sentenced t3 - CHAPITRE 2 PARTIE 1

Châtiment : Défendre la fortification sur la ligne de front de Tujin Tuga (1)

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Traduction : Calumi
Correction :  Raitei

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La bataille eut lieu au nord-est de la chaîne de Tujin Tuga, sur la quatrième colline, qui serait plus tard appelée la Paume d’Épines. C’était peut-être la première fois que les noms des héros condamnés étaient consignés dans l’histoire.

 

***

 

Le rapport des gremlins était fragmentaire, mais suffisant pour se faire une idée de la situation. Les gremlins pouvaient utiliser quelques mots humains, mais cela ressemblait davantage à la façon dont un perroquet imiterait une voix. Ce n’était qu’au prix d’un entraînement difficile qu’ils pouvaient réellement apprendre à communiquer.

— Il semble que les féeries que nous avons envoyées après les enfants aient échoué, déclara Lentoby.

Trishil se balançait sur le dos de son cheval, les yeux clos. Elle donnait presque l’impression de dormir, mais Lentoby savait qu’elle était éveillée. Il ne pouvait pas se permettre de baisser sa garde, ne serait-ce qu’un instant. Il choisit ses mots avec soin.

— L’ennemi semble disposer d’armes extrêmement puissantes : un artilleur et un dragon… enfin un chevalier-dragon, pour être précis.

Le chevalier-dragon est particulièrement problématique, pensa-t-il avec amertume. Il n’avait pas encore suffisamment d’informations sur l’artilleur pour se forger une opinion solide, mais il était clair que le chevalier-dragon constituait une menace majeure. Le simple fait que seuls quatre gremlins soient revenus en témoignait.

Lentoby avait envoyé des gargouilles en soutien, et même celles-ci avaient été facilement réduites en cendres.

— Il y a également trois cavaliers. Ce sont probablement les trois chevaliers dont nous avons parlé plus tôt. Quoi qu’il en soit, ils ont sauvé les enfants. Ce n’est que mon avis, mais je pense que c’était précisément pour cela qu’ils ont été envoyés.

— Vraiment… Les choses deviennent intéressantes, Lentoby, dit Trishil.

Elle hocha la tête et ouvrit les yeux. Il avait vu juste : elle écoutait depuis le début.

— Ils ont amené avec eux un dragon et un artilleur. La capacité du dragon à contrôler les airs est une menace, mais je soupçonne qu’ils disposent de plusieurs artilleurs. Les tirs étaient bien trop précis, et j’ai du mal à croire qu’une seule personne aurait pu le faire seule.

— Avez-vous pu voir ce qui se passait, Dame Trishil ?

— Tout juste.

Elle effleura son épaule du bout des doigts, sans doute inconsciemment. C’était probablement là que se trouvait son stigmate.

— J’ai vu les visages des cavaliers. C’était le même groupe que nos éclaireurs ont croisé plus tôt. Le commandant semble être celui qui a sauvé le prince. Je suis impressionnée. Il a du cran, je lui accorde bien ça.

Sa gorge se contracta. Apparemment, c’était ainsi qu’elle riait.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’il enfonce ce bâton de foudre directement dans la tête de la féerie pour la faire exploser, poursuivit-elle. En fait, je n’ai jamais rien vu d’aussi ridicule de toute ma vie.

Bien que ce fût difficile à imaginer pour Lentoby, Trishil devait avoir vu ce qui s’était passé comme si elle y était en personne. Tout cela grâce à son talent inné, conféré par son stigmate.

Les sceaux sacrés que les gens portaient à la naissance étaient appelés des « stigmates ».

Ce n’étaient pas des tatouages, mais plutôt quelque chose comme une marque de naissance permanente. Même brûlés ou arrachés avec la chair, ils réapparaissaient toujours.

Selon la légende, les stigmates apparaissaient lorsque des enfants naissaient de l’union entre un humain de ce monde et un autre invoqué depuis un monde différent, durant la Première Guerre de Subjugation.

Autrefois, ces marques portaient de nombreux noms, comme des bénédictions célestes, et le trait ne se transmettait pas toujours de parent à enfant, mais pouvait sauter plusieurs générations avant de réapparaître.

De nos jours, cependant, ces marques étaient perçues tout autrement. Ceux qui naissaient avec un stigmate étaient considérés comme maudits et étaient souvent abandonnés ou tués. Peut-être étaient-ils simplement trop différents pour s’intégrer à la société humaine. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, du moins, il était courant que les enfants porteurs de stigmates soient abandonnés dès leur naissance.

Trishil faisait partie des survivantes de cette pratique.

Bien que son stigmate lui permette de voir des événements se déroulant au loin, elle ne pouvait pas l’utiliser à sa guise. Parfois, lorsqu’elle se concentrait, elle tombait dans un état proche du rêve, où elle était capable d’observer des événements se déroulant dans un autre endroit.

— L’ennemi est plus fort que je ne le pensais, dit Trishil, avec une pointe d’excitation. — Le commandant est particulièrement remarquable. Il a installé son camp comme s’il s’attendait à tout cela et a organisé une unité composée de ses troupes d’élite en quelques instants pour sauver ces enfants. Il a même mené la cavalerie lui-même. Impressionnant.

— Oui, répondit Lentoby, sans avoir le choix. — Je suis d’accord. Nous devons rester vigilants. Il semble posséder l’instinct d’un animal sauvage, soutenu par un bon jugement.

— Exactement ! Il se bat comme une bête sauvage et possède la ruse d’un renard. Tu as déjà entendu parler des renards pendus ?

— Jamais.

— Ce sont de petites bêtes rusées qui vivent dans les forêts de mon pays natal. Elles bondissent des branches pour attaquer et chasser leurs proies. Ce commandant me fait penser à ça. Oh, tiens. À partir de maintenant, je pense qu’on devrait l’appeler Renard pendu. Rassembler une grande armée et affronter un tel homme… Hé.

Trishil afficha un sourire féroce.

— Rien ne me fait plus vibrer que d’écraser des talents comme lui. Lentoby, préparez la bataille.

— À vos ordres.

Il était terrifié, mais garda une expression sérieuse. Il devait jouer le rôle de l’adjudant loyal et compétent. Sinon, impossible de prévoir ce que Trishil lui ferait. Elle était véritablement dangereuse.

— Il est temps pour la cavalerie de se mettre en marche. Placez-les avec les coiste bodhars et mettez-les au centre. Je veux de l’infanterie de chaque côté. Ensuite, au moment opportun, nous encerclerons l’ennemi sur les deux flancs.

Trishil souriait en visualisant la bataille à venir.

— Alors… Comment comptes-tu vaincre notre armée avec une force aussi dérisoire, Renard Pendu ? Quelques renforts ne suffiront pas à te sauver… Oh, Lentoby ! J’allais oublier.

— …Oui ?

— Je veux le commandant vivant. Il m’intéresse personnellement. Vous êtes curieux à son sujet aussi, non ? Il a dirigé une unité d’élite et a réussi à arracher ces enfants sous notre nez.

Ses yeux brillèrent, fixés sur les collines lointaines comme si elle regardait au-delà d’elles, directement vers le commandant ennemi.

— Rien ne vaut le fait de capturer des individus d’exception et de les torturer jusqu’à leur faire perdre toute envie de vivre. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Euh…

— J’ai hâte de voir quel sera le premier mouvement du Renard pendu. Ce doit être un homme froid, calculateur, lucide et dénué de peur.

— …Très bien. Nous devrions rester à l’arrière, je suppose ?

— Non. Je vais rassembler mon élite, ma cavalerie.

L’aube approchait à l’est. Il semblait que la bataille aurait lieu en plein jour.

— S’ils prévoient vraiment de tenir cette position, leur défense doit être solide. Et dans ce cas, nous attaquerons par l’arrière. Mais nous devons d’abord faire quelques préparatifs.

 

***

 

— Xylo, qu’est-ce qu’on va faire ?! cria Dotta au moment où nous arrivâmes au camp.

Il faillit tomber de son cheval, serrant toujours le garçon dans ses bras. Nous emmenâmes l’enfant sous la tente pour le protéger du vent glacial et le déposâmes près du feu pour le réchauffer.

Enfin, nous avions un moment pour souffler.

À l’intérieur de notre fortification se trouvaient les quatre cents chevaliers de l’ancien Treizième Ordre venus en renfort, augmentant considérablement notre puissance de combat. À cet instant, ils étaient dehors à creuser des trous et à enrouler davantage de fil barbelé autour de pieux, se préparant à l’attaque imminente.

— On doit faire quelque chose ! I…il a une corne plantée dans le ventre ! gémit Dotta.

— Je vois ça, répondis-je.

— Il a aussi du mal à respirer ! Qu’est-ce qu’on fait ?!

— Tu entends, Tsav ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?

Je tapotai l’épaule de notre tireur d’élite.

Il faisait aussi office de médecin, et se mit aussitôt au travail. Il examinait déjà la blessure de l’enfant de ses yeux froids et sans vie.

— Comment c’est ? demandai-je. — Il est vivant, non ?

— Ouais. Je dirais même qu’il a beaucoup de chance. T’as bien fait de ne pas retirer la corne, frérot ! Je sais à quel point tu peux être imprudent, toujours à croire que les autres sont aussi solides que toi.

— Tu peux travailler sans ouvrir ta gueule ?

— Pouvoir parler en bossant, c’est juste l’un de mes nombreux talents ! En fait, c’est la preuve de mon génie !

Tsav excellait dans l’art de détruire efficacement le corps humain. Sa compréhension de ses mécanismes lui permettait de savoir exactement où frapper pour tuer, tout cela grâce à sa formation dans un ordre d’assassins. Mais dans une certaine mesure, il pouvait aussi utiliser ce savoir pour sauver des vies. Cela dit, j’avais dû voir ses compétences de mes propres yeux pour y croire.

— Ses organes sont… Oh, c’est mauvais.

Tsav siffla en voyant la blessure.

— Ses vêtements ont été enfoncés à l’intérieur de son corps… Bon, on va devoir utiliser les sprites. On a encore la bouteille qu’on a récupérée à l’atelier de réparation, non ? Votre Majesté, puis-je avoir votre assistance ?

— Très bien.

Norgalle acquiesça avec générosité avant de sortir une petite bouteille de son sac.

— Sauver mon peuple est mon devoir en tant que roi. Je compte sur toi, Tsav.

Norgalle retira le bouchon. Au fond se trouvait une substance visqueuse rougeâtre et scintillante, dont la lueur se répandit autour d’elle.

Les créatures à l’intérieur étaient connues sous le nom de « sprites ».

C’étaient de minuscules créatures vivantes invoquées par Andavila, l’agaçante et suffisante seconde déesse. Individuellement, un sprite était si petit qu’on ne pouvait pas le voir à l’œil nu.

Cependant, en quantité suffisante comme celle-ci, ils prenaient l’apparence d’une substance visqueuse, capable de refermer, apaiser et soigner les blessures.

J’en avais déjà utilisé. Même si je n’appréciais ni la seconde déesse ni son chevalier sacré, ces sprites faisaient partie des techniques de base de l’atelier de réparation.

— La corne n’a pas traversé de part en part, et il ne semble pas avoir d’autres blessures. C’est bon signe.

Tsav allongea l’enfant et releva ses vêtements pour examiner son corps. Mais en soulevant sa cape, il remarqua quelque chose enveloppé dans un tissu blanc, suspendu à son épaule.

Cousu dans le tissu se trouvait le blason d’une porte entourée de cinq épées.

Le blason royal.

Si cela appartenait à cet enfant, alors il n’était pas simplement un noble. Il faisait très probablement partie de la famille royale. Il était difficile de croire que de telles personnes aient été contraintes de fuir seules jusqu’ici. Quoi qu’il se soit passé dans la Seconde Capitale, cela devait être catastrophique.

— Euh… Excuse-moi de te déranger, mais qu’en est-il de la fille ? demanda Venetim.

Ce dernier regardait gravement la fille, même s’il n’y avait rien qu’il puisse faire. Peut-être craignait-il d’être tenu responsable.

— Elle n’a pas l’air bien. Elle est très pâle.

— Sa peau semble naturellement claire, mais la température de son corps est basse, dit Rhyno en touchant son visage sans la moindre hésitation.

Il agissait comme s’il avait trouvé une créature rare au bord d’un chemin et voulait en tester la texture.

— Mais c’est tout. Elle devrait se rétablir une fois réchauffée et nourrie. Impressionnant… Plutôt résistante pour quelque chose d’aussi fragile en apparence.

— Rhyno, enlève tes mains, dit Patausche, prête à dégainer son épée.

Le simple fait de voir Rhyno toucher la fille semblait lui être insupportable.

— Elle fait probablement partie de la famille royale. Tu ne vois pas sa boucle d’oreille droite ? C’est l’oiseau protecteur de la famille royale, et il est en or pur… Attends. Où est sa boucle gauche ? Dotta, ne me dis pas que…

— Argh !

— Camarade Dotta, tu devrais sans doute rendre ce que tu as dans la main… Oh, c’est bien de l’or.

Rhyno tendit de nouveau la main et toucha l’ornement en or en forme d’oiseau suspendu à l’oreille de la fille. L’instant d’après, Patausche lui saisit le poignet pour l’arrêter.

— Je t’ai dit de ne pas la toucher !

Mais elle finit par secouer le corps de la fille.

— Ah…

La jeune fille ouvrit lentement ses yeux bleus.

— Mn…

Cependant, son regard voilé ne se posa ni sur Rhyno ni sur Patausche. Il se fixa sur le roi Norgalle, qui s’occupait alors de la blessure de son frère.

Aussitôt, ses yeux s’écarquillèrent de stupeur.

— Sire Norgalle…? murmura-t-elle d’une voix rauque.

Je l’entendis, ainsi que tous ceux qui m’entouraient. Qu’est-ce que c’est que ça ? pensai-je. Les autres devaient penser la même chose.

Ils se rencontraient pour la première fois, et pourtant elle l’avait appelé « Sire » sans la moindre hostilité.

Plus important encore, cette jeune fille, très probablement de sang royal, connaissait son nom avant même qu’il ne se présente.

Un silence tomba. Les regards convergèrent naturellement vers Norgalle. Il la regarda en retour, les sourcils froncés. Lorsqu’il la reconnut, il resta figé un instant. Puis, après quelques secondes, il hocha la tête avec assurance.

— Melneatis, je suis heureux de voir que tu es saine et sauve. Le voyage a dû être difficile.

Les lèvres de Norgalle se relevèrent en un sourire rare. Cette vision inhabituelle me prit par surprise. Même Jayce souriait plus souvent que Norgalle.

— Je suis heureux de te revoir, ma chère sœur.

— …!

Ses lèvres tremblèrent, comme si elle voulait parler. Moi aussi, j’avais quelque chose à dire. Qu’est-ce qui se passe, bordel ?

— Sire Norgalle, ils… est-ce qu’ils vont bien, lui et le Kaer Vourke ? demanda-t-elle, les yeux toujours dans le vague.

C’était un terme qui m’était inconnu. Le Kaer Vourke ? Je répétai le nom dans ma tête. Ce devait être ce qui était enveloppé dans le tissu blanc et attaché au dos du garçon. Mais avant que je puisse poser la moindre question, la situation bascula.

— Hé, bande de crétins ! lança Jayce depuis les airs par le biais de nos sceaux sacrés. — L’ennemi approche. Ils mettront du temps à se mettre en place, mais préparez-vous.

— Reçu, répondis-je.

Le combat commencerait sans doute à l’aube, à moins qu’ils n’attendent que le soleil soit complètement levé pour exploiter pleinement leurs armes gravées de sceaux sacrés.

— À quel genre d’ennemis avons-nous affaire ?

— Leur force principale… semble être la cavalerie. Ce sont des mercenaires humains.

Cela augmentait les chances que la bataille ait lieu en plein jour. Ils chercheraient sans doute à nous submerger par le nombre et la force brute.

— Ils semblent être concentrés au centre. De l’infanterie se déploie sur la gauche et la droite. On dirait qu’ils comptent tout donner. Il y a aussi un nombre conséquent de féeries volantes.

Jayce claqua la langue.

— Il leur faudra du temps pour arriver en nombre, mais assurez-vous d’être prêts… Neely, on descend, et laisse reposer tes ailes pendant qu’on le peut encore.

Neely et Jayce descendirent lentement. Nous devions terminer nos défenses avant qu’il ne soit trop tard. Une autre bataille dangereuse nous attendait. Et cette fois, tout était contre nous.

Je regardai la fille, chacun de mes souffles se transformant en buée dans l’air froid.

— Tu tiens le coup ? Je ne peux pas dire que tu sois en sécurité, mais je vais trouver une solution. Ça va faire un peu de bruit dehors, d’accord ?

— Ah ! J…je suis désolée. Tout est de notre faute. Ils sont après nous ! Nous…

— Ce qui est fait est fait. Inutile de chercher des responsables maintenant, dis-je en la coupant. — Tout le monde, préparez-vous. On y va.

Il y avait cependant parmi nous quelqu’un encore plus effrayé que les enfants : Venetim.

— O…on va s’en sortir… pas vrai ? balbutia-t-il. — Parce que cette armée est é…é…énorme !

— J’ai un plan, dis-je avec assurance.

J’espérais ainsi le rendre moins pénible.

— Alors arrête de te comporter comme un lâche, Venetim. Tu es notre commandant, non ?

— …O…oui, mais… Eh bien, tu as raison. Je ne saurais pas l’expliquer.

Malgré sa timidité, ses lèvres se relevèrent en un sourire radieux.

— Ça fait un moment qu’on n’a pas tous été ensemble comme ça. J’ai l’impression qu’on peut tout faire, quoi qu’il arrive.

— Je n’irais pas jusque-là, Commandant.

Je scrutai l’obscurité.

Le soleil allait bientôt se lever, et il restait encore des préparatifs urgents.

Une sacrée journée nous attendait.

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