

Cette fois, ses pas résonnèrent dans le couloir.

S’imaginant un chat errant capricieux, Albright renifla.

— Même ce niveau ne le satisfait plus ? Il n’a qu’une idée en tête, aussi petite soit-elle.

— Oui, en matière d’arts de l’épée uniquement, il appartient au haut du panier des formes supérieures. Peut-être a-t-il simplement l’impression de stagner parce qu’il manque désormais d’adversaires capables de lui tenir tête. En tant qu’ami, cela me peine.

Andrews baissa les yeux, ruminant ses propres limites, mais Albright lui assena une claque dans le dos.

Andrews releva la tête avec surprise.

— Tu es beaucoup trop attaché au devoir. Laisse-le faire. Il trouvera la meilleure approche au seul instinct.

— …C’est vrai. La lame de Rossi est libre, alors s’en mêler ne pourrait que se retourner contre nous. J’ai la mauvaise habitude d’imiter inconsciemment ce que Chela ferait. Je dois faire attention à cela.

L’espace d’un instant, il sembla avoir compris l’allusion. Mais au lieu de cela, il se contenta de changer l’orientation de ses reproches envers lui-même.

Albright rit intérieurement, songeant que son ami était bien trop sérieux pour son propre bien.

Il y avait plusieurs terrains d’entraînement au balai sur le campus, mais l’un d’eux était employé pour un exercice très inhabituel. Les cavaliers traversaient le ciel comme toujours, mais sur l’herbe en contrebas se tenait une foule d’élèves de dernière année, de longues baguettes à la main.

MAGNUS PROHIBERE !

— Whoa !

La salve de sorts de solidification atteignit la queue du balai de Nanao. Elle perdit l’équilibre et fut projetée dans les airs, tandis que les élèves en contrebas rugissaient.

— Ouaiiiiis ! On a enfin fait tomber Hibiya !

— On peut pas exactement se vanter après toutes les esquives qu’elle nous a faites !

— Sérieusement, j’ai perdu le compte !

— Si celui-là la ratait, j’allais casser ma baguette.

— Ne la casse pas. Affûte tes compétences, dit une voix plate, comme une douche froide.

Camilla Asmus, une élève de cinquième année connue pour la précision de ses lancers de sort, se tenait calmement parmi eux. Les autres se redressèrent aussitôt, comme des soldats devant un officier.

Une autre fille accourut vers eux, rayonnante. C’était Nanao, à peine remise de s’être fait abattre.

— Tir excellent ! Tu m’as eue, cette fois ! Camilla, ton escouade s’améliore de jour en jour.

— Et ils sont toujours nuls. Nous avons limité ton altitude et ta portée, et c’est tout ce que nous arrivons à faire. Reformez les rangs ! On reprend dès que Nanao aura récupéré.

Leur entraînement infernal n’était pas encore terminé, et les élèves poussèrent une plainte. Pendant ce temps, le partenaire de Camilla, Thomas Chatwin, lui tapota l’épaule.

— Il est temps de leur accorder une pause, Camilla. Ça fait un moment qu’ils s’y mettent. Si tu entames trop leur confiance, leurs performances s’effondrent. N’oublie pas ce que Whalley t’a dit.

Cela la réduisit au silence. Fronçant les sourcils, elle passa l’escouade en revue.

— … Si Thomas le dit, on s’arrête là pour aujourd’hui. Faites vos propres analyses après action.

— Bien joué, Thomas !

— Sois fier ! Tu as sauvé nos esprits !

— Si je dois faire mon difficile, ce serait bien d’avoir une cible plus facile…

— Tu m’étonnes ! Pas sûr de pouvoir soutenir les Oies Sauvages cette année…

— Argh ! Je vais rêver que je rate ce tir cette nuit !

Ils quittèrent le terrain, l’âme hurlante. Camilla les regarda s’éloigner, puis se tourna vers Nanao. Seuls ceux qui la connaissaient bien l’auraient remarqué, mais une lueur d’affection sincère passait sur son visage.

— … Ça te dit de m’accompagner pour mon entraînement personnel ?

— Sans le moindre doute ! Être ta cible relève davantage de l’honneur que du labeur !

Nanao remonta aussitôt sur son balai et décolla. Cette réponse arracha un sourire à un élève qui observait la scène non loin : Oliver, qui s’était éclipsé plus tôt du séminaire tír.

Les cinquième année avaient tous beaucoup de choses à gérer, mais il n’avait aucune intention de laisser qui que ce soit d’autre jouer le rôle d’attrapeur de Nanao.

Il resta en attente, prêt à amortir toute chute, et Thomas vint se placer à côté de lui. Il semblait un peu incertain. Ils avaient eu peu de contacts avant ces exercices, mais à mesure que Nanao et Camilla s’étaient rapprochées par l’entraînement, ils étaient naturellement devenus plus cordiaux. Aussi Oliver n’hésita-t-il pas à parler.

— Elles deviennent de bonnes amies. J’ai toujours pensé que leurs caractères étaient compatibles…

— Ouais. Honnêtement, ça me rend jaloux.

Thomas grimaça. Il ne cachait pas ses émotions, et Oliver en comprenait la raison.

À l’exception possible du troisième membre de leur équipe de ligue de combat, Jürgen Liebert, Thomas avait longtemps été le seul élève que Camilla laissait approcher d’aussi près. Mais Nanao était là, dehors, à ébranler son monopole sur la place à ses côtés. Il n’y avait aucun méchant dans cette histoire, mais Oliver comprenait que Thomas n’en soit guère ravi. Lui-même luttait contre les mêmes sentiments en voyant Pete gagner de plus en plus en indépendance.

— … J’essayais de me rappeler quand j’ai réussi à avoir une vraie conversation avec elle pour la première fois, et c’était une année entière après notre rencontre. J’ai dû passer tout ce temps à faire des efforts pour m’exposer. J’ai failli fondre en larmes la première fois qu’elle a daigné me répondre…

— Chapeau pour ta persévérance. Mais cela explique aussi la relation que vous avez. Vous possédez la confiance que seuls des partenaires peuvent bâtir après des années passées ensemble.

Oliver voulait l’encourager et lui rappeler que ce qu’ils avaient n’était pas quelque chose qu’une nouvelle amie pouvait faire disparaître. Thomas reçut le message cinq sur cinq et fit une grimace. Tous deux se sentirent un peu plus proches qu’un instant auparavant.

— …Difficile pour moi de savoir. Parfois, je me demande si j’ai seulement jamais été dans son champ de vision. Argh, je me déprime tout seul. Horn, ça t’embête si je continue à râler ?

— Difficile de dire non maintenant, répondit Oliver avec un sourire. — Le moins que je puisse faire, c’est écouter.

Il ne lui restait peut-être plus beaucoup de temps. Aussi nouer de nouvelles amitiés, même en cinquième année, avait tout d’un luxe.

Quelqu’un d’autre observait l’exercice de Nanao et Camilla depuis une fenêtre du bâtiment scolaire. Percival Whalley, membre du Conseil en septième année. Il avait été l’aide de camp de Tim, et l’était désormais de Miligan.

— …C’est exactement comme lorsque Godfrey était encore président.

— C’est-à-dire ?

Andrews, lui aussi membre du Conseil, était venu le consulter sur plusieurs sujets. Ils venaient d’achever leur ordre du jour lorsque cette réflexion oisive lui échappa, et il jugea utile de creuser.

Whalley sourit, observant Nanao filer dans le ciel. Il avait autrefois combattu pour la domination dans ce même lieu, mais à présent, il ne pouvait plus espérer rivaliser avec elle.

— La croissance démontrée par chaque promotion. Les actuels cinquième année constituent clairement une anomalie. Plusieurs individus singuliers entraînent toute leur promotion dans leur sillage. J’ajouterai que les actuels quatrième année ont eux aussi montré une croissance rapide, grâce à cela.

Whalley avait mémorisé les profils de tous les élèves actifs. L’ascension de Godfrey avait provoqué un phénomène similaire. Son élan avait emporté de nombreux élèves et les avait poussés à polir leurs compétences jusqu’à la perfection. Un élève hors norme d’un âge comparable pouvait être extrêmement stimulant. Selon ce critère, la promotion actuelle de cinquième année était tout aussi remarquable que les élèves de l’âge d’or de Godfrey.

— Si nous organisions une ligue de combat maintenant, personne ne s’opposerait à placer des cinquième année dans la même catégorie que les septième. Il n’y a tout simplement plus grand écart entre les élèves des dernières années et vous. J’admets que cela changera forcément dès que nous entrerons dans les domaines spécialisés en sixième et septième année.

— C’est un honneur de te l’entendre dire, mais une perturbation de l’équilibre est-elle réellement souhaitable ? Lorsque le relais sera transmis, cela pourrait entraîner une faiblesse soudaine.

— C’est l’inconvénient. Le sujet qui nous occupe est de savoir comment pousser les années inférieures à se ressaisir. Et certaines personnes ne nous facilitent pas la tâche.

Le visage fermé, Whalley pivota. Andrews suivit son regard et aperçut un professeur remplaçant — Rod Farquois — qui descendait le couloir avec plusieurs élèves plus jeunes dans son sillage. La plupart des enseignants de Kimberly étaient une source de terreur insondable, mais pas ce reversi. Des scènes comme celle-ci étaient devenues monnaie courante.

— … Je n’ai aucun véritable reproche à formuler sur ce qu’enseigne réellement le grand sage. Les élèves qui assistent à ses cours apprennent avec une efficacité stupéfiante. Mais psychologiquement parlant, il couve les enfants. Son comportement est conçu pour rendre les élèves dépendants de lui. Je m’inquiète déjà des problèmes que cela pourrait causer à l’avenir.

— La directrice ne laisserait jamais passer cela… alors combien de temps avant qu’elle agisse ?

— Cela dépend de l’issue du conflit avec les chasseurs de Gnostiques. J’espère que l’équilibre évoluera un peu après la grande conjonction. Il faut espérer que les accomplissements de notre corps enseignant après-guerre seront assez notables pour négocier.

Whalley soupira et s’éloigna, en direction du bureau du Conseil des élèves. Andrews le suivit, jetant un dernier regard au dos de Farquois.

Le grand sage pivota sur lui-même et lui adressa un clin d’œil, presque comme s’il savait. Un frisson parcourut l’échine d’Andrews, qui se déroba au regard du mage, oubliant même de lui rendre le moindre signe de tête.

— … Jusqu’où es-tu tombé, Dean, dit Teresa, le regard plus froid que le zéro absolu.

Elle était entrée dans un salon commun pour se reposer et avait trouvé Dean à quatre pattes près de la table, servant de chaise personnelle à Felicia Echevalria. Cette dernière savourait calmement son café.

— C’est pas comme si j’avais envie de faire ça ! gronda Dean, tremblant de honte. — J’ai perdu un duel, et c’était l’enjeu.

— Tu es plutôt confortable. Je pourrais même envisager de t’utiliser à nouveau, si l’envie m’en prend.

Felicia fit mine de recroiser les jambes sur lui. Cela irrita également Teresa, mais d’autres vivaient ce spectacle encore plus mal — à savoir les serviteurs de Felicia, qui obéissaient à ses instructions et se tenaient à l’écart.

— …Quelqu’un d’autre que nous… sert de siège à Lady Felicia !

— …C’est absolument dévastateur… Quelle vengeance pourrait seulement expier cette humiliation ?!

— …Tes sbires sont en train de pleurer des larmes de sang. Je vais me faire accuser de ça ? C’est pas normal ! C’est le bourbier le plus insensé qui soit !

— Silence, chaise. Tes parents ne t’ont-ils donc pas appris qu’un meuble doit être vu, et non entendu ? Tu es instable. Soutiens-moi avec tes os, et non avec tes muscles. Je sens que tu te raidis inutilement juste ici.

— Me touche pas le cul ! Très bien, je ferme ma gueule…

Comprenant que plus il se débattrait, plus la situation empirerait, Dean ravala son fiel et se comporta comme une chaise se devait de le faire.

Teresa ne savait absolument pas comment réagir — puis une autre élève accourut vers eux. Une petite quatrième année menue, aux longues tresses blondes.

— …Elle a poussé Dean à bout jusqu’à ce qu’il accepte le duel. Mais je ne pense pas qu’il faille s’en inquiéter. C’est simplement la façon dont Felicia montre son affection.

— …

Peut-être partait-elle d’une bonne intention, mais cela ne fit qu’irriter davantage Teresa. Elle n’en avait pas conscience, mais, dans son esprit, seules elles trois avaient le droit d’humilier publiquement Dean après un duel. Et comme ni Rita ni Peter ne feraient jamais une chose pareille, ce privilège revenait, dans les faits, à Teresa seule.

Après une minute de silence, elle avança vers Felicia. La foule se prépara à une confrontation, mais ce que fit Teresa ensuite les stupéfia tous. Elle s’assit sur le dos de Dean, poussant Felicia sur le côté pour se faire de la place.

— Oooof ?!

— … Voilà qui est inattendu. Quelle est donc cette idée, chien de garde ?

— …Je ne fais que réclamer le solde restant du dernier duel que j’ai gagné. J’ai parfaitement le droit de m’asseoir ici.

— C’est un peu tiré par les cheveux. Si ton cerveau ne fonctionne pas, contente-toi de faire le toutou et de mordre.

Elles se foudroyaient du regard, leurs nez presque en contact. Des vagues d’hostilité palpables irradiaient d’elles. S’il y avait eu des oiseaux chanteurs ici, ils se seraient envolés. Coincé sous elles, Dean était trempé de sueur froide. Hélas, une chaise ne pouvait rien faire contre les deux bêtes grondantes qui l’avaient prise pour monture.

— …Vous pensez que ce genre de truc plaît aux filles ?

— …Pas sûr. C’est trop haut niveau pour moi.

— Moi, je serais partant, en vrai.

— Partant pour qu’on s’assoie sur toi… Là, on descend profond…

Les garçons qui observaient la scène de l’autre côté de la pièce chuchotaient entre eux, et Dean n’en pouvait plus. Il tourna la tête et lança un regard noir à la fille aux tresses qui avait accouru vers Teresa.

— Mm ? Tu veux que je me joigne à elles ? Eh bien, si tu le dis, Dean. Je vais essayer de me faire une petite place.

— J’ai rien dit du tout ! T’es incapable de comprendre les sous-entendus, en ce moment ! Copier le délire de travestissement de Linton t’a fait péter les plombs ?! Je t’ai dit d’arrêter ces conneries ! Je panique à chaque fois que tu te changes dans notre chambre !

Rien de ce qu’il disait ne passait, et cela ne faisait qu’alimenter sa frustration. Pire encore, les spectateurs étaient en train d’évaluer cette surprenante troisième participante.

— …Ouais, je parie que des gens trouvent ça excitant.

— Votons ! Deux pour, deux contre.

— Difficile d’en être sûr. Il faut pousser les observations.

— …Attendez, c’est Cornish ? Merde.

Alors que la salle commune sombrait dans le chaos, Rita, qui n’avait conscience de rien de tout cela, entra, à la recherche de son groupe habituel. Mais elle n’assista qu’à de la pure dépravation.

Elle recula aussitôt de deux pas et se cacha derrière l’encadrement de la porte, avant de pousser un petit cri :

— Euh, je vous interromps ? Vous avez besoin d’intimité ?

— Rita, par pitié, sauve-moi ! Je suis seul au monde ! Tu es mon seul espoir ! cria Dean, plaçant tous ses rêves en elle.

Il avait les larmes aux yeux, et Rita dut intervenir pour l’aider.

C’était une bonne amie.

— D…D’accord ! Euh, descends de là, Teresa. Peter, tu es magnifique, il faudra absolument que tu me dises comment tu as fait ce maquillage plus tard. Miss Felicia, tu rends tes serviteurs tristes. Je t’inviterai bientôt à prendre le thé, alors arrêtons-nous là pour aujourd’hui. Allez.

Il lui fallut déployer tous ses talents de médiatrice pour calmer la situation. Le fait que l’incident du moule d’arbre de lave ait inspiré à Felicia une bonne dose de respect pour Rita l’aida beaucoup. Après cinq minutes d’une lutte titanesque, ses efforts furent récompensés. Enfin libéré, Dean se recroquevilla dans un coin, au comble de la détresse. Quelqu’un s’assit à côté de lui.

— Tu t’amuses bien, le charmeur ?

— … Va te faire soigner mec. Désolé, c’est quoi ton nom, déjà ? Tu es en cinquième année, mais… euh ?

Dean fronça les sourcils et inspecta son interlocuteur. C’était un cinquième année mince, aux lunettes rondes, portant son uniforme dans le plus strict respect du règlement — mais Dean ne trouvait aucune correspondance dans ses souvenirs. Il était né fouineur, avec une mémoire des cadets comparable à celle de Whalley, mais lorsqu’il s’agissait des élèves plus âgés, il ne se donnait généralement la peine de retenir que les rares qu’il jugeait dignes de respect.

Le cinquième année sourit, comme s’il s’était attendu à cette réaction.

— Rosé Mistral. Je ne t’en veux pas de ne pas me reconnaître. La plupart des gens me connaissent par la ligue de combat, et je ne suis pas comme ça tout le temps.

L’expression de Mistral s’assombrit, et il regarda Dean droit dans les yeux.

— Cette démonstration de servitude m’a donné envie de te poser une question.

Dean eut le sentiment que cela ne mènerait à rien de bon, mais le garçon se pencha pour lui murmurer à l’oreille :

— Je te paierai pour ça, mais si tu pouvais me donner quelques astuces pour dégoter une fiancée…

— Ouais, va te faire soigner tout de suite ! hurla-t-il, les larmes aux yeux.

Ce n’était vraiment pas le jour de Dean.

Les élèves vaquèrent à leurs occupations, et le soir arriva. Farquois se trouvait dans un couloir du premier étage, assailli de questions par des élèves des années inférieures, lorsqu’ils virent quelqu’un approcher dans un tout autre but.

— Moi c’est Horn, cinquième année. Désolé de vous interrompre, dit Oliver en s’arrêtant à une distance appropriée.

Les plus jeunes s’écartèrent bientôt, lui laissant l’accès. Oliver était toujours prêt à donner un coup de main et s’était acquis une réputation favorable, ce qui lui permettait de mettre son grain de sel sans susciter de ressentiment excessif. Et s’il ne s’interposait pas, le grand sage ne serait jamais disponible.

— …Puis-je vous le redemander, professeur Farquois ?

— Encore ? Tu es quelqu’un de persévérant. Non que cela me dérange.

Farquois accepta avec sa légèreté habituelle, puis s’éloigna d’un pas souple.

Oliver adressa un bref signe de tête aux élèves plus jeunes, puis les suivit. Juste à l’extérieur du bâtiment se trouvait un emplacement où un grand cercle magique était tracé au sol. Farquois saisit un bâton aussi grand que sa personne dans la fente d’un arbre voisin, puis tous deux gagnèrent le centre du cercle et se firent face.

Farquois activa le cercle magique. Le grand sage portait sur lui un petit cercle récepteur inscrit, ce qui signifiait que lui seul était affecté par celui tracé au sol. C’était un moyen artificiel de reproduire les arts géomartiaux — cette amélioration de mouvement propre aux membres de l’Ordre de la Lumière Sacrée lorsqu’ils obéissaient à certains principes spécifiques.

— J’arrive.

— Allez.

Ils avaient tous deux lancé des sorts d’émoussement, et tout était prêt. Athamé en main, Oliver s’avança. Farquois le dévia aisément avec son bâton et le fit pivoter pour contre-attaquer. Même cette attaque circulaire était bien plus rapide que la normale.

Des courbes sans cassure, des lignes qui ne déviaient jamais, des rotations qui s’arrêtaient à l’angle exact — baguette comme corps traçant chaque forme avec une précision surnaturelle.

Oliver avait été averti de la difficulté que représentaient ces arts.

Ce qui, chez les non-bénis, aurait constitué des mouvements inutiles devenait le seul choix correct. Affronter les arts géomartiaux impliquait donc d’employer des mouvements conçus précisément pour cela.

Si nos arts de l’épée n’avaient pas encore atteint le seuil nécessaire, nos techniques habituelles s’émoussaient dès l’instant où l’on tentait de prêter attention aux techniques spécialisées.

Farquois n’enseignait donc les arts anti-géomartiaux qu’à ceux que sa personne jugeait assez bons pour contourner ce problème. Oliver comptait parmi les élèves les plus enthousiastes de ce groupe.

Il n’avait jamais été du genre à négliger sa préparation face à des menaces attendues, et ces leçons lui permettaient d’observer de plus près le grand sage.

— Tu as depuis longtemps satisfait à mes critères. Tu es parfaitement capable de neutraliser à peu près n’importe quel prêtre, et tous les évêques à l’exception des meilleurs auraient du mal face à toi. Pour un élève, tu es plus que suffisamment bon.

— Non, je suis loin d’être en état d’affronter Evit du Pentagone.

Le combat se poursuivait alors même qu’ils échangeaient. Oliver pensait sincèrement ce qu’il disait.

L’archevêque qu’il avait rencontré au cours de leur voyage avait laissé entrevoir une fraction de ce dont il était réellement capable. Ils n’en étaient sortis indemnes que parce que le héros centaure et la mère de Chela s’étaient joints à la mêlée.

Sans cela, Evit aurait facilement pu les terrasser tous à lui seul. Et l’Ordre comptait bien d’autres membres du niveau d’Evit — voire supérieurs.

— Pour ce qui est des arts géomartiaux d’un archevêque… il y a des limites à ce que je peux reproduire avec l’aide de ce cercle. Même moi, je ne peux pas démontrer à quel point un véritable combat serait vif. Et pourquoi t’imagines-tu, au juste, dans un duel en tête-à-tête contre un archevêque ? Ce serait davantage un échec de commandement qu’un problème de technique.

— …C’est vrai. Mais j’ai été forcé à plusieurs reprises d’affronter des adversaires supérieurs. Et cela se reproduira. N’importe quel élève de Kimberly s’y attendrait.

Farquois marquait un point, mais Oliver refusa obstinément d’admettre que ses compétences actuelles suffisaient. Il savait que ce serait le premier pas vers la dépendance — vers la reddition au charme du grand sage.

Une part d’Oliver voulait placer ses espoirs en Farquois, mais c’était précisément pour cela qu’il devait prendre cette décision en pleine possession de son esprit. S’il baissait sa garde, il deviendrait une marionnette sans même s’en rendre compte.

Ce reversi était ce genre de mage.

— C’est exactement ce que j’aimerais changer dans cet endroit, soupira Farquois. — Très bien, je sais parfaitement que tu es du genre impertinent. Si tu insistes, je vais t’enseigner un cran plus loin.

Leurs yeux se plissèrent. Oliver se prépara et fut frappé par une rafale de coups. Un balayage visant les chevilles fut suivi d’un écrasement descendant porté par l’extrémité arrière du bâton, qui toucha ensuite le sol pour servir d’ancrage à une rotation. Tous les mouvements suivaient les règles des arts géomartiaux, presque sans le moindre intervalle entre eux.

Encore en train de se remettre des attaques précédentes, Oliver fut violemment frappé par le bâton de Farquois. Lui et son athamé furent projetés au sol.

— …!!

— Tu as manqué le troisième, murmura le Sage en se penchant vers lui, le bâton entre eux. — Faisons en sorte que tu puisses atteindre le cinquième mouvement. Cela te permettra au moins de gagner du temps, même contre un archevêque. En partant du principe que tu n’es pas assez idiot pour essayer de gagner.

Farquois recula, et Oliver se releva en hâte, encore frissonnant devant ce qu’il venait de voir. Ces techniques pouvaient percer sans effort ses défenses — ce qui constituait pourtant son plus grand point fort. Et ce n’était qu’un art secondaire que Farquois avait acquis, et que sa personne pouvait enseigner.

— …Encore une fois.

— Ce qui deviendra dix fois, j’en suis sûr. Je suis partant, mais tu demandes vraiment la lune.

Avec un mince sourire, Farquois fit tournoyer son bâton. Le fait que le grand mage ait toujours le temps d’enseigner constituait une qualité idéale chez un professeur. Oliver lui en était profondément reconnaissant, à défaut de grand-chose d’autre.

Une fois encore, il entra dans la mêlée.

— Ils gardent cela secret, donc les détails sont difficiles à obtenir, mais les prophéties concernant les portails pour cette grande conjonction n’incluent pas notre région, dit Chela.

Le Forum était rempli de quatrième et cinquième année affamés à l’heure du dîner. Chela, Oliver, Nanao et Pete occupaient une table dans un coin.

Occupé à découper un poulet rôti, Oliver hocha la tête.

— Oui, sinon nous aurions déjà reçu nos consignes. L’ouverture d’un portail au-dessus de Galatea, il y a plus d’un siècle, avait été une affaire énorme.

— Tout membre du corps enseignant partant pour le front sera déjà parti à l’heure qu’il est. La directrice, Gilchrist, Vanessa, Baldia et maître Garland devraient au moins figurer en première ligne, si l’on se fie aux chroniques.

— C’est une occasion parfaite de montrer ses muscles, dit Pete. — Plus ils remporteront de distinctions, plus il sera difficile pour les chasseurs de Gnostiques de s’immiscer dans nos affaires. Enrico était déçu, en insistant sur le fait qu’il aurait pu envoyer toutes sortes de nouveaux golems s’il n’était pas mort.

Pete en était à sa troisième quiche, et Nanao leva les yeux de sa tourte. Elle la mangeait entière, comme un immense cracker de riz.

— Hmm, voilà donc pourquoi la directrice dégageait une aura encore plus prodigieuse. Les récits de guerre ont décidément le don de faire bouillir mon sang.

— Ne songe même pas à t’éclipser pour aller jeter un œil, Nanao, insista Oliver avec une inquiétude sincère. —Cela dépend de l’ampleur, mais les grandes conjonctions ont tendance à pousser les tír à envoyer ce qu’ils ont de pire. Même après tout ce que nous avons traversé, ce que nous avons vu ne représente qu’une infime fraction du tout.

— Il a raison, dit Chela en hochant la tête tout en sirotant son thé. —Laissons ça à nos professeurs et aux chasseurs de Gnostiques. Notre rôle est de protéger Kimberly pendant leur absence. Préparez-vous à tout, et soyez prêts au pire.

Tous acquiescèrent. Les probabilités n’étaient peut-être pas élevées, mais le simple fait de spéculer leur permettrait au moins d’affronter ces épreuves sans trembler.

Ils conservèrent tous leurs forces pour le jour de la grande conjonction — encore parfaitement inconscients que la bataille dépasserait de très loin leurs imaginations les plus folles.

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