INEPT T1 – BONUS
Le maquillage et elle
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— Oh. Voilà une autre comète.
C’était la veille de la Fête des fantômes.
Cette remarque lancée en passant de Bunkou, qui avait passé la tête hors du cloître de la Cour des Demoiselles alors qu’il s’affairait tard dans la nuit aux préparatifs de l’événement à venir, incita le capitaine des Yeux de l’Aigle à jeter lui-même un coup d’œil vers le ciel.
Haut dans le ciel bleu marine parsemé d’étoiles blanches, une comète à longue queue passait nonchalamment. Bien qu’elle fût bien plus petite que tout ce qu’ils avaient vu la nuit de la Fête du double sept, sa présence n’en restait pas moins saisissante. Cependant, Shin-u contemplait le spectacle sans aucune émotion particulière.
— Les comètes brillent plus que jamais. S’il y a cent ans, il ne fait aucun doute que tout le royaume serait en émoi face à ce présage de calamité, dit son subordonné, un gros bonhomme, en plissant ses yeux de renard en un sourire malicieux.
Jusqu’à il y a cent ans, la comète était considérée comme un mauvais présage dont l’apparition soudaine apporterait le chaos ou la destruction sur le royaume. La raison pour laquelle elle était désormais traitée comme un objet sur lequel formuler un vœu, à l’instar d’une étoile filante, et qu’une pagode entière avait été construite dans le seul but d’observer son passage, était que l’empereur de l’époque avait déclaré ce corps céleste de bon augure par décret impérial.
Pour expliquer cela, un lettré-fonctionnaire et cultivateur taoïste avait prédit qu’une comète viendrait sous le règne de cet empereur et provoquerait la fin de son règne.
Finalement, cette prophétie ne s’était pas réalisée et le cultivateur avait perdu la tête à cause de cela, mais les bienfaits de ce décret impérial commençaient enfin à se faire sentir.
Après avoir mis cent ans à se réinventer en signe de bon augure, la comète était désormais un spectacle que les gens de tout le pays ne pouvaient s’empêcher de contempler paisiblement, les mains jointes en prière.
— Étant donné que je viens de la campagne, j’ai encore des frissons dans le dos chaque fois que j’en vois une, mais j’imagine que ça doit paraître un spectacle magnifique à une bande de citadins.
C’était peut-être la libération d’avoir terminé une journée de travail qui avait mis Bunkou d’humeur à faire des plaisanteries.
— Surveille ton langage, le réprimanda son patron puritain d’un ton menaçant.
Mais la vérité était que Shin-u n’éprouvait lui-même aucune loyauté particulière envers la famille impériale. Il se donnait seulement la peine de tenir Bunkou à carreau parce que c’était son travail. Pour être plus précis, il se moquait bien de savoir si la comète était censée apporter la fortune ou le malheur.
— Arrête tes plaisanteries. Une étoile n’est qu’une étoile.
Pour Shin-u, c’était le cas pour la plupart des choses dans le monde.
Une étoile n’était qu’une étoile. Que les gens choisissent de l’interpréter comme un bon ou un mauvais présage, cela ne rendrait pas la pâle comète plus ou moins brillante.
Insatisfait de la réponse pragmatique de son patron, Bunkou haussa les épaules.
— Bon sang. Pas étonnant que les autres membres des Yeux de l’Aigle vous traitent de rabat-joie dans votre dos.
— Attends. Les gens m’appellent comme ça ?
— Bien sûr, en fin de compte, une étoile n’est rien d’autre qu’un caillou qui roule dans le ciel nocturne. L’amour n’est qu’un autre nom pour la luxure, et la peur fait paraître le loup plus grand. Mais n’est-ce pas dans la nature humaine de romancer la recherche de sens dans l’insignifiant ?
— Réponds-moi. Est-ce que les gens m’appellent comme ça ? demanda à nouveau Shin-u, en grognant ces mots.
— Eh bien voilà, répondit enfin Bunkou d’un ton évasif. Si je dois me prononcer d’une manière ou d’une autre… Alors oui, c’est le cas.
— …
Son front d’une beauté glaciale se plissa en une grimace.
Sentant qu’il était dans le pétrin, Bunkou s’empressa de trouver des excuses, un sourire insipide et sournois sur le visage. Dans ce genre de conversations, c’était une astuce classique des eunuques que de saupoudrer leurs propos d’une touche d’autodérision qui rendait la réplique difficile.
— Allons, allons. Cela montre à quel point ils vous apprécient. Au fond, tout ce qu’ils veulent, c’est votre attention. Un peu comme une femme qui veut attirer le regard de l’homme de ses rêves. Mais vous êtes tellement absorbé par votre travail que vous n’avez jamais répondu à un seul des regards aguicheurs des dames de la cour, sans parler de ceux des autres Yeux de l’Aigle, n’est-ce pas ? C’est donc avec une pointe de jalousie qu’ils finissent par traiter notre capitaine rabat-joie de « rabat-joie ». Que dire ? Il n’en faut pas beaucoup pour se sentir abattu quand on a perdu une si grande partie de son yang.
— Qui sont ces « ils » ? Je parie que c’est toi qui m’as traité ainsi. Tu pensais pouvoir me tromper en saupoudrant le tout d’un peu d’autodérision ?
Malheureusement pour Bunkou, le capitaine, étonnamment perspicace, avait percé à jour sa supercherie.
Et tant qu’à faire, il lui avait laissé entendre qu’il ne devait pas se servir de cette mélancolie propre aux eunuques comme d’un bouclier.
Il existait un fossé insurmontable entre les fonctionnaires autorisés à conserver leurs organes génitaux intacts et les eunuques contraints de renoncer à leur sexe avant d’entrer à la cour intérieure, mais rien ne le laissait deviner dans la relation entre Shin-u et Bunkou.
C’était en partie parce que Bunkou était un homme pragmatique qui avait pesé le pour et le contre entre une vie de pauvreté et la perte de sa virilité, et qui avait choisi sans hésiter la voie de l’eunuque.
C’était aussi parce que Shin-u n’était pas du genre à capter les nuances émotionnelles.
Tous deux avaient une personnalité un peu tordue, mais c’était précisément ce qui faisait d’eux un couple étrangement bien assorti.
— Quoi ?! Comment l’avez-vous su ?
— Qui d’autre serait assez bête pour venir ouvertement calomnier le capitaine des Yeux de l’Aigle ?
— « Calomnier », ça donne une si mauvaise impression ! Au contraire, je te faisais l’éloge en tant qu’homme intègre qui ne céderait jamais à la tentation. Mm-hmm !
Shin-u répondit à ce compliment douloureusement hypocrite par un regard glacial. Réalisant de quel côté soufflait le vent, Bunkou changea de tactique et tenta plutôt d’attirer l’attention sur les défauts du capitaine.
— C’est tout autant de votre faute ! C’est bien beau de repousser ces femmes amoureuses avec votre visage impassible, mais vous ne cillez pas non plus face aux plaintes ou aux supplications de vos propres subordonnés ! Je ne peux pas reprocher aux gens de se demander si vous avez un cœur !
Le capitaine eut du mal à réfuter cet argument.
En réalité, il savait que son attitude distante était souvent perçue comme « sans charme », et c’était plus ou moins la raison pour laquelle son patron l’avait évincé de son dernier lieu de travail. Ses traits trop parfaits et ses yeux bleus d’acier, impénétrables, rendaient les autres nerveux par leur simple présence.
— Ce n’est pas que je n’ai pas de sentiments. Je crois.
Sa défense sonna faible, car il n’en était pas vraiment sûr lui-même.
Envoûtée par l’autorité suprême qu’était l’empereur, sa mère s’était enfuie et avait disparu dès qu’elle avait donné naissance à Shin-u. Les gens autour de lui le traitaient avec la plus grande prudence, sans parler du fait qu’ils se le refilaient comme une patate chaude par crainte des ennuis qu’il pourrait causer, si bien qu’il n’avait jamais eu un moment de répit pour se sentir seul ou triste. De plus, sa famille du clan Gen était composée de personnes peu enclines à manifester leurs émotions, si bien que personne ne lui avait jamais fait remarquer son manque d’expression ou sa réserve, ni même tenté de le corriger.
En fait, cela avait été un choc discret pour lui lorsqu’il s’était aventuré dans le monde réel et avait vu des gens capables de rire aux éclats ou de verser des larmes de chagrin. Mais bien sûr, cette catégorie semblait inclure à peu près toutes les femmes existantes.
Après que Shin-u eut avoué tout cela par bribes et morceaux, Bunkou baissa la tête et s’essuya les yeux. Puis, après un moment, il donna une petite tape amicale dans le dos de Shin-u.
— Tenez bon, capitaine.
— Arrête ça. Je vois la pitié dans tes yeux.
— Croyez-le ou non, je suis l’aîné de ma famille… Chaque fois que je vois un petit frère maladroit, je ne peux m’empêcher de veiller sur lui. Oh, je ne parle pas de vous, bien sûr. Non, bien sûr que non… Mais si vous voulez, je peux vous procurer un billet à prix réduit pour le quartier des plaisirs un de ces jours. Autant commencer par vous entraîner un peu à parler aux femmes.
— Non merci. Agacé, Shin-u repoussa la main de l’eunuque et son regard de plus en plus condescendant. Désolé de te l’annoncer, mais j’ai déjà l’embarras du choix en matière de femmes.
— Heeeein ?!
— Pourquoi as-tu l’air vraiment surpris ?
Shin-u semblait vexé par l’incrédulité sincère qui transparaissait dans la réaction de Bunkou.
— Euh… Mais comment ?! Vous avez autant de personnalité qu’un bloc de tofu réfrigéré ! Comment vous pourriez réussir à convaincre une femme de coucher avec vous ? Ah ! Vous êtes un habitué du quartier des plaisirs ! Vous payez une somme exorbitante pour les mettre totalement à votre merci et…
— Là, tu es vraiment grossier. Au début, Shin-u fronça les sourcils, puis il pencha la tête d’un air curieux. Pas besoin de mettre de l’argent dans l’histoire. Tu ne peux pas faire en sorte que la plupart des femmes tombent à tes pieds si tu les regardes assez longtemps ?
— …
Bunkou pressa ses deux mains contre sa poitrine, un sourire pâle se dessinant sur son visage.
— Après toutes ces années, j’ai enfin compris ce que c’était que de vouloir tuer quelqu’un.
— Tu as des problèmes.
— Eh bien, j’aurais dû m’y attendre… Même si vous n’avez pas la même mère, vous êtes bien le petit frère de Son Altesse.
— C’est impoli de me comparer à Son Altesse. Oublie de les regarder—lui peut faire agir les femmes comme des chattes en chaleur rien qu’en étant dans la même pièce qu’elles.
Quelques-unes des Demoiselles faisaient partie de ces femmes excitées, ce qui signifiait qu’il dénigrait les Demoiselles et comparait Gyoumei à de l’herbe à chat dans le même souffle, mais Shin-u semblait inconscient de son propre manque de respect.
— Bref, voilà. Je ne manque pas de romance.
Bunkou fixa son patron, son regard se rapprochant de plus en plus de celui de quelqu’un contemplant une créature malheureuse.
— Capitaine. Juste pour être clair, le… vous-savez-quoi que vous avez eu avec des femmes n’est pas la même chose que la romance. L’amour, c’est quelque chose qui fait battre le cœur et qui s’accompagne de toutes sortes d’inquiétudes. D’ailleurs, toutes les fois où vous avez fait « ça », ce n’était jamais avec quelqu’un que vous aimiez vraiment ou que vous aviez cherché à conquérir, n’est-ce pas ?
Shin-u fit un mouvement brusque de la mâchoire en repensant à toutes ses expériences jusqu’à présent.
C’était vrai qu’il n’avait jamais courtisé aucune d’entre elles. Bon sang, il n’avait jamais senti son cœur battre la chamade, pas une seule fois.
Voyant son capitaine sombrer dans le silence, Bunkou poussa un soupir exagéré.
— Vous voyez ça ? Vous êtes un vieux schnock et un parfait amateur en amour. Bon sang ! Ce sont toujours les retardataires comme vous qui perdent tout contrôle quand l’amour frappe enfin. En tant que subordonné, je dois avouer que je suis assez inquiet.
— Je ne sais pas si je me qualifierais de « totalement novice ».
— Mais moi, oui. Supposons, pour les besoins de la discussion, qu’il y ait une femme qui vous intéresse. Une histoire d’amour commence à naître. Dans une situation comme celle-ci, quels symptômes imaginez-vous qu’un homme ressentirait, et que pensez-vous qu’il devrait faire à ce sujet ?
La conversation avait dérivé vers des conseils relationnels, comme par hasard.
Son subordonné s’avérait être un type étonnamment compréhensif — ou plutôt, il semblait étonnamment passionné par le sujet en question. Bien que Shin-u fût un peu agacé, il répondit néanmoins à la question avec la première chose qui lui vint à l’esprit.
— La prendre ?
— Absolument pas ! L’eunuque montra les dents et réprimanda son patron sans hésiter.
Shin-u avait l’air sceptique. Étant donné que le seul exemple dont il disposait était son père, l’empereur qui avait fait l’amour à sa mère, une esclave, pour la simple raison qu’elle lui plaisait, il ne comprenait pas très bien pourquoi on le passait au crible.
Offrir des bijoux à une femme. La protéger du danger. La mettre dans son lit. C’étaient les seuls « langages » de l’amour qu’il connaissait. Le fait que son physique avantageux lui ait permis de ne jamais connaître le rejet n’avait fait que renforcer cette conviction.
— Pourquoi pas ? Si tu aimes une femme, tu devrais lui faire l’amour.
— Dites-moi, comment se fait-il que votre niveau de maturité émotionnelle infantile vous conduise aux mêmes actions qu’un coureur de jupons chevronné ? Ou est-ce que je parle à un ours depuis tout ce temps ?
Vu l’importance que l’eunuque semblait accorder aux émotions, les mains de Bunkou tremblaient carrément à ce stade de la conversation.
— Commençons par ce qui arrive à un homme quand il tombe amoureux d’une femme. Il est pris de tremblements. Il se perd de vue. Vous me suivez jusqu’ici ? Ce sont les premiers symptômes de l’amour. Ne l’oubliez pas.
— Ça a l’air pénible.
— Et ensuite, que fait-il ? Il la courtise ! Il lui dit les mots qu’il faut avant de l’emmener au lit ! Et même avant cela, il cultive ses sentiments pour elle. Aimer quelqu’un, c’est l’avoir toujours à l’esprit. Se faire du souci pour elle, être attentif à ses sentiments et considérer ses problèmes comme les siens. Vous comprenez ? Gérer tout cela, c’est la première étape vers une relation réussie !
— Qui a le temps pour tout ça ?
Quand il vit l’expression d’ennui flagrant sur le visage de Shin-u, Bunkou finit par fixer le lointain avec un petit sourire ironique.
— Je crois que je vais changer votre surnom de « fosse » à « imbécile ».
— Est-ce un aveu de culpabilité que j’ai entendu là ? Tu as du culot d’annoncer ton intention d’intensifier les insultes en plein visage de ta victime. Alors que le froncement de sourcils de Shin-u s’accentuait, il tendit la main devant Bunkou. Ça suffit. Rends-moi le « bonus » que je t’ai donné tout à l’heure.
— Hein ?! Je ne peux pas faire ça ! Détendez-vous, capitaine — je plaisantais évidemment ! L’eunuque fut pris de panique, pressant une main contre la poitrine de son uniforme. Je vous respecte vraiment ! Et je suis sûr que le reste des Yeux de l’Aigle se sent tout à fait charmé après les événements d’aujourd’hui. Rien ne vaut un patron qui paie bien ! poursuivit-il, se lançant dans une longue tirade élogieuse.
Cachée dans ladite poche de son uniforme se trouvait une pierre précieuse. L’histoire derrière tout cela était que, la veille de la Fête des fantômes, le clan Kin avait profité de son rôle d’organisateur de l’événement pour inviter une pléthore de maquilleurs et de marchands à la Cour des Demoiselles et tenir une dernière — réunion d’affaires avec eux.
Bien sûr, personne n’allait choisir sa tenue ou ses accessoires pour l’événement la veille de celui-ci, et cette réunion était donc avant tout un service rendu à leurs marchands préférés.
C’était en quelque sorte une célébration pré-événementielle, au cours de laquelle les marchands étaient invités à la Cour des Demoiselles, décorée pour l’occasion, et avaient la possibilité de présenter les articles qu’ils avaient mis de côté pour l’événement.
Au cours de cette célébration, les marchands aimaient offrir avec révérence leurs marchandises, même aux Yeux de l’Aigle. Cependant, en tant que gardiens de la Cour des Demoiselles, accepter ces marchandises gratuitement aurait été perçu comme un pot-de-vin de la part des marchands. Ainsi, depuis des générations, c’était une tradition officieuse pour le capitaine des Yeux de l’Aigle de débourser à contrecœur une somme raisonnable pour ces articles. Comme cela relevait de la seule discrétion du capitaine, l’argent devait sortir de sa propre poche.
Par chance, le statut de Shin-u, en quelque sorte un ancien prince, lui assurait une vie confortable, et c’était un homme sans loisirs qui n’avait rien sur quoi dépenser son argent. De plus, il en avait tellement marre de voir les marchandes pratiquement baver devant sa beauté qu’il avait balancé une énorme somme d’argent pour les faire dégager, sans même prendre la peine de demander le prix des marchandises.
Il avait refilé à Bunkou la collection de vêtements, bijoux et cosmétiques qui en avait résulté, lui ordonnant de répartir les articles équitablement entre les Yeux de l’Aigle. Sans surprise, l’eunuque avait mis de côté le plus beau bijou de tous pour lui-même.
Bien que tout cela fût des articles pour femmes, les bijoux ne manqueraient pas de se vendre à un bon prix sur le marché, et ils pourraient aussi constituer un bon moyen de pression.
Il était peut-être un peu raide et distrait à bien des égards, mais Shin-u était en réalité un patron plutôt généreux. Bien que Bunkou semblait être un plaisantin sympathique à première vue, il avait tendance à être du genre pointilleux, et même lui avait une haute opinion de Shin-u.
— Êtes-vous sûr de ne pas vouloir garder un petit quelque chose pour vous, capitaine ? D’après ce que j’ai pu voir, les vêtements avaient tous des motifs très tendance, et les épingles à cheveux décoratives étaient de première classe. Les cosmétiques avaient l’air si magnifiques qu’ils auraient pu passer pour des pierres précieuses. Un simple regard suffisait à faire battre le cœur !
— Non merci. Est-ce que j’ai l’air d’une femme à tes yeux ?
— Oh, ne soyez pas comme ça ! Contrairement à nous autres, vous êtes en mesure d’offrir un petit quelque chose à une dame. Le printemps de votre vie est à portée de main ! insista Bunkou, flattant son patron tout en lui tendant les marchandises.
Shin-u le repoussa d’un geste agacé.
— Je n’ai personne à qui l’offrir. C’est l’été en ce moment, et l’automne arrive ensuite.
Cependant, il s’interrompit brusquement lorsqu’il remarqua ce qui se trouvait dans la main de l’eunuque : un rouge à lèvres vermillon éclatant. D’un rouge assez vif pour rappeler une flamme ardente, le rouge à lèvres était enchâssé dans un étui sophistiqué saupoudré de feuilles d’or.
Je me demande…
C’est alors que l’image d’une femme vêtue de vermillon traversa son esprit.
Une fois le Jugement du Lion passé — lorsqu’il l’avait revue ensuite à l’entrepôt — Shu Keigetsu portait des vêtements miteux, indignes d’une Demoiselle.
— Bien que je doive m’en excuser, puis-je vous demander de vous retirer ?
Il se souvenait qu’elle l’avait regardé droit dans les yeux, de ce regard limpide qui était le sien. Aussi polie fût-elle, elle dégageait une aura si puissante que même un maître guerrier comme Shin-u ne trouvait aucune faille dans sa garde.
— J’aimerais la changer sans la présence de messieurs.
Sa voix trahissait une véritable inquiétude pour sa dame de cour. Même ainsi, elle paraissait belle jusqu’au bout des doigts. Ses vêtements étaient négligés et elle ne portait aucun maquillage, mais son maintien et son allure lui conféraient une élégance ineffable.
Les cosmétiques et la tenue ne sont-ils pas censés être une question de vie ou de mort pour une femme ?
Shin-u mobilisa toute son imagination sur un sujet auquel il ne s’était jamais intéressé auparavant.
D’après ce qu’il avait pu déduire en observant plus tôt dans la journée les dames du clan Kin, il était important qu’elle porte une robe somptueuse qui la ferait ressortir au milieu de la cérémonie, ainsi qu’un maquillage qui mettrait son visage en valeur plus que tout autre. Après tout, elle faisait partie des Demoiselles rassemblées pour rivaliser en vue d’obtenir les faveurs du prince. Mais maintenant qu’elle avait été délaissée par la Consort Noble Shu, il doutait qu’elle dispose du moindre de ces atours.
Du point de vue de Shin-u, l’apparence des Demoiselles n’aurait pas dû avoir d’importance tant qu’elles pouvaient porter un enfant en bonne santé, mais peut-être serait-ce décourageant pour elle de se rendre à la cérémonie en ayant l’air d’une clocharde.
Ce serait comme se lancer au combat sans arme.
C’est cette métaphore qui l’encouragea à tendre la main et à arracher brusquement le rouge à lèvres de la main de Bunkou. Fournir une arme à une femme s’apprêtant à livrer une guerre sans défense semblait être une ligne de conduite raisonnable pour le capitaine des Yeux de l’Aigle, gardien de l’impartialité à la Cour des Demoiselles.
— Oho ? Avez-vous pensé à quelqu’un à qui offrir cela, capitaine ?
— Pas vraiment un cadeau… plutôt une provision, répondit-il évasivement, l’image de Shu Keigetsu aux lèvres peintes de rouge lui venant à l’esprit.
Il se demanda à quoi elle ressemblerait avec une touche supplémentaire de cramoisi sur son sourire digne. Et si elle ajoutait une pointe de vermillon aux coins de ses yeux puissants, ou une touche de rouge pâle sur ses joues bien dessinées ? Sans aucun doute, ce serait—
— Non, non ! Ne soyez pas bête ! Offrir du rouge à lèvres, c’est un grand classique de la cour ! s’écria Bunkou, tirant Shin-u de sa rêverie.
— Quoi ?
— Je veux dire, réfléchissez-y. Tout le monde sait qu’un homme offre à une femme les tenues qu’il souhaite lui faire enlever, n’est-ce pas ? On offre des vêtements à une fille pour la déshabiller. Il s’ensuit donc qu’on lui offre du rouge à lèvres pour l’effacer… ou, en d’autres termes, pour partager un baiser passionné. C’est là le véritable sens de ce geste, affirma l’eunuque avec assurance.
Shin-u grimaça. Sens. Le voilà encore.
— Peu importe. Je n’en veux pas.
— Hein ? Vous êtes sûr ?
— C’est à toi. Fais-en ce que tu veux.
— Euh…
Bunkou était déconcerté de se voir refiler le rouge à lèvres que son patron s’était donné tant de mal à lui procurer. Ignorant sa réaction, Shin-u fit demi-tour et redescendit le cloître de la Cour des Demoiselles. S’il ne terminait pas son travail rapidement, il ne serait pas en pleine forme pour la cérémonie du lendemain.
Une cour ? Ridicule.
Il ne savait pas exactement ce qui provoquait l’indignation indicible qu’il ressentait.
Bien qu’il ait affirmé que, qu’il s’agisse d’un bon ou d’un mauvais présage, une étoile n’était qu’une étoile, il avait décidé de ne pas transmettre le rouge à lèvres dès qu’il avait appris qu’il s’agissait d’un symbole de cour. Après avoir considéré comme acquis qu’il prendrait n’importe quelle fille qui lui plaisait sur-le-champ, il avait tenté de se mettre à la place d’une autre femme, ce qui était tout à fait inhabituel de sa part.
Mais l’homme n’avait toujours pas saisi les contradictions de son propre comportement.
— Attends… Est-ce qu’il en a après mes lèvres ?
Pour le meilleur ou pour le pire, il n’avait pas non plus remarqué que Bunkou se couvrait la bouche avec appréhension derrière lui.
***
Contemplant la vue depuis la fenêtre de sa chambre, Gyoumei poussa un soupir silencieux en regardant la comète laisser sa traînée.
La première personne à qui lui faisait penser cette étoile filante traversant lentement le ciel nocturne n’était pas Shu Keigetsu, dont le nom comportait le caractère signifiant « comète ». Celle à qui il pensait était la Demoiselle bien-aimée qui aurait sûrement vu cette comète comme un signe de bon augure, même sans le décret impérial d’il y a cent ans.
Kou Reirin était le genre de personne capable de voir un horrible banc de boue et de se concentrer sur la beauté du lotus qui y fleurissait, ou de voir une étoile de malheur filer dans le ciel et d’être sincèrement fascinée par sa beauté.
L’état de Reirin ne s’est pas amélioré du tout.
Son lit grinçant sous son poids alors qu’il s’y asseyait, Gyoumei regardait distraitement les étagères à côté de lui. Là, sur l’une des étagères laquées de noir, baignées par la lumière de la lune, reposait un petit tube de rouge à lèvres. C’était un article qu’il avait acheté il y a quelque temps à un colporteur que sa mère, l’impératrice Kenshuu, fréquentait souvent. Il était convaincu que cette couleur pastel et fleurie irait bien à Reirin.
Cependant, comme elle était alitée depuis l’incident survenu la nuit de la Fête du double sept, il n’avait toujours pas eu l’occasion de le lui offrir. Sa peau blanche comme neige était exceptionnellement délicate, si bien que ses dames d’honneur avaient insisté pour qu’elle attende d’être complètement rétablie avant de porter autre chose que ses propres mélanges personnalisés. Inutile de dire que Gyoumei n’avait aucune envie de lui imposer son cadeau au point d’abîmer sa peau.
Cela fait cinq ans maintenant que j’ai rencontré Reirin.
Alors qu’il contemplait ce rouge à lèvres si élégant qu’il ressemblait à un bijou, ses souvenirs le ramenèrent au jour où il avait rencontré cette cousine si sage.
Leur première rencontre s’était déroulée à peu près ainsi.
Lors de la Fête des fantômes de l’année de ses quinze ans, la mère de Gyoumei l’emmena visiter le domaine des Kou. En raison d’un décès dans la famille de son père l’année précédente, elle avait obtenu une autorisation spéciale pour rentrer chez elle et se rendre sur leur tombe à cette occasion afin d’honorer les ancêtres.
— Il se trouve que ma nièce, Reirin, viendra te saluer. C’est la fille la plus belle et la plus intelligente que je connaisse. Réjouis-toi de la rencontrer, dit Kenshuu, ravie de se détendre dans son ancienne maison après une longue absence.
Gyoumei se contenta de répondre par un « Je m’en réjouis » poli.
Il avait appris à ses dépens que les femmes qualifiées de « belles » n’étaient presque jamais à la hauteur de ces éloges, et que « intelligente » était un autre mot pour « rusée ». De plus, il en avait ras-le-bol que son qi de dragon inné incite tout le monde à lui faire des avances, qu’il le veuille ou non.
En tant qu’adolescent, Gyoumei ne se serait pas plaint si ce phénomène s’était limité à une belle fille lui lançant un ou deux regards timides.
Cependant, c’était une autre histoire quand cela durait depuis aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir : Il avait failli être enlevé par sa nourrice, presque violé par un officier militaire, et soumis aux regards lubriques même des eunuques. De plus, si la majorité des femmes étaient inoffensives physiquement, leur tendance à se montrer vindicatives et à se saboter les unes les autres en coulisses s’avérait souvent très pénible. Pour parler franchement, Gyoumei était dégoûté par les femmes en général à ce stade de sa vie.
Eh bien tant pis. Je vais simplement suivre la conversation comme je le fais toujours, pensa-t-il en dissipant son ennui avec le jeu de go disposé dans la pièce.
Même si sa vie était compliquée par la façon dont le qi de son dragon attirait les gens comme des papillons vers une flamme, il lui était assez facile de se débarrasser de ces admirateurs grâce à cette même aura. Un sourire et un « Vous êtes très charmante » suffisaient à faire taire n’importe qui, de la petite fille à la vieille dame, et si elle persistait, le moindre regard noir la faisait pâlir et reculer.
D’après ce qu’il avait entendu, Kou Reirin venait tout juste d’avoir dix ans. En tant que première fille née chez les Kou depuis longtemps — sans parler du fait qu’elle avait perdu sa mère dans l’accident —, on disait qu’elle avait été élevée sous la tendre attention de son père et de ses frères. Flatter son ego serait aussi facile que de prendre un bonbon à un enfant.
Cependant, ses attentes allaient être déçues lors du banquet organisé pour les invités ce soir-là.
— Je suis ravie de vous rencontrer. Je m’appelle Reirin.
La Demoiselle qui s’avança gracieusement dans la lumière des bougies était en effet aussi belle qu’une déesse céleste. Elle avait une peau blanche et lisse, ainsi qu’une chevelure brillante et volumineuse d’une teinte douce. Ses longs cils projetaient de légères ombres sur ses joues, qui étaient rougies comme une fleur mouillée de rosée matinale.
Malgré son visage encore angélique, la dignité de son regard lui conférait une telle intelligence et une telle élégance qu’il était difficile de croire qu’elle n’avait que dix ans.
C’est vrai : elle regardait droit vers Gyoumei.
Le prince fut sincèrement décontenancé par son regard pénétrant, dans lequel il n’y avait pas la moindre trace de séduction ou de fascination.
Cela signifie-t-il que le qi de mon dragon n’a aucun effet sur elle ?
Aussi égocentrique que cela puisse paraître, il n’avait jamais rencontré de femme capable de rester calme en sa présence, à l’exception de sa propre mère. Pourtant, malgré les réponses réservées et les sourires de Reirin à son égard, elle ne semblait pas le moins du monde ensorcelée par Gyoumei.
— Pour le divertissement de ce soir, assistons à une prestation de la danseuse de notre propre clan !
Il ne fallut pas longtemps avant que les boissons coulent à flots et que l’oncle de Gyoumei — c’est-à-dire le père de Reirin —, agréablement éméché, appela fièrement sa petite fille pour qu’elle vienne s’asseoir à ses côtés. Il ordonna aux serviteurs de dégager un grand espace au centre de la table ronde, où il demanda à sa fille de se tenir debout et d’exécuter une danse. C’est d’abord avec un certain mécontentement que Gyoumei regarda les servantes et même les deux fils, réputés pour être des rustres grossiers, s’illuminer d’une joyeuse anticipation. Il est vrai que Reirin était une Demoiselle raffinée et belle, mais les réactions de ceux qui l’entouraient lui semblaient toujours si exagérées.
Par exemple, le simple fait de rester assise avec une posture magnifique assez longtemps suffisait à bouleverser les servantes au point qu’elles devaient s’essuyer les yeux, et la voir manger avec appétit provoquait chez les hommes une démonstration exagérée d’effusion, s’essuyant les larmes. Lorsqu’elle récitait un poème vantant la beauté de la lune, les gens s’écriaient : « Allons tout de suite graver cela sur la pierre tombale », et chaque fois qu’elle adressait un sourire charmant et timide, plusieurs personnes s’effondraient au sol en se serrant la poitrine. C’est ainsi que tout se passait.
La Demoiselle semblait un peu frêle, et c’est pourquoi le simple fait de la voir sourire paisiblement faisait naître chez les Kous un vif sentiment de gratitude et les remplissait de reconnaissance envers le Grand Ancêtre. Pourtant, cela semblait un peu exagéré, si le prince devait être honnête.
Mais alors…
— Je dédie cette danse à la bonne santé et au succès continu de tante Kenshuu et de mon cher cousin, dit-elle, des traces de jeunesse persistant encore dans sa voix.
Alors qu’elle entamait sa danse agile, Gyoumei resta sans voix. Sa vue était absolument divine.
Reirin étirait ses bras et ses jambes comme des fils fins et tendus, puis se détendait comme si elle s’abandonnait à l’air qui l’entourait. Elle était l’image même de l’élégance et de la grâce, telle un papillon jouant dans le vent.
Mais le plus beau de tout était ce regard lointain dans ses yeux. La mélancolie de son regard, alors qu’elle baissait les yeux, regardant même au-delà de Gyoumei comme pour chercher un endroit lointain, donna au prince l’envie irrépressible de tendre la main et de la serrer contre lui. Il était certain que s’il ne l’enfermait pas dans ses bras, son âme quitterait ce monde et disparaîtrait dans le néant.
À la fin de sa danse, il se retrouva à se joindre aux Kou, tremblant et en larmes, pour une salve d’applaudissements enthousiastes.
— C’était brillant. Viens ici, Reirin. Voici une récompense de la part de ta tante Kenshuu. Prends autant que tu veux de tout ce qui te plaît. Kenshuu appela sa nièce d’une voix enthousiaste, le visage rougi par l’émotion.
Sur la table était disposé un assortiment de cosmétiques si abondant et de si grande qualité qu’on se demandait où une femme qui s’intéressait si rarement à ce genre de choses avait bien pu se les procurer.
Cette vision laissa Gyoumei de marbre. Il ne s’attendait pas à ce qu’une Demoiselle aussi pure et angélique s’intéresse à ces outils destinés à se dissimuler derrière une fausse beauté. Pourtant, contrairement à ses attentes, le visage de Reirin s’était visiblement illuminé à cette vue.
— Waouh, tante Kenshuu ! Merci beaucoup. C’est merveilleux ! Elle se précipita vers la table pour examiner chaque produit avec enthousiasme.
Gyoumei ne voyait aucune différence entre elle et les femmes qui passaient leur temps à se maquiller ou à lui lancer des regards amoureux. Tout l’enthousiasme qu’il avait ressenti en la voyant danser s’évanouit brusquement.
— Qu’en penses-tu, Gyoumei ? Reirin n’est-elle pas une fille formidable ? lui demanda sa mère, un sourire satisfait sur le visage.
Il joua la carte de la prudence.
— Oui. Elle est très charmante.
Tout à coup, Reirin leva les yeux et le fixa. Elle ne rougit pas de joie ni ne s’emballa d’excitation, et il ne lui fallut pas longtemps pour se remettre à choisir ses cadeaux.
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Quelque chose dans ce comportement l’avait agacé, mais il fut vite distrait par les relances de sa mère.
— Je parie qu’un homme de la Cité interdite s’y connaît un peu en cosmétiques. Pourquoi ne m’aides-tu pas à choisir un bon rouge à lèvres pour Reirin ? Que penses-tu de celui-ci ?
Il réprima un soupir et répondit : « Il a l’air bien ». C’était une autre façon de dire Je m’en fiche complètement.
À ces mots, Kenshuu haussa un sourcil et émit un grognement pensif. Après être tombée dans un silence pensif, elle finit par refermer son éventail d’un coup sec et annonça :
— Reirin. Je suis sûre que tu préfères réfléchir à tes choix, n’est-ce pas ? Je vais demander à mon fils de veiller sur toi, alors va dans la pièce d’à côté et prends tout le temps qu’il te faut. Accompagne-la, Gyoumei.
— Mère ?
Gyoumei fronça les sourcils. Il ne s’attendait certainement pas à ce qu’elle essaie de les mettre seuls ensemble.
Pourtant, Kenshuu fit semblant de ne pas comprendre.
— Tu devrais profiter de l’occasion pour parler davantage avec Reirin. Va recevoir une petite leçon de vie d’une fillette de dix ans.
Même venant de sa mère, c’était une sacrée insulte.
Bien que mécontent, il décida que cela lui donnerait une bonne excuse pour quitter le banquet plus tôt et fit ce qu’on lui demandait. Cela risquait d’être une expérience épuisante, mais au moins, il n’aurait pas à s’inquiéter qu’une fillette de dix ans se jette sur lui ou se déshabille devant lui.
Lui et Reirin se rendirent dans l’autre pièce, et pendant un moment, il engagea une conversation creuse, un sourire forcé plaqué sur le visage. C’est alors, cependant, que Gyoumei remarqua quelque chose. Même s’ils se trouvaient tous les deux derrière des portes closes et dans un espace restreint, Reirin ne semblait pas le moins du monde gênée, et elle ne cessait de lui lancer des regards admiratifs. Au contraire, elle continuait à fixer intensément les produits de beauté — ou plutôt à les « observer », ce qui était peut-être le mot juste.
— Oh là là. Celui-ci semble plus foncé sur la peau que je ne m’y attendais. Ça risque de rendre son application sur tout le corps difficile… D’un autre côté, celui-ci a l’air foncé au premier abord, mais il s’étale bien sur la peau. Si je le dissous dans de l’eau… non, peut-être en le mélangeant avec de l’huile, je pourrais peut-être le faire s’étaler encore plus facilement, marmonna Reirin pour elle-même, en appliquant du rouge à lèvres sur le dos de sa main et en le mélangeant avec les autres couleurs.
Au moment de tester réellement les cosmétiques, elle ne sourit pas fièrement devant le miroir, mais prit plutôt son temps pour évaluer leur couleur et l’effet qu’ils produisaient sur sa peau. Plutôt qu’une femme se livrant à une beauté factice, elle ressemblait à un guérisseur triant ses herbes ou même à un officier militaire inspectant ses armes.
— Ce n’est pas ainsi que la plupart des filles se comporteraient devant une palette de cosmétiques, murmura Gyoumei malgré lui.
— Hein ? Déconcertée, Reirin leva le visage et cligna de ses yeux ronds. Où ai-je commis une erreur ? Je prends ce choix très au sérieux, je tiens à le préciser.
Elle ne semblait pas s’en être rendu compte elle-même. La confusion et l’appréhension qu’il lisait dans ses yeux enfantins poussèrent Gyoumei à se sentir assez mal pour retirer ses propos.
— Mais encore est-il que… je suis un homme. Qu’est-ce que j’y connais, au maquillage ? C’est bien maladroit de ma part de parler de quelque chose que je ne comprends pas. Oublie ce que j’ai dit.
— Oh… Reirin pencha légèrement la tête, de plus en plus perplexe. Mais les hommes… ou plutôt vous, vous êtes assez doué pour vous « maquiller ».
— Pardon ?
Gyoumei était déconcerté. Avec la beauté saisissante dont il jouissait déjà à son jeune âge, le prince n’avait jamais eu besoin de se poudrer les joues, ni de jouer avec le fard comme le faisaient certains eunuques.
En voyant le regard mêlé d’incrédulité et d’agacement qu’il lui lança, Reirin laissa échapper un petit « euh » embarrassé et s’efforça de choisir ses mots avec soin.
— Se « maquiller », cela veut dire se dissimuler pour paraître plus beau, n’est-ce pas ?
— C’est exact.
— Et quand vous dites « charmant », vous voulez en réalité dire « ridicule », n’est-ce pas ?
Pris de court, Gyoumei la fixa, stupéfait.
— Quoi ?
— Pardonnez-moi si je me trompe. C’est l’impression que j’ai eue en vous entendant tout à l’heure. Et pour donner un autre exemple, « c’est bien » signifie en réalité « cela m’est égal », n’est-ce pas ?
— …
Elle ne le critiquait ni ne se moquait de lui. La façon dont elle posait ses questions avec un ton neutre, comme si elle confirmait : « Le soleil se lève à l’est, n’est-ce pas ? », vola les mots de la bouche de Gyoumei. Cette fille avait tout compris. Son détachement comme son désespoir.
Cependant, ce sont ses mots suivants qui le firent véritablement déglutir.
— Mais vous réussissez magnifiquement à le cacher. Au lieu de mettre vos sentiments à nu, vous les dissimulez derrière de jolis mots. J’ai été impressionnée. Cela me donne envie de suivre votre exemple.
Un seul regard dans ses yeux limpides lui suffit pour comprendre qu’il ne s’agissait ni de moquerie ni de sarcasme, mais de ses sentiments sincères. Et cela fit résonner ces mots d’autant plus en lui.
Elle avait percé à jour les tentatives de Gyoumei de camoufler sa méchanceté, mais elle percevait cela comme une manière pour lui de prendre soin de ne pas contrarier son entourage.
C’est alors que le prince remarqua enfin quelque chose : les produits que Reirin s’était empressée de saisir n’étaient pas la peinture à sourcils qui aurait pu l’aider à paraître plus mature, ni la poudre dorée qui lui aurait donné un air resplendissant, mais les fards à joues et les poudres blanches aux teintes plus naturelles — exactement la couleur d’un rougissement sain sur les joues.
— Alors pourquoi toi, tu te caches ?
Il posa cette question par pur instinct. Non — dès que la question eut franchi ses lèvres, au plus profond de lui, il connaissait déjà la réponse.
La belle Demoiselle posa une main sur sa joue, puis eut un petit rire.
— Parce que ça rend tout le monde si heureux quand j’ai des couleurs aux joues.
Gyoumei n’oublierait jamais comment la vue de son sourire timide et embarrassé avait fait trembler son cœur.
Elle n’était encore qu’une petite fille, de cinq ans sa cadette. Et pourtant, elle était d’une beauté éblouissante. Cette mystérieuse envie qu’il ressentît de l’enfermer dans ses bras et de la protéger de tout mal — ou non, peut-être simplement de la contempler dans un silence à couper le souffle — le laissa sans voix pendant un long moment.
— Je vois. Alors la prochaine fois que nous nous verrons, je te promets de t’apporter une montagne de tes rouges à lèvres pastel préférés.
Lorsqu’il parvint enfin à retrouver la parole, il réussit à lui faire cette promesse pour leur prochaine rencontre.
Il passa ensuite l’heure suivante à aider Reirin à choisir un rouge à lèvres. Au moment où ils regagnèrent la salle de banquet, Gyoumei allait jusqu’à lui tenir la main fine et à se laisser prendre comme soutien tandis qu’elle marchait.
— Qu’en penses-tu, Gyoumei ? Reirin n’est-elle pas une fille formidable ? demanda Kenshuu en voyant l’air étourdi sur le visage de son fils, un sourire narquois se dessinant sur ses lèvres derrière son éventail.
— Oui, acquiesça-t-il d’un signe de tête, sans la moindre trace de défiance.
Son regard se porta sur Reirin alors qu’elle montrait joyeusement son trésor à ses frères.
— C’est un papillon.
Gyoumei continua à contempler intensément son sourire, aussi doux que le balancement d’une brise printanière.
— C’est elle que je veux garder entre mes mains et protéger à tout prix. Mon papillon.
C’est à partir de ce jour-là que Kou Reirin fut connue comme le papillon du prince.
Il n’y a pas de femme qui sache mieux se maquiller que Reirin.
Pris d’une vague nostalgie, Gyoumei eut un petit rire sec en fixant le tube de rouge à lèvres qu’il tenait dans sa main.
Son papillon était devenu encore plus beau au cours des cinq années qui s’étaient écoulées depuis. Non pas grâce à des parures criardes, mais grâce à un éclat pur qui venait de l’intérieur. Même ainsi, si le sourire sur le visage d’une femme pouvait être considéré comme une autre forme de « maquillage », alors elle était sans aucun doute la plus habile esthéticienne de sa génération.
Cependant…
Gyoumei serra le tube dans sa main.
Était-ce mal de ma part de souhaiter voir ton vrai visage ? se demanda-t-il en apercevant la comète à travers la fenêtre.
Plus ils passaient de temps ensemble, plus Gyoumei sentait sa cupidité grandir. Il voulait voir son sourire. Il voulait la voir heureuse. Mais cela ne suffisait pas : au fond de lui, il voulait être la seule personne à tout savoir d’elle, depuis les larmes qu’elle versait dans la tristesse jusqu’à l’expression de son visage déformé par la rage.
Il adorait ses manières douces et son doux sourire. Pourtant, dans l’espoir qu’elle lui ouvre davantage son cœur, il avait formulé ce vœu rare lors de la nuit de la Fête du double sept.
—Je souhaite que Reirin me montre une facette d’elle-même qu’elle cache encore.
Ce vœu avait-il porté ses fruits ? Depuis cette nuit-là, elle rougissait aux mots doux qu’il lui murmurait à l’oreille, se blottissait contre sa poitrine et cessait de cacher ses regards inquiets ou ses sentiments de frustration.
Shin-u, par exemple, avait exprimé son mépris pour la façon dont elle ronronnait en accueillant les visites constantes du prince. Même Gyoumei avait trouvé ce comportement un peu surprenant, mais il avait hésité à partager cette opinion lui-même. S’énerver dès qu’elle montrait un peu de faiblesse ferait de lui un homme indigne. L’idée qu’elle ait été poussée à un tel désespoir le remplissait d’une nouvelle rage contre Shu Keigetsu, et de surcroît, c’était lui qui avait souhaité, au départ, entrevoir son vrai visage — sa faiblesse.
Mais tout de même…
Malgré tout, il sentait un léger grain de malaise lui frotter le cœur.
Détournant son regard du ciel nocturne, Gyoumei chassa ces pensées de son esprit.
Demain, c’était la Fête des fantômes. En tant que personne chargée de présider la cérémonie aux côtés de Kin Seika, il devait se présenter à l’événement en pleine forme. Il aurait tout intérêt à se coucher tôt et à passer une bonne nuit de sommeil. S’il se réveillait avant l’aube et parvenait à terminer son travail en avance, il pourrait même trouver le temps de rendre visite à Reirin juste avant la cérémonie.
Alors que Gyoumei s’allongeait sur son lit et fermait les yeux de force, le tube de rouge à lèvres reflétait les rayons de la lune, posé en silence à ses côtés.
***
Les dames d’honneur du clan Kou joignaient les mains en prière chaque fois qu’elles traversaient le cloître, levant les yeux vers la comète qui brillait toujours dans le ciel nocturne.
— Je souhaite que l’état de Dame Reirin s’améliore bientôt !
C’était la même phrase à chaque fois. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une étoile filante, la comète était un autre corps céleste qui, bien que lentement, traversait le ciel. Les Demoiselles avaient pris l’habitude ces derniers temps de faire des vœux en regardant les étoiles, dans l’espoir que cela puisse avoir ne serait-ce qu’un tout petit effet bénéfique. La raison en était que leur maîtresse bien-aimée était alitée depuis la nuit de la Fête du double sept.
— On dirait qu’elle ne pourra pas assister à la Fête des fantômes demain… C’est vraiment dommage. Je perfectionne mes talents de maquilleuse depuis si longtemps, dans l’espoir d’avoir la chance de la parer de mille feux.
— Que faire ? Sa santé passe avant de faire bonne figure pour l’événement. Oh, mais je suis sûre que Dame Reirin aurait été aussi belle qu’une déesse céleste avec tout son magnifique maquillage de cérémonie ! Vous savez quoi ? Je crois que je vais essayer de faire des vœux encore plus forts !
— Bonne idée ! Il nous reste encore une demi-journée avant l’événement. Il y a toujours une infime chance qu’elle se remette à temps.
— C’est vrai. Tout dépend de son esprit combatif. Moi aussi, je veux voir Dame Reirin toute pomponnée !
Ces femmes vêtues d’or de gamboge occupaient un rang suffisamment élevé au sein du clan Kou pour mériter cette couleur. Naturellement, elles n’étaient pas moins fougueuses et tenaces que Reirin elle-même.
Refusant de perdre espoir pour l’instant, elles interrompirent leur travail pour murmurer des vœux à la comète.
— Que faites-vous là, les filles ? demanda une voix aussi froide qu’un champ enneigé.
Lorsque les dames se retournèrent, elles virent la dame d’honneur en chef de Reirin, Tousetsu, dont l’allure était impeccable comme toujours.
— Pardonnez-nous, Dame Tousetsu. Nous faisions un vœu aux étoiles pour que l’état de Dame Reirin s’améliore.
— Je reconnais l’intention derrière ce geste. Cependant, ce n’est pas une raison pour cesser de faire ce que vous devez faire. Il est normal que toute dame d’honneur de Dame Reirin souhaite la bonne santé de sa maîtresse. Gardez ces pensées dans votre cœur à tout moment et concentrez-vous sur l’accomplissement de votre devoir solennel. N’étiez-vous pas censées, toutes les trois, vous rendre à la cuisine pour aller chercher de l’eau fraîche et une serviette pour Dame Reirin ?
— O-oui, Madame ! répondirent les dames en baissant la tête. Elles ne pouvaient rien rétorquer à cette réprimande.
Les demoiselles vêtues d’or de gamboge se précipitèrent dans le cloître. Puis, dès que Tousetsu eut disparu de leur vue, elles se mirent à chuchoter.
— Mon Dieu, c’était effrayant. Je n’en attendais pas moins de notre glaciale dame d’honneur en chef. C’est une parente éloignée, mais ça doit être son sang Gen qui s’exprime.
— Je ne l’ai jamais vue perdre son sang-froid.
— C’est son sang Gen qui refroidit toutes ses veines. Je doute qu’il y ait quoi que ce soit au monde qui puisse l’effrayer. Elle ne comprendrait jamais l’espoir et le désespoir que nous ressentons à chaque petit changement dans l’état de Dame Reirin.
Les dames de compagnie semblaient un peu maussades, se sentant agressives après la réprimande qu’elles avaient reçue.
Malgré tout, aucune d’entre elles ne doutait de la compétence de Tousetsu ni de sa profonde loyauté envers sa maîtresse. Même si c’était une femme difficile, il était dans la nature du clan Kou d’accueillir de telles personnes à bras ouverts, et les Demoiselles finirent donc par laisser tomber le sujet avec un léger soupir.
— Voilà notre fidèle dame d’honneur.
Le sang des Gen coulait dans ses veines encore plus puissamment que ces filles ne l’imaginaient. Non seulement son ascendance lui conférait des capacités physiques supérieures, mais elle lui donnait aussi un odorat et une ouïe particulièrement aiguisés. Elle avait des oreilles légèrement plus fines que la moyenne.
Quelle négligence de leur part de perdre leur temps en commérages. Si elles ont si peu d’autre chose à faire, elles feraient mieux d’aller cueillir quelques herbes pour Dame Reirin.
Bien que son expression ne trahît aucune émotion, ce fut la première pensée qui traversa l’esprit de cette femme exceptionnellement dévouée.
Levant brusquement les yeux pour fixer la comète qui traversait lentement le ciel, elle murmura :
— Ô comète là-haut. Apportez-vous la fortune ou le malheur ?
De nos jours, les comètes étaient des objets sur lesquels on faisait des vœux, comme une étoile filante. Mais comme elle était issue d’une lignée ancestrale, Tousetsu ne pouvait s’empêcher de ressentir un sentiment de malaise lorsqu’elle levait les yeux vers cet astre.
— Rien au monde ne pourrait m’effrayer ? Ne me fais pas rire.
Repensant aux commérages des dames de la cour, Tousetsu baissa légèrement les yeux. Ses longs cils projetaient de légères ombres de lune sur ses yeux en amande.
Même la « dame de cour » au cœur de glace, connue pour son calme et son sang-froid, avait quelque chose qui lui faisait peur.
Et cela, bien sûr, c’était la pensée de perdre sa maîtresse bien-aimée.
Personne ne se rendait compte à quelle fréquence elle vérifiait la fréquence respiratoire et le pouls de Reirin tandis que la Demoiselle était profondément endormie dans son lit. Personne ne se rendait compte du soulagement palpable qu’elle ressentait et de la ferveur avec laquelle elle remerciait les cieux chaque fois que Reirin lui souriait après s’être remise d’une maladie. Personne n’avait la moindre idée de ce qui se passait dans l’esprit de Tousetsu pendant ces moments-là.
S’il y avait une personne qui avait une idée de ce qu’elle ressentait, c’était bien l’impératrice Kenshuu. La femme qui avait ordonné à Tousetsu, alors sa servante, de devenir la dame d’honneur en chef de Reirin afin de « lui » ouvrir de nouveaux horizons.
Kenshuu était la seule à tout savoir : à quel point Tousetsu vénérait désormais Reirin, et à quel point elle l’avait méprisée lors de leur première rencontre.
— Cela fait maintenant un an que j’ai rencontré Dame Reirin.
Traçant distraitement les chemins des rayons de lune tombant sur le cloître, elle repensa au jour où on lui avait ordonné de devenir la servante de la Demoiselle —pour commencer à servir sous les ordres de Reirin.
— Vous voulez que je devienne la servante de la Demoiselle ?
Ce jour-là, Tousetsu avait, pour la première fois, manqué de respect à la toute-puissante impératrice en élevant la voix à son égard. Inutile de préciser que c’était parce qu’elle était mécontente de l’ordre qu’on lui avait donné.
Être nommée dame de compagnie en chef d’une Demoiselle à l’âge mûr de vingt-trois ans — et qui plus est, de la Demoiselle du clan le plus influent de la cour — était quelque chose que n’importe qui d’autre aurait considéré comme un honneur suprême. En réalité, Tousetsu avait jusqu’alors été considérée comme l’une des nouvelles venues parmi les dames d’honneur de l’impératrice, chanceuse de pouvoir simplement se parer d’or de gamboge.
Devenir la « chef » de quoi que ce soit aurait dû être une nouvelle suffisamment réjouissante pour la faire rougir d’émotion. Pourtant, voici ce qu’elle en pensait :
— Ai-je fait quelque chose qui vous a déplu ?
— Pourquoi est-ce là ta première supposition ? Ne viens-je pas de dire que j’ai une haute opinion de toi ? Reirin est la prunelle de mes yeux. À qui d’autre pourrais-je confier la précieuse petite fille que ma sœur m’a laissée, si ce n’est à quelqu’un en qui j’ai confiance ?
Le visage de Tousetsu resta impassible, mais son regard s’abaissa très légèrement.
Kenshuu poussa un petit soupir.
— Je t’en prie. Pour quelqu’un qui porte le surnom de « la dame de cour glaciale », tu es une petite chose bien zélée.
— Seulement quand il s’agit de vous, Votre Majesté. Et si je peux me permettre d’ajouter, la plupart des membres du clan Kou sont du genre trop zélé, dit Tousetsu, prenant soin de souligner avec désinvolture son héritage Kou.
Kenshuu ne répondit que par un haussement d’épaules. Probablement parce qu’elle savait que la dame de cour agenouillée devant elle avait un sang Gen plus fort que tout autre.
Tousetsu connaissait mieux que quiconque la férocité de sa propre nature.
La plupart du temps, elle était du genre distante — ou plutôt, dépourvue d’intérêt pour la plupart des choses. Malgré cela, ou peut-être justement pour cette raison, dès qu’elle rencontrait quelqu’un digne de son dévouement, elle aspirait à lui consacrer chaque fibre de son être.
En ce qui concernait Tousetsu, cette personne était l’impératrice Kenshuu.
Elle avait une prestance digne du titre d’impératrice. Elle était sage. Magnanime.
À tous ces égards, elle se tenait sur une scène qui semblait bien hors de portée de quiconque. Tousetsu avait été presque extatique à l’idée de pouvoir servir de mains et de pieds à un être aussi suprême.
C’est pour cette raison qu’elle n’éprouvait aucun sentiment positif à l’égard de sa promotion. Bien au contraire : Elle ne ressentait que le désespoir d’avoir été écartée par la maîtresse qu’elle était censée servir.
Malgré les rumeurs sur la beauté et le talent exceptionnels de Kou Reirin, c’était une Demoiselle qui n’avait même pas quinze ans. Il aurait été déraisonnable d’attendre d’elle ce que Tousetsu percevait chez Kenshuu : les signes d’une souveraine toute-puissante ou cette aura redoutable qui l’inspirait à consacrer toute sa vie à son service.
— Cependant… si c’est ce que vous m’ordonnez, alors je ferai de mon mieux.
C’était tout ce que Tousetsu pouvait faire pour prononcer cette réponse.
Maintenant que Tousetsu avait accepté son nouveau poste de dame d’honneur en chef, elle n’avait pas l’intention de négliger les devoirs que Kenshuu lui avait confiés. Elle mit tout en œuvre pour aménager un cadre de vie idéal en prévision de l’arrivée de Reirin.
— Vous devez être Dame Tousetsu. J’ai beaucoup à apprendre, mais je vous suis reconnaissante de me guider.
La Demoiselle qu’elle accueillit enfin à la cour était en effet si belle que le dieu de la calligraphie, qui esquisse les traits de tous les mortels, avait dû faire un petit effort supplémentaire en maniant son pinceau pour elle. Son visage avait l’allure d’une fleur qui s’épanouit et rayonnait à la fois d’intelligence et de grâce, et bien que ses membres fussent minces, elle ne semblait pas aussi maigre ou émaciée que Tousetsu l’avait craint.
Cependant, Tousetsu n’apprécia guère son sourire timide ni sa voix douce.
— Je ne suis qu’une simple dame de cour. Veuillez m’appeler « Tousetsu ».
— Oh… veuillez m’excuser.
— De même, je vous demanderai de ne pas vous excuser si facilement auprès de quelqu’un qui vous est inférieur.
La seule personne que Tousetsu respectait était l’impératrice Kenshuu. Elle seule était semblable à la grande terre capable d’apaiser même les mers déchaînées. Sa dignité et sa prestance royale suffisaient à faire ployer la dame de cour à genoux.
Comparée à elle, même si la Demoiselle qui se tenait devant Tousetsu pouvait être vertueuse, elle ne semblait pas d’un calibre particulièrement élevé.
Lorsque la Demoiselle répondit à la remontrance glaciale par un « Mes excu— oups ! », avant de porter ses mains à sa bouche, Tousetsu dut détourner le regard.
— Cessez de la remercier, mademoiselle. Ce n’est qu’une dame de cour en jaune pâle.
— Mais elle s’est donné la peine de cueillir des fleurs pour moi, Tousetsu !
— Permettez-nous d’appliquer votre maquillage.
— Merci, Tousetsu, mais j’aimerais expérimenter moi-même avec ce fard.
— Vous souhaitez servir un thé aussi précieux aux eunuques ?
— Il ne ferait que vieillir et se faner si je le gardais pour moi seule. Je suis certaine que le thé serait heureux que nous le buvions tous ensemble tant qu’il est encore frais. Servez-vous, honorables Yeux de l’Aigle ! Merci pour votre service.
Des scènes du même genre se répétaient sans cesse. Reirin était une fille intelligente. Probablement née avec des dons, elle excellait dans toutes les compétences essentielles d’une noble — comme la danse, la calligraphie et la broderie — sans même avoir besoin qu’on les lui enseigne, et elle possédait un cœur d’or pour aller avec.
Pourtant, Tousetsu trouvait que le fait qu’elle sourie constamment même aux dames de cour de bas rang et distribue des faveurs à la moindre occasion lui donnait des airs de flatteuse, et que son habitude de vouloir tout faire par elle-même était indigne d’un chef.
Cette Demoiselle deviendrait un jour la maîtresse du Palais du Qilin d’Or et de la Cour des Demoiselles dans son ensemble. Son sourire, ses remerciements et ses faveurs ne devaient pas être prodigués avec tant de légèreté.
De plus, Reirin envoyait toujours Tousetsu et les autres dames de cour ailleurs dès qu’elle avait terminé son dîner. Si cela avait été Kenshuu, elle aurait poursuivi ses études jusque dans la soirée, jouant au go ou récitant des sutras avec ses dames de cour instruites.
En l’espace de dix jours, Tousetsu avait renforcé sa conviction que Kou Reirin n’était pas quelqu’un à qui elle valait la peine de consacrer sa vie. Cependant, elle savait pertinemment que démissionner de son poste de dame d’honneur en chef après si peu de temps nuirait à la réputation de Reirin et de Kenshuu. C’est ainsi que Tousetsu sollicita un entretien avec Kenshuu afin de lui demander son consentement privé pour se retirer de ses fonctions.
En retour, elle reçut une question inattendue.
— Dis-moi, Tousetsu. Que fais-tu habituellement après l’heure du singe ?
— Pardon ?
— As-tu déjà accompagné Reirin jusque tard dans la nuit ?
— Non… jamais.
L’heure du singe correspondait à peu près à la fin du souper. Comme Reirin passait le reste de ses soirées enfermée dans sa chambre, Tousetsu avait toujours supposé qu’elle aimât se coucher tôt et la laissait tranquille.
Kenshuu eut un petit rire discret lorsque Tousetsu hésita. Elle lui dit alors :
— Va jeter un œil. Ta décision peut attendre jusque-là.
Bien qu’elle ait refusé de s’expliquer davantage, la parole de l’impératrice avait force de loi. Peu après la tombée de la nuit, Tousetsu suivit ses ordres et se glissa jusqu’à la chambre de Reirin. Elle savait parfaitement étouffer le bruit de ses pas.
En jetant un œil par l’embrasure de la porte, elle vit que Reirin avait déjà enfilé sa tenue de nuit, une robe blanche. Son lit était également fait.
Tout était prêt pour qu’elle puisse s’allonger à tout moment.
Mais lorsque Tousetsu comprit ce que Reirin était en train de faire à côté de son lit, dans cette pièce éclairée uniquement par le clair de lune, elle en resta bouche bée.
— Oh !
Reirin dansait. Et très lentement, qui plus est. Elle levait les bras, puis les baissait. Elle levait la jambe jusqu’à ce qu’elle soit parallèle au sol, puis la reposait.
Elle se baissait légèrement, puis recommençait le même mouvement, en prenant cinq ou six respirations à chaque fois. En tant que femme Gen accomplie dans les arts martiaux, Tousetsu savait quel fardeau cela devait représenter pour ses muscles des jambes et le bas de son dos de supporter son poids.
— Agh…
De temps à autre, Reirin se couvrait la bouche de ses mains, comme si elle essayait de surmonter une vague de nausée. Même après cela, une fois qu’elle avait regardé le sol et stabilisé sa respiration, elle se remettait aussitôt à danser.
En y regardant de plus près, d’innombrables sutras s’empilaient sur les étagères derrière elle. De nombreux autres objets laissaient entrevoir l’entraînement qu’elle s’était imposé : un plateau de Go, de l’encens et des brûleurs qu’elle avait sans doute assortis, des outils de broderie et des ustensiles à thé.
Je n’arrive pas à y croire…
Tousetsu contemplait ce spectacle avec stupéfaction.
C’était Kou Reirin, la Demoiselle qui arborait toujours un si joli sourire. Elle semblait être une Demoiselle dotée d’un talent abondant par les cieux, qui ne faisait guère plus que se tenir là et paraître gracieuse, mais cela n’aurait pas pu être plus éloigné de la vérité. Toutes ses compétences reposaient sur un niveau d’effort impressionnant.
— Ugh, gémit à nouveau Reirin, s’accroupissant cette fois-ci sur place.
Après quelques longs instants passés au sol, elle expira profondément pour se donner du courage et se remit debout. Elle rangea ses accessoires d’entraînement à leur place sur les étagères, puis s’effondra sur son lit en un tas informe. Elle réussit à rassembler les couvertures autour d’elle, puis sembla s’endormir aussitôt. Il était néanmoins évident qu’elle était en mauvais état.
Tousetsu se décida à agir.
— Mademoiselle, appela-t-elle à travers la porte.
Il n’y eut aucune réponse.
— Mademoiselle… Dame Reirin. C’est Tousetsu. J’entre.
Comme il n’y avait toujours pas de réponse, Tousetsu se fit courage et pénétra dans la chambre de sa maîtresse sans permission.
Elle jeta alors un coup d’œil à la Demoiselle endormie dans le lit. Elle alla jusqu’à allumer toutes les lampes de la pièce pour s’en assurer, mais son teint ne semblait pas trop mauvais. Trouvant néanmoins étrange que toutes ces lumières vives n’aient pas suffi à la réveiller, Tousetsu tendit la main et saisit le bras de la Demoiselle sur un coup de tête.
— Quoi ?!
Reirin était brûlante. Son pouls était alarmant. On pouvait supposer sans risque qu’elle était malade — et qu’il s’agissait d’un cas assez grave, qui plus est. Tousetsu posa une main sur son front pour s’en assurer, et elle était brûlante. La Demoiselle ne s’était pas endormie mais évanouie.
Pourquoi n’ai-je pas remarqué ça plus tôt ?! se demanda Tousetsu en claquant la langue devant sa propre incompétence.
C’est alors que Tousetsu remarqua soudain quelque chose : elle avait senti ce qui semblait être de la poudre blanche se frotter contre le bout de ses doigts lorsqu’elle avait touché le front de Reirin.
À moitié incrédule, elle humidifia une serviette à l’aide d’une cruche d’eau placée dans un coin de la pièce, puis essuya les joues douces de la Demoiselle. Ce faisant, une couleur pêche pâle, semblable à un teint de peau en bonne santé, se déposa sur le tissu.
Ce qui apparut à la place sur le visage de la Demoiselle, c’était une peau pâle, ravagée par la fièvre.
Tousetsu laissa échapper un murmure angoissé malgré elle.
— Oh, Dame Reirin… Comment aurais-je pu le savoir ?
Ce n’était pas sa nature amicale qui avait poussé Reirin à insister pour se maquiller elle-même, peu importe le nombre de fois où Tousetsu l’avait réprimandée pour cela. C’était pour que son entourage ne remarque pas qu’elle était malade.
Tousetsu ravala l’émotion qui menaçait de monter en elle et secoua la Demoiselle endormie.
— Dame Reirin ! Dame Reirin ! Comment vous sentez-vous ? Ça va ?! Je peux appeler l’apothicaire tout de suite !
— Tousetsu…?
La voix de sa dame d’honneur avait dû la réveiller. Reirin ouvrit les paupières à cet appel.
Pourtant, elle se contenta d’esquisser un sourire des plus naturels et d’acquiescer doucement.
— Tout va bien, Tousetsu. J’ai déjà pris mes médicaments. Ma fièvre sera retombée d’ici demain. Je finis toujours par avoir de la fièvre quand je suis fatiguée. C’est assez gênant…
La façon dont elle s’interrompit à la fin trahissait son épuisement, mais son ton était l’incarnation même de la sérénité.
Elle ne bougea que ses yeux pour regarder Tousetsu, puis sourit encore plus largement.
— Désolée de t’avoir fait t’inqui… oh non, je me suis encore excusée…
— Ce n’est pas grave. Ça n’a pas d’importance. S’il vous plaît, ne vous inquiètez plus pour ce genre de choses, supplia Tousetsu d’une voix empreinte d’urgence.
— D’accord, fut tout ce que Reirin répondit dans un murmure lent.
Mais alors, juste avant de sombrer à nouveau dans l’inconscience, elle ajouta une dernière chose :
— Merci pour tout ce que tu fais.
Tousetsu se tut, le visage tendu par la tension.
Longtemps après que Reirin eut fermé les yeux et sombré dans la respiration rythmée du sommeil, Tousetsu resta agenouillée à côté de son lit, comme l’idiote qu’elle était.
Elle avait compris la vérité. Cette Demoiselle se maquillait non pas pour afficher son indépendance, mais pour empêcher les autres de s’inquiéter pour elle.
Et il y avait autre chose.
Quand elle dit : « Merci », elle veut en réalité dire : « Au revoir ».
Si elle exprimait si généreusement sa gratitude, c’était pour pouvoir se séparer de cette personne sans regrets.
— Dame Reirin… Vous êtes…
Selon toute vraisemblance, la Demoiselle était bien plus malade que Tousetsu ne l’avait cru.
Elle avait frôlé la mort suffisamment de fois pour s’être habituée à s’évanouir. D’innombrables fois, elle avait dû se coucher le soir en craignant de ne pas vivre assez longtemps pour voir le lendemain matin.
C’était la raison pour laquelle elle exprimait toujours ses remerciements. En distribuant sa fortune et en exprimant sa gratitude sur-le-champ, elle pouvait mourir à tout moment sans aucun regret. C’était ainsi que cette Demoiselle, qui n’avait pas plus de quinze ans, avait mené sa vie. Elle avait poussé son corps à ses limites alors même qu’il était rongé par la maladie, puis avait tout dissimulé derrière un sourire.
— Vous êtes…
Les yeux de Tousetsu se remplirent de larmes. Les émotions qui bouillonnaient en elle jaillirent comme des eaux déchaînées, brisant le barrage de son cœur et inondant tout son corps. C’est à cet instant qu’elle accepta sans équivoque Kou Reirin comme sa véritable maîtresse.
Cette maîtresse était la plus grande maquilleuse qui fût. Elle poudrait son visage de tromperie, colorait ses joues d’un rouge appelé mensonge, et prononçait des mots de gratitude qui signifiaient en réalité un adieu.
Tousetsu n’avait jamais connu de maîtresse aussi résolue — et aussi isolée du monde.
— Dame Reirin. Je suis votre fidèle servante. Permettez-moi de rester à vos côtés. S’il vous plaît… laissez-moi voir votre vrai visage, parvint-elle enfin à dire d’une voix tremblante.
Elle modifia sa prise sur la serviette de toilette serrée dans son poing et s’en servit pour retirer le reste du maquillage. Cela ne pouvait pas être bon pour son corps de garder ces produits cosmétiques 24 heures sur 24.
À partir de ce moment-là, Tousetsu devint la dame d’honneur la plus fidèle de Reirin.
— Permettez-moi de voir votre vrai visage, c’était ça ?
Levant les yeux vers la comète une fois de plus, Tousetsu se perdit dans ses pensées.
Ce souhait était sûrement celui que tous ceux qui étaient proches de Reirin gardaient dans leur cœur.
Alors qu’elle contemplait cette étoile filante traversant le ciel la nuit de la Fête du double sept, Tousetsu était même allée jusqu’à murmurer en son for intérieur : S’il vous plaît, faites qu’elle apprenne à être plus honnête avec moi. Si elle me montrait son vrai visage, peu importe à quel point il était laid, je jure de donner tout ce que j’ai pour la protéger.
Tousetsu fixait la comète en silence. Cette étoile de la nuit avait-elle été un bon ou un mauvais présage ? Tousetsu avait à la fois l’impression que son souhait s’était réalisé et qu’il ne s’était pas réalisé.
Dame Reirin a été très émotive ces derniers temps.
Depuis sa chute de la pagode, Reirin avait changé. Elle était devenue émotionnellement instable et passait ses journées à dormir sans se soucier de son apparence. Mais après tout, il était tout à fait naturel qu’elle se comporte de manière un peu étrange après l’expérience traumatisante qu’elle avait vécue, et c’était bien Tousetsu qui avait souhaité que la Demoiselle exprime ses émotions plus ouvertement.
Mais… qu’est-ce que c’est ?
Tousetsu avait trop peur d’approfondir la question. Un faux pas pourrait l’amener à rejeter son propre Suprême, sous prétexte qu’elle ne pouvait pas respecter un maître qui montrait des faiblesses. Même si c’était précisément ce qu’elle avait souhaité auparavant.
— Rien au monde ne pourrait m’effrayer ? Ne me fais pas rire, marmonna à nouveau Tousetsu, puis elle secoua légèrement la tête pour s’éclaircir les idées.
Après la façon dont elle avait réprimandé ces dames de la cour, elle donnerait un mauvais exemple en passant trop de temps à flâner dans le cloître à regarder les étoiles.
Il restait encore une demi-journée avant la Fête des fantômes. Si Reirin était toujours la Demoiselle que Tousetsu avait apprise à connaître, il y avait de fortes chances qu’elle se ressaisisse et se rende à la cérémonie avec le sourire aux lèvres. Et qu’elle utilise à fond ses cosmétiques pâles préférés pour y parvenir.
— Je ferais mieux de préparer le meilleur de mon maquillage, murmura-t-elle, puis elle poursuivit son chemin.
Mais une partie d’elle savait que ces cosmétiques resteraient intacts le lendemain.
***
— C’est l’heure, Madame.
— Merci de me le dire, Leelee.
À l’intérieur de l’entrepôt baigné par la lumière éclatante du soleil matinal, Reirin leva les yeux de la cuvette remplie d’eau qu’elle utilisait comme miroir, retira son petit doigt de ses lèvres et se retourna avec un sourire.
— Ça tombe à pic. Je viens juste de finir de me maquiller.
Dès que Leelee aperçut Reirin de tout son long, elle exhala profondément, dans un bruit qui ressemblait à un soupir — ou peut-être même à un gémissement.
— Qu’y a-t-il ? Ai-je mis trop de rouge à lèvres ? demanda Reirin en penchant légèrement la tête.
— Non, ce n’est pas ça. Leelee secoua la tête, la bouche se tordant timidement. Euh… J’étais juste surprise de voir à quel point vous êtes jolie… Je veux dire, que vous ayez réussi à vous refaire une beauté aussi bien.
— Vraiment ? Hi hi ! Eh bien, merci ! La Demoiselle eut un petit rire joyeux, pas du tout vexée par ce compliment ambigu.
Elle lui rendit la pareille avec un « Tu es ravissante toi aussi » tout à fait sincère, mais Leelee était trop perdue dans ses pensées pour s’en soucier. Quelque chose ne lui semblait pas normal.
— N’êtes-vous pas un peu trop douée pour ça ? Enfin, vous avez réussi à changer complètement de look… Ça demande un niveau de compétence qu’un maquilleur professionnel n’atteindrait qu’au bout de dix ans de pratique.
— Oh, tu me flattes !
Reirin trouvait charmant que sa dame d’honneur s’intéresse autant aux techniques de maquillage que n’importe quelle autre fille de son âge.
— Mais… je suppose que ça a du sens. C’est à peu près le temps que j’y ai consacré.
— Hein ? demanda Leelee, n’ayant pas compris ce qu’elle venait de dire.
— Oh, rien, répondit Reirin en esquivant sa question avec un rire. Elle tint alors la porte de l’entrepôt ouverte. Allez, viens !
Le jardin, autrefois envahi par la végétation, était désormais aménagé en rangées bien ordonnées de buttes, et à un moment donné, elle avait même réussi à dégager un étroit sentier menant à l’entrepôt. Alors qu’elle s’engageait sur le chemin de terre nue, sans la moindre mauvaise herbe en vue, Reirin fit signe à sa dame d’honneur de la rejoindre.
— Ça fait un moment, n’est-ce pas ? En route pour la Cour des Demoiselles !
Les teintes du ciel étaient d’une vivacité à couper le souffle, et la comète, qui ne manquait pas de laisser une traînée pâle à travers les cieux, était désormais complètement masquée par le soleil éblouissant.
C’était comme si elle cherchait à cracher au visage de tous les vœux qui lui avaient été adressés — qu’il s’agisse de voir leur Demoiselle toute pomponnée ou d’apercevoir le vrai visage d’un être cher.
Sans se soucier de ceux qui l’attendaient là-bas ni du choc qu’elle s’apprêtait à leur causer, Reirin s’engagea de bonne humeur sur le chemin menant à la Cour des Demoiselles.