THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 4 PARTIE 2

Les sentiments de chacun (2)

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
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— Lise ! criai-je. Lise !

— Qu’est-ce que tu veux encore ? répondit-elle sèchement.

Tout en elle, son aura, sa voix, son expression, son attitude entière, criait clairement : « Ne t’approche pas. » Elle était visiblement agacée. En temps normal, je n’aurais jamais osé l’approcher ainsi, mais dans ces circonstances, je devais essayer.

— À ton avis ? Nous n’avons pas terminé.

— J’ai fait exactement ce que tu m’as demandé. J’ai dit non à Jurgen, une bonne fois pour toutes. Quel est le problème ?

— Aucun, si tu te sens vraiment mieux après lui avoir dit ça. Mais ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ?

— De quoi tu parles ? Je me sens merveilleusement bien.

— Tu es vraiment une mauvaise menteuse.

L’expression qu’elle affichait n’était pas celle de quelqu’un qui se sentait merveilleusement bien. Au contraire, c’était le visage de quelqu’un qui regrettait ses paroles.

— Marche un peu avec moi, insistai-je. J’ai beaucoup de choses à te demander.

— Je n’ai rien à dire.

— Ah bon ? Le fait est que Krista s’est rapprochée d’un certain garçon—

— Quoi ?! me coupa Lise. Quel garçon ?! Comment est-il ?! Quel âge a-t-il ?!

— Je plaisante.

Pendant une fraction de seconde, mon mensonge la prit complètement au dépourvu. Puis elle répondit :

— Ah, je vois. Tu veux donc reprendre mes anciens entraînements, c’est ça ?

— H-hé ! C’était une blague ! J’essayais de détendre l’atmosphère !

Je tentai de l’apaiser avec un sourire amer.

— Mais si tu as mis autant de temps à repérer mon mensonge, c’est peut-être que tu as une chose en tête dont tu voudrais parler, non ?

Lise réfléchit à ma demande pendant quelques secondes, une main posée sur son épée. Puis elle expira bruyamment.

— Fais vite.

— Le temps que ça prendra dépendra de toi. Marchons en parlant.

Je lui proposai cela, puis me mis à marcher à ses côtés.

Elle demeura silencieuse tout au long de notre marche. Manifestement, elle n’avait pas l’intention de me faciliter les choses en lançant elle-même la conversation.

— Alors, repris-je, il y a plusieurs choses que je me demande.

— Choisis-en une.

— D’accord. Une seule, alors. Il s’est passé quelque chose entre Leo et toi il y a trois ans ?

Elle ne s’attendait visiblement pas à cette question. Ses yeux s’écarquillèrent, puis elle détourna le regard.

— Tu vas bien répondre au moins à une simple question, non ?

— Ça ne te regarde pas.

 

— Vraiment ? Depuis ce moment-là, tu as pratiquement cessé de revenir à la capitale, n’est-ce pas ? Et maintenant, tu ne communiques plus que par lettres. De mon point de vue, on dirait que tu évites quelqu’un.

Lise me lança un regard agacé, puis leva les yeux vers le ciel avant de répondre.

— Il y a trois ans, lors des funérailles de Wilhelm, Leo m’a empêchée de faire quelque chose.

— Et qu’est-ce que c’était ?

— J’ai essayé de tuer Zuzan.

— … Évidemment.

C’était exactement le genre de chose que Lise pouvait faire. Et l’en empêcher était exactement le genre de chose que Leo pouvait faire. La partie surprenante, c’était que je n’en avais jamais entendu parler auparavant.

Leo aussi avait donc ses secrets.

— Elle a joué un rôle dans la mort du prince héritier et dans celle de ma mère, poursuivit Lise. J’en étais convaincue. Alors j’ai voulu débarrasser l’Empire de ce mal. Mais Leo s’est physiquement dressé sur mon chemin.

— Même toi, tu aurais été condamnée si tu avais tué une consorte de l’empereur sans preuve.

— Peut-être. Mais je voulais la tuer. Je ne pouvais pas la laisser s’en tirer sachant ce qu’elle avait fait. Alors j’ai essayé de forcer le passage. Mais peu importe avec quelle violence je le repoussais, Leo ne bougeait pas. Il me disait que ce n’était pas juste, et il refusait de me laisser passer.

— Ça lui ressemble bien.

— Il disait que les crimes devaient être punis par la loi, reprit Lise après un bref silence. Mais je savais que la loi était impuissante. Quand notre frère a été assassiné, il n’est resté aucune preuve. Tuer Zuzan était la seule solution. C’est ce que je pensais. Et j’étais prête à passer Leo, même si je devais l’assommer pour cela. J’ai commencé à le frapper, encore et encore, et je ne me suis pas arrêtée.

Je me rappelai que Leo était resté enfermé dans sa chambre pendant plusieurs jours après la mort du prince héritier. À l’époque, j’avais cru que c’était à cause du choc causé par la mort de notre frère, mais, en réalité, c’était parce que Lise l’avait battu.

— Mais peu importe combien je le frappais, Leo ne reculait pas. Il répétait que j’avais tort, que ce n’était pas ce que notre frère aurait voulu. Mais j’avais perdu deux membres de ma famille. Je ne supportais pas de l’entendre dire de telles choses. Qu’est-ce qu’il pouvait comprendre à ce que je ressentais, lui qui n’avait pas perdu sa propre mère ni le frère qu’il avait juré de soutenir ? Comment pouvait-il comprendre ce que cela faisait d’être laissée derrière ? Quand je lui ai dit cela, Leo m’a répondu : « Et Krista, alors ? Et le reste de ta famille ? Et l’Empire ? Et tous ceux que notre frère essayait de protéger ? » Il m’a dit qu’abandonner toutes mes responsabilités aux autres revenait simplement à choisir la fuite la plus facile.

— Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?

Lise cessa de regarder le ciel et baissa les yeux vers le sol. Je ne lui avais jamais vu un visage aussi profondément marqué par la tristesse.

— Je n’ai rien pu répondre, dit-elle. J’ai compris alors que ma colère me faisait agir de manière irrationnelle. Et dès que j’en ai pris conscience, j’ai dû m’éloigner. Je ne pouvais plus faire face à Leo après ce que je lui avais fait. Alors j’ai fui, jusqu’à la frontière.

— Je vois. Tu t’es éloignée de tout le monde parce que tu n’arrivais pas à te pardonner.

— Oui. Je ne pouvais pas me pardonner. Et en même temps, j’avais peur. J’avais failli faire quelque chose d’insensé, et je l’aurais fait si Leo ne m’avait pas arrêtée. J’ai eu peur de cette part de moi-même. Alors j’ai cessé d’entretenir des relations proches avec les autres. Peu à peu, je me suis coupée de tous ceux que je connaissais. Les seuls que je n’ai pas réussi à repousser complètement, c’étaient toi, Krista… et Jurgen. Au début, ses tentatives continuelles de rester en contact m’agaçaient, mais j’en étais aussi reconnaissante.

Sans que je m’en rende compte, nous avions commencé à gravir une colline.

Lise poursuivit en silence, et lorsque nous atteignîmes le sommet, elle s’assit sur le banc qui s’y trouvait.

Elle paraissait être une personne entièrement différente. La Lise que je connaissais était vive, autoritaire, débordante d’énergie.

Je finis par rompre le silence.

— Ce que tu as dit, au sujet de ne pas épouser quelqu’un avec qui tu ne pourrais pas mourir… c’est de là que viennent ces paroles ?

— Je ne sais pas ce que je ferais si une autre personne que j’aime me quittait encore. Et je ne veux pas non plus faire subir à quelqu’un d’autre la douleur d’être laissée derrière. Je suis un soldat. Je suis prête à mourir moi-même, mais je ne peux pas accepter, en toute conscience, de regarder mourir quelqu’un qui ne l’est pas.

— C’est pour cela que tu as empêché le duc Reinfeldt de rejoindre l’armée.

— Jurgen est talentueux. On pourrait lui confier la gestion du ravitaillement, et il ferait peut-être même un bon officier d’état-major. Mais nous ne pouvons pas mourir côte à côte, et je ne pourrais pas supporter de lui infliger la douleur que j’ai ressentie.

— Mais tu es aussi trop attachée à lui pour couper simplement les ponts. Parce que c’est ton ami le plus proche, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas ce qu’il en pense, mais pour moi, c’est un ami proche. Et il l’est depuis longtemps. Mais tu avais raison, tout à l’heure. Je ne pouvais pas continuer à le garder auprès de moi pour des raisons aussi égoïstes. J’ai profité de lui.

Voilà donc pourquoi elle l’avait rejeté si cruellement au manoir.

Sa réaction avait été d’une maladresse presque enfantine. C’était comme si le temps s’était arrêté pour elle. Trois ans auparavant, elle avait concentré toute son attention sur ses devoirs de soldat, et cessé de penser au reste.

Je ne pouvais pas la blâmer pour cela.

De nous tous, c’était elle qui avait été la plus proche du prince héritier. Elle le considérait comme le chef qu’elle devait soutenir. De la même manière que je voyais Leo.

Si je perdais un jour mon frère, serais-je capable d’aller de l’avant ?

C’était difficile à dire.

J’essaierais peut-être d’agir comme Lise l’avait fait. Et si quelqu’un m’arrêtait, alors ?

Elle avait vécu pendant des années avec toutes ces émotions refoulées, sans exutoire.

— Je ne peux pas dire que je comprends ce que tu ressens, puisque je n’ai jamais perdu quelqu’un comme toi, répondis-je. Wilhelm était quelqu’un que je respectais, mais je ne l’ai jamais ressenti comme un membre proche de ma famille. Pas comme ma mère ou mon frère jumeau. Et je n’ai jamais perdu quelqu’un de réellement important pour moi. Mais il y a une chose que je peux dire.

— Quoi donc ?

— Je te considère comme ma famille. Krista aussi, ma mère aussi, et probablement Leo également. C’est pour cela que te voir vivre ainsi me rend triste. Il est impossible que cette manière de vivre te mène au bonheur.

— Je ne recherche pas le bonheur. Toutes les visions de bonheur que j’avais pour l’avenir ont été détruites il y a trois ans.

— Leo va créer un avenir encore meilleur. Alors ne perds pas espoir.

C’était une déclaration audacieuse, et je savais que mes paroles manquaient de force persuasive.

Leo venait seulement d’entrer dans la lutte pour le trône, et l’idée qu’il puisse créer un avenir meilleur que celui du prince héritier n’était rien de plus que le reflet de mon propre regard idéalisé sur lui.

Leo était souvent comparé au prince héritier, et lui-même s’efforçait de ressembler davantage à notre frère aîné. Mais personne n’irait jusqu’à dire qu’ils étaient égaux. Il demeurait une pâle imitation.

Pourtant, il restait de l’espoir.

— Je peux compenser tout ce qui manque à Leo, dis-je. Ensemble, nous pouvons devenir encore plus grands que le prince héritier. Nous créerons un avenir meilleur encore que celui dont tu rêvais du vivant de Wilhelm. Tout ce que je te demande, c’est d’essayer de le voir.

— Tu parles grand, dit Lise. L’avenir que Wilhelm et moi avions imaginé était bien plus vaste que tu ne le crois.

— Défi accepté.

Je lui répondis cela en la regardant droit dans les yeux. Le regard qu’elle me rendit était étonnamment… paisible.

— C’est étrange de voir son petit frère grandir.

— Ah oui ? Alors tu trouveras ça encore plus étrange la prochaine fois que tu verras Leo. Lui aussi a beaucoup grandi. En fait, tout le monde a réussi à grandir à sa manière depuis la mort de Wilhelm. Même le duc Reinfeldt. Tu ne peux pas rompre avec lui comme ça après tous les efforts qu’il a faits pour gagner ton estime. Peu m’importe que tu ne veuilles pas l’épouser, mais admets au moins que tu ne le détestes pas.

— Eh bien… tu as raison. Il est prêt à travailler très dur pour m’impressionner, et je l’apprécie. Pas romantiquement, bien sûr.

— Alors dis-le-lui. C’est cruel de couper les ponts avec lui.

— Je sais, mais…

Lise hésita, réticente.

Oh, bon sang.

— Ne me dis pas que ce serait trop gênant ?

— B-bien sûr que c’est gênant ! Qu’est-ce que je suis censée lui dire, maintenant que je viens de lui demander de me laisser tranquille comme ça ?!

— Ce n’est pas si grave. Dis-lui simplement ce que tu viens de me dire. Je suis sûr que ça ne le dérangera pas.

— Mais moi, ça me dérange ! Je ne vais pas réparer notre relation moi-même ! Quand il viendra me voir, je lui dirai qu’on peut redevenir amis ! C’est la meilleure solution !

— Tu es vraiment mesquine…

— De quel droit tu me traites de mesquine ?! Un petit frère est censé aider sa grande sœur ! En fait, tu me dois bien ça après tout le temps que tu as passé à aider Jurgen !

Bon sang.

J’étais censé aider Jurgen à convaincre Lise de l’épouser. Comment les rôles avaient-ils fini par s’inverser à ce point ?

Je n’avais aucun doute : quelques mots de Lise reconnaissant qu’elle avait parlé trop durement suffiraient à faire pleurer Jurgen de joie. Et pourtant, son orgueil ne lui permettait même pas cela.

Décidément, elle était mesquine.

Au moins, elle recommençait à se comporter comme elle-même.

Tout ne pouvait pas se réparer d’un simple claquement de doigts. Il faudrait avancer pas à pas, me dis-je.

C’est alors que quelqu’un nous appela en courant vers la colline.

— V-vous voilà enfin !

— Hmm ? Vous êtes l’intendant du duc Reinfeldt, n’est-ce pas ?

— J’ai un message urgent pour vous deux ! répondit l’intendant. Un signal de fumée violet s’est élevé dans le Sud ! Une situation d’urgence menaçant tout l’Empire est en cours !

Parmi tous les signaux de fumée utilisés lors des situations d’urgence, le violet indiquait le niveau de danger le plus élevé. Une fois lancé, le signal était relayé dans les territoires voisins, jusqu’à ce que la nouvelle atteignît finalement la capitale.

La dernière fois qu’un signal violet avait été allumé, c’était il y a trois ans, lorsque le prince héritier était mort sur le front.

Et maintenant, un signal du même niveau provenait de la région Sud de l’Empire.     

— Leo…?

Comme la dernière fois, je me tournai instinctivement vers la direction d’où venait le signal.

Apparemment, les tournants les plus cruciaux de ma vie ne me laisseraient jamais ni avertissement, ni temps pour m’y préparer.

Lise et moi nous mîmes aussitôt à courir.

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