SotDH T11 – INTERMÈDE PARTIE 3
Là Où Mène la Vengeance (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Le jeune garçon et le démon
L’été de cette année-la était particulier pour Keito.
— Oh, tiens, Keito-kun. On se croise assez souvent ces derniers temps, non ?
— Bonjour. Je suis venu poursuivre notre conversation de l’autre jour.
Aoba laissa échapper un rire.
— Tu n’es pas du genre à abandonner, hein ?
— Quand quelque chose attire mon attention, je m’y tiens.
— Comme le nattô[1] ?
Le matin, il retrouvait au sanctuaire la femme qu’il admirait et discutait avec elle. Il n’était pas assez prétentieux pour penser comprendre ses tourments, mais s’il pouvait au moins lui arracher un sourire avec quelques plaisanteries maladroites, cela lui suffisait.
— Yayoi-chan, on y va. Oh, et toi aussi, Kei-chin.
— J’arrive.
— Attends, je passe après coup ?
Il passait aussi du temps à jouer avec Yayoi et Nanao. Malgré leur différence d’âge, ils s’entendaient bien. Ils couraient sous le soleil brûlant et jouaient jusque tard dans la soirée.
Les vacances d’été de cette année-là étaient plus agréables que d’habitude. Pas seulement pour Keito, mais aussi pour Yayoi.
— Merci pour aujourd’hui. Je me suis bien amusée, dit-elle comme à l’accoutumée.
Le temps passait vite quand on s’amusait. Sans qu’ils s’en rendent compte, les vacances d’été touchaient presque à leur fin, et Yayoi devait rentrer chez elle le lendemain.
C’était la dernière nuit de Yayoi.
Après le coucher du soleil, Nanao se présenta à l’improviste chez les Takamori. À peine Keito ouvrit-il la porte qu’elle l’attrapa et lança :
— Kei-chin ! Yayoi-chan est passée ici ?!
— Euh, non ? Hé, fais attention ! Qu’est-ce qu’il y a ?
Dans sa précipitation, elle manqua de tomber, mais Keito la rattrapa et la soutint. Elle semblait agitée, parlant sans même reprendre son souffle.
— C’est Yayoi-chan ! Elle a disparu !
— Disparu ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Elle n’est pas rentrée après qu’on se soit séparées ! Qu’est-ce qu’on fait ?!
— B…bon, commençons par nous calmer.
Tous les trois avaient joué ensemble dans la journée, mais Yayoi n’était pas rentrée chez elle ensuite.
Ses parents et Kamei-san la cherchaient partout eux aussi.
L’horloge indiquait déjà dix heures, tard dans la nuit. Qu’une petite fille ne soit toujours pas rentrée à cette heure-là était en effet inquiétant.
— Nanao, tu devrais rentrer chez toi.
— Mais…
— Non. Toi aussi, tu es une fille, tu ne devrais pas être dehors si tard. Je vais aider à chercher Yayoi-chan, alors attends tranquillement.
— D…d’accord.
Elle semblait réticente, mais céda.
Il s’inquiétait pour Yayoi tout autant qu’elle. Il se prépara en hâte, sortit de la maison en courant.
— Yayoi-chan…
Il comptait d’abord vérifier les endroits où ils avaient joué.
Il pria pour qu’elle soit saine et sauve en courant dans la nuit, cherchant à apaiser son cœur inquiet.
***
— Tu ne devrais pas rentrer chez toi ?
— Je n’en ai pas envie…
Himekawa Yayoi se cachait dans un coin du sanctuaire. Elle était assise dos au mur, serrant contre elle Yatonomori Kaneomi.
Ses parents étaient déjà venus la chercher, mais ils ne l’avaient pas trouvée, car elle se cachait dans un coin sombre. Après avoir cherché un moment, ils étaient repartis en courant, appelant son nom avec agitation.
— Tes parents doivent s’inquiéter pour toi.
— Probablement…
Ils étaient sans doute encore à sa recherche. Malgré cela, elle ne voulait pas rentrer chez elle.
— Tu penses que je devrais rentrer, Monsieur le sabre ?
— C’est une question assez difficile, répondit-il, à sa surprise.
Elle avait pensé qu’il dirait « bien sûr », tant il était sévère. Il ne se mettait pas en colère lorsqu’elle faisait quelque chose de mal, mais il la réprimandait doucement. Elle s’était pleinement attendue à ce qu’il lui dise de rentrer.
— Tu es jeune, mais tu as du bon sens pour ton âge. Je doute que tu fasses cela sans raison, alors il serait malvenu de ma part de te dire de rentrer sans au moins entendre pourquoi.
Elle savait qu’elle ne faisait que se comporter comme une enfant capricieuse, mais le sabre était malgré tout disposé à l’écouter. Cela la rendit heureuse, et en même temps un peu coupable.
— Je me suis amusée ici. Vraiment beaucoup.
Elle avait apprécié ses vacances d’été. Elle avait pu jouer presque chaque jour avec Nanao et Keito, et elle avait rencontré un sabre mystérieux qui parlait. Mais si elle retournait ce soir chez l’oncle Kamei, alors demain elle devrait quitter Asakusa et reprendre sa vie d’avant.
Elle ne pourrait communiquer avec Nanao que par lettres, et rien ne garantissait qu’elle pourrait revoir Keito et le sabre l’année suivante. C’est pourquoi elle s’était dit que, peut-être, si elle restait ici pour la nuit, elle n’aurait pas à rentrer chez elle demain.
Elle savait bien que ce n’était pas raisonnable. Mais elle avait tant aimé l’été passé ici qu’elle ne pouvait s’empêcher de s’accrocher à ce souhait enfantin.
— Je vois. Mais tu peux toujours écrire des lettres à cette amie, non ?
— Mais je ne peux pas voir son visage ni entendre sa voix avec des lettres. Et je ne pourrai pas voir Keito-san ni vous.
— Je suis flatté que tu me comptes parmi ceux qui te manqueront.
Son père, en tant que grand prêtre, était assez strict dans son éducation, et la douceur du sabre lui paraissait d’autant plus marquée en comparaison. Lorsqu’elle lui avait dit cela auparavant, il avait réagi comme pris au dépourvu. Il lui avait répondu que si son père lui paraissait strict, c’était seulement parce qu’elle comptait beaucoup pour lui.
Elle n’était pas d’accord à ce moment-là et avait boudé. Elle n’était toujours pas d’accord maintenant. Quand elle avait dit à son père qu’elle voulait rester un peu plus longtemps à Asakusa, il avait refusé sans détour.
— Il a dit que j’en demandais trop… expliqua-t-elle.
— Ton père a sans doute ses propres contraintes liées à son travail.
— Alors son travail est plus important que moi ?
Le moral si bas, seules des pensées négatives lui venaient. Le sabre laissa échapper un léger rire.
— Que dirais-tu de ceci ? Lequel de tes deux amis préfères-tu ?
— Hein ?
— Ajoutons-moi aussi, tant qu’à faire, ainsi que tes parents, tes camarades, ta vie scolaire, tes loisirs et ton temps libre. Qui ou quoi a le plus et le moins d’importance pour toi ?
— Euh… je n’y ai jamais réfléchi…
— C’est normal. Mais une fois adulte, tu n’auras pas le choix. Que cela te plaise ou non, tu devras faire des choix entre toutes ces choses.
Yayoi, troublée, ne comprenait pas vraiment ce qu’il disait.
— Même si tu ne veux pas travailler, tu le feras pour gagner de l’argent pour ta famille. Même si cela signifie être détesté, tu gronderas ton enfant pour qu’il apprenne. Très peu de gens peuvent vivre en ne faisant que ce qu’ils aiment. Tu vois peut-être ton père comme quelqu’un de strict, mais ce n’est pas parce qu’il te déteste, c’est parce qu’il doit maintenir ses priorités.
— Ses… priorités ?
— Oui. Même si tu es ce qu’il a de plus cher, cela ne signifie pas qu’il peut toujours faire passer tes souhaits en premier, pour ton bien. Parfois, son travail doit passer avant toi, et parfois il agit pour ton éducation. S’il te laissait toujours faire ce que tu veux, cela pourrait avoir des conséquences plus tard.
— C’est pour ça qu’il est strict avec moi ?
— C’est exact. Tout comme tu fais passer en premier les moments agréables que tu as passés avec tes amis, ton père, comme beaucoup d’autres pères, fait passer ton avenir avant tout. Ce n’est peut-être pas évident à voir, mais tu comptes beaucoup pour lui. L’amour et la bienveillance ne s’expriment pas seulement par des mots.
Le sabre exprimait parfois les choses de manière très détournée. La moitié de ce qu’il disait échappait à Yayoi. Elle ne se souvenait pas avoir déjà ressenti cet amour paternel dont il parlait.
— Mais même si cela ne signifie rien pour mon père, ces vacances d’été comptaient pour moi.
Les sentiments qu’elle éprouvait à cet instant étaient plus précieux que tout, et elle ne voulait pas les renier.
— J…je ne veux toujours pas rentrer. Je sais que je suis égoïste et que je cause des ennuis à tout le monde, mais… je ne peux pas.
Elle avait refusé de rentrer chez elle, défiant son père. Si elle renonçait maintenant, cela voudrait dire que les moments passés ici n’avaient pas tant d’importance pour elle.
Les sentiments qu’elle éprouvait ne seraient plus que mensonge.
C’est pour cela qu’elle voulait accomplir sa volonté, même si elle était égoïste.
— Tu es étonnamment obstinée.
— C’est mal…?
— Non. Si c’est ton choix, alors je le soutiendrai. Tu peux rester ici quelque temps.
Après tous ces sermons, pour finir par lui donner son accord. Elle sentit la tension quitter son corps. L’atmosphère pesante se dissipa, et un sourire se forma naturellement sur son visage.
— Tu sais, même si ton père agit dans ton intérêt, c’est aussi de sa faute si cela ne se voit pas. Lui causer un peu d’inquiétude est peut-être ce qu’il mérite.
— Merci, Monsieur le sabre.
Le sabre avait une manière de penser assez ordinaire pour un objet parlant. Il devait sans doute estimer qu’il valait mieux qu’elle rentre chez elle. Malgré cela, il fit passer les souhaits rebelles d’une jeune fille avant tout, et cela la rendit heureuse.
Elle laissa échapper un soupir de soulagement et commença à se sentir fatiguée. Pensant qu’il serait dommage de s’endormir ici, elle se força à parler.
— Ce sont les meilleures vacances d’été que j’aie jamais eues. Je suis contente d’avoir pu passer du temps avec tout le monde.
— Vraiment ? Y a-t-il quelque chose qui t’a particulièrement marquée ?
— Bonne question… Peut-être les feux d’artifice ou le ramune qu’on a bu au sanctuaire. Ah, bien sûr, la plus grande surprise, c’était de rencontrer un sabre qui parle. C’était une première pour moi.
— Je vois. J’imagine que cela doit rester en mémoire.
— N’est-ce pas ?
— Comment s’appelle ce garçon, déjà ? Keito-kun ? Celui dont tu disais qu’il était comme un grand frère.
— Keito-san, oui. C’est quelqu’un de très gentil et sur qui on peut compter.
— Pourquoi ne commencerais-tu pas aussi à lui écrire des lettres ? L’attente jusqu’à l’année prochaine en sera d’autant plus agréable.
— Oh, c’est une bonne idée. Échanger des lettres avec un garçon, c’est un peu embarrassant, quand même. Échanger des lettres avec vous… ce serait un peu difficile, non ?
— Malheureusement, je n’ai pas de mains pour le moment.
— Ça a l’air peu pratique.
— Je n’ai rien de particulier à faire, donc cela ne me pose pas de problème. Cela dit, manger des mochi isobe me manque.
Elle laissa échapper un petit rire.
— Dans ce cas, je demanderai à ma mère de vous préparer énormément de mochi quand vous serez libre.
— J’attends cela avec impatience. D’ailleurs… Yayoi ? Tu t’es endormie ?
Elle tint bon un moment, mais finit par sombrer complètement dans le sommeil, apaisée par la voix du sabre.
***
Keito courut partout à la recherche de Yayoi, et ce ne fut qu’après avoir jeté un regard à l’intérieur du sanctuaire qu’il put enfin pousser un soupir de soulagement.
Il l’aperçut de dos. Il pensa l’appeler immédiatement, mais il l’entendit parler alors qu’il n’y avait personne autour d’elle. Sur ses gardes, il attendit que sa voix cesse finalement.
Le plus silencieusement possible, il fit coulisser la porte en treillis de bois.
— …Yayoi-chan.
Elle s’était endormie. Elle ne semblait pas avoir été blessée, et tout portait à croire qu’elle n’avait pas été enlevée ni rien de ce genre. Soulagé, il sentit ses forces le quitter et s’assit.
Elle serrait contre elle un long tachi rangé dans un fourreau de métal. Il hésita à le lui retirer, mais dormir avec un sabre pouvait être dangereux. Prenant soin de ne pas la réveiller, il lui ôta l’arme des bras.
Elle paraissait tout à fait ordinaire, mais il avait entendu dire qu’il s’agissait d’une lame démoniaque. Il n’y croyait pas vraiment, mais sa curiosité fut assez forte pour qu’il lui adresse la parole.
— Euh, bonsoir ?
— Bonsoir.
— Q…quoi… Le sabre a vraiment répondu.
Il s’arrêta de justesse avant de s’exclamer à voix haute, se couvrant la bouche. Il ne s’était pas attendu à ce que le sabre réponde réellement.
— Tu savais déjà que je pouvais parler, n’est-ce pas ? Tu nous écoutais tout à l’heure.
— Vous l’avez remarqué ? Vous faites froid dans le dos, sabre démoniaque… Non, attendez, ce n’est pas vraiment le sabre, mais le démon scellé à l’intérieur, c’est bien cela ?
— Exact.
Keito avait écouté attentivement ce que Yayoi disait avant de s’endormir. Il avait d’abord cru qu’elle parlait seule, mais tout s’éclaira lorsqu’il se rappela l’étrange sabre consacré ici. Elle était probablement venue lui parler tout au long des vacances d’été.
— Vous êtes donc le Dévoreur de Démons malfaisant qui a été scellé par cette épée ?
— C’est exact. Et toi, tu dois être Keito-kun ?
— O…oui. Comment le savez-vous ?
— Yayoi m’a parlé de toi avec fierté. Elle a dit que tu étais comme un grand frère pour elle, gentil et digne de confiance.
— Eh bien… haha. J’en suis honoré.
Keito se gratta la joue, rougissant légèrement. Sa surprise s’était entièrement dissipée, et il n’avait jamais éprouvé la moindre peur depuis le début. La situation était certes étrange, mais le sabre avait veillé sur Yayoi pendant qu’elle se cachait ici, et il ne voyait aucune raison de s’en méfier.
— J’ai entendu parler de vous aussi. Quelque chose à propos de pensées qui restent en tête et qui ne mènent à rien ?
— Par Yayoi ?
— Oui. Elle s’inquiétait et disait qu’elle voulait vous aider d’une manière ou d’une autre.
— C’est honteux de ma part d’inquiéter une enfant. Et quelle gentille fille elle est.
— Oui, c’est quelqu’un de bien.
Keito tendit la main et lui caressa la tête.
— Je suis content qu’elle soit saine et sauve. Elle est venue ici d’elle-même, n’est-ce pas ?
— C’est exact. Elle ne voulait pas rentrer parce que cela signifiait qu’elle ne pourrait plus voir ses amis.
— Elle ressentait cela, hein ? Elle a de si bonnes manières et paraît si mature. Je ne pensais pas qu’elle pouvait se montrer capricieuse et faire quelque chose comme ça.
— Elle était assez obstinée pour supporter la douleur, au point de faire croire aux autres qu’elle allait bien. Mais ce n’est pas parce qu’on peut supporter la douleur qu’elle n’existe pas. Elle s’accumule, jusqu’au moment où tout finit par s’effondrer.
— Je vois. J’ai honte. Je ne connaissais rien de Yayoi-chan.
Keito baissa la tête, son murmure léger résonnant dans le sanctuaire silencieux. Le sabre entendit ses inquiétudes et les balaya sans détour.
— Qu’y a-t-il de mal à cela ? Tu es un enfant. Tu as encore tout le temps devant toi. Joue avec elle l’année prochaine et apprends à mieux la connaître que cette année. Je suis sûr que cela lui ferait plaisir.
— …Oui. Oui, vous avez raison.
Les enfants avaient le droit de se tromper. Il regrettait de ne pas avoir mieux compris le cœur de Yayoi, mais c’était quelque chose qu’il pouvait encore corriger. Il releva le visage et remercia le démon étonnamment bienveillant.
— Merci, euh…
— Yayoi m’appelle « Monsieur le sabre ».
— Dans ce cas, je ferai pareil, Monsieur le sabre. Merci d’avoir veillé sur Yayoi-chan… et de m’avoir aidé.
— Le plaisir était partagé… et j’y ai gagné quelque chose moi aussi. Merci, Keito-kun.
Keito ne comprit pas pourquoi on le remerciait soudain en retour, et il eut l’impression que le démon dans l’épée se délectait de sa réaction. Il ne pouvait pas voir son visage, mais il eut le sentiment qu’il souriait.
— Comme j’ai été stupide de m’obstiner ainsi à mon âge. Je me suis laissé croire que réfléchir à des choses difficiles était la solution.
Lorsqu’il était jeune, il pensait que les adultes savaient tout. Mais en réalité, en grandissant, les connaissances acquises finissaient par obscurcir la vision. Si ses pensées n’aboutissaient jamais, c’était parce qu’il avait oublié comment voir simplement les choses telles qu’elles étaient.
— En vieillissant, j’ai acquis du savoir et je suis devenu capable de réfléchir à des choses complexes, mais cela m’a poussé à trop réfléchir et à rester immobile. Vous voir tous les deux m’a rappelé qu’il est parfois acceptable d’agir simplement selon ses sentiments.
Il y avait des moments où il valait mieux se lancer sans réfléchir plutôt que de se perdre dans des détails. Voir Yayoi agir selon son désir de rester et Keito s’inquiéter pour elle le lui avait rappelé.
— De rien… je suppose ? Je ne comprends pas très bien pourquoi vous me remerciez.
— Tu ne comprends pas ? Disons simplement que j’ai compris quelque chose en vous observant tous les deux. Plus important encore, tu vas raccompagner Yayoi, n’est-ce pas ?
— Bien sûr.
— Alors pourrais-tu me remettre sur ce support là-bas ? Et, tant que tu y es, tirer légèrement ma lame hors du fourreau, si possible.
— Euh… d’accord.
Keito fit ce que le démon lui demanda. La seconde partie de sa requête était plutôt suspecte avec le recul, mais il ne pensait pas que le démon fût aussi dangereux qu’on le disait. Sans réfléchir davantage, il tira légèrement la lame hors de son fourreau et la déposa avec soin sur le support.
— Merci. Adieu, alors. Prends soin de Yayoi.
— Bien sûr. Au revoir, Monsieur le sabre. Je vous suis vraiment reconnaissant pour votre aide, et j’aimerais faire quelque chose pour vous rendre la pareille si je le peux.
— Vraiment ? Dans ce cas, propose à Yayoi d’échanger des lettres avec moi.
— Est-ce que quelque chose comme ça vous suffit vraiment ?
— Oui.
Et ce fut la fin.
Après que Keito retira sa main du sabre, il n’entendit plus la voix du démon.
Le sanctuaire plongé dans l’obscurité lui parut soudain inquiétant. Un peu effrayé et pressé de partir, Keito souleva Yayoi avec précaution pour ne pas la réveiller.
Elle était légère. Assez légère pour que son corps encore peu entraîné puisse la porter sans difficulté.
Elle désirait tant rester avec tout le monde à Asakusa qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle.
Le savoir la rendait d’autant plus attendrissante.
— …Je préfère les femmes plus âgées, cependant, murmura-t-il pour lui-même.
Le fait même qu’il ait besoin de le dire ne faisait que le condamner davantage.
Ses parents la gronderaient sans doute une fois de retour chez Kamei. Il ferait de son mieux pour la couvrir lorsque cela arriverait. Il n’en avait pas particulièrement envie, mais son cœur était léger.
Il en connaissait la raison, mais il choisit de faire semblant de l’ignorer encore un peu, pour leur bien à tous les deux.
Il leva les yeux, aperçut les innombrables étoiles scintillant densément dans le ciel, et réalisa pour la première fois à quel point le ciel nocturne pouvait être beau.
Adieu
Yayoi pensait qu’elle se ferait gronder par ses parents, mais une fois de retour chez l’oncle Kamei, ils se contentèrent de la serrer dans leurs bras sans dire un mot. Leur soulagement était palpable, mais cela rendait d’autant plus évident à quel point ils s’étaient inquiétés.
Elle pleura et s’excusa, et cela s’arrêta là.
— Monsieur le sabre avait raison, finalement, dit-elle.
Keito ne comprit pas ce qu’elle voulait dire, mais il ne posa pas de question, puisqu’elle semblait satisfaite.
Comme il serait difficile de partir dès le matin après que tout le monde fut resté éveillé si tard, ils décidèrent finalement de partir en fin d’après-midi. Cela leur laissait le temps de se dire au revoir sans se presser.
— Au revoir, Nanao-chan.
— Au revoir. Je t’écrirai des lettres.
— Moi aussi.
Bien sûr, il n’y avait pas de meilleur endroit pour se dire adieu que leur petit sanctuaire habituel.
Réticentes à se séparer, les deux filles s’enlacèrent. Une fois Nanao prête, ce fut au tour de Keito de faire ses adieux. Il lui tendit un mot qu’il avait préparé la veille au soir.
— Prends soin de toi, Yayoi-chan.
— Merci pour tout, Keito-san. Euh, qu’est-ce que c’est ?
— Mon adresse. Je me suis dit que je pourrais aussi être ton correspondant et apprendre à mieux te connaître d’ici l’année prochaine. Qu’en penses-tu ?
— J’en serais ravie, répondit-elle avec un large sourire.
L’été de cette année était terminé, mais elle avait désormais celui de l’année suivante à attendre avec impatience, et c’était grâce à la suggestion d’un démon quelque peu intrusif.
— Oh, tu rentres déjà chez toi ?
Alors qu’ils allaient se séparer, un inconnu les interpella. C’était un jeune homme, sans doute lycéen, proche du mètre quatre-vingt. Sa carrure était plutôt imposante. Il semblait connaître Yayoi à la manière dont il s’adressa à elle, mais elle le considéra comme un visage inconnu.
— Euh, excusez-moi. Qui êtes-vous ? demanda Keito au nom du groupe.
Le jeune homme répondit avec un air surpris.
— Tu plaisantes. Nous nous sommes rencontrés hier soir. Tu m’as déjà oublié ?
— Hier soir…?
Keito ne se souvenait pas avoir rencontré cet homme la veille. Il avait été trop occupé à chercher Yayoi. Même s’il l’avait croisé, il n’aurait pas pu s’en rappeler. Sa voix lui semblait toutefois légèrement familière.
— Euh, excusez-moi, intervint Yayoi avec hésitation, comme si elle venait de comprendre quelque chose. — Cette voix… Vous seriez Monsieur le sabre ?
— Exact.
« Monsieur le sabre » était le nom que Yayoi donnait à la lame Yatonomori Kaneomi. Cependant, celui qui parlait était le démon scellé à l’intérieur de la lame, et non le sabre lui-même.
Comprenant enfin l’identité de l’homme, Keito fit un pas en arrière.
— Attendez, vous êtes ce démon scellé ?!
— Il t’a fallu du temps, répondit le démon avec un sourire.
Il ne semblait en rien aussi malveillant que les légendes le prétendaient.
Yayoi paraissait tout aussi surprise que Keito de voir la véritable apparence de l’épée ainsi révélée.
Nanao, qui ne comprenait pas ce qui se passait, regardait simplement les autres, déconcertée.
— Je te dois ma libération, Keito-kun, dit le démon.
— Comment ça… ah, c’est pour ça que vous m’avez demandé de vous sortir du fourreau !
— Exact. Le sceau s’affaiblissait déjà, de toute façon. J’aurais pu m’en libérer seul d’ici deux ou trois ans.
Le fourreau semblait jouer un rôle essentiel dans le sceau du démon. Une sueur froide perla sur le front de Keito. Avait-il libéré un démon malfaisant dans ce monde ?
— Oh non… Vous n’allez pas vous lancer dans un massacre ou quelque chose comme ça, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas mon genre, répondit le démon. — Maintenant que je suis libre, je pense rentrer chez moi.
— Ah ? C’est tout ?
— C’est tout. Je ne suis pas du genre à tuer sans raison.
Keito ne pouvait pas dire si le démon disait la vérité ou non. Il ne pouvait qu’espérer que ce soit le cas. Yayoi adressa un sourire au démon. Elle avait cru depuis le début qu’il était quelqu’un de bien.
— Monsieur le sabre…
— Dis-moi, Yayoi. Ils t’ont grondée quand tu es rentrée hier soir ?
— Non, vous aviez raison. Mon père a pleuré et a dit qu’il était simplement soulagé que je sois saine et sauve.
— Qu’est-ce que je t’avais dit ? Il n’y a pas un seul père au monde qui n’aime pas sa fille, dit le démon avec une pointe d’émotion en caressant la tête de Yayoi.
Il avait l’air jeune, mais il se comportait davantage comme un grand-père attentionné. Peut-être pouvait-on finalement lui faire confiance.
— Merci, Yayoi, et toi aussi, Keito-kun. Grâce à vous deux, j’ai pu laisser derrière moi certaines hésitations, dit-il. — Vous m’avez rappelé qu’il existe des choses plus importantes que simplement réfléchir. Maintenant, je vais vous laisser vous dire au revoir.
Avec un sourire sincère, l’homme se mit à partir. Yayoi et Keito tentèrent de le retenir, mais il se contenta de dire qu’ils se reverraient sans doute un jour, quelque part, et continua de s’éloigner.
Il s’en alla aussi brusquement qu’il était apparu, laissant Yayoi, Keito et Nanao dans un certain flottement.
— Euh… c’était qui, ce type, « Monsieur l’arbre » ou je ne sais quoi ? demanda Nanao, qui n’avait pas bien entendu son nom.
— Bonne question, répondit Keito d’un air pensif.
La manière dont l’homme était venu et reparti comme le vent avait quelque chose d’amusant, et Yayoi semblait penser la même chose. Les deux échangèrent un regard et sourirent.
- Tu penses qu’on reverra Monsieur le sabre ? demanda-t-elle.
— Qui sait ? Mais bon, il a bien dit qu’on se reverrait sans doute quelque part.
— J’espère que oui.
Une pointe de tristesse emplissait ses yeux, mais on y trouvait aussi de l’espoir. Se rappelant soudain qu’ils étaient en train de faire leurs adieux, Keito reprit au sujet de leur promesse de correspondance.
— Ah, oui. Pour reprendre où on en était, écris-moi aussi des lettres, si tu peux.
— Oh, oui. Avec plaisir. Je pense que Nanao-chan peut te donner mon adresse. Cela dit, tu pourrais sans doute la trouver facilement par toi-même aussi.
— Ah ? Comment ça ?
— Le sanctuaire de ma famille est assez connu dans la région de Hyogo.
— Ah bon ? Dans ce cas, je devrais pouvoir le trouver sans problème, oui. Hm ? Attends, tu as dit que tu aidais parfois à l’activité de ta famille, non ? Tu es une prêtresse ou quelque chose comme ça ?
Il l’imagina en tenue de prêtresse miko, mais elle secoua la tête.
Il en ressentit une légère déception, lui qui s’était fait des idées.
Elle lui adressa un sourire taquin en voyant à quel point ses émotions se lisaient sur son visage.
— Euh, je porte bien des vêtements de miko, mais notre sanctuaire n’a pas vraiment de prêtresse.
— Ah bon ?
— Oui. Au lieu d’une prêtresse miko traditionnelle, nous avons une autre tradition, celle de l’Itsukihime.
Yayoi, dont le nom comportait « ya » signifiant nuit et « yoi » signifiant soir, le déclara avec fierté.
Réunion
À Asakusa, à Tôkyô, un peu à l’écart de la rue de la célèbre porte Kaminarimon, se trouvait une ruelle faiblement éclairée où se dressait une boutique d’antiquités nommée Kogetsudou. Elle existait depuis le milieu de l’ère Meiji, mais peu de clients s’y arrêtaient. Le bâtiment était ancien, donnant à la boutique un aspect plutôt délabré. Le soleil se couchait, baignant tout dans la lumière du crépuscule, et les antiquités du magasin paraissaient envoûtantes sous la lueur orangée.
La propriétaire, Yunohara Aoba, regardait distraitement la boutique vide avant de laisser échapper un léger bâillement.
Les affaires n’étaient pas florissantes, mais cela ne la dérangeait pas particulièrement. Son mari avait un emploi en entreprise, et les revenus du foyer suffisaient. Elle tenait le Kogetsudou non pour en vivre, mais plutôt par loisir, si bien que le manque de clients ne posait pas de problème.
— Excusez-moi.
Un client entra à ce moment-là, une scène assez rare. Sa voix lui était étrangement familière, celle d’un jeune homme d’environ dix-sept ou dix-huit ans. Elle avait toujours su que ce jour finirait par arriver. Une émotion qu’elle ne parvenait pas à identifier monta en elle.
Sa chaleur parcourut tout son corps et fit naître un sourire sur ses lèvres.
— Oh, tiens. Cela faisait longtemps, Jin-san.
Cela faisait vraiment longtemps. C’était un visage empreint de nostalgie, et elle était sincèrement heureuse de le revoir.
— En effet. Cela fait vingt ans, n’est-ce pas ?
— Vingt-trois. Eh bien, tu n’as pas pris une ride. De mon côté, je suis devenue une vieille femme.
Elle se donna une légère tape sur la joue.
Jinya esquissa un sourire ironique, pensant qu’elle n’avait pas changé du tout.
— Cela ne te surprend pas ?
Un démon qu’elle avait scellé se tenait devant elle. Il s’était à moitié attendu à une réaction différente. Pourtant, elle ne se leva même pas de sa chaise et le traita comme un simple client.
— Oh, si, mais j’avais le sentiment que tu viendrais. Je savais que la première chose que tu ferais une fois libre serait de venir ici. Alors oui, je suis surprise, mais pas tant que ça.
Elle n’avait pas particulièrement conservé le sabre en sécurité, donc le fait que le sceau se brise ne la surprenait pas. Elle était certaine qu’il ne viendrait pas chercher à se venger non plus. S’il apparaissait devant elle, ce ne serait que pour lui dire bonjour.
La tension quitta son corps en entendant ses paroles. Ils avaient vécu ensemble en se cachant bien des choses, mais elle lui faisait encore suffisamment confiance pour lui parler ainsi. Il laissa échapper un soupir, sans doute de soulagement. Leur temps passé ensemble n’avait pas été vain, après tout.
— Je vois… Qu’as-tu fait depuis lors ?
— Que veux-tu que j’aie fait d’autre que vivre avec des pensées de vengeance contre toi dans mon cœur ? Et réfléchir. Beaucoup réfléchir. J’ai passé tout ce temps à penser à des choses qui ne menaient à rien.
Elle parlait sur le ton de la plaisanterie, mais ses paroles étaient sincères. Elle avait consacré ces vingt-trois dernières années à la vengeance et à des pensées sans réponse.
Mais l’homme qui détenait les réponses se tenait enfin devant elle.
— Dis-moi, Jin-san. Il y a quelque chose qui me tracasse depuis vingt-trois ans. Pourquoi m’as-tu laissée te sceller sans opposer de résistance, au juste ? Je suis certaine que tu aurais pu trouver un moyen de m’en empêcher.
Jusqu’à ce jour, elle ne savait toujours pas pourquoi il avait laissé son coup porter. Il aurait pu choisir une autre issue, mais il s’était laissé sceller, perdant vingt-trois années loin de ceux qu’il connaissait.
Elle ignorait ce qui lui était passé par l’esprit à ce moment-là, ou ce qu’il pensait d’elle, la jeune fille qui l’avait trompé. Elle avait passé tout ce temps à vouloir le savoir.
— Je ne pouvais pas bouger, répondit-il.
— Ne me mens pas, je t’en prie. Un homme aussi habile que toi aurait dû voir à travers mes mouvements sans difficulté.
Elle ne le croyait pas, mais il affirma que c’était la vérité.
— Non, je veux dire que je ne pouvais vraiment pas bouger. La lame au Hurlement démoniaque n’a besoin que d’une légère entaille pour activer ses effets. J’étais condamné au moment où je n’ai pas réussi à esquiver ton premier coup. De plus, j’avais déjà pris deux choses qui t’étaient chères sans rien pouvoir te rendre en retour…
Après avoir pris les vies de Saegusa Sahiro et de Nanao, il cherchait un moyen de mettre fin à tout cela sans blesser Aoba, et cette hésitation avait ralenti ses mouvements.
— Je ne savais pas quoi faire. C’est pour cela que j’ai été trop lent pour esquiver ou parer. Toi, tu avais abandonné toute hésitation, mais je n’en ai pas été capable… Il n’y a aucun secret particulier derrière notre affrontement. C’était simplement une victoire honnête de ta part.
La vérité qu’elle avait attendue pendant toutes ces années se révéla être d’une banalité déconcertante. La cause de sa défaite n’était autre que son manque de pureté, qui avait émoussé sa lame et l’avait rendu faible. Une lame troublée par l’indécision ne pouvait atteindre personne. Il aurait peut-être pu tuer un inconnu, mais pas Aoba, à laquelle il s’était attaché après avoir vécu quelque temps avec elle.
Jinya avait hésité parce qu’il ne voulait pas abattre une jeune femme qui cherchait désespérément à accomplir sa volonté. Cela prouvait que le temps passé avec elle dans le quartier de la Colombe n’avait pas été vain.
— …Je n’arrive pas à te croire. Tu es si habile la plupart du temps, et pourtant maladroit d’une manière étrange. Tu es vraiment un imbécile. Et si je t’avais tué après t’avoir scellé ?
— Je savais que tu ne le ferais pas. Si tu avais été ce genre de femme, j’aurais pu te tuer sans hésiter dès le début. Je te l’avais dit, non, que l’issue était évidente ? Quel que soit le chemin qui y mène, j’étais certain que nous nous retrouverions ainsi.
Elle comprit alors ce qu’il voulait dire. Il avait pris la vie de la personne aimée par son grand-père et celle de Nanao, mais elle ne l’avait jamais haï en tant qu’homme. Sans la volonté de son grand-père, elle n’aurait jamais levé sa lame contre lui. C’était pour cela qu’il savait qu’au mieux elle le scellerait, mais ne le tuerait pas, ce qui l’avait poussé à hésiter à l’affronter.
La fin avait été claire dès le début. Il savait qu’ils se retrouveraient ainsi et qu’ils pourraient à nouveau échanger un sourire.
— Une lame troublée devient une lame émoussée, mais c’est cette lame émoussée qui m’a permis de m’en sortir sans te tuer. C’est la première fois que je ressens de la reconnaissance pour ma faiblesse.
— Hmph. Et alors ? J’ai passé tout ce temps à danser dans le creux de ta main ?
Ils ne partageaient pas un lien particulièrement spécial. Pour Jinya, Aoba n’était rien de plus qu’une jeune femme trompeuse qui avait porté une attaque sournoise, mais son indécision avait empêché leur lien d’être rompu.
— Ce n’est pas comme si j’avais contrôlé ta vie. Tout ce qui a mené à cet instant est le résultat de tes propres choix, dit-il.
— Oui, bon… D’accord. Très bien. J’ai compris. Ce combat s’est terminé par ma victoire, et j’ai accompli ma vengeance sur toi durant ces vingt-trois dernières années. On dirait que tu n’as fait que perdre tout du long.
— Je suis rentrée !
À cet instant, une jeune fille à la peau hâlée entra en courant, la fille d’Aoba, Nanao.
— Oh, il y a un client ? Eh heh heh, désolée pour le bruit. Attendez, vous n’êtes pas ce « Monsieur l’arbre » de tout à l’heure ?
Il la regarda avec surprise. Nanao ressemblait beaucoup à sa mère. Il ne lui était jamais venu à l’esprit que l’apprentie travailleuse de nuit qu’il avait connue fonderait un jour une famille.
— Une fille, hein ? Le temps est vraiment une chose étrange. Dire que la jeune femme que j’ai connue est devenue mère.
— Ahhaha, moi aussi, ça m’a surprise, pour être honnête. Viens ici, Nanao.
Aoba lui fit signe d’approcher, et la fillette fit une grimace.
— C’est une vieille connaissance à moi. Salue-le comme il faut je te prie, d’accord ?
— D’accord. Je m’appelle Yunohara Nanao. Enchantée.
La fillette portait le nom de la personne qui avait offert à Aoba un endroit où appartenir après son arrivée dans le quartier de la Colombe. Un nom qui lui était cher, celui de quelqu’un que Jinya avait tué.
— Alors, Jinya ? Tu n’as pas pu me prendre tant que ça, au final, n’est-ce pas ?
Alors que le visage de Jinya commençait à s’assombrir, Aoba serra sa fille dans ses bras avec un large sourire.
— Tu as peut-être tué Sahiro-san et Nanao-san, mais j’ai maintenant un mari aimant et une fille adorable. On dirait que le redoutable Dévoreur de Démons n’était pas si terrible que ça, finalement, hein ?
— Aoba, tu…
— Je te l’avais dit, non ? J’ai consacré tout ce temps à ma vengeance, et voilà le résultat. Peu importe ce que tu m’as pris, cela n’a rien changé. J’ai quand même fini heureuse.
Elle lui montrait que, quoi qu’il ait pu faire, cela n’avait eu que peu d’effet sur sa vie. C’était là sa vengeance.
— C’est une sacrée vengeance… Tu m’as eu.
— Heh heh. Tu t’es attaqué à la mauvaise fille. On dirait que les modestes chasseurs d’esprits du Kogetsudou ont désormais de quoi se vanter.
— Vante-toi autant que tu le veux. La seule humaine à avoir réussi à vaincre le Dévoreur de Démons aussi complètement, c’est toi, Aoba.
Il avait fallu de longues années, mais un vainqueur et un vaincu s’étaient clairement dessinés. Pourtant, aucune rancune ne subsistait entre eux, seulement des sourires. En l’occurrence, la vengeance avait conduit à un résultat étonnamment apaisé.
— Oh, désolé. Je ne devrais pas m’attarder, dit-il.
— Mais non, tu n’as pas à t’inquiéter. Pourquoi ne monterais-tu pas un moment ? Je vais préparer du thé et quelques douceurs.
— Je ne voudrais pas m’imposer. Je vais m’en tenir là pour aujourd’hui.
Il était heureux de l’avoir revue. Après un bref adieu, il se détourna et s’en alla sans la moindre hésitation. Aoba ne tenta pas de le retenir. Ils pouvaient éprouver une certaine réticence à se séparer, mais prolonger ce moment aurait été déplacé.
— Maman, qui était cet homme ?
À peine Jinya eut-il disparu de vue que Nanao interrogea sa mère, incapable d’attendre une seconde de plus.
— C’est quelqu’un avec qui j’ai vécu un temps, il y a longtemps. Oh, mais garde cela pour toi, d’accord ?
Aoba répondit par la vérité, mais de manière détournée, ce qui risquait d’induire sa fille en erreur.
Les yeux de Nanao s’écarquillèrent.
— Q…quoi ? Tu veux dire… c’était un ancien petit ami ?
— Mais non, pas du tout, il n’y avait rien de romantique entre nous. Nous avons simplement vécu ensemble pendant un temps.
Aoba regarda dans la direction où Jinya était parti, comme si elle cherchait encore une trace de lui.
Chaque fois qu’il était parti auparavant, il était revenu, mais cette fois, il ne reviendrait pas. Peut-être était-ce déplacé, en tant qu’épouse, de regretter un homme alors qu’elle avait désormais sa propre famille.
— Dis-moi, maman ?
— Oui ?
— Tu as déjà aimé cet homme ?
Réfléchir à cette question n’aurait sans doute mené nulle part. Quels étaient ses sentiments pour lui, qui savait qu’il était trompé et qui s’était pourtant montré bienveillant envers elle ? Elle ne s’en souvenait plus.
Elle passa doucement ses doigts dans les cheveux de sa fille et répondit :
— Qui sait ? Au final, ce n’était rien d’autre qu’un rêve.
Nanao fronça les sourcils face à cette réponse ambiguë, mais Aoba la jugeait appropriée.
Il y avait peut-être eu des sentiments jamais exprimés, mais certaines choses étaient belles précisément parce qu’elles restaient à l’état de rêve. Elle pouvait affirmer sans honte qu’elle avait apprécié le temps passé avec lui, aussi fondé sur la tromperie qu’il ait été, et elle garderait son souvenir dans son cœur comme celui d’un rêve précieux.
Ainsi, le temps continua de s’écouler.
La vétuste Kogetsudou se dressait toujours à Asakusa, bien avancée dans l’ère Heisei. Sa propriétaire, désormais une vieille femme, repensait de temps à autre au passé.
En avril de la trente-troisième année de l’ère Shôwa, les quartiers des plaisirs disparurent tous. À peine une décennie après la guerre, leurs jours de gloire n’étaient déjà plus qu’un souvenir.
Avec l’adoption de la loi de prévention de la prostitution, la plupart des maisons closes furent transformées en appartements et en pensions, les bâtiments poursuivant leur existence comme de simples habitations.
Usés par le demi-siècle écoulé jusqu’à l’ère Heisei actuelle, ils ne conservaient presque plus rien de leur splendeur d’autrefois.
Les lieux, les anciens sentiments, et même les promesses jadis faites, tout avait été emporté par le temps.
…Mais de temps à autre, elle repensait encore au quartier de la Colombe, qui ne pouvait pourtant pas exister, et aux événements étranges qui s’y étaient déroulés.
Interlude : Et après
Avril 2009.
— Ce sabre s’appelle Yatonomori Kaneomi.
Le grand prêtre du sanctuaire montra le sabre qu’il tenait à la jeune fille assise à ses côtés. C’était un long tachi enfermé dans un fourreau de fer, l’une des quatre lames démoniaques artificielles forgées durant l’époque Sengoku par le forgeron Kaneomi. L’homme, Keito, expliqua ensuite qu’elle leur avait été confiée par Aoba, la propriétaire de Kogetsudou.
— C’est une véritable lame démoniaque, d’ailleurs. Je l’ai déjà entendue parler moi-même.
— V…vraiment ?!
— Oh que oui. Tu peux demander plus de détails à ma femme. Je suis sûr qu’elle sera ravie de tout te raconter.
Une voix froide s’éleva alors :
— Papa ? Qu’est-ce que tu fais ?
C’était la fille unique de Keito. Elle était désormais au lycée et avait atteint cet âge où les enfants devenaient un peu rebelles envers leurs parents. À ses yeux, elle restait toutefois aussi mignonne que sa mère.
— Ah, te voilà. Ton amie est passée, alors je me suis dit que j’allais lui montrer quelque chose d’intéressant.
— Ce n’était pas nécessaire, répondit-elle d’un ton sévère. — Et puis, quelle fille s’intéresserait à un sabre, de toute façon ?
C’était un dimanche. Son amie était venue jouer, mais s’était trompée d’horaire et était arrivée alors que sa fille était sortie pour une affaire. Keito ne voulait pas qu’elle s’ennuie en attendant, alors il avait décidé de lui montrer la lame Yatonomori Kaneomi qu’Aoba lui avait confiée.
— Moi, je trouve ça super intéressant ! dit l’amie. — Il a dit que le sabre parle ! Tu y crois, toi ?
— Ne sois pas si crédule. Et toi, papa, arrête de te moquer de mes amies.
L’amie était en seconde comme sa fille, mais elle paraissait plutôt jeune pour son âge. Il était un peu enfantin de croire aussi facilement qu’un sabre pouvait parler, mais c’était pourtant la vérité.
Le sabre parlait.
Ou plutôt, il parlait autrefois.
L’esprit de Keito dériva vers un passé lointain. Aoba leur avait confié ce sabre, disant qu’elle n’en avait plus besoin. C’était un jour d’été empreint de nostalgie, et son souvenir en était encore vif.
— Oh, mais il ne se moque pas d’elle.
La femme de Keito entra alors, portant un plateau avec des gâteaux et du thé noir pour les filles.
C’était une belle femme, dont les longs cheveux noirs lui allaient à ravir. Elle avait un peu plus de la trentaine, mais paraissait étonnamment jeune pour son âge. Ils s’étaient rencontrés lorsqu’il était au lycée et qu’elle était encore à l’école primaire. Dire qu’il était tombé amoureux d’elle à cette époque serait sans doute déplacé, mais il avait le sentiment que leur union relevait du destin.
— N’est-ce pas, Keito-san ? demanda-t-elle.
— C’est exact. Mais je suis sûr que tu peux leur en dire plus sur Monsieur le sabre que moi, Yayoi.
— Avec plaisir. Ce sabre parlait vraiment autrefois, les filles.
Leurs vacances d’été étaient désormais derrière eux, mais le temps qu’ils avaient partagé après cela leur était tout aussi précieux.
Après ces vacances d’été, Takamori Keito et Himekawa Yayoi commencèrent à s’écrire des lettres, passèrent du temps ensemble pendant les longues périodes de congé et approfondirent leur lien. Une fois au lycée, elle trouva le courage de lui avouer ses sentiments, et ils commencèrent à sortir ensemble.
Keito était alors un étudiant de vingt et un ans, et il éprouvait lui aussi des sentiments pour Yayoi, mais il avait hésité à faire sa déclaration à une lycéenne et s’était fait devancer, ce qui avait bien fait rire Nanao.
Quoi qu’il en soit, les deux commencèrent à sortir ensemble et formaient un couple harmonieux. Le sujet du mariage finit par être abordé, mais un problème surgit alors. Yayoi était la fille unique d’un sanctuaire dont les origines remontaient jusqu’à l’époque d’Edo. Son père s’opposait fermement à ce qu’elle se marie hors de la famille, mais cela ne posait pas de problème à Keito.
Peu après le début de leur relation, il avait quitté son université pour en intégrer immédiatement une autre lui permettant d’obtenir les qualifications de prêtre shinto. En d’autres termes, il avait déjà commencé à se préparer à l’épouser alors qu’elle était encore au lycée.
Même si la plupart avaient jugé cela précipité, le père de Yayoi fut touché par le dévouement de Keito et l’accepta dans la famille sous le nom de Himekawa Keito. Il épousa Yayoi, l’Itsukihime, et devint le grand prêtre du sanctuaire Jinta.
— Même ta mère dit que c’est vrai, Miyaka-chan !
— Vraiment ? Dans ce cas… peut-être que c’est vrai…
Keito et Yayoi avaient nommé leur fille Himekawa Miyaka, et son amie proche ici présente s’appelait Azusaya Kaoru.
— C’est inattendu. Je ne pensais pas que tu te laisserais convaincre, Miyaka, dit Keito.
— On dit bien que le monde est plein de mystères, répondit Miyaka en faisant une drôle de tête.
Pendant ce temps, Kaoru était d’excellente humeur.
— C’est ça, c’est ça ! Un sabre qui parle, c’est tout à fait possible !
Keito avait pensé que les deux filles ne croiraient pas à son histoire invraisemblable, mais elles l’acceptèrent sans difficulté. Il mit à tort cela sur le compte du fait que les jeunes filles aimaient rêver.
En réalité, toutes deux avaient déjà été impliquées dans plusieurs incidents qui rendaient un sabre parlant tout à fait ordinaire en comparaison, mais Keito et sa femme ne l’apprendraient que bien plus tard.
— Dis, tu ne penses pas que Kadono-kun aimerait entendre ça ? dit Kaoru.
— Tu crois ? Pour lui, ce genre de choses, ce serait plutôt du travail, répondit Miyaka.
En tant que père, Keito ne pouvait pas ignorer ce qui venait d’être dit, il était question d’un garçon lié à Miyaka. Il se pencha en avant, prêt à creuser le sujet, quand Yayoi l’arrêta aussitôt.
— Non, chéri.
— Mais Yayoi ! Il y a un garçon qui s’intéresse à ma fille !
— Personne n’a dit ça. Et même si c’était le cas, c’est à elle de décider si elle veut rester avec lui ou non.
— Oui… C’est vrai. Nous aussi, nous avions des choses que nos parents n’auraient pas comprises.
Il soupira et se redressa. Il savait bien, au fond, qu’il ne devait pas s’en mêler, mais il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter. Être père n’était pas simple.
À bien y réfléchir, il fut un temps où il pensait que les adultes savaient tout. Mais les mystères de la vie n’avaient fait qu’augmenter pour lui, même après être devenu parent.
Il ne pouvait pas comprendre les sentiments de sa fille envers les autres ni savoir comment agir avec elle à cet âge.
Les inconnues restaient bien plus nombreuses que les certitudes, comme lorsqu’il était enfant.
— N’est-ce pas ? Je suis sûr que c’est pareil pour elle.
— Peut-être, mais…
— Tout ira bien. C’est notre fille. Faisons-lui confiance pour faire ses propres choix sur ce qui compte pour elle.
En voyant le sourire de sa femme, il se rappela le moment où ils s’étaient rencontrés, lors d’un été lointain. Il se demanda à quel point ils avaient changé depuis, et la réponse lui vint aussitôt : probablement très peu.
— Ok, d’accord. Dis, Yayoi ?
— Oui ?
— Rien. Je me disais simplement que je suis heureux que tu sois ma femme.
— Et moi, je suis heureuse que tu sois mon mari.
Mais cela n’avait pas d’importance, même s’ils n’avaient pas beaucoup changé.
Plus la vie comportait d’inconnues, plus les certitudes prenaient de valeur.
Ce qu’il possédait à présent s’appelait le bonheur.
Cela, au moins, il en était sûr et certain.
[1] Aliment fermenté japonais traditionnel à base de graines de soja fermentées, consommé le plus souvent comme accompagnement du riz nature dans la cuisine japonaise, notamment au petit déjeuner.