I WISH – BONUS

En attendant le retour de l’été

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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— Oh, bonjour, Chiyo-chan.

À peine avais-je passé la tête par la porte arrière de la cantine Tsuru-ya que la propriétaire leva les yeux de la cuisinière pour m’accueillir avec un sourire chaleureux.

— Bonjour, Tsuru-san, dis-je. J’ai votre livraison du jour.

Je soulevai légèrement la caisse de poisson que j’avais achetée ce matin-là, et lui souris en retour.

— Oh, merveilleux, dit Tsuru en s’agenouillant pour raviver le feu sous la cuisinière. Pourrais-tu simplement la déposer à l’endroit habituel pour moi ?

— Bien sûr, répondis-je en allant poser la caisse dans un coin du sol en terre battue.

— Merci, ma chère. Mon Dieu, qu’est-ce qu’il fait chaud dehors aujourd’hui…

— Oui, vraiment, répondis-je en jetant un regard vers la porte ouverte derrière moi.

Le ciel bleu au-dessus de nos têtes. Les nuages blancs et cotonneux.

C’était une parfaite journée d’été, en plein mois d’août.

Tsuru s’approcha de moi et leva elle aussi les yeux vers le ciel.

Nous restâmes là un moment, côte à côte, à contempler cette immense étendue bleue.

Je me dis que nous pensions exactement à la même chose.

Chaque fois que je regardais le ciel d’été, je ne pouvais m’empêcher de repenser à ce jour fatidique, celui où ils s’étaient envolés au-delà de l’horizon avant de disparaître en minuscules points lumineux.

Je pouvais encore voir cette scène avec une netteté douloureuse, même aujourd’hui.

— …Que dirais-tu d’une tasse de thé avant de repartir, Chiyo-chan ? demanda doucement Tsuru en m’invitant dans le réfectoire.

— Oh, avec plaisir, répondis-je avec un sourire discret. Merci beaucoup.

Cela faisait maintenant deux ans que l’été qui avait marqué la fin de la guerre était passé.

Et donc, cela faisait aussi deux ans entiers depuis nos adieux.

Je faisais de mon mieux pour ne plus évoquer cette époque lorsque je pouvais l’éviter.

Mais je savais malgré tout que ni Tsuru ni moi ne pourrions jamais l’oublier. Cet été vivait toujours en nous. Je pouvais le voir chaque fois que nos regards se croisaient.

Dans un coin du réfectoire, sur une étagère, reposait un vase blanc que Tsuru remplissait toujours de fleurs de saison.

— Oh… un lys… murmurai-je en regardant dans sa direction.

— Oui… répondit doucement Tsuru.

Nous nous assîmes côte à côte, admirant les fleurs immaculées tout en sirotant notre thé.

— Je me demande ce que fait Yuri-chan en ce moment… murmura Tsuru pour elle-même. J’espère qu’elle va bien…

— …Je suis sûre qu’elle va bien, répondis-je en observant les pétales d’un blanc éclatant. C’est une fille solide.

Parfois, j’avais encore du mal à croire qu’elle avait réellement existé.

Elle était apparue de nulle part un jour, avant de disparaître tout aussi soudainement.

Je repensai à cette journée où nous étions tous allés assister au départ de l’unité kamikaze. Je me souvenais simplement d’être restée dans la foule, au bord de la piste, à regarder les avions filer les uns après les autres sous les acclamations. Puis, soudain, j’avais entendu une voix familière.

Je m’étais retournée et j’avais vu Yuri, un peu plus loin, en train de crier quelque chose à l’un des appareils.

Puis, après avoir regardé les avions disparaître dans le ciel, je m’étais tournée vers elle, pensant aller lui parler… mais je l’avais alors vue s’effondrer brutalement au sol, comme si elle avait perdu connaissance.

Je m’étais précipitée vers elle en paniquant, me frayant un chemin à travers la foule.

Mais lorsque j’étais arrivée jusqu’à l’endroit où elle se trouvait, elle avait disparu.

J’avais interrogé les gens autour d’elle, mais personne ne semblait savoir ce qui lui était arrivé.

C’était comme si elle s’était évaporée dans les airs.

Comme un mirage.

— Chiyo-chan, dit soudain Tsuru. Tu as toujours cette lettre, n’est-ce pas ?

J’acquiesçai immédiatement, comprenant tout de suite de quelle lettre elle parlait.

Cet après-midi-là, après la disparition de Yuri, Tsuru et moi avions passé des heures à la chercher avant de finalement abandonner et de rentrer au réfectoire à la tombée de la nuit.

Et c’est là que nous avions remarqué qu’une des lettres confiées à Tsuru par les pilotes kamikazes la veille avait disparu de la pile.

C’était celle de Sakuma. Celle adressée à Yuri.

— Écoute, avait dit Tsuru, je commence à prendre de l’âge. Je ne suis pas certaine de vivre assez longtemps pour revoir Yuri-chan. Peut-être devrais-tu la garder pour moi, Chiyo-chan…

— Oh, bien sûr ! avais-je répondu sans hésiter. Laissez-moi m’en occuper !

Je ne l’avais ouverte qu’une seule fois afin de vérifier qu’elle contenait bien une lettre destinée à Yuri, avant de la refermer soigneusement et de l’envelopper dans un joli tissu.

Je l’avais ensuite rangée dans une vieille boîte de bonbons vide, tout au fond du tiroir de mon bureau.

Je voulais m’assurer qu’elle ne soit ni tachée, ni déchirée… ni perdue avant d’avoir pu la remettre à Yuri.

— Ne vous inquiétez pas, dis-je. Si je revois un jour Yuri, je lui remettrai cette lettre.

Pour être honnête, j’avais le pressentiment que ce jour n’arriverait peut-être jamais.

Non pas parce que je pensais qu’elle était morte, bien sûr. Au contraire, j’étais persuadée que Yuri était toujours en vie quelque part.

Et pourtant, quelque chose me disait qu’elle vivait désormais dans un monde très différent du nôtre. Quelque part de très, très loin.

J’avais le sentiment que nous ne nous reverrions probablement jamais.

Mais le monde restait petit.

Et les vies humaines finissaient toujours par se croiser à nouveau d’une manière ou d’une autre.

Même si je ne pouvais pas lui remettre cette lettre moi-même, j’étais persuadée qu’elle finirait malgré tout par lui parvenir un jour, peu importe le chemin qu’elle devrait emprunter.

Alors jusque-là, je continuerais de la garder précieusement.

Peut-être qu’un jour, lorsque je serai devenue trop vieille ou trop faible pour continuer à la protéger moi-même, je la confierai à quelqu’un d’autre.

Quelqu’un en qui j’aurai confiance.

Et cette personne la conservera à son tour en sécurité, même si cela signifie qu’elle devra dormir pendant des années, voire des décennies, dans une boîte oubliée quelque part avant d’atteindre enfin sa véritable destinataire.

Après tout, n’était-ce pas ainsi que l’humanité avait toujours transmis les choses importantes ?

En trouvant des moyens de préserver notre histoire, nos souvenirs et nos expériences afin qu’ils puissent parvenir jusqu’aux générations futures.

Afin qu’elles ne répètent pas les mêmes erreurs que nous.

Il y avait d’ailleurs une autre lettre que je gardais précieusement.

Celle qu’Ishimaru m’avait confiée la veille de leur départ.

Pour être honnête, c’était davantage un petit mot qu’une véritable lettre. Il était écrit sur un minuscule morceau de papier plié qu’il avait discrètement glissé dans ma main au moment de nos adieux en larmes.

Lorsque j’étais rentrée chez moi ce soir-là et que je l’avais déplié, je n’y avais trouvé que trois mots :

— Sois heureuse, d’accord ?

Et à cet instant, je m’étais effondrée.

J’avais recommencé à pleurer sans pouvoir m’arrêter.

J’avais pleuré si fort et si longtemps que j’en étais moi-même stupéfaite. Je ne pensais même pas qu’un corps humain pouvait contenir autant de larmes.

Sois heureuse, d’accord ?

C’était une phrase si simple.

Et pourtant, elle exprimait à la perfection l’optimisme lumineux et indestructible d’Ishimaru.

Ces mots avaient peut-être l’air banals, mais ils m’avaient profondément bouleversée, parce que je pouvais entendre sa voix derrière eux.

Je pouvais sentir toute la chaleur de son cœur.

Il avait raison.

Je devais trouver une manière d’être heureuse.

Je voulais devenir quelqu’un capable de connaître un bonheur sincère.

Quelqu’un capable de partager ce bonheur avec les autres.

Quelqu’un capable de rendre ce monde un peu plus lumineux, tout comme lui l’avait fait.

Même si, honnêtement, je ne savais pas encore si j’en étais capable.

Mais comme mon père me le répétait sans cesse, le monde changeait rapidement autour de nous.

Bientôt, nous vivrions peut-être dans une société entièrement nouvelle.

Une société où les gens seraient si absorbés par le rythme effréné de leur quotidien qu’ils finiraient par oublier complètement ce qu’avait été le passé.

Je me jurai alors de ne jamais laisser cela arriver.

Je garderais ces souvenirs précieux tout contre mon cœur.

Et je continuerais à les transmettre aux autres aussi longtemps que je vivrais.

Cela me semblait être un bon premier pas vers la personne que je voulais devenir.

Alors oui.

Je protégerais la lettre de Yuri au péril de ma vie.

Je raconterais aux générations futures ce qu’avaient vécu ces pauvres garçons dont la vie avait été brisée par la cruauté de la guerre.

Mais surtout…

Je ne t’oublierai jamais, Ishimaru-san.

Et j’espère que peut-être, juste peut-être, nous pourrons nous revoir un jour.

Dans un autre lieu. À une autre époque.

Peut-être même sous une autre apparence.

Peu importe, au fond.

Tant que je peux te retrouver.

Et lorsque ce jour viendra, j’espère que nous vivrons dans un monde où je pourrai te dire que je t’aime sans la moindre peur.

Sans craindre ce que l’avenir pourrait nous arracher.

Je veux aimer de tout mon cœur.

Et être aimée en retour.

Dans un monde où il n’y a aucune honte à aimer sincèrement et sans retenue.

J’espère qu’un jour, un tel monde existera réellement.

— Bon, je devrais rentrer maintenant, dis-je finalement. Merci pour le thé.

— Bien sûr, ma chérie, répondit Tsuru avec un sourire. À demain, alors. Fais attention en rentrant.

Elle me salua de la main, et je lui rendis son geste.

Dès que je franchis la porte, une légère brise vint effleurer ma joue.

L’air était plus frais que je ne l’avais imaginé. Même sous le soleil brûlant, on pouvait déjà sentir l’ombre de l’automne approcher.

Mais cela ne me dérangeait pas.

Oui.

L’été allait bientôt prendre fin.

Mais il reviendrait toujours.

Et à chaque retour, il me rappellerait encore une fois mes amis disparus…

Et l’homme que j’aimais.

Et cet été fatidique qui les avait emportés pour toujours.

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