THE TOO-PERFECT SAINT T5 - CHAPITRE 5
Plus que l’argent et la dévotion
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Traduction : Calumi
Harmonisation : Opale
Relecture : Raitei
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— Himari, je te rends la liberté.
— Non, prince Osvalt ! J…je suis une criminelle, coupable d’un acte honteux. Je ne peux pas sortir.
Nous étions descendus au cachot pour libérer Himari, mais, comme nous le redoutions, elle hésitait à partir. Son sens des responsabilités était profond. Je comprenais qu’elle n’arrive pas à accepter sa grâce.
— Mon frère m’a confié cette affaire. Tu n’es pas une criminelle, et je trouverai aussi un moyen de libérer Haruya.
— Même ainsi, le fait demeure que mon frère a enfreint la loi. Je vous ai déshonorés tous les deux, et je mérite d’être punie.
— Ne dis pas ça, Himari, dit le prince Osvalt. — Nous avons besoin de ton aide pour retrouver Haruya. Il faut le rattraper tant qu’il en est encore temps.
— Toi et Haruya, vous êtes tous les deux des ninjas, ajoutai-je. — Peut-être que tu percevras quelque chose qui nous échappera. Qu’en penses-tu, Himari ?
Comme Himari, Haruya avait maîtrisé les arts des ninjas. Personne n’était mieux placé qu’elle pour cette tâche.
— Prince Osvalt, dame Philia, j’ai trop honte pour vous regarder dans les yeux. Non seulement je n’ai pas réussi à convaincre mon frère de revenir à la raison, mais je l’ai vu s’enfuir sans pouvoir l’arrêter.
Himari gardait le regard baissé, même lorsque nous lui parlions. Elle était dévastée d’avoir laissé Haruya s’échapper, alors même qu’elle se trouvait sur les lieux du crime.
— Tu n’as pas à t’en vouloir, Himari, la rassurai-je. — Tu venais d’aller jusqu’au palais et d’en revenir. Tu étais épuisée.
— Mais je…
— Tu es la seule vers qui nous puissions nous tourner. Si tu as le moindre indice, dis-le-nous.
— J…Je ne mérite pas votre bonté.
Je comprenais l’appréhension de Himari. Son sens du devoir était aigu. Néanmoins, ce n’était pas le moment de se laisser gagner par l’angoisse. Cela ne nous aiderait en rien, et encore moins elle.
— Himari, ça me fait mal de te voir comme ça. Ta présence m’a apporté tant de réconfort. C’est pour ça que je te demande ton aide.
— Dame Philia ?
— Tu as protégé un membre de ma famille que je chéris, Himari. Je ne veux pas te perdre. Tu comptes pour moi, toi aussi.
Mes mots ne sortirent pas exactement comme je l’avais voulu, mais je les pensais. Il y avait tant de personnes qui m’étaient chères, et je ne voulais voir aucune d’elles souffrir.
Une lueur farouche s’alluma dans les yeux de Himari.
— Mon frère s’est échappé en utilisant une bombe fumigène cachée dans ses dents. Le clan Fuuma les a inventées. Elles aveuglent efficacement l’ennemi, mais elles ont un parfum très distinctif. Une personne non entraînée ne pourrait pas le suivre… mais moi, peut-être.
— Himari ! criâmes le prince Osvalt et moi.
L’odeur de la bombe fumigène ? Himari avait raison. Les Chevaliers de Parnacorta seraient incapables de la traquer ainsi.
Seule une véritable ninja le pouvait.
— Très bien, Himari, dit le prince Osvalt. — C’est toi qui ouvriras la marche. Mène-nous jusqu’au lieu où Haruya s’est enfui et vois si tu peux détecter l’odeur.
— Bien, Votre Altesse. Laissez-moi faire !
Le prince Osvalt donna à Himari ses instructions. Il semblait évident qu’elle guiderait la poursuite.
Himari nous avait sauvées ma sœur et moi.
Maintenant qu’elle avait enfin retrouvé son frère, je ne pouvais pas la regarder voir sa vie s’effondrer.
Sur cette pensée, nous quittâmes le palais royal à la poursuite de Haruya.
***
— Par ici. L’odeur de la fumée a faibli, mais je ne peux pas me tromper.
Himari désignait une route de montagne aux abords de la capitale. Avant que je ne dresse le Grand Cercle de Purification, la zone grouillait de monstres et, même à présent, rares étaient ceux qui s’y aventuraient.
Nous nous hâtâmes à travers la forêt sombre, Himari en tête. Osvalt, Philip et plusieurs membres des Chevaliers de Parnacorta fermaient la marche.
— C’est incroyable. Je ne sens absolument rien, dit le prince Osvalt.
— Nous, ninjas, devons être sensibles à la moindre variation de notre environnement, alors nous entraînons nos cinq sens. L’odorat n’y fait pas exception.
— Je vois…
Elle disait cela avec simplicité, mais aiguiser ses sens à ce point avait dû exiger une discipline exténuante. D’après ce que j’avais entendu, toutefois, Haruya était un ninja encore meilleur que Himari. Nous ne pouvions pas nous permettre de le sous-estimer.
— Là ! Un chalet !
Nous débouchâmes du sentier sur une petite masure, un peu négligée, juchée au sommet d’une butte.
Nous nous tendîmes tous. Même Philip et ses chevaliers se montrèrent sur leurs gardes.
— Je pense que mon frère, je veux dire, Haruya, est là-dedans, murmura Himari.
— Il était plus proche que je ne le croyais. Je ne m’attendais pas à ce que nous le rattrapions si facilement, même en suivant son odeur, dit le prince Osvalt.
— Il ne s’attendait sans doute pas à ce que nous ayons l’aide de Himari, dit Philip.
Comme le prince Osvalt, je ne pensais pas trouver la planque de Haruya aussi vite. J’espérais tout au plus un indice.
— Ton travail est admirable, Himari… mais c’est un peu trop commode.
— Tu veux dire qu’il nous a attirés ici pour une raison, Philia ? demanda le prince Osvalt.
— Peut-être. S’il a anticipé que nous suivrions son odeur… J’ai un mauvais pressentiment pour la suite.
Haruya nous avait peut-être sciemment attirés ici. Cette idée en appela une autre.
— Et s’il était assez habile pour nous submerger tous ?
— Voilà qui se tient. Il pourrait nous attendre dans cette cabane pour nous tendre une embuscade, dit Philip.
— Bien sûr, il a pu simplement baisser sa garde, mais puisqu’il a été ninja lui-même, il est difficile de croire qu’il n’ait pas prévu que Himari le poursuivrait, ajouta le prince Osvalt.
Haruya était allé jusqu’à cacher une bombe fumigène dans sa bouche pour faciliter sa fuite. Ce n’était pas le geste d’un imprudent. En outre, nos précédentes rencontres m’avaient suffi à montrer combien il excellait à manipuler les gens.
— Je ne crains ni pièges ni armes ! lança Philip en s’avançant, le poitrail bombé de conviction. — Je vais mener mes chevaliers à l’intérieur et capturer ce Haruya moi-même. Vous allez voir !
Les Chevaliers de Parnacorta passaient pour la force militaire la plus redoutable du continent. En tant que commandant et meilleur lancier de notre nation, Philip se refusait à se reposer sur ses lauriers.
— Je comprends ce que tu veux dire, Philip, mais nous…
— Tiens donc. Qui voilà. Je ne m’attendais pas à ce que vous veniez avec une telle escorte.
Nous en restâmes hébétés.
Alors que Philip et le prince Osvalt parlaient, Haruya sortit du chalet de montagne. Il nous attendait bel et bien.
— Je suis déçu, Himari. Je ne pensais pas que tu te retournerais contre ta seule famille.
— Haruya…
— Bon sang. Sais-tu pourquoi j’ai laissé une piste que toi seule pouvais suivre ? Je croyais qu’au bout du compte, tu serais de mon côté.
Quelle part de vérité y avait-il dans ses paroles ? Impossible d’en être certain.
Cela dit, je n’avais pas envisagé cette possibilité. Himari aurait pu feindre d’être avec nous, pour ensuite voler au secours de son frère. Elle était tout à fait capable d’un tel tour.
— Je n’ai nullement l’intention de te trahir, Haruya, mais il est naturel, pour un ninja, de servir son maître. Mes actes ne devraient pas te surprendre.
— Oh ? La loyauté est louable, mais elle ne te gardera pas en vie. Inutile que je te le rappelle, j’en suis sûr.
Après tout ce qu’ils avaient traversé, les frère et sœur le savaient mieux que quiconque. Leur vie de dévotion ne leur avait ni épargné la perte de ceux qu’ils aimaient, ni presque la leur.
— Mais, mon frère ! Le prince Osvalt et dame Philia…
— Assez, Himari. J’aurais aimé que tu aies retenu la leçon, mais si tu insistes pour t’opposer à moi, qui suis-je pour discuter ? Moi, je suivrai la voie à laquelle je crois.
— Quoi ?!
Haruya nous braqua du doigt. Une fenêtre du chalet éclata soudain, et une volée de flèches enflammées en jaillit.
Ce n’était pas possible…
— Haruya ! cria Himari. — Ça ne m’arrêtera pas !
— Tsk. Ne sous-estimez pas les Chevaliers de Parnacorta ! lança Philip.
Himari dévia les flèches avec ses kunai et ses shuriken, tandis que Philip balayait l’air de sa lance, abattant jusqu’à la dernière.
Lorsque la pluie s’interrompit, le chalet ne laissait apparaître aucune autre présence. Cela ne pouvait signifier qu’une chose.
— Des artéfacts magiques, n’est-ce pas ? dis-je.
— Je savais que vous finiriez par le comprendre, dame Philia, répondit Haruya. — Il ne vous a fallu qu’un coup d’œil. J’ai construit cette planque en secret. Grâce à tout l’armement magique que j’ai amassé sur tout le continent, j’en ai fait une forteresse !
Je n’avais pas imaginé qu’il nous attaquerait avec de la magie. Puisque sa sœur cadette était avec nous, je tenais pour acquis qu’il éviterait toute folie. Il semblait que j’avais fait preuve de naïveté.
— Les artefacts magiques ne me font pas peur ! Je les réduirai en miettes avec mes techniques de la lance du style Delon !
Philip ne se laissa pas démonter par cette révélation. On eût dit qu’il brûlait d’envie de fondre sur le réduit de montagne de Haruya.
Certes, l’une de mes barrières magiques suffirait à le protéger d’une telle puissance de feu.
Mais Haruya avait qualifié le chalet de forteresse.
— S’il te plaît, fais attention, Philip. Je crois que Haruya nous cache encore quelque chose.
— Ne vous faites pas de souci pour moi, dame Philia ! Quoi qu’il ait dans sa manche, je…
— Vous ne facilitez jamais rien, pas vrai ? coupa Haruya, interrompant la tirade de Philip. — Il aurait été si simple que vous vous ruiez tout de suite à l’intérieur. Sainte Philia, prince Osvalt, de tous les couples auxquels j’ai eu affaire, le vôtre est le plus difficile à prendre en compte dans une stratégie.Je ne voulais vraiment pas en arriver là, mais vous ne me laissez pas le choix.
D’un claquement de doigts, Haruya fit apparaître depuis l’intérieur du chalet un gigantesque canon. Le fût était le plus vaste que j’aie jamais vu. Si c’était une arme magique, elle serait encore plus puissante qu’un canon ordinaire de même taille.
— J…je sais ce que c’est…
C’était la dernière chose à laquelle je m’attendais de sa part.
— C’est un canon arcanique sur mesure. J’ai fait jouer un de mes contacts pour persuader le prince Reichardt de passer une commande spéciale. Ça m’ennuie de l’utiliser avant qu’il n’arrive à son légitime propriétaire, mais si vous m’arrêtez, je ne serai pas payé de toute façon.
La plupart des artéfacts magiques offensifs étaient conçus pour abattre des monstres, et impropres à la guerre. Leur puissance suffisait à dévaster tout ce qui les entourait. Je n’arrivais pas à croire que le prince Reichardt ait accepté d’acheter une telle chose.
Je savais qu’il s’inquiétait d’un possible conflit avec d’autres pays. Peut-être la situation était-elle plus grave que je ne le pensais.
— Reculez tous ! Laissez cela aux Chevaliers de Parnacorta !
— Vous feriez mieux de ne pas bouger, répliqua Haruya. — Le canon arcanique a le pouvoir d’anéantir tout un village. Je vous prends tous les deux en otage, prince Osvalt et Sainte Philia. Au moindre geste de l’un ou de l’autre, je tire !
— Gah ! Q…quel procédé infâme !
Si nous bougions, il tirerait le canon sur nous.
Haruya proférait cette menace pour garder Philip à distance. Intéressant. Il avait envisagé la possibilité que nous suivions Himari jusqu’ici…
— C’est insensé, Haruya ! Prendre ces gens en otage, c’est te faire l’ennemi de tout Parnacorta !
— C’est précisément ce qui les rend si précieux. Les chaînes de votre loyauté vous brident, Commandant. Je comprends, je suis passé moi-même par là.
— Grrr ! C’est vraiment ignoble !
Peut-être le prince Osvalt et moi avions-nous été trop imprudents. J’espérais que ma magie suffirait à nous défendre, mais je n’en étais pas certaine. Après tout, j’ignorais tout de la puissance et du fonctionnement de ce fameux canon arcanique. Haruya exploitait cette incertitude.
— Vu la situation, je renonce à mon rêve de me remplir les poches. Tant que vous garantissez ma sécurité et que je n’y perds pas, je me retire sans combattre.
— Quittes ?
De son point de vue, c’était un véritable compromis. Haruya n’avait plus aucune carte en main.
Cela expliquait pourquoi il recourait à des tactiques aussi agressives. Il devait se sentir acculé lui aussi.
— Oui, quittes, poursuivit Haruya. — Alors, quelle est votre décision ?
Si j’absorbais du mana dans mon corps, la lueur me trahirait. Je pouvais utiliser mes propres pouvoirs pour projeter une chaîne de lumière, mais Haruya paraissait convaincu de pouvoir s’échapper vite. Lui et Himari étaient tous deux rapides. Il était tout à fait plausible qu’il tire au canon avant même que la chaîne ne l’atteigne.
Il me fallait trouver un moyen de riposter sans que Haruya ne s’aperçoive que je lançais un sort.
— Vous êtes une femme avisée, Dame Philia. Vous devez bien voir qu’accepter mes conditions serait la tactique la plus judicieuse.
Je me mordis la langue.
— Maintenant, si vous pouviez convaincre votre mari… Aah ! Q…qu’est-ce que… cette bourrasque ?
J’essayai de lever une rafale sans bouger mon corps ni absorber de mana, mais ce n’était pas assez puissant pour emporter Haruya. Le canon arcanique ne fit que trembler légèrement. Difficile de le rendre inopérant.
— J’apprécierais que vous cessiez ces petits jeux, Dame Philia, dit Haruya.
— Comment ça ? répondis-je. — J’ai fait exactement comme demandé. Je n’ai pas bougé d’un muscle.
— Une Sainte qui ment ? On aura tout vu. Soit. Au moindre écart de conduite, volontaire ou non, je n’hésiterai pas à faire feu.
Il semblait temps d’abandonner l’idée d’utiliser la magie. L’air intimidant de Haruya me disait qu’il était déterminé à survivre, quoi qu’il en coûte. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi inflexible. On voyait bien qu’il n’était pas étranger aux conflits impitoyables.
— Haruya ! s’écria Himari, au comble de l’angoisse. — Cesse ces inepties ! L’ancien toi n’aurait jamais eu recours à de si lâches stratagèmes ! Cela ne te ressemble pas.
Sans doute était-ce la seule approche qui lui restait : en appeler aux émotions de Haruya, à l’affection qu’il lui portait encore, si faible soit-elle.
S’il te plaît, Himari ! Fais entrouvrir cette tête de mule !
— Comme je te l’ai répété mille fois, la loyauté ne te protégera pas. As-tu relégué ta rancœur au fond de toi, Himari ? As-tu oublié la haine que tu as ressentie quand nous avons perdu notre mère, notre père et nos frères et sœurs ?
— Bien sûr que non. Mais j’ai juré de rester une ninja jusqu’à mon dernier souffle ! Si je laissais les principes de loyauté et de justice s’effondrer, je ne serais plus moi.
— La loyauté et la justice ? Laisse-moi te dire une chose. Je suis mort ce jour-là. Quand on meurt, on devient quelqu’un d’autre. On est libéré de la malédiction de ces soi-disant idéaux. Si tu veux vivre, il est temps de dire adieu à ton ancien toi !
L’éclat dans son unique œil était si intense qu’on aurait pu croire qu’il pouvait tuer d’un regard. Il fallait tuer son ancien soi pour réécrire ses valeurs. Si Himari voulait retrouver son frère, elle devrait recourir à des mesures drastiques…
— Haruya ! s’exclama Himari en armant son kunai. — Jusqu’où es-tu prêt à aller ?
— Hé ! J’ai dit de ne pas bouger !
Haruya décocha une flèche enflammée vers Himari.
Il n’y avait pas une seconde à perdre. Nous devions la sauver.
D’un geste fulgurant, Osvalt attrapa la flèche à mains nues et la rejeta au loin.
— Zut… Ça brûle…
— P…prince Osvalt ?! Q-qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi avoir bougé alors qu’il ne fallait pas ?
— Ah, pardon. Mon corps a bougé tout seul ! Mais allez, sois indulgent, d’accord ? Je n’ai tenté aucun coup tordu. Tout ce que j’ai fait, c’est me brûler la main.
Il était d’une témérité…
Une fois, alors que j’hésitais à sauver Mia, Osvalt m’avait dit que parfois, il fallait suivre son cœur. Cette fois, cependant, il avait poussé l’instinct un cran plus loin.
— M…mais à quoi pensiez-vous ? Pourquoi un maître risquerait-il de se blesser pour protéger une vassale ?
— Haruya…
Haruya, d’ordinaire si froid et posé, laissa percer des signes d’agitation.
Il n’arrivait pas à croire ce qu’il venait de voir, Osvalt utilisant son propre corps pour couvrir Himari.

— Pourquoi feriez-vous cela, prince Osvalt ? Pourquoi éprouvez-vous le besoin de protéger ma sœur ? Vous êtes son maître, et elle est votre vassale. Un maître est censé se servir de son vassal comme d’un bouclier, pas l’inverse !
— Un bouclier ? Allons donc. Quand le danger frappe, on ne peut pas rester planté là. Je te l’ai dit : mon corps a sa propre volonté.
Il parlait comme s’il énonçait une évidence.
Il gardait toujours son calme, et sa bonté ne connaissait pas de limites. Par moments, je ne pouvais m’empêcher d’être fascinée par lui.
J’étais si fière d’Osvalt. Tandis que je contemplais son expression sereine, je sentis l’orgueil me gonfler le cœur.
— Himari ne se laisserait pas toucher par une simple flèche enflammée, dit Haruya. — Elle était la plus rapide de tout notre clan !
Osvalt se mit à rire.
— Tu as sans doute raison. Himari l’aurait probablement esquivée. N’empêche que tu as menacé de tirer avec ton canon arcanique si quelqu’un bougeait. Qu’est-ce qui te fait croire qu’elle prendrait ce risque et se décalerait ?
— Ugh… E…enfin…
— Et pourquoi lancerais-tu une attaque dont tu savais qu’elle pouvait l’esquiver ? Haruya, je commence à sentir que tes plans ne tiennent pas debout.
Haruya se tut.
Osvalt avait raison. Il y avait quelque chose d’étrange dans son attitude. Le fait qu’il nous menace avec son canon arcanique, sa carte maîtresse, aurait dû prouver sans conteste son désespoir, et pourtant…
— Haruya. Ce canon… il n’est pas chargé, n’est-ce pas ?
— Hein ? Je ne m’attendais pas à ce que vous cherchiez à faire monter les enchères, Dame Philia. Je suis impressionné. Mais soit : si vous voulez jouer à ça, ordonnez à vos chevaliers de prendre d’assaut le chalet. Voyons voir ce qui se passe.
Non seulement Haruya paraissait imperturbable face à mon accusation, mais il avait même réussi à me la retourner. Il ne décevait pas. Malheureusement pour lui, il n’avait pas saisi mon propos. Cette fois, il se retrouvait dans une situation dont il ne pourrait pas se tirer par la parole.
— Je ne bluffe pas, Haruya. Je ne fais qu’énoncer un fait.
— Ah oui ? J’ignorais que vous aviez étudié l’art de la guerre psychologique, vous aussi. Je dois vous prévenir, je…
— J’ai une preuve. Une preuve, bien réelle, que ce canon est vide.
Haruya en resta bouche bée.
Je n’avais aucune intention de tenter un pari susceptible de causer des victimes. Même lorsque j’étais entrée dans la Zone des Miasmes volcaniques, je ne l’ai fait que parce que Mia avait juré de risquer sa vie à mes côtés. D’ordinaire, j’étais quelqu’un de très prudent.
— Et cette bourrasque, tout à l’heure ?
— Le vent ? répéta Haruya. — Oh. Il m’a un peu surpris, c’est vrai, mais je ne suis pas assez faible pour qu’il m’emporte.
— C’est vrai. Ça nous aurait facilité les choses, mais ce n’était pas le cas. En revanche, cela m’a révélé une chose.
— Ah oui ?
J’avais été trop prudente. Je craignais que Haruya n’ait une autre arme aussi puissante que le canon arcanique, et je m’inquiétais de sa réaction une fois dos au mur.
Pendant que je cogitais sur la meilleure tactique, Osvalt s’était brûlé.
Avec le recul, j’aurais dû le dire tout de suite.
— Haruya, un canon de cette taille doit contenir des boulets plutôt lourds, n’est-ce pas ?
Il ne répondit pas.
— S’il avait été chargé, jamais un souffle pareil n’aurait pu le faire bouger. Or je l’ai vu trembler, un peu.
— Alors, c’était donc pour ça, cette bourrasque.
Peu importait à quel point Haruya était solide. Si le vent n’était pas assez fort pour déplacer une personne, mais faisait frémir le canon, il n’y avait qu’une explication : le canon n’était pas aussi lourd qu’il aurait dû l’être.
Haruya nous tenait en otages avec une menace creuse.
Terrifiant de penser qu’il s’était approché de nous avec une telle assurance, tout en sachant qu’il n’avait rien.
— Pfiou ! J’aurais dû écouter mon instinct. Je n’arrivais pas à vous cerner, vous et votre mari. C’est pour cela que j’ai dû recourir à des mesures désespérées.
— Haruya…
— C’est troublant de penser qu’une simple brise, dépourvue de malice, a suffi à me faire chuter. Quelle défaite écrasante. Si c’était ma propre cupidité qui m’avait conduit à ma perte, ce serait plus facile à accepter.
Presque admiratif, Haruya leva les deux mains en signe de reddition.
— Malgré tout… je suis heureux d’avoir pu passer mes derniers jours à faire la connaissance d’un couple comme vous deux.
Cette fois, sa reddition semblait sincère.
Quand il disait qu’il accepterait plus aisément une fin causée par sa propre cupidité, j’ai perçu une pointe de tristesse dans sa voix. Son passé avait été tragique. Il avait voué sa vie au service des autres, pour ne récolter que trahison et mort.
— Chevaliers de Parnacorta ! Arrêtez Haruya ! ordonna Philip. — Et méfiez-vous des pièges ! Ne baissez pas la garde !
À l’ordre de Philip, les chevaliers se ruèrent en avant. Quelques minutes plus tard, Haruya était sous bonne garde, sans montrer la moindre résistance.
Le regard de son unique œil était calme, n’exprimant que le soulagement.
— À vos ordres ! Attendez, quoi ? Êtes-vous sûr de vouloir le libérer ?
— Oui. Il ne s’enfuira plus. Je le sens.
— O…oui, Votre Altesse !
Philip acquiesça, détacha Haruya et le conduisit jusqu’à nous. Il semblait qu’Osvalt avait quelque chose à lui dire.
— Vous m’avez humilié, tout à l’heure, dit Haruya. — Je ne pensais pas que vous perceriez mon bluff si facilement.
— Je sais.
Osvalt se tourna vers moi en riant, la joie au visage.
— Ma femme est vraiment quelque chose, n’est-ce pas ?
Entendre mon mari se vanter de moi me rendait étrangement nerveuse et timide.
— Oui, Dame Philia est une véritable Sainte. Ce qui m’a le plus impressionné, toutefois, c’est la manière dont vous avez fait écran pour protéger Himari.
— Oh ?
— Ça n’a aucun sens pour moi. Pourquoi un maître se blesserait-il pour son vassal ? Je ne comprends pas.
Si Haruya n’avait pas été ébranlé par l’altruisme d’Osvalt, il ne se serait probablement pas ravisé, même après que j’eus percé à jour son stratagème. Avec l’agilité d’un ninja et tout un arsenal d’armes magiques, il aurait au moins pu tenter de s’enfuir.
— Puis-je vous poser une question, prince Osvalt ?
— Hmm ? Qu’y a-t-il ? Je t’écoute.
— Quelle vision avez-vous de vos serviteurs ? Je n’ai jamais connu quelqu’un comme vous. J’aimerais entendre votre réponse avant d’affronter mon sort.
Je n’avais encore jamais posé ce genre de question à Osvalt.
— Eh bien, ce sont des gens en qui j’ai assez confiance pour me couvrir… et des gens que je me sens tenu de protéger.
— V-vraiment ?
— …C’est étrange ? Disons que ce n’est pas dans ma nature de laisser les autres faire tout le travail de protection.
Quand Haruya entendit Osvalt décrire son envie de protéger ses vassaux, ses yeux s’écarquillèrent de surprise. C’était vrai. Osvalt n’aurait jamais permis à quelqu’un de se sacrifier pour le sauver, quelles que soient les circonstances. Certains appelleraient cela de la naïveté, mais j’aimais sa prévenance.
Je commençais à comprendre pourquoi Osvalt avait fait venir Haruya pour lui parler.
— Figure-toi, Haruya, que notre rencontre me paraît dictée par le destin. Que dirais-tu de travailler pour moi ?
— Hein ? Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne pourrais jamais être l’un de vos subalternes !
Haruya fut surpris, mais pour une raison ou une autre, j’avais vu venir cette proposition. Elle n’aurait pas effleuré l’esprit d’une personne plus conventionnelle comme moi, mais bien sûr qu’Osvalt voudrait garder Haruya dans son orbite.
— Je ne te blâme pas de douter. Mon frère et Sa Majesté ne te pardonneront pas si facilement. Je suis certain qu’ils voudront que tu répares tes torts. Cependant, mon frère m’a donné toute autorité sur cette affaire. Il m’écoutera.
— Ce n’est pas la question. Je me suis retourné contre vous à maintes reprises, et vous m’invitez à travailler pour la famille royale ? Quel que soit le prix que votre pays me fera payer, vous ne pouvez pas me faire confiance.
— C’est donc une question de confiance, hein ? Eh bien, tu n’as pas tort. Là-dessus, je suis d’accord avec toi.
La confiance et la foi étaient invisibles. Je savais combien ces choses imperceptibles pouvaient être précieuses, mais il fallait une force intérieure certaine pour continuer à croire en ce qu’on ne pouvait ni voir ni toucher.
— Alors pourquoi…
— Tu as dit que la trahison avait bouleversé toute ta vision du monde. Si tu peux faire confiance à quelqu’un, ton regard changera de nouveau, n’est-ce pas ?
— E…enfin…
— Si tu veux changer, j’aurai foi en toi, quoi qu’il arrive.
Comment pouvait-il regarder Haruya droit dans les yeux et lui tendre la main ainsi ? J’étais son épouse, et même moi, je ne pouvais pas le comprendre. Depuis le moment où nous nous étions rencontrés, il avait irradié d’un éclat éblouissant.
Haruya paraissait abasourdi. Peut-être ressentions-nous la même chose, lui et moi.
— Vous êtes vraiment trop bon pour votre propre bien. Vous pensez que je vais vous fournir du minerai magique en échange de votre bonté ? Si c’est ce que vous voulez, nul besoin de m’engager comme serviteur. Accordez-moi un pardon aux conditions que vous désirez.
Si le prince Reichardt avait été à sa place, il aurait peut-être offert à Haruya une grâce en échange d’un généreux versement de minerai magique. Osvalt, lui, n’exploiterait jamais les fautes de quelqu’un pour un gain matériel.
— Non merci. Je n’ai pas l’intention de monopoliser les Fleurs des Larmes de Lune ni de les vendre à un prix exorbitant. Philia pense la même chose.
— Osvalt…
— Mais après avoir écouté tes inquiétudes, je me suis mis à craindre que les offrir gratuitement ne soit pas une bonne idée non plus.
Une seule Fleur des Larmes de Lune valait un sac d’or. Si nous inondions le marché sans préparation, l’économie pourrait s’effondrer. De plus, alors que les tensions entre nations montaient, nous devions nous montrer prudents avec nos ressources. Aussi présomptueux que cela paraisse, nous étions restés trop éloignés de la cupidité humaine ordinaire pour en mesurer les risques.
Osvalt poursuivit.
— J’ai l’intention de me concerter avec Girtonia et de conclure un accord. Et c’est là que tu interviens. Je veux que tu me prêtes ton sens des affaires et tes talents de négociateur.
— M…mes talents ?
— Regarde la résistance que tu as opposée. Tu étais seul, dans un pays étranger, sans la moindre autorité. Bien sûr, tes actes n’ont rien d’exemplaire, mais je ne doute pas de tes compétences. Évidemment, je te rémunérerai comme il se doit.
Haruya avait compris que les ruines renfermaient des indices pour stopper les explosions dans la Zone des Miasmes Volcaniques et avait trouvé une tablette de pierre gravée du plan dont il avait besoin. Rien que cela suffisait à prouver qu’il possédait une perspicacité hors du commun.
Si j’étais parvenue à la même conclusion, c’était parce que j’avais moi-même perçu le mana désordonné, et pourtant Haruya, un homme dépourvu de pouvoir magique, m’avait néanmoins devancée.
Il y avait aussi sa manière de négocier avec Osvalt, son évasion astucieuse, ses aptitudes physiques de ninja, et le sens des affaires qui l’avait mené du statut de réfugié à Ashbrugge à celui de riche marchand en quelques années seulement. Je comprenais pourquoi Osvalt lui confierait une mission d’une telle importance.
Haruya poussa un grognement.
— Je ne comprends pas. Les épreuves que Himari a traversées ont dû être au moins aussi rudes que les miennes, et pourtant… son visage n’a pas changé du tout.
— Haruya… murmura Himari.
— Peut-être l’avez-vous aidée à garder la foi, prince Osvalt.
Haruya hocha la tête pour lui-même.
Il avait sans doute raison. Osvalt diffusait une lumière capable de purger les ténèbres des cœurs humains. Passer du temps avec lui avait rappelé le sourire sur mon visage, à moi aussi. Je ne m’en étais même pas rendu compte.
— Je n’en suis pas si sûr, dit Osvalt. — Je parierais que Himari préfère travailler pour Philia.
La remarque d’Osvalt me prit de court.
— N…non, ce n’est pas possible. Je lui suis sans cesse redevable et je n’ai jamais réussi à lui rendre ce qu’elle mérite. Tu as été bien plus…
— Allons, tu sais bien que c’est faux. Je t’ai dit à quel point Himari s’est épanouie depuis ton arrivée.
Je ne m’étais jamais vraiment demandé ce que je représentais pour Himari. Tout ce que je savais, c’était tout ce que je lui devais.
Haruya rit avec amertume.
— Vous formez vraiment un couple parfait. Intéressant. J’étais convaincu de savoir comment ce monde fonctionnait réellement, mais ma perspective était peut-être trop étroite.
Cette fois, son sourire était franc, comme s’il ne cachait plus ses véritables pensées. Peut-être se sentait-il enfin assez en sécurité pour ouvrir son cœur.
— À bien y réfléchir, cette offre est trop belle pour être refusée, et surtout, elle m’intrigue.
Haruya serra avec force la main tendue d’Osvalt.
— Alors oui, j’aimerais que vous me preniez sous votre aile pour un temps. Je me remets entre vos mains, prince Osvalt.
Haruya se tourna vers Himari.
— Pardon de te décevoir, Himari. Je ne pouvais tout simplement pas revenir à une vie de servitude.
Himari avait continué de vivre en ninja, à la grande surprise de son frère. Je soupçonnais que sa constance avait inspiré Haruya à accepter la proposition d’Osvalt.
— Ta transformation m’a bouleversée, dit Himari. — Sans que je m’en rende compte, j’ai laissé mes émotions prendre le dessus.
— Himari…
— Mais, sur le moment, je n’ai pas su reconnaître tes épreuves comme l’a fait Osvalt. C’est à moi de m’excuser.
À ces mots, Himari se mit à pleurer.
— Ne dis pas de bêtises. Je ne t’en veux pas d’être déçue. Ce n’est pas une raison de pleurer. Je suis désolé pour les ennuis que je t’ai causés.
Haruya attira Himari contre lui. À cet instant, j’eus presque l’impression que tous les efforts que nous avions consacrés à sa poursuite en valaient la peine.
Je me rappelai la chaleureuse étreinte de Mia après nos retrouvailles, et sentis mes yeux commencer à me picoter.
— Sur ce, si nous rentrions au palais ? proposa Osvalt. — Je suis désolé d’avoir écourté notre lune de miel, Philia.

— Ne t’excuse pas. Ces souvenirs me resteront à jamais. Et puis, ça n’aurait pas ressemblé à notre lune de miel si tout s’était passé comme prévu.
— Tu as bien raison, dit Osvalt en riant. — D’accord, allons-y.
Il m’adressa un sourire enjoué. Je saisis sa main et nous prîmes le chemin du retour.
Cela ne me dérangeait pas que notre lune de miel soit un peu hors des sentiers battus. C’était la nôtre, et c’était tout ce qui comptait.
Voilà ce que je pensais, en toute sincérité.
Tant que je peux marcher à tes côtés, peu importe où nous allons. La chaleur que je porte en mon cœur sera toujours là.
— Dame Philia ! Ce sont les plans de l’artefact magique dont vous parliez ? Je n’ai encore jamais fabriqué d’artefact magique, alors ce serait merveilleux de pouvoir vous aider.
C’était le lendemain de notre retour au manoir. En début d’après-midi, j’avais fini les plans et je les montrais à Grace.
Après avoir étudié la tablette de pierre, j’avais enfin saisi les mécanismes nécessaires au dispositif de stabilisation du mana. C’était la clé pour rétablir l’ordre dans la Zone des Miasmes Volcaniques.
— Tout de même, je ne m’attendais pas à des plans aussi fournis. Vous m’avez donné dix pages gorgées de schémas… Il va falloir que je m’applique !
— Oh, non, ce n’est que la première partie. Le plan complet est dix fois plus long.
— Q…quoi ?! Dix fois ?! V…vous avez fait tout ça en moins d’une journée ? Vous vous surpassez sans cesse, Dame Philia !
— Tu n’as pas besoin de me flatter, dis-je en repoussant l’éloge incrédule de Grace.
Nous devions stabiliser le mana sur une vaste zone, le dispositif devrait donc être assez grand. Je n’étais pas surprise que ces plans soient bien plus volumineux que tout ce que j’avais conçu auparavant.
— Tu es sûre que ça ne te dérange pas de rester ici ? demandai-je à Grace.
— Cela ne posera aucun problème. J’ai envoyé une lettre à mon père pour lui dire que je m’entraînerai quelque temps à Parnacorta.
— Je vois. Dans ce cas, j’accepte bien volontiers ton offre d’assistance.
Même si Grace manquait d’expérience dans la fabrication d’artefacts magiques, elle en savait beaucoup sur les rituels anciens, et sa compréhension du mana était irréprochable.
— Oui ! Quoi qu’il vous faille, je suis à votre service !
— Oh, Grace. Tu es vraiment quelque chose, dis-je. — Bon, commençons par les bases de la conception d’artefacts.
Si érudite que fût Grace, se lancer d’emblée dans la construction d’un artefact magique de grande envergure relevait du défi. Je comptais commencer par lui faire créer des dispositifs plus simples, pour l’habituer au procédé.
— Je comprends. Mais êtes-vous sûre de vouloir faire cela ? Si me former vous prend beaucoup de temps, je ne risque pas d’être plus un frein qu’une aide ?
— Ne t’en fais pas pour ça. Nous ne pourrons de toute façon pas commencer la construction tant que nous n’aurons pas assez de minerai magique.
Pour bâtir cet artefact, il nous fallait deux fois la quantité de minerai magique que l’on pouvait trouver dans tout Parnacorta. Tant que nous n’avions pas réuni les matériaux nécessaires, les plans ne nous servaient à rien. En attendant, je pouvais enseigner les bases à Grace.
À ce moment-là, Himari revint du palais.
— Dame Philia, mon frère a été intégré au service du prince Osvalt, sous des conditions strictes.
— Je suis soulagée d’apprendre qu’il est sain et sauf, Himari.
— E.. enfin… oui. Je ne trouve pas les mots pour exprimer ma gratitude pour la magnanimité de Son Altesse et la vôtre.
Le prince Osvalt avait donc réussi à rallier le roi et le prince Reichardt. J’avais longuement réfléchi à d’éventuelles stratégies sur le chemin du retour depuis la planque de Haruya, mais il ne m’avait pas demandé mon avis une seule fois. Il tenait visiblement à assumer pleinement la responsabilité de sa décision.
— Je suis surprise que le prince Reichardt ait accepté de le gracier, sans parler de Sa Majesté. Je pensais qu’il faudrait plus de temps pour les convaincre. Quelles étaient les conditions ?
— Haruya a promis de fournir le minerai magique nécessaire dans le mois. Le prince Reichardt a pesé le bénéfice pour le royaume et a accepté d’avaliser officiellement Haruya comme l’assistant de Son Altesse, à condition qu’il tienne parole.
S’engager à livrer une quantité pareille de minerai magique en un mois seulement relevait de l’exploit. Et s’il échouait à honorer sa promesse ?
— S’il manque à sa parole, il sera, naturellement, puni. Si cela devait arriver, alors moi…
— Je sais que tu resteras à ses côtés. Mais j’aimerais vraiment que tu…
— Veuillez m’excuser. Je ne suis pas prête à perdre mon frère une seconde fois.
— Himari…
— Malgré tout, vous n’avez pas à vous inquiéter. Je suis convaincue que mon frère tiendra sa promesse. Je l’ai vu dans son regard.
Himari me sourit, saisit mes mains et hocha la tête. Son expression disait à quel point elle avait foi en lui.

Il s’était sans doute passé entre eux quelque chose que seule sa sœur pouvait percevoir.
— Je l’attendrai en toute confiance, dis-je.
— Je vous en suis reconnaissante. Il est déjà parti. À l’heure qu’il est, il doit être en train de collecter le minerai magique, escorté par les surveillants que le prince Reichardt lui a assignés.
Évidemment, Haruya ne voulait pas perdre une minute. Rassembler tout ce minerai en un mois serait une tâche de longue haleine. Je priai le Ciel pour sa réussite.
***
— Le prince Reichardt a été beaucoup trop accommodant. J’ai du mal à croire qu’il m’ait accordé un mois entier.
— H…Haruya ? Il te reste encore deux semaines. Ne me dis pas que tu as déjà…
— J’ai bien fait de tenter ma chance et de demander un délai étendu. J’ai terminé avec une belle marge. Enfin, merci d’avoir attendu si patiemment. Voici le minerai magique que vous avez commandé.
Une cargaison énorme de minerai magique venait d’arriver au manoir, et ce en seulement la moitié du temps imparti par le prince Reichardt à Haruya.
— Reichardt, accommodant ? grommela le prince Osvalt en sortant du manoir. — Laisse-moi rire. Tu te rends compte de tout ce que j’ai dû faire pour le convaincre ?
J’avais entendu parler des efforts considérables que Osvalt avait déployés en faveur de Haruya. Il était facile d’argumenter qu’il valait mieux le faire travailler pour le bien du royaume que de le punir pour ses crimes, mais amener le prince Reichardt à assouplir les règles était une tout autre affaire. Après avoir évalué les bénéfices que les compétences de Haruya et l’artefact que j’espérais créer apporteraient, Osvalt avait défendu sa cause.
— Bien sûr, rien de tout cela n’aurait été possible sans votre intervention, prince Osvalt. Bon sang, même moi je le reconnais.
— Et pourtant, tu as tout de même demandé le double du temps dont tu pensais avoir besoin ?
— Précisément. Exploiter une situation, c’est l’art des marchands.
Au fond, Haruya n’avait pas changé. Profiter du prince Reichardt ? Quelle audace…
Avec un assistant pareil, Osvalt n’était pas près de s’ennuyer.
— Nous allons enfin pouvoir commencer la fabrication de l’artefact ! s’exclama Grace. — Il est temps de mettre à profit tout ce que Philia m’a appris !
— Oui, commençons sans tarder. Je compte sur toi, Grace.
— Comptez sur moi !
La poitrine bombée, Grace brûlait de détermination. En deux semaines à peine, elle avait maîtrisé les bases de la création d’artefacts magiques.
Lena et les autres suivants avaient également proposé leur aide, si bien que nous pourrions sans doute achever le dispositif plus tôt que prévu.
Au moment où je m’apprêtais à tout préparer, Osvalt me demanda :
— Philia, tu disais que tu étais inquiète, puisqu’il n’existe aucun registre de construction d’artefacts de ce genre ?
Il avait raison. Le dispositif magique allait être colossal. Il n’y avait aucun précédent historique à ce que nous entreprenions. Du moins, aucun document n’avait survécu. Et cela signifiait que nous ne pouvions pas anticiper les dysfonctionnements éventuels. Une fois l’artefact achevé, il ne suffirait pas d’appuyer sur un interrupteur. Il nous faudrait d’abord mener des expériences pour en garantir la sécurité.
Cela dit, je n’étais pas restée les bras croisés pendant ces deux semaines. J’avais pris les mesures nécessaires.
— Euh, Dame Philia. J’ai trouvé une autre tablette de pierre qui pourrait contenir de nouveaux indices. Euh, j’ai retranscrit les inscriptions archaïques sur du papier pour vous, en fait.
— Merci d’avoir fait cet effort pour moi, Rick.
Au cours des deux dernières semaines, j’avais chargé Rick de recopier des inscriptions anciennes découvertes dans des ruines à travers le royaume. J’espérais que les Anciens avaient laissé des récits de l’usage de dispositifs magiques de grande ampleur.
C’était la quatrième transcription qu’il m’apportait. Jusqu’ici, son travail n’avait pas fourni les réponses que j’espérais. La quatrième serait-elle la bonne ?
— Euh, je suis sûr qu’il existe des mentions de l’utilisation d’artefacts, mais je n’ai pas, euh, réussi à déchiffrer les détails les plus fins de cette inscription. Mes excuses, en fait.
— Pas besoin d’excuses ! C’est ça, Rick !
— Pardon ?
— Ce passage décrit l’utilisation d’un dispositif encore plus grand que celui que nous prévoyons de construire. Je ferais mieux de commencer à le décrypter.
Je me mis à déchiffrer l’inscription. Oui. Ces informations allaient nous être utiles. Il fallait faire preuve d’une extrême prudence lorsqu’on s’aventurait sur un terrain inédit, et l’inscription le confirmait.
— Il semble que, lors de l’utilisation d’un artefact à grande échelle, une chaleur intense puisse s’accumuler à l’intérieur, avec un risque de dysfonctionnement. Grâce à toi, Rick, nous devrions pouvoir éviter ce danger.
Ces informations valaient de l’or. Si la chaleur faisait dérailler notre dispositif dans la Zone des Miasmes Volcaniques, où les explosions étaient déjà fréquentes, y entrer pour le réparer serait d’une difficulté extrême. Impossible de prévoir quels accidents pourraient survenir. C’était une éventualité à éviter à tout prix.
— J’ai, euh, accepté un pot-de-vin de la part de Haruya et me suis mal conduit. Un tel service ne saurait compenser mes fautes, en fait.
Rick mesurait pleinement la gravité de ses crimes. À ses yeux, il n’avait fait que recopier des écritures archaïques gravées sur des tablettes de pierre, ce qui était bien trop peu pour mériter une grâce.
— Si tu veux remercier quelqu’un, remercie Osvalt, dis-je. — Je n’ai pas fait grand-chose pour toi.
Rick jeta un coup d’œil au prince Osvalt avant de revenir vers moi.
— J’ai déjà remercié Son Altesse la dernière fois que nous avons parlé. Mais, eh bien, il m’a dit de vous remercier vous, à la place, en fait.
— Vraiment ?
— Vous lui avez demandé de tirer parti de la situation et de me permettre d’expier mes fautes grâce à mon savoir et à mes recherches, en fait. Du moins, c’est ce qu’il m’a dit.
Savoir que Parnacorta avait interrompu l’exploration des ruines pour m’acheter me serrait le cœur. Mais ce n’était pas la seule raison pour laquelle j’avais plaidé en faveur de Rick. S’il nous fallait des éclairages pour améliorer la sécurité de l’artefact, Rick était l’homme de la situation.
— Quoi qu’il en soit, nous avons désormais tout ce qu’il nous faut pour construire cet artefact, non ? Quelque chose me dit que cela pourrait changer le cours de l’histoire.
— Grace, ça me semble un brin hyperbolique.
— Non, la Sainte de Bolmern a tout à fait raison. Une fois terminé, l’artefact vaudra littéralement son pesant d’or. Et encore, c’est en dessous de la réalité. Sa valeur est inestimable.
— Tu ne penses qu’à l’argent, Haruya.
— Navré, c’est ainsi que je suis, prince Osvalt. Il va falloir vous y faire.
Haruya adressa au prince Osvalt un sourire satisfait. Le prince lui lança un regard crispé.
Haruya et Rick avaient commis leur lot d’erreurs, mais au final, leur soutien avait rendu mes grandes ambitions réalisables.
Il ne nous restait plus qu’à bâtir l’artefact.
***
— Dame Philia, qu’est-ce que c’est ? demanda Lena en désignant un objet cylindrique.
Grace eut un rire délicat.
— Permettez que je réponde à la place, Dame Philia. Cet élément sert à refroidir l’artefact
Depuis l’arrivée du minerai magique, nous passions chaque seconde de nos journées à travailler sur l’artefact. Je me sentais un peu coupable de solliciter l’aide de Grace depuis si longtemps, mais elle m’avait été précieuse. Je lui avais confié l’essentiel de la construction de ce module de refroidissement.
— Oh, vraiment ? Grace, tu es incroyable.
— Je n’aurais rien pu faire sans l’enseignement de Philia. Je suis une parfaite débutante.
— Assez de modestie, Grace. Tu as un don naturel pour la fabrication d’artefacts. Ton talent m’émerveille.
— Oh là là ! Vous êtes beaucoup trop aimable, Philia ! Mais… que cela fait plaisir à entendre !
Même si elle balayait les compliments, le talent de Grace ne faisait aucun doute. Non seulement elle assimilait vite, mais, grâce à sa dextérité naturelle, elle mettait mes consignes en pratique presque aussitôt. J’en étais soufflée.
— Et si on procédait à un essai de ton module de refroidissement ? proposai-je.
— Quoi ? Vous êtes prête à le mettre en marche ?
— Oui. Tout me semble en ordre. J’aimerais le tester avant les derniers réglages.
Nous ne pouvions éprouver l’artefact de stabilisation du mana qu’en présence d’un mana instable dans l’air.
Nous n’avions donc d’autre choix que d’attendre son déploiement. C’était précisément pour cette raison que je devais m’assurer du parfait fonctionnement des systèmes auxiliaires.
— Très bien, Philia. Je l’allume maintenant, d’accord ?
— Vas-y. Merci.
Nerveuse, Grace appuya sur l’interrupteur pour mettre l’appareil en marche. Dans un grondement sourd, le système de refroidissement se lança. L’air autour de nous commença à se refroidir.
— Il fait si, si f-froid. On dirait que l’hiver est revenu.
Nous étions au début du printemps, et le temps commençait à se radoucir, mais le dispositif de refroidissement donnait l’impression d’être en plein cœur de l’hiver. Lena grelottait, et son souffle devenait visible.
— Ça suffit, Grace. Éteins-le, s’il te plaît.
— Bien compris.
Grace coupa l’interrupteur, et l’air se réchauffa peu à peu.
Je pouvais imaginer cet appareil utile dans quantité de situations.
— Ça a l’air de bien fonctionner. Il ne reste plus qu’à l’intégrer au stabilisateur de mana, et le dispositif sera complet.
— Il est tellement grand, dit Lena. — Et parfaitement rond, en plus.
Naturellement, nous n’avions pas travaillé que sur le système de refroidissement. Nous avions finalisé le stabilisateur de mana lui-même. Comme Lena l’avait dit, l’appareil était une sphère gigantesque. Après avoir tout pesé, nous avions décidé que c’était la forme optimale.
— C’est magnifique. Je n’ai jamais vu un artefact magique d’une telle taille, remarqua Grace.
— Je sais. Sans le minerai magique fourni par Haruya, nous n’aurions jamais pu le construire.
Nous avions utilisé une quantité prodigieuse de minerai magique pour bâtir l’appareil. Nous n’avions pas droit à l’échec.
— Il ne nous reste plus qu’à l’installer au centre de la Zone des Miasmes volcaniques.
— Donc la dernière étape, c’est de le mettre en position, dit Lena. — Chouette. Mais ça ne va pas être super difficile ?
Placer notre appareil au point médian de la Zone des Miasmes volcaniques, lieu d’explosions incessantes, était assurément une tâche redoutable, mais nous espérions pouvoir nous en acquitter.
— Dame Philia, votre livraison est arrivée.
— Merci, Himari. Je te suis reconnaissante pour tes efforts.
— Ce n’est rien. Vous m’avez surprise, toutefois. La Zone des Miasmes volcaniques était traîtresse, même avec Dame Mia à vos côtés, mais je n’avais jamais imaginé une telle solution.
Himari était venue livrer l’objet qui serait la clé du transport de l’appareil. C’était le même artefact magique dont Haruya s’était servi pour nous menacer autrefois.
— Cette fois-là, nous devions trouver des Fleurs des Larmes de Lune et les ramener. À présent, il nous suffit de mettre l’appareil en position et de l’allumer. C’est ce qui m’a fait me demander s’il n’existait pas un moyen d’y parvenir sans nous y rendre nous-mêmes.
— Utiliser mon canon pour propulser l’artefact magique à l’endroit de votre choix, ça, c’est du génie. Je n’y aurais certainement pas pensé.
Haruya apparut en remorquant l’énorme canon, le même qui trônait devant sa planque de montagne. Le prince Reichardt l’avait acheté, et je savais qu’il pouvait lancer des projectiles sur une distance considérable.
C’est pour cela que nous avions fait de l’appareil une sphère. Nous n’aurions pas à nous aventurer au centre de la Zone des Miasmes volcaniques.
Nous nous contenterions de tirer l’appareil au canon.
Ainsi, nous pourrions l’acheminer à l’endroit voulu sans nous mettre en danger. Intégrer un minuteur à l’appareil nous avait demandé du travail supplémentaire, mais nos plans avaient porté leurs fruits.
— Je comprends maintenant, dit Lena, apaisée. — Ce sera bien plus sûr.
— Je n’en attendais pas moins de notre Sainte Salvatrice. Je craignais que Son Altesse ne se rétracte sur son achat, alors je suis soulagé d’avoir trouvé preneur pour mon canon, finalement.
Haruya, à mes côtés, ricana et m’adressa un sourire enjoué.
La dernière étape de l’entreprise consistait à s’assurer que l’appareil atterrisse au bon endroit. Le lendemain matin, nous mîmes notre plan à exécution.
Nous prîmes la route d’une petite colline proche de la Zone des Miasmes volcaniques, d’où Osvalt superviserait l’opération.
***
— J’ai contacté le prince Fernand de Girtonia pour lui demander de prévenir ses sujets d’évacuer les environs de la Zone des Miasmes volcaniques, par précaution.
— Merci pour ça, Osvalt.
Au lever du soleil, je me tenais aux côtés de Osvalt sur une colline qui dominait la Zone des Miasmes volcaniques. S’il nous fallait un rappel du péril qu’elle représentait, le grondement ininterrompu des explosions suffisait amplement.
Nous allions utiliser notre artefact magique pour la première fois. Et comme si cela ne suffisait pas à nous nouer l’estomac, rien d’une telle ampleur n’avait jamais été documenté, même par les Anciens. En cas d’accident, toute la région pourrait en pâtir, aussi Osvalt avait-il veillé à tenir Girtonia dûment informé.
— Ce n’est rien. Et puis, c’est l’un de tes artefacts, Philia. Je doute qu’on ait à s’inquiéter.
— On ne sait jamais. Si rien de fâcheux ne se produit, tant mieux, mais tout de même…
Par le passé, Osvalt m’avait expliqué l’importance de prendre toutes les précautions possibles. Son désir de défendre son pays m’avait profondément marquée.
Cette fois encore, je ne pouvais qu’espérer que rien n’irait de travers.
— Tu as raison, ricana Osvalt. — Et je ne suis pas le seul à avoir confiance en toi. Le prince Fernand et Dame Mia ont dit être rassurés, sachant que c’était toi qui avais fabriqué l’appareil.
— Mia aussi ? Oh, cette étourdie.
— Quoi qu’il en soit, prions pour que l’opération réussisse.
— Oui.
Tandis que nous regardions l’artefact être chargé dans le canon, nous échangeâmes un signe de tête. Je sentais mon cœur cogner. J’étais peut-être un peu nerveuse.
— Prince Osvalt ! Dame Philia ! Les préparatifs sont terminés ! Nous pouvons faire feu à votre commandement !
Philip était chargé du tir de l’artefact. Expert dans la manipulation des canons, il s’était porté volontaire.
— Très bien. On compte sur toi, Philip.
— À vos ordres ! Laissez-moi faire, Votre Altesse. Je mettrai tout mon cœur à faire en sorte que l’appareil atteigne le centre !
Pour stabiliser le mana le plus efficacement possible, l’artefact devait frapper le centre de la Zone des Miasmes volcaniques. L’idée avait manifestement embrasé Philip lorsque je la lui avais exposée.
— Ce n’est pas grave si c’est un peu à côté. Détends-toi et tire.
— Bien reçu ! Vos désirs sont des ordres ! J’ai déjà effectué plusieurs tirs d’essai avec des projectiles de même masse et de même taille, je pense avoir pris le coup !
La poitrine bombée, Philip rayonnait de fierté. Son expression respirait la confiance. De quoi me faire croire que mes inquiétudes étaient infondées.
— Laissons-le se charger de la suite, dit Osvalt. — Ce n’est pas le genre d’homme à s’effondrer sous la pression.
— Je sais. Le reste est entre tes mains, Philip.
— Bien compris ! Prince Osvalt, Dame Philia, installez-vous et regardez. Au lancement ! Dix, neuf, huit…
Philip entama son compte à rebours.
Cela ne faisait que quelques mois que j’avais risqué ma vie, avec Mia, pour chercher la Fleur des Larmes de Lune afin de sauver mon oncle Luke.
— Trois, deux, un ! Feu !
Je rêvais d’un moyen d’arrêter les éruptions incessantes qui empêchaient quiconque de s’approcher de la zone…
Un silence.
— Qu’en penses-tu, Philia ? demanda Osvalt. — Ça s’est bien passé ?
Je portai mes jumelles à mes yeux.
— Oui, il est tombé à l’endroit idéal. Nous le devons à Philip.
— Parfait. Il ne reste donc plus qu’une chose à vérifier.
— Oui. Il faut simplement s’assurer que l’appareil s’active sans incident et fasse cesser les explosions.
Pour augmenter nos chances de succès, j’avais usé de magie pour contrôler la météo locale et minimiser l’influence du vent et de la pluie.
Si mes prévisions étaient correctes, l’appareil s’activerait à l’impact, puis ses effets se diffuseraient progressivement dans toute la zone. On devait pouvoir constater son fonctionnement à l’œil nu.
— Oh ! s’exclama Osvalt en pointant la colonne de lumière verte qui montait vers le ciel. — N’est-ce pas la lueur dont tu disais qu’elle s’allumerait au démarrage ?
Il avait vu juste. L’appareil émettait une lueur de puissance magique condensée, la même énergie qui stabiliserait le mana saturant la Zone des Miasmes volcaniques.
— Hé, d’un coup, tout s’est tu. Philia, c’est…?
— On a réussi, Osvalt. Ça a marché.
Les explosions interminables qui résonnaient dans l’air avaient cessé. Le silence se posa sur la terre, porté par la brise du petit matin.
— Vraiment ? fit Osvalt en laissant échapper un léger rire. — Je n’aurais jamais imaginé cet endroit aussi calme. Il y a si peu de bruits que le bruissement de la brise en devient assourdissant.
— Il n’y a presque ni vie ni verdure, après tout.
Un moment durant, nous contemplâmes simplement le paysage silencieux et désolé qui s’étendait devant nous. Ce n’était plus une zone de danger. On pouvait désormais s’y aventurer. Comme le prince Reichardt nous en avait avertis, toutefois, il faudrait poursuivre la surveillance à l’avenir.
— Dame Philia. Prince Osvalt. J’ai examiné la Zone des Miasmes volcaniques et n’y ai détecté aucune explosion.
— Merci, Himari, d’avoir accepté une mission aussi dangereuse.
— Ce n’était rien. Je suis la plus rapide ici, c’était mon devoir.
Avec le feu vert de Himari, il était enfin temps de commencer l’exploration.
— Eh bien, eh bien. Nous allons nous retrouver avec plus de Fleur des Larmes de Lune que nous ne pourrons en porter, dit Haruya en surgissant de nulle part, les manches roulées et la langue au coin des lèvres. — En homme d’affaires, je ne pourrais pas être plus enthousiaste que ça !
— Allons, allons, répondit Osvalt. — Gagner de l’argent n’a rien de répréhensible, mais je crois qu’on en a déjà parlé.
— Bien sûr ! J’ai formulé une proposition équitable qui satisfera toutes les nations, n’est-ce pas ? Oui, à ce prix-là, nous éviterons de justesse toute accusation d’extorsion.
— Un prix n’a pas besoin d’être de l’extorsion pour être injuste, tu sais ? soupira Osvalt. — Cela dit, je dois reconnaître que ton plan est impressionnant, Haruya. Je ne vois pas qui pourrait s’en plaindre.
Je n’avais pas pu non plus trouver à y redire.
Affichant le sourire lisse du vendeur accompli, Haruya déclara :
— Les Fleurs des Larmes de Lune destinées à la recherche seront vendues séparément de celles destinées à d’autres usages. Les clients devront se soumettre à une procédure formelle et à un examen pour obtenir des fleurs à des fins de recherche, mais elles seront bon marché. Le reste sera disponible à l’achat, toutefois la revente sera interdite, et les bénéfices accumulés seront partagés à parts égales entre Parnacorta et Girtonia.
— C’est une idée intelligente. Les chercheurs auront accès à ce dont ils ont besoin, et à l’avenir, nous pourrons même peut-être cultiver assez de fleurs pour dépasser la demande.
Nous acquiesçâmes, impressionnés par le plan de Haruya. L’une de nos plus grandes craintes était que la course effrénée au profit fasse passer au second plan une recherche essentielle, mais Haruya avait compris nos préoccupations. Pour cela, je lui en étais sincèrement reconnaissante.
— N’oubliez pas, une partie des recettes servira à couvrir le coût du minerai magique ainsi que mes gains personnels. Je ne m’attendais pas à ce que ma part soit si maigre, mais je ferai avec. Au vu de ce que vaut mon acquittement, l’affaire n’est pas mauvaise.
— En effet. Puisque cette journée est un succès, tu es officiellement un homme libre. Je sais que nous ne travaillons pas ensemble depuis longtemps, mais si le rôle de mon homme de confiance ne te convient pas, tu es libre de te retirer.
Osvalt avait négocié avec le prince Reichardt pour que, si l’appareil fonctionnait, Haruya soit absous de ses crimes. Osvalt était trop bon pour forcer Haruya à rester à son service et gâcher ses immenses talents de négociant.
— Bien dit, rit Haruya. — Je suis reconnaissant de vos efforts, Votre Altesse. Mais maintenant que ma petite sœur et moi sommes de nouveau réunis, j’adorerais unir mes forces aux siennes pour bâtir une affaire plus vaste. Ainsi, je pourrai veiller sur elle.
Une affaire ? Avec Himari ? En l’entendant, une douleur sourde et oppressante me serra la poitrine. Elle était sa seule famille encore en vie. C’était naturel qu’il veuille prendre soin d’elle.
— Tu ne parles que d’affaires, Haruya, dit Himari. — Gagner de l’argent, c’est si amusant que ça ?
— Bien sûr ! Un jour, je te montrerai à quel point ça peut l’être.
Il s’était taillé une vie nouvelle de marchand, renaissant des cendres de son passé douloureux. Les convictions qu’il avait forgées ne se laisseraient pas ébranler si facilement.
— C’est curieux, pourtant, poursuivit Haruya. — Je commence à aimer gagner de l’argent pour une cause plus grande, par loyauté, plutôt que par pur intérêt personnel.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir, dit Himari. — Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Eh bien, par exemple… Servir sous les ordres du prince Osvalt, négocier avec Girtonia et élaborer un plan d’affaires qui convenait à tout le monde, ça avait du sens. Ça m’a même fait remettre en question ce que j’ai fait de ma vie. D’après Son Altesse, je suis libre, maintenant. Mais je crois que je vais rester quelque temps. Je veux voir de mes propres yeux si quelqu’un comme Osvalt mérite vraiment la loyauté des Fuuma.
— Haruya…, murmura Himari.
— Bien sûr, vous pouvez toujours me mettre à la porte, si ça vous chante.
Toujours hilare, Haruya mit un genou à terre.
Osvalt eut un instant d’étonnement, puis un sourire vint fleurir sur son visage.
— Tu peux rester aussi longtemps que tu le souhaites, dit-il en riant. — Honnêtement, je détesterais perdre un homme de confiance aussi exceptionnel que toi.
— J’accepte votre offre, alors. Pour l’heure, ma sœur et moi resterons à votre service.
Haruya saisit la main qu’Osvalt lui tendait et se releva. Je ne savais pas quel avenir il entrevoyait à travers son unique œil, mais l’espoir l’illuminait tout entier. Pourtant, mes priorités étaient ailleurs.
— Euh, ça veut dire que tu vas rester à Parnacorta ? demandai-je à Haruya.
— Oui, c’est l’idée. Vous me prenez de court. Êtes-vous heureuse que je reste, Dame Philia ?
— Oh, ce n’est pas ça. Enfin… je craignais que Himari soit peinée si tu repartais. Oh ! Ne te méprends pas. Ça ne veut pas dire que je m’en moque…
Mais qu’est-ce que je racontais, au juste ? J’avais commencé à parler avant même d’avoir mis de l’ordre dans mes idées, et les mots s’embrouillaient.
— Dame Philia, dit Himari, — C’est le jour le plus heureux de ma vie. Mais sachez que j’ai l’intention de continuer à vous servir, même si mon frère décide de partir.
Après avoir mis son cœur à nu, elle posa sur moi un regard rassurant. Quand je la regardai, la douleur qui me serrait la poitrine se dissipa complètement.
— H…Himari…
— Eh bien, dis donc. Ton engouement pour Dame Philia en devient presque inquiétant. En tant que ton frère, il va falloir que je regagne un peu de ma dignité.
Autrefois, je craignais que ma faiblesse ne finisse par me dominer. Mais les choses avaient changé. Le fait d’aimer assez les gens pour que leur perte me fasse souffrir était devenu une fierté. La tristesse des adieux, la joie des rencontres, je chérissais chacun de ces instants.
Un jour, je saurais aimer Parnacorta non seulement en tant que Sainte, mais en simple personne, comme le souhaitait Osvalt. J’en étais certaine.