THE INSIPID PRINCE T2 – CHAPITRE 1 PARTIE 1
La querelle secrète au coeur de la capitale (1)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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Deux semaines s’étaient écoulées depuis le tumulte. La grande confusion qui régnait avait suspendu tout mouvement notable dans la guerre de succession.
Leo et moi nous rendîmes au Palais Intérieur — le quartier des concubines, niché derrière le palais impérial, interdit aux hommes sauf à l’Empereur et à ceux qu’il avait jugé bons d’y admettre.
Nous n’avions qu’une seule raison d’y venir : notre mère.
Combien de temps depuis ma dernière visite ? Trois mois, peut-être. Leo, lui, la voyait dès qu’il trouvait une heure de libre. Un fils dévoué.
— Mère, Arn et Leo sont venus te rendre visite.
— Bienvenue. J’ai préparé des gâteaux. Ça vous dit d’en manger ?
La seule personne capable d’être aussi franche avec moi, même après des mois d’absence, c’était sans doute ma mère.
Ma mère s’appelait Mitsuba. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux noirs et elle était si jeune et si belle qu’on peinait à imaginer qu’elle eût deux fils adultes. Je prenais soin d’éviter ce sujet en sa présence.
Danseuse venue de l’Est, elle était une légende : mon père avait été foudroyé par sa beauté et lui avait demandé sa main séance tenante. Leur histoire courait encore dans toute la capitale. La légende tenait surtout à la rapidité de la demande — mais on disait aussi qu’elle avait posé une condition : l’Empereur ne s’immiscerait pas dans l’éducation de ses enfants. Un caprice excentrique. Qui me ressemblait assez.
De fait, il ne s’en était jamais mêlé. C’est ainsi qu’un individu comme moi avait vu le jour — mais Leo avait bien tourné, ce qui rééquilibrait le bilan.
Nous nous assîmes à la table préparée et tendîmes la main vers les sucreries. Et puis.
— Ça fait longtemps, n’est-ce pas, Arn ?
— Oui, ça fait longtemps, mère.
— C’est parce que tu t’amusais trop et que tu as oublié ta mère ? Ou est-ce que tu t’es trouvé une amante ?
— C’est la première option.
— Quelle réponse ennuyeuse. Tu as trop peu de connaissances féminines, tu sais. Partage de temps en temps quelques histoires d’amour avec ta mère.
Elle oubliait parfois, je crois, que ses fils étaient des princes.
Pour moi, passons. Mais si Leo avait eu une amoureuse, c’eût été une affaire d’État — il aurait fallu enquêter sur ses origines, sa famille, son rang. Nous n’avions jamais été élevés dans cet esprit-là. Le minimum en matière de bonnes manières, et rien de plus.
Sa méthode tenait en une ligne : laisser ses enfants faire ce qu’ils voulaient. Quand les cours nous ennuyaient et que nous fuyions, elle ne se fâchait pas. Elle disait simplement : « Si vous jugez cela utile pour l’avenir, alors étudiez-le. » C’était tout.
À y repenser, c’était vertigineux. Que pouvait-elle bien entendre par là — l’éducation d’un prince ?
Le résultat parlait de lui-même : l’aîné était devenu un bon à rien, le cadet quelqu’un de remarquable. Sa méthode avait révélé ce que nous étions, chacun jusqu’au bout.
— Alors, pourquoi êtes-vous ici tous les deux cette fois-ci ?
— Mère. Cette fois-ci, j’ai été nommé ambassadeur plénipotentiaire et mon frère a été désigné comme mon assistant. Nous devrons probablement quitter l’Empire dans un avenir proche. C’est pourquoi nous voulions te le faire savoir avant.
— Ah bon ? C’est vrai ? Alors, je peux avoir quelque chose à manger en souvenir ? Si vous m’achetez un bijou, je ne saurais pas quoi en faire.
— Aah…
Avec un tel caractère, elle s’en sortait pourtant bien, ici, au Palais Intérieur.
L’endroit n’était pas tranquille. Une lutte de pouvoir y couvait : les mères qui voulaient voir leur enfant monter sur le trône complotaient en silence. Le regard de l’Impératrice et de l’Empereur les tenait en bride — pas de grands mouvements, pas d’éclats — mais il ne fallait pas s’y tromper. C’était un endroit où il convenait de rester sur ses gardes.
— Mère, tu n’es pas inquiète ?
— Tu veux que je m’inquiète ? Tu es encore un enfant, Leo. Je n’ai pas l’intention de dire à mes fils de dix-huit ans ce qu’ils doivent faire, mais si Sa Majesté vous a confié une tâche, c’est qu’il a déjà jugé que vous en étiez capable, vous comprenez.
— Je vois… Alors je vais faire mon travail avec confiance.
— Moi, j’ai surtout été ajouté après coup, mais je ferai ce que je peux
— Fais comme tu veux. Tu ne mourras pas si tu échoues, après tout, dit ma mère en sirotant son thé.
N’importe quelle autre mère nous aurait sermonnés — surtout ne pas échouer, profiter de l’occasion pour nous faire bien voir de Sa Majesté. Pas elle.
Je réfléchissais encore à cela quand on frappa à la porte. Une servante ouvrit et ce fut Krista qui apparut, à ma grande surprise.
— Ah, Krista. Bienvenue.
— Mère !
Avec une expression inhabituellement radieuse, Krista courut vers ma mère et s’assit sur ses genoux.
La petite Krista s’installa confortablement sur les genoux de ma mère et fixa les friandises posées sur la table.
Elle semblait comprendre que ces friandises avaient été préparées pour nous.
— Tu peux les prendre, tu sais. Arn et Leo n’en mangent pas beaucoup de toute façon.
— Vraiment ? Arn… Leo…
— Oui, mange. Prends-en autant que tu veux.
— J’en ai déjà, alors on les mange ensemble, Krista. Ah !
Voir Krista tendre la main vers les bonbons me rassurait. On aurait dit une mère et sa fille.
La mère de Krista était morte quand elle était encore petite. C’est la mienne qui avait dit qu’elle s’en occuperait. Depuis, Krista la traitait comme sa vraie mère. En les voyant ainsi, nous étions tous saisis d’une douce nostalgie.
— À propos, Elna est passée l’autre jour. Elle s’est excusée pour Arn, mais qu’as-tu fait ?
— Eh bien, elle a fait quelque chose d’inutile. À cause de ça, je me retrouve maintenant dans une situation problématique.
— C’est toi le problème, Grand-Frère !

Krista me pointa du doigt avec le bras de sa poupée lapin. Apparemment, je me faisais gronder par une poupée. Je la regardai en fronçant les sourcils, et tout le monde rit. Le temps passa paisiblement. Puis, alors que je m’apprêtais à partir, ma mère souleva soudain une question.
— Ah, c’est vrai. J’ai oublié de vous demander ça.
— Quoi donc ?
— Lequel de vous deux épousera Blaue Möwe ?
— Pfff !!
— Pfff !!
Leo et moi recrachâmes notre thé en même temps. Krista nous tendit une serviette tandis que nous nous étranglions.
— Qu’est-ce que tu nous demandes tout d’un coup, mère ?
— Nous ne sommes pas dans ce genre de relation avec Finne, mère…
— Mais c’est inhabituel pour vous deux d’avoir une femme dans votre vie, n’est-ce pas ? Alors, est-elle celle de Leo après tout ?
— Eh bien, les gens disent qu’ils vont bien ensemble.
Je passai la balle à Leo. Son expression disait clairement « Tu m’as trahi », mais ce sujet-là ne me regardait pas. Je pensais déjà à filer quand l’embuscade vint d’une direction inattendue.
— Mère. Finne est l’amie de Grand Frère Arn, tu sais.
— Oh mon Dieu ! Vraiment ?
— Oui. Finne est si belle et elle va très bien avec Grand Frère Arn.
— Oh, oh.
— Non, non…
Le regard perplexe de ma mère semblait dire : « Toi non plus, je ne dois pas te sous-estimer…».
Si je laissais courir ce genre d’histoire, je serais la risée de la capitale.
— Nous avons simplement passé plus de temps ensemble à cause de l’affaire avec le duc Kleinert. Il n’y a rien entre nous.
— Elle reste tout de même la plus belle femme de l’Empire, hein Krista ?
— Euh… Mère est plus belle !
— Merci, Krista. Je trouve aussi que Krista est la plus belle.
Les deux femmes s’étreignirent pour une raison qui m’échappait. Je poussai un soupir, me levai, m’inclinai et partis.
— Tu pars déjà ?
— Ça fait longtemps après tout. J’ai quelqu’un à voir aujourd’hui. Reste ici encore un peu.
— Grand Frère Arn, à plus tard.
— Oui, à plus tard. Mère aussi.
— Oui, prends soin de toi. Tu en fais toujours trop.
— Je n’en ai jamais trop fait de ma vie, tu sais. J’ai toujours pris les choses à la légère.
— Vraiment ? Bon, disons ça comme ça. Très bien, fais de ton mieux.
Congédié par ma mère, je quittai le Palais Intérieur avec une motivation renouvelée. Il me restait encore à réfléchir à la suite. Je devais protéger cet endroit. Je ne pouvais pas me permettre de me reposer.
— Sebas.
— Oui, Maître.
— Découvre les faiblesses des nobles de la faction neutre. Je dois faire tout ce que je peux tant que je suis encore dans la capitale impériale.
— Certainement.
C’est ainsi que je poursuivis mes manœuvres secrètes.