INEPT T1 – CHAPITRE 3

Reirin passe au paradis

—————————————-
Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
——————————————

Juste au moment où Reirin réfléchissait à la suite des événements, maintenant que le Jugement du Lion était derrière elle, une jeune femme aux magnifiques cheveux auburn fit son apparition et l’interpella.

— Dame Keigetsu.

Son visage était dépourvu de toute émotion.

Une simple robe rose pâle… Elle doit être une servante du clan Shu.

Les dames de la cour devaient s’habiller de la couleur du clan parmi les cinq qu’elles servaient. Plus leur rang était élevé, plus la teinte de leur robe était sombre, ce qui signifiait que cette Demoiselle au visage renfrogné, vêtue d’un rouge terne ne pouvait être qu’une dame de cour de rang inférieur chargée de la cuisine et de la lessive. Elle était probablement venue pour raccompagner « Shu Keigetsu » dans sa chambre, inquiète que la Demoiselle n’ait toujours pas montré le moindre signe de vouloir quitter la cour.

C’est du moins ce que Reirin avait pensé.

— Sur ordre de la Consort Noble, je dois vous aider à emménager dans votre nouvelle chambre. J’espère qu’elle sera prête pour vous à la tombée de la nuit. Dépêchons-nous.

Reirin cligna des yeux. Ce n’était pas ce à quoi elle s’attendait.

— Ma nouvelle chambre ?

— Innocente ou non, la Consort Shu a déclaré qu’elle ne pouvait plus vous offrir la même hospitalité chaleureuse après tous les ennuis que vous avez causés à la cour intérieure.

Elle en déduisit que soit sa chambre avait été déclassée, soit elle était sur le point d’être mise à l’isolement.

— Euh…

Chaque palais était cloisonné pour empêcher les autres clans d’y pénétrer. Reirin hésita brièvement à l’idée de mettre les pieds dans le palais Shu, mais finit par acquiescer d’un signe de tête hésitant.

— Je suppose que non. Je te remercie de ton aide.

Les Demoiselles passaient leurs journées à perfectionner leurs compétences à la cour, mais le soir venu ou pendant les jours de repos, elles devaient rester dans la chambre qui leur était attribuée dans leurs palais respectifs. En d’autres termes, elle devait s’installer dans l’un des palais si elle voulait un endroit où dormir. Dans ces circonstances, se montrer au Palais du Qilin d’Or du clan Kou risquait fort de se terminer par Tousetsu lui lançant des boulettes empoisonnées et la traitant de rat d’égout.

Peut-être devrais-je commencer par expliquer la situation à la Consort Noble Shu.

La réponse polie de Reirin lui valut un regard incrédule, mais il ne fallut pas longtemps à la dame de cour pour mettre ces pensées de côté et commencer à lui montrer le chemin hors de la cour.

— Merci beaucoup. Euh, puis-je te demander ton nom ?

Il y eut une courte pause avant qu’elle ne réponde.

— C’est Leelee.

Elle marchait quelques pas devant elle, si bien que Reirin ne voyait que son dos. Malgré tout, le timbre grave de sa voix — celui de quelqu’un qui luttait pour contenir ses émotions — trahissait une rancœur indescriptible.

— Depuis un an, je reste à vos côtés et je supporte de vous servir, et vous ne vous souvenez même pas de qui je suis ? Je ne devrais pas être surprise, ajouta-t-elle à voix basse, comme si elle ne pouvait s’en empêcher.

Reirin s’en voulait terriblement.

Ce n’était pas une simple dame de la cour, mais la servante personnelle de Keigetsu — quelqu’un dont elle aurait dû connaître le nom. Pourtant, Reirin trouvait curieux que Leelee ait si vite balayé sa gaffe comme si de rien n’était.

Vous pourriez être un peu plus méfiante ! Genre, disons, « Vous ne vous souvenez pas de moi ?! Vous devez être un imposteur ! » N’abandonnez pas si vite !

Même si elle avait envie de saisir la Demoiselle par les épaules et de la secouer pour l’encourager, elle n’était pas en mesure de prononcer ne serait-ce que le nom de « Shu Keigetsu ».

Hrk… Même si je pouvais organiser une rencontre avec la Consort Noble Shu, comment pourrais-je lui expliquer tout cela ?

Keigetsu n’avait pas dit qu’elle ne pouvait rien dire au sujet de leur échange — elle avait dit qu’elle ne pouvait communiquer rien à ce sujet. De retour dans sa cellule, Reirin avait essayé d’écrire les caractères de son nom sur sa paume, mais ses doigts se figeaient à chaque fois. Elle avait donc dû en conclure qu’elle ne pouvait pas non plus écrire quoi que ce soit concernant leur échange.

Je ne peux rien dire, et je ne peux rien écrire… Que me reste-t-il ? Des charades avec les fesses, peut-être ?

Reirin réfléchit sérieusement à cette idée, mais finit par y renoncer. Elle ne voyait personne ayant la patience de la regarder remuer son postérieur assez longtemps pour épeler sa situation compliquée. De plus, elle avait le sentiment que le sortilège de silence de Keigetsu contrecarrerait même cela.

Le duo franchit les portes écarlates et continua son chemin sur une allée de gravier d’un blanc éblouissant. Du haut de l’entrée, un cheval féroce peint de couleurs vives les toisait d’un regard menaçant : l’étalon Vermillon. À l’image des souverains des terres du sud qui vénéraient depuis longtemps la flamme, le complexe était resplendissant dans son ensemble et regorgeait d’images imposantes.

Juste après les portes, sous le plus grand des toits à avant-toits, se trouvait la chambre de la maîtresse du palais, la Consort Noble Shu. Leelee ne se dirigea toutefois pas dans cette direction, mais s’engagea silencieusement sur un sentier étroit.

— Euh, Leelee ? Ne devrions-nous pas nous arrêter pour saluer la Consort Noble Shu ?

— Non. La Consort Shu m’a ordonné de vous placer immédiatement en assignation à résidence, de peur que vous ne corrompiez davantage la cour.

C’était une autre façon de dire qu’elle ne voulait pas voir le visage d’une criminelle présumée.

C’est terrible. Ici dans la cour intérieure, les consorts et leurs jeunes servantes sont censées être aussi proches qu’une mère et son enfant.

Reirin fut choquée d’entendre ce que le tuteur de Keigetsu venait de dire. Quelles que soient les accusations portées contre elle, par exemple, elle était convaincue que l’impératrice Kenshuu serait au moins disposée à l’écouter. D’un autre côté, si elle s’avérait coupable, cette femme n’hésiterait pas à prendre la punition en main. Les descendants du clan Kou avaient tendance à être consciencieux et à chérir leurs liens les plus forts. Si l’un des leurs se livrait au crime, ils en assumeraient la responsabilité, même si cela signifiait le tuer de leurs propres mains.

Peut-être que la Consort Shu était une personne plus insensible que je ne le pensais.

Ce fut sa première pensée, mais elle ne correspondait pas à l’image qui venait à l’esprit de quiconque en entendant le nom de cette femme — celle de son doux sourire et de ses yeux légèrement baissés. De plus, peu après son arrivée à la Cour des Demoiselles, Reirin avait vu la Consort Noble plonger la main dans les arbres de la cour et prendre grand soin de déplacer un insecte. Elle ne pouvait imaginer que cette femme, qui avait regardé un simple insecte avec tant de compassion, puisse être aussi cruelle.

Alors… je suppose que cela montre à quel point Dame Keigetsu est une étrangère ici, au Palais de l’Étalon Vermillon.

Le chemin qui l’attendait s’annonçait semé d’embûches.

Une poignée de dames de la cour observaient depuis le cloître tandis que Reirin et Leelee faisaient crisser le gravier sous leurs pieds. Elles regardaient les Demoiselles avec dégoût, cachant leur visage derrière leurs manches pour dissimuler leurs ricanements.

— Ça pue.

— Vous l’avez dit. Ça doit être tous ces rats qui rampent partout.

— Regardez, j’en aperçois deux : un noir et un rouge !

Peu importe les ennuis qu’elle avait causés, elles allaient un peu trop loin avec leurs insultes. Ces dames de la cour étaient vêtues d’une robe couleur rouille cinabre, d’une teinte plus sombre que celle de Leelee. Reirin était consternée de se heurter à un mépris aussi flagrant, même de la part des servantes de rang intermédiaire.

De retour chez Reirin, au Palais du Qilin d’Or, même les dames de la cour les plus haut placées, vêtues d’or de gamboge, engageaient avec elle une conversation amicale.

« Oh, Dame Reirin ! Cela fait déjà dix jours que votre fièvre est tombée ! Je vous ai cueilli des fleurs pour fêter ça ! » ou « Je vous en prie, Dame Reirin ! La prochaine fois que vous vous évanouirez, n’hésitez pas à vous effondrer sur moi ! J’ai assez de chair sur les os pour amortir votre chute ! »

Hmm… C’est tellement routinier que je n’y prêtais jamais beaucoup attention, mais maintenant que j’y pense, c’est un peu étrange en soi.

Elle ne s’en était pas rendu compte car elle n’avait rien à quoi le comparer, mais avec le recul, elle soupçonnait ces filles d’être un peu trop protectrices. En particulier la dernière.

Je suis fière de ma force mentale, mais je crains que cela ne transparaisse pas aux yeux des autres. Non… Cela signifie simplement que je dois prouver mon indépendance sans l’ombre d’un doute ! En fait, c’est exactement ce que j’aimerais faire. Une vie d’autonomie totale — voilà le rêve !

Que Reirin apprécie ou non leurs attentions, il suffisait d’un simple toussotement pour que les dames de compagnie du palais Kou se précipitent vers elle en s’écriant : « Oh non ! C’est une urgence ! » Bien qu’elle fût reconnaissante de leur loyauté, au fond d’elle-même, elle souhaitait vaguement — non, fortement — pouvoir être un peu plus indépendante.

En tant qu’adeptes du dieu de la terre, le clan Kou était, à lui seul, chargé de cultiver les terres du royaume depuis les temps anciens. Ayant progressé lentement mais sûrement à travers ce terrain accidenté, les membres de cette lignée étaient, dans l’ensemble, persévérants, travailleurs et désireux de servir. C’étaient des gens qui préféraient aimer plutôt qu’être aimés.

En tant que membre de ce clan, sans parler du fait qu’elle était une descendante directe dont le sang coulait particulièrement fort, Reirin était une Demoiselle au sang chaud. Malheureusement, son apparence délicate, une rareté chez les Kou, l’avait fermement placée du côté des « protégés ».

Alors que Reirin marchait en réfléchissant à la signification de l’indépendance, tout à coup, le monde autour d’elle s’assombrit et Leelee s’arrêta net.

— Voici votre nouvelle demeure.

Quand elle vit où Leelee pointait du doigt, Reirin écarquilla les yeux.

— Ici ?

Là, à moitié enfoui sous un grand arbre, se dressait un entrepôt délabré que l’on aurait très bien pu qualifier de ruine. Le toit tenait encore tant bien que mal, mais les murs étaient pourris et leur crépi s’était effrité, laissant entrevoir les piliers de bois en décomposition à l’intérieur. Sans chemin ni jardin digne de ce nom, la cour était envahie de mousse et de mauvaises herbes, et l’odeur âcre de l’herbe dans l’air était presque suffocante.

— C’était autrefois un entrepôt pour les provisions. Maintenant qu’il n’est plus utilisé, ce n’est plus qu’un nid à insectes et à champignons.

Que ce soit à cause du soleil ou de l’humidité, la vitesse à laquelle les mauvaises herbes poussaient rendait l’endroit si difficile à entretenir que plus personne ne se souciait de l’utiliser comme entrepôt. Le mur qui s’étendait derrière la remise marquait la frontière avec le Palais du Renard Indigo du clan Ran. En bref, c’était la frange la plus éloignée du palais Shu.

L’exil. C’était le mot le plus approprié pour décrire la situation actuelle de Reirin — non, de « Shu Keigetsu ».

— C’est ici que je suis censée vivre ? Alors qu’elle jetait un coup d’œil aux mauvaises herbes qui proliféraient, la voix de Reirin se brisa et trembla très légèrement. Ici ?  Vraiment ?

— Oui. Tu m’as bien entendue. La réponse de Leelee fut d’un ton sec.

— Leelee, qu’est-ce que… ?

Reirin fut prise de court, mais Leelee se retourna brusquement et frappa du poing contre le mur de l’entrepôt avec rage.

— Tout ça, c’est ta faute, bon sang ! On a été reléguées dans ce taudis parce que tu es une femme tyrannique et arrogante qui a été assez stupide pour lever la main sur le papillon de Son Altesse !

Ses paroles étaient si vulgaires que Reirin n’avait jamais entendu personne s’exprimer ainsi auparavant. On aurait presque dit une citadine.

Voyant que la Demoiselle était plus choquée par son vocabulaire que par le fond de ses propos, Leelee esquissa un sourire narquois.

— Pourquoi tant de surprise ? Ne m’as-tu pas toujours rabaissée en tant que fille d’une humble danseuse ? C’est toi qui as dit que, peu importe mes efforts pour le cacher, je ne pourrais jamais effacer le sang de ma mère séductrice. Toi et ces maudites dames de la cour de Shu, vous vous acharnez à dénigrer mes efforts, et maintenant que je montre mon vrai visage, tu as peur ?! Laisse-moi tranquille !

Ses yeux plissés étaient d’une couleur presque ambrée. Des cheveux roux et des yeux pâles. Le langage d’une fille issue de la classe ouvrière. Son statut de dame de la cour signifiait qu’elle devait appartenir à l’un des cinq clans, mais il y avait de fortes chances qu’elle soit l’enfant d’un Shu et d’une danseuse immigrée.

Reirin fronça les sourcils en comprenant pourquoi cette fille portait une robe rose pâle — la couleur des plus humbles — alors qu’elle travaillait comme servante personnelle.

Mécontente de son interprétation de cette réaction, l’autre fille donna un coup de poing dans le mur dans un nouvel accès de colère.

— Vas-y, sabote-toi autant que tu veux, je m’en fiche. Mais ne m’entraîne pas dans ta chute ! Si j’arrive juste à aller jusqu’au bout de mon contrat, je toucherai une allocation… C’est en me disant ça que j’ai tenu bon jusqu’ici, en endurant tout ce qui m’arrivait. Et maintenant, je suis coincée à m’occuper d’un Criminel dans ce taudis immonde ?! Tu aurais tout aussi bien pu me dire d’aller me faire voir !

En plus de ses appartements, la Consort Noble Shu avait dû emmener avec elle la plupart des dames de compagnie de « Shu Keigetsu ». Cependant, malgré tous les défauts de sa protégée, laisser la Demoiselle sans une seule servante aurait été considéré comme un manquement à ses devoirs de concubine. C’est ainsi que Leelee, la plus vulnérable des dames de compagnie, avait été choisie comme malheureuse victime.

Elle pointa un doigt vers Reirin, une lueur intense dansant dans ses yeux encore jeunes.

— Écoute bien ! Je ne vais plus me retenir. Je te le dis tout de suite : je n’ai pas l’intention de m’occuper de toi. J’ai encore les appartements des dames d’honneur où retourner. Tu es la seule qui va vivre ici. Tu peux t’occuper du désherbage, du ménage et de la cuisine toute seule.

— Quoi ?

 

— Pour info, je ne pense pas qu’il y ait une seule dame de la cour dans ce palais qui soit prête à t’aider. Après l’enfer que tu nous as fait vivre, je parie que tout le monde saute de joie de voir à quel point tu es tombée bas.

Leelee expira profondément pour se ressaisir, puis fit demi-tour.

— Je vais y aller, alors. Oh, au fait… et grâce à toi qui as tué cette bête, la Cour des Demoiselles a été fermée pendant sept jours pour un rituel de purification. Tu es confinée ici pendant toute cette période. Après l’exorcisme viendra la Fête des fantômes, mais la Consort Shu a dit que tu n’avais pas à te donner la peine d’y assister. Tu comprends ce que ça veut dire ? Elle veut que tu restes ici et que tu fasses profil bas. Tu n’as rien d’autre que du temps, alors vas-y, installe-toi et fais comme chez toi.

Elle lança une dernière pique avant de partir. Reirin regarda son petit dos disparaître au loin, puis se retourna vers l’entrepôt.

— Je vais vivre ici ? murmura-t-elle finalement. Dans cet endroit merveilleux ?!

Les mains qu’elle avait instinctivement jointes sur sa poitrine tremblaient. Non pas de désespoir, mais de joie.

En effet. Tout ce temps, elle avait été submergée par la « chance » qui lui était tombée du ciel.

— Tout un champ d’herbe !

Reirin se mit à courir, plongeant ses mains tendues dans la végétation épaisse. L’herbe bruissait entre ses doigts et semblait rugueuse au toucher. Quel plaisir ce serait de la cueillir ! Elle ne s’était pas attendue à avoir l’occasion de mettre à l’épreuve l’endurance de « Shu Keigetsu » aussi tôt.

— Un sol riche !

Ensuite, elle écarta l’herbe et toucha la terre. Comme on pouvait le deviner au vu du nombre de plantes qu’elle nourrissait, ce sol humide et moite avait toute la fertilité d’une mère.

— Et surtout… la liberté !

Enfin, elle jeta un coup d’œil derrière elle. Il n’y avait plus âme qui vive sur le sentier. Il ne restait plus que la végétation dense et une demeure qui garantissait une intimité totale. On lui avait offert une abondance stupéfiante de temps libre, pendant laquelle elle n’était soumise à aucun contrôle.

Oh là là ! Aaaah ! Est-ce que je vais vraiment pouvoir rester ici ?! Je peux cultiver des herbes, faire des expériences, et dormir autant que je veux ! Je peux vivre sans que personne ne s’inquiète de ce que je mange, n’inspecte mon teint ou ne se précipite à mes côtés dès que je tousse ! Je n’en reviens pas !

La Demoiselle se couvrit la bouche de ses mains et sauta sur place.

— Attends… Il n’y a plus aucune raison de baisser la voix maintenant ! cria-t-elle en retirant ses mains, prise de cette prise de conscience.

Reirin était une adolescente. Elle traversait les mêmes hauts et bas émotionnels que n’importe qui d’autre, mais elle avait l’habitude de réprimer ces sentiments. Élever la voix ne ferait qu’inquiéter ses dames d’honneur, et elle risquait de s’évanouir si elle s’énervait trop.

Mais maintenant qu’elle habitait un corps en bonne santé et un environnement isolé ?

— Je n’ai plus besoin de me retenir…

Reirin poussa un soupir de bonheur. Elle était ravie de pouvoir passer son temps comme bon lui semblait — et, surtout, de ne déranger personne en le faisant.

— Oh, ça ne va pas ! Dame Keigetsu a échangé nos corps parce qu’elle me déteste. Prendre autant de plaisir à cette situation ruinerait tous ses plans.

Au fond d’elle-même, Reirin ne supportait pas de décevoir les gens. Elle secoua solennellement la tête, cette pensée la tirant brusquement de sa rêverie. Mais l’instant d’après, elle porta une main à sa joue, émerveillée, éblouie par la nature sauvage qui s’offrait à elle.

— Quand même… Waouh. Ce jardin est tout à moi… Hi hi hi !

Le clan Kou était la lignée de la terre. C’était un peuple qui s’épanouissait dans l’adversité, fier de se tenir debout par ses propres moyens. Même si elle n’arrêtait pas de se dire que ce n’était ni le moment ni l’endroit, Reirin ne pouvait voir le paysage devant elle que comme un coffre au trésor étincelant.

 

***

Shin-u fronça les sourcils. Plus il avançait, plus la piste s’estompait.

C’est vraiment un endroit bien sombre à trouver dans le palais du clan Shu, ces adeptes de la flamme ardente.

Alors qu’il observait la cour, qui semblait de plus en plus négligée à mesure qu’il s’éloignait des appartements de la Consort Noble Shu, ses yeux se plissèrent.

Il était actuellement en train de mener une inspection du Palais de l’Étalon Vermillon en compagnie de son eunuque le plus fidèle, Bunkou.

Le Jugement du Lion était un procès impartial, et son verdict était sans appel. Maintenant que Shu Keigetsu avait été déclarée innocente, elle devait recevoir le même traitement que n’importe quelle autre Demoiselle ; il était hors de question de lui infliger une justice expéditive. En tant que responsable du maintien de la discipline dans la cour intérieure, Shin-u s’était rendu au palais pour s’assurer qu’elle n’avait pas été victime de sanctions injustifiées.

— Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter. La Consort Noble Shu a la réputation d’être la plus aimable et la plus gracieuse des quatre concubines, dit son compagnon.

Le fait qu’elle ait choisi Shu Keigetsu comme servante en dit long ! Alors, qu’en dites-vous, capitaine ? Et si nous arrêtions d’arborer nos écussons à l’aigle pour empiéter sur le palais d’une concubine ?

Les eunuques et les concubines n’étaient en aucun cas toujours en bons termes.

Un instant, ils formaient une alliance ; l’instant d’après, ils se jetaient sur la moindre erreur pour se saboter mutuellement.

Parmi ces quatre concubines, la concubine Shu était l’une des plus modérées. Les jérémiades de Bunkou venaient de sa crainte de se disputer avec l’une des seules supérieures qui se montrait aimable avec les siens.

— Cette « grâce » pourrait se traduire par un manque d’autorité. Qu’elle approuve ou non leurs actions, il est possible que ses dames d’honneur aient pris les choses en main.

— On verra bien le moment venu ! Depuis quand êtes-vous si passionnée par votre travail, capitaine ? Dépêchez-vous de redevenir cette personne misanthrope, apathique et impitoyable que vous étiez !

— Oho. C’est donc ça que vous pensez de moi ?

— Vous voyez ? Vous voyez cette façon dont vous me regardez comme si j’étais un déchet ? C’est exactement ce dont je parle ! Maintenant, appliquez cette attitude à vos fonctions, je vous en supplie !

Shin-u lança un regard glacial à Bunkou, mais le petit eunuque se contenta de faire semblant de pleurer ; il ne retira pas un mot de ce qu’il avait dit. Bunkou était peut-être un farceur qui aimait prendre la voie de la facilité, mais il se trouvait aussi être intelligent et compétent. Shin-u ignora ses pitreries avec un soupir, se tournant à nouveau vers la route devant lui.

Des brèches commencèrent à se former dans le gravier, et bientôt, les mauvaises herbes menacèrent d’envahir complètement le chemin. Alors qu’il avançait sur ce sentier étroit, presque impraticable, pris en étau par les herbes sauvages de chaque côté, un bosquet exceptionnellement dense et un entrepôt au crépi écaillé apparurent enfin.

— Ils ont vraiment chassé une Demoiselle dans un endroit comme celui-ci ?

— C’est ce qu’ont dit les dames de la cour quand nous leur avons montré nos blasons, donc ça doit être vrai. Hmm… Soit c’est une ruse pour la plonger dans une situation si désespérée qu’elle regagne la sympathie de la cour, soit ce sont les dames de la cour qui agissent sous l’emprise de leur haine notoire envers Shu Keigetsu — c’est-à-dire que les filles ont vu que leur proie était faible et ont montré les crocs d’un seul coup.

— Quoi qu’il en soit, c’est exagéré.

Il y avait plus de lumière que dans sa cellule de donjon, mais le bâtiment était pratiquement en ruines. Lorsqu’il remarqua un insecte qui se tortillait sur le sol humide près de sa chaussure, Shin-u l’écrasa instinctivement sous son pied.

Des herbes sauvages et des insectes. À en juger par la couleur répugnante des murs, il y avait probablement aussi une sorte de moisissure qui se développait. Ce n’était certainement pas un endroit où une noble devait vivre.

Près de l’entrepôt, une Demoiselle — l’une des dames de la cour, supposa Shin-u — arrachait des mauvaises herbes, le dos tourné aux visiteurs, sans doute pour préparer l’arrivée de Shu Keigetsu. À première vue, elle semblait être la seule servante présente. La voir assise seule dans l’herbe, s’essuyant de temps à autre le front tandis que des gouttes de sueur coulaient le long de son dos élancé, suffisait à faire froncer les sourcils même à Shin-u, pourtant réputé pour son sang-froid.

— Shu Keigetsu n’est pas une criminelle. Et aucune personne respectueuse des lois ne devrait avoir à vivre dans un endroit pareil.

— Hum. Bunkou considéra la pitié manifestée par Shin-u avec un rictus et un haussement d’épaules. Vous êtes plutôt compatissant envers le sort de Shu Keigetsu, capitaine. Mais franchement, à quoi vous attendiez-vous ?

— Pardon ?

— La seule chose que je ressens en regardant ça, c’est de l’irritation. Il y avait une froideur dans les yeux en fente de renard de Bunkou. Shu Keigetsu a peut-être été acquittée d’avoir poussé Dame Reirin depuis la pagode, mais cela n’excuse pas le reste de ses méfaits. C’est une femme stupide et hautaine qui n’hésite jamais à maltraiter ses subordonnés. Nous, les eunuques, ne devons jamais lever la main sur une Demoiselle, et je ne saurais vous dire combien de fois elle a abusé de cette loi absurde pour tourmenter mes collègues, en les accusant à tort de crimes ou en leur infligeant des punitions, cracha-t-il, avant de désigner la Demoiselle qui désherbait le jardin.

— Même maintenant, elle oblige cette fille à payer le prix de sa propre stupidité. Elle était censée être condamnée à la résidence surveillée, et où est-elle ? Probablement de retour dans son ancienne chambre, en train de piquer une crise et de refuser de partir. Je suis prêt à parier là-dessus.

Comparé à Shin-u, qui ne travaillait là que depuis six mois et occupait le poste de capitaine des Yeux de l’Aigle, l’eunuque de longue date avait bien plus de griefs contre Shu Keigetsu.

Cependant, ses derniers mots de conseil sévère allaient bientôt s’évanouir au bout de sa langue.

— Laissez-la tranquille. Et alors, si on la malmène ? Elle l’a bien cherché. Si vous partez à sa recherche, il y a de fortes chances qu’elle recoure à ses habituelles paroles mielleuses et que vous ne puissiez plus jamais vous débarrasser de…

— Tiens, mais c’est le capitaine ! Et Maître Bunkou aussi ?

La Demoiselle qui arrachait de l’herbe se retourna et s’inclina devant le duo avec un sourire.

— Je suis ravie de vous voir, dit-elle. En quoi puis-je vous aider aujourd’hui ?

Shin-u et Bunkou écarquillèrent les yeux en voyant son visage.

— Shu Keigetsu ?!

— Hein ? Non… En entendant son nom, elle ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois, puis acquiesça sans conviction. Je veux dire, euh, oui… ?

Son visage était légèrement parsemé de taches de rousseur, et ses yeux étaient légèrement relevés aux coins. Malgré le foulard noué sur sa tête à la manière d’une paysanne, elle ressemblait en tout point à « Shu Keigetsu ». Les deux hommes ne purent cacher leur stupéfaction face à cette révélation.

— Qu’est-ce que… vous faites ici ? demanda Bunkou.

— Hum ? Je désherbe, comme vous pouvez le voir.

— Désherber ?

Elle l’avait dit avec tant de désinvolture qu’il ne put s’empêcher de répéter le mot.

Quand elle remarqua les regards dubitatifs sur les visages des gardes, elle leva les mains et s’empressa de s’excuser.

— On m’a dit que j’allais vivre ici, alors j’ai pensé faire un peu d’entretien pour en faire un foyer plus confortable !

— Qu’est-il arrivé à votre servante ? demanda Shin-u à voix basse.

— Euh… Elle est sortie faire une course, répondit-elle en détournant très légèrement le regard. Comme il s’en doutait, on pouvait affirmer sans risque que ses dames d’honneur l’avaient toutes abandonnée.

— Shu Keigetsu. Avez-vous quelque chose à me dire ?

— Hein ?

Les Yeux de l’Aigle étaient les gardes de la cour intérieure. Si Shu Keigetsu avait effectivement été injustement sanctionnée, elle était désormais en mesure d’intenter un procès contre le clan Shu. Shin-u l’encouragea à s’exprimer, mais pour des raisons qui lui échappaient, elle se contenta de porter une main à sa joue, l’air troublé.

— Q-quelque chose que je voudrais vous dire ? Eh bien… j’imagine que oui, mais… ce serait dommage de gâcher ce jardin, et il y a tant de mauvaises herbes à arracher… Ah, je sais ! La nuit ne va pas tarder à tomber, alors pourquoi ne pas remettre cela à un autre jour ?

— On est en plein après-midi.

— Oh… Euh, je détesterais vous déranger alors que vous êtes si occupés, c’est ce que je voulais dire ! Regardez un peu comment je suis habillée ! Je préfère remettre notre conversation à plus tard, quand je pourrai vous offrir une tasse de thé à tous les deux !

— Du thé ?!

Même Bunkou en resta sans voix. Le capitaine des Yeux de l’Aigle était une chose, mais la seule Demoiselle que l’on aurait pu imaginer servir du thé à l’un des eunuques était Kou Reirin, la Demoiselle saluée comme une demoiselle céleste sous forme humaine. Il n’aurait jamais imaginé entendre ces mots de la part de la célèbre méchante de la Cour des Demoiselles, Shu Keigetsu.

— Vous voyez donc, j’apprécierais que vous m’accordiez un jour de plus… ou peut-être quelques mois… non, quelques jours pour vous répondre ! Cela vous conviendrait-il ?

— Bien sûr.

Shin-u était presque certain de l’avoir entendue glisser une unité de temps différente là-dedans, mais le regard suppliant sur son visage le poussa néanmoins à hocher la tête.

Du point de vue d’un observateur extérieur, elle se trouvait dans une situation horrible — exilée dans une maison en ruine et abandonnée par ses serviteurs — mais si elle ne voulait pas d’aide, le capitaine n’avait aucune raison d’agir.

— Eh bien ! Je suis sûre que vous avez tous les deux beaucoup à faire, alors je m’excuse de vous avoir retenus si longtemps. Je vous laisse…

— Hé.

Shin-u interrompit la Demoiselle qui tentait de clore précipitamment la conversation.

Elle cligna des yeux.

— Oui ?

Shin-u et Bunkou échangèrent un regard. Shu Keigetsu était connue pour faire de la lèche à quiconque détenait le pouvoir et pour saisir chaque occasion de se mettre en avant. Que celle-là renvoie le capitaine des Yeux de l’Aigle après qu’il se soit donné tant de mal pour lui rendre visite était tout simplement ahurissant.

— Euh… Hum ! Pouvons-nous vous apporter quelque chose ?

— Quoi ? Elle pencha la tête sur le côté, surprise, ses joues claires maculées de boue. Oh, je ne sais pas. Vous demander de l’aide gâcherait tout le plaisir.

— Le plaisir ?

Face à un froncement de sourcils sceptique, elle secoua fermement la tête.

— Toutes mes excuses, je me suis mal exprimée. Je voulais dire que je ne pouvais me résoudre à vous déranger ainsi.

Les gardes échangèrent à nouveau un regard ; voilà encore un sentiment noble qui n’avait rien à faire dans la bouche de Shu Keigetsu.

— Cependant… Si je peux me permettre d’accepter votre aimable proposition…

Enfin, elle osa timidement formuler une demande. Dès qu’elle prit son air de chiot battu, Bunkou lança à Shin-u un regard qui semblait dire : Vous voyez, je vous l’avais dit. Bien sûr, son comportement réservé n’était qu’une comédie. Maintenant qu’elle avait affaibli leurs défenses, elle comptait sans doute demander des dames d’honneur, de l’argent, ou peut-être un mot en sa faveur auprès de la Consort Noble Shu.

— Pourrais-je vous demander un peu de sel ?

— Du sel ?

— Oui. J’ai la chance de pouvoir me procurer de l’eau de pluie et des pommes de terre par moi-même, mais je crains de ne pas pouvoir distiller du sel du jour au lendemain.

C’était maintenant au tour de Shin-u d’être réduit au silence. Que comptait donc faire cette incarnation de la tyrannie et de la paresse qui se tenait devant lui ?

— Même les criminels en exil ont droit aux produits de première nécessité que sont le sel, l’huile, le petit bois et l’eau, marmonna Bunkou en réponse. Je ne peux imaginer qu’une femme innocente, sans parler d’une Demoiselle, n’ait pas droit à la même chose.

La Demoiselle porta les mains à sa bouche, surprise.

— Quoi ?! Est-ce vraiment aussi simple que ça ?

Même les conditions de vie d’un exilé étaient considérées comme « simples », selon ses critères. Bunkou tourna la tête et murmura à Shin-u :

— Sommes-nous sûrs que c’est bien Shu Keigetsu ?

— Je me pose la question depuis ce matin, acquiesça volontiers le capitaine. Puis, son regard s’adoucit légèrement. Son attitude sereine et modeste ne vous rappelle-t-elle pas presque Kou Reirin ?

— Comment pouvez-vous suggérer cela sans sourciller ?! Le papillon de Son Altesse — la délicate et gracieuse Kou Reirin — ne songerait jamais à faire quelque chose d’aussi incultivé que la fabrication de sel !

Shin-u avait réussi à aller droit au cœur du sujet, mais l’immense affection que Bunkou portait à Reirin l’amena à rejeter cette idée d’emblée. En fin de compte, Shin-u ne pouvait pas non plus imaginer que le papillon fragile et doux soit aussi effronté, alors il fit marche arrière sans se battre.

— Je suppose que non. Elle m’a dit qu’elle n’était plus la personne qu’elle était autrefois. Si je devais émettre une hypothèse, soit elle a perdu la tête dans le donjon, soit elle a décidé de prendre un nouveau départ.

— Notre donjon doit posséder des pouvoirs insoupçonnés, marmonna l’eunuque en jetant un regard craintif vers la femme au foulard.

Shin-u ne put s’empêcher de retrousser les lèvres en voyant son subordonné, d’ordinaire si sarcastique, complètement déconcerté.

Chaque fois que je suis en présence de cette version de Shu Keigetsu, je ne cesse jamais d’être diverti. Je me demande bien pourquoi ?

Pour une fois, il réussit à lancer une pique à son acolyte bavard.

— Alors, Bunkou ? Vous avez entendu notre Demoiselle jardinière. En tant que perdant de notre pari, je vous confie la tâche d’aller lui chercher du sel, de l’huile, de l’eau et du petit bois.

 

***

 

Leelee était furieuse.

Merde. Merde ! Bordel de merde !

Sa colère était justifiée. Après tout, elle avait passé la dernière heure à s’incliner et à ramper juste pour obtenir un seul panier de nourriture.

— Je vous en prie, ô bienveillante matrone ! Je peux m’occuper toute seule de la cuisine. Je ne vous demanderai rien de plus que de remplir ce panier avec assez de nourriture pour moi et Dame Keigetsu ! Ce ne sont que deux bouches à nourrir !

— Deux ? Allons, Leelee. On parle de cette honte pour le nom des Shu qui s’est retrouvée au Jugement du Lion. Demoiselle ou pas, je ne la compterais pas comme une «

 bouche » à nourrir. Une part, c’est tout ce que j’ai à te donner. Mais une servante ne songerait pas à manger pendant que sa maîtresse a faim, n’est-ce pas ? Alors la seule solution est de te priver complètement de tes rations.

Seule solution, mon cul !

Depuis une heure maintenant, la vieille dame de la cour chargée de servir les repas, connue sous le nom de matrone culinaire, ignorait les supplications de Leelee et lui refusait même un simple morceau de nourriture. Victime des brimades et des insultes de Shu Keigetsu, cette femme n’était qu’un nom de plus sur la liste de ceux qui en voulaient à la Demoiselle.

Malheureusement, il se trouvait qu’elle n’aimait pas non plus Leelee, qui avait le sang d’une danseuse étrangère coulant dans ses veines. Le mépris qui brillait dans ses yeux montrait clairement qu’au fond, elle n’avait pas plus envie de nourrir la rousse que Keigetsu elle-même.

Bon sang ! Je savais que ça allait arriver dès l’instant ils m’ont envoyée avec cette femme ! La tête baissée, Leelee serra les dents.

Le harcèlement avait commencé dès son tout premier jour de travail à la Cour des Demoiselles. Elle aurait dû recevoir la robe couleur rouille de cinabre d’une dame de cour de rang intermédiaire, mais l’uniforme qu’on lui avait jeté était d’un rose pâle. Ce n’était pas tout : il s’accompagnait d’insultes.

— On attend des dames de cour de rang supérieur qu’elles traitent de temps à autre avec des bureaucrates en dehors de la cour intérieure. Comment pourrions-nous représenter le clan Shu avec la fille d’une danseuse qui coucherait avec un homme à la première occasion, sans parler d’une étrangère ayant une maîtrise précaire de notre langue ?

Ma mère n’était pas une prostituée ! Elle était une véritable danseuse, une maîtresse dans son art !

La mère de Leelee avait fait partie d’une troupe itinérante qui avait trouvé son chemin jusqu’au royaume d’Ei, la nation la plus prospère du continent. Elle excellait dans la « Virevolte sogdienne », et la vue magnifique d’elle dansant comme un papillon dans les airs avait conquis le cœur d’un homme du clan Shu.

Cependant, une étrangère ne serait jamais autorisée à se marier dans l’un des cinq clans, qui prisaient leur lignée par-dessus tout ; à la place, on lui avait accordé un domaine dans le centre-ville en tant que maîtresse.

Insatisfaite néanmoins, son épouse légitime l’avait tourmentée jusqu’à ce qu’elle soit conduite à une mort prématurée.

Bien que le père de Leelee ait pleuré sa mort, son épouse avait refusé de le laisser adopter Leelee au sein de la famille principale, et par conséquent, elle avait été envoyée à la Cour des Demoiselles pour servir comme l’une des dames d’honneur du clan Shu.

On lui avait confisqué son domaine en ville. Si elle accomplissait son mandat de trois ans, cependant, on lui fournirait le gîte, le couvert et un salaire pendant toute cette période. Pour assurer sa propre survie, Leelee avait pris la décision d’aller travailler à la Cour des Demoiselles.

Et comment cela s’était-il passé pour elle ?

Le clan Shu regorgeait de personnalités intenses. Bien que la Consort Noble Shu fût réputée pour sa grâce, cette vertu se traduisait aussi par un manque de caractère, et elle ne faisait rien pour condamner les brimades qui sévissaient au palais. La Demoiselle était arrogante, et ses dames de compagnie étaient autoritaires, si bien que les filles cherchaient constamment une proie facile pour détourner l’attention d’elles-mêmes. Finalement, Leelee devint leur victime.

Je ne vendrais jamais ma chasteté ! Je ne sais même pas comment séduire un homme ! Je suis une fière citoyenne d’Ei et une dame de cour à part entière !

Travailleuse acharnée, Leelee n’avait ménagé aucun effort pour se préparer à son service. Grâce à l’agilité physique dont elle avait hérité de sa mère, elle avait appris en un rien de temps à se tenir correctement, et elle avait lu les livres que son père lui avait donnés pour se familiariser avec les Cinq Classiques.

Et pourtant, il avait suffi d’un seul regard sur les cheveux roux de Leelee et sa poitrine trop développée pour son âge pour que les femmes du palais de Shu la raillent comme une fille dont le seul talent résidait à séduire les hommes.

Je déteste ça…

Leelee savait qu’elle était entourée d’ennemis. L’endroit ne grouillait de rien d’autre que de la racaille qui adorait s’en prendre aux faibles et se moquer de quiconque s’écartait de la norme.

Mais ce qui compte en ce moment c’est que je mange.

Ayant mené une vie frugale en ville, Leelee savait très bien que se nourrir était plus important que sa fierté. Malgré les piques qu’elle avait lancées à Keigetsu, la vérité était qu’aucune dame de la cour ne serait disposée à partager sa nourriture ou son toit avec elle. Si elle ne parvenait pas à obtenir ces rations, celle qui mourrait de faim ne serait pas Keigetsu la Demoiselle, mais Leelee elle-même.

Hélas, ses supplications étaient restées lettre morte. Après tout cela, la matrone chargée de la cuisine dit : « Je dois commencer les préparatifs pour le dîner », et elle partit. Leelee alla jusqu’à s’accrocher à sa jupe, mais la femme la repoussa violemment.

— Bon sang ! murmura Leelee, laissée seule dans le cloître.

Elle ne pouvait compter sur aucune charité de la part du Palais de l’Étalon Vermillon. Sa seule option était de se rendre dans l’un des autres palais et d’y implorer leur pitié. Compte tenu de sa proximité et du caractère de ses résidents, le Palais du Qilin d’Or était l’endroit qu’elle préférait pour commencer, mais elle doutait que quiconque du clan Kou offre son aide à une dame de la cour de Shu dans ces circonstances.

Il ne restait donc que le Palais du Renard Indigo du clan Ran, à l’est.

Pour se rendre au palais d’un autre clan, il fallait traverser la Cour des Demoiselles située en son centre. Leelee se mit en route dans cette direction, réfléchissant à la manière de se faufiler dans des résidences qui étaient pratiquement interdites d’accès aux autres clans.

Au moment où le toit de la Cour des Demoiselles apparut, quelqu’un l’interpella par derrière.

— Toi, là-bas.

Quand elle se retourna, elle vit une femme vêtue d’une robe de soie ivoire.

Soie ivoire… C’est une dame de la cour de haut rang du clan Kin ! Que me veut-elle ?

Leelee ne pouvait pas dire qui elle était, son visage étant caché derrière son éventail rond, mais ayant déduit le rang de la femme à la couleur de son uniforme, elle s’agenouilla sur-le-champ.

— Comment puis-je vous aider, honorable Soie Ivoire ?

Lorsqu’on ignorait le nom d’une dame de la cour, la coutume voulait qu’on se réfère à la couleur qu’elle portait comme s’il s’agissait de son titre officiel.

La femme vêtue d’ivoire esquissa un sourire narquois derrière son éventail.

— La nuit va bientôt tomber, je vais donc aller droit au but. Ô pitoyable Rose Pâle, accepterais-tu de devenir une servante du clan Kin ?

— Comment ?

Cette offre était la dernière chose à laquelle elle s’attendait.

Leelee était trop choquée pour parler. Devinant la raison de son silence, l’autre femme se lança dans son explication.

— J’ai entendu des rumeurs sur la punition infligée à Shu Keigetsu. Elle vous a entraînée dans sa chute, n’est-ce pas ? Ce n’est pas comme si vous avez choisi de naître fille d’une danseuse… Pauvre petite. Ma demoiselle, la sage Dame Kin Seika, a le cœur brisé pour vous.

Aussi furieuse qu’elle fût d’entendre cette femme dénigrer la profession de sa mère, Leelee voulait savoir en quoi consistait sa proposition. Comme elle ne répondait pas, la femme Kin poursuivit avec aisance :

— Ainsi, nous vous accorderons une robe d’hermine argentée à une condition. Vous n’avez aucune allégeance particulière envers le clan Shu, n’est-ce pas ?

De l’hermine argentée ?!

C’était la couleur portée par les dames de cour Kin de rang intermédiaire. Les yeux de Leelee s’écarquillèrent devant cette offre unique. Cependant, soucieuse avant tout de connaître le piège, elle aborda prudemment la question :

— Puis-je demander quelle est cette condition ?

— C’est très simple, en réalité. Tout ce que vous avez à faire, c’est de tourmenter votre maîtresse, Shu Keigetsu.

— Quoi ?

Leelee fronça les sourcils, prise une nouvelle fois au dépourvu. Pourquoi un membre d’un autre clan serait-il si désireux de venger Kou Reirin ?

En voyant l’air dubitatif sur le visage de la rousse, la dame de cour vêtue d’ivoire renifla avec dédain devant l’esprit lent de son interlocutrice.

— Vous voyez, dit-elle d’une voix douce comme du miel, Dame Kou Reirin est le papillon du prince. Même un enfant pourrait voir à quel point Son Altesse la favorise. Seul le plus stupide des imbéciles s’en prendrait à elle dans un accès de jalousie comme l’a fait votre maîtresse. Le moyen le plus sûr de gagner les faveurs du prince est tout à fait le contraire : s’agenouiller et lui jurer allégeance.

En d’autres termes, en sévissant contre Shu Keigetsu, le clan Kin se poserait en bienfaiteur de Reirin.

Comme le suggérait le caractère signifiant « or » dans leur nom, le clan Kin était depuis des temps immémoriaux le seul fabricant de pièces d’or d’Ei, et s’était ainsi imposé comme un pilier de l’économie du royaume.

Fidèles à leur nature de marchands, la majorité d’entre eux préféraient agir de manière intelligente et pragmatique. Bien que n’importe quelle femme se languirait du Gyoumei, intelligent, fort et viril, il n’était pas étonnant que la Demoiselle du clan Kin ait pris la décision calculée de jeter son dévolu sur le deuxième siège à la place.

— Non seulement il nous est interdit d’entrer dans le palais d’un autre clan, mais la Cour des Demoiselles est fermée pour le rituel de purification pendant les sept prochains jours. Pour l’instant, nous devons laisser à l’un des membres de son propre clan le soin de remettre Shu Keigetsu à sa place.

La femme vêtue de soie ivoire gloussa derrière son éventail.

— Mais quand on saura que c’est nous qui avons orchestré ses souffrances, imaginez à quel point les femmes du clan Shu seront contrariées — et les autres clans, sachant que nous les avons devancées.

— Si nous allons trop loin en la punissant, n’aurons-nous pas des ennuis avec les Yeux de l’Aigle ?

— Il est un peu tard pour dire ça après que votre clan l’ait chassée vers une ruine. Ne vous inquiétez pas. Une petite somme d’argent suffit pour que les agents ferment les yeux.

Son ton était assuré. La femme retira sa barrette décorative et la tendit à Leelee. Des perles ornaient une base en argent. En référence à l’élément emblématique du clan, c’était le design parfait pour une femme du clan Kin.

— Je suis Gayou, du clan Kin. À partir de demain, je te donnerai une récompense chaque fois que tu me rencontreras ici et que tu me rendras compte de tes relations avec Shu Keigetsu. Au bout de sept jours, tu recevras une robe d’hermine argentée.

Leelee fixait la barrette, réfléchissant encore à cette offre. Voyant cela, la femme dit :

— Peut-être préfères-tu ceci.

Elle sortit alors un petit sac en toile de jute de sa manche.

À l’intérieur se trouvaient près de deux tasses de riz. C’était un produit haut de gamme, poli jusqu’à briller suffisamment pour rivaliser avec la robe de soie ivoire.

La femme eut un rire cinglant en voyant Leelee déglutir, puis glissa sa barrette dans le sac et pressa le tout dans la main de la Demoiselle.

— Je t’en préparerai le double pour demain. Ça t’intéresse ?

— Oui.

Il y eut une légère hésitation, mais finalement, Leelee accepta son offre.

La femme sourit, satisfaite, et fit demi-tour d’un pas vif.

Alors qu’elle regardait Gayou disparaître dans l’ombre de la Cour des Demoiselles, Leelee resserra sa prise sur le petit sac qu’elle tenait à la main.

Je ne fais rien de mal.

C’était une question de survie.

De plus, la plupart des membres du clan Shu se faisaient un plaisir de tourmenter Shu Keigetsu sans qu’elle ait besoin de le demander. Leelee avait déjà renoncé à ses fonctions de servante. Il lui suffisait d’en parler à une dame de compagnie d’un autre clan une fois par jour, comme si elle faisait la tournée des petites conversations. Rien que cela, et elle pourrait s’échapper du Palais de l’Étalon Vermillon et mettre la main sur une robe d’hermine argentée.

Leelee prit une profonde inspiration pour s’éclaircir les idées, puis rebroussa chemin. Le soleil allait bientôt se coucher. Elle devait faire cuire le riz avant cela.

Savoir comment allumer un feu me place dans une meilleure position que la plupart des gens. Je parie qu’une certaine personne est en train de pleurer à chaudes larmes en ce moment même, noyée sous les mauvaises herbes et les insectes.

Ses lèvres se tordirent en un sourire narquois alors qu’elle réfléchissait à l’ironie de la situation. À bien y réfléchir, la Demoiselle l’avait autrefois jetée dans le jardin pour la simple raison qu’elle n’aimait pas l’expression de son visage.

C’était ce que Keigetsu méritait. Une fois que j’aurai cuit le riz, décida Leelee, je vais le manger juste devant son nez. Si la fille se frottait le front dans la terre et s’excusait, elle pourrait être assez généreuse pour lui en laisser une bouchée.

— Hé hé… Je vais lui faire payer l’enfer qu’elle m’a fait vivre.

C’est dans cet état d’esprit qu’elle s’aventura courageusement vers le grenier où Keigetsu l’attendait.

— Oh, bonjour, Leelee ! Tu es revenue !

Cependant, tous ses plans s’effondrèrent dès qu’elle posa le pied sur le terrain. La femme même qui était censée se désespérer au milieu des mauvaises herbes et d’une cabane délabrée l’avait interpellée, retirant son foulard avec un sourire.

— Hein ?

— Ça tombe bien ! Je viens juste de finir de faire frire les pommes de terre. J’ai fait sauter quelques pousses de colza pendant que j’y étais ! Viens, mangeons tant que c’est chaud !

Hein ?!

Comment diable Shu Keigetsu, qui, selon toute logique, aurait dû être par terre en train de pleurer à chaudes larmes, avait-elle pu préparer un repas aussi copieux ?

— Oh ! Et regarde ça ! J’ai déjà fait la moitié du jardin !

De plus, elle avait désherbé la moitié de la cour, jusque-là en friche. Mais ce n’est pas tout : elle avait écarté les branches éparses, les avait triées selon leur épaisseur et avait formé des billons de terre ici et là.

La femme qui se tenait devant Leelee, gonflée de fierté, saisit sa dame d’honneur par la main et la conduisit vers les rangées de buttes.

— C’était un fouillis de toutes sortes de légumes verts et de fruits, alors je les ai replantés par type. De gauche à droite, nous avons les pommes de terre, la ciboulette, les courges et les plants de colza…

— Attends ! Leelee se dégagea de l’étreinte de la Demoiselle. Doucement ! Que se passe-t-il ici ?!

— Hein ?

— Comment as-tu réussi à obtenir des pommes de terre et des courges dans ce terrain vague envahi par la végétation ?! Quoi, tu as utilisé la magie ?!

La Demoiselle se contenta de glousser, amusée par cette suggestion.

— Leelee, petite idiote ! Je ne sais pas utiliser la magie.

Leelee n’avait jamais entendu cette voix servir à autre chose qu’à hurler ou à réprimander les autres ; elle fut surprise de l’entendre émettre un rire si délicat, empreint d’élégance.

— C’était un merveilleux coup de chance, c’est tout. C’était un entrepôt, n’est-ce pas ? La nourriture laissée à l’abandon ici a germé grâce à la lumière du soleil et à l’humidité, à l’insu de tout le monde.

— Quoi ?!

— La ténacité de la vie ne cesse de m’étonner… Cet endroit sert de frontière avec le clan Ran, dont l’élément est le bois. Peut-être est-il imprégné d’un qi qui nourrit les plantes. C’est vraiment une sorte de paradis.

La Demoiselle acquiesça à ses propres mots, émerveillée, puis se baissa pour tapoter tendrement le sol, sans se soucier de salir l’ourlet de ses vêtements.

Leelee était stupéfaite.

— Tu n’es pas sérieuse. Tout le monde sait que cet endroit est infesté d’insectes et de champignons horribles !

— Des champignons ! J’ai oublié de le mentionner ! Le champignon de la charbonnière a fait un travail magnifique ici !

Son visage s’illumina, et elle courut vers l’un des endroits les plus humides et boueux qu’elle put trouver. Lorsqu’elle revint, elle tenait dans sa main un brin d’herbe à la tige inhabituellement grosse.

— Regarde ça ! Le riz sauvage était infesté de charbonnière ! C’est toujours comestible, et ça peut servir de peinture pour les sourcils. Ooh, j’ai une idée ! Pourquoi ne pas les faire sauter à la poêle aussi ?

Leelee l’ignorait, mais infecter les jeunes pousses de certaines graminées avec le champignon de la charbonnière les transformait en un légume ayant la texture d’une pousse de bambou. Bien qu’elle fût originaire de la ville et qu’elle sût se débrouiller seule, elle ne s’était jamais essayée à la culture des légumes auparavant.

— Qu… qu… quoi…

— Oh, quelle chance j’ai d’avoir toutes ces occasions de mettre en pratique ce que j’ai appris dans les livres ! C’est donc ça la récompense d’un beau défi… Louée soit mon énergie inépuisable !

La Demoiselle fixait ses propres bras avec une fascination captivée, ses yeux toujours brillants de séduction étincelant désormais de joie.

Revenant brusquement à la raison, elle s’écria :

— Les pommes de terre ! et se retourna brusquement vers Leelee. Allez, notre repas va refroidir ! Commençons par les pommes de terre frites. J’ai toujours rêvé de me gaver d’un plat bourré d’huile et saupoudré de plus de sel que le bon sens ne le permet, sans me laisser décourager par la menace des brûlures d’estomac ! Allez, Leelee ! Rejoins-moi pour réaliser ce rêve !

La Demoiselle tendit la main, débordante de confiance, mais Leelee, franchement, ne savait pas comment réagir.

— Comment as-tu même trouvé du sel et de l’huile ?

— Un membre des Yeux de l’Aigle très généreux m’a apporté tout ce dont j’avais besoin, y compris des ustensiles de cuisine. Je n’avais pas prévu de demander du sel, en fait. Je me suis dit que si le besoin s’en faisait sentir, je pourrais assaisonner la nourriture avec des larmes pour lui donner un goût plus salé. Mais je voulais en saupoudrer une bonne dose, alors j’ai bien fait d’accepter son offre !

Assaisonner sa cuisine avec ses propres larmes ? Leelee avait tellement de mal à suivre son raisonnement bizarre qu’elle avait envie de hurler. Elle n’arrivait pas à croire que la fille qui se tenait devant elle était la Shu Keigetsu.

Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ? Elle est comme une personne complètement différente.

Avait-elle été possédée par un fantôme vengeur, ou était-elle devenue folle ? Leelee ne pouvait imaginer une apparition maléfique aussi animée, c’était donc probablement la seconde hypothèse. Elle avait dû perdre la raison lorsqu’elle avait été enfermée dans le donjon ; cela suffirait à faire basculer n’importe quelle femme dans la folie en quelques heures.

— Tu es bien Shu Keigetsu, n’est-ce pas ? demanda-t-elle pour s’en assurer. Si tu mijotes quelque chose, vas-y, crache le morceau.

Pour une raison quelconque, l’autre fille détourna le regard, l’air gêné.

— Ô Grand Ancêtre, murmura-t-elle entre ses dents. Aujourd’hui, j’ai compté sur l’aide d’autrui pour assouvir mon désir égoïste de manger des pommes de terre frites. Pour cela, je vous demande pardon.

— Quoi ? Je n’entends pas…

— Après la nuit de la Fête du double sept, je suis devenue une autre personne. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant.

Leelee tenta d’insister, mais l’autre fille enfonça une pomme de terre frite dans la bouche ouverte de la rousse.

— Ça y est, Leelee ! Ouvre grand !

— Mmph !

Le morceau de pomme de terre fraîchement frite, de la taille d’une bouchée, était brûlant, et il fondit pratiquement dans sa bouche lorsqu’elle en déchira la peau avec ses dents.

La généreuse pincée de sel se mariait si bien avec le goût de la pomme de terre et de l’huile que les yeux de Leelee s’écarquillèrent malgré elle.

— Mmm ! C-c’est incroyable ! C’est encore meilleur que ce à quoi je m’attendais ! À peine la Demoiselle eut-elle mis une pomme de terre dans sa propre bouche qu’elle s’agita de joie, les mains pressées contre ses joues. C’est le bonheur… Comme c’est merveilleux de respirer l’arôme de l’huile sans avoir mal au ventre ! Je peux manger autant que mon cœur le désire ! Non, je peux m’en gaver ! Je peux me gaver de ces pommes de terre frites !

Elle semblait très satisfaite de sa création.

Leelee la regardait, abasourdie, tandis que la Demoiselle acquiesçait sans cesse, les joues rougies et les yeux embués.

Mais que diable lui est-il arrivé ?

Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’était devenue Shu Keigetsu. Il n’y avait qu’une seule chose dont elle était certaine.

Est-il même possible de plonger cette femme dans le désespoir ?

La mission « simple » que cette femme en soie ivoire lui avait confiée allait s’avérer bien plus difficile qu’elle ne l’avait imaginé.

— C’est au tour du colza ! Allez, on va s’y mettre avec panache !

Le riz que Leelee avait apporté pour frimer avait depuis longtemps refroidi, abandonné dans un coin de la cour bien entretenue.

 

error: Pas touche !!