THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 2
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Traduction : Raitei
Correction : Faucon
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Je me réveillai en sentant quelque chose courir vivement sur mes pieds.
Un rat gris aux yeux perçants était assis sur mes jambes. Lorsqu’il perçut que j’étais conscient, il bondit et se faufila à toute vitesse dans un minuscule trou, dans un coin de la pièce.
Le lit n’était pas à ma taille, si bien que je dormais, une fois de plus, à même le sol, enveloppé dans une couverture. C’était toujours mieux que de dormir dehors, mais ça restait loin d’être confortable. Je me redressai en bâillant. Dans ce quartier, on trouvait de nombreux artisans et ateliers, si bien que le bruit des marteaux et des pierres à aiguiser se faisait entendre dès l’aube. Je n’avais rien contre le tumulte de la vie, mais les coups de marteau, eux, n’avaient pas besoin de commencer aussi tôt.
— Hé.
Je descendis et trouvai Dez en train de siroter du thé. De l’autre main, il tripotait un peu de boue, ou une pierre, ou quelque chose du genre.
Il avait encore ce truc ?
Il ferait mieux d’utiliser cette main pour peloter le cul de sa femme.
— J’emprunte ça.
Je pris une tasse dans la cuisine et m’en servis pour boire un peu d’alcool que j’avais chapardé dans la chambre de Dez : sa réserve secrète d’eau-de-vie de fruits. Il y avait fait macérer des pommes pendant l’hiver. C’était un peu trop sucré, mais parfait pour réveiller un corps fatigué au matin.
— Sérieux ? Tu viens à peine de te lever.
— C’est toi qui m’as conseillé cette habitude, il n’y a pas si longtemps.
C’était quand Arwin et moi étions arrivés chez lui.
— C’était à ce moment-là.
— Et aujourd’hui, je suis tout aussi déprimé. Pff… maison brûlée, le Barbu qui me retire le seul plaisir simple de ma vie. C’est l’enfer.
— Ne bois pas ça devant moi.
— Mais tu adores ça, non ?
Nos soirées à boire toute la nuit ensemble faisaient désormais partie des bons souvenirs.
— Enfin, je prendrai aussi du thé. Et quelque chose à manger avec.
— Va te servir.
— Et si en plus j’avais une jolie compagne, là, je n’aurais vraiment plus rien à redire. Tu peux faire quelque chose pour moi à ce sujet ?
Pour toute réponse, Dez m’envoya valser contre le mur.
— Là, je t’ai refait le portrait, dit-il.
— Tes blagues sont vraiment nulles, grommelai-je.
Normalement, on annonce qu’on va frapper quelqu’un avant de le faire. Là, ça peut passer pour une blague.
Mais avec Dez, il cogne d’abord, puis il dit : « Je viens de te frapper. » Autant dire que ce n’est pas drôle du tout.
Je me relevais à peine qu’un énorme rat bien gras me passât encore sur le pied.
— Tu élèves des rats ici ?
— Y en a plein ces temps-ci, grogna-t-il.
— Ça doit être à cause de la Ruée.
Les secousses fréquentes avaient probablement détruit certains de leurs terriers, les forçant à se réfugier chez Dez.
— Tu devrais poser des pièges. Tu voudrais pas qu’ils mordent ton petit camarade quand même.
— C’est déjà fait, répondit-il en me montrant un piège à rats posé sur le sol de la cuisine.
— C’est quoi, tout ce vacarme ? demanda Arwin en descendant l’escalier, encore ensommeillée.
Elle portait une tenue simple : une chemise blanche masculine et un pantalon, ce qui mettait d’autant plus en valeur la qualité des tissus.
Elle avait laissé son armure endommagée en réparation, mais elle n’était pas encore prête. Après le petit-déjeuner, je fis la vaisselle — le prix de mon hébergement.
— Tu vas à la Guilde des aventuriers aujourd’hui pour te renseigner, n’est-ce pas ? demanda Arwin par-dessus mon épaule.
Elle avait proposé de m’aider, mais j’avais refusé à plusieurs reprises. Si elle se retrouvait avec la moindre peau sèche, Noelle et Ralph me fracasseraient le crâne.
— Je pensais parler à Medusa et à quelques autres.
Quelqu’un s’était-il comporté de manière étrange pendant le raid sur leur repaire ou lors du sauvetage dans le donjon ? Peut-être que ça ne mènerait à rien, mais autant faire les choses correctement.
— Alors je te laisse t’en charger. De mon côté, je vais aller consulter Nicholas.
L’assiette que je tenais m’échappa des mains. Elle se brisa à mes pieds.
— Attends, les vieux c’est ton truc ? Il est beau certes, mais… j’aurais pu me teindre les cheveux si tu m’avais prévenu.
— Idiot !
Je me retournai : Arwin était rouge écarlate.
— Je veux lui poser des questions sur mon corps.
— Tu as mal quelque part ?
— Non, tout va très bien, répondit-elle en posant une main sur sa poitrine. — Mais j’ai du mal à croire que ce Suaire légendaire se trouve dans mon propre corps. J’ai des questions à lui poser. J’emmènerai Noelle et Ralph avec moi. Ça devrait te rassurer.
Noelle, passe encore, mais Ralph allait probablement aggraver les choses. Je pouvais déjà l’imaginer.
Peu après, ils arrivèrent tous les deux. Nous leur avions déjà expliqué, la veille, que nous resterions chez Dez et que le lieu de rendez-vous changeait.
— Écoutez bien : votre mission, c’est de protéger Arwin. Vous devez la défendre contre les crétins, les aventuriers débiles et les gamins prétentieux qui se croient capables de faire les gardes du corps, dis-je en fixant Noelle avant de quitter la maison de Dez.
Ralph tira une tête contrariée, mais je l’ignorai, bien sûr. J’aurais préféré continuer à boire et retourner dormir, mais je risquais de me prendre un coup pour avoir empiété sur la vie de famille de Dez. Et puis, je ne savais pas pour combien de temps j’en avais, alors autant rester dans ses bonnes grâces.
Comme la veille, la guilde était presque vide quand j’y arrivai. Le donjon était fermé, et le Festival de la Fondation approchait. Seuls les plus fauchés se donnaient la peine de venir chercher du travail dans ces conditions. Et ces quelques malheureux contemplaient tristement les maigres offres affichées sur le tableau.
Je les comprends. Qui voudrait travailler pendant que les autres s’amusent ? C’est tellement mieux de s’amuser pendant que les autres bossent.
Je voulais demander des nouvelles au vieux maître de guilde, mais il courait partout pour discuter avec des types importants. À quoi bon avoir du pouvoir si, une fois vieux, on doit encore cavaler dans tous les sens ? La vie d’homme entretenu restait décidément la meilleure.
— Hé, toi.
Après un moment d’attente, les personnes que je cherchais apparurent enfin : Beatrice et Cecilia, respectivement chef et sous-chef du groupe d’aventuriers Medusa. Les sœurs jumelles Maretto.
— Tu n’étais pas parti dans son pays avec la princesse ? demanda l’aînée, Cecilia.
— On était chez un parent à elle pour se reposer. On est rentrés hier, mentis-je.
Le fait que nous ayons utilisé les Galeries du Dragon du peuple nain devait rester secret.
— Et maintenant, Arwin va beaucoup mieux. Elle pourra bientôt retourner dans le donjon.
— Ah, répondit-elle sans intérêt en tapotant son épaule avec son bâton. — C’est tout ?
De leur point de vue, Arwin était une rivale dans la conquête du donjon. Elles avaient été agressives envers elle, mais avaient aussi risqué leur vie pour la sauver. On aurait pu penser qu’elles s’y intéresseraient un minimum.
— Mais elle est finie, non ?
Ce n’était pas dit avec méchanceté. C’était aussi banal que de dire : « Il fait froid aujourd’hui » ou « Il y a de bonnes affaires dans ce magasin ».
— J’avais de grands espoirs pour elle, mais après cette performance lamentable… Très déçue. J’en ai fini avec elle.
Un jugement très dur. Mais pour Cecilia, Arwin n’était plus qu’une concurrente hors course.
— Je voulais te parler de quelque chose.
— On ne te prêtera pas d’argent.
— Je voudrais savoir ce qui s’est passé pendant notre absence.
— Une autre fois, bâilla-t-elle.
Quel manque de respect.
— Je ne demande pas ça gratuitement. Je veux vous remercier pour tout ce que vous avez fait, dis-je calmement.
Ses sourcils se levèrent. Elle semblait intéressée.
Mais une autre voix l’appela.
— Encore une demande qui nous vise directement. Tu en penses quoi ? dit Beatrice au comptoir en levant un formulaire.
— Fais voir. Et ne l’accepte pas sans me consulter, ajouta Cecilia avant de se tourner vers moi. — Désolée, j’ai du travail. À plus, l’Homme entretenu.
C’était tout ce que j’obtiendrais d’elles. J’aurais plus de chance avec les autres.
Je tentai de questionner les aventuriers présents, mais sans résultat. Rien d’utile. Ils étaient tous de seconde ou troisième zone. Certains avaient participé au raid contre Sol Magni, mais ils ne m’apprirent rien que Gloria ne m’ait déjà dit.
— Hé.
Beatrice se tenait soudain à côté de moi.
— T’as des bonbons pour moi ? demanda-t-elle avec avidité.
On dirait que je l’avais rendue un peu accro.
— Désolé, j’ai tout donné. Tu devras te contenter de ça.
Je lui tendis un paquet d’amandes.
— Mmm, c’est bon.
— Je les ai achetées au marché de l’Ouest. Elles sont sucrées, non ?
— T’as autre chose ?
Elle avait déjà fini le paquet.
— Voilà le reste.
Je lui donnai des cacahuètes.
— Celles-là sont salées, mais pas mal du tout.
Eh, attends que je les décrive au moins.
— Bouillies et salées dans leur coque. À force de ne manger que du sucré, on s’en lasse.
— Je ne t’avais pas dit de ne pas donner n’importe quoi à Bea ? lança Cecilia en lançant un regard noir par-dessus son épaule.
C’étaient pourtant des aliments tout à fait normaux.
— C’est bon. Tu veux goûter, Ceci ?
— Peut-être plus tard, répondit-elle en arrachant le sachet de cacahuètes et en le fourrant dans la poche de sa sœur. — Allons-y. On doit rejoindre notre client.
— Ravi de voir que les affaires marchent bien.
— À la prochaine, dirent-elles en s’éloignant d’un signe de la main.
— Eh ben…
Il ne semblait pas que j’allais obtenir des informations utiles ici. Et je m’inquiétais pour Arwin. J’estimais cet ancien homme d’Église devenu médecin, mais nos valeurs étaient assez différentes. Je craignais qu’il ne vende la mèche.
Je partis donc plus tôt que prévu. À peine avais-je franchi les portes de la guilde que je manquai de me faire renverser et dus bondir sur le côté.
Encore un visage familier.
— Salut, Vince.
C’était le capitaine des Paladins, Vincent. Son beau visage se renfrogna en me voyant.
— Qu’est-ce que tu fais là ? lança-t-il sèchement.
— Je viens de rentrer en ville, répondis-je, avec l’impression d’avoir déjà eu cette conversation avec Cecilia. — J’ai quelques questions à te poser.
— Dégage.
— Tu cherches encore les restes de Sol Magni, non ?
Ce qui rend les nuisibles dangereux, c’est qu’on ne peut pas les éradiquer facilement. Cette ville était vaste. Le vieux maître de guilde avait de l’influence, mais impossible de fouiller chaque recoin. Ils étaient forcément encore quelque part.
— …Ça ne te regarde…
— Ne me sors pas ça. On était tous les deux au bordel de la Terre-Mère, tu te souviens ? On a passé une journée mémorable ensemble.
Très mémorable. Et infernale.
— Si tu avais trouvé leur planque, tu aurais tenté de régler ça avec ton groupe. Si tu es ici, c’est que tu es tombé sur un ennemi que tu ne peux pas gérer, non ? Comme avec ce monstre, Justin.
— …Viens avec moi, marmonna-t-il finalement en cédant, avant de me conduire derrière la guilde. — Oui, on a trouvé le repaire de Sol Magni. Mais je suis venu délivrer un avertissement.
— Un avertissement ?
— Il semblerait qu’ils préparent un plan visant un aventurier.
Il expliqua que le repaire avait été abandonné, mais qu’ils avaient découvert ce projet dans des documents laissés sur place.
— Ils comptent se faire passer pour un client afin de tendre un piège à leur cible.
Tous les clients n’étaient pas honnêtes. Certains dissimulaient leurs propres affaires louches. Une arnaque classique consistait à engager la guilde pour récupérer des biens volés… alors que le client était lui-même le voleur.
Contrebande, manipulations aux frontières, tromperies en tout genre : ce milieu regorgeait d’histoires sordides. La Guilde filtrait normalement les missions suspectes, mais certaines passaient à travers. Un aventurier prudent vérifiait toujours les détails. Cecilia ne laisserait rien passer, contrairement à Beatrice.
— Et la garde ?
Si la sécurité de la ville était en jeu, elle devrait intervenir.
— Ils sont occupés avec le Festival de Fondation. Et ils pensent que le groupe a déjà été éliminé. Tant qu’ils ne causent pas de problèmes, ils ne veulent pas fouiller partout.
— Bon, j’y vais. Évite de poser trop de questions, conclut Vincent.
Radinerie absolue : me faire taire sans me payer pour.
Il se détourna, puis hésita et ajouta à contrecœur :
— Passe le bonjour à Dame Arwin.
— Compte sur moi.
J’aimais bien ce côté attentionné, même si ça ne collait pas vraiment avec son métier.
Donc les survivants de Sol Magni visaient des aventuriers. Maintenant que le groupe d’Arwin, Aegis, était hors-jeu, leur principal obstacle ici serait sans doute Medusa. Mais les meilleurs aventuriers étaient prudents. Ils verraient probablement à travers un faux contrat.
À leur place, je…
Je décidai de retourner à la guilde pour vérifier si ce soupçon n’était qu’une paranoïa passagère. Par chance, il n’y avait qu’un employé morose au comptoir. Il avait la joue posée sur son poing, l’air profondément ennuyé. Je m’écroulai sur le comptoir en haletant.
— Mauvaise nouvelle… Il y a un problème avec la porte du donjon. Je crois que les monstres essaient de sortir !
— Quoi ?! fit-il en pâlissant avant de se précipiter dehors.
Une fois seul, je passai derrière le comptoir.
Les employés ici me considéreraient comme un déchet à éliminer. Ils ne répondraient jamais honnêtement à mes questions. Alors je fouillai dans les contrats acceptés.
— Voilà.
La mission prise par Medusa : rapporter le foie d’un renard noir des sables. Une créature du désert à l’ouest. Son foie bouilli était réputé pour soulager les douleurs articulaires. Difficile à repérer, mais pas dangereux. Une mission facile pour Medusa.
Rien de suspect. Le client : Thomas, de la rue des Sages. Je le connaissais. Un écrivain public d’une quarantaine d’années, honnête en apparence, mais lié à la pègre. Il avait déjà été puni et vivait avec des séquelles douloureuses.
Ce n’était pas sa première demande. C’était même la troisième.
— Bingo.
Je reposai le document et bondis hors du comptoir. Classique : deux missions normales pour gagner la confiance, puis le piège.
Il n’y avait plus de Thomas.
Il serait encore en vie s’il n’avait pas sombré dans la drogue. Maintenant, il n’était plus que de la boue de gobelin dans le donjon.
Cecilia aurait été prudente au début, mais après deux missions réussies… elle avait dû baisser sa garde.
— Je peux pas laisser passer ça…
Je pris un raccourci jusqu’à un bâtiment de pierre à deux étages, en lisière de la Rue des Sages. J’y étais passé plusieurs fois en me rendant chez Nicholas. L’enseigne d’écrivain public pendait encore, mais on ne travaillait visiblement plus.
Les fenêtres étaient clouées, la porte close, mais je voyais des traces de passage récent. Ils avaient réquisitionné la maison d’un mort. J’étais certain que Médusa était passée.
Les écales de cacahuètes jonchant le sol m’arrachèrent un soupir.
À vrai dire, c’était ma troisième visite. La première, en simple client. La seconde, pour vérifier la « réserve » de Thomas. À présent, je fouillai, mais ne trouvai âme qui vive. Personne non plus à l’étage. C’est alors que quelque chose me revint.
Il y avait aussi une cave de stockage. Dans l’arrière-salle, s’entassaient des bouteilles d’alcool, un anesthésiant simple et rapide, et une trappe se trouvait dessous. Ce n’était pas bien vaste, là-dessous, mais on pouvait y entasser plusieurs personnes. Je repérai des signes d’ouverture récente. Les filles ne l’avaient-elles pas vue ? Ou l’avaient-elles jugée sans intérêt ?
À cet instant, j’entendis quelqu’un se précipiter sur moi. Le temps de me retourner, un homme m’abattait une bouteille.
D’un même mouvement, je tirai de ma poche un orbe de cristal, prononçai le mot d’activation et la lui jetai à la gueule.
— Irradiation !
Le soleil temporaire éclata en une lumière aveuglante, rôtissant ses yeux à la clarté solaire. Il lâcha la bouteille et recula, les mains au visage. Je ne le vis qu’une seconde, mais sa trogne, je la reconnus. Il était de Sol Magni, autant dire qu’un interrogatoire ne m’apporterait rien.
À la place, je le chargeai et lui écrasai le poing droit en pleine face. Je sentis la chair se contorsionner, céder sous mes doigts. Quand je fus certain qu’il était mort et qu’aucun complice ne rôdait, je fouillai le corps. Dans sa poche, je trouvai ce foutu sceau qui fait fondre les yeux. Puis je fis sauter la serrure de la trappe de la cave et fis s’éteindre le soleil temporaire.
— J’avais raison.
Cécilia et Beatrice avaient été attirées là‑dedans. La seule chose notable que je vis dans la pièce fut une bourse et une idole crasseuse de ce Dieu Soleil de merde. Je jetai au rebut la statuette écœurante et me servis dans la bourse. En bas, des cierges brûlaient sur le mur.
— C’est quoi, ce bordel ?
Une ouverture béante éventrait la paroi de la cave, manifestement creusée à la pioche ou à la pelle. Les bords laissaient apparaître la terre à nu. Inutile d’être devin pour comprendre qui était passé par là.
Ils visaient cet endroit depuis le début. Il était clair que Sol Magni avait infiltré ces lieux. Il faisait trop sombre pour voir plus loin. Le chemin semblait plonger assez profond. Inutile de traîner. Je saisis un bougeoir tout proche et m’engouffrai dans le trou.
Le passage tournait aussitôt, puis filait droit avant de s’ouvrir sur une cavité aux parois de roche. De l’eau de surface gouttait du plafond, où pendaient plusieurs stalactites.
On avait manifestement tiré parti d’une grotte naturelle. À la réverbération des sons, elle paraissait vaste. Au loin, je distinguai une vive lueur. Je me guidai à la lueur des bougies dans cette direction, et les premiers signes d’un combat me parvinrent. Difficile de lutter contre l’envie de me ruer en avant. Je rasai la paroi, me fis bas, et scrutai au loin.
Ici, la voûte se faisait haute, et des chandelles étaient fichées aux parois. Je n’avais plus de problème de visibilité. Vers l’extrémité de la grotte, s’étendait une salle spacieuse, marquée par l’usure et le temps : rien de récent. On l’avait jadis utilisée comme entrepôt, et, selon toute vraisemblance, Sol Magni l’avait dénichée et remise en service. Un autel se dressait au centre, flanqué d’une petite statue de pierre : le Dieu Soleil.
Il fallait qu’ils aient l’audace de traîner pareille vulgarité ici.
À quelque distance du centre, les sœurs Maretto livraient bataille à un monstre colossal.
Une tête de bouc, des ailes noires jaillies du dos, un torse et des bras humains, et, au-dessous, une toison et des jambes fourchues finissant en sabots : un baphomet.
Mauvais présage.
Les baphomets étaient extrêmement résistants à la magie. Un sort ordinaire ne leur infligeait aucun dégât, et ceux qui le pouvaient devaient être assez puissants pour détruire toute la zone alentour. Elles risquaient de s’enterrer vivantes. Peut-être les avait-on attirées ici précisément pour les empêcher d’utiliser leurs sorts les plus puissants. Or la force de Medusa, à commencer par les sœurs Maretto, résidait dans sa magie offensive. C’était une très mauvaise compatibilité.
D’ailleurs, l’un des membres de leur groupe était déjà blessé, allongé à l’écart du combat tandis qu’un autre le soignait.
Plusieurs corps jonchaient les lieux, mais il s’agissait de fidèles de Sol Magni, pas de membres de Medusa. Quelques-uns avaient aussi l’air de gangsters, pour une raison qui m’échappait. Il n’y avait personne d’autre.
Du sang dégoulinait de l’autel. Ce qui reposait dessus avait autrefois été un être humain, même si les restes étaient à peine reconnaissables. À en juger par la taille du corps, la victime devait avoir à peu près l’âge de la crevette.
Voilà pourquoi ils l’avaient enlevée. Cette pensée me fit bouillir le sang.
— Transperce tout ! Aiguille de Flamme !
Du feu jaillit de l’immense bâton de Beatrice. Il forma des projectiles qui traversèrent le baphomet, mais ne semblaient laisser aucune trace. La bête massive portait un pilier de pierre, qu’elle faisait tournoyer sauvagement, soulevant des bourrasques. Un seul coup de ce pilier signifiait la mort instantanée.
— Ah, c’est tellement rageant ! s’emporta Beatrice en se griffant les cheveux.
Dans le donjon, solide par nature, ces sorts dévastateurs pouvaient se déchaîner sans craindre l’effondrement des lieux. Mais dans un environnement souterrain ordinaire, elle devait se montrer beaucoup plus prudente.
— Je crois qu’on n’a pas le choix. Faut qu’on sorte notre joker, Ceci !
— Calme-toi, Bea, dit Cecilia en essayant d’apaiser sa cadette. — Si on l’utilise maintenant, on finira sans défense. Il pourrait y en avoir d’autres. Je vais le distraire. Toi, prends les autres et remonte là-haut !
— Compris, répondit aussitôt Beatrice, soit parce qu’elle faisait confiance à son aînée, soit parce qu’elle manquait cruellement d’esprit critique.
Elle passa son bâton sur son épaule et courut vers ses compagnons.
Le baphomet tenta de la poursuivre, mais Cecilia s’interposa. Elle fit apparaître des dizaines, puis des centaines de petites sphères de feu, qu’elle lança sur le démon. Elles ne semblaient pas lui infliger de dégâts, mais le harcelaient sans relâche et le repoussaient. Lorsqu’il s’arrêta, les jambes du baphomet se dérobèrent sous lui sous l’effet de la magie de Cecilia. Il perdit l’équilibre, le pilier vola plus loin, et le monstre tomba à genoux. Le véritable objectif n’était donc pas de le blesser avec ces « boules » de feu, mais de détourner son attention.
Comprenant qu’il ne pouvait plus marcher, le baphomet battit des ailes. Aussitôt, les sphères enflammées changèrent de cible pour viser ses ailes. Il ne s’agissait que de gagner du temps, car elles ne pouvaient pas vraiment le blesser. Lorsque la bête s’écrasa au sol, Cecilia lança un autre sort, transformant la roche autour d’elle afin de clouer le corps du baphomet.
Le démon commençait à se lasser de ces entraves. Il brisa les liens de pierre, se redressa d’un bond, puis recula. Lorsqu’il retomba, il s’assit en tailleur et inspira profondément.
Mauvais signe.
— Bouchez-vous les oreilles ! criai-je en enfonçant mes doigts dans les miennes.
Un mugissement sans parole jaillit de la créature. L’air lui-même sembla trembler autour de nous.
— Pourquoi… Matthew ? Qu’est-ce que…?
Un frisson me remonta l’échine. Le souvenir d’une femme allongée au sol, les yeux emplis de larmes, surgit brutalement dans mon esprit.
C’était l’attaque psychique du baphomet. Certaines magies pouvaient élever l’esprit et inspirer le courage. L’inverse existait aussi.
Chaque être humain accumule, au fil de sa vie, des souvenirs douloureux. Ces blessures mentales, même chez ceux qui paraissent inébranlables, continuent de saigner dans les profondeurs, sans jamais former de croûte ni guérir vraiment. Le rugissement du baphomet pouvait ramener ces souvenirs à la surface et les amplifier.
Rien qu’entendre ce son menaçait de submerger l’esprit sous l’expérience atroce. Une fois atteinte, la cible restait paralysée par la souffrance. Impossible de lutter : on ne pouvait plus que pleurer, se rouler en boule et implorer le pardon. Je vis les membres de Medusa se tenir la tête, s’arracher les cheveux et se tordre au sol.
Le baphomet se releva avec un rictus, satisfait de son succès. Il marcha vers Medusa, certain de sa victoire.
Beatrice était étendue sur le dos, incapable d’aller aider ses amies, et Cecilia se tenait à genoux, la tête entre les mains.
Je ne les trouvais ni faibles ni pitoyables. N’importe quel aventurier avait déjà connu des expériences affreuses. Et Cecilia avait été abandonnée par sa famille dans son enfance.
C’était pareil pour moi. Des souvenirs que je n’aurais jamais voulu revoir affluaient dans mon esprit et s’y agitaient en tourbillon.
Si j’avais été dans mon lit, j’aurais serré ma couverture contre moi, roulé sur moi-même et crié assez fort pour couvrir les voix. Mais nous étions en plein combat, et l’ennemi se tenait devant nous. Si nous ne faisions rien, nous mourrions, tout simplement.
Tu veux bien la mettre en veilleuse une minute, Vanessa ?
— Irradiation, dis-je en surgissant du trou pour allumer le soleil temporaire.
Je me mis à courir dès que j’atterris, puis dérapai pour m’arrêter sur la trajectoire du baphomet.
— Hé, patron. T’as l’air content de toi. Qu’est-ce qu’il y a ? T’as rendez-vous avec une chèvre bien roulée ce soir ?
La tête de bouc prit aussitôt un air mécontent.
Je comprends, mon vieux. Ce n’est jamais agréable d’entendre ce genre de comparaison, même quand elle est exacte. Moi aussi, on m’avait déjà traité de face de cheval.
— Malheureusement, ton rencard est annulé. Elle va s’accoupler avec un bouc bien plus séduisant que toi.
Je ramassai le pilier de pierre que le baphomet utilisait quelques instants plus tôt. Je crus voir une lueur d’inquiétude passer dans ses yeux.
— Alors, gros bétail, ramène-toi ! Je te cuisine comme tu veux : haché, en dés, au barbecue, tu choisis.
Le baphomet poussa un mugissement et me chargea.
Tant mieux. Ça allait me faire gagner du temps.
— C’est parti !
Je fis tournoyer le pilier et l’abattis sur la tête du bouc. Il se brisa en deux, projetant des éclats de pierre.
— Goûte-moi ça.
Je lançai la moitié restante du pilier dans le ventre du baphomet. Un liquide jaillit de sa gueule, salive ou suc gastrique, aucune idée, et franchement, je n’avais aucune envie de le savoir.
Le baphomet, en fin de compte, avait les mêmes faiblesses qu’un bouc ordinaire. Son crâne était épais, mais son ventre était mou. Il se plia en deux, puis me chargea en protégeant son abdomen de ses bras, au cas où je tenterais de le frapper là. Il baissa aussi la tête pour maximiser sa défense, sachant que son crâne tiendrait bon si je le frappais.
Et il avait raison, contre n’importe qui d’autre que moi.
Au moment où le baphomet arriva sur moi, je bondis avec un rugissement et lui enfonçai le poing dans le front. Ma main s’engourdit sous l’impact, mais je m’y attendais. Lorsque le démon bascula en arrière, les yeux révulsés, j’empoignai l’une de ses cornes et posai un pied sur son visage.
— Je vais juste t’emprunter ça.
Je contractai les muscles de mon dos et lui arrachai la corne du crâne. Des gerbes de sang jaillirent du baphomet, couvrant de rouge sa face de bouc. La créature hurla et se tordit de douleur.
— Oups, désolé. Tiens, je te la rends.
Je retournai la corne et enfonçai sa pointe dans la base d’où je venais de l’arracher. Du sang rouge suinta de ses yeux. Le baphomet s’effondra en arrière et ne bougea plus, hormis quelques soubresauts. Puis il se changea en poussière grise et disparut. On disait que les démons venus d’un autre monde retournaient chez eux lorsqu’ils périssaient. Une fois certain qu’aucun autre n’allait surgir, j’éteignis le soleil temporaire.
— Hmm ?
Soudain, je perçus une présence dans le passage. Probablement un camarade de certains cadavres éparpillés dans la salle. Peut-être venait-il voir ce qui s’était passé quand ses compagnons n’étaient pas ressortis.
— C’est toi…
Je reconnus la voix derrière ce murmure involontaire. Je saisis un chandelier et me tournai vers le nouvel arrivant. La faible lumière révéla un visage couvert de bandages. Sa carrure était clairement masculine, mais ses mains et son corps étaient bandés eux aussi, pas seulement son visage. La peau autour de ses orbites était hideusement brûlée. Je reconnus ces yeux de bête.
— T’es… Reggie ?
C’était un truand, autrefois lieutenant de Tri-Hydra. Arwin et moi avions ruiné leur trafic d’êtres humains, et leur groupe s’était effondré ensuite. Reggie s’était enfui en jurant de se venger, puis il était revenu attaquer Arwin alors qu’elle souffrait du Syndrome du Donjon. Il avait même convaincu des aventuriers particulièrement peu recommandables de se joindre à lui.
C’était Cecilia qui nous avait sauvés au tout dernier moment. Reggie avait été projeté au loin, le corps englouti par les flammes magiques sans savoir s’il avait fini vivant ou non.
Tout commençait à s’éclaircir. D’une manière ou d’une autre, Reggie s’était lié à Sol Magni. Et vu son domaine d’expertise, il connaissait sûrement des raccourcis et des passages secrets ignorés des autorités comme des aventuriers. Il voulait aussi se venger de Cecilia pour l’avoir fait rôtir vivant. Comme nous avions quitté la ville un moment, il avait visé Cecilia plutôt que nous. L’invocation du baphomet devait servir à neutraliser leur magie.
— Encore toi ! Pourquoi est-ce que tu me pourris toujours la vie ?! hurla Reggie, débordant d’une rage bien accumulée.
— J’ai bien envie de te retourner la question.
Je n’avais vraiment pas envie de m’occuper de lui maintenant.
— Mais puisque le destin nous réunit encore une fois, je vais m’occuper de toi.
Je désignai l’endroit où se trouvait le baphomet quelques instants plus tôt. Reggie recula. Il avait vu le combat, et il n’avait pas envie de se frotter à moi. Mais moi, j’avais bien envie de solder cette vieille querelle une bonne fois pour toutes.
— Tch !
Il claqua la langue de frustration, me tourna le dos et s’enfuit.
Allons donc, tu crois vraiment que je vais te laisser faire ?
Je plongeai la main dans ma poche pour sortir le soleil temporaire, mais un choc traversa mes doigts. L’orbe translucide m’échappa et roula dans les ténèbres.
— Merde !
Un sourire triomphant s’étira sur le visage de Reggie. Il avait fait semblant de fuir, puis avait lancé une pierre sur ma main.
— Ah, pas de chance. Je connais ton petit manège. C’est ce truc-là, la source de ton pouvoir, hein ? jubilait-il en essuyant un couteau sur ses bandages avant d’approcher.
— Tu te trompes, répondis-je.
Techniquement, il s’agissait plutôt de retrouver une puissance que je possédais déjà.
— Peu importe. L’essentiel, c’est que t’es plus qu’un gigolo inoffensif, maintenant, pas vrai ?
— Tu crois vraiment ?
Je le provoquai en serrant les poings. Reggie ne bougeait pas très bien. ses brûlures le gênaient encore, manifestement. J’espérais que cela me laisserait une chance, mais la réalité resta cruelle envers le faible petit Matthew.
En un clin d’œil, il me plaqua dos au mur, me coinçant sur place. Reggie se dressait devant moi comme une figure sortie de mes cauchemars, son couteau à la main, un sourire mauvais aux lèvres.
— Je suppose qu’on ne peut pas en discuter calmement ? demandai-je, pour la forme.
— Elle est pas folle, ta blague ! T’es plus inspiré, c’est ça ? Et tes fumigènes, alors ?
Il parlait du jour où j’avais mis à sac sa planque. Ces fumigènes avaient semé une belle pagaille chez Reggie et ses sbires.
— Je te l’ai déjà dit, non ? Il me faut bien une semaine pour en refaire.
— Ça fait plus d’un an, gronda Reggie. — Et je crois que je t’ai dit à l’époque : « Je les veux maintenant ! »
Il fendit l’air de son couteau. Je me tordis pour l’éviter, mais mon corps se mouvait avec la lenteur impuissante d’un homme au fond de la mer. La lame plongeait vers ma poitrine. La sueur jaillit de tous mes pores.
L’instant d’après, des flammes jaillirent de nulle part et frappèrent Reggie dans le dos. Il hurla et recula, ses bandages prenant feu. J’en profitai pour me décoller du mur et ramper hors de sa portée.
— Sale garce. Pas encore ça… grommela-t-il en se retournant vers une femme déconcertée, un bâton massif à la main.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda Beatrice. — T’es qui, au juste ?
— C’est Reggie, un bandit. Ta sœur l’a transformé en torche vivante il y a quelque temps. Apparemment, il vient prendre sa revanche, lui expliquai-je.
— Ah, je vois, fit Beatrice en hochant la tête. — Alors je vais faire pareil.
D’un moulinet de bâton, elle lâcha plusieurs Aiguilles de Flamme. En un instant, son corps emmailloté fut entouré de feu.
Il poussa un hurlement inarticulé et s’effondra sur le sol rocailleux de la grotte. Dans les ténèbres, une flamme à forme humaine roula et rampa, puis s’éteignit brusquement, emportant avec elle un cri traînant.
— Alors il est tombé par là.
Je levai la lumière et découvris, sur le flanc de la cavité, une gueule béante. Il devait encore brûler, mais je ne le voyais pas d’ici. Je jetai un caillou dans le trou : aucun bruit d’impact. Impossible de confirmer son cadavre à présent.
J’aurais aimé tirer quelques informations de Reggie. À défaut, il y avait au moins une consolation : il ne pourrait rien révéler à ses petits camarades.
— Tu m’as sauvé la mise. Merci, dis-je.
— Alors, on est quittes ? demanda Beatrice avec un petit air vainqueur, assise sur un tas de gravats.
La seule chose plus grande que son aplomb, c’était le décolleté que je contemplais du dessus.
— Passe la nuit avec moi, et j’efface l’ardoise.
Elle ne prit pas l’offre.
Les effets de l’attaque psychique ne dureraient pas éternellement. Le baphomet qui en était à l’origine avait été abattu. Ils devraient donc reprendre leurs esprits assez vite. Aucun signe, en revanche, des hommes de Sol Magni ni des sbires de Reggie. Nous pouvions patienter.
Je récupérai le soleil temporaire, mais sa charge était presque épuisée. Impossible, dans ces conditions, de porter tout le monde hors d’ici.
— Ça va ? demanda Beatrice, tandis que les membres de Medusa se relevaient en titubant.
Leurs visages étaient livides, mais ils reprenaient le dessus, sauf une.
— Ceci !
À peine Cecilia sortie de son évanouissement, elle se mit à se tordre de douleur. Sa respiration était lourde, haletante. Elle se mit à quatre pattes comme une bête et crispa ses mains en poings. Même ses yeux étaient injectés de sang. Elle n’allait pas bien, c’était flagrant. Elle se couvrit la tête des deux mains et hurla, s’arrachant les cheveux et cambrant le dos. On aurait dit qu’elle allait se fracasser le crâne contre la paroi.
Son camarade prêtre la ceignit d’une clé à la gorge, mais Cecilia, assez forte et désespérée, allait se dégager d’un instant à l’autre.
— Tu ne peux pas lui jeter un sort ? demandai-je.
Quand Arwin avait souffert de la même manière, Cecilia avait usé de sa magie pour l’endormir. Ça devait marcher ici, non ?
— C’était l’incantation de Ceci, pas la mienne !
Oups.
— Pardonne-moi, dis-je en m’accroupissant devant Cecilia pour lui prendre la main.
Il était clair qu’elle allait se faire du mal, ou blesser les siens.
— Écoute, je comprends. Ce salaud a remué toutes sortes de saletés dans ta tête. Moi aussi, j’aurais envie de me débattre. Mais ici, tout le monde est de ton côté. Tu n’as rien à craindre.
À quatre pattes, elle se rua en avant et me donna un coup de tête. L’arête de mon nez me lança. Son crâne était dur comme la pierre.
— Prends une grande inspiration, puis commence à compter. On descend à partir de cent. Cent, quatre-vingt-dix-neuf, quatre-vingt-dix-huit…, fis-je, feignant de ne rien sentir et plongeant mes yeux dans ceux, congestionnés, de Cecilia.
Elle me griffa, me gifla, puis, peu à peu, comprit que je ne lui voulais aucun mal et se calma. Avant que j’aie fini de compter, elle avait pris une grande inspiration et s’était assise. Elle semblait reprendre la main. Beatrice la serra contre elle et lui murmura quelque chose à l’oreille.
Je m’éloignai un instant, devinant qu’elle ne voulait pas d’oreilles indiscrètes. Au bout d’un moment, leur entretien s’acheva. Je tendis à Beatrice une coupe posée au bord de la salle.
— Fais-lui boire un peu. Ça devrait l’apaiser.
Même les adorateurs de ce Dieu Soleil décrépit avaient faim et soif comme tout un chacun. Et comme c’était leur repaire, ils avaient de l’eau et des vivres en réserve. Même un peu d’argent.
Beatrice me lança un regard soupçonneux.
— Il n’y a rien de louche, là-dedans ?
— J’ai déjà vérifié.
Après tout, l’eau aurait pu être droguée pour transformer ceux qui la buvaient en êtres dociles. Si j’avais fondé une secte, c’est ce que j’aurais fait, moi.
On fit boire les autres aussi, pour les rassurer. Ensuite, j’étais prêt à souffler. Je pensai à fouiller les lieux, mais Beatrice vint vers moi, désireuse de parler. Je m’assis sur un rocher près de la statue, tandis que Beatrice incinérait les corps des enfants sacrifiés sur l’autel.
— Je veux te remercier pour tout à l’heure. Au nom de Ceci.
— Si tu veux me remercier, une nuit ensemble, ça…
— La façon dont tu l’as apaisée, on dirait que tu as l’habitude, dit-elle en refusant encore ma proposition. T’as appris avec ton métier ? Celui d’homme entretenu, je veux dire.
— On peut dire ça.
À force de vivre, on apprend à gérer ceux qui nous apportent leur lot d’ennuis. Les anciennes maîtresses, par exemple.
— Alors, qu’est-ce que tu fais ici, au juste ? demanda-t-elle.
Je lui donnai une brève explication. J’avais entendu dire que des restes de Sol Magni tentaient d’assassiner un aventurier. J’avais suivi la piste, espérant prévenir leurs victimes, puis constaté que cet endroit avait été visité récemment. Là, j’avais trouvé la troupe de Beatrice aux prises avec un combat désespéré, et c’est alors qu’un mystérieux et fort bel Aventurier X était apparu, pourfendant le baphomet avec une bravoure et une audace inouïes, avant de s’évanouir comme le vent aussi vite qu’il était venu.
— Oui, oui, ça va, coupa-t-elle, fendant ma brillante histoire.
Apparemment, dramaturge, ce ne serait pas pour tout de suite.
— Vous avez fait sauter leur planque, récemment, non ? Je veux en savoir plus, dis-je, en sondant le terrain.
— Tu veux dire que tu es descendu jusque-là juste pour ça ?
— Les choses ont tourné comme ça, dis-je. — Sinon, jamais je n’aurais choisi de m’enfoncer si loin sous terre. Tu comprends, hein ? Sol Magni n’est pas éradiqué. Le monstre que vous avez abattu était un faux, ou un remplaçant. Je pense que le chef rôde toujours quelque part.
Beatrice plissa les yeux, mécontente.
— Vous avez eu votre grand affrontement avec eux, non ? Tu as remarqué quelque chose ? Dis-moi ce que vous avez appris.
— Rien.
— J’aimerais entendre ta sœur.
— Ceci te dira la même chose.
Donc ils les avaient balayés d’un sort, et tout s’était réglé en un instant. Une simple formalité, certes, mais exécutée à la va-vite.
— Maintenant, c’est mon tour, dit Beatrice, lourde de sous-entendus, en me transperçant du regard. — Qui es-tu vraiment ? Et ne dis pas « l’homme entretenu d’Arwin ».
Eh bien, que pouvais-je dire, si toute mon existence se voyait ainsi disqualifiée par définition ?
— Tu es d’une puissance insensée. D’où te vient cette force ? Je t’ai pris pour un minotaure. Et pourtant, tu n’as jamais mis les pieds dans le donjon avant l’expédition pour sauver Arwin. Pourquoi ?
Donc elle m’avait vu. Merde.
— J’aime pas l’obscurité, dis-je. Aller pisser au milieu de la nuit, c’est déjà une épreuve.
— Menteur.
— Tu pourrais passer une nuit avec moi et voir par toi…
Beatrice me cogna avec son bâton.
— Et tu as utilisé ta force pour égorger tous les voyous qui s’en prennent à Arwin ? demanda-t-elle.
Donc Cecilia avait parlé. Ces sœurs partageaient bien trop.
— Ta sœur se trompe.
— Pas Ceci. Impossible. Ceci est trop futée pour se tromper.
Elle l’affirma comme une évidence. Cette fille aimait trop sa sœur. Surtout avec ce visage identique.
— Je préférerais que tu gardes ça pour toi, dis-je.
— Non, déclara Beatrice en secouant la tête. — J’ai déjà juré de ne rien cacher à Ceci.
— Oh. Parfait.
Qu’on me lâche. Je ne gagnais strictement rien à leur avoir sauvé la vie, à toutes les deux.
— Et toi, ça va ? Dis-le si c’est encore dur. Vous êtes dans le même bateau.
Plus on se trouvait près de la source de l’attaque psychique du baphomet, plus les dégâts étaient graves. Beatrice avait été la plus proche de l’impact, pourtant elle fut la première à se remettre et paraissait parfaitement bien.
— Je n’ai jamais été du genre à m’attarder sur le passé, expliqua‑t‑elle.
Peut-être certaines personnes résistaient-elles mieux par nature à la morsure mentale d’un baphomet, mais il restait étrange d’en sortir indemne.
Soit elle avait un esprit d’une force exceptionnelle, soit d’une simplicité exceptionnelle.
— Mais Ceci est différente. Elle a… traversé des choses.
— On me l’a dit. Tu as sauvé Cecilia quand vous étiez petites.
Les yeux de Beatrice s’arrondirent.
— Elle te l’a dit ?
— Sans doute l’ambiance du moment.
— Alors, tu as entendu ce qui s’est passé après ?
— Le passage où un mage errant vous a recueillies et t’a appris à manier la magie ?
— Ah, jusque‑là, fit Beatrice en hochant la tête. — Eh bien, c’est aussi grâce à notre mentor que nous sommes devenues aventurières.
— Ce n’était pas une question. Ça ne m’intéresse pas.
— Tant pis. Moi, j’ai envie d’en parler.
Et Beatrice se mit à me raconter leur rêve.
Cecilia et Beatrice avaient été forcées de quitter leur foyer très jeunes, à cause d’un incident qui les avait mises au ban de leur famille. Quelques jours après avoir quitté leur village rural, perdues sur les chemins, elles avaient croisé une mage.
— C’était Dahlia Maretto. Elle devint notre grand‑mère.
Dahlia avait emmené les sœurs jusqu’à son village. Elles furent troublées par la ressemblance des montagnes avec celles de leur pays. Elle leur avait dit : « Je vous laisse le choix. Voulez‑vous rejoindre ma famille et devenir mages, ou non ? »
Les mages ont une règle : ils n’enseignent la magie qu’à leurs proches. Ainsi, quand ils prennent des apprentis, ceux‑ci doivent porter le nom de leur maître.
Dahlia avait beaucoup d’apprentis. Les mages sont humains, eux aussi, et se consument de rancunes, brimades, injustices, abus, violences, et tout le reste. C’étaient des âmes qu’on avait traitées comme de la merde jusqu’à les briser, et qui s’étaient enfuies. Toutes avaient fini chez Dahlia.
Prendre le nom d’un mage, même pour la forme, rendait contraire aux usages de la société magique le fait de s’agenouiller ensuite devant un autre maître. Mais Dahlia recueillait délibérément tous les rebuts du monde des mages, ceux qui avaient décroché des autres écoles.
— Elle était trop gentille. Ça n’allait pas à une mage.
N’ayant nulle part où aller, les sœurs devinrent apprenties de Dahlia. L’entraînement fut très dur, semble‑t‑il. Beatrice n’avait pas de talent naturel, mais Cecilia montra vite de belles dispositions et apprit les arcanes avec une rapidité surprenante. Elle reçut aussi l’enseignement d’autres mages, pas seulement celui de Dahlia.
Rebuts ou pas, l’école regorgeait de mages de toute sorte. Les différentes écoles transmettaient des magies différentes, et il fallait un certain talent inné pour apprendre plusieurs disciplines à la fois ; Cecilia se révéla assez douée pour y parvenir. Les deux sœurs étaient les seules jeunes filles du groupe, et les autres les couvaient.
— Alors, quand Cecilia parlait de son père et de sa mère
— Oui, elle parlait de notre famille à l’école Maretto.
Une décennie plus tard, les sœurs Maretto durent fixer leur voie.
Tous les mages ne se valent pas. Certains lancent des sorts d’attaque au combat, d’autres sont des érudits qui traquent les grandes vérités de ce monde. Les uns vivent en ermites dans les forêts pour chercher la sagesse intérieure, les autres deviennent mages de cour au service des rois et des seigneurs.
Dahlia Maretto avait choisi la voie de l’érudition.
Son domaine de recherche, c’étaient les donjons. La formation des donjons et la nature de leur existence demeuraient pleines de mystères. Son but était de les percer.
— Nous avions tant de rêves alors. Tant de voies s’ouvraient.
Mais ces voies furent balayées d’une manière à laquelle elles ne se seraient jamais attendues.
Un jour, un apprenti de Dahlia rapporta d’un voyage une statue étrange. Un aventurier l’avait trouvée au fond d’un donjon. Mais, pendant l’examen de la statue de pierre, elle commença à exhaler une brume violette et une nuée de monstres se jeta sur le village.
C’était l’œuvre d’une autre école de magie que la présence de Dahlia irritait.
Naturellement, les apprentis Maretto voulurent riposter, mais leur magie demeura hors de portée. La brume violacée issue de la statue aspirait leur puissance et les empêchait de s’en servir.
Dahlia et le reste de l’école Maretto furent anéantis. Cecilia et Beatrice ne survécurent que parce qu’elles se trouvaient à l’extérieur, parties faire une course. Ayant perdu leur famille une fois de plus, les sœurs remontèrent la piste des mages qui avaient orchestré le sabotage et assouvissaient leur vengeance.
Après cet acte sanglant, leur prochain dessein fut de rebâtir l’école Maretto… pour que le nom de Dahlia Maretto et de ses élèves ne soit pas oublié. Pour crier au monde : « L’école Maretto est ici, bande d’enfoirés ! »
Cecilia et Beatrice devinrent aventurières et parcoururent le pays à la recherche des donjons que Dahlia avait étudiés avec tant d’ardeur. La suite à notre prochain cours.
— Ça ressemble à une sacrée épreuve, dis‑je avec une grande compassion, au terme de son interminable récit.
Au fond, leur but, c’était la renommée, non le Cristal Astral. Leurs poses démesurées et leurs grands airs servaient à vendre cette image.
Elles ne monteraient sans doute pas le clan d’aventuriers qu’elles avaient évoqué, mais elles auraient peut‑être l’occasion de combattre aux côtés d’Arwin un temps. C’était déjà un sérieux atout de savoir qu’on pouvait négocier avec elles à présent.
— Je ne cherche pas ta pitié.
— Je comprends en tout cas combien tu aimes ta grande sœur.
Beatrice avait quitté son village, poursuivi l’étude de la magie et défié le donjon d’ici, tout ça pour Cecilia. Même si elle paraissait fantasque et égoïste, tout tournait autour de sa sœur. La grande veillait sur la petite, et la petite sur la grande. Bel amour sororal.
— Bien sûr. Je ne pourrais pas être plus fière de ma grande sœur, Ceci, dit‑elle avec joie. — Oh, elle se réveille.
L’expression de Beatrice se transforma net. Elle courut vers elle. Les yeux de Cecilia s’ouvraient et elle se hissait, lentement, en position assise.
— Comment tu te sens ? demandai‑je.
Cecilia claqua de la langue, agacée.
— Pire, maintenant que je vois ta sale gueule.
— Tiens, étrange. En général, tout le monde est ravi de me voir.
— Sauf la Princesse Chevalier.
— Peut‑être bien.
Quoique, si elle l’entendait, elle entrerait sans doute en fureur.
Au bout d’un moment, nous sortîmes du souterrain et remontâmes à la surface. La lumière nous aveugla.
— Ah, à propos des remerciements tout à l’heure, dis‑je, — tu pourrais taire mon rôle ? Dites simplement que c’est vous qui avez balayé les restes de Sol Magni et le baphomet. Surtout devant Arwin, évidemment.
— C’est de la pitié ?
— Pas le moins du monde. Je n’ai aucune raison de gaspiller ce genre d’émotion pour des aventurières de premier ordre. C’est imposé par ma propre situation. Je m’en vais. Je passerai à la Guilde des Aventuriers, alors si quelque chose te revient, fais‑le‑moi savoir.
— … Il n’y a rien à se rappeler, fit Cecilia dans mon dos. — C’est à propos de notre éradication de Sol Magni ? D’accord, je te dirai tout. Qu’est‑ce que tu veux savoir ?
— Je comptais demander à propos du monstre, mais ce n’est pas pressé.
— Il est mort. Exactement comme tu l’as vu. Une tête d’œuf, de grands yeux, des crocs étranges et des membres noirs. Oh, et un motif bizarre sur le haut du bras. Pas tout à fait le même que celui que tu as mentionné, cela dit.
— Je vois.
— J’aimerais te montrer le corps, mais il a éclaté en brume pourpre et s’est évaporé.
— Hm.
De la brume pourpre, hein ?
Putain, tout ça pour arracher un détail pareil.
— Reçu. Bon, à la prochaine.
Je les laissai derrière moi. Il me sembla entendre des murmures hésitants, mais je choisis de les ignorer.
Revenir sur mes pas ne m’apporterait rien de bon.
Je l’avais appris à la dure, au fil des années.