SotDH T12 – CHAPITRE 4 PARTIE 1

Itsukihime : Contes Nocturnes de Sabres Démoniaques (1)
– Chapitre Final –

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Nous étions en la dix-septième année de l’ère Tenbun (1548).

Le monde était en proie au tumulte. Les guerres se succédaient sans fin et les vies se dispersaient comme des feuilles mortes. C’était l’époque connue sous le nom de Sengoku, la période des royaumes combattants, lorsque les nombreux seigneurs féodaux rivalisaient pour prendre le contrôle du Pays du Soleil-Levant.

Mais loin des grandes batailles qui rendraient plus tard cette période célèbre, un petit village sidérurgique nommé Kadono se trouvait au creux d’une chaîne de montagnes dans la province de Harima. C’est là que se déroule notre histoire.

C’était une histoire que nul n’avait jamais contée et sans grande importance. Le récit d’une modeste romance entre un forgeron et un démon.

L’homme se trouvait dans une forêt.

Les bois épais et luxuriants lui obstruaient la vue, et, avec la densité du brouillard, lui donnaient l’impression de s’être égaré dans un autre monde. Cela faisait déjà des heures qu’il errait sans but. Ses jambes étaient lourdes et ne continuaient d’avancer que par la seule force de sa volonté. Son épuisement était presque assez fort pour lui faire oublier où il se trouvait et pourquoi il courait.

Les habitants de son village appelaient cet endroit la forêt d’Irazu et croyaient qu’un être sacré y résidait.

C’était donc un lieu où l’on n’était pas censé pénétrer. Il le savait, mais s’y était tout de même aventuré, n’ayant plus d’autre choix tandis qu’il fuyait de toutes ses forces.

L’homme s’appelait Kaneomi. Il était né et avait grandi à Kadono, un village de montagne qui prospérait depuis les temps anciens grâce à la sidérurgie. On y employait des techniques particulières pour transformer le sable ferrugineux en masses de fer, avant de façonner ce métal en divers produits. Le fer servait à fabriquer des armes, des armures et des outils agricoles, indispensables aussi bien aux guerriers samouraïs qu’aux paysans. Les villages sidérurgiques étaient peu nombreux, si bien que les seigneurs féodaux et les temples leur accordaient des privilèges particuliers et assuraient leur protection.

Kadono était toutefois un cas particulier, car ce n’était pas seulement un village sidérurgique mais aussi le foyer de nombreux maîtres forgerons parmi les plus renommés du pays. Les autorités ne voulaient pas risquer de perdre la qualité du fer et les techniques de forge qui faisaient la réputation du village, si bien qu’il demeurait exempt d’impôts, même vis-à-vis de la Cour impériale. C’était, en quelque sorte, une petite province indépendante.

Kaneomi était l’un des forgerons du village. Il avait un peu plus de vingt ans, encore jeune, mais ses compétences étaient déjà reconnues. Les lames de Kadono étaient célèbres et l’on disait même qu’elles pouvaient tuer les démons. Les siennes comptaient parmi les meilleures. Il était peut-être le meilleur forgeron du village, mais la renommée apportait son lot d’avantages comme d’ennuis. Alors qu’il avait quitté le village pour vendre ses sabres, il avait été attaqué par des bandits de montagne. Bien entendu, c’étaient ses lames qu’ils convoitaient.

N’ayant aucun moyen de se défendre, Kaneomi choisit de fuir aussi vite que possible.

Mais il ne parvenait pas à semer les bandits, alors il s’enfonça dans la forêt… la forêt d’Irazu, interdite aux habitants du village.

— Bon sang. Mes jambes n’en peuvent plus.

Il ignorait où il allait, mais tout valait mieux que d’être tué et dépouillé de ses sabres, alors il courut de toutes ses forces. Peu après, une cabane solitaire émergea de la brume.

— Ça ne me dit rien qui vaille, marmonna-t-il.

Tomber sur une masure délabrée au milieu d’une forêt était un classique des histoires de fantômes. Il ne manquait plus qu’une sorcière des montagnes ou une démone apparaisse. Ou n’importe quel esprit, d’ailleurs. Cela n’avait guère d’importance. Toutes ces histoires finissaient de la même façon.

Valait-il mieux être tué par des bandits ou dévoré par quelque vieille sorcière malfaisante ?

Kaneomi s’arrêta et réfléchit sérieusement à la question. Dans sa situation, ce n’était pas une chose très avisée.

— Je te tiens, petite enflure !

Il réagit un instant trop tard au cri. Il se retourna et vit une serpe acérée foncer droit vers son visage, puis l’esquiva aussitôt. Il tomba sur le côté, mais ne put se relever, trop épuisé par sa fuite.

— Héh. On t’a enfin rattrapé.

— Les lames de Kadono se vendent à prix d’or. On ne va pas te laisser filer si facilement.

Ils étaient trois bandits en tout : l’un avait le visage déformé par la colère, un autre affichait une arrogance méprisante, et le troisième arborait un large sourire moqueur. Les trois hommes avaient des visages différents, mais Kaneomi savait qu’un seul destin l’attendait.

Il allait mourir ici. Les lames dans lesquelles il avait mis tout son cœur et toute son âme lui seraient arrachées des mains, puis il serait abattu sans la moindre pitié.

Mais il ne tomberait pas sans se battre.

Toujours assis par terre, il saisit l’un des sabres qu’il comptait vendre.

Il le tira du fourreau métallique qui faisait la réputation des lames de Kadono, révélant une épaisse lame bordée d’une ligne de trempe simple. C’était une arme conçue pour le combat, non pour la beauté.

— Oooh. Voilà un beau sabre.

— C’en est presque du gâchis de le vendre, hein ?

Les bandits souriaient comme si le sabre leur appartenait déjà.

Kaneomi ne pouvait tolérer que de tels vauriens s’emparent des lames qui lui étaient si chères.

Il serra les dents, réprima sa peur de la mort et fit de son mieux pour se relever.

C’est alors qu’il entendit derrière lui une voix froide comme la glace.

Que c’est bruyant.

Tous tournèrent les yeux vers l’origine de cette voix.

Derrière Kaneomi se tenait une belle femme vêtue d’un kimono d’un rouge si vif qu’il tranchait nettement avec la forêt qui l’entourait. Ses cheveux noirs touchaient presque le sol et sa peau était d’une pâleur maladive. Elle était de petite taille et mince, avec un visage jeune.

Quittez cet endroit, humains. Vous n’avez rien à faire ici.

Elle traversa la forêt sans produire le moindre son et vint se placer devant Kaneomi comme pour le protéger.

Pendant un bref instant, il crut apercevoir ses yeux. Une rougeur vacillante y brillait, semblable à l’éclat de l’aube.

Selon les écrits d’Ono Tôen dans Pensées du Maître du Fer, les êtres dont l’apparence différait de celle des gens ordinaires étaient autrefois regroupés sous le nom de « peuple des esprits ». Cela incluait les êtres aux yeux rouges, aux yeux bleus, à la peau excessivement pâle, à la taille anormale, à la force hors du commun, à la beauté irréelle, et bien d’autres encore. Les caractéristiques qui les distinguaient étaient appelées les « marques de l’étrange », et quiconque les possédait était considéré comme non humain jusqu’au début de l’ère Meiji.

Personne ne trouva les mots.

Les yeux rouges étaient la preuve qu’une personne était un démon.

Cette femme était un esprit, un être qui n’appartenait pas au monde des humains.

— H…Hé…

— C’est un démon. Q-Qu’est-ce qu’on fait ?

Les bandits étaient ébranlés, mais l’un d’eux trouva le courage de s’avancer.

— Et alors ? Même si c’est un démon, ça reste une femme ! On n’a qu’à la tuer et la dépouiller, pu…

Leurs yeux s’écarquillèrent de stupeur.

Vouf.

Une flamme vacillante apparut, puis une deuxième et une troisième.

En un instant, la forêt fut baignée d’une lueur orangée.

Des feux follets flottaient et dansaient autour de la femme, grossissant de seconde en seconde. Puis les sphères de flammes jaillirent dans un rugissement et réduisirent en cendres le sol devant les hommes.

Les hommes reculèrent devant le feu. L’air était anormalement brûlant. Un peu plus près, et ils auraient été réduits en cendres eux aussi. Ils le savaient. Leurs visages étaient pâles et couverts de sueur ruisselante, sans doute moins à cause de la chaleur que du froid qui les parcourait.

Je le répéterai une dernière fois. Quittez cet endroit. Vous ne prendrez aucune vie dans cette forêt.

Elle parlait calmement, sans montrer ni malveillance ni colère.

Kaneomi trembla.

L’absence d’émotion dans sa voix révélait le peu de valeur qu’elle accordait à la vie de ces hommes. Ils étaient trop insignifiants à ses yeux pour susciter la moindre émotion, tout comme un homme n’éprouvait aucune véritable haine lorsqu’il écrasait une mouche.

Elle pouvait les réduire en cendres avec la même désinvolture qu’on écrase un insecte.

Le démon sourit.

Ce fut la dernière chose que les bandits purent supporter.

— Aaaah !

Hurlant comme des possédés, ils prirent la fuite. Leurs cris résonnèrent dans la forêt avant de s’éteindre peu à peu au loin, laissant le démon seul avec Kaneomi, qui était toujours assis misérablement par terre.

Face à l’esprit, Kaneomi resta sans voix.

Ou peut-être était-il simplement fasciné par elle, cette jeune femme venue d’un autre monde qui commandait aux flammes. Ses yeux auraient dû l’effrayer, mais il y voyait au contraire une beauté semblable à celle des rubis.

— Qu’est-ce que tu es, au juste ? demanda-t-il.

Elle ne répondit pas. À la place, elle ramassa le sabre tombé à ses côtés.

Sa lame pâle et tranchante se refléta dans ses yeux écarlates.

Quel beau sabre.

Son expression s’adoucit très légèrement.

De temps à autre, un enfant aimé du fer comme toi naît à Kadono.

Pour une raison inconnue, sa voix était chargée d’émotion, comme si elle se remémorait un passé lointain.

— Un… enfant ? Je ne suis pas un enfant.

Il buta légèrement sur ses mots, mais parvint malgré tout à protester contre le fait que cette femme, qui paraissait pourtant plus jeune que lui, l’appelle ainsi.

Le démon sourit doucement.

Mais si. Du moins, pour moi.

Elle lui rendit son sabre puis s’éloigna, sa silhouette se retirant avec grâce.

Il la regarda partir bouche bée, puis demeura longtemps à contempler la direction qu’elle avait prise.

C’est ainsi que Kaneomi et Yato se rencontrèrent pour la première fois.

Kaneomi était le nom d’un forgeron de l’époque Sengoku. On racontait qu’il avait pris un démon pour épouse et forgé avec son aide quatre sabres démoniaques, quatre lames imprégnées artificiellement d’un pouvoir démoniaque.

Les capacités de ces sabres étaient toutes différentes, mais ils portaient chacun le nom de Kaneomi et de son épouse :

Yatonomori Kaneomi.

Ces quatre sabres, nés de l’union d’un forgeron et d’un démon, donnèrent ensuite naissance à d’innombrables récits.

***

Avril 2009.

L’événement qui suit se produisit à peu près à l’époque où les légendes urbaines de la Femme à la bouche fendue, du Manteau Rouge et de Hanako-san connurent leur fin.

C’était un dimanche, et Himekawa Miyaka avait prévu que Kaoru vienne jouer chez elle. Malheureusement, Kaoru se trompa d’heure et arriva alors que Miyaka était sortie rendre un livre qu’elle avait emprunté à l’une de ses cadettes.

Miyaka reçut un message de Kaoru et se dépêcha de rentrer.

Elle s’attendait à trouver son amie dans sa chambre, mais celle-ci se trouvait à la place dans l’une des pièces traditionnelles couvertes de tatamis.

— Ce sabre s’appelle Yatonomori Kaneomi. C’est un véritable sabre démoniaque, d’ailleurs. Je l’ai même entendu parler de mes propres oreilles.

— V…Vraiment ?!

— Oh que oui. Tu peux demander davantage de détails à ma femme. Je suis sûr qu’elle sera ravie de tout te raconter.

Kaoru discutait avec le grand prêtre du sanctuaire Jinta, Himekawa Keito, le père de Miyaka.

Il exhibait une lame sobre conservée dans un fourreau d’acier et en parlait avec enthousiasme. Miyaka reconnut elle aussi ce sabre. C’était un objet auquel son père tenait énormément.

— Papa ? Qu’est-ce que tu crois faire ?

La voix de Miyaka était un peu froide, mais qui aurait pu l’en blâmer ? Elle venait de surprendre son père en train d’importuner son amie avec l’une de ses obsessions.

— Oh, te voilà rentrée. Ton amie est passée, alors je me suis dit que j’allais lui montrer quelque chose d’intéressant.

— Il n’y avait aucune raison de faire ça, dit-elle sévèrement. — Et puis quelle fille s’intéresserait à un sabre, de toute façon ?

D’après ce qu’elle avait entendu, le sabre Yatonomori Kaneomi n’était pas un objet transmis au sein du sanctuaire. Aoba, une vieille connaissance de son père et gérante du Kogetsudou, le lui avait confié. Il avait apparemment été forgé durant l’époque Sengoku par un forgeron nommé Kaneomi, mais ce n’était pas vraiment son histoire qui intéressait son père. Il le considérait davantage comme un objet chargé de souvenirs et y tenait énormément.

Miyaka avait vu plusieurs fois son père l’entretenir avec un plaisir évident.

À sa grande surprise, Kaoru semblait fascinée par ce sabre, surtout par le fait qu’il soit censé être démoniaque.

— Moi, je trouve ça plutôt intéressant ! Il a dit que le sabre parlait ! Tu te rends compte ?

— Ne sois pas aussi crédule. Et toi, papa, arrête d’embêter mes amies.

Miyaka poussa un soupir, incapable de croire à quel point son amie était naïve.

Il existait bien quelques sabres démoniaques célèbres, comme Muramasa, la lame que l’on disait avoir maudit Tokugawa, mais Miyaka ne croyait à aucune de ces histoires. Tout comme les Trois Trésors sacrés du Japon ne possédaient aucun pouvoir réel, les sabres démoniaques n’étaient à ses yeux que des objets ordinaires dont la seule particularité résidait dans les légendes qui les entouraient.

Pourtant, lorsqu’elle était plus jeune, son père Keito avait affirmé avoir entendu ce sabre démoniaque parler.

— Oh, mais il ne la taquine pas.

Yayoi, la mère de Miyaka, entra alors en portant un plateau de gâteaux.

Contrairement à son mari, qui aimait plaisanter, Yayoi avait un caractère doux mais sincère. Miyaka ne s’attendait pas à ce qu’elle confirme les propos de Keito.

— C’est exact. Mais je suis sûr que tu peux leur parler de Monsieur le sabre bien mieux que moi, Yayoi.

— Avec plaisir. Ce sabre parlait vraiment autrefois, les filles.

Yayoi ne semblait pas plaisanter. Elle parlait avec joie, les yeux empreints d’une nostalgie lointaine.

— Même ta mère dit que c’est vrai, Miyaka-chan ! s’exclama Kaoru.

— Vraiment ? Alors peut-être que ce n’est pas un mensonge, finalement…

Mis à part son père, les paroles de sa mère paraissaient sincères. Tous deux étaient proches depuis leur jeunesse. Apparemment, Yayoi écrivait déjà des lettres à Keito lorsqu’ils étaient à l’école primaire. Peut-être que ce sabre était lié à des souvenirs précieux pour eux deux.

— Voilà qui est inattendu. Je ne pensais pas que tu finirais par y croire, Miyaka, dit Keito.

— Eh bien, on dit que le monde est plein de mystères.

— Exactement ! Un sabre qui parle, c’est tout à fait possible ! acquiesça Kaoru avec un sourire rayonnant.

Miyaka avait d’abord été sceptique, mais ce n’était pas si déraisonnable lorsqu’elle y réfléchissait vraiment. Ces derniers temps, elle s’était habituée à entendre parler de phénomènes occultes. Après tout, un sabre qui parle restait quelque chose d’assez ordinaire comparé à la Femme à la bouche fendue ou au Manteau Rouge. Le monde était rempli de mystères. Peut-être que les sentiments de quelqu’un avaient fini par demeurer dans ce vieux sabre et lui avaient donné une conscience. Elle ignorait si c’était une bonne chose ou non, mais elle pouvait, pour l’instant, accepter cette possibilité.

Deux mois passèrent ainsi, et nous étions désormais en juin 2009.

Ils avaient évité de justesse que l’affaire de Hikiko-san ne tourne à la tragédie, et chacun s’habituait peu à peu à la vie au lycée. Leurs journées s’écoulaient dans une relative tranquillité.

Bien qu’il fût encore un peu tôt pour la saison des pluies, il pleuvait souvent ces derniers temps. Comme personne ne pouvait utiliser les toits ni la cour intérieure, la cafétéria était bruyante et bondée. C’était pourquoi le groupe avait décidé de déjeuner en classe ces derniers jours.

Le groupe se composait des trois mêmes personnes : Miyaka, Kaoru et Jinya.

Au cours des deux mois écoulés depuis la rentrée, Miyaka s’était beaucoup rapprochée de Jinya, qu’elle avait rencontré lors de l’affaire de la Femme à la bouche fendue.

Ils discutaient joyeusement tout en mangeant.

La Miyaka du collège, qui ne parlait presque jamais aux garçons, n’aurait jamais cru qu’elle déjeunerait un jour avec l’un d’eux. Après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble, Jinya était devenu son ami le plus proche parmi les garçons de sa classe.

Tout en mangeant, Miyaka repensa au sabre parlant de son père.

Il s’agissait probablement d’un sabre ordinaire entouré d’une vieille légende, mais Jinya traitait les légendes urbaines comme si elles n’avaient rien d’exceptionnel. Peut-être avait-il déjà vu un véritable sabre parlant quelque part.

— Dis, Kadono-kun, tu connais Yatonomori Kaneomi ?

— Oui. Je suis surpris que tu connaisses ce nom.

Elle avait évoqué ce sabre sans y réfléchir, mais fut surprise de découvrir qu’il le connaissait réellement.

— Il y avait un forgeron du nom de Kaneomi à l’époque Sengoku. On raconte qu’il épousa un démon et utilisa son aide pour créer artificiellement quatre sabres démoniaques. Ce démon était connu sous le nom de « Yato », alors les quatre sabres démoniaques qu’ils forgèrent furent tous baptisés « Yatonomori Kaneomi », en utilisant leurs deux noms.

— Attends, ça veut dire que ces sabres possèdent vraiment des pouvoirs ? demanda Miyaka.

— Oui. Je les ai vus à l’œuvre moi-même. Un sabre capable de projeter des lames volantes, un sabre capable de parler de sa propre volonté, et un sabre capable de sceller les démons. Toutes les lames Yatonomori Kaneomi sont de véritables sabres démoniaques.

Un sabre capable de parler de sa propre volonté…

L’histoire que racontait son père était donc vraie.

Miyaka apprendrait plus tard que la lame parlante était en réalité la lame démoniaque de l’Esprit, tandis que celle que possédait Keito était la lame démoniaque du Hurlement. Malgré tout, elle était impressionnée qu’une lame parlante puisse réellement exister.

— Les lames Yatonomori Kaneomi t’intéressent ? demanda Jinya.

— Plus ou moins… Enfin, pas vraiment. Mon père en possède une, alors j’étais simplement un peu curieuse.

— Keito-kun en possède une ? Ah. Celle d’Aoba, j’imagine.

— Hein ? Je t’ai déjà dit comment s’appelait mon père ?

Avant qu’elle puisse obtenir une réponse, un grésillement retentit dans les haut-parleurs de la classe, suivi d’une douce mélodie.

Bonjour à tous. Voici l’émission de midi d’aujourd’hui.

La voix d’une jeune fille retentit ensuite dans les haut-parleurs, faisant aussitôt réagir les garçons de la classe.

Sa voix douce et agréable ouvrait toutes les émissions récentes. Ce n’était pas le genre de ton vif et enjoué qu’on entend chez les animateurs de radio, mais elle parlait avec clarté d’une voix apaisante à l’oreille. Elle comptait un groupe de fans secrets dont le nombre ne cessait d’augmenter.

Les garçons se demandaient avec excitation qui pouvait bien être cette mystérieuse jeune fille. Les filles aussi, y compris Momoe Moe, semblaient assez curieuses.

Miyaka appréciait également ces émissions.

Bien que l’identité de la propriétaire de cette voix demeurât inconnue pour tout le monde, Miyaka était heureuse de voir qu’elle était si populaire, surtout au vu de ce qu’elle avait traversé.

— La voix de Mai-chan est vraiment mignonne, hein ? dit Kaoru.

— Oui. Je suis contente qu’elle s’amuse autant.

Au début, Kaoru et Jinya s’étaient tous deux beaucoup inquiétés pour elle, mais ils avaient fini par écouter les émissions en toute quiétude.

Chaque jour pendant la pause déjeuner, le club de radiodiffusion diffusait deux chansons. Les chansons étaient choisies soit par les membres du club, soit parmi les demandes déposées dans la boîte située devant la bibliothèque. Les membres se relayaient pour animer l’émission, et aujourd’hui c’était au tour de Yoshioka Mai, de la seconde C.

Tomishima Yanagi avait été la vedette de l’équipe de football au collège, mais pour une raison inconnue il avait rejoint le club de radiodiffusion au lycée. Peu de gens connaissaient la raison de ce choix, et beaucoup le trouvaient étrange. Mais Miyaka et les autres, qui connaissaient sa situation ainsi que celle de Mai, comprenaient et appréciaient sa décision.

Yoshioka Mai était née avec une santé fragile. Elle avait voulu participer à des activités de club, mais avait renoncé à cause de son manque d’endurance.

Yanagi avait choisi d’intégrer le club de radiodiffusion afin de permettre à Mai de le rejoindre plus facilement. Il avait fait passer son bien-être avant la possibilité de redevenir la vedette de l’équipe de football.

— Je parie quand même que Tomishima s’inquiète de voir Yoshioka devenir trop populaire, dit Jinya.

— Je suis sûre que tout ira bien. Même les garçons de sa propre classe n’ont pas encore découvert qui elle est, répondit Miyaka.

Pratiquement personne n’avait compris que Mai était la jeune fille derrière cette voix. Cela s’expliquait en partie par son caractère réservé, qui la poussait à très peu interagir avec les autres. De plus, lorsqu’elle parlait, elle se montrait très timide et bégayait souvent. Sa voix dans les haut-parleurs était adorable et assurée, ce qui la rendait très différente de son comportement habituel.

Très peu de personnes savaient même qu’elle avait rejoint le club de radiodiffusion. Chaque fois que quelqu’un se rendait au local du club pour poser des questions, le président ou Yanagi faisait obstacle. Ainsi, aucun élève ne disposait du moindre indice sur son identité.

— Au fait… euh, Kadono-kun ?

— Oui, Himekawa ?

— Je ne sais pas trop comment demander ça, mais… c’est quoi ça ?

Le changement de sujet était assez brusque, mais Miyaka ne pouvait plus se retenir de poser la question. La salle de classe était envahie par la délicieuse odeur de sauce soja grillée.

Miyaka et Kaoru mangeaient des bentô ordinaires préparés par leurs mères, mais devant Jinya se trouvait, contre toute attente, des isobe mochi fraîchement préparés.

— J’ai acheté du mochi et des feuilles d’algue à la supérette, puis je les ai préparés dans la salle d’économie domestique. Nous vivons dans une époque merveilleuse où l’on peut manger du isobe mochi quand on en a envie.

Apparemment, c’était son plat préféré. Il affirmait ne pas avoir souvent eu l’occasion d’en manger autrefois, alors il en profitait maintenant pour se rattraper. Son visage restait aussi impassible que d’habitude, mais il paraissait profondément satisfait de son repas.

— Vous en voulez ?

— Vraiment ? Super !

Contrairement à Miyaka, Kaoru ne fut pas le moins du monde déconcertée. Elle prit aussitôt un morceau de mochi et le fourra dans sa bouche.

Ayant entendu leur conversation, leurs camarades de classe Tôdô Natsuki et Nekune Kumiko s’approchèrent elles aussi pour en prendre.

— Oh, donne-m’en un aussi.

— Moi aussi, moi aussi !

— Ça me rappelle quand on mangeait tout le temps du isobe mochi dans ta chambre, Jii-chan.

Jinya et Natsuki étaient apparemment amis depuis avant la rentrée et avaient même vécu ensemble pendant un temps. C’était peut-être pour cette raison que Jinya se souciait autant de lui. Par extension, il parlait aussi parfois à Kumiko, l’amie de Natsuki, mais Miyaka ne pouvait s’empêcher d’avoir l’impression que Kumiko gardait une certaine distance avec lui malgré son apparente jovialité.

— Jinjin, je peux en reprendre un ?

— Bien sûr.

Il était vraiment étrange de voir ces deux-là. Ils étaient à la fois proches et distants. Cela ne ressemblait pas à une dispute, cependant, et cela ne regardait pas Miyaka, alors elle décida de ne pas y penser davantage.

Personne d’autre ne semblait trouver étrange qu’un garçon apporte de l’isobe mochi pour le déjeuner et le prépare lui-même.

— Bizarre…

— Et toi, Himekawa ? Tu en veux un ? demanda Jinya.

— Oui. Merci.

Pouvoir faire presque tout ce qu’on voulait dans la salle de classe faisait aussi partie des choses qui rendaient la vie au lycée agréable.

Miyaka accepta le morceau de mochi qu’il lui tendait et le mangea. Il était encore chaud et délicieux, avec son parfum de sauce soja grillée.

— Au fait, Jii-chan, tu as déjà choisi le sujet de ton exposé ? demanda Natsuki.

— Non, pas encore.

— Ah, dommage. J’espérais pouvoir trouver des idées en voyant ce que tu avais choisi.

L’exposé dont parlait Natsuki leur avait été demandé plus tôt dans la journée en cours d’histoire du Japon.

Au lycée de la rivière Modori, l’établissement encourageait l’enseignement de l’histoire locale en parallèle du programme officiel. Durant le premier trimestre de leur première année, tous les élèves devaient réaliser un exposé d’histoire japonaise en groupes de trois à cinq personnes, en présentant leurs recherches sur un lieu, un personnage ou un sujet pour lequel la ville de Kadono était connue.

Le groupe de Miyaka était composé des trois habituels, elle, Kaoru et Jinya, auxquels s’étaient ajoutés Yanagi et Mai pour former un groupe de cinq.

Ils avaient jusqu’à la fin du mois pour terminer leur travail et discutaient déjà d’idées pendant la pause déjeuner afin de choisir rapidement un sujet, mais ils n’avaient encore rien décidé.

— Aaah, j’ai pas envie de le faire ! Pourquoi on nous donne des devoirs aussi difficiles alors que la rentrée vient à peine d’avoir lieu ?! se plaignit Kaoru en s’affalant sur son bureau.

Miyaka comprenait ce qu’elle ressentait, mais se plaindre ne ferait pas disparaître leurs devoirs comme par magie.

— Allons, allons. Mais je préfère qu’on choisisse un sujet le plus tôt possible.

Miyaka lui caressa la tête pour l’apaiser, puis se tourna vers Jinya.

— Tu as une idée ?

Il réfléchit un instant avant d’esquisser un léger sourire.

— Pourquoi ne pas choisir ce dont nous parlions tout à l’heure ?

— Hein ?

— Les lames Yatonomori Kaneomi. Kaneomi était un forgeron de l’époque où Kadono était encore un village sidérurgique. Ce pourrait être une bonne idée de parler de ce qu’était le village de Kadono à cette époque et de raconter quelques histoires liées aux lames démoniaques.

La ville de Kadono avait commencé son histoire en tant que village du fer.

Elle restait encore connue pour ses couteaux et divers objets métalliques, mais autrefois elle avait abrité de nombreux forgerons célèbres. Trouver de la documentation ne devrait probablement pas être difficile.

— Et puis…

Jinya regarda Miyaka droit dans les yeux tandis qu’un doux sourire apparaissait sur son visage.

— En tant qu’Itsukihime, il y a certaines choses que tu devrais connaître.

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