Master swordman t4 - CHAPITRE 3

Un vieux paysan danse avec les ombres

— Oh, on dirait que tu t’es améliorée.

— Pas vrai ?! Pas vrai ?! Hyaaaah !

Une semaine s’était écoulée depuis ce déjeuner agréable avec Kinera et les informations apprises de la bouche d’Ibroy à l’église sur la situation en Sphenirvanie. Je donnais mon cours hebdomadaire d’épéomancie — je commençais à en prendre l’habitude — et j’observais la manière dont chacun maniait l’épée.

Je constatai qu’ils bougeaient tous bien mieux qu’avant. Bien sûr, ils ne s’étaient pas améliorés du jour au lendemain. Comme pour tout art martial, l’art de l’épée ne jaillit pas de nulle part : il se bâtit sur l’accumulation de petits progrès quotidiens.

Cependant, sur n’importe quel chemin vers la maîtrise, il est des moments où l’on perçoit un net changement. Autant que je pouvais en juger, le cours d’aujourd’hui en était un.

— On dirait que vous avez trouvé chacun votre petit truc. C’est une bonne chose.

— Ahem !

J’adressai un compliment honnête et reçus de Cindy une réaction tout aussi honnête. Sa gestuelle me rappelait toujours Curuni avec sa gaieté caractéristique et son énergie inépuisable.

— Hmm !

— Hah ! Hah !

— Toutes les deux, vous avez bien stabilisé votre technique. Ça se présente bien.

Je quittai Cindy des yeux pour me concentrer sur les autres. Lumite et Nesia se formaient bien. Lumite avait appris un peu d’épée chez lui, et Nesia avait la meilleure carrure du groupe. L’un avait des bases posées, l’autre avait les qualités d’un bretteur. Avec des indications correctes, ils progressaient relativement vite.

— Hmpf…

— Tu t’améliores aussi, Mewi. C’est l’esprit.

— … Hmpf.

Contrairement à sa bouche, l’épée de Mewi était plutôt honnête. Elle n’avait pas de manies bizarres. Elle n’avait jamais touché une épée avant ça, si bien que sa compétence venait d’une absorption docile de mes enseignements et de ceux de Ficelle.

— Allez ! Hoh !

— Oh, pas mal. Ton axe s’est bien stabilisé.

— Haa… Je vais montrer… que je peux au moins… faire ça !

Même Fredra, encore un peu maladroite et à bout de souffle, se formait correctement. Son endurance restait toutefois un vrai problème. Ce point-là exigeait du temps pour construire une base solide. Je ne pouvais donc rien dire de positif à ce sujet pour l’instant, mais cela s’améliorerait bel et bien avec des efforts continus.

Mewi et Fredra n’avaient pas les fondations en place. C’étaient des toiles vierges, ce qui les rendait d’autant plus faciles à teindre.

Même si le potentiel latent de mes élèves restait une inconnue, les cinq étaient d’excellents éléments qui me donnaient des attentes envers eux. Jusqu’où iraient-ils s’ils poursuivaient l’entraînement ?

— C’est grâce à vous, Maître Beryl, dit Ficelle, me plaçant comme toujours sur un piédestal.

— Pas du tout, répondis-je. — Leurs efforts, et les tiens, y sont pour beaucoup.

— Héhé.

Je n’avais pas besoin qu’on m’élève ainsi, mais je n’allais pas non plus tout renier. J’acceptai une part de ses louanges tout en m’assurant qu’elle sache que le mérite n’était pas que mien.

J’avais un certain talent pour enseigner l’épée. Objectivement, c’était vrai. Cependant, quel que soit le talent du maître, l’élève devait avoir des bases assez solides s’il voulait produire des résultats. Ces cinq-là avaient plus qu’assez de potentiel pour devenir de bons épéistes.

Pour aller plus loin, je ne leur avais pas appris l’épée à partir de zéro. Même en excluant Lumite, qui en avait un peu fait chez lui, les quatre autres avaient commencé avec Ficelle. Leur progression était donc aussi son accomplissement.

— À ce rythme, à force de répétitions et d’entraînement, ils saisiront sans mal les fondamentaux, dis-je. — Quel est le plan après ça, Mademoiselle Ficelle ?

— Hm… Des moulinets en tandem avec des exercices de mana.

— Hmm…

Comme j’étais incapable d’utiliser la magie, je ne pouvais pas vraiment donner mon avis là-dessus. Je n’avais aucune idée de ce que recouvraient des « exercices de mana ». En toute vraisemblance, une fois un certain seuil franchi, Ficelle prévoyait de déplacer le centre des leçons vers la composante magique de l’épéomancie. Le vrai frisson de cette discipline ne résidait pas dans le simple fait de brandir une épée — c’était de faire courir le mana le long de la lame et de le projeter en attaque.

— Mes notes en magie fondamentale sont plutôt bonnes ces derniers temps, dit Nesia en reprenant son souffle entre deux moulinets. — C’est grâce à vous, sieur Beryl.

— Oui, c’est pareil pour moi, enchaîna Lumite. — J’ai l’impression de me concentrer bien mieux qu’avant.

— Hahaha, j’en suis ravi, leur dis-je en riant. — Merci.

Il semblait que ces leçons influençaient positivement leur croissance personnelle. Si c’était vraiment le cas, je ne pouvais qu’en être heureux. Je ne connaissais rien à la sorcellerie, mais le chemin de la maîtrise devait être le même pour le maniement de l’épée et pour l’art magique. La force mentale et la concentration développées dans l’un de ces arts devaient bien rejaillir sur l’autre, ne serait-ce qu’un peu.

— Et puis, on ne nous demande plus de faire ces mille moulinets insensés, ajouta Nesia.

— Hmm ? fis-je, intrigué.

— Mrgh.

Ficelle boudait… ou bien elle était embarrassée ?

Faut dire qu’elle reste une adulte encore jeune.

— Hgggh… Haaah… Dernièrement, on apprend à charger nos coups en mana, expliqua Fredra, haletante. — C’est assez difficile, toutefois…

Ça ne m’aurait pas dérangé qu’ils fassent ça aussi en ma présence, mais je ne serais devenu qu’une décoration. Le jugement de Ficelle était le bon.

Les cours d’épéomancie avaient lieu deux fois par semaine. J’assistais à l’un d’eux, où l’on se concentrait sur l’art de l’épée et le renforcement musculaire. L’autre jour, apparemment, Ficelle ne forçait plus ses élèves à une quantité absurde de moulinets, mais leur enseignait les fondamentaux de l’épéomancie.

J’avais bien envie de lâcher qu’elle n’avait qu’à faire ça dès le départ, mais je me doutais de la raison. Ficelle avait combiné seule l’épée et la sorcellerie pour apprendre l’épéomancie. Elle ne savait donc certainement pas comment l’enseigner à d’autres.

Elle en avait conclu qu’elle devait enseigner comme elle avait appris. En d’autres termes, son plan avait été de marteler à coup de moulinets puis d’ouvrir sur la sorcellerie. Cependant, même si Ficelle était diplômée de ma salle d’armes, c’était sa première expérience de l’autre côté — elle était partie du principe que les élèves comprendraient à force de faire des moulinets. Après avoir été témoin de ce premier cours, il était parfaitement compréhensible que Lucy lâche qu’elle « était nulle à ça ». Lucy était une sommité en magie, mais une amatrice à l’épée.

Bon, je mentirais en disant que la manière d’enseigner de Ficelle était sans accrocs. C’est pour ça que j’étais intervenu en la voyant à l’œuvre. Malgré tout, en ce court laps de temps, Ficelle avait réfléchi à la bonne façon d’enseigner à ces élèves, à sa manière. J’en étais sincèrement heureux.

J’enseignais l’épée, et Ficelle la magie. En m’observant, elle pourrait aussi copier mes méthodes d’enseignement.

— Ce n’est pas difficile, dit Ficelle. — Si moi je peux le faire, tout le monde le peut.

— Là, vous forcez un peu…, grommela Nesia.

— Mademoiselle Ficelle, vous ne pouvez dire ça que parce que vous êtes talentueuse…, ajouta Fredra.

On pouvait aisément qualifier Ficelle de prodige, mais elle était du genre à se développer par pratique extrême et par intuition. Cela la rendait mauvaise pour enseigner à ses cadets sur une base théorique. Oui, la théorie comptait pour l’épée, mais probablement deux fois plus pour la magie.

— Je crois quand même qu’il est important d’avoir une conviction sur le plan émotionnel… dit Ficelle.

— Oui. Là, tu as raison, approuvai-je.

La volonté de voir les choses jusqu’au bout, un cœur qui ne cède pas, un objectif à atteindre, une admiration — peu importait la forme exacte, ces soutiens mentaux comptaient.

Moi-même, j’avais fixé, très haut, l’objectif d’atteindre le niveau de mon père. Cela avait soutenu mon maniement de l’épée de l’enfance à aujourd’hui. Je ne me sentais pas près d’y arriver, ceci dit. Il était vraiment beaucoup trop fort.

Enfin, assez parlé de ma vie. L’important ici, c’était que Ficelle réfléchissait correctement à la progression pédagogique et montrait des signes de croissance. Rien que pour voir ça, cela valait la peine de devenir maître de conférences temporaire pour l’épéomancie.

— Il serait peut-être temps de passer à des exercices d’attaque et de frappe, remarquai-je.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Lumite.

— En bref, vous travaillez par paires… vous maniez l’épée avec quelqu’un réellement en face de vous, expliquai-je. — Je suis sûr que vous en avez assez de simplement faire des moulinets et de courir tout seuls, non ?

La magie semblait avoir quantité d’applications, mais l’épéomancie était une technique conçue spécifiquement pour le combat. On pouvait se contenter de l’apprendre pour la forme, mais je doutais que ces cinq veuillent s’arrêter là.

Et puis, comme je le disais, quelle que soit notre motivation, refaire la même chose encore et encore finissait par lasser. Utiliser des mannequins d’entraînement, comme au QG de l’Ordre, marcherait aussi, mais je ne pouvais pas en apporter à l’Institut de magie.

— Ça me plaît, dit Nesia, visiblement plus enthousiaste que les autres. — J’ai tout à coup hâte d’y être.

Il semblait effectivement le plus belliqueux du groupe. Évidemment, les lâcher d’emblée mènerait à des blessures et à de mauvaises habitudes, donc nous ne le ferions qu’après avoir répété quelques formes de base. Mais ce serait sans conteste plus stimulant que de fendre le vide.

— Entendu. Je vais les couvrir de bleus, dit Ficelle.

— Et si… tu t’abstenais ? marmonnai-je.

— Erk…

Qu’elle montre sa force en tant que professeure, très bien ; mais il était hors de question qu’elle passe ses élèves à tabac. De toute façon, cette proposition ne concernait pas seulement les élèves. Ficelle n’était pas spécialement belliqueuse, mais, au fond, elle avait un côté assez muscle à la place du cerveau. Rester là à regarder ses élèves s’exercer sans rien faire devait lui peser autant au corps qu’à l’esprit. Moi, je pouvais m’entraîner presque tous les jours au QG de l’Ordre, mais un membre de la Brigade magique n’avait sans doute pas ce luxe.

— À partir de la semaine prochaine, on leur enseigne le processus petit à petit, proposai-je.

— Hm.

La direction générale des leçons établie, il était temps de plier. Après plusieurs passages à l’Institut, je savais désormais que tous les cours duraient environ une heure. Cela facilitait grandement la planification entre professeurs.

— Oh.

À peine cette pensée m’effleura-t-elle que la cloche retentit, signalant la fin du cours. J’étais sincèrement curieux de savoir d’où venait ce son. À ma connaissance, il n’y avait nulle part de grande cloche sur le campus. Était-ce une forme de magie ?

— Merci pour la leçon d’aujourd’hui.

— Hm, bon travail à tous.

— Merci !

J’échangeai des politesses avec les élèves.

Oui, ce genre de choses compte vraiment.

Les manières étaient la clé de tout.

Même s’ils apprenaient à se battre, ils n’étaient pas là pour s’entretuer. Et tandis que j’envisageais de flâner en ville sur le chemin du retour, Lumite m’interpella.

— Ah, au fait. Sieur Beryl, puis-je vous déranger un instant ?

— Hm ?

Je me demandai ce que cela pouvait être. Était-ce une question sur l’épée ? Il était assidu, mais d’une tout autre façon que Nesia. Par nature, il me semblait plus fait pour la sorcellerie que pour l’épée.

— Êtes-vous libre cette fin de semaine ? demanda-t-il.

— Eh bien, je peux me libérer si je veux… Tu as besoin de quelque chose ?

Sa question ne portait pas sur le maniement de la lame, mais sur mon emploi du temps. Ma curiosité n’en fut que plus piquée. La seule chose que j’avais vraiment à faire, c’était m’entraîner au QG de l’Ordre. Et si je la prévenais à l’avance, Allucia m’accorderait sûrement un jour de repos.

— C’est l’anniversaire de Cindy, dit Lumite en baissant un peu la voix. — On prévoit une petite célébration, et on se demandait si vous pourriez venir.

— Hmm, c’est une bonne idée.

Un anniversaire, hein ? Ce vieux bonhomme de quarante-cinq ans que je suis ne célèbre plus ce genre de chose depuis longtemps. Cela dit, pour un adolescent, c’est plutôt une occasion importante.

— Tu es sûr que ma présence convient ? demandai-je, me demandant si un vieux bonhomme comme moi devait traîner avec les jeunes.

— Oui, j’y tiens.

Bon, je m’y attendais, puisqu’il m’avait invité d’emblée. N’empêche, il y avait bien trente ans entre nous. Je ne pouvais m’empêcher d’être un peu réservé.

— Au fait… tu y vas aussi, Mewi ? demandai-je.

Elle hésita longuement.

— Ce serait gênant de refuser…

On dirait qu’elle ne voulait pas rester à l’écart. Maladroite en société, elle se bâtissait pourtant peu à peu, grâce aux autres, un petit cercle d’amis. Je n’en demandais pas plus.

— Très bien, pas la peine de décliner une invitation, dis-je. — J’y passerai un moment moi aussi.

— Parfait ! Je suis sûr qu’elle sera ravie, dit Lumite.

Bon, puisque c’est décidé, il va falloir penser à un cadeau. Un adulte ne se pointe pas les mains vides.

Cela dit, je n’avais aucune idée de ce qui plairait à une jeune fille. Offrir quelque chose de cher ou d’ostentatoire me semblait tout aussi déplacé. Je songeai à traîner du côté du quartier ouest pour trouver quelque chose.

— Ils comptent faire ça le soir, au réfectoire du dortoir, expliqua Ficelle. — Je viendrai vous chercher.

— Très bien. Je compte sur toi.

Elle avait, évidemment, été invitée elle aussi. M’inviter, moi, sans elle, aurait été étrange. J’acceptai aussi sa proposition de me guider jusqu’à la fête. Un vieux bonhomme qui rôde seul, de nuit, dans le dortoir d’une école… Les gardes pourraient bien m’arrêter.

— Bon, tout le monde, dis-je. — Ne soyez pas en retard pour votre prochain cours.

— D’accord ! Alors, veuillez nous excuser !

Les élèves partirent précipitamment.

Oui, c’est ça, la jeunesse. Étudier avec sérieux, nouer des amitiés, grandir.

Mes parents m’avaient donné l’éducation qu’ils pouvaient, mais je n’avais jamais vraiment connu ce genre de vie communautaire.

Il y avait du monde à la salle d’armes, certes, mais je ne vivais pas avec mes élèves.

J’en éprouvai une certaine jalousie, tandis que je priais pour que Mewi puisse grandir ici, le corps et l’esprit.

— Allons-y.

C’était la fin de semaine où l’on fêtait l’anniversaire de Cindy. Comme toujours, je m’étais levé tôt, j’avais passé l’après-midi à flâner en ville, et je quittais à présent la maison pour rejoindre Ficelle.

Au passage, il n’y avait pas cours à l’institut de magie aujourd’hui. Mewi aurait donc normalement dû être à la maison. Pourtant, elle était partie avant moi. Il semblait qu’elle eût encore honte d’être vue en train de marcher à mes côtés. Je savais bien qu’elle ne me détestait pas, mais cette impression de distance entre nous restait difficile à saisir. Enfin, il y avait tout de même trente ans d’écart. Je pouvais comprendre qu’une jeune fille n’ait pas très envie de se promener avec un vieux bonhomme ennuyeux.

Je ne m’intéressais guère à la mode ni à ce genre de choses, mais je voulais au moins éviter de faire honte à Mewi. Aussi avais-je commencé à soigner un peu davantage mon apparence… un peu seulement. Je n’avais pas acheté de vêtements neufs. Je prenais simplement plus soin de ma propreté au quotidien. De toute façon, je n’avais franchement aucune idée de ce qui était à la mode.

— Ai-je oublié quelque chose… ? Non.

D’ordinaire, je ne portais guère plus que de l’argent et mon épée, mais aujourd’hui, j’avais aussi le cadeau de Cindy.

Ce serait d’un ridicule absolu de l’oublier.

Il fallait bien sauver un peu de fierté d’adulte.

À ce propos, il m’avait fallu plusieurs jours pour faire mon choix. J’avais passé mes après-midis après l’entraînement à arpenter le quartier ouest sans que rien de bien ne me vienne à l’esprit. J’avais essayé de demander conseil à Mewi, mais la conversation s’était close sur un « j’sais pas ». Ça m’avait un peu peiné, mais à mon âge, je n’aurais peut-être pas dû demander ce genre de chose à ma fille adoptive.

À la fin, j’avais opté pour des gants de cuir un peu chics. Ils étaient visiblement plus beaux que ceux que j’utilisais d’ordinaire et, pensais-je, adaptés à la prise d’une arme. Cindy était une apprentie sorcière, mais, d’après ce que j’avais vu pendant nos leçons, elle aimait le simple fait de balancer une épée. J’avais donc choisi en espérant que son plaisir perdure, ne serait-ce qu’un peu. Je n’étais pas entièrement sûr que ce soit un cadeau approprié pour une jeune fille en pleine croissance. Mais je ne connaissais pas les dernières modes. Je n’avais aucune idée de ce que voulaient les filles.

J’aurais sans doute pu chercher des idées ailleurs. Mais Mewi, la plus indiquée, m’avait envoyé balader. Allucia et Curuni auraient sans doute répondu que tout ferait l’affaire. Henblitz était une option, mais c’était un guerrier pur et dur. Alors j’avais décidé de trancher seul.

À propos d’Henblitz, il avait l’allure et le tempérament qui plaisaient aux femmes, mais je n’avais jamais entendu la moindre histoire à ce sujet. Peut-être que ça se passait simplement hors de ma vue. Quoi qu’il en soit, le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion n’avait pas le temps de batifoler. Cela prouvait surtout son intégrité.

Au passage, j’avais dit à Mewi qu’elle devait préparer un cadeau pour l’anniversaire de son amie — je lui avais même donné un peu d’argent de poche. Elle était trop gênée pour faire les boutiques avec moi, alors je l’avais laissée suivre entièrement son propre flair.

Je me demande ce qu’elle avait fini par choisir.

À bien des égards, Mewi était plus étrangère que moi encore aux usages du monde. Heureusement, c’était pour Cindy qu’elle achetait cette fois, et j’étais à peu près sûr que la petite serait heureuse de n’importe quoi venant de Mewi. Cette dernière s’était éclipsée dès qu’elle en avait eu l’occasion et avait cherché avec application quelque chose d’adapté. Elle ne voulait pourtant pas me dire ce qu’elle avait pris.

Elle n’a pas besoin d’être si réservée.

Tandis que je marchais en ville avec ces pensées en tête, le soleil déclinait à l’ouest. J’arrivai bientôt à l’institut de magie, et quelqu’un m’attendait devant la grille.

— Ficelle, merci d’avoir attendu.

— Mm. Bonsoir, Maître.

— Oui, bonsoir.

Elle ne portait pas sa robe habituelle, mais un pantalon ample et un haut aux épaules dénudées. À bien y repenser, cela faisait un moment que je n’avais pas vu Ficelle autrement qu’en tenue formelle. À l’époque de la salle d’armes, je ne l’avais vue qu’en tenue d’entraînement. Voilà longtemps qu’elle n’avait pas arboré des vêtements aussi féminins en ma présence.

Elle avait cependant une épée à la taille. C’était bien sa fierté d’épéiste qui parlait. Ses atours s’en trouvaient un peu déséquilibrés, mais, en confrère, je la comprenais. Où que je sois, quel que soit l’habit, j’étais nerveux si je n’avais rien au côté.

— Tu as acheté un cadeau ? demandai-je.

— Mm-hm. Vous aussi ?

— Oui. Ce sera peut-être un peu ennuyeux, toutefois.

— Je suis sûre que non. Elle sera ravie.

Voilà pourquoi il m’était difficile de demander conseil à mes élèves pour des cadeaux : ils finissaient toujours par me répondre ainsi.

Allez savoir pourquoi, tout présent venant de moi leur tirait une joie inconditionnelle ; impossible, dans ces conditions, de s’en servir comme référence pour savoir ce qui ferait vraiment un bon choix.

Je n’avais, bien sûr, pas l’intention d’offrir quoi que ce soit de saugrenu. Mais à force d’entendre pareille estime autour de moi, j’avais l’impression qu’un jour, mon bon sens finirait en bouillie. Pensée peu rassurante.

Bon, je pouvais toujours compter sur Mewi. Elle était assez loin des notions de convenances ou de partialité. Lucy aussi, d’ailleurs, mais lui demander conseil posait un tout autre genre de problème.

Je lançai un regard en coin au bâtiment principal que le soleil couchant teignait de rouge. Nous marchions vers le dortoir des élèves. C’était la première fois que j’allais par là, et je remarquai que le dortoir était un peu plus petit que le bâtiment de l’école. Cela dit, c’était démesurément grand comparé à la normale. Chaque fois que je venais ici, mon sens de l’ordinaire volait en éclats devant l’échelle insensée du campus. Cet endroit était bien plus vaste que l’auberge où j’avais logé.

— Ah, Mademoiselle Ficelle, sieur Beryl.

— Bonsoir. Nous sommes là.

À peine entrés dans le dortoir, nous débouchâmes dans une vaste salle où les cinq élèves d’épéomancie étaient déjà réunis. Ils étaient assis à une table dans un coin. C’était un jour de congé sans cours, donc aucun n’était en uniforme. Leurs tenues décontractées avaient quelque chose de rafraîchissant. Je ne les voyais qu’en classe, après tout — à part Mewi, bien sûr.

— Merci à tous d’avoir organisé ça ! s’exclama la vedette du jour.

— Pas de souci, dit Nesia. Joyeux anniversaire.

— Joyeux anniversaire, enchaîna Lumite. — Donnons le meilleur de nous-mêmes, cette année.

Il semblait que Ficelle et moi étions les derniers arrivés.

À l’exception de Mewi, tous vivaient au dortoir. Ils avaient donc pu se réunir sans tarder.

La nourriture était déjà disposée sur la table. Chacun avait sans doute acheté quelque chose avant de tout mettre en commun. On y trouvait surtout des plats bon marché et nourrissants : de la viande, des fèves, du pain. À leur âge, alors que le corps comme l’esprit étaient en pleine croissance, ce genre de repas consistant allait de soi. Même Mewi mangeait beaucoup pour une fille aussi jeune.

— On commence par trinquer ? proposa Lumite.

— Oui, dit Nesia en se tournant vers Cindy. — Allez, c’est ton jour. Assieds-toi et laisse-nous faire.

— D’accord ! J’en profite !

Lumite et Fredra versèrent des boissons dans plusieurs chopes de bois. Je fus soulagé de voir que ce n’était pas de l’alcool. Ils y prendraient goût plus tard, c’est certain, mais il était trop tôt pour que Mewi commence à boire.

— Bien. À l’anniversaire de Cindy ! Et à sa bonne santé !

— Santé !

— Mm…

Porté par l’élan de Lumite, tout le monde entrechoqua ses chopes. Fils de vicomte oblige, il paraissait très à l’aise pour préparer et mener ce genre d’événement. Mewi leva aussi sa chope, timidement, et l’entrechoqua d’un petit toc discret avec les autres.

— Ouah ! Il n’y a rien de mieux que d’avoir des amis ! cria Cindy, toute joyeuse, en s’attaquant aux plats.

Je n’étais pas là pour faire tapisserie, alors je piochai moi aussi dans les plats et me joignis à leur conversation.

— Cindy a l’air du genre à avoir des tas d’amis, remarquai-je.

— Je me le demande… Vu de l’extérieur, on pourrait la trouver juste bruyante, dit Nesia.

J’avais grandi à la campagne, mais j’étais fier d’avoir suivi toute ma vie la voie de l’épée. D’après mon expérience, les gens constamment gais étaient nettement plus fréquentables que les plus taciturnes. Naturellement, l’application et le sérieux comptaient aussi, mais ceux qui débordaient d’énergie étaient tout simplement taillés pour manier l’épée.

— J’imagine qu’il y a beaucoup d’élèves réservés à l’institut, hein ? demandai-je.

— Je n’en suis pas si sûr, répondit Lumite. — Des gens comme Cindy sont assurément rares, cela dit.

— Hahaha ! Merci !

— Je suis à peu près sûr que ce n’était pas un compliment, lança Nesia.

Cindy restait égale à elle-même. Tant qu’on ne l’agressait pas, elle voyait toujours le bon côté des choses. C’était un talent, d’une certaine manière. Mewi avait le talent exactement inverse, elle voyait tout en noir, alors j’espérais qu’elle pourrait prendre exemple sur Cindy.

Après que nous eûmes encore profité un moment des plats, Nesia marmonna soudain, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose.

— Ah, oui. Prends ça avant que j’oublie.

— Hein ? Oooh, merci !

Il lança pour ainsi dire un petit paquet à Cindy, et son visage s’épanouit en un immense sourire.

Apparemment, c’est le moment de remettre les présents.

J’étais content que Nesia ait lancé les choses.

— J’ai quelque chose pour toi aussi, dis-je. — Joyeux anniversaire.

— Sieur Beryl ?! Merci beaucoup !

À en juger par sa réaction, elle ne s’attendait pas à recevoir quoi que ce soit de ma part. Je résistai à l’envie de lui demander si j’avais l’air d’un goujat à ce point. Peut-être était-il peu courant de recevoir un présent d’un instructeur, même temporaire.

— J’ai un cadeau, moi aussi, enchaîna Ficelle. — Sers-toi-en pour approfondir tes études.

— Oui ! Je l’utiliserai avec plaisir !

Le paquet de Ficelle était manifestement rectangulaire, sûrement un livre. En toute probabilité, un grimoire pour sorciers. J’avais lu plusieurs ouvrages sur l’art de l’épée, et je me demandais à quoi ressemblaient ceux de magie en comparaison. Ce ne serait d’aucune utilité pour moi de les lire, mais j’étais au moins curieux.

— Je te prie d’accepter mon cadeau également, dit Lumite. — Joyeux anniversaire.

— Joyeux anniversaire, ajouta Fredra, en tendant un présent à son tour.

— Merci beaucoup, tout le monde !

Cindy avait désormais trop de cadeaux pour les tenir dans ses deux bras. Son sourire débordait littéralement. Elle n’avait pas encore regardé ce que contenaient les paquets, mais recevoir des présents d’anniversaire comptait tant pour elle que cela suffisait. Son sourire était plus large que d’habitude.

— Joyeux anniversaire…

— Mewi ! Merci !

Pour clore, Mewi tendit un cadeau, un peu timidement.

Hmm, même à petits pas, Mewi grandit, c’est sûr.

Avant, elle n’aurait jamais participé à ce genre d’événement social, et encore moins choisi un cadeau pour quelqu’un. Rien que cela justifiait de l’avoir inscrite à l’institut de magie. Je voulais qu’elle continue de grandir sainement, au point de se remettre de tout ce qui lui était arrivé.

— Maintenant, si seulement plus de gens choisissaient le cours d’épéomancie, je n’aurais plus rien à redire !

— Mrgh…

Ficelle gonfla les joues tandis que Cindy concluait. Elle ne boudait pas vraiment — elle n’était simplement pas satisfaite de l’état actuel des choses et ne savait pas comment débloquer la situation.

— Ce n’est vraiment pas très prisé ? demandai-je, hésitant.

— Non, répondit Lumite. — Au départ, ils étaient un peu plus nombreux, mais…

Je m’en doutais, vu qu’ils n’étaient que cinq. Le cours ne paraissait pas populaire dans son ensemble. J’ignorais si c’était à cause de l’épéomancie ou d’un problème lié à l’enseignement de Ficelle.

— Il y avait plus de monde à votre salle d’armes, dit Ficelle. — On devrait avoir davantage d’élèves au cours d’épéomancie, nous aussi.

— Mmmh, tu dis ça, mais bon…

Je ne cherchais pas à comparer avec ma salle d’armes. Beaden était déjà un trou perdu, à la base. Pour je ne sais quelle raison, nous avions eu beaucoup d’élèves venus de loin. Si l’on me demandait pourquoi notre salle d’armes était relativement populaire, je n’aurais pas su l’expliquer logiquement.

— Ficelle, tu veux que plus de gens prennent le cours d’épéomancie ? demandai-je.

— Mm… Ça me ferait plaisir, répondit Ficelle, d’une voix douce mais claire.

— Alors voyons… Pourquoi as-tu choisi d’apprendre l’épée ?

L’expression de Ficelle se fit plus réservée à ma question. Les élèves faisaient du grabuge jusque-là, mais ils écoutaient à présent mes paroles avec attention.

Hein ? Les choses sont devenues sacrément sérieuses. Merde. Pas comme si j’allais sortir quelque chose d’extraordinaire.

— Pourquoi… ? Euh, peut-être parce que c’était amusant… ? dit-elle, sans être tout à fait sûre de sa réponse.

— C’est un préalable, évidemment, acquiesçai-je.

Les raisons d’emprunter la voie de l’épée variaient naturellement d’une personne à l’autre. Certains commençaient parce que leur père, ou un proche, le leur avait conseillé. D’autres voulaient devenir forts. D’autres encore y voyaient un moyen de se changer les idées.

Parmi ceux qui avaient quitté notre salle d’armes, Allucia avait commencé presque entièrement sur un coup de tête. Curuni et Ficelle, au contraire, avaient choisi d’elles-mêmes d’apprendre l’épée. Mais quelles qu’aient été leurs motivations de départ, ceux qui ne prenaient aucun plaisir à progresser ne restaient jamais bien longtemps. Toute la difficulté venait de là : ce qui plaisait à l’un ne plaisait pas forcément aux autres.

— Alors, pourquoi trouvais-tu ça amusant ? demandai-je.

— Hmm…

D’après mon expérience, chacun réagissait à sa manière. Les tempéraments et les aptitudes variaient à l’infini, si bien qu’il était difficile de la guider vers une réponse universelle. Ficelle et Curuni, en particulier, faisaient partie de ces gens capables de trouver une joie sincère dans le simple fait de manier une épée. Exiger la même chose de tout le monde aurait été un peu rude.

Ficelle resta silencieuse un moment. Elle aimait sans aucun doute le maniement de l’épée, mais peinait à l’expliquer de manière logique.

— Euh… Parce que… on me félicite ? finit-elle par dire.

— Mm-hm. Ce n’est pas une mauvaise raison.

Recevoir la reconnaissance des autres suffisait amplement, à mes yeux. Autrement dit, elle avait auprès d’elle des gens capables de la complimenter et de reconnaître sa force lorsqu’elle se débrouillait bien à l’épée.

— Je ne sais pas si je suis bien placé pour en parler, mais un motif comme ça, c’est suffisant, non ? demanda Nesia.

Sa réaction montrait qu’il trouvait la raison de Ficelle un tantinet inattendue.

— Bien sûr, lui dis-je. — Pousser trop loin n’est jamais bon, mais c’est une raison parfaitement légitime.

— C’est comme ça que ça marche… ? marmonna-t-il.

À vrai dire, aucune motivation ne restait admirable si on la poussait à l’excès. Mais avoir une raison simple, presque ordinaire, et une attitude tout aussi simple pour apprendre quelque chose n’avait rien de mal. Vouloir devenir fort, par exemple, était une excellente motivation. Mais si l’on allait trop loin, cela finissait par nuire au corps comme à l’esprit. Tout est mieux avec mesure. Cela valait pour la quantité d’entraînement comme pour l’intensité des sentiments.

— Vous m’avez beaucoup félicitée, ajouta Ficelle.

— Hahaha, j’estime qu’on doit féliciter quand c’est mérité, dis-je.

— Être félicitée, c’est si agréable ! Hahahaha ! s’écria Cindy.

À moins que quelqu’un fasse quelque chose de vraiment, vraiment grave, je donnais presque toujours des paroles d’encouragement. Objectivement, mon père était très dur dans ses leçons, mais si je continuais à brandir une épée aujourd’hui, c’était aussi parce qu’il me félicitait de temps à autre. C’était bon d’être reconnu par les autres, que cela vienne d’un professeur, d’un aîné, ou d’un ami.

— Oh…

— Tu as compris ?

L’expression de Ficelle s’était adoucie en se souvenant de ses jours d’élève, mais elle se figea aussitôt en arrivant à une conclusion.

— Je… ne félicite jamais…

Ah. Voilà au moins une raison pour laquelle si peu d’élèves prenaient le cours d’épéomancie.

C’était exactement cela. Pour le dire crûment, Ficelle désirait la reconnaissance des autres, mais complimentait très rarement qui que ce soit. Non qu’elle eût un caractère désagréable : ses exigences étaient simplement trop élevées.

C’était une prodige. Elle possédait un talent certain pour le maniement de l’épée, une grande aptitude pour la magie, ainsi qu’une concentration et une ardeur suffisantes pour tirer le meilleur de ses dons sans jamais s’endormir sur ses lauriers.

En contrepartie, elle s’attendait à ce que les autres puissent en faire autant. D’un certain point de vue, c’était une qualité : ses rares compliments n’en avaient que plus de poids.

Mais pour un professeur, cela pouvait aussi devenir un défaut.

C’était cette même tendance qui l’avait poussée à imposer mille moulinets d’entraînement. Elle, elle pouvait les faire. Elle les avait faits. Personne, à la salle d’armes, ne lui avait jamais demandé pareille chose.

C’était simplement le genre d’effort qu’elle s’était imposé d’elle-même.

— Je comprends que tu aimes être félicitée, lui dis-je. — Alors renverse la chose et félicite tes élèves.

— Mm…

Les cinq élèves restants du cours d’épéomancie étaient des cas à part. Malgré l’absence d’approbation de leur professeur et ses instructions d’une franchise sans ménagement, ils avaient manié l’épée simplement parce qu’ils en avaient eu envie. C’est pourquoi nous pouvions parler de ce sujet si ouvertement devant eux. Il serait normalement difficile d’embarquer des élèves ordinaires dans une telle conversation. Naturellement, tous ne pouvaient pas leur ressembler, et les cours de Ficelle tenaient presque de la pénitence. L’écrasante majorité des gens abandonnerait en cours de route.

En tant qu’instructeur, je voulais que les autres apprécient le processus d’apprendre de nouvelles choses. Je n’étais pas parfait, bien sûr, et même chez nous, à la salle d’armes, certains avaient laissé tomber en cours de route.

— D’accord. Je vais faire de mon mieux, dit Ficelle. — Cindy, tu t’en sors très bien.

— Peut mieux faire, rétorqua Nesia.

— Je ne suis pas si douée ! Hahaha ! s’exclama Cindy.

— Ça a vraiment marché ? grommela Nesia, perplexe.

Cindy était extraordinaire, en ce sens — elle serait probablement sincèrement ravie qu’on la félicite de s’être levée tôt le matin.

— Euh… Si je félicite les élèves, le cours deviendra-t-il populaire ? demanda Ficelle, en se creusant la tête.

— Hmm, je n’en suis pas sûr, lui dis-je. — Je pense que ce sera quand même assez difficile si tu ne fais que ça.

À la regarder ainsi, il était difficile de lire ses vraies intentions, mais je la croyais sincèrement en train de réfléchir à ses méthodes d’enseignement. Elle voulait transmettre à d’autres l’art de l’épée qu’elle avait appris à ma salle d’armes, et elle voulait populariser l’épéomancie que Lucy lui avait enseignée. Il lui fallait garder vivants ces deux élans. Si le professeur manquait de passion, ses leçons ne pénétreraient jamais.

Dans les faits, la plupart des professeurs avaient au moins un mot d’éloge pour leurs élèves dans les temps morts entre les cours. Je doutais cependant que cela suffise à accroître la popularité du cours d’épéomancie.

— Pour donner un exemple, si vous ne faisiez que des coups à vide et qu’on vous félicitait pour ça, vous pensez que vous continueriez longtemps ?

Voyant que Ficelle butait, je tentai de ramener la conversation du côté des élèves. L’ambiance d’anniversaire s’était volatilisée, mais à ce stade, on n’y pouvait pas grand-chose.

— Moi, je serais contente ! s’exclama Cindy.

Ça, c’était sans doute vrai pour elle. Mais sur ce point précis, son avis ne nous aidait pas beaucoup. Lumite et Nesia donnèrent eux aussi leur avis.

— Je crois que ça me plairait au début… mais si c’était toujours la même chose, je m’y habituerais sans doute, à la longue…

— Ouais. On n’est pas des chiens, non plus.

Ils avaient raison. On s’habitue aux choses par répétition, autant à l’entraînement qu’aux compliments.

— Mais sieur Beryl, d’après ce que j’ai entendu de votre enseignement, je crois que les fondamentaux sont extrêmement importants, intervint Fredra.

— Tu as raison. Sur ce point, pas d’erreur, acquiesçai-je. — Je suis sûr que c’est pareil pour la magie.

Ni l’épée ni la magie ne s’apprenaient en un jour. Si c’était si simple, nous n’aurions pas d’institutions pour les étudier. La répétition était une nécessité inévitable. Cependant, je croyais qu’il était capital qu’un professeur sache donner un peu de relief à cette répétition.

Faire du neuf en permanence attirerait l’attention, certes, mais n’aiderait personne à progresser.

Cela dit, on se lasse aussi à force de s’acharner uniquement sur les fondamentaux. D’autant plus avec quelque chose de simple comme les moulinets.

— Donc il faut un équilibre…

— Exact. Bien dit, Mewi.

— Gênant…

Mewi s’approchait pas mal de la bonne réponse. Je la félicitai par réflexe et, comme toujours, elle fit la moue.

— Il faut donc enseigner correctement les fondamentaux tout en ajoutant de temps en temps d’autres éléments pour susciter l’intérêt. Et aussi… je devrais féliciter les élèves ? demanda Ficelle.

— Hmhm. On dirait que tu as saisi.

Ficelle n’avait pas encore rassemblé toutes ses idées, mais dans l’ensemble, elle voyait juste. Bon, c’était ma méthode à moi, je ne prétendais pas avoir la meilleure pédagogie.

— Je vois… Quand vous m’avez enseigné l’épée, vous m’avez montré toutes sortes de choses, dit Ficelle. — Vous m’avez aussi beaucoup félicitée. C’était vraiment amusant.

— Merci à toi de le penser. À ton tour de faire ressentir ça aux autres.

Elle avait su tirer une réponse à sa manière. Cette façon de voir, on ne l’obtenait pas seulement en enseignant. De même que quelqu’un de fort n’est pas forcément un bon chef, le talent pour acquérir des techniques et celui pour les transmettre étaient deux aptitudes distinctes.

J’aimais, bien sûr, manier l’épée tout seul, mais peut-être préférais-je encore apprendre aux autres à s’en servir.

— Hm. Strict et amusant, dit Ficelle. — Je ferai de mon mieux.

— Ménage la sévérité, d’accord ?

Elle avait tendance à ne plus ralentir une fois lancée. Il allait falloir lui apprendre à retenir un peu sa main.

— Fini les mille coups dans le vide, ajoutai-je.

— Je le ferai seulement si je juge la chose nécessaire.

Cela suscita des réactions diverses chez les élèves.

— Beurk…

— Ha ha ha.        

Les moulinets avaient leur importance, certes, mais les humains n’étaient pas assez robustes pour les répéter à l’infini.

— Ça a pris un tour un peu sérieux, hein ? dis-je. — Désolé d’avoir déraillé en plein anniversaire.

— Pas du tout ! cria joyeusement Cindy. — Ça valait le coup d’écouter !

Même si c’était nécessaire pour la progression de Ficelle, c’était peut-être mal choisi de le faire au milieu d’une fête. L’héroïne du jour ne semblait pas s’en formaliser, et c’était un vrai trait de son caractère. Je voulais qu’elle continue de grandir sainement et, tant qu’à faire, qu’elle s’entende avec Mewi.

— Bon, on s’arrête là. Il reste plein de nourriture. Mangez.

— Oui !

Ce serait du gâchis de laisser les plats refroidir. Nous avions là cinq enfants en pleine croissance, au solide appétit. Hélas, trop jeunes pour l’alcool, mais je voulais qu’ils mangent, boivent et fassent le plein de forces.

— …  … …!

— Hm…?

Nous avions bouclé cette conversation au bon moment et étions revenus à une causerie enjouée.

Soudain, au moment où nous finissions les plats et où il allait être temps de clore la soirée, un faible cri nous parvint du côté du bâtiment scolaire.

Il n’y avait pas cours, et il était tard. L’endroit était censé être désert.

Quelque chose clochait.

— Qu’est-ce que…?

Je me levai et regardai par la fenêtre. Le dortoir des élèves était un bâtiment assez haut, mais le réfectoire se trouvait au rez-de-chaussée. De ce fait, je ne voyais pas très loin. La nuit était tombée, et la visibilité s’en trouvait mauvaise.

— Quelqu’un fait du grabuge là-dehors ?

— Ben, nous aussi on fait du boucan ici ! Hahaha !

Les élèves, attirés par cette voix soudaine, vinrent eux aussi jeter un œil par la fenêtre. C’était la fin de semaine, je pouvais comprendre que des élèves s’amusent. Pourtant, la voix ne m’avait pas semblé si innocente. Elle sonnait plutôt l’urgence.

— Ficelle, y a-t-il quelqu’un dans le bâtiment à cette heure ? demandai-je.

— Hmm, seulement les professeurs, répondit-elle. — Même quand ils étudient tard, il n’y a jamais d’élèves à cette heure.

— Hmmm…

Si ce n’était pas un élève, cette voix venait sans doute d’un professeur ou de quelqu’un de l’extérieur. Si c’avait été un enfant, on aurait pu parler de chahut ou d’une blague. Mais c’était un comportement très peu probable de la part d’un professeur au prestigieux Institut de magie. Un intrus, peut-être ? En l’état, impossible d’être sûrs.

— Courez ! Allez deh…!

Ce que nous entendîmes ensuite fut bien plus clair. La panique perçait à présent dans la voix.

— Ficelle.

— Hm.

Ficelle me rendit mon regard et, naturellement, nos mains allèrent aux épées à nos hanches. Il se passait quelque chose, là-bas. Je n’avais pas vraiment envie d’imaginer quel genre d’incident pouvait survenir à l’intérieur de l’institut de magie, mais c’était aux adultes de s’en charger.

— Ficelle et moi allons voir. Vous, vous restez ici.

— D…D’accord.

Les élèves sentirent eux aussi que quelque chose clochait. Ils acceptèrent docilement mes directives.

Belle manière de ruiner un anniversaire. Si c’est une farce, j’envisage sérieusement d’en coller une à quelqu’un.

Il y avait une petite chance que ça tourne à la baston. Impossible d’y mêler les élèves. Même si je péchais par excès de prudence, pas la peine de prendre des risques inutiles. Et même si j’aurais aimé que ce danger potentiel ne soit qu’un tour de mon imagination, ces temps-ci, on me fourrait dans toutes sortes de bourbiers.

— Tu penses que c’est un incident violent ? demandai-je.

— Je ne sais pas, dit Ficelle. — Ce genre de choses n’arrive pas vraiment ici.

— Tu marques un point…

Nous quittâmes le dortoir des élèves en nous ruant. Comme l’avait dit Ficelle, ce n’était pas une école ordinaire. C’était l’institut de magie, un lieu où des pédagogues guidaient une élite triée sur le volet, et tous les professeurs y étaient des sorciers de premier ordre. Même en cas d’intrusion, il serait extrêmement difficile de provoquer des troubles sans une solide organisation et de sérieuses compétences. Il faudrait un plan de l’ampleur de la récente tentative d’assassinat contre le prince de Sphenirvanie. Si possible, j’aurais aimé être épargné cette fois.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Tout le monde… fuit ?

En approchant du bâtiment scolaire, nous vîmes les professeurs — sans doute les quelques-uns qui s’y trouvaient encore — dévaler dehors, affolés. Ils n’étaient pas nombreux. En ce week-end, peu étaient restés à l’institut à cette heure, et à peine une douzaine s’éparpillait hors du bâtiment.

Les professeurs du grand institut de magie de Liberis prenaient la fuite. Une vision d’une anormalité extrême. Alors, de quoi, au juste, fuyaient-ils ?

— Ficelle !

À notre approche, un fracas de verre brisé retentit, et la réponse à ma question jaillit au dehors.

— Quoi ?!

Ce n’était pas bien grand. Au plus, de la taille d’un gros chien, voire d’un loup. Je dis « au plus » parce que je n’en distinguais que les contours. J’avais une assez bonne vue — une des rares qualités dont je pouvais me targuer comme bretteur. Et malgré ça, j’étais incapable de dire ce qui venait de passer par la fenêtre.

À première vue, on aurait dit un grand canidé quelconque. L’ombre courait à quatre pattes, et, à la place de la tête, un espace distordu évoquait une gueule béante. Malgré sa fusion avec la nuit noire, je vis des crocs lumineux, d’un éclat sinistre, se refermer sur moi.

Sans trop savoir à quoi j’avais affaire, je tirai mon épée par réflexe et taillai l’ombre qui fondait sur moi. Mon attaque sembla porter. Quoi que ce fût, ce qui m’avait attaqué s’effondra sans un son. Mais alors…

Il disparut dans un égal silence.

— Il a disparu…?

Je l’avais tranché, mais je n’avais senti aucune résistance. Comme si ma lame avait traversé un air un peu plus épais.

Si on m’avait dit qu’il n’y avait rien là et que l’air, par hasard, était plus dense à cet endroit, je l’aurais cru.

— Il y en a d’autres ! cria Ficelle.

— Merde ! Qu’est-ce qui se passe ?!

D’autres vitres explosèrent, et d’autres ombres se ruaient bel et bien sur nous. Cela signifiait que ces choses avaient un effet physique sur le monde. Et elles nous étaient hostiles. Si elles nous voulaient du mal, il fallait les éliminer.

— Hmpf !

Je fauchai une autre ombre en forme de loup d’un revers montant. Elles n’étaient pas bien résistantes. Tant mieux si une seule taille suffisait, de ma part, à les repousser. Pourtant, je ne comprenais toujours pas la situation. De vrais monstres sortaient de l’institut de magie ? Ça semblait impossible.

— Ha !

Une ombre s’en prit à Ficelle plutôt qu’à moi, et elle s’évanouit quand la lame de Ficelle trancha son corps. Ces choses n’étaient pas particulièrement agiles non plus — l’affrontement ne se distinguait guère d’une meute de chiens ou de loups. Elles chargeaient assez vite, mais Ficelle et moi suffisions largement à les gérer. Même en nombre, des adversaires de ce genre ne nous poseraient pas un gros problème.

— Qu’est-ce qui se passe, bordel ? grommelai-je.

— Je n’en sais rien… répondit Ficelle. Mais c’est clairement anormal.

Après avoir abattu encore quelques ombres, l’offensive ennemie marqua un répit provisoire. En jetant un coup d’œil autour de nous, nous aperçûmes l’une des enseignantes qui avaient fui le bâtiment, en train d’arrêter une ombre par la magie.

Comme je m’en doutais, les professeurs de l’institut de magie sont des sorciers accomplis.

Mais cela ne rendait la situation que plus déroutante. Qu’est-ce qui les avait forcés à s’enfuir ? Ficelle et moi pouvions aisément dominer ces adversaires — alors pourquoi des experts en magie auraient-ils besoin de prendre la fuite devant eux ?

J’avais l’intuition que quelque chose de grave se tramait, et un cruel manque d’informations pour y voir clair. Je ne savais même pas si foncer dans le bâtiment était le bon choix. Nous devions nous protéger, nous et les élèves du dortoir. Quitter cet endroit pouvait être une mauvaise idée.

— Beryl ! Ficelle !

— Kinera ?!

Au moment où je me demandais quoi faire, une voix familière nous interpella. C’était le professeur principal de Mewi.

— Que faites-vous ici, vous deux ? Non, peu importe pour l’instant. Vous nous avez vraiment sauvés. Merci de votre aide.

— Ce n’est rien, dis-je. — Mais une explication ne serait pas de refus.

Revoir un visage familier me soulagea, mais ce n’était pas l’heure de bavarder. Je me contentai d’un salut bref et tentai de comprendre la situation. Kinera sembla saisir mon intention et, après avoir repris son souffle, alla droit au but.

— Je n’en sais pas beaucoup non plus. Ces ombres ont soudain commencé à déferler hors du bâtiment de l’institut… Nous avons eu toutes les peines du monde à y faire face.

— Je vois…

Même Kinera, qui devait se trouver à l’intérieur, n’avait aucune idée de ce qui se passait. Cela laissait toutefois des questions. Elle était censée être une experte de la magie défensive : même si elle ne pouvait pas défaire ces ombres de front, elle n’allait pas perdre contre l’une d’elles. Et il n’y avait aucune raison de paniquer. Qu’on soit pris par surprise, je pouvais le comprendre, mais ils avaient eu le temps de se ressaisir.

Je ne voyais tout simplement aucune raison qui exigeât qu’elle et tous les autres professeurs évacuent au plus vite.

— Oh, les revoilà ! criai-je.

À peine Kinera avait-elle fini ses explications que d’autres vitres volèrent en éclats et que des ombres jaillirent. Soit dit en passant, la facture des réparations allait atteindre des sommets une fois tout cela terminé.

Pas le moment de penser à ça, en fait…

— Beryl, fais deux pas en arrière, je te prie !

— Hm ?!

Une dizaine d’ombres fondaient sur nous. Tandis que je me demandais comment les gérer toutes à la fois, je bondis en arrière par réflexe à la demande de Kinera.

— Ha !

Elle lâcha un cri plein d’allant, et les ombres qui chargeaient s’écrasèrent contre un mur invisible avant de culbuter en arrière.

— Prière de m’excuser. Maintenant, c’est votre chance ! lança Kinera.

— Compris !

Donc, voilà la magie défensive. Je n’en avais expérimenté qu’une mince pellicule sur sa main, mais quand elle se mettait sérieusement à l’ouvrage, elle pouvait couvrir une zone assez vaste. Je croyais qu’elle ne servait qu’à protéger son propre corps, mais on pouvait l’adapter de manière assez radicale selon l’habileté du lanceur.

— Hup !

Ce n’était pas l’heure de l’admirer, cela dit. Les ombres avaient nettement ralenti après s’être prises le mur de Kinera. Je chargeai, et avec l’aide de Ficelle, elles ne posèrent pas de réelle difficulté. Nous irions bien tant qu’on ne se ferait pas surprendre.

— Sérieusement, pas une seconde pour reprendre notre souffle… grommelai-je.

— C’est en effet fâcheux, approuva Ficelle.

Nous achevâmes d’éradiquer la nouvelle volée d’ombres, mais j’en sentais d’autres dans le bâtiment. Pouvaient-elles apparaître à l’infini ? Ce serait un peu problématique. Chaque ombre prise isolément n’était pas très impressionnante, mais mon endurance et ma volonté avaient des limites.

— Merci pour l’aide, Kinera. Mais pourquoi avoir pris la fuite ? demandai-je.

Ce n’était pas le moment de tourner autour du pot. En quelques échanges, j’avais compris que Kinera n’était pas seulement une experte en magie défensive : elle avait aussi l’expérience du combat. Elle m’avait aussitôt donné des ordres adaptés à la situation et avait lancé le sort approprié pour y répondre.

Plus que jamais, je ne voyais aucune raison pour elle de s’enfuir devant ces adversaires. Même s’il y en avait une source inépuisable, elle avait amplement le niveau pour se ménager le temps de réfléchir posément à une façon de s’en sortir. Et surtout, elle n’était pas seule, il y avait d’autres professeurs. En travaillant ensemble, ils n’auraient pas dû se retrouver autant sur la défensive.

— À vrai dire… pour une raison ou une autre, nous ne pouvons plus utiliser la magie à l’intérieur du bâtiment de l’institut, dit-elle, le visage soucieux, dissipant d’un coup tous mes doutes. — Nous pensons qu’une sorte de puissance interfère.

— La magie… vous ne pouvez plus l’utiliser ? répétai-je.

— Oui. Heureusement, comme vous l’avez vu tous les deux, nous pouvons à nouveau l’utiliser à l’extérieur du bâtiment… mais dedans, elle ne marche pas du tout.

Ils ne pouvaient utiliser aucune sorcellerie. C’était, en effet, un sérieux problème. J’ignorais les mécanismes qui gouvernaient la magie, mais c’était indéniablement anormal. Cela expliquait aussi pourquoi les professeurs s’étaient retrouvés débordés par les loups d’ombre. La majorité des employés de l’institut de magie s’étaient vu priver de leur principal moyen d’attaque. Ils étaient impuissants.

— Pour être sûr… est-ce que cela t’est déjà arrivé ? demandai-je.

— Jamais, répondit Kinera. — À aucun moment. Je crois que c’est pareil pour Ficelle.

— Hm-hm, confirma Ficelle. — Il m’est déjà arrivé d’être en mauvaise forme, mais jamais au point de ne plus pouvoir user de magie.

Leur réponse allait de soi. Perdre leur magie, c’était pour eux l’équivalent, pour moi, de me découvrir soudain incapable de manier mon épée. Sans nul doute, cela me déstabiliserait et le même phénomène mystérieux frappait ces sorciers.

Il devait y avoir une source à l’origine de cette anomalie. Cela ne pouvait pas se produire naturellement : il était logique de supposer que quelqu’un tirait les ficelles.

— On ferait mieux de chercher la source… suggérai-je en repoussant d’autres ombres. — Hup !

— D’accord. C’est peu commode sans magie, dit Ficelle.

Nous fîmes avancer la discussion en taillant les loups. À ce rythme, les choses n’iraient qu’en empirant, mais cela ne voulait pas dire qu’on allait détaler la queue entre les jambes. Heureusement, je semblais plus que capable de faire face. Il était donc logique que j’aille fouiller le bâtiment de l’institut tout en dispersant ces ombres aux quatre vents.

— Je vais aller voir à l’intérieur de l’institut, dis-je. — Et toi, Ficelle ?

— J’y vais aussi. Même sans épéomancie, j’ai les techniques que vous m’avez apprises.

— Rassurant, dis-je. — Mais ne te surmène pas.

Il semblait que Kinera pouvait user de sa magie tant qu’elle restait dehors, et elle ne perdrait pas contre des ennemis de ce niveau. Ne pas avoir à me soucier de ce genre de détail m’enlevait un sacré poids.

— Entendu. On s’occupe des élèves, dit Kinera.

— D’accord. Je te les confie, dis-je.

Les élèves de l’institut de magie avaient tous un degré de connaissance variable en matière de magie. En termes de simple effectif, on pouvait, en théorie, compter sur eux dans un affrontement. Cependant, presque aucun n’avait d’expérience du combat. Ajoutez à cela l’anormalité de la situation, et il n’était pas raisonnable de leur demander de s’y jeter d’un coup.

Donc, quelqu’un devait les protéger. Il semblait que je pouvais miser sur les professeurs. J’étais sûr que Kinera tiendrait le choc. J’avais l’œil pour juger les gens, après tout.

— On commence par forcer l’entrée et jeter un œil, proposai-je. — Ça te va ?

— Hm-hm. Aucun problème, approuva Ficelle.

Puisque c’était décidé, il fallait agir. Les choses n’allaient pas s’arranger si nous restions ici à attendre : mieux valait entrer au plus vite. Le campus de l’institut de magie était plutôt vaste, après tout. Pour l’instant, nous contenions les dégâts à l’extérieur du bâtiment principal, mais ce ne serait plus une plaisanterie si ces choses se répandaient.

À présent que j’étais instructeur ici, même si ce n’était qu’à titre temporaire, c’était mon devoir de protéger les élèves. Bon, même sans ce titre, en tant qu’épéiste, je ne pouvais pas fermer les yeux sur une situation pareille quand elle se déroulait sous mon nez.

Nous avions deux objectifs majeurs : identifier la source de ces ombres hostiles et déterminer pourquoi la magie ne pouvait plus être utilisée.

Le problème, c’est que nous n’avions pas la moindre idée de la façon de résoudre l’un comme l’autre. Il ne nous restait qu’à fouiller l’endroit de fond en comble.

Nous avions toutefois un avantage. Je ne savais pas pourquoi, mais nos ennemis n’avaient aucune solidité : je n’avais donc pas à m’inquiéter pour le tranchant de mon épée. Je pouvais les tailler à loisir sans ébrécher la lame. Ce n’était assurément pas le cas face à des humains ou des bêtes.

— Très bien, on s’y met, dis-je.

— Hm.

— Faites attention ! cria Kinera tandis que nous partions. — Je protégerai le dortoir de toutes mes forces !

À peine avions-nous pénétré droit dans le bâtiment que plusieurs ombres nous repérèrent et nous attaquèrent.

— Oh, déjà venues nous accueillir ?

Je taillai dans les ombres qui chargeaient. Dans mon sillage, Ficelle enchaîna des frappes souples et abattit plusieurs ennemis sans peine. Comme lors de notre duel, sa technique à l’épée alliait beauté et efficacité. Je lui confiais ainsi mes arrières sans la moindre hésitation.

Les ombres tombées s’évanouissaient comme des bulles. En en ayant occis un certain nombre à ce stade, je constatai qu’elles n’avaient pas vraiment de consistance physique.

Bien commode, qu’elles ne laissent pas de cadavres, pensai-je, distraitement, avant de faucher un autre groupe d’ombres qui déboulaient au détour du couloir.

Je me demandai si je pouvais les trancher à cause de leur nature, ou parce que mon épée avait quelque chose de spécial. L’épée de Ficelle les abattait aussi, donc c’était sans doute la première option. Mais si leur seule faiblesse avait été la magie, et qu’on ne pouvait plus s’en servir, la situation aurait été franchement mauvaise.

— Il n’y a qu’un seul type d’ombre ?

Après en avoir défait un bon paquet, je remarquai qu’elles avaient toutes l’apparence de loups. Je ne décelais toutefois en elles aucune intelligence. Elles ne coordonnaient pas non plus leurs attaques et elles se jetaient simplement sur l’ennemi dès qu’elles le voyaient, individuellement. De plus, elles n’apparaissaient pas de nulle part. Elles étaient engendrées en un point précis et se ruaient sur nous depuis ce point. Dans ce cas, une possibilité s’imposa.

— Il y a sans doute un instigateur derrière tout ça, dit Ficelle, parvenant à la même conclusion.

— Oui, je le pense aussi.

Je n’étais pas un spécialiste de ce genre de choses, mais ces ombres étaient sans doute l’équivalent des familiers d’un mage. Peut-être des invocations, ou quelque chose du genre.

— Donc, tu ne peux vraiment pas utiliser la magie ? demandai-je.

— Non… Quelque chose m’entrave quand j’essaie de malaxer mon mana.

Ficelle continuait d’abattre ses ennemis à l’épée pure. Malgré cela, ses mouvements n’avaient rien à envier aux miens. C’était sans doute le fruit d’un entraînement et d’une attention qui l’avaient amenée à ne pas trop dépendre de la magie.

— Quant à l’endroit où se trouverait l’instigateur… murmurais-je. — Une idée ?

— Hmm…

À ce rythme, on pouvait fouiller tout le bâtiment, mais si possible, je préférais avoir une destination en tête.

D’ailleurs, je ne connaissais pas tout le plan de l’institut. Errer au hasard serait une perte d’endurance et de temps.

— Peut‑être… en sous‑sol ? proposa Ficelle.

— Hmm…

Bonne intuition.

Le vice‑directeur Brown avait mentionné des niveaux inférieurs à l’institut de magie, un endroit où il nous avait dit de ne pas nous aventurer. Ficelle ne savait pas non plus ce qu’il y avait là‑dessous.

Je n’aimais pas trop l’idée d’aller là où on m’avait déconseillé de mettre les pieds, mais vu la situation, je n’avais pas vraiment le choix. Mieux valait en faire une priorité.

— D’accord, on y va maintenant, décidai‑je. — Si on se trompe, on avisera.

— Entendu. Par ici.

La destination fixée, Ficelle prit la tête en courant. Nous repoussions les ombres sur notre route, avancions, en rencontrions d’autres, et les abattions à leur tour. Cela se répéta encore et encore, et j’en eus la certitude — ces choses ne surgissaient pas au hasard. Elles venaient toutes d’un point précis.

Preuve en était que, dès l’instant où nous nous mîmes à descendre vers les niveaux inférieurs, les ombres cessèrent de nous attaquer par derrière. Elles nous arrivaient toutes de face. Autrement dit, il était fort probable qu’elles étaient créées à notre destination, sous terre.

— On a mis dans le mille, commentai‑je.

L’entrée des niveaux inférieurs se trouvait près de l’escalier au centre du bâtiment. Au bout d’un couloir un peu long et vide se dressait une porte trop grande et trop ouvragée. Cependant, cette porte imposante était maintenant entrouverte. Elle ne semblait pas avoir été endommagée.

— Quelqu’un est passé avant nous… ? marmonnai‑je.

— Elle est habituellement scellée, dit Ficelle. — Je ne sais même pas où est gardée la clé.

Si les loups d’ombre étaient créés au‑delà de cette porte, on aurait normalement supposé qu’ils l’avaient abîmée en sortant. Elle était d’ordinaire scellée, ils n’auraient eu aucun autre moyen de s’échapper. Or la porte était ouverte, et elle n’était pas endommagée, donc quelqu’un l’avait forcément déverrouillée.

Le responsable de tout ceci se trouvait bel et bien en souterrain.

Dans ce cas, quelqu’un avait‑il volé la clé pour s’introduire ici ? Ou bien quelqu’un qui savait où elle était gardée l’avait‑il prise et était descendu en toute légitimité ?

— On n’a qu’à aller voir, dis‑je.

— Mm…

Je me préparai et franchis la porte. C’était un territoire inconnu pour Ficelle aussi. Je voulais croire qu’il n’y avait rien de bizarre là‑dessous, puisque l’institut de magie était juste au‑dessus. Malgré tout, c’était une zone interdite. Mieux valait s’attendre à tout.

Au‑delà de la porte, un escalier étonnamment long descendait lentement dans les profondeurs. Je n’en voyais même pas le bout.

— Hop !

Je dardai mon épée sur une énième ombre sporadique qui nous chargeait. Le passage n’était pas très large, on ne pouvait pas y donner de grands coups. Il ne restait donc que l’estoc, naturellement. Heureusement que nos ennemis manquaient d’intelligence. Ils fonçaient droit sur nous dès qu’ils nous voyaient, si bien qu’une fois habitué, le combat tenait moins du duel que de la corvée.

— Maître, ça va ? demanda Ficelle.

— Ouais, c’est rien. Mais par prudence, garde un œil derrière nous.

— D’accord.

Ficelle et moi ne pouvions pas descendre de front dans ce corridor étroit, je pris donc la tête. Je doutais que cela arrive, mais une tenaille ici ferait des dégâts. Je lui confiai mes arrières et nous progressâmes prudemment.

— Hmm. Encore une porte, remarquai‑je. — Elle est ouverte, elle aussi.

Parcourir un trajet aussi monotone faussait ma perception du temps. Nous avions mis à la fois peu et beaucoup de temps à atteindre le souterrain. Et là, il y avait une autre porte. Très simple, celle‑ci, et l’on sentait les années derrière elle. Je ne faisais que supposer, mais la lourde porte à l’entrée des niveaux inférieurs avait probablement été installée bien après celle‑ci. Tant cette porte paraissait plus ancienne.

— Une pièce…?

Au‑delà, nous débouchâmes non pas sur un autre couloir, mais dans un espace assez large. Le fait qu’il fût éclairé, même un peu, signifiait que l’endroit n’avait pas simplement été scellé pendant des années. Quelqu’un venait ici. À quelle fréquence et dans quel but ? Mystère complet.

Ficelle jeta un œil par‑dessus mon épaule. En voyant ce qui s’y trouvait, une stupeur rare et marquée transparut dans sa voix.

— Maître, c’est…

— Ouais…

— Hi… Hi hi… Hi hi hi hi… !

Ce que nous vîmes, ce fut un vieil homme à genoux dans un coin de la pièce, dont les sanglots intermittents et les rires nous revenaient en écho.

— V…Vice‑directeur Brown ?! m’écriai‑je.

La scène était étrange. Le vieil homme continuait de rire et de pleurer, à genoux, dans cette salle enfouie sous l’institut de magie.

— Hi… Hi hi hi…?

En nous apercevant, Brown cessa de rire. Ses yeux, vacillants, se tournèrent vers nous. Je ne comprenais rien à ce qui se passait. À en juger par son regard, il avait clairement perdu la tête. Je n’avais rencontré Brown qu’une seule fois, après mon premier cours d’épéomancie, mais il m’avait alors donné l’impression d’un homme droit, solide, en dépit de son âge. Cette première impression n’avait rien à voir avec l’homme que j’avais sous les yeux.

— Vice… directeur..?

Ficelle resta sans voix. Je ne lui en voulais pas. Voir l’un des vieux piliers de l’institut de magie dans un tel état aurait laissé n’importe qui bouche bée.

Il tenait une arme qui ressemblait à une épée courte, mais tout le tranchant en était ébréché. Il s’en était sans doute servi pour repousser les loups d’ombre qui l’attaquaient. Sans cela, je ne voyais pas comment il aurait encore été en vie ici.

La question de savoir pourquoi un mage portait une épée courte me traversa l’esprit, mais sans grande importance. Ce n’était pas absurde d’en avoir une pour se défendre.

La pièce, dans son ensemble, était sens dessus dessous. Livres et meubles jonchaient le sol. Elle avait peut‑être été propre et ordonnée, autrefois, mais, qui sait, le vice‑directeur l’avait peut‑être ravagée lui‑même. C’est dire combien il ne restait plus grand‑chose de sa lucidité dans ses yeux.

— Q‑Qu’est‑ce qui s’est passé ici ?! criai‑je en me précipitant vers lui.

Sa réaction ne fut pas fameuse. Il reconnut ma présence, mais mes mots ne l’atteignaient pas. Je jugeai préférable de le prendre sous ma protection pour l’instant. La situation restait obscure, mais il ne devait pas pouvoir non plus utiliser la magie ici. Qu’il déraille ne signifiait pas que je pouvais l’abandonner.

— Hi hi… Hi… Rien… Il n’y avait rien.

— Hm ?

Il parla enfin, mais je ne comprenais pas ce qu’il disait. Qu’entendait‑il par « rien » ?

— Je ne comprends pas… Hi hi… Le secret de jouvence de la directrice… Le mystère ultime… J’étais persuadé qu’il était ici, dessous… Hi hi hi… ! Et voilà le résultat. Quand j’ai ouvert la porte, il n’était nulle part… Hi hi… Hi hi hi…!

Ses yeux vides ne faisaient pas le point, mais une lueur y persistait tandis qu’il parlait d’une voix rauque. Le secret de jouvence. Le mystère ultime. Sans autre contexte, cela aurait sonné comme une hyperbole grossière.

Pourtant, j’avais l’intuition de ce dont il parlait. Il faisait allusion au secret de la directrice, celui de Lucy.

Lors de notre première rencontre, elle s’était dite plus âgée que moi. Elle m’avait aussi précisé qu’elle l’était bien plus que je ne l’imaginais. Si je me souvenais bien, Allucia avait mentionné que Lucy se servait de magie pour modifier son apparence. Jusqu’ici, j’avais trouvé ça plutôt futé, et c’était tout. Mais si elle ne se contentait pas de jouer sur l’apparence, si elle avait bel et bien acquis une jeunesse éternelle, alors c’était une autre paire de manches.

Lucy m’avait dit un jour qu’il n’existait pas de sorcellerie capable de ressusciter les morts. Mais si elle s’était jeté un sort pour se rendre immortelle ? Résurrection et immortalité étaient très différentes, mais se ressemblaient en ce qu’elles défiaient l’ordre de la vie.

Lucy avait traité Brown de petit morveux. Autrement dit, elle était plus âgée que lui. Peut‑être ne voyait‑elle en ce dernier guère plus qu’un enfant. Et pourtant, cet homme paraissait plus vieux que mon propre père.

Les mystères qui l’entouraient ne faisaient que s’épaissir. Cependant, presser Brown de questions maintenant n’améliorerait en rien l’état des choses. Pour l’heure, d’autres points restaient à éclaircir. Je remis tout ce qui concernait Lucy à plus tard.

— Vice‑directeur Brown, dis‑je, — savez‑vous pourquoi on ne peut pas utiliser la magie dans l’institut en ce moment ?

J’ignorais encore s’il était directement lié à cet incident, mais il était extrêmement probable qu’il y fût mêlé d’une façon ou d’une autre. Je n’étais pas sûr d’obtenir une réponse claire, mais il fallait demander.

— Aaah… J’ai tout annulé… Hihi… Cette zone souterraine est équipée d’un sceau magique… Depuis des décennies… Pendant de très, très longues années… J’ai développé un artefact… Hihihi… J’étais sûr que la directrice l’avait scellé… Le moment était idéal… Elle est partie pour un long moment, après tout… Hihi…!

Contrairement à mes attentes, il déballa tout avec une expression vide.

— Je vois…

En gros, c’était lui l’instigateur de ce bazar. Je me doutais vaguement qu’un parfait étranger ne se serait pas donné la peine de venir jusqu’à l’institut de magie juste pour provoquer un tel incident, mais je n’aurais jamais imaginé qu’un homme du rang de Brown en fût responsable.

— Ficelle, tu sais quelque chose de ce sceau ? demandai‑je.

— Non. Je savais que cette porte ne pouvait pas s’ouvrir, c’est tout…

D’après ce que Brown avait dit, personne n’était autorisé à entrer dans cette zone souterraine. Elle avait été scellée tout ce temps, et il avait passé des années à mettre au point un artefact magique pour lever le sceau. Je ne connaissais rien à la magie, je n’avais donc aucune idée de l’ampleur du travail. Vu le nombre d’années qu’il y avait consacrées, j’imaginais volontiers que ça n’avait pas été simple.

— Et ces monstres d’ombre, alors ? demandai‑je en me tournant de nouveau vers le vice‑directeur.

— Hihi… Je ne sais pas. Au moment où j’ai levé le sceau, ils sont nés dans cette pièce… Je ne sais rien… Hihihi… !

Il semblait donc que ces ombres venaient bien des niveaux inférieurs de l’institut de magie.

Deux idées me traversèrent l’esprit : on avait scellé ici quelque chose d’extraordinaire, et pourquoi avait‑on placé le sceau ici, spécifiquement ?

Cela peut sembler étrange venant de moi, mais ils sont bien trop faibles pour qu’on les enferme dans l’institut de magie.

Les croiser à l’improviste déroute, mais les repousser n’a rien de difficile. Quiconque s’intéresse un tant soit peu aux arts martiaux y parviendrait sans trop de peine. Il était plus logique que le chef de ces ombres soit scellé ici.

— Une dernière chose, dis-je. — Où est cet artefact magique ?

— Aaah… Je l’ai installé dans l’une des salles de classe du premier étage… Je n’ai tout simplement pas pu lever le sceau, voyez-vous… Tout ce temps, j’ai travaillé à désagréger le mana lui‑même… Hihihi !

Ses radotages avaient livré à peu près tous les détails derrière cet incident — pour peu qu’il dise vrai. Si la magie était inutilisable, c’était à cause de l’artefact qu’avait créé Brown. C’était probablement dû à cette désagrégation du mana. Ce pan‑là, en revanche, me dépassait.

Quoi qu’il en soit, la source des loups d’ombre se trouvait dans ce niveau souterrain. J’ignorais encore à quoi ressemblait le chef, mais l’abattre mettrait sans doute un terme à tout ceci.

D’après ce qu’avait dit le vice‑directeur, il était convaincu que Lucy avait créé ce sceau. Il guettait donc les niveaux inférieurs, persuadé que le secret de l’immortalité de Lucy se trouvait là‑dessous. Son apparence était difficile à expliquer. Il y avait assurément quelque chose de magique là‑dedans, mais même ainsi, j’étais à peu près certain qu’il aurait pu s’y prendre autrement.

Restait à savoir dans quelle mesure Lucy avait affaire à cet endroit souterrain. Il était tout à fait possible que tout cela ne soit qu’un pur produit des délires du vice‑directeur. Je doutais qu’elle en soit totalement étrangère, mais Lucy avait peut‑être, elle aussi, hérité de ce lieu de quelqu’un d’autre.

— Je suis fichu… Hihi… Tout ça pour rien… Hihihi !

Brown répondait à toutes mes questions, mais il était loin d’avoir l’esprit clair. Il avait sans doute craqué en découvrant que le secret d’immortalité qu’il convoitait n’était pas ici. De plus, sachant que ce qu’il avait fait ne pourrait être pardonné, son cœur ne suivait plus.

J’avais moi‑même quarante‑cinq ans. Difficile d’imaginer que ma condition physique s’améliorerait à partir de là. Tout irait en déclin. Dans les années et les décennies à venir, moi aussi je vieillirais et faiblirais. Même si je vivais longtemps, je mourrais certainement bien avant mes élèves.

Si, à l’approche de mon lit de mort, j’apprenais que quelqu’un, juste à côté de moi, avait annulé l’effet de l’âge et la dégradation qui va avec… peut‑être que moi aussi je m’accrocherais à de telles possibilités. Je ne pouvais pas affirmer avec certitude que mon moi futur ne le ferait pas.

— Maître.

— Oui… je sais.

Ceci posé, il était trop tôt pour s’attendrir. J’étais encore en âge d’agir, et ma tête comme mon corps tournaient rond. À mon sens, j’avais mené jusqu’ici une vie assez droite. Alors, si un problème m’avait entraîné dedans, je voulais faire ma part pour y mettre fin.

— Ficelle, évacue le vice‑directeur du bâtiment, dis‑je. — Ensuite, coupe l’artefact magique dans la salle de classe. Si tu ne peux pas, détruis‑le.

— Entendu.

Si nous pouvions au moins faire quelque chose pour cet artefact du premier étage, nous réglerions le problème de la magie inutilisable. Ce qui était scellé dans ces niveaux inférieurs m’inquiétait, mais l’artefact passait en priorité. Je décidai donc de faire mettre le vice-directeur sous bonne garde par Ficelle et de la charger de retrouver l’artefact.

 J’aurais très bien pu l’accompagner, mais je ne connaissais rien aux outils magiques. Mieux valait confier cette partie à une spécialiste.

En attendant, je pensais aller saluer le grand chef qui se trouvait quelque part ici en bas. Si cette chose, quelle qu’elle soit, était trop forte pour moi, je n’aurais qu’à me replier. Une fois la magie rétablie, les professeurs de l’institut pourraient agir. Au pire, il me suffirait de leur faire gagner du temps.

— Maître, soyez prudent, dit Ficelle.

— Oui, toi aussi.

Elle tint son épée prête d’une main et, de l’autre, soutint l’épaule de Brown en remontant l’escalier.

Bon, il ne reste plus que le chef. Je me demande bien ce que c’est.

Je jetai un nouveau coup d’œil autour de moi. Cela ressemblait à une pièce privée. Il y avait une table, une chaise, une étagère à laquelle appartenaient sans doute les livres épars au sol, et une ribambelle d’ustensiles mystérieux. Celui qui entretenait cette pièce avait assurément remarqué l’existence de l’être tapi plus loin dans les profondeurs et il avait créé cet aménagement pour y faire face. Le décor avait quelque chose de si étrange que mon imagination s’emballa, et j’en vins à cette conclusion.

Qui, alors, s’occupait de cette salle ? Lucy, ou quelqu’un d’autre ? Je n’en savais toujours rien, et ce n’était pas un point que je pouvais élucider seul.

— Par là…

À l’opposé de l’endroit où j’étais entré, j’aperçus une autre porte. Elle aussi était entrouverte. Comme toutes les portes menant aux niveaux inférieurs, elle ne portait aucune trace de passage en force. Soit quelque chose l’avait fait s’ouvrir d’elle‑même, soit quelqu’un l’avait ouverte délibérément. Brown avait‑il fait ça, lui aussi ? Ou était‑ce la conséquence de l’annulation du sceau magique ?

— Woah !

Au moment où je jetai un coup d’œil par l’entrebâillement, je sentis une distorsion de l’espace et reculai d’un pas d’un coup sec.

Mon instinct se montrait plutôt fiable pour ce genre de choses. Une seconde plus tard, une ombre jaillit par la porte et me fondit dessus. Je la tranchai par réflexe.

— C’était moins une…

Bon sang, pourquoi est‑ce que j’extermine des monstres inexplicables à mon âge ? Le monde a décidément plus d’un tour en réserve…

La source de ces ombres se trouvait assurément au‑delà de cette porte. De plus, elles n’étaient pas créées au hasard ni à l’infini. Depuis le premier grabuge entendu dans le bâtiment de l’institut jusqu’à mon arrivée ici, dans les sous‑sols, les ombres nous avaient attaqués à des intervalles assez réguliers.

— Bon…

Je me ragaillardis et j’ouvris la porte. Elle n’était pas particulièrement lourde, mais pas non plus assez légère pour que je la brise. Malgré tout, même avec ma force dérisoire, elle s’ouvrit sans peine. Elle n’était pas tenue close physiquement, mais par magie.

— Bien spacieux ici, dis donc…

Au‑delà de la porte s’étendait un espace bien trop ouvert pour un simple niveau inférieur de l’institut. Je doutais qu’il eût été construit. Il paraissait plus logique qu’il ait existé là avant l’institut. Je jetai un regard circulaire. Les parois n’étaient pas d’origine humaine. Elles tenaient plutôt de la roche naturelle. Mon regard se tourna vers l’angle le plus éloigné. J’y sentis une présence bien plus forte que toutes les autres ombres.

Pas de doute. Le chef est là‑bas.

— Qu’est… ?!

Après une dizaine de pas, j’aperçus un loup d’ombre énorme, enserré de chaînes de part en part.

— Il est gigantesque…

Je me retrouvais face à un géant impossible à définir. Dans un récit héroïque, une telle apparition aurait sans doute été accueillie comme un tournant grandiose. Un ménestrel chargé de conter l’histoire aurait probablement rassemblé une foule en liesse à ce moment précis. Mais moi, je n’étais qu’un bretteur ordinaire, ni héros ni légende. Honnêtement, ma première pensée fut que je n’avais aucune envie de m’en charger.

Le chef des ombres se tenait droit devant moi, mais il ne semblait pas libre de ses mouvements. Les chaînes qui l’enserraient le maintenaient solidement entravé. Restait à savoir si cette contrainte venait de leur nature matérielle ou d’une propriété magique.

Je mis mon épée en garde et m’approchai lentement. Pour l’instant, je ne percevais aucun danger immédiat ; j’estimai donc pouvoir réduire un peu la distance afin d’examiner la chose de plus près. La cavité souterraine était bien plus vaste que le couloir et la pièce par lesquels j’étais passé pour arriver jusqu’ici. La lumière y était rare, et la visibilité mauvaise. Malgré tout, je sentais que l’endroit n’avait rien d’un espace confiné. Impossible de dire s’il avait été creusé par quelqu’un, jadis, ou si cette grotte existait depuis l’origine.

— Hm ?

Une fois un peu plus près, le monstre d’ombre se précisa. C’est alors qu’un autre fait sauta aux yeux.

— Ils… le dévorent ? Non, ils essaient de le libérer.

Plusieurs loups d’ombre, sans doute engendrés par cette chose, mordaient les chaînes. Ils savaient d’instinct que ce géant était leur chef, et s’acharnaient à détruire les chaînes pour le libérer. Il n’y avait toutefois qu’un espace limité où ronger les entraves et les ombres qui n’avaient pas trouvé où mordre avaient dû quitter cette caverne pour gagner la surface. Ce n’était qu’une supposition, et sans grande certitude.

— Hmm…

Bon, que faire de ça ?

Même si je tranchais les ombres accrochées aux chaînes, d’autres ne manqueraient pas d’apparaître.

Une part de moi estimait que je ne pouvais pas simplement abattre le chef sans consulter personne. On l’avait scellé ici de manière si grandiloquente. Était‑il vraiment permis d’y toucher ? Pourtant, maintenant qu’un dégât réel était survenu, je ne pouvais pas fermer les yeux.

— Hmm ?!

Je pensai, pour l’instant, à ne frapper que les ombres qui mordaient les chaînes.

Ce serait sans doute le mieux, puis je garderais la situation à l’œil jusqu’à l’arrivée de Ficelle ou d’autres renforts.

Soudain, des grincements et des craquements que je n’avais vraiment aucune envie d’entendre se mirent à résonner autour de moi.

— Ça va céder ?!

Oui, les chaînes qui liaient le loup géant se désagrégeaient nettement. Mauvais signe. Jusque‑là, les petits loups s’acharnaient sans résultat, mais quelque chose venait soudain d’accélérer le processus.

— Merde !

Sans savoir encore quoi faire, j’abattis mon épée sur l’une des ombres qui rongeaient la chaîne. À l’instar de celles qui avaient afflué à la surface, elle disparut aussitôt, mais une autre prit forme aux pieds du chef pour la remplacer. Il fallait vraiment faire quelque chose à cette chose, sinon les ombres se reproduiraient à l’infini. Qui plus est, à mesure que les chaînes faiblissaient, le chef commençait à bouger.

— Ugh !

Je tentai de faucher les ombres une à une, mais cela ne semblait pas empêcher les chaînes de céder.

Qu’est‑ce que je fais ? Qu’est‑ce que je fous ? Dois‑je me dire que ça me dépasse et battre en retraite pour l’instant ? Non, si ce monstre sort d’ici, ce sera vraiment la catastrophe.

— – – –

— Je ne comprends rien à ce que tu dis !

Le loup géant avait ouvert ses mâchoires énormes et parlé d’une voix sans mots. Je n’y comprenais rien. Était‑ce la joie d’être enfin relâché ? Ou bien un cri de ressentiment pour sa captivité ?

Je préférerais que tu te calmes et que tu te taises. Tu peux ? Non ? Bordel !

— – – –

Les chaînes qui scellaient le loup géant cliquetaient et se défaisaient toujours. Le chef ouvrit alors les mâchoires plus grand encore, et, à cet instant, toutes les chaînes volèrent en éclats et tombèrent au sol, libérant la bête de ses entraves.

Ouais, il est énorme.

À vue de nez, il faisait bien deux fois la taille du monstre nommé que j’avais affronté dans la forêt d’Azlaymia. Cependant, comme les loups d’ombre qui grouillaient à ses pieds, ses contours demeuraient vaporeux, si bien que j’étais incapable d’en jauger précisément les dimensions. En revanche, la pression qui irradiait de son corps, elle, ne laissait place à aucune ambiguïté.

Hmm. Sérieusement, qu’est-ce que je fais de ça ?

Maintenant qu’il était libre, le mieux serait sans doute de l’abattre ici et maintenant. Le problème, c’est que je disposais de bien trop peu d’informations sur cet ennemi. Ficelle ne semblait pas savoir non plus ce qui se cachait dans ces niveaux inférieurs, alors il y avait peu de chances que je trouve quelqu’un capable de m’éclairer sur la situation.

Bordel, Lucy, pourquoi fallait-il que tu partes en déplacement maintenant ? Je sais bien que le vice-directeur a choisi ce moment précisément parce que tu étais absente… mais laisse-moi au moins râler un peu !

— Ouah !

À force de cogiter, j’avais cédé l’initiative au loup géant. D’un mouvement lourd, il abattit ce que je pris pour sa patte avant sur moi. J’ignorais si je pourrais parer ça à l’épée, alors j’esquivai sur le côté. Heureusement que l’endroit était vaste. Si cette caverne avait été juste assez grande pour le loup géant, cette attaque m’aurait peut-être écrasé net.

— – – –

— Disons que… tu vas me laisser partir, d’accord ?!

Je bondis en arrière pour éviter un balayage horizontal. Même si mon adversaire avait été une bête sans esprit, j’aurais pu lire un minimum d’émotion dans son expression. Ça valait pour les animaux comme pour les monstres. Mais je ne lisais rien de tel chez l’ombre qui me faisait face. Je ne m’attendais pas à bavarder avec elle, certes, mais on en était visiblement au point où il fallait laisser parler l’épée.

— Hmpf !

Pour le tenir à distance, je tranchai ce que je pensais être la patte qui attaquait. Comme pour les autres ombres, je ne sentis aucune résistance. Ma lame traversa net une zone ombreuse de son corps. Cette partie se déforma légèrement et s’évanouit. Mais, à la différence d’avant, l’adversaire dans son ensemble ne montrait aucun signe de disparition.

Ça va être une guerre d’usure improductive ? Ça m’arrange moyen. T’es pas obligé de continuer, tu sais ?

— – – – , – – –

Il pleurait — non, il disait quelque chose. Malheureusement, je ne discernais aucun mot. Je ne savais même pas s’il s’agissait d’une langue quelconque. C’était comme un son sans paroles qui résonnait chaotiquement dans mes oreilles.

— Hm ?

Il y avait eu une autre évolution depuis que le loup géant s’était mis en mouvement. Les petites ombres qui grouillaient vers la surface fondaient désormais, comme pour se souder au corps principal. On avait bel et bien sa matrice et ses rejetons. Maintenant que le noyau était libéré, les ombres mineures avaient rempli leur office. Toutes filaient tout droit vers le loup géant.

Quoi qu’il en soit, mon adversaire se montrait relativement docile. Je n’allais pas prétendre que je pourrais le battre comme ça, mais j’étais confiant de pouvoir gagner du temps sans perdre. Rester incapable de conclure, en revanche, posait problème. Le trancher ne semblait pas lui faire de dégâts, mais ça ne voulait pas dire que je pouvais l’ignorer. J’avais de l’énergie pour l’instant, mais la perspective d’un combat qui s’éternise me cassait le dos rien qu’à l’imaginer.

Par-dessus tout, la nature mystérieuse de ses attaques exerçait une pression non négligeable. Impossible de dire si je pourrais bloquer un de ses coups, et encore moins encaisser. Je consumais pas mal d’endurance juste pour ne pas me laisser aller. Dans le pire des cas, le moindre contact avec son corps pourrait s’infiltrer en moi et me terrasser. Mes coups d’épée faisaient effet, donc j’en doutais, mais mieux valait un excès de prudence que la mort.

— Hah !

Je tranchai l’ombre qui arrivait et reculai d’un pas.

Bon, ça coince. Ne pas savoir ce que c’est est déjà rude, mais c’est pire encore de n’avoir aucune idée de l’efficacité de mes attaques.

Zeno Grable avait été un adversaire coriace, mais j’avais pu viser ses points mous, comme les yeux et l’intérieur de la gueule. À vue de nez, je ne repérais rien de tel ici. Il avait quelque chose comme une gueule, mais tout ce que j’y voyais, c’était l’abîme. Enfoncer mon épée là-dedans ne servirait sans doute à rien, et c’était le meilleur moyen de me faire tuer.

Au moins, les ombres disparaissaient quand ma lame les frappait. Je refusais de croire que mes attaques physiques étaient entièrement neutralisées. C’était en gros le seul point lumineux de ce combat, mais à ce rythme, le soleil risquait de se lever avant la fin. Voire la lune de refaire son tour.

Je n’ai clairement pas l’endurance pour ça.

— – – !

— Aah ! Bon sang, quelle plaie !

Plus agaçant encore, mon adversaire apprenait, manifestement. La première verticale suivie d’un balayage horizontal relevait d’un simple enchaînement à la force brute. Mais après avoir pris quelques coups de ma part, ses mouvements basculaient entre l’offensif et le défensif.

Désormais, il enchaînait des attaques rapides sans ouverture, puis bondissait presque toujours hors de portée. La stratégie de frappe-et-retrait parfaite. Même venant d’un loup sauvage, ça m’aurait surpris. Je parvenais à placer quelques touches en calant mon rythme sur le sien, mais elles restaient superficielles. Enfin, peut-être qu’il n’y avait ni profond ni superficiel contre un ennemi inconsistant. À ce train-là, je n’avais pas l’impression d’en placer de bonnes.

Cela dit, ça signifiait aussi que mes attaques avaient un effet, même minime. S’il avait pu ignorer mon épée, il aurait suffi qu’il fonce sans se soucier des coups. On pouvait peut-être s’en réjouir, mais que les choses continuent ainsi restait problématique. Et ne pas pouvoir jauger son endurance n’arrangeait rien.

Je n’avais jamais combattu un ennemi de ce genre, alors je ne savais pas comment l’aborder. S’il avait été humain ou bête sauvage, une partie de mon expérience aurait servi, mais là, ça ne m’aidait pas grand-chose. Il ressemblait à un loup dans ses gestes comme dans son apparence, et pourtant je doutais que ça s’arrête là. À tout prendre, Zeno Grable avait été plus simple à gérer. Je ne savais même pas si ce loup était vivant.

— Ouah !

Je n’avais pas réussi à garder le loup géant à portée. Alors qu’on se toisait juste hors d’atteinte, il tenta quelque chose de nouveau : une attaque à distance. Une ombre se détacha du corps principal et fusa sur moi tel un dard.

— Quelle sale blague !

Sauf illusion de ma part, l’adversaire gagnait en maîtrise à mesure que le temps passait. Peut-être qu’il était juste vaseux à son réveil. Si c’était ça, les choses tournaient mal.

— Oups !

Des flèches d’ombre me volèrent dessus en rafale.

Ça me rappelle mon duel avec Lucy.

Je fus forcé de passer entièrement sur la défensive. Il arrachait des morceaux de lui-même comme projectiles, alors j’avais cru un instant qu’il rapetissait, mais ça ne semblait pas être le cas. Le loup géant se portait à merveille et restait aussi massif.

Je fais quoi ? C’est vraiment mauvais. Je ne vois aucune voie de victoire. Pire, ça empire de minute en minute. Je vais y passer, sûr et certain.

— Maître, désolée de vous avoir fait attendre.

Et juste au moment où je me disais que j’étais vraiment dans la panade, comme lors d’un certain incident il y a quelque temps, quelque chose passa à toute vitesse à ma droite et me tira de ce pétrin.

— Ficelle !

On venait de frôler la grosse casse. Si je me contentais d’esquiver et d’abattre les flèches d’ombre, j’aurais sans doute pu m’en sortir. Mais comme c’était un monstre inconnu, je voulais éviter tout contact direct. J’étais bien content que Ficelle soit là — elle, au moins, avait de quoi intercepter les flèches par des projectiles à elle.

Autre point notable : Ficelle venait d’employer l’épéomancie. Autrement dit, un de nos gros problèmes venait d’être réglé.

— Merci, tu m’as sauvé !

Je bondis hors de portée du loup géant et me plaçai aux côtés de Ficelle, à l’entrée de la caverne. J’avais l’avantage du gabarit, mais elle, elle était devenue bien fiable. Ce n’était pas le moment de m’attarder là-dessus, mais la progression de mon ancienne élève me toucha profondément. Elle était désormais capable de se tenir à mes côtés.

C’était la deuxième fois que Ficelle me sauvait. La première, c’était lors de l’arrestation de Reveos, et maintenant, nous avions face à nous une bête inexplicable que je ne savais pas gérer.

Je mise gros sur tes compétences, Ficelle.

— J’ai brisé l’artefact magique, dit-elle, l’épée au clair.

— Je vois. Ça a été vite.

— Mm. J’ai fait aussi vite que j’ai pu.

Elle avait fini par détruire l’appareil du vice-directeur. Honnêtement, ça m’avait épargné bien des ennuis. Si Ficelle avait pris le temps d’analyser la chose, ça aurait pu très mal tourner pour moi ici.

Je doute qu’elle l’aurait fait, mais quand même…

— Mrgh… Il a l’air fort, commenta Ficelle.

— Ouais, on dirait que les attaques marchent plus ou moins, mais je n’avance pas. On manque trop d’informations.

On était deux contre un, mais ce n’était pas une raison de souffler. C’était bien plus facile pour moi de ne plus être seul, mais même avec la souplesse de Ficelle et sa capacité à tenir n’importe quel rôle, je ne voyais pas de plan pour gagner. En bref, il nous manquait des données. On ignorait tout des attaques efficaces contre le loup géant et de ses aptitudes.

— On va commencer par tester deux-trois choses, proposa Ficelle.

— Compris. Je me cale sur tes mouvements.

Elle n’avait pas l’intention de se replier non plus. On ne savait pas ce qui arriverait si on détalait la queue entre les jambes, mais je n’avais pas prévu de perdre, alors autant essayer tout ce qu’on pouvait.

— – – -, – – –

— Il parle ? marmonna Ficelle. — Je ne comprends pas, en tout cas.

— Mm, moi non plus. Mais ce n’est pas le moment de s’en préoccuper.

Le loup géant semblait avoir un avis sur la nouvelle venue. Il s’immobilisa un instant et proféra de nouveau cette voix sans mots. Ficelle non plus n’en saisissait rien, et je ne m’attendais pas à ce qu’elle comprenne. Ce n’était pas l’heure de ruminer là-dessus. Notre adversaire nous était clairement hostile, alors pas d’autre choix que de se battre. Si les choses devenaient réellement dangereuses, je comptais au moins embarquer Ficelle et me replier.

— Il arrive ! criai-je.

Après ce drôle de marmonnement, le loup géant jaillit à l’attaque. Comme plus tôt, il choisit de détacher des morceaux de son corps pour nous tirer des flèches. Mais en forçant sur mes yeux, je parvins à lire les mouvements préparatoires de cette attaque. Une partie de son corps bouillonnait de façon anormale. Tant que je faisais attention à ça, il me suffisait d’esquiver.

— Hm !

Se faufilant à travers les attaques, Ficelle s’approcha et trancha de son épée. Comme quand je l’avais fait, la portion d’ombre traversée par sa lame fut rasée et se volatilisa.

— Je n’ai pas l’impression de trancher quoi que ce soit, grommela-t-elle.

— Je ne peux qu’être d’accord…

Si les choses se passaient exactement comme elles en avaient l’air et que notre adversaire s’affaiblissait à chaque lambeau d’ombre qu’on arrachait, alors la situation n’était pas si mauvaise. N’empêche, même à deux, c’était bien trop inefficace. Les choses auraient été différentes si on avait manié des armes lourdes comme des marteaux ou des haches à deux mains, mais nous avions tous deux des épées longues. Peut-être que les attaques purement physiques avaient leurs limites.

— Prends ça !

Après avoir pris une inspiration pour digérer ces informations, Ficelle s’élança de nouveau. Cette fois, elle n’attaqua pas directement avec sa lame, elle projeta un sort d’épéomancie, comme contre les flèches d’ombre.

L’épéomancie de Ficelle s’enfonça dans le corps du loup géant. Quelques instants plus tard, les endroits touchés se mirent à bouillonner, et les ombres qui s’y trouvaient disparurent, en se dissolvant. Il semblait que l’épéomancie fonctionnait un peu mieux que les attaques physiques. Cela dit, impossible de dire combien d’attaques il faudrait pour abattre ce loup.

— Faut que je m’y mette aussi !

Je ne pouvais pas laisser tout le combat à Ficelle. J’ignorais encore l’intelligence de notre ennemi, mais ce serait problématique si toutes les attaques qu’il avait braquées sur moi se retrouvaient redirigées vers Ficelle. Nous avions enfin l’avantage du deux contre un, et il n’y avait aucune raison de le laisser filer.

Alors que l’attention du loup géant se déplaçait sur Ficelle, je m’approchai et l’attaquai.

Hmm, c’était un peu plus profond qu’avant, mais j’ai pas l’impression que ça marche.

Je le tailladais, mais le retour était complètement à côté. Les informations que je traitais dans ma tête n’avaient rien à voir avec la sensation dans ma paume. Un truc auquel je n’avais aucune envie de m’habituer en tant qu’épéiste.

— – – , – – –

— Merde, ce truc me déboussole vraiment !

Même avec sa voix sans mots, les choses auraient pu être différentes si j’avais pu y lire une intention quelconque. Mais je ne comprenais absolument rien à ce qu’il disait. Y mettait-il seulement une émotion ? Le boss d’ombre essayait peut-être de nous dire quelque chose à sa manière, mais ça ne nous parvenait pas. Je ne lui demandais pas de parler de façon intelligible pour des humains, mais au moins de faire passer une émotion.

— Hmpf !

J’abattis mon épée pendant que Ficelle l’attaquait avec son épéomancie. Le retour fut le même que d’habitude. Même sans retour tactile à l’impact, j’aurais au moins aimé un son, n’importe quoi, pour me dire quand j’avais touché juste. Malheureusement, il n’y avait rien de tout ça non plus. C’était comme frapper sans cesse dans le vide, ce qui rendait l’ensemble extrêmement sinistre.

— Hmmmm…

Ficelle grogna en poursuivant l’assaut. Le grand loup d’ombre ne se contentait pas de nous laisser le frapper sans arrêt. Après un ou deux coups, il bondissait toujours. Même si la salle était grande, nous étions sous terre, donc il ne pouvait pas reculer très loin. Il errait cependant partout, nous envoyant des flèches d’ombre de toutes les directions, par dépit. C’était épuisant pour les nerfs, pour elle comme pour moi.

À ce propos, mon corps n’était pas assez solide pour supporter longtemps une telle tension nerveuse. Même si je n’avais pas encore pris de blessure visible, comme je l’avais prévu au départ, mon endurance déclinait.

Ça va mal finir si ça continue comme ça.

— Ça marche… mais on manque de puissance d’impact immédiate… marmonna Ficelle.

Elle bougeait toujours et analysait la situation.

Elle avait raison. S’il y avait un moyen de l’emporter ici, ce serait d’attaquer avec assez de puissance pour anéantir jusqu’au dernier lambeau d’ombre d’un seul coup. Une énorme explosion pourrait briser l’impasse. Cependant, nous étions sous terre. Tout pouvait s’effondrer si on déchaînait une magie trop formidable, et c’était une perspective effrayante.

De toute façon, je ne peux pas utiliser la moindre magie.

Peut-être que Ficelle craignait, elle aussi, un éboulement, et c’est pour ça qu’elle hésitait un peu.

— Maître, j’ai une proposition.

— Hm ? Quoi donc ?

En me repliant un peu, je rejoignis Ficelle. Elle semblait avoir un plan pour l’abattre. Dans ces moments-là, j’admirais vraiment les sorciers. Être épéiste, ça sonnait bien, mais au fond on se contentait d’agiter une lame sur l’adversaire. Quand ça ne servait à rien, on n’avait plus grand-chose à offrir.

— Je vais accumuler assez de mana pour le balayer d’un seul coup, dit Ficelle. — Mais je veux que vous me protégiez pendant ce temps.

— Je vois… Compris. J’ai hâte de voir ta puissance.

— Mm. Je ferai de mon mieux.

Le plan était simple : à moi de devenir la cible jusqu’à ce que Ficelle ait fini d’accumuler son mana. J’allais servir de leurre.

Pas un boulot tendre pour un vieux bonhomme, mais on va tenir aussi longtemps que possible, hein ?

— Je commence… Mgh !

— Ouah !

Ficelle se mit aussitôt à rassembler son mana. Lors de notre duel, son épée avait brillé au point que je l’avais vue malgré mon incapacité à utiliser la magie.

Cette fois, on avait déjà dépassé ce stade de loin. Je voyais clairement le mana enfler autour de son épée à chaque seconde. Elle s’était clairement retenue pendant notre petite joute.

— Très bien, à moi de m’y mettre aussi ! lançai-je.

Dans son état actuel, Ficelle ne pouvait pas vraiment bouger. Enfin, elle le pouvait sans doute, mais cela disperserait le mana qu’elle accumulait, ou quelque chose du genre. On m’avait déjà dit que construire et maintenir une magie exigeait une technique prodigieuse.

Mon rôle était clair, je devais le gêner au maximum pour l’éloigner d’elle.

— – – , – –

— Par ici !

Le loup géant réagit à Ficelle un instant, mais il reporta son attention sur moi quand je me rapprochai. Les attaques qu’il lançait à courte portée étaient assez rapides, et j’ignorais la puissance de ses coups, donc je devais les esquiver. En plus, je ne pouvais plus battre en retraite pour m’éloigner de lui. Je devais rester au corps à corps, et me contenter d’esquiver sans arrêt ne suffirait pas à retenir son attention. Je devais aussi repartir à l’attaque.

— Hé, du calme !

Pour être franc, la difficulté était absurde. Cette ombre vient de m’érafler les vêtements ? Merde, c’était moins une.

Je baissai un instant les yeux vers l’endroit touché. Mes vêtements étaient bien entamés, comme si une lame affûtée les avait fendus.

Bordel, c’est vraiment le genre d’attaque que je ne peux pas prendre de face.

Le fait que ça ait un tranchant signifiait que même parer à l’épée pouvait être dangereux. Je doutais que ma lame perde au premier choc, mais mieux valait éviter de vérifier.

— Hrmmmmm !

Derrière moi, j’entendais Ficelle gémir. Ce que je supposais être du mana gonflait autour de son épée à des proportions terrifiantes.

Ciel ! Tu ne laisserais même pas d’os si tu touchais quelqu’un avec ça !

Une fois encore, je ne pus m’empêcher d’admirer à quel point la magie était prodigieuse.

— Oh ! C’est pas le moment de détourner les yeux !

Je me retournai vers mon adversaire au moment même où une énorme patte avant s’abattait sur moi. Au lieu d’esquiver en reculant, je me décalai sur le côté. Franchement, faire ça foutait la trouille. Je n’avais pas beaucoup d’expérience pour appâter un ennemi de cette façon. Cependant, si je reculais, tout le mana que Ficelle rassemblait partirait en fumée. Très probablement, ce n’était pas un exploit qu’elle pouvait retenter plusieurs fois. Je savais très bien que se concentrer à fond sur une attaque pour la voir rater rendait ensuite très difficile de retrouver ce niveau de concentration.

— Hmpf !

La seule chose à faire, maintenant, c’était de lui tourner autour et de l’obliger à me prendre pour cible. Je me ranimai, enchaînai attaque sur attaque, sans me soucier de savoir si mes tailles faisaient effet. Je sentais le petit surplus d’endurance et de volonté que j’avais encore s’évanouir à toute vitesse.

— Gah !

Je continuai d’esquiver de justesse les attaques du grand loup d’ombre, et je gardai son attention sur moi en ripostant, tout ça pour gagner du temps. Simple sur le papier mais bien éprouvant pour les nerfs. Tant qu’il était hors de question de bondir en arrière pour m’en dégager, j’étais forcé de rester à portée, où un seul coup annoncerait ma défaite.

Je me croyais prêt, mais mon énergie et ma volonté s’effritaient salement. Je le sentais d’autant plus que je savais que n’importe quelle attaque pouvait être fatale. Une éraflure, je m’en tirerais sans doute. Mais un coup plein, ce serait la fin.

— Hup !

J’évitai de justesse une taille horizontale d’un pas en arrière. Un petit pas comme ça, passe encore, mais si j’allais trop loin, je me rapprocherais trop de Ficelle.

C’est un numéro de funambule grotesque.

S’il y avait un maigre réconfort à tirer de la situation, c’était que mon ennemi ne semblait pas disposer d’un répertoire d’attaques très varié. Tant que je gardais les yeux sur lui, je devais pouvoir esquiver tout ce qu’il avait à m’envoyer.

Pour l’instant, il n’avait montré que deux options : des coups de patte avant à courte portée, et des flèches d’ombre jaillissant de son corps. Ses attaques au corps à corps n’étaient pas particulièrement difficiles à éviter, puisqu’il ne semblait pas comprendre le principe d’une feinte.

Reste à savoir combien de temps je pouvais tenir. Il y avait une limite à ce qu’un humain pouvait supporter en restant constamment en mouvement. Ma technique était meilleure que dans ma jeunesse, mais mon corps, lui, suivait moins bien.

— Haa… Ha…ha !

Grâce aux réflexes forgés par des années de répétition, j’esquivais les attaques de mon ennemi. J’avais dépassé le stade où chaque mouvement devait être guidé par la logique et l’analyse. Chercher à réfléchir à chacun de mes gestes n’aurait été qu’un gaspillage d’énergie.

Je me laissai donc porter par mes instincts : esquiver, frapper, recommencer. À force d’enchaîner ainsi, je sentis un léger sourire me venir aux lèvres.

Travailler les fondamentaux était ennuyeux. Les progrès se percevaient à peine, et il fallait des mois, parfois des années d’efforts accumulés, pour avoir enfin l’impression d’avoir avancé.

Mais face à un adversaire redoutable comme celui-ci, je ressentais avec une netteté presque grisante le chemin parcouru.

Autrefois, je n’aurais pas pu esquiver une telle attaque. Je n’aurais même pas réussi à placer le moindre coup.

Je fis le vide.

Quand la bête attaquait, j’esquivais, je ripostais, j’esquivais, je ripostais, puis j’esquivais encore. Les circonstances de ce combat avaient beau être extrêmes, je ne faisais, au fond, qu’enchaîner ce même schéma. Ce qui me revenait inconsciemment en tête, c’étaient les mouvements fondamentaux que j’avais travaillés enfant. Cette lente accumulation d’exercices quotidiens prenait enfin corps sous la forme de techniques de combat.

Comme je ne ressentais presque rien lorsque ma lame touchait mon adversaire, mes sens finirent par assimiler cet affrontement à une séance d’entraînement absurde d’intensité. J’ignorais si un tel état d’esprit était souhaitable ou non. La question resta sans réponse, tandis que cet échange d’attaques, d’esquives et de ripostes s’éternisait.

— Hmpf !

Je me faufilai à travers une volée de flèches d’ombre et assénai une taille ascendante. Sur une bête ordinaire, le coup lui aurait fendu la mâchoire. Ici, il n’avait fait que rogner légèrement la masse globale de l’ombre.

C’est amusant.

Un sentiment parfaitement déplacé germait dans mon cœur. J’aimais, sans aucun doute, croiser le fer avec mes élèves, car c’était une manière très concrète de mesurer leur progression. À l’inverse, je n’avais tiré aucun plaisir de mon affrontement contre Zeno Grable, tant l’inquiétude m’avait rongé devant l’ampleur du désastre qu’il aurait pu provoquer.

Alors pourquoi m’amusais-je, maintenant ? Peut-être parce que ma lame ne rencontrait aucune résistance véritable, et que mon cerveau assimilait peu à peu cet affrontement à un simple enchaînement de mouvements fondamentaux.

— Hah !

Je m’accroupis pour esquiver l’attaque qui visait mon visage. Si je ne pouvais pas reculer, il ne me restait qu’à dévier sur la gauche ou sur la droite.

Ou bien à avancer d’un pas.

À bien y réfléchir, Curuni recourait constamment à ce genre d’esquives qui mobilisaient tout le corps. Sa technique était encore en pleine construction, mais elle ne manquait pas d’endurance.

Voilà pourquoi elle privilégiait naturellement les grands déplacements.

— Encore une !

Je me déportai sur le côté pour éviter la frappe verticale suivante, puis ripostai par deux tailles enchaînées.

Allucia ne laissait jamais passer la moindre ouverture, et sa spécialité consistait à porter des contre-attaques imparables. Dans l’ensemble, sa technique m’avait depuis longtemps dépassé. Elle restait mon ancienne élève, mais depuis mon arrivée comme instructeur à l’Ordre, j’avais compris qu’elle avait, elle aussi, quantité de choses à m’apprendre.

Mes pensées dérivèrent alors vers les cinq élèves du cours d’épéomancie. Ils allaient bientôt délaisser les simples frappes d’entraînement pour commencer à apprendre les mouvements fondamentaux. Je me demandais à quoi ressemblerait leur art de l’épée, plus tard.

Cindy possédait l’endurance de Curuni. Elle ne manquerait pas d’en faire un usage redoutable en combat. Nesia, lui aussi, avait une carrure solide. Peut-être adopterait-il une approche en force, comme Surena. Lumite et Fredra me donnaient l’impression qu’ils combattraient en élèves modèles, à l’instar d’Allucia et de Ficelle. Fredra, en particulier, avait rejoint le cours d’épéomancie par admiration pour Ficelle. Elle finirait sans doute par imiter son style.

Quant à Mewi… je n’étais pas encore fixé. Elle était très agile, au demeurant. En termes de style, elle pourrait se rapprocher d’Allucia ou de Surena. Et, à vrai dire, il pourrait être amusant de lui apprendre à manier deux épées.

Ils avaient tous encore besoin d’assimiler les fondamentaux. En tant qu’épéistes, ils n’étaient encore que des pierres brutes, et il revenait à Ficelle comme à moi de les polir. On pouvait même dire que c’était notre devoir.

Je savais pertinemment que ce n’était pas le moment de penser à tout cela. Pourtant, au cœur d’un combat où je mesurais pleinement le fruit de mon propre entraînement, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer la façon dont la génération suivante finirait par me dépasser.

Je nourrissais ces pensées bancales tandis que le combat se prolongeait encore. Soudain, une flèche d’ombre finit par m’effleurer la joue.

— Urgh !

Pour la première fois depuis un bon moment, une pointe de douleur traversa vivement mon corps.

Parfois, une concentration poussée à l’extrême pouvait prendre le pas sur la chair. Mais cela ne durait jamais longtemps. Le fait qu’une attaque que j’aurais esquivée sans peine quelques instants plus tôt m’atteigne désormais prouvait que mon corps commençait à ne plus suivre les mouvements imaginés par mon esprit.

Mon amusement se mua peu à peu en inquiétude. Mon endurance touchait à sa limite, et ma concentration déclinait. Mon corps, qui n’avait cessé de bouger, comme mon cerveau, qui lui donnait ses ordres, m’envoyaient tous deux des signaux d’alarme.

Pas encore prête ? Combien de secondes s’étaient écoulées depuis que Ficelle avait commencé à rassembler du mana ? Vingt ? Trente ? Une minute ? Cinq, peut-être ?

Quand on se concentrait, il était facile de perdre la notion du temps. Pouvoir se focaliser à ce point avait quelque chose d’enviable, mais personne ne pouvait tenir indéfiniment dans un tel état.

Le sang qui coulait de ma joue se glissa dans ma bouche. C’était amer, avec un goût de fer. Ce n’était qu’une égratignure, mais le simple fait d’avoir été touché, d’avoir raté mon esquive, ébranlait rapidement ma concentration. Je sentis la sueur perler sur tout mon corps. Je détournai de force mon attention de la goutte qui glissait sur mon front et m’acharnai à maintenir mon corps en mouvement, en guettant l’instant de la victoire.

Merde. À ce rythme, mes poumons ne suivront pas. Il me faut reprendre mon souffle, ne serait-ce qu’une seconde.

— Haaah !

Au moment précis où ma concentration et mon endurance me lâchèrent et où je haletai, j’entendis derrière moi la voix rassurante de Ficelle.

— Maître ! Reculez !

— D’accord !

Profitant de l’ouverture, j’accompagnai l’attaque du loup géant puis bondis en arrière. Un vrai soulagement m’envahit enfin, et je tombai involontairement à un genou.

— Pwah !

Bon sang, c’était vraiment passé à un cheveu.

Je pris une grande, très grande inspiration. Dix secondes de plus, et j’aurais sans doute écopé de bien pire qu’une simple éraflure à la joue. J’avais frôlé la rupture à ce point. Une sueur froide me ruisselait dans le dos.

Je me tournai vers Ficelle. Le mana qu’elle avait accumulé jusqu’à sa limite jaillissait non seulement de la pointe de son épée, mais de toute la longueur de la lame. On aurait dit un geyser. D’un seul regard, je compris la puissance phénoménale qui s’y concentrait. À vrai dire, la pression dégagée par son arme était telle que je me surpris à craindre un éboulement.

— Prends ça !

Ficelle inspira, puis abattit son épée. À mes yeux, ce n’était plus un coup d’épée, mais une cascade de lumière.

— Arcane secrète, Curtana !

— Ooooooh ?!

Sans fracas tape-à-l’œil, une puissante onde de chaleur engloutit la zone. Elle fut si violente que je plantai instinctivement mon épée dans le sol pour me maintenir en place.

Un choc traversa mon corps, et ma vue se brouilla peu à peu. Lorsque l’éclat aveuglant commença enfin à faiblir, je vis que l’essentiel de l’ombre devant nous avait été balayé. Ses contours vaporeux n’étaient plus qu’une masse indistincte, et ce qui avait été un loup géant ne ressemblait plus qu’à des lambeaux informes suspendus dans les airs.

— I…Incroyable…

Alors, c’est ça, la pleine puissance de Ficelle ?

Certes, l’attaque n’était pas des plus pratiques, vu le temps qu’elle exigeait en plein combat, mais sa puissance de feu absurde compensait largement. Le loup d’ombre n’avait pas bronché d’un iota face à nos assauts précédents, et le voilà réduit à un état pitoyable.

Était-il seulement encore en vie ? Il ne restait rien de son corps d’ombre. Il ne disparaissait plus, ne grossissait plus. Seule une ombre vague continuait de flotter dans la grotte.

— Haah… Je suis à bout… dit Ficelle. — Je me demandais quoi faire si ça ne marchait pas.

— Tu as très bien fait, dis-je.

Nous gardâmes nos distances un moment, par précaution, mais il ne donna aucun autre signe de mouvement. Je ne savais pas si nous l’avions tué ; au moins, il avait été neutralisé. Le son qui me résonnait aux oreilles s’était aussi tu.

Je n’aurais jamais pu vaincre un tel adversaire seul. Si nous y étions parvenus, c’était parce que j’avais tenu bon en leurre et, à vrai dire, la puissance destructrice de l’attaque de Ficelle m’avait sidéré. Elle était encore jeune, en plus. Si elle poursuivait ses études, ses capacités allaient grandir bien, bien davantage. Jusqu’où allait-elle grimper ? Quel serait son sommet ? Ma curiosité était sans fin.

— Hm… ? C’est…

Jugeant le danger écarté, je m’avançai vers les reliefs de la bête d’ombre. S’il nous attaquait encore, il faudrait improviser, mais cela ne semblait pas devoir arriver. Arrivé à l’endroit où je supposais se trouver le centre du loup géant, j’aperçus quelque chose comme un cristal noir flottant dans l’air. Il palpitait d’instabilité, et une faible ombre l’enveloppait.

— Un cristal ? Qu’est-ce que c’est ? murmurai-je.

— Je ne sais pas… mais j’en ai un mauvais pressentiment.

— Hmmm…

Il faisait à peu près la taille de ma paume. Il ne renvoyait presque aucune lumière et émettait une aura noire, sinistre. À en juger par sa lévitation, il ne semblait pas avoir de substance physique. J’ignorais même s’il était prudent de le toucher. Pourtant, j’avais le sentiment que le laisser là et ressortir serait une mauvaise idée.

— Ma magie ne l’a même pas éraflé… observa Ficelle. — Il doit être d’une dureté inouïe.

— Donc c’est plus qu’un simple caillou.

D’une manière ou d’une autre, j’avais l’impression que ce caillou était vivant, faute de mieux. Même sans le loup géant, une faible ombre l’entourait encore. Et puis il flottait. Les attaques de Ficelle ne l’avaient pas entamé, preuve que, contrairement aux ombres, il possédait une résistance majeure à la magie.

Peut-être était-ce mon imagination qui s’emballait, mais il se pouvait que cette pierre soit le cœur du loup géant, et que l’immense ombre ait existé pour la protéger. Sans la moindre preuve pour étayer cette théorie.

— Hm !

— Ouah ?!

Alors que je continuais de cogiter sur la nature véritable du cristal noir, Ficelle le trancha de son épée. Je poussai un cri à cette initiative inattendue.

Merde, ça m’a fait sursauter. Préviens-moi, au moins, avant de faire un truc pareil !

— Il est vraiment dur… maugréa Ficelle d’un ton dépité en posant la main sur le fil de sa lame. — On dirait bien que je ne peux pas le couper.

— À ce point-là, hein ?

Ficelle avait une technique exceptionnelle. Elle n’allait pas, par erreur, présenter un mauvais angle de coupe. Autrement dit, le cristal était assez solide pour supporter à la fois la magie et l’épée de Ficelle.

— Bon… Je vais essayer à mon tour, dis-je.

— Mm, d’accord.

Puisque j’étais là, autant en profiter.

Après avoir repris mon souffle, j’avais récupéré un peu d’endurance. Il n’y avait donc rien à perdre à éprouver le fil de ma lame avant de partir. D’ailleurs, un objet que ni la magie ni l’épée de Ficelle ne parvenaient à endommager piquait forcément ma curiosité.

Je ne me serais sans doute pas donné cette peine si l’épée à ma ceinture avait été une arme quelconque, sortie d’une échoppe. Pour le meilleur et pour le pire, j’avais entre les mains un chef-d’œuvre que Balder avait forgé avec soin dans des matériaux d’exception. En tant qu’épéiste, je ne pouvais échapper au désir de savoir jusqu’où allait réellement son tranchant.

Par-dessus tout, Ficelle avait un mauvais pressentiment à propos de cet objet mystérieux. Moi, je n’étais pas capable d’en mesurer clairement la dangerosité ; l’avis d’une magicienne, en la matière, ne pouvait pas être ignoré.

Je pris une inspiration et tins mon épée prête devant moi. Ma cible était plutôt petite, mais elle bougeait à peine. La tailler revenait à frapper un mannequin d’entraînement ou un poteau de paille. Si je gardais mon calme et frappais comme d’ordinaire, je ne la raterais pas.

Si mon épée y passait dans l’échange, je n’aurais qu’à m’excuser plus tard auprès de Balder, lui expliquer la situation et la lui faire réparer. Cela me coûterait sûrement de l’argent, mais ce serait une dépense nécessaire.

— Concentration…

Je m’accroupis, puis lançai ma taille.

La fatigue accumulée pendant le combat sembla jouer en ma faveur : mon attaque emporta juste ce qu’il fallait de force, sans excès inutile.

Si je puis dire, cette taille aurait mérité une bonne note. Contrairement aux ombres que j’avais affrontées jusque-là, ma lame rencontra une résistance nette en frappant sa cible. Sans exagérer, ce genre de sensation suffisait à faire vivre un épéiste. Une belle taille nous remontait naturellement le moral.

— Impressionnant, Maître. C’était vraiment beau.

— Hahaha, merci. Faut dire, c’était un joli coup.

Quelques instants plus tard, quelque chose de dur tomba au sol avec un bruit sec.

— Ah, vous l’avez fendu.

— Oooh, ça l’a traversé net.

En tournant notre attention vers le bruit, nous vîmes le cristal noir, proprement tranché en deux, tomber au sol. La faible aura d’ombre qui l’enveloppait s’était dissipée sous l’impact. Je me demandai s’il était désormais complètement neutralisé. Malgré le retour net que j’avais senti dans ma paume, je n’avais pas tout à fait l’impression d’en avoir fini.

J’étais surpris que ma lame ait pu trancher aussi proprement un cristal que la magie de Ficelle n’avait pas réussi à entamer. Je jetai un coup d’œil à mon épée, mais je ne vis ni brèche ni éclat sur le fil. Elle se révélait d’une solidité splendide. Des matériaux de premier ordre, un forgeron de tout premier rang : l’alliance des deux avait véritablement produit un chef-d’œuvre. Une fois encore, je fus saisi par la valeur de ce qui m’était tombé entre les mains, et j’éprouvai un profond respect pour Balder.

— Je me demande si on peut le toucher, maintenant, marmonnai‑je.

Je poussai le cristal du bout de mon épée.

— Ça devrait aller. Ce mauvais pressentiment a disparu.

Voyant qu’il ne se passait rien, je ramassai les deux moitiés du cristal. Elles n’étaient pas plus lourdes que des pierres ordinaires, et leur section était aussi noire que la surface.

Je n’avais aucune idée de ce que c’était.

Je heurtai les deux morceaux l’un contre l’autre. Comme Ficelle l’avait dit, ça paraissait bien solide. J’en fus presque ému d’avoir réussi à le fendre.

— Je remettrai ça à Lucy plus tard, murmurai‑je.

— Mm. Je pense que c’est le mieux.

Quoi qu’il en soit, cette chose avait bel et bien été scellée ici-bas. Je n’irais pas jusqu’à appeler cela un butin, mais il était normal de remettre à la responsable ce que nous avions récupéré à l’issue du combat.

Il était possible qu’elle se fâche de nous voir l’avoir abattu sans lui demander son avis, mais la situation relevait de l’urgence. Elle allait devoir nous pardonner.

— Bon, on remonte ? proposai‑je.

— Mm. Mon mana est à sec. Je suis crevée.

À présent que nous avions abattu le loup géant, les ombres qui déferlaient hors de cette grotte avaient probablement disparu, elles aussi. De toute façon, maintenant que leur chef était tombé, il ne devait plus y en avoir beaucoup qui sortaient du bâtiment de l’institut. Kinera et les autres professeurs étaient dehors, je ne pouvais qu’espérer que tout le monde allait bien.

— Au fait, c’est quoi, exactement, cette histoire d’arcane secrète ? demandai‑je.

— C’est la Grande Sorcière qui lui a donné ce nom, pas moi.

— Mais tu l’as dite à voix haute. Ça te plaît, hein ?

Ficelle marqua une pause avant d’acquiescer.

— Mm‑hmm.

— Hahaha, rien de mal à ça. Une arcane secrète, ça sonne bien.

— Erk…

— Si ça te met dans l’embarras, t’es pas obligée de l’annoncer à voix haute…

— Hmpf !

— Aïe ! Aïe, ça fait mal !

Bon, je comprenais ce qu’elle ressentait. Les techniques secrètes, ça sonnait foutrement bien, et c’était encore mieux quand elles étaient à la hauteur de leur nom.

La sienne a largement la puissance qu’il faut pour mériter d’être appelée une technique secrète.

— Peut‑être que je devrais m’en trouver une, dis‑je.

— Bonne idée, approuva Ficelle. — Trouvez un truc classe qui règle tout en un éclair.

— Hahaha, tu en demandes un peu trop à ce vieux bonhomme que je suis.

J’étais complètement vidé, autant physiquement que mentalement, alors, sur cette dernière plaisanterie, nous quittâmes les sous‑sols de l’institut de magie.

— Beryl, tu t’en es vraiment bien tiré cette fois.

— Merci. Pfiou, c’était plutôt rude.

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis les remous survenus sous l’institut de magie. Lucy m’avait convoqué, et je me trouvais donc dans le bureau de la directrice.

Après que nous avions abattu le loup d’ombre géant, les ombres qui déferlaient à la surface avaient disparu. Je me contentai de savoir qu’aucun dégât supplémentaire n’avait été causé.

Kinera et les autres professeurs m’avaient demandé des détails sur l’incident, mais je m’étais borné à leur répondre que la situation était réglée pour le moment. Je gardai le reste pour moi. Je ne savais pas s’il était avisé de divulguer ce qui se trouvait sous l’institut de magie.

Ficelle savait déjà qu’il existait un sous-sol. Les autres professeurs devaient donc probablement être au courant eux aussi. En revanche, personne ne semblait savoir ce qui s’y trouvait réellement. Même le vice-directeur n’en savait absolument rien. Évoquer le loup d’ombre géant que j’avais découvert là-dessous risquait seulement d’entraîner des complications inutiles.

Après avoir écouté mon rapport complet, Lucy poussa un lourd soupir.

— Ce petit morveux. Faustus avait l’air de mijoter quelque chose, avec toutes ses manigances…

— Tu te méfiais déjà de lui ? demandai‑je.

— Plus ou moins, mais je ne pensais pas qu’il irait aussi loin. À cause de lui, tout mon voyage d’affaires est parti en fumée.

— Pas de chance…

Son voyage dans l’empire avait été écourté, et elle avait dû rentrer immédiatement à Liberis. D’une manière ou d’une autre, l’information sur l’incident lui était parvenue. Comment, précisément, je n’en avais aucune idée. D’ordinaire, on imaginerait qu’on a dépêché un bon cheval, mais c’était Lucy Diamond. Qu’elle ait obtenu des nouvelles par des moyens peu ordinaires n’aurait rien d’étonnant.

Bon, la manière dont Lucy avait eu ses informations m’importait peu. L’important, maintenant, c’était que j’apprenne le fin mot de l’affaire.

— Qu’est‑ce que c’était, là‑dessous, au juste ? demandai‑je.

— Hmm. Tu as bien le droit de savoir.

À sa réaction, elle savait bel et bien ce qui se trouvait sous l’institut de magie. Je n’étais pas sûr de devoir trop creuser de ce côté, mais j’étais déjà mêlé à tout ça. Je voulais au moins connaître l’identité de mon adversaire.

— Lono Ambrosia, dit Lucy. — Un monstre nommé.

Je me doutais que ce n’était pas un monstre ordinaire. Nommé, hein ? Voilà pourquoi il était si coriace.

— Qu’est‑ce qu’un monstre nommé faisait sous l’institut ? demandai‑je.

— Pour deux raisons : le sceller, et l’étudier. Je suis sûre que tu t’en doutes après l’avoir affronté, mais il ne peut pas être tué.

— Hmm…

C’était vrai. Le loup géant — Lono Ambrosia — n’était pas mort, même après avoir encaissé la puissance de feu maximale de Ficelle. Et Lucy maniait une magie encore plus puissante que celle de Ficelle. Si elle disait qu’il ne pouvait pas être tué, alors il ne pouvait vraiment pas l’être.

— Il est facile de simplement nettoyer les ombres, ajouta‑t‑elle en soupirant. — Mais même moi, je ne peux pas briser son noyau. Peu importe combien d’ombres tu détruis, il se régénérera tant que le noyau subsiste. C’est pour ça qu’on l’a scellé.

— Et ça, c’est « facile »…?

En tant que mage, elle jouait vraiment dans une autre cour. Seul, je ne l’aurais jamais vaincu, même en taillant pendant des heures.

En théorie, on pouvait sans doute dissiper toutes les ombres à la seule force des coups, mais je n’avais pas envie d’imaginer combien il en faudrait. Il faudrait probablement un engin de siège, ou quelque chose du genre.

Attends. Minute. J’ai un très mauvais pressentiment. Est‑ce que je me trimballe le noyau d’un monstre nommé ?

— Euh, juste pour savoir… Ce noyau, est‑ce que…?

— Hm ? Tu l’as vu ? C’est un cristal d’un noir absolu.

— Tu parles de ça ?

Je sortis le cristal noir que j’avais récupéré. Je le gardais sous le même toit que Mewi et le posai sur la table dans un bruit sourd. Qu’est‑ce qui se serait passé s’il s’était régénéré chez moi ? Heureusement que rien n’était arrivé pendant que Mewi était là. Je poussai un immense soupir de soulagement.

— Quoi ?

En voyant le cristal, Lucy afficha une stupéfaction absolue. C’était très rare de la voir ainsi. Elle était toujours si calme et composée, au point d’en être agaçante. Rien que voir ça valait le déplacement jusqu’à l’institut.

— Tu as… coupé ça en deux ? demanda‑t‑elle, hésitante.

— Hein ? Oui, répondis‑je sans détour. — C’était peut‑être… une mauvaise idée ?

Donc je n’aurais vraiment pas dû. Elle a bien dit que c’était du matériel de recherche. Cela dit, je n’allais pas non plus le laisser là. C’était l’urgence — qu’elle nous pardonne.

— Pffft… Ha ha ha… HA HA HA HA HA !

— Wooo ?!

Tandis que je me demandais comment esquiver le blâme, Lucy éclata d’un rire tonitruant.

— Ha ha ha ! Je vois ! Je vois ! Tu l’as fendu en deux ! Tu es vraiment incroyable ! s’exclama Lucy.

Elle avait de fines larmes aux yeux en riant et en me tapant l’épaule.

— H…Hein…?

Ça fait un peu mal. Enfin, j’aimerais bien une explication à ce fou rire. Au moins, elle n’était pas en colère contre moi.

— Même moi, je n’ai pas pu briser ce truc, expliqua‑t‑elle en donnant une pichenette au cristal sur la table. — Tu comprends ce que ça veut dire ?

Autrement dit, même la grande magie de Lucy avait été incapable de détruire ce noyau. Ficelle avait décrit le cristal comme incroyablement dur. Même quand je l’avais tranché, malgré sa taille, le retour avait été considérable.

— Haaa… Alors j’ai tranché quelque chose d’assez incroyable ? demandai‑je en soupirant.

— Allons, ne te gêne pas pour te vanter.

— Si tu le dis.

J’avais tranché quelque chose que ni la magie de Ficelle ni celle de Lucy n’avaient pu briser. Cependant, peut‑être que le noyau résistait surtout à la magie, et qu’un effort physique suffisait à le briser. Pas de quoi me rengorger.

— Je suis presque sûr d’y être parvenu grâce à ça, dis‑je en désignant mon épée.

— Hmm, ton épée au fourreau rouge, hein ?

La lame forgée avec les matériaux de Zeno Grable devait être le facteur principal. J’étais certain que si ça avait été Ficelle qui avait manié cette épée, le résultat aurait été le même. L’arme avait été faite à partir des matériaux d’un monstre nommé. Elle avait donc pu trancher le noyau d’un autre monstre nommé. C’était bien plus logique.

— Tu me prêterais cette épée un tout petit peu, pour la recherche ? demanda Lucy.

— Jamais, répondis‑je aussitôt.

— Tch.

Je comprenais l’envie de vérifier si mon épée recelait quelque pouvoir caché. Mais si je la confiais à Lucy, j’avais peur qu’elle ne me la démonte pièce par pièce.

Pour l’instant, il me suffisait largement de la considérer comme une lame de tout premier ordre, au fil redoutable et d’une solidité à toute épreuve. Je ne pouvais que prier pour que le jour ne vienne jamais où j’aurais besoin d’en savoir davantage.

Lucy reporta son attention sur le cristal noir.

— Hmm… Presque toutes les traces de mana ont disparu.

Elle le prit et l’examina de près. Je n’avais aucune idée de ce que signifiait une trace de mana. Je pouvais tout au moins deviner que ce truc était désormais complètement mort.

— Je doute qu’il revive dans cet état, mais autant le sceller par précaution, conclut-elle. — Tu me le laisses ?

— Oui, bien sûr. C’était mon intention de toute façon.

Je n’avais jamais eu l’intention de garder ce truc pour moi. Le plan avait toujours été de remettre le cristal de Lono Ambrosia à Lucy. Il semblait qu’on n’avait plus à craindre qu’il revive, mais si jamais ça arrivait, ce serait une sacrée plaie. Le mieux était de faire comme Lucy l’avait dit : le sceller.

— Enfin, réussir à couper ce truc net en deux… marmonna Lucy. — Tu es vraiment incroyable.

— Tu exagères. Si quelque chose est incroyable, c’est mon épée.

— Tu n’as pas changé.

Lucy me rabroua un peu, mais je n’avais pas envie de considérer cela comme mon propre exploit. La magie de Ficelle avait été responsable de la destruction de la majeure partie de ce gigantesque loup d’ombre, et je n’avais pu trancher le cristal que grâce à mon épée. Certes, au final, c’était bien moi qui l’avais brisé, mais ce seul fait ne suffisait pas à en faire entièrement mon mérite. D’ailleurs, comme je l’avais déjà dit, Ficelle aurait pu faire la même chose avec mon épée. Allucia et Surena aussi.

En somme, n’importe qui avec un certain niveau de technique aurait pu obtenir le même résultat. Je ne pensais pas que ma technique était mauvaise, loin de là, mais je n’avais aucune intention de me laisser griser par cette victoire.

— Eh bien, je suppose que j’ai un peu plus confiance qu’avant, dis-je.

— Vraiment ? C’est une bonne chose.

Ma vie s’était passablement agitée dans le court laps de temps depuis qu’Allucia m’avait à moitié traîné en ville. Tout m’avait semblé bien trop lourd à porter, mais d’une manière ou d’une autre, je pensais honnêtement que tout cela était quelque chose dont je pouvais être fier.

Cela ne voulait pas dire que j’allais devenir arrogant et suffisant pour autant. Je tenais à garder ma retenue. J’avais manié l’épée pendant des années, mais le sommet restait encore très loin. Je voulais continuer à me vouer à mon art d’une manière qui corresponde à mes capacités.

— Au fait, qu’en est-il du vice-directeur Brown ?

— Son cas exige réflexion. Quoi qu’il en soit, je doute qu’il puisse rester à l’institut.

— Je vois… 

Évidemment, l’auteur de l’incident n’allait pas être blanchi. Au final, la Garnison royale avait remarqué le tumulte et avait rétabli la situation de concert avec les autres professeurs. Ensuite, le vice-directeur avait été emmené par la Garnison en tant que suspect.

Il nous faudrait attendre de voir comment il serait puni, mais comme l’avait dit Lucy, il était peu probable qu’il revienne à l’institut comme enseignant. Même s’il n’y avait pas eu de blessures graves, l’ampleur de son crime ne pouvait pas être ignorée.

— Haah… bon sang, soupira Lucy. — Il y a une montagne de choses à faire et à envisager.

— Haha, tiens bon.

En tant que directrice de l’institut de magie, elle devait certainement avoir une montagne de choses à régler à propos de cet incident. Je comprenais sa réticence, puisqu’elle n’avait même pas été présente, mais gérer ce genre de situation faisait partie de son travail. En tant que responsable, elle devrait en assumer une part.

Sur ce point, j’étais content d’avoir des intitulés relativement légers comme instructeur extraordinaire de l’Ordre et instructeur invité à l’institut. J’assumerais évidemment la responsabilité de mes propres actes, quel que soit mon titre. En revanche, je n’avais pas à assumer celle d’un inconnu ou d’une organisation, et ces titres me convenaient très bien. Je n’avais vraiment aucune envie de me retrouver dans une position élevée avec des montagnes de responsabilités. Je voulais juste faire de mon mieux avec ce qui était à ma portée.

— Il reste encore bien des sujets d’inquiétude, dit Lucy, — mais je crois que t’avoir invité ici était une bonne chose.

Elle s’avança jusqu’à la fenêtre et regarda vers la cour. Je suivis son regard : j’aperçus Ficelle et une trentaine d’élèves munis d’épées en bois.

— Je ne t’obligerai pas. Cela dit, si tu peux venir les voir de temps en temps, ça aidera. Je suis sûre que ça lui plaira aussi.

— C’est mon intention. Je ne veux pas les lâcher en cours de route.

Après l’incident, le nombre d’inscrits au cours d’épéomancie avait nettement augmenté.

Il semblait que, pendant que Ficelle et moi combattions sous terre, les cinq élèves du cours d’épéomancie avaient affronté les ombres qui avaient atteint la surface. C’est Kinera qui me l’avait appris.

J’avais envie de leur passer un savon pour s’être exposés à un tel danger, mais je comprenais très, très bien ce qu’ils avaient ressenti. C’est dans la nature d’un bretteur de vouloir mettre ses compétences à l’épreuve. Même en sachant le danger, ils avaient sans doute voulu mesurer les progrès accomplis. Résister à cette tentation était extrêmement difficile.

En ce sens, même si ces cinq-là demeuraient encore très inexpérimentés sur le plan technique, ils commençaient déjà à développer l’état d’esprit de véritables bretteurs.

Je ne pouvais pas approuver ce qu’ils avaient fait. Pour autant, il était indéniable qu’ils avaient contribué à rendre le cours d’épéomancie plus populaire. Ce n’était positif qu’a posteriori, bien sûr. Si l’un d’eux avait été blessé, l’affaire aurait pris une tout autre tournure.

Quoi qu’il en soit, produire des résultats aussi visibles constituait une excellente publicité pour le cours d’épéomancie. J’étais presque certain qu’ils ne s’en étaient sortis que grâce à la protection de Kinera et des autres professeurs, mais le spectacle de ces élèves tenant tête aux ombres avec de simples épées en bois avait dû briller aux yeux de leurs camarades.

— Fice a aussi un autre éclat dans le regard, dit Lucy. — C’est la lumière de celle qui guide les autres.

— Donc toi aussi, tu la vois comme ça, « professeur » Lucy ?

Un autre grand facteur de cette soudaine popularité venait du changement majeur dans la perception de Ficelle. Avant, elle ne détestait pas l’enseignement, mais cela lui paraissait fastidieux.

Ficelle était très talentueuse, si bien qu’enseigner à des enfants inexpérimentés avait dû lui peser. Cependant, maintenant qu’on lui avait donné l’occasion d’être professeur, elle s’était employée à chercher sa propre manière d’enseigner.

Ce serait difficile à maîtriser, et il lui faudrait aussi du temps pour s’habituer à enseigner. Beaucoup de mes souvenirs de mes débuts comme instructeur à ma salle d’armes de la cambrousse étaient emplis d’anxiété. Je suis plutôt habitué à enseigner, désormais, mais je ne crois pas que tout ce que j’ai fait ait toujours été juste.

— Je peux ouvrir la fenêtre ?

— Vas-y. Curieux ?

— Ouais.

Avec la permission de la directrice, j’ouvris la fenêtre. Il ne faisait pas si humide dehors, et un vent rafraîchissant entra dans la pièce.

— Comme je vous l’ai dit, la magie, c’est important, mais pour bien utiliser l’épéomancie, il faut savoir manier une épée. Voilà à quoi ressemblent les fondamentaux.

Fenêtre ouverte, j’entendais faiblement la voix de Ficelle.

— Héhé, si tu t’inquiètes à ce point, et si tu les rejoignais ? dit Lucy.

— Non. Maintenant qu’elle essaie de changer, je ne ferais que la gêner.

Contrairement à ses débuts, Ficelle s’efforçait désormais d’enseigner aussi la théorie. Elle était très intelligente. Une fois qu’elle aurait trouvé le déclic, elle progresserait vite. Trop intervenir auprès de quelqu’un qui essaie de changer risque souvent de freiner son évolution. J’étais encore un peu inquiet, et je n’avais aucune intention de l’abandonner, mais je comptais simplement passer de temps en temps.

En revanche, contrairement à avant, je voulais éviter de reprendre entièrement sa classe. D’ailleurs, à ce que je pouvais en juger, ce n’était déjà plus nécessaire.

Une part de moi voulait veiller sur tout comme Lucy le souhaitait, mais cela relevait surtout de mon propre égoïsme. Quoi qu’il en soit, mon objectif initial, rendre le cours d’épéomancie plus populaire, avait été atteint.

Avec autant d’élèves, enseigner devenait plus difficile, mais le sentiment d’accomplissement n’en était que plus grand. Et plus il y avait d’élèves, plus les écarts entre eux se creusaient, un problème auquel tout enseignant finissait tôt ou tard par se heurter.

Cela dit, c’était une question à régler plus tard. Pour l’heure, j’étais curieux de voir comment Ficelle s’en sortirait. J’avais de grands espoirs pour l’avenir de cette jeune enseignante.

— C’est tout. Compris ?

— Oui !

Oh, on dirait que l’explication de Mademoiselle Ficelle touche à sa fin.

Comme Lucy l’avait dit, son regard avait désormais un éclat différent.

Quoi qu’il en soit, si deux ou trois épéomanciens finissaient par atteindre le niveau de Ficelle dans un avenir proche, la popularité du cours grimperait encore davantage. J’étais sincèrement heureux d’avoir pris part, même modestement, au point de départ de cet avenir prometteur.

Je ne pouvais qu’espérer continuer à veiller, de mon mieux, sur la progression des élèves comme sur celle de leur enseignante.

— D’accord, à vous d’essayer, lança Ficelle d’en bas. — Tout le monde, préparez vos épées en bois. Mille moulinets d’entraînement !

— Euh, Beryl… Tu es sûr que tu n’as pas besoin d’intervenir ? demanda Lucy.

— Eh bien… hahaha… Contentons-nous de regarder pour l’instant…

Il faisait un beau soleil. Les voix pleines d’énergie des élèves résonnaient depuis la cour, et au milieu, je distinguais faiblement Ficelle qui donnait le meilleur d’elle-même.

— Oui, c’est l’esprit, encouragea Ficelle. — Bien. Très bien.

— Elle se donne à fond. Pour l’instant, ce serait malvenu de s’en mêler.

 

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