RoTSS T14 - CHAPITRE 1
Déclenchement
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Traduction : Raitei
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L’été venait tout juste de commencer — mais selon la division de divination des chasseurs de Gnostiques, ce champ de l’ouest du Lantshire devait accueillir un portail de grande ampleur.
— Ça fait cinquante et un ans… ou bien quarante-six, Frances ? demanda le vieil homme en fouillant dans ses souvenirs.
Sa silhouette était si courbée que même ses os devaient s’être incurvés. Ses doigts étaient aussi desséchés que ceux d’un arbre flétri, et son nez crochu était couvert de taches couleur rouille. Il était l’un des Cinq Rod — Denis Blanchard.
Dans ses orbites enfoncées brillaient des globes d’une lumière inquiétante, fixés sur une vieille femme aussi droite que lui était voûté et tordu. C’était l’enseignante en sortologie de Kimberly, connue dans le monde entier sous le nom de Sorcière Suprême de Mille Ans — Frances Gilchrist. Deux des mages les plus âgés encore en vie, sans escorte. Nul autre n’était nécessaire.
— C’était en vingt-neuf. La dernière fois que nous avons combattu ensemble remonte à la défense de Dreslow. Je doute que l’un de nous deux l’ait oubliée. Ce fut une mauvaise bataille.
— Ho-ho, en effet, ricana Denis en se curant le nez crochu. — Quand nous sommes arrivés, il n’y avait plus vraiment de survivants. Peut-on seulement appeler cela une défense ?
Il avait vécu bien, bien plus longtemps qu’un humain n’aurait dû, mais ses souvenirs demeuraient intacts. Bien sûr qu’il se rappelait des événements remontant à quelques décennies à peine. Feindre la sénilité n’était qu’une prérogative de mage.
— Vois les choses autrement. Sans de tels moments, nous déployer tous les deux sur le même champ de bataille aurait été un gaspillage de ressources. Victor ne te l’a-t-il pas dit en ces termes ?
— Et j’étais d’accord avec lui, mais nous sommes en plein accrochage avec Kimberly en ce moment. Je suis ici pour amoindrir tes contributions. Peut-être aurai-je même l’occasion de te tirer dans le dos !
— Tu devrais savoir mieux que quiconque ô combien ce serait futile, Denis.
Gilchrist ne détacha pas les yeux de l’horizon.
Elle ne change jamais, songea Denis. Ni sa réponse, ni son ton de silex — rien n’avait changé d’un iota depuis l’époque où ils s’entre-déchiraient. Le monde autour d’eux était en perpétuelle mutation, mais cette sorcière seule n’avait jamais vacillé.
Et il savait parfaitement que c’était la tâche qu’elle s’était assignée. Ce n’était pas un rôle qu’il pouvait jouer — et il avait échoué en tentant de le faire.
L’âge l’avait vaincu malgré toutes les sales ruses auxquelles il avait eu recours, tandis qu’elle avait traversé ce même millénaire sans la moindre courbure dans le dos.
Il la haïssait pour cela. Il la méprisait et l’enviait. Des émotions infantiles qu’il aurait depuis longtemps dû avoir dépassées remontèrent le long de son dos voûté et incendièrent son cerveau. L’indignité en était presque insoutenable, et pourtant Denis en éprouvait de la gratitude.
C’était ce qui lui donnait le carburant nécessaire pour tenir un siècle de plus.
Dans un soupir, il relâcha ses sentiments personnels. Son histoire avec cette sorcière était longue, mais ce n’était pas le sujet de leur venue ici. Chacun représentait son camp et devait parler en conséquence.
Et c’est ce que fit Denis.
— Victor est un dirigeant convenable. J’ai vu ce qu’ont donné les dernières générations. Je suis bien placé pour le savoir. Il a simplement eu le malheur de vivre à la même époque qu’Esmeralda. Je ne parviens pas à comprendre pourquoi vous permettez tous à ce démon de continuer à vous diriger. Laisse-moi te demander simplement pourquoi.
— Elle possède ce que je n’ai pas. Ce n’est guère différent de la raison pour laquelle tu soutiens Victor, n’est-ce pas ?
Cette réponse plate le fit froncer les sourcils. Les Cinq Rod pouvaient deviner comment Esmeralda était devenue directrice, mais pas les détails les plus fins. D’autres professeurs de Kimberly avaient été mieux adaptés à cette fonction, y compris parmi ceux qui étaient désormais morts. Que Gilchrist elle-même se soit effacée dans l’intérêt de former des successeurs était une chose, mais cela ne justifiait pas la domination prolongée d’Esmeralda.
Elle avait cité la raison qui le poussait à soutenir Victor, mais Denis, lui, ne soutiendrait jamais cela.
— …Hmpf, je préférerais encore te voir mettre Two-Blade sur un piédestal, lança-t-il avec rancœur.
L’instant suivant, chacun de ses poils se hérissa sous une hostilité brute. La sorcière à côté de lui n’avait pourtant pas bougé un muscle mais tous les animaux des environs prirent la fuite.
Mais l’aura disparut aussi vite qu’elle était apparue. Gilchrist pinça les lèvres, comme pour se réprimander d’avoir un tant soi peu perdu son sang-froid.
Le sorcier soupira. Il pouvait remonter toute leur longue histoire commune sans trouver un seul cas où elle aurait réagi à quoi que ce soit avec une émotion aussi intense. Mais Denis fut soulagé que Two-Blade fût morte depuis longtemps. Même lui ne pouvait envier les défunts.
Le lourd silence fut brisé par une sensation de pression venue d’en haut. Leur conversation touchait à sa fin.
Denis tira sa baguette et leva les yeux.
— Ah, le voilà… Tant pis pour les mondanités. Combien de temps faudra-t-il attendre avant notre prochaine discussion ?
— …?
Les yeux de Gilchrist étaient fixés sur le même ciel, mais son front se plissa. Elle voyait cinq distorsions dans l’espace, des trous noirs connectés aux Tír. Leur taille variait, mais leur diamètre moyen dépassait largement les deux 180m. Et cela la dérangeait au plus haut point. Pour des portails apparus le jour d’une grande conjonction, ils étaient…
— …Étrange. Ils sont trop petits.
— Hein ? Merde, quelle déception.
Pendant ce temps, sur une péninsule au sud de l’Ytalli, Vanessa Aldiss ressentit la même chose. Elle aussi se trouvait sur le site d’un portail attendu. Techniquement, elle n’était pas seule. Une escouade de chasseurs de Gnostiques était postée à un peu moins de cinq kilomètres de là. Mais à moins qu’un événement innommable ne survînt, Vanessa se chargerait de tout cela seule. Officiellement, ils étaient ses renforts. Techniquement, ils étaient là pour achever les éventuels restes de son travail notoirement brouillon.
Essayer d’appuyer Vanessa au combat équivalait à un suicide. Peu de gens étaient assez stupides pour seulement tenter l’expérience, et la distance considérable entre elle et cette escouade prouvait qu’ils n’en faisaient pas partie. Autrement dit, elle était fonctionnellement seule, et tout le monde convenait que c’était préférable.
— Les vieux débris de la divination ont fumé ? Tas de fossiles inutiles.
Elle haussa les épaules et s’apprêta à se mettre au travail, quand des entraves blanches se refermèrent d’un coup sur tout son corps. Deux à chaque membre, et une autre, immense, autour de son torse. Vanessa laissa échapper un grognement vaguement impressionné.
Sa résistance surnaturelle la rendait peu sensible aux attaques surprises, mais il fallait tout de même un talent considérable pour rester indétecté jusqu’au déclenchement du piège. Et, quelle que fût la manière dont elle contractait ses muscles, ces entraves ne semblaient pas près de se briser.
Vanessa immobilisée, plusieurs ombres se dessinèrent au-dessus d’elle : huit polyèdres coniques tír de trois mètres de large, tournoyant sur eux-mêmes tandis qu’ils fonçaient vers elle depuis le ciel. Ils frappèrent de plein fouet, aucun ne manquant sa cible — puis explosèrent contre son corps. Les ondes de choc de l’impact calcinèrent le sol.
— On dirait que ça rigole pas ! Ha, amenez-vous.
Vanessa éclata de rire, sa peau durcie étincelant au milieu des flammes. L’impact brisa les entraves mais ne lui infligea guère que quelques fissures à la surface de la peau. Et celles-ci se refermaient déjà tandis qu’une bioarmure recouvrait son corps, remplaçant les vêtements qu’elle avait perdus. Les vêtements n’étaient jamais que décoratifs.
— Alors nous attaquerons en masse ! Nous divertiras-tu, sale bête ?!
La voix était bien trop joyeuse pour une fosse de flammes pareille. Une épée enflammée s’abattit au moment même où les entraves semblables à des menottes l’enserraient de nouveau — et ses ennemis eurent le temps de voir que cela n’accomplissait rien avant de se révéler.
Deux silhouettes apparurent : un homme à la moustache pointue, vêtu d’une simple robe de moine, et une femme à l’air glacial dans une robe bleu marine. Tous deux étaient avancés en âge, bien que leur maintien ne le suggérât guère.
— Des têtes connues… un Carré de la Lumière Sacrée et la Naufrageuse de la Mer Putréfiée ? Bah, les Gnostiques ont tendance à se regrouper, donc pas si surprenant. Cela dit…
Vanessa expulsa le reste de fumée de ses poumons, et ses pupilles se contractèrent bien au-delà de ce que des yeux humains auraient pu accomplir.
Elles avaient repéré quelqu’un sur la colline, à 1,5km derrière ces deux-là, dissimulé sous plusieurs couches de camouflages magiques. Les yeux de Vanessa distinguaient nettement les détails : les vêtements, la silhouette, et même les contours du visage.
— Horace le Promessior. T’es l’un des meilleurs disciples de Farquois pourtant ! Vilain mage. Tu devrais mieux choisir tes amis.
Elle dévoila un sourire féroce, et tout son corps commença à changer. Observant cela avec des sueurs froides, la Naufrageuse s’adressa au prêtre à côté d’elle.
— … Je suis ici pour vous appuyer, pas pour risquer ma vie. Si ça tourne mal, je m’en vais.
— Alors terminons-en avant qu’elle nous dévore ! Horace, avons-nous une chance ?
Tout en lissant sa moustache, le prêtre de la Lumière Sacrée s’adressa à leur lointain compagnon par fréquence de mana. La réponse vint vite, avec une certitude absolue.
— Cent pour cent. La bête de Kimberly périra ici. Pour l’avenir que désire le grand sage.
Pendant ce temps, dans les terres agricoles à l’est de Daitsch, les habitants avaient reçu des ordres d’évacuation stricts, si bien que les maisons éparpillées étaient toutes désertes. Rien n’empêchait l’endroit de devenir une zone de guerre — et la machine de guerre qu’on y avait placée était de la plus haute qualité.
— GLADIO !
Les troupes avancées d’Uranischegar déferlaient du portail au-dessus d’eux. Le grondement des piliers-pilons qui s’abattaient ; les cubes en croissance qui roulaient çà et là, altérant le terrain.
Les sphères enchaînées qui s’entrechoquaient comme des chapelets azians, produisant un cliquetis sinistre. Et un sort qui tranchait ce chaos sans merci.
Le portail était plus petit que prévu, mais tout cela sonnait terriblement faux.
— Ils sont bien bruyants, grommela Esmeralda. — Ils essaient de perturber notre travail d’équipe ?
Étant donné l’ampleur de l’incursion, il y avait beaucoup trop de sphères enchaînées. Cette formation avait clairement été choisie avant tout pour son volume sonore. Le bruit corromprait probablement les fréquences de mana, brouillant leurs communications, mais ce n’était pas exactement une menace pour Esmeralda. Même si elle perdait le contact avec les chasseurs de Gnostiques autour d’elle, elle pouvait gérer n’importe quoi sans aide.
Le problème était ailleurs : et si cette extinction sonore servait un autre but ? C’était ce qui la rendait prudente, et la raison pour laquelle elle choisit de tendre l’oreille malgré le vacarme. La cacophonie qui s’engouffrait dans ses oreilles les poussa jusqu’à leurs limites, mais elle n’y prêta aucune attention. Son cerveau filtra le bruit blanc pour en extraire l’information, reconstituant la voix anormale mêlée à tout cela.
— Non sunt dies nox que sed solum crepusculum quod semper continuator finem non habens circum agitor. (Un tourbillon continu, sans fin à l’horizon. Un cycle éternel, sans bornes comme la nuit).
— Une incantation. MAGNUS FRAGOR !
L’extraction avait réussi. Elle lança un sort dans la direction générale du son, et tout le sol dans les environs explosa.
Et pourtant, l’incantation continua.
Aucun signe de sort défensif, elle avait simplement manqué sa cible. Un athamé dans chaque main, Esmeralda prit un instant pour neutraliser les polyèdres tír qui se rapprochaient d’elle.
— Camouflage en couches ?
Il n’était pas seulement noyé dans le tumulte : le son était redirigé à travers d’autres sorts pour en dissimuler la source. Esmeralda lança aussitôt un sort de réverbération afin de localiser la véritable origine par écholocation. Les sons dans la zone du sort se courbèrent dans des directions étranges — plusieurs endroits où le son aurait dû revenir, mais ne le faisait pas. Elle maintint la recherche tout en réduisant le terrain nécessaire pour que ce dispositif fonctionne.
— Là ! FORTIS FLAMMA MAXIME !
Après avoir isolé une région, elle lança une triple incantation — et cette fois, elle atteignit sa cible. Le camouflage magique se défit dans le champ de blé en flammes, révélant la lanceuse du sort, désormais incendiée. Fait déroutant, elle n’avait employé aucune défense, mais continua à chanter jusqu’à son dernier souffle. Ce n’est qu’alors que la sorcière s’effondra.
— Si vis ibi manere pro vilibus currere tene; si vis ibi vivere petite resiste. (Cours, sans jamais t’arrêter ; lutte, sans jamais céder).
Les yeux d’Esmeralda se plissèrent. L’incantation continuait. La lanceuse qu’elle avait abattue en était bien à l’origine, et pourtant sa mort n’avait rien arrêté. Aucun cadavre ne pouvait lancer de sort, la source se trouvait ailleurs.
Elle reprit aussitôt l’écholocation, trouva un second point, puis enfourcha son balai pour s’y rendre.
— MAGNUS TONITRUS !
Privilégiant la vitesse à la zone d’effet, elle opta pour un sort de foudre. Décision et action instantanées, irréprochables. Son sort calcina l’air, filant vers sa cible.
Est ibi via helicae similis nullo exitus in aer via semper saltabis ioculatoris saltationem nemine vidente. Cum risu circumagere — CREPUSCULUM INFINITUM ! (Nulle issue, couloir spiralé. Aux yeux de nul, risible ballet. Tourne avec dédain) —Domaine d’exil !
Mais la ténacité de la lanceuse lui permit d’arriver la première.
L’espace se distordit, et le décor changea. Un champ désolé, éclairé par un couchant rouge sang, fit face à Esmeralda avec hostilité.
— Vous avez relayé l’incantation, sachant que j’aurais au moins l’une de vous ? Sacrées sœurs Jalbert.
Atterrissant sur ce sol ravagé, Esmeralda nomma son ennemie.
Avec le déploiement de l’Aria, leurs positions avaient changé. La lanceuse se trouvait désormais à 45m. Des larmes roulaient sur ses joues, et son regard absent errait. Ses yeux étaient tournés vers Esmeralda.
— Nous étions… préparées à cela, dit-elle d’une voix tremblante. — Vous affronter revient à dresser le monde lui-même contre nous. Nous sommes les disciples du grand sage. Mais hélas, hélas. Pourquoi ma sœur ? Pourquoi n’est-ce pas moi ? Pourquoi, oh pourquoi dois-je porter seule l’intégralité de ce chagrin ?!
Dans un hurlement, son contour vacilla. L’Aria Jalbert avait toujours nécessité les deux sœurs. La cadette seule ne pouvait la contrôler. Le chagrin provoqué par la perte de sa sœur aggrava encore cet effondrement — et elle fut inévitablement Consumée par le Sort. Tel avait été leur plan. Le contrôle n’avait jamais compté. Elles étaient venues ici pour mourir, et piéger Esmeralda dans l’Aria signifiait déjà qu’elles avaient largement accompli leur objectif.
— C’est si triste. Peu importe combien de fois je vois quelqu’un se faire consumer, je ne m’y habitue jamais.
Avec cette voix attristée, une silhouette émergea des recoins écarlates de ce nouveau monde. Un vieil homme de petite taille, vêtu d’une robe de moine, les moustaches soigneusement taillées, une lueur charmante dans le regard, comme un grand-père profitant paisiblement de sa retraite.
Et pourtant, le bâton qu’il tenait à la main, deux fois plus grand que lui, trahissait cette impression.
Esmeralda jeta un regard vers lui.
— Était-ce votre plan, Fabrizio du Triangle ?
C’était le nom du plus ancien membre de la Lumière Sacrée. Le plus hérétique de tous les Gnostiques, un homme qui combattait le monde depuis des siècles. S’étant volontairement laissé enfermer dans une Aria hors de contrôle, il se tenait désormais devant la sorcière de Kimberly — son ennemie mortelle. Pourtant, il possédait assez de prestance pour réduire au silence quiconque aurait voulu se moquer de la témérité d’un tel acte.
— …Il est temps pour toi de te reposer, Esmeralda. Aujourd’hui est un bon jour pour mettre fin à une vie maudite par la mort de Two-Blade. Il te suffit de lever les yeux, et tu trouveras ton salut à portée de main.
— Laissez-moi graver ceci dans votre crâne sénile, grand prêtre.
La voix venait de l’intérieur de l’essaim, et les polyèdres tír se brisèrent, s’effritant en morceaux. La sorcière de Kimberly flottait au-dessus de leurs restes sans un cheveu de travers. Dominant son ennemi du regard depuis le balai sur lequel elle se tenait debout, elle prononça son décret.
— Ce monde n’a pas de salut.
— Tu es semblable à une enfant irréfléchie.
Dans un soupir, Fabrizio balaya l’air de son bâton et adopta une posture. Un corps entraîné pendant des siècles lui donnait une confiance équivalente à celle de la sorcière — voilà pourquoi on l’avait envoyé ici. Le Pentagone ou le Carré ne pouvaient espérer l’égaler. Pas plus que les autres membres du Triangle. Il savait parfaitement que nul autre ne pouvait se tenir face à cette ennemie.
— Je suis sûr que tu l’as compris. Si ce monde est un enfer vivant, alors ce n’est que le reflet de ton état d’esprit. Que tel soit mon ultime dessein : apporter le salut à cette pitoyable enfant que tu es !
Dans un rugissement, il fit un pas en avant. Au sein de ce crépuscule clos, un combat commença et un seul en sortirait vivant.
Pendant ce temps, dans un lieu calme et inconnu, des bêtes d’espèces et de régimes alimentaires variés reposaient ensemble, sans conflit. C’était une « cage » de tranquillité, un pas en retrait de la cruauté du monde.
— Ah…
Au centre des bêtes endormies, allongée contre les flancs d’une manticore particulièrement imposante, une vieille femme poussa un faible cri. Elle avait des « yeux » partout dans le monde — relayés par des oiseaux qui observaient depuis le ciel les événements se mettre en branle dans toute l’Union.
— Je savais que ce serait aujourd’hui. Tu as agi, Linnea. Comme j’espérais me tromper.
Dans un murmure angoissé, la vieille dame envoya une fréquence de mana. Un instant plus tard, une silhouette apparut, se mouvant entre les créatures. Sa forme était humanoïde, mais elle possédait de grandes oreilles pointues, une longue queue tachetée et une fourrure bestiale sur tout le corps. La créature s’agenouilla devant la vieille femme, parlant avec révérence.
— Me voici. Quel est votre désir, Grande Mère Rachel ?
— Prépare un autel. Je vais reprendre l’aspect de la bête.
La vieille dame — Rachel — parla clairement, et la créature fronça les sourcils d’inquiétude.
— …Si vous me le permettez, Grande Mère, vous n’êtes pas en état d’accomplir un acte d’une telle amp…
— Cela écourtera ma vie, je le sais. À mon âge, il ne m’en reste déjà que peu. Mais cela doit être fait. Il y a une fille que je ne peux laisser mourir.
Résolue, la vieille femme se redressa depuis le flanc de la manticore. La créature ne formula plus la moindre objection. Ses décisions avaient toujours été leur lumière directrice.
De retour à Kimberly, le premier à sentir que quelque chose clochait était déjà mort.
— Hmm ?
Dans un atelier jonché de pièces de toutes tailles, un vieil homme assemblait joyeusement un golem — mais ses mains s’arrêtèrent soudain. Aucun signe concret ne signalait un problème. Seulement une variation inédite au niveau microscopique — d’innombrables paramètres en fluctuation constante, la distribution de mana, et ainsi de suite. Le double d’Enrico ne le remarqua que parce qu’il était un golem relié au bâtiment scolaire lui-même. Ainsi, le Vieux Fou fit le premier mouvement avant que quiconque puisse agir.
— Professeur Enrico, pour finir cette surface…
Occupé à travailler sur son propre golem, Pete se tourna vers lui pour poser une question, mais s’interrompit lorsqu’une onde de pression lui hérissa les cheveux sur la tête. Tout le campus la sentit. Quelque chose d’inédit était en train de se produire.
— …?!
— Ils sont là.
Enrico sourit, envoyant une rafale d’ordres depuis un cerveau composé de circuits de mana. En un clin d’œil, ces ordres atteignirent chaque recoin de l’école et transformèrent Kimberly en la forteresse qu’elle était censée être.
Des bouches jaillirent des murs dans tout le bâtiment, ce qui suffit à faire frissonner l’ensemble des élèves. Mais avant même qu’ils puissent se reprendre, la voix d’Enrico aggrava la situation.
— Conformément aux protocoles d’urgence, nous lançons un confinement défensif. Tous les élèves doivent évacuer les zones de transformation dans les cinq prochaines secondes.
Sur ces mots, une alarme se mit à hurler, et les élèves bougèrent avant même que leur cerveau puisse assimiler les paroles. Des fréquences de mana se mêlaient aux sons, indiquant les « zones de transformation ».
Quiconque se trouvait dans ces secteurs abandonna ce qu’il faisait et fila droit vers la sortie, ou bien saisit des élèves plus jeunes trop lents pour les traîner en sécurité. Pour des élèves de Kimberly, cinq secondes suffisaient.
Et cette réaction rapide leur sauva la vie. L’évacuation fut achevée quelques secondes à peine après l’ordre, permettant à Enrico d’activer joyeusement les modifications du bâtiment. Des flèches se fendirent, révélant des canons. Les couloirs se reconfigurèrent en murs défensifs percés de meurtrières à intervalles réguliers. L’école avait changé de mode, passant d’un lieu d’apprentissage à un endroit où des mages allaient faire la guerre.
— C’est quoi ce d…?
— Euh, ça veut dire que…?
Tous les regards se tournèrent vers le ciel. Une distorsion d’un noir absolu déforma l’espace lui-même, et des polyèdres en émergèrent. Chacun mesurait largement plus de 18m de long, une forme après l’autre apparaissant pour tomber en chute libre. Ils surgissaient à mille pieds d’altitude — et toute cette distance se trouvait derrière l’impact de leur première salve.
— Kya-ha-ha-ha-ha-ha-ha ! Tous les canons ouverts ! Feu !
À l’instant même où la transformation prit fin, Enrico déclencha le tir antiaérien. Des rayons d’une puissance insensée jaillirent vers le haut, pulvérisant les polyèdres en chute avant même qu’ils atteignent leur vitesse terminale. Chaque impact vaporisait sa cible, mais les espaces ainsi créés étaient aussitôt comblés par d’autres entités tír. La nécessité d’un tir constant fit rapidement surchauffer les canons.
— Entités entrantes A à F éliminés. G à M éliminées. N à U partiellement endommagées. Limite de puissance des canons atteinte dans huit secondes…
Enrico évalua calmement le résultat. Le tir antiaérien parvenait tout juste à suivre le rythme des piliers descendants, et il pouvait maintenir cela huit secondes de plus.
Avec un tel délai, l’homéostasie spatiale alimentée par la barrière forcerait la fermeture du portail. Il était impossible de prédire parfaitement où un portail s’ouvrirait, mais il était possible de rendre son ouverture plus difficile dans un lieu précis. Naturellement, Kimberly ne manquait pas de tels sorts en place, et pouvait généralement empêcher les attaques venues du ciel autour d’elle.
— Mm ?
Le bâtiment lui-même fonctionnait comme un golem sous le contrôle d’Enrico, et le vieil homme avait des yeux partout, surveillant le ciel. Il remarqua bientôt une anomalie. Le portail se refermait lentement, mais l’une des entités qui en tombaient différait des autres. Visuellement identique, sans différence de taille — mais la façon dont les fréquences de mana rebondissaient sur lui indiquait qu’il était plus dur qu’il n’aurait dû l’être. Plus dense. Autrement dit, celui-là était bien plus lourd que les autres.
— Oh là là, ce n’est pas bon. Concentrez le feu !
Il prit la décision instantanée de modifier la visée des canons, dirigeant tous les tirs vers ce nouvel objet avant même que leurs anciennes cibles aient pu être éliminées. Malgré ce barrage concentré, le nouvel objet poursuivit sa chute, droit vers le bâtiment scolaire.
Enrico changea d’approche et ne visa plus l’objet dans son ensemble, mais un point unique à sa surface. Il ne voulait pas le vaporiser, mais le briser.
Il obtint un résultat alors que l’objet ne se trouvait plus qu’à une centaine de pieds au-dessus du bâtiment. Mais la masse brute des fragments continua de tomber, telle une pluie sinistre, sur les terres de Kimberly.
— !!
Vibration après vibration traversa les élèves, et ils commencèrent à saisir la gravité de la situation.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?!
— Un portail au-dessus de nous ! Un énorme !
— Hein ?! À Kimberly ?!
Les cris résonnèrent à travers le campus tandis que les élèves fuyaient vers le bâtiment. La voix d’Enrico expliqua calmement ce qui venait de se produire.
— Un grand portail a été repéré au-dessus de l’école, avec des entités tír en chute. Nous avons répondu par un tir antiaérien immédiat, mais des fragments de ces entités ont traversé la défense et atterri sur le terrain de l’école.
Un remous parcourut les foules. Il était évident que la situation dépassait le simple « quelque chose nous est tombé dessus ». Le bâtiment lui-même n’avait pas été directement touché, mais quiconque connaissait la composition complète du campus savait que ce n’était pas la seule cible possible.
— Les fragments incrustés dans le sol ont corrompu et endommagé le complexe de cercles situé en dessous. La barrière et les autres défenses du bâtiment ont été considérablement affaiblies. Savez-vous ce que cela signifie ?
Les murs entre Kimberly et le monde extérieur ont été fragilisés. L’esprit de chaque élève accueillit cette vérité brutale et en tira la conclusion logique suivante. Ils savaient qu’un ennemi devait avancer vers ces murs affaiblis — et ce qu’ils devaient faire face à cela.
— Préparez-vous, les enfants. Nous sommes en guerre !
Pendant ce temps, à Galatea, les mages étaient sur leurs gardes, mais la ville ne s’attendait pas à subir de dégâts significatifs à cause de la grande conjonction.
Le résultat fut la panique générale. L’agitation du temps de paix avait disparu, remplacée par des cris qui résonnaient dans toute la ville.
— Eh ben, dit Tim devant la boutique de potions.
La foule fuyait avant même de pouvoir assimiler la catastrophe, terrifiée par les portails noirs visibles au-dessus de la canopée.
Aucun n’était directement au-dessus d’eux — Galatea possédait une homéostasie spatiale aussi solide que celle de Kimberly. Le dieu d’Uranischegar n’avait pas tenté de percer cette défense en deux lieux à la fois. Ce n’était toutefois qu’une mince consolation.
À Kimberly, tout le monde était mage, et des mesures élaborées étaient en place — mais dans cette ville, la majorité de la population était ordinaire. Ils ne pouvaient pas repousser une invasion surprise de Tír. Ils pouvaient à peine fuir la catastrophe qui s’apprêtait à les engloutir.
— C’est ça que tu voulais dire, Godfrey ? se demanda Tim.
Comprenant le rôle que son ami avait en tête pour lui, Tim se retourna et courut dans la boutique. Il fila droit vers ses effets personnels, dans un coin de l’atelier, et bourra sa bourse de potions déjà préparées.
Malgré sa torpeur, il avait continué à maintenir ses réserves à plein et il se remercia pour cela. On n’avait jamais trop de poison pour un combat pareil.
Alors qu’il faisait ses bagages, la propriétaire fit irruption. Tim ne leva même pas les yeux.
— Qu’est-ce que tu fais, Linton ?! hurla-t-elle. — Prépare-toi ! Une armée de blessés est en route ! Les hôpitaux ne pourront jamais tout couvrir !
— Ils sont à vous. Je serai plus utile à abattre l’ennemi.
— Hein ?! Attends, espèce d’idiot ! Tu sais combien d’anciens de Kimberly il y a à Galatea ?! Ils peuvent se battre sans toi en première ligne !
Elle se rua vers lui et l’attrapa par le col. Il ne la repoussa pas et se contenta de lever les yeux.
— Si se reposer sur eux suffisait à régler le problème, tant mieux, dit-il d’un ton plat. — Mais vous savez bien que non. C’est pas ce genre de journée. C’est une zone de mort. Et tous ceux qui viennent de Kimberly en ont déjà traversé leur part.
— …!
Son visage se décomposa. Aucun argument ne vint. Elle avait senti la même chose. Son corps avait compris à quel point ce combat serait terrible avant même que sa tête ne l’admette. Peut-être ne survivrait-elle pas à cette journée. Son seul choix était de se battre avec tout ce qu’elle avait.
Sa prise sur son col faiblit. Maintenant qu’elle acceptait la situation, Tim se tourna de nouveau vers les étagères et reprit ses préparatifs. Son esprit se concentrait sur ce qu’il pouvait faire immédiatement, tandis qu’une autre part de lui considérait le tableau d’ensemble. Ce n’était pas le seul combat. Le fait que Galatea ait été ciblée était significatif.
— Ce sera pas le pire. On nous frappe maintenant pour qu’on ne puisse pas apparaître et les arrêter quand ils s’en prendront à leur vraie cible, dit Tim. — Tenez bon, les gamins. Je vous interdis de crever.
Deux minutes et seize secondes s’étaient écoulées depuis l’ouverture du portail au-dessus du bâtiment scolaire. Dans les plaines au sud-ouest de Kimberly…
— GOAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !!!
Le sol se fendit, et une immense silhouette bipède en surgit. C’était indubitablement un titan. L’un des êtres antiques qui avaient écrasé le monde de leur poids au début de l’âge divin se trouvait là, ressuscité à l’époque moderne.
D’autres ennemis se déversèrent du trou qu’il avait créé — une armée de créatures mutées, principalement des kobolds et des gobelins.
À leur tête se trouvait un prêtre à tête de chien : l’archevêque Gustavo. Il leva les yeux vers le titan et sourit comme on sourit à un vieil ami.
— Ça fait un bail que tu n’as pas vu le soleil, Sulfo. Enfin, façon de parler, avec tous ces nuages. Tu as beaucoup enduré, mais cela prend fin aujourd’hui.
Il marchait tout en parlant, les yeux fixés sur leur destination. Les flèches lointaines de Kimberly. Foudroyant du regard la forteresse ennemie, il leva le bâton qu’il tenait à la main.
— Écrase-les comme des fourmis sous tes pas ! Écrase tous ceux qui empêchent les noces de notre Oracle !
— GOAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA !
Le sol gronda, et l’armée avança. Protégeant les pieds du titan, les rangs de demi-humains persécutés marchaient. Aujourd’hui changerait tout. Plus personne ne pourrait leur voler quoi que ce soit.
— Grâce soit rendue à notre dieu.
Dans les collines au sud-est de l’école se trouvait une ouverture déchiquetée vers la surface, créée par un rituel. Les yeux posés sur le spectacle qui s’étendait au-delà, un jeune prêtre nommé Helissio remerciait sa divinité. D’innombrables entités tír se déversaient des portails noirs béants, formant des rangs toujours plus vastes.
C’était une bénédiction bienvenue. L’Ordre de la Lumière Sacrée était forcé de résider principalement sous terre, et ce qui lui manquait le plus était donc des unités aériennes. Ces renforts étaient inestimables.
— N’ayez crainte, car nous sommes aimés. Venez, tous.
— VAAAAAAAAAA !
Les demis jaillirent du trou et gagnèrent la surface. Avec des ailes transitoires, ils prirent leur essor dans les cieux. Ils ne retourneraient jamais sous terre. Ils vivraient fièrement dans le ciel, comme jadis.
Pendant ce temps, dans le sous-sol de Kimberly. La zone était inaccessible à moins que des personnes autorisées n’en connectent le chemin — aucun élève ne connaissait même l’existence de cette pièce cachée.
— Cela a commencé. Et j’y mettrai bientôt fin.
Une silhouette élégante, au genre indéterminé, marcha jusqu’au centre de la pièce comme si les lieux étaient siens. Rod Farquois, le grand sage.
Farquois semblait absolument confiant face à l’invasion gnostique qui faisait trembler l’école au-dessus de sa personne. À vrai dire, le grand sage paraissait prêt à se mettre à fredonner.
Farquois s’agenouilla et posa sa baguette sur le sol.
— L’enfer de Kimberly, songea Farquois. — Eh bien, eh bien, c’est véritablement un lieu comme nul autre. J’ignore combien de brillants déments ont construit cet endroit, mais chaque nouveau gardien l’arrange à sa convenance, et le résultat dépasse la compréhension du commun des mortels. Même moi, il m’a fallu une année entière pour saisir les détails de ses défenses.
Farquois fit la moue à cette pensée. Le grand sage était toujours audacieux, et sa confiance actuelle semblait née de la conviction que le plus dur était derrière lui. Tout en enseignant à Kimberly, le grand sage s’était attaqué en secret à un problème plutôt épineux : l’analyse de la sécurité aussi complexe que bizarre et insondable de Kimberly.
— Il m’aurait fallu une décennie pour la maîtriser entièrement… mais cela suffira.
Déchiffrant le sort et le réécrivant progressivement, Farquois considérait l’issue de cet acte comme acquise.
À savoir : l’arrêt de tous les sorts défendant l’école, la neutralisation de Kimberly en tant que forteresse.
Et la défaite sans effusion de sang qui s’ensuivrait à coup sûr.
— S’ils ne peuvent lutter pour la défendre, les professeurs choisiront de laisser fuir les élèves. McFarlane et David s’y opposeront peut-être, mais ils seront mis en minorité. Tout ce qu’ils pourront faire, c’est protéger l’arrière-garde. Le véritable problème vient ensuite, et ce sera mon moment.
La réécriture entra dans sa phase finale, assurant la victoire — lorsqu’une secousse soudaine l’ébranla. Baissant les yeux vers son corps engourdi avec surprise, Farquois comprit qu’un contre-piège avait été placé à l’intention de quiconque tenterait de réécrire le sort. Quelqu’un avait su ce que préparait Farquois et était arrivé ici avant sa personne. C’était la seule explication.
— Kya-ha-ha-ha-ha ! Je savais que vous seriez ici ! Vous êtes si prévisible ! Un livre ouvert ! Il n’existe pas beaucoup d’endroits d’où l’on peut interférer avec les sorts qui sous-tendent tout le campus !
Le cri triomphal d’un vieil homme jaillit de la bouche sur le mur. Les lèvres de Farquois se retroussèrent, bien qu’il fût impossible de dire si cette expression relevait de l’amusement ou de la rage. Le grand sage se montrait rarement dans cet état — seulement lorsqu’on l’avait bien eu.
— …Dupé par un mort ? Allons, ne me faites pas rire, vieil Enrico. Je suis une âme fière.
— J’en suis parfaitement conscient ! Et d’ailleurs, maintenant que je suis mort, vous êtes trop difficile à gérer pour moi. Je vais donc simplement vous jeter dans les profondeurs du labyrinthe. Je suis sûr que ce sera une promenade de santé pour vous.
Sur ces mots, le sol se transforma en boue, et les pieds de Farquois s’y enfoncèrent. Même le grand sage n’avait pu entièrement esquiver le contrecoup du piège tout en réécrivant des circuits magiques. Il lui faudrait encore plusieurs secondes avant que la sensation ne revienne dans ses mains. Sa personne ne pouvait pas résister.
Et puis, avec cinq couches de pièges mortels en contrebas, ce traitement constituait déjà une réponse bien suffisante pour le neutraliser.
— Vous êtes un imbécile, vieil Enrico. Si vous m’aviez laissé faire, personne ne serait mort.
Il n’y avait aucun moyen d’échapper à ce gouffre. Farquois l’avait accepté et se contenta donc de réprimander le responsable. Le grand sage en voulait clairement à cette ingérence. Il avait préparé un si beau cadeau, le meilleur chemin possible vers l’avenir et voilà qu’il était ruiné.
Et Enrico fut frappé par l’idée que ce mage le pensait peut-être sincèrement. Peut-être avait-il préparé un moyen de prise de contrôle sans effusion de sang par pure bienveillance. Kimberly tomberait, mais personne ne mourrait. C’était une conclusion absurde, mais Farquois était bel et bien un mage assez singulier pour avoir pu l’accomplir.
C’était parfaitement cohérent avec son comportement sur le campus. Le mage lui-même l’avait répété à chaque occasion : « Un professeur doit protéger ses élèves. »
Le vieil homme sourit en silence. C’était là une ingérence vraiment indésirable.
— Oui, beaucoup mourront. Mais telle est la voie du Sort. Tous nos élèves le savent. Vous n’avez pas à vous en inquiéter. Adieu, grand sage ! À notre prochaine rencontre !
Sa gaieté habituelle revenue, le vieil homme poussa un cri. Le sol s’effondra, et Farquois plongea dans les ténèbres.
