Master swordman t4 - interlude
Interlude
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Traduction : Raitei
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— Salut ! Alors, c’est quoi au menu aujourd’hui ?
— Du ragoût. Il y en a assez pour se resservir.
En début d’après‑midi à l’institut de magie, dans le grand réfectoire du campus, l’entrain joyeux des élèves emplissait l’air. C’était une vaste installation censée nourrir quelque six cents sorciers en herbe. Des élèves en uniformes bleus et blancs d’un ton rafraîchissant s’asseyaient où bon leur semblait, partageant leur repas en bavardant avec leurs camarades.
À l’une de ces tables était assise une jeune fille qui engloutissait à belles dents — voire grossièrement, pour ne pas mâcher les mots — un bol de ragoût. Cette fille aux cheveux bleu sombre s’appelait Mewi Freya, et manger seule ne lui posait aucun problème. Elle savourait simplement sa nourriture en songeant que la saveur différait un peu des repas de la maison.
Quelque temps s’était écoulé depuis l’entrée de Mewi à l’institut de magie. Au besoin, elle échangeait un mot ou deux avec d’autres élèves, mais elle n’avait aucune idée de la manière de réduire la distance entre elle et les autres.
Ayant vécu seule la majeure partie de sa vie, avec pour seule compagnie sa sœur aînée, elle n’avait jamais ressenti le besoin de se rapprocher de qui que ce soit.
— Oh ? Mewi, tu déjeunes ici toi aussi !
— Oui…
Cela ne signifiait pas qu’elle refusait qu’on tente de se rapprocher d’elle, toutefois. De fait, elle avait pu nouer et maintenir des liens avec certains des élèves les plus fantasques.
— Je prends la place en face de toi !
— Fais comme tu veux…
Cette éternelle enjouée, Cindy Loveaut, comptait parmi ses rares connaissances. De l’extérieur, on aurait dit qu’elles entretenaient ce rapport flou de plus‑que‑connaissances et de moins‑que‑amies.
Cindy tenait un plateau avec un bol de ragoût plein à ras bord, et elle prit place à la table de Mewi. Cindy avait la voix forte alors elle manquait de discrétion. Et avec cette voix, elle arrivait à s’entendre avec n’importe qui. Mewi n’avait pas pu échapper à cette fille qui hélait tout le monde à portée de vue.
— Merci pour le repas ! lança Cindy gaiement avec sa voix qui portait.
Elle se mit à manger et, en contraste avec sa voix, ses manières étaient très soignées. Mewi percevait l’écart entre l’étiquette de Cindy et sa propre absence de manières. Elle ne savait rien de la culture, des usages ou de quoi que ce soit de ce genre. Jusqu’ici, elle n’avait jamais eu le loisir de s’en soucier.
Cependant, sa situation avait un peu changé. Vivre chez Beryl n’avait posé aucun problème jusqu’à présent, mais à présent qu’elle expérimentait la vie en collectivité à l’institut de magie, elle commençait à ressentir une vague inquiétude. Elle avait le sentiment que, si elle voulait grandir, elle ne pouvait pas rester la même. Mais la simple conscience des manières et de la culture ne suffisait pas à acquérir ces codes. Beryl était relativement laxiste là‑dessus, aussi n’avait‑elle guère progressé.
— La cantine est toujours aussi bonne aujourd’hui, hein ?!
Pour le meilleur et pour le pire, personne autour de Mewi n’était particulièrement strict sur ces questions. Cela avait toujours été ainsi dans sa vie. Ce n’est que dans ce nouvel environnement qu’elle avait commencé à se comparer aux autres, mais personne ne prenait une position assez ferme pour la corriger, ce qui menait à la situation actuelle.
— Ah, Mewi, tu t’es mis du ragoût dessus ! dit Cindy en tirant aussitôt un mouchoir pour essuyer la manche tachée de Mewi.
— Hm…
À cause de la petite taille et du jeune âge de Mewi, les quelques connaissances qu’elle avait à l’école la traitaient comme une petite sœur. Même son caractère épineux n’était qu’un détail, vu comme la rébellion d’une fille en pleine croissance.
L’institut de magie accueillait des élèves de tous horizons, mais, par chance, Mewi était entourée d’un petit groupe de gens d’une générosité étonnante.
— Hé, Cindy, Mewi.
— Bonjour à tous.
— Ça vous dérange si on s’installe ?
— Oooh ! C’est Nesia, Fredra et Lumite !
— Comme vous voulez…
Alors que Cindy et Mewi prenaient un repas animé — enfin, l’une était animée et l’autre en retrait — trois autres élèves qui suivaient avec elles les cours d’épéomancie les rejoignirent à la table. Contrairement à Mewi, ils n’avaient pas de petits cercles sociaux. Lumite, en particulier, était le fils d’un vicomte, et il avait donc déjà quantité de relations avant même d’entrer à l’institut.
Pourtant, ils s’entendaient plutôt bien en tant que camarades du cours d’épéomancie, une discipline encore toute nouvelle. À l’heure du déjeuner comme sur le chemin des dortoirs, après les cours, les cinq se retrouvaient naturellement.
Mewi ne tenait pas ces moments pour particulièrement désirables, ni ne les jugeait mauvais. Elle avait passé l’essentiel de sa vie en solitude, aussi était‑elle souvent déroutée par ce genre de sociabilité, mais c’était aussi une expérience neuve et stimulante.
— Comment vous en êtes sortis au test de Magie fondamentale !? demanda Lumite.
— Comme ci, comme ça ! répondit Cindy. — Ça m’a bien rappelé que je suis surtout faite pour bouger !
— Ça a été… dit Mewi.
Ils savouraient tous leur ragoût en bavardant. D’une manière ou d’une autre, leurs conversations tournaient presque entièrement autour de la magie ou des cours qu’ils suivaient. Ils étaient passionnés à la fois par l’étude et par les loisirs, mais l’institut de magie restait un environnement à part. Contrairement aux élèves « normaux », leurs intérêts penchaient un peu plus vers leurs études. Mewi trouvait que cela facilitait la discussion. Après tout, elle ne saurait pas trop quoi répondre si on parlait de passe‑temps.
— Je m’en suis plutôt bien sorti, cette fois, dit Nesia. — Et vous aussi, non ?
— Moi aussi, approuva Fredra. — Je suppose que c’est vraiment important d’entraîner le corps.
Contrairement à Mewi et Cindy, ces deux‑là étaient plutôt confiants dans leurs résultats. Mewi pouvait le comprendre un peu, elle sentait une compréhension de la magie, claire, qu’elle n’avait pas avant d’entrer à l’institut. Mais c’était peut‑être aussi parce qu’elle n’avait reçu jusque‑là aucune éducation digne de ce nom.
— Les leçons d’épéomancie deviennent étonnamment claires, elles aussi.
— Je pense que c’est grâce à sieur Beryl. Je le trouve plutôt bon pédagogue.
— Tu m’en diras tant ! L’instructeur de l’Ordre de Liberion est incroyable !
— Hmpf…
Le sujet glissa de la magie à Beryl, ce qui arracha à Mewi un léger tressaillement. Beryl ne savait pas utiliser la magie, donc, dans le cours d’épéomancie, il n’était capable d’enseigner que les mouvements et les connaissances nécessaires à l’art de l’épée.
Pourtant, même si ce n’était « que » cela, ces cours semblaient procurer à ces jeunes élèves, à cet âge sensible, une excitation bien supérieure à la moyenne. Les cinq inscrits au cours d’épéomancie manifestaient tous une réelle motivation pour le maniement de l’épée. Cette motivation se répercutait même sur leurs cours de magie sans rapport avec l’épée, et l’effet paraissait positif.
Bien sûr, ce phénomène ne s’appliquait pas nécessairement à tout le monde. Ces cinq-là, en particulier, recelaient un potentiel considérable.
Si Ficelle avait été seule à les former, les choses n’auraient sans doute pas semblé aussi prometteuses. Et même si elles l’avaient été, il aurait fallu bien plus de temps pour que leur talent s’épanouisse. Beryl savait qu’il possédait un certain don pour enseigner l’épée. Dans le domaine du maniement de la lame, c’était un excellent professeur. Qu’il fût un parent, ou même un adulte, tout aussi excellent relevait d’une autre question, bien sûr.
Tout le monde terminait son ragoût au moment où le déjeuner touchait à sa fin. La conversation commençait à retomber lorsque Cindy lança un autre sujet.
— Au fait, je me le demande depuis un bon moment !
— Quoi… ? fit Mewi.
— Mewi, tu connais personnellement sieur Beryl ?
— P…Pourquoi…?
Mewi sursauta un peu à cette question inattendue. Les autres ignoraient que, sur les documents, Beryl et Mewi étaient père et fille. Beryl et Ficelle avaient eux aussi éludé le sujet, jugeant inutile de l’expliquer. Mewi n’avait elle‑même aucune envie d’en parler, aussi ne jugeait‑elle pas nécessaire de le dire à qui que ce soit.
— Hum ? C’est vrai ? demanda Lumite.
Il semblait que Cindy fût la seule à avoir deviné quelque chose. Les autres élèves, eux, parurent quelque peu surpris par sa question.
Mewi resta décontenancée. Devait-elle leur dire la vérité ? Sans même parler de sa relation avec Beryl, elle n’avait aucune intention de dévoiler son passé. À sa connaissance, seuls Lucy, Allucia et Ficelle en savaient presque tout. Même Kinera, son professeur principal, ignorait ce qu’elle avait autrefois fait et ce qu’elle avait enduré.
Reconnaître son lien avec Beryl revenait à effleurer ce passé, et Mewi ne savait pas comment s’y prendre. Ce n’était pas qu’elle manquait de confiance envers ses camarades. Simplement, malgré sa maladresse sociale, elle sentait bien que le sujet n’était pas de ceux que l’on aborde à la légère.
— Eh bien… j’imagine que oui…, dit Mewi.
— Je m’en doutais ! s’exclama Cindy.
Au final, Mewi n’admit que le fait d’être une connaissance de Beryl. À ce jour, elle ne savait toujours pas comment se comporter avec cette amie si assurée. Elle comprenait toutefois que Cindy ne la traitait pas en simple curiosité. Cela la soulagea un peu. Mewi ne parvenait pas à la détester.
— Hmm, c’est donc ça ? marmonna Lumite. — Cindy, comment as-tu fait pour t’en rendre compte ?
— Eh bien, je me disais juste que sieur Beryl et Mewi se comportent différemment l’un avec l’autre que face au reste d’entre nous !
— Tu es plutôt observatrice…, remarqua Fredra.
Ce changement de sujet imprévu avait, d’une manière ou d’une autre, entraîné les cinq élèves dans la conversation.
Mewi ne s’en rendait pas compte, mais son attitude changeait légèrement selon son interlocuteur. Elle croyait se comporter avec Beryl comme avec Cindy, Lumite, Nesia ou Fredra. En réalité, quelque chose différait.
Cindy, qui avait l’habitude de côtoyer toutes sortes de gens, était simplement plus sensible à ces nuances.
— Mewi connaît personnellement l’instructeur de l’Ordre ? grommela Nesia. — C’est plutôt surprenant.
— N’est-ce pas ?! Alors, comment tu l’as rencontré ?! demanda Cindy, pleine d’intérêt.
Mewi ne savait pas trop comment s’y prendre. Une pensée fugace lui traversa l’esprit : pourquoi ne pas tout leur dire ? Mais elle ignorait encore quel genre de relation elle construirait, à long terme, avec ces élèves. Peut-être se sépareraient-ils tous après l’obtention de leur diplôme. Peut-être, au contraire, resteraient-ils en contact.
À cause de son âge, et surtout de son manque d’expérience sociale, Mewi était incapable de mesurer l’effet que pourrait avoir, sur son avenir, le fait de tout révéler maintenant.
Mais au moment même où elle allait ouvrir la bouche, la voix sonore de Cindy la coupa.
— Oh ! Désolée ! Je ne voulais pas être indiscrète ! Quelles que soient les circonstances, tu restes notre Mewi ! Hahahaha !
— Hmpf…
Cindy avait perçu les infimes variations de l’expression de Mewi et en avait conclu que le sujet n’était pas heureux. Elle s’était ensuite employée à empêcher leur entourage de se faire une mauvaise opinion de Mewi, et avait même, au besoin, détourné sur elle l’éventuelle attention négative.
— Tu as raison, dit Fredra. — Quoi qu’il en soit, Mewi reste une amie et une rivale.
— Rivale ? Il faudra déjà te faire un peu de muscles, Fredra, fit remarquer Lumite avec calme.
— E…Euh…
Comparée aux autres, Fredra manquait cruellement d’endurance. Elle s’essoufflait encore plus vite que Mewi, qui avait passé l’essentiel de sa vie sous-alimentée. Rien d’étonnant à ce que Lumite la taquine, lui qui excellait autant dans les arts militaires que littéraires.
— Amis… répéta Mewi sans vraiment y penser.
— Exactement ! On est bien tous amis, non ?! s’exclama Cindy d’une voix forte.
Mewi ne répondit pas. Elle ne regarda même pas Cindy.
Des amis.
Mewi n’avait jamais eu personne autour d’elle qu’on puisse qualifier ainsi. Elle n’avait connu que sa sœur si gentille, ceux qui avaient bouleversé son monde, et cette fâcheuse bonne âme bien plus âgée qu’elle.
— Mais je suis difficile à vivre…, marmonna Mewi, timide.
— Ça ne fait rien du tout, lui dit Nesia. — C’est bien plus facile de s’entendre avec toi qu’avec certains fayots.
— Exact ! approuva Cindy. — Et puis, ça te donne de la personnalité !
— Toi, par contre, tu pourrais être un peu plus discrète, Cindy…, dit Nesia.

Avec sa carrure et son tempérament, Nesia faisait souvent peur aux autres. Pourtant, malgré la petite taille de Mewi, son jeune âge, son mutisme et sa timidité en sa présence, il ne la voyait pas d’un mauvais œil.
Cindy, elle, traitait tout le monde de la même façon. Tant qu’on ne lui faisait rien d’odieux, elle ne repoussait personne ; dans son esprit, Mewi appartenait déjà depuis longtemps à son cercle d’amis.
Fredra était sérieuse, bien qu’un peu étourdie, et faisait naturellement bonne impression. Plus orgueilleuse que Cindy, elle admirait Ficelle et voyait en Mewi une amie avançant vers le même objectif.
Lumite, enfin, se montrait affable avec tous, par une sorte de noblesse oblige. À ses yeux, Mewi était une cadette de l’institut et une camarade engagée sur la même voie.
Chacun la percevait à sa manière, mais tous se révélaient de meilleurs amis que Mewi ne l’avait imaginé.
— Merci… murmura Mewi.
— Oh là, Mewi vient de dire merci ! Il va peut-être pleuvoir demain.
— Hmpf !
— Aïe ! Espèce de…! Ne me donne pas de coups de pied !
— C’est de ta faute, Nesia.
— Lumite a raison. Fais attention à ce que tu dis.
Et sur ces mots, la pause de midi à l’Institut de magie prit fin dans un chahut tout à fait à la mesure de l’âge des élèves.