Master swordman t4 - chapitre 2
Un vieux paysan tisse des liens d’amitié
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Traduction : Raitei
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— Ohé, Balder. J’entre.
— Oh, Maître. Bienvenue, bienvenue.
C’était le lendemain de ma visite à l’institut de magie avec Ficelle. Après mon entraînement matinal, je passai chez la Forge de Balder pour récupérer mon épée.
— Votre épée est toute affûtée. Attendez une seconde.
— Ouais, pas de souci. Rien ne presse.
Balder comprit tout de suite pourquoi j’étais là et disparut derrière le comptoir. Pendant qu’il allait chercher mon épée, je détaillai les armes de belle facture qui couvraient les murs. J’en repérai un bon nombre que j’avais déjà vues lors de mes précédentes visites.
Elles ne se sont pas vendues, hein ?
La Forge de Balder n’avait pas l’air florissante.
L’endroit en lui-même était plutôt petit, et il n’y avait pas des masses de stock. À titre de comparaison, la forge où Allucia m’avait conduit à mon arrivée à Baltrain, le fournisseur de l’Ordre de Liberion, paraissait autrement plus accueillante pour la clientèle. Spacieuse, bien achalandée, et surtout, équipée d’un espace où les acheteurs pouvaient essayer les armes.
Cela ne voulait pas dire pour autant que Balder crevait de faim. Il était à la fois forgeron et ancien bretteur, et même s’il n’était pas particulièrement habile à l’épée, un forgeron qui connaissait les ficelles de l’usage d’une lame était une denrée très précieuse.
Grâce à ce regard particulier, Balder était très apprécié des aventuriers comme Surena, mais beaucoup moins des organisations telles que l’Ordre et la Garnison.
Ces institutions exigeaient l’uniformité de leur matériel, tandis que les aventuriers préféraient des armes adaptées à leurs compétences, leurs techniques et leurs goûts personnels.
Balder était mon ancien élève, alors, s’il avait eu du mal à mettre de quoi manger sur la table, j’aurais voulu l’aider. Il semblait pourtant que je m’en faisais pour rien. Et puis, il gagnait sa vie en faisant ce qu’il aimait, et c’était sans doute l’essentiel.
En outre, Balder ne montrait aucun signe de vouloir prendre des apprentis ou des élèves. Il faisait tout lui-même. Dès lors, il ne pourrait pas répondre aux besoins de tout le monde s’il attirait trop de clients.
— Désolé de vous avoir fait attendre, Maître.
— Ça va. Rien que regarder les armes, c’est plaisant.
— Ah oui ? Vous voulez essayer d’en forger une vous-même ?
— Hahaha, là tu forces.
Je pris des mains de Balder mon épée à fourreau rouge. Puis je la dégainai et la présentai à la lumière de la fenêtre. L’éclat rougeâtre de la lame était éblouissant.
— Mm. Beau travail, comme toujours, dis-je.
— Héhé.
Elle avait le même lustre que le jour où je l’avais reçue. L’avoir fait affûter avait clairement été le bon choix. Elle était comme neuve.
— Au fait, dit Balder. — Surena demandait comment vous trouviez votre épée.
— Ah oui ? Si elle repasse, dis-lui que j’en suis ravi.
— Ouais, comptez sur moi.
Cette épée avait été forgée à partir des matériaux de Zeno Grable, et elle était tombée entre mes mains grâce à un curieux enchaînement de rencontres que j’avais faites à Baltrain. Une part de moi pensait encore que je ne la méritais pas, mais avoir une belle épée faisait du bien. Je renouvelai ma détermination à me consacrer davantage à mon art pour ne pas faire honte à ma lame.
— À propos, Surena va bien ? demandai-je.
— On dirait bien. Comme d’habitude, elle court les routes partout.
— Tant mieux.
Allucia et Curuni étaient chevaliers, tandis que Ficelle appartenait à la Brigade magique. Surena, elle, était aventurière, et de rang noir, qui plus est. Contrairement aux trois autres filles, j’avais très peu d’occasions de croiser Surena à Baltrain, même si cette ville était le cœur de Liberis.
Les aventuriers célèbres passaient beaucoup de temps loin de la cité pour leur travail. Leurs missions dépassaient les frontières nationales, sur le papier, du moins. Vingt bonnes années s’étaient écoulées depuis que nous nous étions occupés de Surena à la salle d’armes. C’était désormais une adulte accomplie. Je n’avais pas à m’inquiéter pour elle après tout ce temps, mais depuis nos retrouvailles, je ne pouvais m’empêcher de me demander comment elle se portait.
— Bon, à plus tard, dis-je à Balder.
— Ça marche. S’il se passe quoi que ce soit, n’hésite pas à passer.
Je lui remis l’épée provisoire que j’utilisais, puis partis. C’était vraiment apaisant de retrouver ma lame habituelle à la hanche. Un peu voyante pour moi, mais mon corps s’était depuis longtemps accoutumé à son poids.
— Bon, alors…
Mes affaires du jour étaient bouclées. L’entraînement des chevaliers s’était bien passé, et mon épée m’était revenue. Il ne me restait plus qu’à rentrer dîner avec Mewi. C’était encore un peu tôt, toutefois.
— Je ferais peut-être bien de refaire des provisions…
Je changeai de direction et me dirigeai vers le quartier ouest. J’y allais tous les deux ou trois jours avec Mewi pour acheter de quoi manger, mais la cohabitation d’une enfant en pleine croissance et d’un adulte bien formé vidait nos réserves plus vite que prévu.
Heureusement, je n’avais pas de souci d’argent. Je pouvais offrir à Mewi un niveau de vie supérieur à la moyenne. J’avais mes économies d’origine, mon salaire d’instructeur extraordinaire, et le don d’Ibroy. Et, très probablement, je pouvais espérer une rémunération supplémentaire de l’institut de magie pour mon poste d’instructeur invité. Ce dernier point, je le considérais uniquement comme un revenu d’appoint temporaire. Je ne voulais pas m’y habituer. La récompense d’Ibroy avait aussi été un coup unique. Malgré tout, avec tout ce que je gagnais, subvenir aux besoins d’une enfant et d’un adulte était simple. Comme je n’avais plus à payer d’auberge, mon intention était de bien prendre soin de Mewi jusqu’à ce qu’elle puisse être indépendante.
— Oh, cette viande est drôlement bon marché.
Tout en pensant à mes finances, je me rendis au marché du quartier ouest. Avoir de l’argent en trop ne voulait pas dire que je pouvais gaspiller. J’allais dépenser quand il le fallait, mais ce n’était pas raisonnable de dilapider pour des babioles.
— Bienvenue ! Notre dernière livraison comprenait bien plus de viande que d’habitude, alors en ce moment on la fait à prix réduit.
— Hmm, voilà qui me plaît.
J’échangeai quelques mots avec le boucher tout en parcourant du regard les morceaux exposés. Le quartier sud de Baltrain formait une vaste zone agricole. Les cultures de plein champ semblaient y tenir la première place, mais toute la région ne leur était pas consacrée. L’élevage aussi devait y être bien développé. À Beaden, les chasseurs du village suffisaient à répondre à la demande en viande. Je me demandai si Baltrain disposait, elle aussi, de chasseurs attitrés, ou si la ville se reposait entièrement sur son bétail.
— Je prendrai ce morceau-là.
— Bien sûr. Merci de votre achat.
Bah, nul besoin d’aller creuser la question. Quoi qu’il en soit, Baltrain avait de la viande en abondance. L’offre couvrait la demande et je n’avais aucune raison de m’en plaindre tant que j’en profitais.
Je ne vivais pas de la chasse, après tout.
— Très bien.
J’avais acheté la viande sur un coup de tête, mais j’étais sûr que nous la finirions vite. J’avais bon appétit, sans être un glouton pour autant. Mewi était en pleine poussée de croissance, donc elle mangeait pas mal elle aussi, et par-dessus le marché, elle apprenait l’art de l’épée. Il lui fallait manger et s’entraîner correctement.
Ayant vite terminé mes courses, je pris directement la route de chez nous, dans le quartier central. La ville était aussi animée que d’habitude. À cette heure-là, à Beaden, on n’entendait guère que les bûcherons abattre des arbres et les cris des oiseaux et des bêtes. Ici, à Baltrain, le brouhaha humain dominait largement.
Malgré mes années passées dans un trou perdu, j’étais à présent habitué à la vie urbaine. Comme on dit, un foyer, ça se construit. Au contraire, maintenant que je connaissais le confort d’une grande ville, je me sentais un peu réticent à l’idée de me cloîtrer de nouveau à la campagne. Du moins, je comptais poursuivre ma vie à Baltrain jusqu’à ce que Mewi sorte de l’institut de magie et prenne son envol.
Après, je ne savais pas encore. Mon rôle d’instructeur extraordinaire à l’Ordre de Liberion ne durerait probablement pas éternellement, et j’avais la salle d’armes de chez nous à prendre en considération. Mon père m’avait sans doute envoyé ici après avoir déjà pesé ces facteurs.
La question des héritiers était épineuse.
Je n’étais pas spécialement proactif sur ce front, mais je ne pouvais pas non plus imposer à une femme la responsabilité de porter un enfant juste pour avoir quelqu’un à qui transmettre la salle d’armes. L’idéal serait d’élever un enfant sur la base d’un amour partagé.
Je savais que mes élèves me voyaient d’un bon œil… mais cela ne voulait pas dire que je pouvais sans réfléchir faire ma vie avec l’une d’elles.
C’est pas simple. Faudra sans doute du temps pour démêler ça.
— Je suis rentré.
Avec ces pensées en tête, j’étais arrivé à la maison sans m’en rendre compte. En emménageant ici, je ne connaissais pas du tout les rues, mais à présent, je retenais bien la topographie des environs. J’étais capable de rentrer sans le moindre problème.
— Hm. Bon retour, dit Mewi en passant la tête. — C’est quoi, ça ?
— Oh, ça ? C’était pas cher, alors je l’ai pris.
— Hm.
Ses yeux restèrent fixés sur la viande qui pendait à ma main.
— T’adores la viande, hein ? demandai-je, en la taquinant un peu.
— La ferme.
Elle avait l’air un brin agacée.
À mes yeux, pouvoir plaisanter ainsi sur ses plats favoris faisait partie de ce qu’implique lui offrir une vie décente. Vu son éducation, Mewi n’était pas du genre à formuler des caprices, alors je devais veiller à ce qu’elle ne devienne pas anxieuse ou frustrée sans que je m’en aperçoive.
— Et si on mettait la viande en plat principal ce soir ? demandai-je.
— Hm.
La viande était déjà achetée, autant ne pas la bouder à table. On allait s’offrir un vrai repas ce soir.
Cela dit, ni Mewi ni moi n’étions capables de cuisiner des plats élaborés. Quand je cuisinais, je me contentais des bases de la cuisine de célibataire. Et quand Mewi cuisinait, elle faisait tout mijoter. Bon, elle avait récemment amélioré sa découpe au moins, et il y avait beaucoup moins de morceaux irréguliers de tailles diverses.
Le monde n’était pas assez simple pour qu’on vive uniquement de son épée ou de sa magie. Allucia, Surena et Ficelle étaient des exceptions et demander au commun des mortels d’atteindre de tels sommets serait bien trop exigeant. Cuisiner était une autre compétence nécessaire pour devenir indépendant. Je n’avais pas grand-chose à apprendre à Mewi sur ce point, mais je devais au moins remplir le minimum attendu de moi en tant que tuteur.
— Qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui ?
— Mon répertoire n’est pas fameux, ceci dit.
— Hm… La viande rôtie, c’est bien.
— D’accord, va pour ça.
La parole de la princesse faisait loi. Le menu du jour était fixé.
Allez, au boulot mon vieux. Enfin, je vais juste assaisonner la viande et la rôtir…
Je préparai vite le dîner, m’assis à table, fis un bref remerciement pour le repas et attaquai. Le silence complet me parut un peu gênant, alors j’abordai un sujet qui me trottait en tête.
— Au fait, dis-je.
— Quoi… ? fit Mewi en me lançant un regard.
— Alors, ça t’a fait quoi de manier une épée ?
— Hm…
Mewi poussa un léger grognement, puis but une gorgée de sa soupe de légumes. Au menu, ce soir : viande rôtie, pain de seigle et soupe de légumes bien épaisse. Pour la viande, je m’étais contenté de la trancher avant de la faire griller entière au feu. Le pain venait tout prêt, et la soupe n’avait demandé rien de plus compliqué que de débiter les ingrédients et de tout jeter ensemble dans une marmite.
Préparer une soupe, un ragoût ou un pot-au-feu prenait pas mal de temps, mais pas beaucoup de travail. Les quantités se réglaient facilement, donc on pouvait en faire plus qu’assez pour deux quand on le voulait. Les restes, on les finissait le lendemain. Je précise au passage que Mewi avait un appétit plutôt solide.
— Utiliser une épée, c’est dur… marmonna Mewi. Je vois à quel point Mlle Ficelle et toi êtes incroyables.
— Hahaha, ça fait plaisir à entendre.
Son commentaire me tira un sourire. L’art de l’épée n’était pas aussi simple qu’il y paraissait. Ce n’était pas juste agiter une lame. À chaque garde, à chaque taille, des techniques reliaient l’ensemble. On ne les maîtrisait pas en un jour. Apprendre le maniement de l’épée réclamait une répétition extrême et de la volonté, tout ça pour un fragment de maîtrise. Qu’on en soit capable dépendait de ses propres efforts et de son talent.
Cependant, nul ne savait quelle part de talent sommeillait en quelqu’un ni quelle somme d’efforts il faudrait pour l’éveiller. La seule façon de le découvrir, c’était de passer du temps à manier l’épée sérieusement. Ce n’était pas comme la magie, où le simple fait de pouvoir s’en servir signifiait déjà un talent. Il en allait de même pour bien des savoir-faire au-delà de l’art de l’épée.
Heureusement, grâce aux gènes de mon père et à son entraînement, j’avais été béni d’un talent respectable et d’un environnement propice pour l’affûter. Au minimum, je voulais transmettre mes techniques et mes expériences, tant à Allucia et aux chevaliers de l’Ordre de Liberion qu’à la débutante Mewi.
— Tu as une assez bonne maîtrise de ton corps, dis-je. — Si tu t’y mets, tu devrais pouvoir devenir assez forte.
— Hmpf…
Mewi souffla du nez, puis mordit dans un morceau de viande.
D’après ce que j’avais vu à l’institut de magie, elle n’était pas dépourvue de talent pour l’épée. Son passé de voleuse à la tire, vécu dans la misère, ne lui avait pas laissé une carrure très solide. Il faudrait y remédier. En revanche, elle était plutôt agile. Elle savait doser la force dans chaque partie de son corps et bouger avec précision, sans doute surtout par instinct.
Parmi les gens que je connaissais, Allucia et Surena excellaient de façon extraordinaire dans la maîtrise de leur corps. Je n’irais pas jusqu’à affirmer que Mewi pouvait atteindre de tels sommets, mais si elle continuait à manier l’épée avec sérieux, j’estimais qu’elle pourrait aller assez loin.
— Et la magie, ça va comment ? demandai-je.
— Mmm… J’en suis encore aux bases. Pour l’instant, je vois juste que c’est un peu dur à apprendre.
— Je vois.
J’étais instructeur à l’épée mais totalement ignorant en matière de magie. Je doutais que l’institut fût laxiste dans ses cours, mais sur ce point, je ne pouvais que leur faire confiance. Comme pour l’épée de Mewi, il me fallait m’asseoir, patienter, et la voir grandir. Si la magie s’enseignait et se maîtrisait d’un claquement de doigts, on n’aurait pas eu besoin de l’institut, au départ.
— Mais je suppose que… c’est plutôt marrant, ajouta Mewi, les lèvres un peu relevées.
— Hm. Je n’aurais pas rêvé mieux.

Mewi s’était un peu adoucie depuis qu’elle vivait chez moi et qu’elle allait à l’institut de magie. Elle ne hurlait plus pour un rien, et je voyais qu’elle s’employait à corriger son attitude rebelle. Évidemment, changer d’environnement ne suffisait pas à redresser d’un coup la personnalité et la façon de parler forgées au fil des ans. N’empêche, pour qui la connaissait, elle changeait petit à petit.
J’imagine que c’est une bonne chose.
Si possible, je voulais qu’elle persévère, qu’elle se fasse des amies à l’école, qu’elle se réjouisse de sa scolarité et qu’elle grandisse dans son corps comme dans sa tête. Cindy, du cours d’épéomancie, semblait pouvoir devenir l’amie de Mewi. Même si j’étais allé à l’institut par un drôle de concours de circonstances, je n’avais aucune intention de me mêler pour l’instant de ses relations. Tant que ça ne dérapait pas, ma ligne, c’était de rester en retrait et de veiller attentivement. Mais si les choses tournaient mal… j’étais bien capable d’accourir auprès d’elle.
— Tu viens encore la semaine prochaine ? demanda Mewi.
Elle me demande si je reviendrai ? De sa part, c’était rare.
— Hm-hm… Probablement. Je dois d’abord régler les détails avec Allucia et Lucy.
— Hm…
Elle s’en souciait, à sa façon. Du moins, c’est ce que j’espérais.
À y penser, j’avais expliqué ma relation avec Mewi à Kinera, mais qu’en était-il des élèves du cours d’épéomancie ? Avaient-ils seulement besoin de savoir ? Si Mewi ne se sentait pas à l’écart, je considérais que tout allait bien comme c’était. Je voulais éviter qu’on trifouille ses circonstances, et je ne tenais pas à ce qu’on la regarde de travers parce que nous étions liés.
Heureusement, Mewi ne semblait pas se soucier de ce genre de trucs. Même si j’avais été du genre à favoriser, ce n’était pas dans sa nature de le prendre bien.
Pour ces raisons, nous pouvions maintenir une image publique. Je n’étais qu’un vacataire de plus, et elle n’était que mon élève. Ficelle semblait éviter le sujet aussi, donc tant qu’il n’y avait rien d’étrange, je comptais préserver le statu quo.
— Pourquoi tu demandes ? Il s’est passé quelque chose ? demandai-je.
— Non… Euh… Rien.
J’essayai de creuser la raison de sa question sur mon emploi du temps, mais elle hésita à répondre. Jugeant qu’il valait mieux ne pas la forcer, je n’insistai pas.
La distance entre Mewi et moi avait quelque chose de difficile à définir. Nous n’étions plus de parfaits inconnus, mais nous n’étions pas non plus de simples amis séparés par une grande différence d’âge. Sur le papier, nous étions père et fille. Mais qu’est-ce que cela signifiait vraiment ? Nous vivions ensemble, j’étais officiellement son tuteur, et pourtant je ne trouvais pas le mot juste pour qualifier notre lien.
Cela ne me tourmentait pas outre mesure. Néanmoins, pour l’avenir de Mewi, il valait mieux que notre relation trouve une forme claire, avec des limites affectives nettes.
Cela dit, ce n’était pas à moi d’en décider seul. Ses sentiments à elle passaient avant tout. Et jusqu’à ce qu’elle comprenne elle-même ce qu’elle ressentait, je comptais veiller sur elle patiemment et la soutenir du mieux que je pouvais.
— C’était comment…? marmonna Mewi en émiettant son pain et en en picorant des bouts.
— Hm ? Comment, quoi ?
— Euh… Moi et les autres…
— Aaah…
Elle parlait sans doute des élèves du cours d’épéomancie. Elle voulait un aperçu général de mon point de vue.
— Comme je te l’ai dit, tu as une bonne maîtrise de ton corps, commençai-je. — Pour ce qui est de ta façon de tenir l’épée… eh bien, tu débutes. Tu es sur la bonne voie.
— Mmm… acquiesça Mewi, un peu gênée.
Elle n’était pas encore habituée aux compliments. Mon idée, c’était de lui en donner de plus en plus dès que l’occasion se présenterait.
— En termes de purs instincts, je dirais que Lumite est en tête, poursuivis-je. — Mais ce n’est que l’état des lieux, pour l’instant.
Fils de vicomte, Lumite avait appris l’épée chez lui. Connaître les fondamentaux faisait une sacrée différence. Les efforts de chacun compteraient pour combler l’écart, mais à ce stade, Lumite était le plus à l’aise avec une lame en main.
— Quant à Nesia, c’est le mieux bâti du lot, dis-je. — C’est lui qui a le plus de force physique.
— Et Cindy…?
— Oh ? Tu es curieuse ?
— Pas vraiment…
— Hahaha.
C’était plutôt rare que Mewi parle de quelqu’un en le nommant, et d’après mes observations, elle était rarement assez curieuse de quelqu’un pour l’évoquer d’elle-même.
— Je ne peux pas trop me prononcer à ce stade, lui dis-je. — Cela dit, son honnêteté et son endurance sont deux armes formidables.
— Je vois…
Je doutais que Cindy eût bénéficié, comme Lumite, d’un cadre où apprendre les bases, et elle n’avait pas non plus la carrure de Nesia. C’était une fille et en pure force physique, il lui serait donc difficile de suivre le rythme des garçons.
Malgré tout, sa franchise, son énergie inépuisable et sa capacité à tenir dans un véritable combat avaient quelque chose d’impressionnant. Restait à savoir si un talent dormait en elle. Quoi qu’il en soit, encadrer une gamine aussi docile et volontaire faisait du bien.
Enseigner les bases de l’épée à l’institut de magie gardait quelque chose d’étrange, mais c’était ainsi que fonctionnait l’épéomancie. Personne n’attendait quoi que ce soit de moi en matière de magie. Je décidai donc de faire ce que Lucy m’avait conseillé : y aller tranquillement, et leur transmettre un peu de maniement de l’épée.
— Tu parles souvent avec Cindy ? demandai-je.
— Pas vraiment… Elle vient me parler sans demander d’abord…
— Héhé. Je vois, je vois.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
— Hahaha, rien — autant pour moi.
Si je continuais à la taquiner, Mewi allait bouder, alors je renonçai. Sa vie scolaire semblait relativement épanouie.
À moi de bien assurer mes fonctions pour ne pas finir par la brider d’une manière ou d’une autre.
◇
Un peu de temps passa. À présent, j’avais donné cours à l’institut de magie à plusieurs reprises. La leçon du jour consistait à faire courir nos cinq élèves épéomanciens autour des terrains inutilement vastes de l’institut.
— Allez, deux tours de plus, dis-je.
Ficelle acquiesça.
— Vous l’avez entendu. On court, on court, on court.
— Oui ! Hi-yaaaaah ! cria joyeusement Cindy en accélérant.
— Hm-hm. C’est bien d’être pleine d’entrain, fis-je remarquer.
Elle avait bel et bien une endurance remarquable. Elle aurait sans doute pu tenir tête à certains élèves ayant fréquenté ma salle d’armes pendant plusieurs années. Nesia et Lumite la surpassaient en force pure, mais, sur le plan de l’endurance, Cindy méritait une mention particulière.
À tel point que je me surpris à me demander si elle n’était pas davantage faite pour devenir bretteuse que magicienne. Et si son talent pour la magie ne s’épanouissait jamais vraiment, que deviendrait-elle ?
— Tch… ! Pas question que je perde !
— Moi non plus !
Voyant Cindy accélérer, Nesia et Lumite, les deux garçons, refusèrent de céder. Ils augmentèrent l’allure. En toute chose, avoir quelqu’un contre qui se mesurer valait mieux. Quel que fût le talent qui sommeillait en nous, on atteignait vite ses limites, seul. En rivalisant avec d’autres et en allant chercher des conseils, on nourrissait sa propre croissance. Sans mon père, je ne manierais sans doute plus l’épée aujourd’hui.
— Haaah… Haaah…
— H…Haaah Gaaah !
Pendant ce temps, c’était un peu dur pour Mewi et Fredra. J’étais même un peu… enfin, considérablement inquiet de l’endurance de Fredra. J’ignorais tout de son éducation et de son caractère, mais elle n’avait pas l’énergie inépuisable de Cindy. Elle se contentait tant bien que mal de traîner les pieds et d’aspirer de l’air dans ses poumons.
Quant à Mewi, elle n’avait pas grande endurance… ce qui ne me surprenait pas. Son âge et le fait d’être une fille limitaient la force dont elle disposait, et son corps n’avait pas encore de base solide.
Il n’y avait pas d’autre moyen de bâtir cette base qu’en forgeant sa condition physique et en veillant à une alimentation correcte. Comme pour le maniement de l’épée et la magie, on ne construit pas un corps en un jour.
— Ça me rappelle des souvenirs, dit Ficelle en regardant partir les élèves. — Je courais beaucoup, moi aussi.
— Oui. On courait pas mal à la salle d’armes.
Au premier coup d’œil, Ficelle paraissait un peu frêle, mais elle avait en vérité une solide endurance. Elle l’avait prouvé lors de l’arrestation de l’Évêque Reveos. Sa vitesse de pointe était ordinaire, mais elle était capable de la maintenir très longtemps.
Nous enseignions bien les techniques à l’épée à la salle d’armes, mais nous mettions autant d’efforts, voire davantage, à sculpter le corps. C’est pourquoi beaucoup de nos élèves se vantaient d’une endurance exceptionnelle. Mon père m’avait donné ce modèle, et d’après lui, il en allait ainsi dans notre salle d’armes depuis des générations. J’avais beaucoup couru autrefois, mon père aussi, et son père avant lui.
C’était précisément grâce à ce genre d’entraînement que je conservais une endurance raisonnable malgré mes quarante-cinq ans passés. Et comme j’adhérais à cette politique, je faisais courir tous mes élèves.
Bon, il m’est sans doute impossible de courir autant qu’avant. Pour mon âge, j’ai une belle endurance, mais on ne gagne pas contre le sable du temps.
— Pour manier une épée ou quoi que ce soit d’autre, l’essentiel, c’est l’endurance, dis-je.
— Je le pense aussi, approuva Ficelle.
On ne devait vraiment pas la prendre à la légère. Ceux qui n’en comprenaient pas l’importance perdaient leur concentration après seulement quelques échanges. L’entraînement musculaire comptait, lui aussi. L’Ordre de Liberion insistait d’ailleurs davantage sur la force physique, et ce n’était pas nécessairement une erreur.
Pour manier une épée de manière stable et fiable, il fallait une musculature suffisante. La volonté avait son importance, bien sûr, mais elle ne pouvait pas tout compenser à elle seule. Force, endurance, technique, concentration : tous ces éléments devaient être développés ensemble si l’on voulait véritablement progresser dans l’art de l’épée. Mon père comme moi avions toujours cherché à entraîner chacun de ces aspects.
Alors, qu’est-ce qui faisait le plus grand bretteur ? Était-ce la capacité d’abattre son épée plus vite et plus fort que tous les autres ? C’était une réponse possible. Face à un adversaire de niveau comparable, celui qui frappait plus fort, plus vite, ou qui disposait d’une plus grande allonge, prenait naturellement l’avantage.
On pouvait même pousser le raisonnement plus loin. Si, après un échange intense, l’un des deux comprenait qu’il ne pouvait pas gagner, mais possédait l’endurance nécessaire pour fuir, c’était lui qui survivrait au bout du compte. Autrement dit, ceux qui avaient de bonnes jambes restaient en vie.
Je n’étais pas particulièrement rapide, mais je savais juger assez vite les capacités d’un adversaire et reconnaître le moment où il valait mieux renoncer. Parfois, il n’y avait rien à gagner à s’obstiner. Dans ces cas-là, mieux valait décamper, retourner s’entraîner, puis revenir défier l’ennemi plus tard. J’ignorais si nos jeunes sorciers seraient un jour confrontés à ce genre de situation, mais mieux valait les y préparer.
Quoi qu’il en soit, l’endurance est indispensable pour manier l’épée à un niveau satisfaisant.
Ces pensées me traversaient l’esprit tandis que je bavardais avec Ficelle, et bientôt, Cindy accourut vers nous, l’énergie au ventre.
— Yaaaah ! J’ai fini ! cria-t-elle.
— Super, dis-je. — Tu es sacrément endurante, Cindy.
— Ouais ! C’est bien ma seule qualité !
Un peu plus tard, Nesia et Lumite arrivèrent aussi. Ils n’étaient pas complètement à plat, mais haletaient.
— Ngh… ! Merde, t’es bien trop rapide…
— Haaah… !
Et, enfin, tandis que tous trois commençaient à se ressaisir, Mewi et Fredra arrivèrent.
— Pfiou…
Ces deux-là avaient déjà entamé une bonne part de leur endurance. Fredra était manifestement à bout, et même si Mewi ne le laissait pas paraître, l’exercice avait dû être rude pour elle aussi.
— Bon travail à tous, leur dis-je après m’être assuré qu’ils s’étaient calmés. — On vérifiera votre endurance comme ça, de temps à autre, en cours d’épéomancie. Si vous courez chaque jour, il pourrait vous arriver une bonne surprise.
J’avais obtenu l’aval de Ficelle et de Lucy, alors, pour l’instant, je laissais de côté tout ce qui touchait aux sorciers et à la magie. Je n’étais rien de plus qu’un bretteur alors quand j’enseignais, mieux valait aborder les choses sous cet angle. Honnêtement, j’ignorais si c’était nécessaire à ces jeunes sorciers, mais pour les épéistes, forger le corps était absolument essentiel.
— Oui ! L’endurance est importante pour manier l’épée ! C’est ça que vous voulez dire, n’est-ce pas ?! s’écria Cindy avec entrain.
Difficile de croire qu’elle venait de courir…
— Pour dire les choses crûment, oui, exactement, confirmai-je.
C’était vraiment une fille sérieuse. Sa force physique et ses instincts pour l’épée étaient un peu en retrait par rapport aux autres, mais elle compensait par la seule endurance. Très impressionnant. J’en étais presque jaloux. Si possible, je voulais aider son talent à éclore.
— M…mademoiselle Ficelle… vous… aussi… vous couriez… ? demanda Fredra, qui peinait encore à reprendre son souffle.
— Bien sûr. Beaucoup, répondit Ficelle.
— Hwah… V…vraiment…?
Fredra avait déclaré admirer l’épéomancie de Ficelle. La fille manquait d’endurance, et il semblait aussi qu’elle n’avait pas beaucoup couru auparavant.
— Pfiou… J’veux bien qu’il faille bâtir notre endurance, mais quand même…, grommela Nesia.
— Ce n’est pas le seul but, dis-je. — Pour manier correctement une épée, il ne suffit pas d’avoir de la force dans les bras. Le bas du corps est important aussi. Cela vaut pour n’importe quelle arme.
— Je vois…
— Comme je l’ai dit pendant vos moulinets, ceux qui n’y connaissent rien frappent uniquement avec les bras, détaillai-je. — Mais en utilisant correctement la force des jambes, des hanches et des bras, cela vous coûtera bien moins tout en gagnant en efficacité.
— Je crois que je comprends, dit Lumite. — Quand j’ai appris l’art de l’épée chez moi, on m’a aussi enseigné comment bouger les jambes.
Je ne prétendais pas être le meilleur pédagogue, mais j’étais heureux d’entendre que son instructeur lui avait appris, lui aussi, l’importance du bas du corps. Si la force des bras suffisait à elle seule à déterminer son niveau à l’épée, tout le monde se contenterait d’infinis exercices pour les bras et rien d’autre. Or, cela ne marche pas en réalité.
— Bon, on va s’arrêter là. L’heure est de toute façon presque écoulée.
À l’instant où je dis cela, la cloche tinta pour signaler la fin du cours.
— Oui ! Merci beaucoup !
Cindy s’inclina gaiement et conserva la même énergie en s’éloignant en trottinant. Un spectacle vraiment rafraîchissant.
— Vous partez aussi, Maître ? demanda Ficelle.
— Non, je vais voir Lucy après, répondis-je. — Elle m’attend apparemment dans son bureau, mais…
— Je vous y conduis, proposa Ficelle.
— Merci, ça m’arrange.
Il s’agissait apparemment de finaliser le contrat officiel et le reste concernant mon emploi ici. Après avoir vu le cours de Ficelle pour la première fois, une impulsion m’avait poussé à faire quelque chose, et j’avais accepté formellement d’être chargé de ce rôle de vacataire. Cependant, malgré sa célérité habituelle, Lucy avait mis étonnamment longtemps à régler la paperasse.
Ficelle me guida à travers les bâtiments. Il était un peu tard pour me poser la question, mais était-il vraiment convenable que je me montre si familier avec la Grande Sorcière de la Brigade magique ? D’autant plus qu’elle se trouvait aussi être la directrice de l’institut de magie ? Nous avions un peu pris cette habitude dès notre première rencontre, mais un gouffre nous séparait en termes de statut social et d’autorité.
Bon, voyons le bon côté des choses. J’ai noué avec elle une relation décontractée. Elle ne s’en plaint pas non plus. Je doute de me retrouver un jour dans une situation où je devrai jouer un rôle devant elle.
Après avoir parcouru un moment l’immense bâtiment scolaire, gravi quelques escaliers puis longé de longs couloirs, nous nous arrêtâmes.
— Voici le bureau de la directrice, dit Ficelle. — Je vous laisse.
— Hm, merci de m’avoir guidé.
Son rôle terminé, Ficelle fit volte-face et s’en alla. Elle aurait sans doute pu m’accompagner, mais j’étais le seul convoqué.
Je pris une grande inspiration.
— Bon, alors…
Je frappai à la porte, d’une épaisseur impressionnante.
— C’est ouvert ! répondit une voix, d’un ton désinvolte.
— J’entre.
J’ouvris la porte et entrai.
— Oh, Beryl. Bon travail aujourd’hui.
Assise derrière un bureau près de la fenêtre se trouvait Lucy, directrice de l’institut de magie. En me voyant, elle se leva aussitôt pour gagner ce qui ressemblait à un coin réception.
Me voyant figé sur le pas de la porte, elle demanda :
— Quoi ? Un problème ?
— Eh bien…
J’imaginais le bureau de la directrice bien plus encombré, mais il était étonnamment net et presque dépouillé.
— Je pensais que ton bureau serait plus en désordre, répondis-je franchement.
— Pour qui exactement me prends-tu ? fit Lucy avec un sourire amer.
— Hahaha, désolé.
Tu peux vraiment me blâmer ? En public, tu es la Grande Sorcière de la Brigade magique et la directrice de l’institut de magie, mais dès que tu t’impliques avec moi, tu ne laisses jamais une grande impression.
Honnêtement, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle n’avait aucune notion d’ordre et de propreté dans sa vie privée. Mais ce serait franchement impoli de le lui dire en face, alors je me tus.
— Désolée de t’avoir fait venir juste après ton cours, dit-elle. — Un peu de thé ?
— Oh, merci. J’accepte volontiers.
Je m’assis sur une chaise proche pendant que Lucy me servait à boire. La voir se montrer prévenante, comme une personne normale, avait quelque chose d’inhabituel. Son insolence habituelle m’avait laissé jusqu’ici une impression trop forte.
Bon, selon ses dires, elle est même plus âgée que moi.
Je supposais qu’elle se montrait courtoise par égard pour sa fonction. Pour une directrice, connaître les usages n’avait rien d’inimaginable.
— Tiens, dit-elle en posant une tasse devant moi. — Je suis presque sûre que ça devrait être un minimum bon.
— Merci.
Le thé avait une teinte pâle, à peine plus sombre que de l’eau claire, et exhalait un parfum léger. Je n’y connaissais pas grand-chose, mais je pouvais deviner que c’était une denrée coûteuse.
— Chez moi, c’est Haley qui fait le ménage, lança Lucy sans y être invitée. — Et ici, c’est mon lieu de travail, pas mon laboratoire de recherche.
— Je n’ai rien dit.
— Je ne fais que répondre à tes soupçons.
Au début, je me demandai si elle n’avait pas utilisé la magie pour lire dans mes pensées. J’avais envie de croire qu’un truc aussi absurde que la télépathie n’existait pas, mais si c’était le cas, Lucy aurait sans doute essayé de l’apprendre. C’était tout à fait son genre. Peut-être que, quelque part dans le vaste monde, ça existait vraiment, même si j’étais bien en peine d’en imaginer le fonctionnement.
— Hm. C’est bon, dis-je.
— C’est moi qui l’ai préparé, c’est tout naturel. Je suis contente que ça te plaise.
— Hahaha, tu as du talent.
En goûtant une gorgée de thé, je fus accueilli par un arôme rafraîchissant et une légère douceur adoucissant ma gorge. Ce n’était pas trop sucré, juste la saveur qu’il fallait pour un vieux bonhomme comme moi.
Lucy but une gorgée à son tour. La finesse de ses gestes me rappelait que, en toute logique, elle se trouvait bien trop haut sur l’échelle sociale pour qu’un type comme moi lui adresse la parole. Et pourtant, nous étions là. C’en était presque touchant.
— Alors ? Comment ça se passe ? demanda Lucy, sans viser quoi que ce soit de précis.
On devinait pourtant facilement où elle voulait en venir.
— Ce sont tous de bons petits, dis-je en reprenant une gorgée de thé. — Ça me rappelle la salle d’armes de mon coin perdu.
Au début, je m’étais senti franchement à côté de la plaque en enseignant l’art de l’épée à l’institut de magie, mais, une fois dans le rôle, ça s’était étonnamment bien passé. Honnêtement, ce que j’enseignais ici ne différait pas tant de ce que j’avais enseigné à Beaden. Une seule chose me restait en travers de l’esprit : je n’enseignais rien qui touche à la magie.
— Héhéhé. Les enfants ont l’air de s’attacher à toi, dit Lucy.
— Et toi ?
— Je suis évidemment populaire partout où je vais. Haaa… C’est dur, la célébrité.
— Quelle grande bouche.
Son ton et son expression ne collaient absolument pas à ses paroles. En mettant sa personnalité de côté et en ne jugeant que l’apparence, on se disait facilement que les enfants s’attacheraient à elle.
Après tout, elle avait l’air d’une fillette de dix ans.
— Tu vas continuer, alors ? demanda-t-elle.
— Oui. Je leur apprendrai ce que je peux.
— Très bien. Je suis heureuse que tu sois là pour les guider.
Je l’avais déjà décidé après cette première leçon. Je ne pourrais pas rester éternellement avec ces cinq élèves, mais j’avais sincèrement envie de voir leur progression, et de voir aussi celle de Ficelle en tant qu’enseignante.
— Je ne peux toujours pas les guider en matière de magie, tu sais, ajoutai-je.
— Inutile de t’en inquiéter.
La réaction de Lucy était la même que d’habitude. Elle n’avait en réalité que des louanges pour l’épéomancie. Et pour cause : j’avais vu de mes yeux les techniques de Ficelle et je savais à quel point elles étaient puissantes. Malgré tout, je n’arrivais pas tout à fait à me débarrasser de ce sentiment de décalage.
— Et puis, tu t’y connais largement en maniement de l’épée, non ? dit Lucy.
— Plus que la moyenne, acquiesçai-je.
C’était pour cela que je donnais mes instructions comme à la salle d’armes. Je n’étais pas sûr que mes méthodes conviennent à l’institut de magie, mais j’étais reconnaissant à Lucy d’accepter ce que j’avais à offrir.
— Je fonde de grands espoirs sur toi, dit Lucy. — Je ne serai pas là pendant quelque temps.
— Hm ? Où vas-tu ?
Lucy disait qu’elle consacrait chaque jour à ses recherches, si bien que son absence paraissait étrange. Cela dit, je ne savais pas ce qu’elle mettait derrière « quelque temps » ni derrière le fait de ne pas être là.
— Je vais partir pour un petit voyage d’affaires dans l’Empire, expliqua-t-elle. — Ça prendra sans doute un ou deux mois.
— Hmm… Ça a l’air d’être du boulot.
Sur le continent de Galea, elle ne pouvait parler que de l’Empire de Salura Zaruk, au sud-ouest de Liberis. Les deux nations avaient un passé de guerre, mais leurs relations étaient relativement bonnes à présent. Si Lucy partait en voyage d’affaires, cela touchait sans doute à des questions internationales.
— Je suis plutôt célèbre, tu sais ? taquina Lucy.
— Oui, je sais. Sur le papier.
— Tu ne manques pas d’air.
Malgré tout, j’avais du mal à imaginer quelqu’un partir en déplacement personnel de l’autre côté de la frontière pour des affaires internationales sans impliquer la moindre royauté. Même Allucia quittait rarement Liberis, sauf quand la famille royale était concernée.
Ça avait probablement un rapport avec la magie, mais j’ignorais totalement quels étaient leurs critères de l’autre côté. Je n’avais jamais quitté Liberis, et les autres pays ne m’intéressaient pas beaucoup. Jusqu’à très récemment, je n’avais même pas envisagé de quitter Beaden.
Après avoir un peu bavardé et siroté du thé, Lucy fit glisser des papiers sur la table.
— Ah, au fait, la raison pour laquelle je t’ai fait venir. J’ai enfin tout préparé.
— Voyons voir, dis-je en prenant les papiers et en les parcourant du regard.
Dans ces moments-là, j’étais content de savoir lire. Je devais à mon père de m’avoir donné une éducation correcte, au-delà du simple maniement de l’épée. Je n’avais aucune idée de combien de gens savaient lire à Liberis, mais j’étais reconnaissant que, même au fin fond de Beaden, on puisse recevoir une éducation de base.
À ce propos, les études de Mewi se passaient plutôt bien. Tant que l’on possédait un talent pour la magie, l’institut ne se souciait guère de nos origines. Les professeurs y instruisaient tout le monde, depuis les fils et filles de riches marchands ou de nobles jusqu’aux gamins qui, peu de temps auparavant encore, frôlaient la vie de voyou des rues. Avec une telle diversité d’élèves, il allait de soi que l’établissement leur garantisse à tous un minimum d’instruction.
Les standards en matière d’éducation étaient décidément élevés, à Liberis.
Grâce à cela, Mewi avançait désormais sur la voie des arts, aussi bien littéraires que martiaux. Non pas qu’elle fût complètement illettrée avant cela, bien sûr.
Mais pour l’heure, l’important n’était pas de savoir si Mewi savait lire ou non. Les documents que j’avais sous les yeux ne paraissaient pas particulièrement compliqués. Ils détaillaient mon embauche à l’institut de magie en tant qu’instructeur invité, sans fixer de période précise. En résumé, je serais rémunéré selon le nombre de leçons que je donnerais. Autrement dit, aucun terme n’était prévu à mon contrat, et j’étais libre d’aller et venir à ma guise.
Même en les parcourant rapidement, il était évident qu’on me traitait avec beaucoup d’égards.
— Euh…
— Quoi ? Pas satisfait ?
Cependant… arrivé à ce qui était techniquement la partie la plus importante du contrat, j’élevai la voix malgré moi.
— Comment dire… ce n’est pas un peu trop élevé ?
La somme indiquée, ce qu’on me paierait par leçon, dépassait de loin ce à quoi je m’attendais. Après l’avoir lue une première fois, je vérifiai de nouveau pour être sûr de ne pas m’être trompé. Puis je fermai un instant les yeux, les rouvris et vérifiai une troisième fois.
— Je crois que c’est une juste compensation pour tes talents, dit Lucy.
Hmm… Une compensation pour mes talents ? Je suis déjà plutôt bien rémunéré par l’Ordre de Liberion… ou, pour être précis, par le royaume lui-même.
Je n’allais pas transmettre mes techniques et mon expérience gratuitement, bien sûr, mais là, ça me semblait un peu trop. Il y avait carrément un zéro de trop par rapport à ce que j’avais imaginé.
— Je suis à peu près sûr d’être trop payé pour ce que je fais, dis-je.
— Pense à Mewi. Tu vas avoir besoin d’argent.
— C’est vrai, mais quand même…
Fréquenter l’institut de magie n’était pas gratuit, et même après son diplôme, il me faudrait de l’argent jusqu’à ce que Mewi puisse gagner sa vie. Je le comprenais. Avec elle à la maison, mes dépenses courantes étaient pour ainsi dire doublées, et on ne fait jamais mieux que d’avoir de l’argent de côté. Cela dit, il restait important que le montant me semble justifié.
— J’ai dû batailler pour obtenir ça, dit Lucy. — Ici, ils sont tous incroyablement tatillons.
— Tu n’avais pas besoin de te donner autant de mal pour ça…
Dans ce cas-ci, mon employeur étant l’institut de magie, Lucy ne pouvait pas simplement passer en force et m’engager à sa guise. Il lui fallait l’aval de l’institut. Je doutais qu’ils se soient mis d’accord à l’unanimité sur cette somme, et Lucy n’avait pas pu rédiger ce contrat toute seule non plus. Elle l’avait peut‑être ébauché, mais l’institut dans son ensemble avait dû en passer le contenu au crible et l’approuver.
— Quelqu’un s’y est opposé ? demandai‑je.
Lucy acquiesça d’un signe de tête.
— Oh que oui. Ce petit morveux de Faustus. Et avec acharnement en plus.
Faustus… N’était‑ce pas le vieux que j’ai croisé dans le couloir ?
Le vice-directeur Faustus Brown ? Un vrai grand‑père qu’elle appelle « petit morveux » ? Quel âge a Lucy, au juste ?
— Ça me trotte dans la tête depuis un moment…, dis‑je.
— Hm ? De quoi ?
Ce n’était pas vraiment le genre de question que les femmes aiment entendre. Mais vu son comportement habituel, je ne pouvais pas m’empêcher de me poser la question.
— Lucy, quel âge as‑tu ?
— Tu sais ce que je vais répondre ! C’est mon secret de jeune fille ça !
— Hein…?
Il m’avait fallu pas mal de courage pour poser la question, et elle l’avait esquivée avec une aisance déconcertante. Je n’allais pas forcer pour autant.
Une bonne partie de la personne qu’était Lucy demeurait un mystère complet pour moi. Et pourtant, depuis notre première rencontre, elle m’avait apporté un tas d’ennuis sur le pas de la porte.
— Héhéhé… Bon, je vais quand même te donner un indice, ajouta Lucy.
— Je suis probablement plus âgée que tu ne l’imagines.
— Compris… Je m’en tiendrai là.
— Fais donc. On ne pose pas ce genre de question à une si belle jeune fille.
— Tu viens juste de dire que tu es plus âgée que moi.
Mon imagination la plaçait aux alentours de la cinquantaine ou de la soixantaine, mais peut‑être était‑elle encore plus âgée que ça ? Pourrait‑elle avoir plus de cent ans ?
Ça semblait absurde, mais avec Lucy, c’était curieusement possible.
Quoi qu’il en soit, je voyais bien qu’elle n’allait pas me répondre, même si j’insistais.
Je me demande si Allucia sait… Ou peut‑être Ficelle.
J’avais posé la question pour tenter de percer le mystère, mais c’était encore plus confus.
— Revenons‑en au sujet, dit Lucy. — J’ai dit à Faustus d’attendre et de voir pour l’instant. Les élèves ont besoin de temps pour grandir. Après tout, ce n’est pas le genre d’affaire où l’on verra des résultats tout de suite.
— Oui, ça se tient. Je suis à peu près sûr qu’il en va de même pour la magie.
À supposer, disons, que je sois un instructeur d’exception avec des élèves remarquablement talentueux. Même dans des conditions aussi idéales, l’habileté prend du temps à se développer. Parmi mes élèves, Allucia et Surena faisaient figure d’anomalies. On ne peut pas attendre ce genre de progression immédiate de tout le monde. Si le monde fonctionnait à leur mesure, on n’aurait pas besoin de professeurs.
— En réalité, c’est le montant après avoir sollicité l’avis de l’institut et l’avoir revu à la baisse, ajouta Lucy. — Ce sera problématique pour moi si tu refuses.
— Hein…?
Revu à la baisse ? Elle était partie sur combien à la base pour pouvoir m’engager ?
Bon, à la différence de l’affaire Ibroy et l’Église de Sphene, c’était une demande en bonne et due forme, et je n’avais pas beaucoup de responsabilités. Si quelque chose tournait mal, ce serait la faute de Lucy qui me recommandait, et celle d’Allucia qui l’avait approuvée. À condition, bien sûr, que je fasse quelque chose de tordu.
Hmmm…
Je n’avais aucune idée de la durée pendant laquelle j’allais travailler à l’institut de magie.
Je ne savais pas non plus combien de temps j’allais rester instructeur extraordinaire à l’Ordre de Liberion. Cette affaire avec l’institut était pensée comme temporaire dès le départ, donc je ne pensais pas que ça allait traîner des années. Si cela devait arriver, toutefois, ma présence risquerait d’entraver la formation de la prochaine génération d’enseignants.
Quoi qu’il en soit, si je considérais que la demande incluait l’instruction de Ficelle en plus des cinq élèves du cours d’épéomancie, alors la somme proposée était peut‑être appropriée.
Je ne comprenais plus grand‑chose à tout ça de toute manière.
— Ta paie baissera si l’on juge que tu es insuffisant, dit Lucy. — Mais je doute que ça arrive.
— Hm, je vois. Ça me va.
Personne ne voulait payer trop cher quelqu’un qui n’obtenait aucun résultat. C’était étrange de négocier une baisse de salaire plutôt qu’une augmentation. Pourtant, puisque Lucy proposait, il était normal d’accepter. Je n’avais aucune raison de culpabiliser.
— D’accord. J’accepte ces conditions, dis‑je. — Je ferai l’effort nécessaire pour être à la hauteur de cette rémunération.
— Tu me facilites vraiment la vie, dit Lucy. — Tiens, signe ça.
Donc, après y avoir un peu réfléchi, j’acceptai finalement son offre.
Maintenant que j’y pense, je n’avais rien signé pour ma nomination royale comme instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion.
Et la salle d’armes était ma maison, donc nous n’avions pas besoin de contrats en bonne et due forme. Signer un document de ce genre était une expérience nouvelle pour moi.
— Ça convient ? demandai‑je.
— Hm. C’est parfait.
Je tendis le document signé à Lucy, et elle le parcourut. Avec cela, je travaillais officiellement à la fois pour l’Ordre de Liberion et pour l’institut de magie. Jamais je n’aurais imaginé une telle situation à l’époque de Beaden, et je ne savais pas si je devais remercier Allucia de m’avoir tiré de la campagne.
Ce n’était pas désagréable, mais après toutes ces années, je n’étais pas habitué à me voir ainsi propulsé si haut. À vrai dire, c’était mauvais pour mon cœur.
— Très bien, alors. J’ai de grands espoirs en toi, instructeur invité, Beryl Gardenant.
— Hahaha… Je ferai de mon mieux.
Lucy éclata d’un sourire. À présent que j’avais accepté, j’allais m’y consacrer à fond et ce, sans entraver mon travail à l’Ordre de Liberion.
Quoi qu’il en soit, pour le dîner d’aujourd’hui, je décidai d’emmener Mewi manger quelque chose de bon.
Allez savoir pourquoi, j’en eus soudainement envie.
◇
— Très bien, merci pour le temps que tu m’as accordé.
— Hm. À plus tard, Beryl.
Un peu plus tard, après avoir signé le contrat et savouré le thé de Lucy, je pris congé et quittai le bureau de la directrice. Il était aux alentours de midi. Allucia avait organisé les choses de sorte que, lorsque j’enseignais à l’institut de magie, mes séances d’entraînement à l’Ordre de Liberion étaient suspendues.
Elle avait dit qu’il était acceptable de ne pas me présenter au QG ces jours‑là. Je pouvais passer maintenant si je voulais, mais j’étais tout aussi libre de flâner en ville ou de rentrer chez moi.
— Eh bien, j’ai vraiment gravi l’échelle sociale, marmonnai‑je pour moi‑même après avoir refermé la porte du bureau.
Je ne nourrissais pas l’illusion extravagante que le monde œuvrait spécialement en ma faveur, mais depuis quelque temps, les choses semblaient tout de même tourner mieux que je ne le méritais.
Il n’y avait pas si longtemps, je menais encore une vie paisible au fin fond de la campagne, à enseigner l’épée à mes élèves dans la salle d’armes. Puis j’avais été nommé instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion. J’avais retrouvé d’anciens élèves que je n’avais pas revus depuis des années, terrassé aux côtés de Surena un monstre nommé, obtenu une épée de maître, fini, pour une raison ou pour une autre, avec un enfant à ma charge, et voilà qu’on venait à présent de m’accorder un poste d’instructeur invité à l’institut de magie.
Bien sûr, je n’avais pas l’intention de me reposer sur mes lauriers. Pour être franc, cette succession d’événements devait surtout beaucoup à la chance. Encore qu’on pouvait se demander si le fait d’avoir été à moitié enlevé par Allucia à cause d’une lettre de nomination signée par le roi relevait vraiment de la chance… mais tout de même.
Quoi qu’il en soit, depuis le début de ma nouvelle vie à Baltrain, il m’était rarement arrivé de penser que j’aurais mieux fait de rester à Beaden. Ici, j’étais entouré de personnes formidables. En ce sens, oui, j’avais de la chance.
Et puis, les techniques, l’expérience et l’entraînement que j’avais forgés comme instructeur à l’épée dans un coin perdu de campagne pouvaient désormais servir d’une manière entièrement nouvelle. C’était extrêmement gratifiant. Ma vie à Beaden n’avait rien eu de mauvais, loin de là, mais elle ne m’aurait sans doute jamais offert des émotions aussi intenses.
— Bon, que faire aujourd’hui ?
Je réfléchissais à mon programme en longeant les longs couloirs de l’institut de magie.
J’avais prévu de sortir dîner avec Mewi ce soir, mais il restait encore beaucoup de temps d’ici là. À cette heure, le plus logique était sans doute d’aller déjeuner. Mon quotidien était devenu bien plus confortable depuis mon arrivée en ville, et les options à ma disposition étaient autrement plus nombreuses. Résultat, je devais désormais réfléchir un peu plus à la façon dont j’occupais mes journées.
Lorsque j’enseignais l’épée à Beaden, je n’avais pas eu à me soucier de grand-chose d’autre. Je connaissais mes propres compétences, ma position, et je m’étais toujours gardé de nourrir des ambitions démesurées. À présent, pourtant, j’avais un nouveau titre, et même un certain statut. Pour une raison qui me semblait encore tenir de l’erreur, la famille royale connaissait jusqu’à mon nom et mon visage.
Bref, assez bavardé. J’avais mon devoir d’instructeur extraordinaire, mon devoir envers les élèves de l’institut de magie, même s’ils n’étaient que cinq, et surtout mon devoir envers Mewi. Cela durerait au moins jusqu’à ce qu’elle termine ses études sans encombre et devienne indépendante, ce qui prendrait encore plusieurs années. Le vrai problème était ce qui viendrait ensuite.
Je n’avais jamais été très ambitieux, aussi pensais-je rarement à mon propre avenir. Au bout du compte, je souhaitais retourner à Beaden et reprendre la salle d’armes. Seulement, mon père m’avait imposé une condition : trouver une épouse avant de rentrer à la maison. Il fallait donc commencer par là.
— Une épouse… Une compagne… Hmmm…, marmonnai‑je en continuant d’avancer.
Je ne dirais pas que ma vie manquait de rencontres féminines. Contrairement à l’époque où elles fréquentaient la salle d’armes, Allucia, Surena et Ficelle étaient désormais de splendides adultes, et je savais qu’il était normal de les considérer comme des femmes plutôt que comme des élèves.
Elles étaient toutes belles, et avaient des personnalités formidables. Néanmoins, je ne parvenais pas à les regarder de cette façon.
Cela pourrait peut-être changer si un événement venait bouleverser ma manière de les voir, mais en l’état, je n’y arrivais tout simplement pas. Franchement, ma personnalité, ma disposition et mon état d’esprit m’en empêchaient.
Alors que je poursuivais ma marche avec ces pensées brumeuses en tête, une voix soudaine me fit sursauter.
— Oh, mais sieur Beryl. Bonjour.
— Oh ?! Bonjour, professeur Kinera.
Je poussai un son assez pitoyable. C’était l’une des enseignantes de l’institut de magie, Kinera Fine. Elle était vêtue d’une robe de sorcière des plus classiques.
— J’ai eu vent de quelque chose de la part de la directrice, dit‑elle. — Vous avez pris un poste d’instructeur invité à l’institut, n’est‑ce pas ?
— Oui, enfin… Je ferai de mon mieux pour ne pas être un fardeau.
— Vous n’êtes pas du tout un fardeau. J’attends beaucoup de vous, dit Kinera sur un ton légèrement taquin.
— Hahaha…
La première fois que j’avais amené Mewi à l’institut et rencontré Kinera, elle m’avait donné l’impression d’une femme très posée. Mais malgré ce flegme, elle ne paraissait jamais froide. Elle était l’image même de l’adulte accomplie, et sa coiffure ondulée ne faisait que renforcer cette impression.
Je me demandai quel âge elle avait. Je la supposais plus jeune que moi, mais j’étais incapable de le dire précisément. À vue de nez, je l’aurais dite un peu plus âgée qu’Allucia… mais je n’aurais pas eu l’audace de le lui demander. Ce serait impoli, d’autant que nous n’étions pas particulièrement proches.
C’était assez curieux. En théorie, si je devais trouver une épouse, je voudrais une femme tolérante et gentille comme elle. Mais… quelqu’un comme ça pourrait‑il seulement éprouver de tels sentiments pour moi ? Serait‑elle capable de m’accepter tel que je suis ?
— Quelque chose vous tracasse ? demanda Kinera.
— Hm ? Aaah, non… Enfin, si. Quelque chose comme ça.
Impossible de lui avouer que je pensais à une éventuelle épouse et à mes préférences. Quoi qu’il en soit, j’avais bel et bien quelque chose en tête, et ma réponse sortit en bégaiement.
D’après Lucy, Kinera était une sorcière très talentueuse, spécialisée dans la magie défensive. Je ne savais pas ce que cela recouvrait exactement car j’avais du mal à me l’imaginer. Je me demandai si elle me montrerait, si l’occasion se présentait.
— Au fait. Comment va Mewi ? demandai‑je, changeant de sujet avant qu’elle ne fouille plus dans mes pensées.
C’était la première chose qui m’était venue à l’esprit, mais j’étais réellement curieux. Mewi parlait peu de sa scolarité à la maison. S’il se passait quelque chose de sérieux, Lucy ou Ficelle ne manqueraient pas de me le dire, mais je n’avais jamais les menus détails de son quotidien à l’institut.
— Elle ne sait pas encore très bien comment interagir avec les autres, mais c’est une bonne et honnête fille, dit Kinera. — Elle n’est pas non plus entrée en conflit avec les autres élèves.
— Vraiment ? Ça me rassure.
À vue de nez, elle était comme un chat en terrain inconnu. Que Kinera la dise bonne et honnête ne me surprit pas. Son caractère avait du piquant, à cause du milieu où elle avait grandi, mais au fond c’était une personne remarquable. Ma seule crainte était que Mewi ne s’intègre pas bien à l’institut, mais c’était un problème que seul le temps pouvait résoudre. Lucy et moi avions eu besoin d’un moment, nous aussi, pour qu’elle se détende près de nous.
Cependant, d’après nos rares discussions au sujet de l’école et d’après la manière dont se passaient les cours d’épéomancie, il semblait que je n’avais pas à m’inquiéter pour Mewi.
Au moins, elle avait la chance d’avoir des amis à l’école.
— Hihi. En tant que père, j’imagine que vous devez être curieux, dit Kinera avec un doux sourire.
— Oui, eh bien, quelque chose comme ça. C’est un peu embarrassant… répondis‑je avec un sourire évasif.
En tant que tuteur — son père — j’étais en effet curieux de la façon dont les choses évoluaient. Mais j’étais aussi travaillé par l’angoisse de savoir si je pourrais lui laisser quoi que ce soit après avoir quitté ce monde. Pour cela, je ne pouvais pas compter sur le talent de mes élèves autour de moi. Personne n’avait d’enfant à élever, et étaient encore célibataires. Difficile, dans ces conditions, de leur demander conseil. Parmi mes élèves, seul Randrid me venait à l’esprit. Mon père était sans doute le plus fiable en la matière, mais c’était difficile d’aborder ce sujet avec lui.
De toute façon, lui expliquer toute l’histoire serait une vraie corvée.
— Je vois les efforts qu’elle fait pour s’améliorer, ajouta Kinera. — Je pense que c’est grâce à votre soutien.
— Vous croyez…? Merci beaucoup.
Je n’avais pas raconté grand‑chose à Kinera des circonstances de Mewi. Tout ce qu’elle savait, c’était que, pour les besoins administratifs, j’étais le tuteur de Mewi. Il était possible que Lucy lui en ait dit davantage, mais, quoi qu’il en soit, j’étais heureux d’avoir quelqu’un qui pouvait compatir avec Mewi et moi. Une fois encore, je mesurai à quel point j’étais béni en matière de relations.
— Vous partez déjà pour la journée ? demanda Kinera.
— Oui. Le cours d’épéomancie s’est terminé avant midi. Je pensais me détendre et déjeuner.
Tout en répondant, je regardai autour de moi. Pas mal d’élèves et d’enseignants circulaient. Vu l’heure, c’était forcément la pause de midi.
Sans vraiment y penser, j’avais fini par marcher avec Kinera du bureau de la directrice jusqu’à l’entrée de l’institut.
C’est alors qu’elle lâcha une certaine question.
— Je vois. Au fait, venez‑vous souvent dans ce quartier ?
— Non, je suis encore perdu quand il s’agit du quartier nord, répondis‑je. — Disons que je ne connais que l’institut et le palais.
En général, je venais en fiacre, et si j’avais du temps libre, je marchais. Quoi qu’il en soit, je ne connaissais que le chemin de l’institut. Si je devais acheter quelque chose, j’allais dans le quartier ouest, et le quartier central regorgeait de restaurants. Je n’avais aucune raison de venir jusqu’au quartier nord. Flâner seul ne m’enthousiasmait pas non plus.
— Dans ce cas, et si vous m’accompagniez déjeuner ? proposa Kinera. — Je connais un restaurant bon marché et très correct.
— Hein ?
Je me figeai un instant devant cette question inattendue. Je n’aurais jamais imaginé être invité à déjeuner par une femme qui n’était pas mon élève. Kinera n’avait évidemment que de bonnes intentions, mais l’invitation avait été si soudaine que j’en restai sans voix.
— Est‑ce que je vous importune ? demanda Kinera, les sourcils un peu tombants en interprétant ma réaction comme un refus.
— Ah ! N…Non ! Pas du tout ! J’étais vraiment pris de court.
Mais c’était l’heure du déjeuner, et il n’y avait rien d’étrange à déjeuner avec une collègue.
— Désolé, je n’ai pas l’habitude de ce genre d’invitation… Si cela ne vous dérange pas que je me joigne à vous, alors je vous accompagnerai avec plaisir.
— Hihi, nul besoin d’être si tendu.
Malgré mon embarras, le sourire de Kinera ne vacilla pas.
Bon sang, il me manque vraiment des pans entiers d’expérience de la vie.
J’étais sûr d’être plus âgé qu’elle, mais j’avais passé toute ma vie dans une salle d’armes d’un bled paumé. Au fin fond de la campagne, tout le monde se connaissait déjà, si bien qu’il était difficile de nouer de nouvelles amitiés.
Pff, je ne fais que me trouver des excuses…
— Nous sommes collègues, désormais, alors j’espérais mieux vous connaître, dit Kinera.
— D’accord… Je prends note de l’offre.
Je n’allais pas laisser passer l’occasion, et je n’avais aucune raison de refuser son invitation, de toute façon. Reste que, même si, sur le papier, nous étions collègues, j’étais un peu mal à l’aise en compagnie d’une sommité de l’Institut de magie. Elle ne me regardait pas avec le mépris affiché du vice-directeur Brown, mais, en tant qu’homme incapable d’user de magie, je ne me sentais pas vraiment à ma place.
Néanmoins, je lui étais reconnaissant de m’avoir adressé la parole. Je l’avais déjà rencontrée, et elle faisait partie des rares personnes ici à savoir quoi que ce soit de Mewi et de moi. Et si nous finissions par nous rapprocher, il me serait plus facile d’apprendre si quelque chose arrivait à Mewi. Je ne pouvais que prier pour que rien n’arrive, cela dit.
— Alors, on y va ? dit Kinera. — C’est à deux pas de l’institut.
— Bien. Permettez que je vous accompagne.
— Oh, voyons, nul besoin d’être si formel. Et comme je l’ai dit, nous sommes collègues alors nous ferions mieux de nous tutoyer.
Sur ce, nous franchîmes les grilles de l’Institut de magie. Je levai les yeux vers la lumière du soleil qui nous inondait. La flèche du palais luisait sous le ciel bleu limpide.
— C’est ici. Les portions sont généreuses et la cuisine délicieuse.
— Ooooh…
Après avoir quitté l’institut, nous marchâmes une dizaine de minutes avant d’arriver devant un restaurant. Le quartier nord abritait le palais de Liberis ainsi que nombre de demeures nobles. Aussi l’établissement, bien que modeste par sa taille, possédait une élégance sobre, parfaitement en accord avec son emplacement. Son atmosphère me rappelait la boutique de vêtements où Allucia m’avait déjà emmené, et je ne pouvais m’empêcher de m’y sentir un peu déplacé.
Est-ce que ça va vraiment le faire ?
En chemin, j’avais attiré quelques regards curieux. Je n’y pouvais pas grand-chose, aussi avais-je fini par ne plus m’en soucier. Je me sentais seulement un peu désolé pour Kinera. La fréquentation d’Allucia et de Surena avait quelque peu faussé ma perception de ce que signifiait être « célèbre », mais même moi, je savais qu’une enseignante de l’Institut de magie appartenait à l’élite de la société. En ce sens, Kinera était une personnalité en vue à Baltrain, et la voir se promener au bras d’un vieux bonhomme ne pouvait qu’attirer l’attention.
Pourtant, malgré les regards des passants, Kinera ne manifesta ni gêne ni inquiétude. Difficile de dire si elle était simplement sûre d’elle ou déjà habituée à ce genre de situation. À première vue, la seconde hypothèse semblait la plus probable.
— Pour les places… on dirait qu’il en reste, dit Kinera en jetant un coup d’œil à l’intérieur. — On y va ?
— O…Oui.
Je suivis Kinera à l’intérieur du restaurant. Depuis mon arrivée à Baltrain, ce genre de situation était devenu étonnamment fréquent : les femmes n’arrêtaient pas de m’entraîner quelque part. Je me sentais un peu pitoyable, mais pour le vieux bonhomme que j’étais, à quoi bon faire semblant de bomber le torse ?
Une clochette au tintement discret retentit lorsque nous passâmes la porte. Même la sonnette était plus raffinée que celle de ma taverne favorite.
— Bienvenue. Une table pour deux ? demanda un serveur.
— Oui, répondit Kinera.
— Par ici, je vous prie.
Ça se voit que c’est une habituée.
Je fis de mon mieux pour ne pas observer les lieux comme un péquenaud égaré en la suivant, mais je me sentais bel et bien un peu minable.
On nous conduisit à une table en terrasse, d’où l’on pouvait profiter du calme du quartier nord tout en mangeant.
Déjeuner ainsi sous le soleil du début d’après-midi avait quelque chose d’élégant.
— Hihi, encore nerveux, dit Kinera une fois assise.
— Oui, eh bien… Je ne viens pas souvent dans ce genre de restaurant.
Je sortais assez fréquemment avec Mewi, mais la plupart des établissements où nous allions s’adressaient au petit peuple. Nous n’allions jamais dans des endroits huppés où l’ambiance et les manières de table se posaient en problème. Et je savais que Mewi serait encore plus nerveuse que moi dans un tel lieu.
— Tu peux te détendre, me dit Kinera. — Ce restaurant n’est pas si strict sur l’étiquette.
— Haha, merci…
Au final, l’endroit était haut de gamme mais décontracté. Le repas que j’avais pris avec le roi Gladio au palais avait dépassé tout ce que j’avais connu en matière de cérémonial.
Pourvu que je n’aie jamais à revivre ça.
Aujourd’hui, je venais juste déjeuner dans un restaurant un peu chic avec une collègue de l’Institut de magie. En le prenant ainsi, et en comparant ce repas aux événements du palais, je parvins à me détendre un peu.
J’avais beau être instructeur, ce n’était qu’un rôle temporaire. Je me rendais à l’Institut de magie une fois par semaine, pour le cours d’épéomancie, et je n’avais pour ainsi dire aucun contact avec les autres enseignants. Je pouvais parler de Mewi avec Kinera plus qu’avec quiconque, du moins. Mon cercle de connaissances à l’institut était maigre, et je ne parlais qu’aux élèves de l’épéomancie, à Lucy et à Ficelle. Je n’allais pas non plus en salle des professeurs, donc je ne me faisais pas de nouveaux contacts.
— Que choisis-tu ? demanda Kinera. — Les raviolis sont excellents, ici.
— Aaah, alors je vais prendre ça.
Nous échangeâmes quelques mots en parcourant le menu et en sirotant un peu d’eau. Je savais que je ne pouvais pas me tromper avec la suggestion de Kinera. Et puis, la qualité, dans un restaurant du quartier nord de Baltrain, était pratiquement garantie. Je doutais qu’un établissement pareil puisse servir quoi que ce soit d’immangeable. À ce niveau-là, le choix d’un plat relevait simplement des goûts de chacun.
Kinera appela le serveur.
— Pardon. Deux portions de raviolis.
— Certainement, dit-il. — Nous proposons une base tomate et une base fromage.
— Beryl, quelle base désires-tu ? demanda Kinera.
— Euuuuh… Va pour la base tomate, décidai-je.
— Deux comme cela, s’il vous plaît, dit Kinera au serveur.
Il y avait une certaine élégance dans sa manière de parler et dans ses gestes. Elle avait vraiment quelque chose de l’aristocratie. Sa présentation rappelait comme une version plus douce de l’image publique d’Allucia.
Ça fait un exemple un peu bizarre, cela dit.
— T’es-tu habitué à enseigner à l’institut ? demanda Kinera tandis que nous attendions nos plats.
— Oui. Disons qu’on me laisse enseigner comme je l’entends.
En fait, on me permettait de faire comme à la salle d’armes. J’avais aussi moins d’élèves à surveiller, donc je pouvais prendre le temps d’observer chacun individuellement. Le fait que je sois le maître de leur professeur avait eu plus d’impact que je ne l’aurais cru : tous les élèves écoutaient tout ce que j’avais à dire.
Je décidai d’aborder un point qui m’intriguait.
— Ah, oui. Lucy, enfin, la directrice, m’a dit que tu étais une praticienne accomplie de la magie défensive.
— Oh, voyons, rien qui mérite tant d’éloges, dit Kinera avec un doux sourire. — Beryl, la magie a-t-elle un intérêt pour toi ?
— Je mentirais en prétendant le contraire. Je n’ai fait que me consacrer à l’épée, alors tout ça est nouveau pour moi.
La magie se classait généralement en cinq catégories : offensive, défensive, curative, de renforcement et utilitaire. L’épéomancie de Ficelle et la volée de sorts de Lucy se rangeaient assez facilement. Il était également aisé de voir, à l’œil, quel effet un sort produisait et quelle puissance il recelait. Je connaissais un peu la magie de renforcement et la magie curative. Les zélotes de Sphenirvanie les utilisaient sous le nom de miracles. La magie utilitaire n’était jamais venue dans la conversation, mais je pouvais deviner qu’elle n’avait rien d’agressif. Peut-être servait-elle à créer des artéfacts magiques, ou quelque chose dans ce goût-là.
Quant à la magie défensive, même en comprenant le sens du mot, je n’avais aucune idée de la manière dont elle fonctionnait. Je voyais bien qu’elle servait à protéger, mais je n’avais aucune idée de la façon exacte dont la magie pouvait y parvenir.
— Je comprends vaguement les autres types de magie, mais je n’arrive pas vraiment à me représenter la magie défensive… dis-je.
— Hihi, tu n’as pas tort, dit Kinera. — Même son apparence est difficile à décrire, comparée à la magie offensive.
— Eh bien, veux-tu essayer ? demanda Kinera.
— Hein ?
Je restai bouche bée.
Essayer quoi ? De la magie ? En plein restaurant ? Serait-elle du même acabit que Lucy ? Si oui, c’est une petite surprise.
Ignorant ma perplexité, Kinera tendit la main droite.
— Essaye de me serrer la main, dit-elle. — Bien fort.
— E…Euh…?
Elle gardait son sourire lumineux et continuait de me tendre la main.
Hmmm, je serre juste ? J’ai l’impression que je ne devrais pas toucher la main d’une femme aussi à la légère.
— Allez. N’aie aucune retenue, m’encouragea Kinera.
— D…D’accord… J’y vais.
J’hésitai un instant, mais elle insistait. À ce stade, je ne peux plus reculer.
Ce n’était pourtant pas le genre de chose qui nécessitait de s’endurcir. On m’offrait une occasion rare de toucher du doigt un pan de la magie, alors je décidai d’accepter.
— Voilà… O-Oh…?
Je serrai un peu plus fort que lors d’une poignée de main, tout en restant assez léger pour que cela ne puisse pas passer pour un acte violent. En le faisant, je ressentis une sensation inexplicable dans la paume.
— Hihi, tu peux serrer un peu plus, tu sais ? dit Kinera, impassible.

Ses mots n’avaient rien de provocant, mais à en juger par sa propre poigne, je compris qu’il ne poserait aucun problème d’y mettre plus de force.
— Très bien… Je ne vais pas me gêner !
Je serrai fort. Pour être franc, j’y allai franchement. Une femme moyenne aurait pu hurler de douleur.
— Hnnngh ! grognai-je, en serrant presque de toutes mes forces.
J’essayais pour ainsi dire de lui broyer la main.
— Voilà donc la magie défensive, dit Kinera.
Son expression n’avait pas bronché.
— Pfiou… Je comprends. C’est assez incroyable.
— Merci beaucoup.
Je desserrai la main et lâchai la sienne. J’y avais mis toute ma force, si bien que ma paume était un peu engourdie. Mais grâce à Kinera, je voyais désormais ce qu’était la magie défensive.
— Fondamentalement, la magie défensive s’emploie en créant une membrane de mana. Elle fonctionne exactement comme tu viens de le constater, expliqua Kinera en retirant sa main. — La solidité et la taille de la membrane dépendent de la technique du pratiquant et de la situation. Dans ce cas, appliquée à une seule main, certains peuvent en faire un bouclier plutôt puissant.
La sensation que j’avais eue dans sa main n’était pas celle de la peau douce de la paume d’une femme mais quelque chose de froid, de souple et de résistant. Une membrane de mana était vraiment la seule manière de la décrire.
Il m’aurait été impossible de lui broyer la main, quelle que soit la force de ma poigne.
Selon l’adresse du pratiquant, il était tout à fait possible que la magie défensive dévie des coups d’épée ou des flèches.
— Une attaque simple comme celle-là se pare relativement aisément, poursuivit Kinera. — Mais face à des armes ou à une magie plus puissantes, le procédé change quelque peu.
— Je vois…
Moi qui n’avais aucun talent pour la magie, je ne pouvais m’empêcher de l’envier un peu. Pouvoir combattre au corps à corps tout en déployant une membrane défensive ferait d’un bretteur un adversaire presque invincible : son attaque comme sa défense seraient exceptionnelles.
Mais cela restait de la théorie. Comme Kinera l’avait dit, la réalité n’était pas si simple. Il n’empêche qu’en tant qu’épéiste, la magie défensive m’attirait autant que la magie offensive.
— Quelle puissance redoutable, remarquai-je. — Ça a bien piqué ma curiosité.
— Hihi. J’en suis ravie.
Très probablement, Kinera n’y était pas allée à fond. Elle s’était contentée de protéger sa main droite de la force de poigne d’un vieil homme. Que se passerait-il si je mettais toute ma force dans un seul coup d’épée ? En tant qu’artiste martial, je ne pouvais m’empêcher d’y penser.
— La directrice peut faire la même chose bien plus vite et avec bien plus de force, ajouta Kinera. — Elle excelle dans toutes les formes de sorcellerie.
— Je le savais déjà, je crois, mais… effectivement, elle est forte, hein ?
— Absolument.
Depuis notre première rencontre, Lucy et moi entretenions une relation plutôt franche. À force, un léger décalage s’était créé entre l’image familière que j’avais d’elle et l’ampleur réelle de ses capacités. Je savais depuis le début qu’elle était une sorcière exceptionnelle, mais, d’une manière ou d’une autre, elle était aussi devenue cette amie affable qui avait le chic pour m’apporter les ennuis jusqu’à ma porte.
Je ne savais pas si c’était une bonne ou une mauvaise chose, mais j’aimais croire que nous avions bâti une solide amitié. Si notre relation devait un jour se détériorer au point de tourner à l’hostilité ouverte, je doutais fort de pouvoir l’emporter. Elle me réduirait en bouillie sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Elle me surpassait aussi bien en puissance qu’en autorité.
Peut-être vaudrait-il mieux l’appeler Dame Lucy, ou même Maîtresse Lucy, la prochaine fois que je la verrais. La magie de Lucy — et la magie en général — était si impressionnante que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver pour elle un respect à la hauteur de son talent.
— Merci de votre patience. Voici vos raviolis à la tomate.
Et, à peine avais-je entrevu la magie défensive que nos plats arrivèrent.
Oh, ça a l’air bon. La légère saisie des pâtes met l’appétit en marche.
— On commence ? demanda Kinera.
— Allons-y, acquiesçai-je.
Je joignis les mains et rendis grâce pour le repas.
Je commençai par inciser un ravioli avec un couteau. Une vapeur douce monta dans l’air, me chatouillant le nez d’un parfum d’huile rafraîchissant.
Oh, il y a de la viande hachée et de la pomme de terre à l’intérieur. Association simple, qui ne fait qu’augmenter mes attentes.
— Hm… Mm, délicieux.
Le jus de viande, le parfum de l’huile et l’acidité de la tomate se mêlèrent dans ma bouche. La saveur était exquise. L’endroit était à la hauteur de sa réputation de restaurant du quartier nord. Un peu cher, mais, de temps à autre, un déjeuner élégant comme celui-ci n’avait rien de désagréable.
Je ne crois pas que j’aimerais venir ici seul, toutefois. Peut-être pourrais-je y emmener Mewi. Cela ferait partie de son éducation.
— Je suis heureuse que cela te plaise, dit Kinera tandis que je dévorais mon déjeuner.
— C’est vraiment excellent. Merci.
Je ne la remercierais jamais assez. Elle s’était inquiétée pour moi et m’avait amené dans ce restaurant formidable. Je sentis mes joues se détendre.
Grâce à mon lien avec Ficelle, je venais de faire une nouvelle connaissance. Et puisqu’on parle de mon ancienne élève…
— Au fait, Ficelle était particulièrement douée parmi les élèves de l’institut de magie, n’est-ce pas ? demandai-je.
— Oui, elle était très calme et bien élevée, dit Kinera. — Elle épluchait toutes sortes de grimoires pendant ses études. C’était un vrai rat de bibliothèque.
— Ça ressemble bien à Ficelle…
— Comment était-elle, quand tu étais son instructeur à l’épée ?
— Elle passait toouuut son temps à faire des moulinets. On peut aussi dire que c’est un rat d’épée, si j’ose le terme.
— Oh. Hihi.
Ficelle faisait vraiment des coups à vide dès qu’elle en avait le temps. C’était sans doute le genre de personne à pouvoir concentrer toute son attention sur une seule chose. Même en passant de la salle d’armes à l’institut de magie, elle avait su tirer parti de ce talent à parts égales.
— Cela dit… cette fille se perd dans ce qu’elle fait, dit Kinera. — Elle va jusqu’à ne plus écouter les autres.
— Je vois. Sa concentration a quelque chose de redoutable.
Rester un peu trop concentrée formait la seule faille dans le cristal de Ficelle. La concentration était un aspect essentiel de toute maîtrise, et il semblait que l’institut de magie n’échappait pas à la règle.
— Oh oui, à l’institut, elle […]
— Hm, c’est assez […]
Kinera était une personne très attentionnée et assez sociable. Alors, en bavardant de manière décontractée tout en savourant ce déjeuner raffiné de ravioli, je me surpris à parler plus librement.
Et ainsi, nous eûmes un déjeuner vraiment agréable.
◇
— Merci pour aujourd’hui. Les raviolis étaient formidables.
— Je suis heureuse que cela t’ait plu.
Après avoir bavardé agréablement avec Kinera pendant le déjeuner, nous quittâmes l’établissement, et je la remerciai encore une fois. La nourriture était vraiment délicieuse.
J’aime toujours mon auberge favorite et la cuisine de Mewi, cela dit, mais ce genre de cuisine apporte une différence rafraîchissante.
Je commençais à me dire qu’un repas un peu luxueux de temps en temps n’était pas une mauvaise chose. Ce serait l’occasion d’éduquer Mewi aux choses plus fines de la vie, et, heureusement, j’avais des revenus et des économies suffisants pour m’accorder quelque extravagance à l’occasion.
Mais… avant d’emmener Mewi dans un restaurant comme celui-ci, il faut que je corrige un peu ses manières de table. Elle attaque toujours ses plats, elle risquerait de s’emballer dans un bel établissement.
— Désolé de t’avoir pris autant de temps, dis-je.
— Oh non, ce n’était rien.
Kinera et moi avions fini par pas mal discuter en picorant nos raviolis. Elle m’avait fait bonne impression lors de notre première rencontre, mais après avoir passé un peu de temps avec elle, j’étais encore plus impressionné. Elle savait écouter et faire la conversation. Bref, c’était quelqu’un de vraiment bien. Et elle n’avait pas esquissé la moindre expression de déplaisir en tenant compagnie à ce vieux que j’étais.
— J’ai de grands espoirs en toi, après tout, dit Kinera.
— Des espoirs… comment ça ?
Je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir.
A-t-elle misé sur moi pour remettre les cinq élèves du cours d’épéomancie sur la bonne voie ? Si c’est ça, c’est un sacré fardeau.
Je n’avais pas l’intention de me relâcher, mais il y avait des limites à la charge que je pouvais porter sur mes épaules.
— Es-tu au courant de l’état actuel du cours d’épéomancie ? demanda-t-elle.
— Oui, eh bien… J’en ai un peu entendu parler par Ficelle.
— L’épéomancie est, en substance, un nouveau champ d’étude, expliqua Kinera, son ton changeant un peu. — Je détesterais qu’on le ferme avant qu’il ait eu le temps de se développer.
— Je comprends… Je ferai tout ce que je peux.
— Je compte beaucoup sur toi.
— Hahaha…
Elle essayait sans doute de me dire la même chose que ce que j’avais entendu de Ficelle. Si trop peu d’élèves continuaient à suivre le cours d’épéomancie, il serait annulé. Quoi qu’il en soit, leurs attentes me semblaient un peu lourdes. J’étais content qu’ils me fassent confiance pour soutenir le cours, mais accepter ce poste m’avait mis pas mal de pression sur le dos. Et puis, Lucy était vraiment négligente sur les informations importantes, et si elle m’avait dit dès le départ à quel point la situation était grave, j’aurais peut-être refusé d’enseigner à l’institut.
— Je pense qu’il faut tenter du nouveau dès que l’occasion se présente, dit Kinera. Enfin, je dis ça, mais je ne peux me targuer que de connaître une magie défensive à l’ancienne.
— Eh bien ce n’est pas vraiment fl…
« À l’ancienne ». Le mot portait une nuance négative, mais il impliquait aussi que la magie défensive avait une longue histoire. L’institut de magie avait, lui aussi, une longue histoire. À vue de nez, beaucoup d’enseignants devaient insister sur l’importance de la tradition.
— Hihi, pardon d’avoir un peu assombri la conversation, dit Kinera. — Si c’est tout, je vais retourner à l’institut de magie.
— Oui. Bon courage pour les cours de l’après-midi.
C’est vrai qu’elle doit retourner travailler.
Je n’étais responsable que du cours d’épéomancie, alors qu’elle était enseignante à temps plein. Son emploi du temps devait être bien plus chargé que le mien, et même si j’étais reconnaissant qu’elle ait passé sa précieuse pause de midi avec moi, je me sentais un peu coupable. Cela dit, elle avait bel et bien pris la peine de m’inviter, et ce serait dommage d’en rester là. Kinera était aussi quelqu’un de remarquable, et j’avais envie de garder le contact.
— Si l’occasion se présente, partageons un autre repas, dis-je.
— Oh.
Kinera eut un sourire.
— Alors je peux compter sur toi pour trouver notre prochain lieu, non ? J’ai hâte.
Lorsqu’elle dit ça, mon propre sourire se figea.
— Hahaha… Ne sois pas trop exigeante avec moi.
Bon, il va falloir dénicher un bon restaurant. Je pourrais me promener au hasard, mais Lucy ou Allucia auront peut-être des conseils.
— À plus tard, alors, dit Kinera en se tournant pour partir.
— Oui, à la prochaine.
Bon, que faire du reste de ma journée ?
J’avais un bon repas dans le ventre, j’avais donc envie de brûler quelques calories. J’avais arrangé avec l’Ordre d’avoir un jour de repos chaque fois que j’enseignais à l’institut, donc personne ne se plaindrait si je rentrais directement chez moi. N’empêche, je me sentirais agité si je passais la journée à ne rien faire.
Je n’ai pas trop exploré le quartier nord… Et si j’allais y jeter un œil ?
— Hum…?
Soudain, j’entendis le son d’une cloche qui résonnait sous le ciel limpide. Le tintement différait de celui de l’institut ou d’une clochette de restaurant.
— Aaah, ça doit être l’église.
Je me tournai vers la source du son et aperçus l’Église de Sphene, perchée sur une petite colline au loin. Je ne m’en étais pas approché depuis l’assaut nocturne impliquant l’Évêque Reveos, et j’ignorais encore les détails de la façon dont l’incident s’était résolu. J’avais entendu de Gatoga que l’évêque avait bien été puni, mais quel était l’état actuel de l’Église de Sphene à Baltrain ?
L’élément déclencheur de l’arrestation de l’évêque avait été la demande irréfléchie de Lucy et d’Ibroy, et sans l’aide de Ficelle et de Curuni, l’affrontement aurait pu tourner bien plus mal. Il y avait aussi cette fille, celle que j’avais prise pour la sœur de Mewi.
Cette église n’est vraiment pas bonne pour mon cœur.
— Mais, hmm… Je peux au moins passer.
Je n’avais pas revu Ibroy depuis cet incident, surtout parce que nos emplois du temps ne s’étaient jamais accordés. Tout avait aussi été passablement chaotique à cause de la mission d’escorte de la délégation de Sphenirvanie. Mais j’avais le temps de passer maintenant, et comme un peu de temps avait filé depuis l’incident, les suites avaient sûrement été nettoyées.
S’il se trouvait là, je pourrais peut-être lui demander l’état de la situation.
Je décidai donc de marcher jusqu’à l’église pour digérer un peu. Elle ne se trouvait pas très loin de l’arrêt de fiacre du quartier nord, à peu près à la même distance que l’institut de magie. L’église, l’institut et le palais étaient relativement proches les uns des autres. On pouvait passer de l’un à l’autre sans difficulté.
Je suivis la chaussée de pierre bien entretenue en laissant mon regard errer de droite et de gauche. Contrairement au quartier central, l’endroit n’était pas saturé d’immeubles à étages, ce qui faisait d’autant plus ressortir les hautes silhouettes comme la flèche du palais et celle de l’église. Les foules étaient bien plus nombreuses que lors de ma précédente visite nocturne, sans pour autant atteindre l’affluence des quartiers central ou ouest. Malgré tout, le quartier restait assez animé pour être digne de la capitale de Liberis.
En chemin vers l’église, je saluai un membre de la Garnison royale qui effectuait sa patrouille.
— Merci pour votre travail, dis-je.
— Merci. Vous allez prier ? Prenez soin de vous.
Nous étions près du palais, aussi les patrouilles abondaient-elles. Je regrettai de ne pas m’en être tenu à un simple « bonjour » — dire à quelqu’un qu’il faisait du bon travail en le croisant pour la première fois au milieu de la rue sonnait un peu de travers. J’avais simplement pris l’habitude de saluer ainsi les hommes de la Garnison à force de passer devant les gardes du QG.
Heureusement, l’homme ne sembla pas trouver ma manière de faire étrange. Il était un peu plus âgé, la franche quarantaine, et il avait pris la chose avec calme. Il se figurait que ma destination était l’église, et il n’avait pas tort, mais je n’y allais pas pour prier.
Je ne suis pas vraiment croyant.
Cela n’avait pas toujours été le cas, bien sûr. Enfant, je n’avais pas la lucidité que j’ai aujourd’hui. Quand avais-je fait appel à Dieu pour la dernière fois ? C’était peut-être ce moment, gamin, où j’avais renversé une assiette entière de la cuisine de ma mère en tentant de chiper de la nourriture.
Elle m’avait passé un sacré savon, mais c’était moins pour mon action que pour le gâchis. Ce moment m’était resté, et je pouvais m’en souvenir très, très nettement.
Petite parenthèse : cet épisode n’était pas la seule raison de mes préférences en matière de nourriture, mais il y avait contribué. À ce jour, je restais assez ouvert d’esprit sur la nourriture et intraitable sur le gaspillage. J’essayais de manger tout ce qu’on me servait, et de voir la valeur de chaque plat.
Bref, mes prières n’avaient servi à rien et ma mère s’était mise dans une colère noire. Alors, au lieu de compter sur le divin, j’avais fini par placer ma foi en mon père, ma mère, et dans la voie de l’épée. Cela ne signifiait pas que je niais la foi et toutes ces divinités qui soutiennent l’esprit des gens. J’avais simplement des croyances différentes.
— Oh, nous y voilà.
Perdu dans mes souvenirs d’enfance, j’arrivai au pied de la colline qui menait à l’église. La dernière fois, je n’étais pas entré, et la visibilité était mauvaise parce que c’était la nuit. Maintenant que je voyais bien le bâtiment, je pouvais constater qu’il était splendide.
L’église était de pierre, et elle avait l’air d’être là depuis longtemps. Je tendis l’oreille, mais n’entendis rien au-delà des lourdes portes. Ce n’était pas un endroit où faire du vacarme, le silence n’avait donc rien d’anormal.
Je jetai un coup d’œil alentour et constatai qu’il ne restait ni cadavres ni taches de sang. Tout avait été nettoyé — autrement, les civils n’auraient pas pu venir ici. Je remerciai mentalement ceux qui avaient si bien remis les lieux en état, puis posai la main sur la porte de l’église. Elle était bien plus légère qu’elle n’en avait l’air. Je poussai, et elle s’ouvrit sans peine, dévoilant l’intérieur.
— Ooooh…
Des bancs étaient alignés méthodiquement dans une vaste nef où se tenait l’office. La statue au fond représentait sans doute Sphene. Je promenai le regard et aperçus quelques fidèles, les mains jointes, la tête inclinée.
Un homme ne tarda pas à venir vers moi. Il paraissait avoir mon âge, et ses traits étaient doux. Il portait des habits de prêtre et tenait un gros livre — sans doute les Écritures. Il me sourit avec bienveillance.
— Bonjour à vous. Êtes-vous venu prier ?
— Bonjour, pardonnez l’intrusion, dis-je. — Hum… Monseigneur Ibroy est-il là ?
Je me sentais un peu coupable de ne pas être venu prier, mais je passai quand même tout de suite aux choses sérieuses.
— L’Évêque Howlman ? demanda le prêtre. — Excusez-moi, puis-je connaître votre nom ?
— Aaah, oui. Je pense qu’il comprendra si vous lui dites que Beryl est ici.
Hum ? Évêque ? Il a bien dit évêque, non ? Ibroy n’est pas évêque, si ? A-t-il été promu après tout ce remue-ménage avec Reveos ?
J’étais curieux, mais je n’allais pas faire de remarque au type en face de moi.
— Compris. Veuillez patienter un instant.
L’homme s’inclina, puis disparut dans l’une des pièces latérales. Puisqu’il m’avait demandé d’attendre, j’en conclus qu’Ibroy devait être là. J’avais prévu de renoncer et d’aller me dégourdir les jambes s’il ne s’y trouvait pas, mais il semblait que j’allais pouvoir lui parler malgré tout.
Un peu plus tard, Ibroy parut depuis le fond de l’église.
— Mes salutations… désolé de t’avoir fait attendre, dit-il. — Bienvenue à l’église, Beryl.
— Ah, bonjour.
J’étais content que cela ait pris moins de temps que prévu car j’attendais seul dans la nef, sans rien à faire.
— Je doute que tu sois ici pour embrasser notre foi, ricana Ibroy. — On discute plus au fond ?
Comme d’habitude, ses paroles et sa conduite allaient à l’encontre de l’image que je me faisais d’un croyant fervent. Sa franchise facilitait l’échange, mais une part de moi se demandait si ce comportement convenait à un homme d’Église.
— Je suis heureux de te voir en bonne santé, dit-il en ouvrant la marche.
— Merci. Vous aussi, vous avez l’air en forme.
Je sentais les regards braqués sur nous dans la nef. Difficile de décrire ma relation avec Ibroy. Je n’avais pas à me justifier auprès d’inconnus, mais je comprenais que la scène paraisse étrange. Voilà qu’un vieux bonhomme, pas même croyant, voulait soudain rencontrer l’évêque local.
— Allez, entre.
— Merci.
Il me conduisit dans une sorte de salon. C’était une petite pièce douillette, un peu en retrait des salles latérales de la nef. Comme on pouvait s’y attendre d’une église, ce n’était pas luxueux. L’ameublement se limitait au nécessaire, ce qui convenait très bien à deux hommes en train de discuter.
— Eh bien, qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ? demanda Ibroy une fois assis. Puis il ajouta, en plaisantant : — Tu viens te repentir de tes péchés ?
— Si seulement. J’aime à croire que j’ai mené une vie à peu près convenable.
Rien ne me venait à l’esprit qui exige une pénitence. J’avais passé la majeure partie de ma vie au fin fond de la campagne, à vivre sérieusement, peut-être même trop sérieusement.
— Vraiment ? Ah, au fait, mon présent t’est-il bien parvenu ? demanda Ibroy.
— Oui. Je les mets à bon usage.
— J’en suis ravi.
Par « présent », il parlait du coffret arrivé avec de l’argent et quelques vêtements pour Mewi.
Donc cela venait bien d’Ibroy.
J’avais mis l’argent de côté dans mon épargne personnelle, et, comme déjà dit, les vêtements servaient bien. C’aurait été embarrassant d’aller acheter des habits pour une jeune fille en pleine croissance.
— Au fait, dis-je, — l’homme de tout à l’heure m’a dit que vous êtes évêque, à présent.
— C’est grâce à toi. Je commence enfin mon ascension.
Donc, il était bel et bien évêque. Était-ce une chose à fêter ? Je connaissais les coulisses de sa promotion, et j’avais un peu de mal à m’en réjouir.
— Alors ? Tu voulais me demander quelque chose ?
Le sourire d’Ibroy était aussi doux… et aussi louche que la première fois que je l’avais rencontré chez Lucy.
— Je me disais que je n’ai aucune idée de ce qui se passe en Sphenirvanie.
Après l’arrestation de l’évêque Reveos étaient venues les frictions entre royalistes et papistes, qui avaient utilisé la tournée royale comme scène. Je n’avais pris part qu’à une fraction de cette lutte d’influence, mais après avoir entendu la prédiction de Lucy, je m’intéressais à l’issue.
Lucy devait sans doute être au courant, mais elle faisait partie de la Brigade magique de Liberis. Ibroy était plus proche du versant sphenirvanien des choses. Il y avait aussi Gatoga, mais je me doutais qu’il serait difficile de le contacter — ou plutôt, je n’avais aucune idée de comment m’y prendre. Aller voir Rose était encore plus impossible. Elle devait avoir plein de choses à gérer en ce moment.
— Hmm. Je suis citoyen de Liberis, tu sais ? dit Ibroy en ricanant.
Comme toujours, ce vieil homme paraissait très rusé. Je ne le croyais pas mauvais jusqu’à la moelle, mais j’hésiterais à le qualifier de parfaitement vertueux.
— Mais vous en savez plus que moi, non ? demandai-je.
— Je suppose que oui.
Il ne me contredisait pas frontalement, mais il paraissait réticent à s’étendre sur le sujet. Cependant, puisque j’étais impliqué, j’estimais avoir le droit d’en savoir au moins un peu. Je voulais entendre ce qu’il accepterait de me dire.
— Eh bien, commençons par l’évêque Reveos, dit Ibroy. — On l’a renvoyé en Sphenie pour y être jugé. Il a échappé à l’excommunication, mais on l’a déchu de sa charge d’évêque. Cependant…
— Cependant ?
Tiens, donc l’évêque — ou plutôt l’ex-évêque — Reveos avait bien été puni. C’est ce que j’avais entendu de la part de Gatoga. J’ignorais les détails, mais se voir retirer un titre compte pour n’importe quel religieux. C’est mieux que l’excommunication ou l’exécution, mais il semblait qu’il y avait autre chose.
Ibroy reprit, me tirant de mes pensées.
— Quelque temps après le procès, il est mort dans un accident. Quel dommage.
— C’est…
J’en restai muet. Un « accident ». C’était probablement dit de la façon la plus douce. On l’avait fait taire. Le timing était bien trop commode.
— Vous êtes drôlement bien renseigné, dis-je.
— C’est simplement venu à mes oreilles.
Le fait qu’il ait obtenu ces informations tout en restant à Liberis éveillait ma curiosité sur son autorité et son réseau.
Il m’adressa un sourire ambigu. Je me demandais quelle était la position réelle d’Ibroy en Sphenirvanie. Il était aussi assez proche de Lucy.
— Il a transgressé le plus grand des tabous…, dit Ibroy. — Aux yeux des papistes comme des royalistes.
Là, tout s’éclairait. Aucune des factions ne pouvait permettre que son sacrilège soit rendu public. Les royalistes ne pouvaient pas fermer les yeux, et si les papistes y avaient consenti tacitement, ce n’était qu’à la condition que cela reste un secret absolu. Pis encore, il aurait été fâcheux que Reveos déclare avoir bénéficié de la protection des papistes. C’est précisément pour cela qu’on l’avait publiquement déchu de son rang et qu’on l’avait éliminé en coulisses. Dire qu’il s’était sacrifié pour sa foi sonnait bien, mais il s’était mêlé de traite d’êtres humains et de profanation des morts par la magie.
— Je crois que t’engager était le bon choix, ajouta Ibroy. — L’issue aurait pu être différente si nous avions fait appel au Saint Ordre.
— C’est certain.
D’après ce que j’avais entendu de Gatoga et de Rose, Reveos était affilié aux papistes. Si le Saint Ordre avait été appelé pour l’arrêter, toute l’affaire aurait pu être étouffée, ou, au pire, la position d’Ibroy dans l’Église, voire sa vie, aurait pu être en danger. Gatoga se disait neutre, mais nul ne savait ce que croyait chaque chevalier individuellement. Le cas de Rose l’avait montré sans ambiguïté.
— Au fait, Beryl, dit Ibroy en observant ma réaction. — Que sais-tu de la situation actuelle en Sphenie ?
— Euh… Je sais qu’il y a discorde entre papistes et royalistes. Ça s’arrête là.
— Hmm.
Je savais seulement qu’il se jouait une lutte d’influence, et encore, c’était un savoir emprunté à Lucy — je ne possédais aucune information propre.
J’avais été sur place pendant la cohue, mais je n’avais rien su déduire des détails ni des dessous.
— Pour autant que je sache, rien n’a radicalement changé depuis l’incident, dit Ibroy. — Du moins publiquement.
Cette précision laissait sans doute entendre que de grands mouvements avaient lieu en coulisses. Un incident majeur avait déjà impliqué la famille royale de la nation voisine. Si les choses ne devenaient pas encore plus graves maintenant, alors quand ?
— Autrement dit… les choses sont déjà en marche ?
— En gros. On ne peut pas vraiment l’annoncer au grand jour, cela dit.
Il n’avait pas tort. Pourtant, même si notre affaire avait impliqué la princesse de Liberis, le tapage qui s’ensuivit fut minime. À ma connaissance, des rumeurs avaient couru juste après l’agitation, mais pas tant que ça à l’intérieur même de Baltrain. Cependant, l’affaire n’était pas tombée dans l’oubli, quoique j’aie peut-être cette impression parce que j’y avais été directement mêlé — c’était assez marquant pour que je ne puisse pas oublier, même en le voulant.
— De grands changements devraient survenir d’ici peu, dit Ibroy. — Surtout au vu de ce qui s’est passé.
— Vous restez drôlement optimiste malgré tout ça…
— Je suis fidèle à l’Église de Sphene, mais pas un citoyen de Sphenie.
— Je vois…
Difficile de croire que cette remarque venait d’un adepte de la religion d’État de Sphenirvanie. Ce vieux renard était décidément à part. Il tirait pleinement parti du décalage entre son statut d’évêque de l’Église de Sphene et son statut de citoyen de Liberis.
— Quoi qu’il en soit, même un citoyen de Sphenie qui avait accédé au rang d’évêque n’a pas pu échapper à la sanction, ajouta Ibroy. — Rien que cela mérite d’être salué.
C’en était fini de ses informations sur Reveos. J’avais vu de mes yeux les méfaits de ce dernier, donc rien de tout cela ne m’inquiétait vraiment. Pourtant, Rose semblait croire en Reveos et au pape, signe qu’un certain contrôle de l’information était bel et bien à l’œuvre.
Reste que Reveos n’avait pas pu éviter la punition. En tant que simple citoyen, savoir que la justice fonctionnait comme il faut valait en effet la peine d’être célébré.
En y repensant, il n’y avait eu aucune allusion à tout cela lors de mon repas avec le roi Gladio au palais. Ce dîner n’avait été qu’une marque de remerciement, mais, vu sous un autre angle, ils ne pouvaient sans doute pas en parler devant quelqu’un qui n’avait rien à voir avec le monde de la politique. Ou peut-être était-ce plus simple : ils n’en étaient pas encore au point de pouvoir dire quoi que ce soit. J’étais sûr de savoir garder un secret, mais pas certain de pouvoir rester calme en écoutant des affaires internationales d’importance.
De toute façon, cela ne servait à rien de poser des questions. Savoir ce que je ne devais pas savoir pouvait faire courir un risque sérieux à ma vie. Mieux valait laisser cela à Allucia et Henblitz.
— Aussi, s’il y a des mouvements au sein du saint Ordre, j’aimerais être au courant, dis-je.
— Hmm. Tu y as une connaissance ?
— Eh bien… oui, quelque chose comme ça.
Ce qui m’inquiétait le plus, à présent, c’était le sort de Rose. Je ne pouvais même pas compter sur Allucia ou Lucy pour me renseigner, puisque sa situation était un secret que seuls Gatoga et moi partagions. Dit ainsi, on aurait pu croire que nous manigançions quelque chose, mais la réalité dépassait de loin ce que la plupart des gens auraient pu imaginer.
Après tout, Rose avait été la pièce maîtresse de la tentative des papistes pour renverser les royalistes. Et le fait qu’elle soit vice-commandeure du Saint Ordre ne simplifiait rien.
Cependant, il était difficile de se renseigner ouvertement sur Rose, et cela rongeait ceux qui connaissaient sa situation. Je n’avais donc pas eu d’autre choix que d’interroger Ibroy avec des pincettes. Lui dire que j’y avais une connaissance ne me posait pas de problème, mais nul ne savait comment une information pouvait filtrer, alors autant rester prudent.
— Je ne reçois pas grand-chose au sujet du Saint Ordre, dit Ibroy. — Oh, mais j’ai appris que plusieurs membres de ses hauts gradés avaient changé.
— Comme leur vice-commandeure, par exemple ?
— Hmm. Tu es bien informé.
— Je ne fais que deviner, dis‑je en esquivant sa question.
— Je vois.
Je doutai qu’il acceptât vraiment mon excuse, mais il n’ajouta rien et se contenta d’acquiescer. Le fait qu’il ne le nie pas signifiait que Rose avait bel et bien quitté son poste, et il avait même laissé entendre qu’il y avait eu un remplacement.
J’imagine le mal de crâne que Gatoga doit se payer.
En peu de temps, il s’était retrouvé avec trois vice-commandeurs différents : Hinnis, Rose, puis une nouvelle personne. Mais nous n’en savions pas davantage.
Je ne pouvais pas interroger Ibroy trop lourdement sur l’endroit où se trouvait Rose. À bien y réfléchir, la version officielle devait sans doute être que Rose avait quitté ses fonctions à cause de ses blessures avant de se retirer.
Où était-elle, et que faisait-elle à présent ? Je m’inquiétais pour elle, bien sûr, mais Rose était une fille solide. Les inquiétudes d’un vieux bonhomme comme moi ne feraient que l’alourdir davantage. Si possible, toutefois, j’espérais qu’elle parviendrait à se trouver un nouveau but.
— Autre chose ? demanda Ibroy. — Il va bientôt être l’heure de la prière de l’après‑midi.
— Non, c’est tout. Désolé de vous avoir pris du temps.
— Cela ne me dérange pas. Après tout, j’ai l’intention de maintenir des liens étroits avec toi.
— Hahaha…
Sur ce, Ibroy reprit son sourire à la fois doux et un brin louche.
Hum. Il est lié à Lucy, donc je suis à peu près sûr que ce n’est pas une mauvaise personne, mais je préfère ne pas m’impliquer davantage. Je me passerai bien d’être à nouveau utilisé de façon aussi téméraire.
— Oh, au fait, Mewi va bien ? demanda Ibroy.
— Oui. Elle étudie actuellement à l’institut de magie.
— Vraiment ? C’est une excellente nouvelle.
Il s’avéra qu’Ibroy savait bel et bien quelque chose au sujet de Mewi, pour une raison ou pour une autre. Je ne lui en avais jamais parlé, si bien que Lucy avait sans doute dû lui transmettre quelques informations.
Enfin, il connaissait la demeure de Lucy et fréquentait Haley ; comme Mewi y avait vécu quelque temps, il n’était pas si étrange qu’il sache qui elle était.
Malgré tout, une part égoïste de moi n’avait pas envie que Mewi se rapproche trop de lui.
J’hésitais encore à accorder une confiance entière à cet homme. Ce qui n’arrangeait rien, c’était qu’Ibroy semblait cultiver volontairement cette impression.
Depuis mon arrivée à Baltrain, j’avais rencontré quantité de nouvelles personnes. À Beaden, il me suffisait plus ou moins de connaître mes élèves pour m’en sortir, mais ce ne serait plus assez ici.
Si j’avais été seul, passe encore. Mais je voulais éviter d’entraîner Mewi dans des ennuis inutiles. Cela ne voulait pas dire qu’Ibroy tramait forcément quelque chose de louche, bien sûr.
— Je te raccompagne à la porte, dit Ibroy. — Si quoi que ce soit arrive, n’hésite pas à venir à l’église. Et si tu as quelque chose à confesser, je serai heureux de t’écouter.
— Haha, je prierai pour que cela n’arrive jamais.
Nous nous levâmes et gagnâmes les portes d’entrée de l’église.
Je n’éprouvais de remords pour rien, pour l’instant.
Comme je le lui avais dit, je ne pouvais qu’espérer n’avoir jamais besoin du confessionnal.