THE TOO-PERFECT SAINT T5 - CHAPITRE 3

L’intrusion dans les ruines

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Traduction : Calumi
Harmonisation : Opale
Relecture : Raitei

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J’avais entendu dire que Gene Delon, le grand-père du commandant des chevaliers, Philip Delon, enseignait toujours au dojo Delon le maniement de la lance. Il n’avait pourtant pas toujours tenu un dojo. Lorsque le grand-père du roi actuel était sur le trône, il exerçait ses talents au sein des chevaliers de Parnacorta.

Tandis que nous nous dirigions vers le dojo, Osvalt m’en dit davantage sur Gene.

— Il y a quarante ans, Gene était le commandant des chevaliers. C’était un grand champion. À travers le continent, son nom était devenu synonyme d’art de la lance.

— Il devait être remarquable.

— Il l’était. En fait, il a pris mon père en main quand celui-ci était jeune. Aujourd’hui encore, en tant que maître du dojo, il conseille toujours les chevaliers de Parnacorta. Rien que cela lui confère déjà une solide influence.

Le nom de Gene Delon était renommé au-delà des frontières du pays. C’était à n’en pas douter un homme hors du commun.

— Tu t’es entraîné sous sa direction, toi aussi, n’est-ce pas, Osvalt ?

— Hmm ? Haha, oui. À mes yeux d’enfant, il reste un mentor sévère, même s’il ferait pale figure comparé à Dame Hildegarde. Il me faisait courir des seaux d’eau de puits à la main et me faisait brandir ma lance mille fois… Il a bel et bien chassé la mollesse du prince gâté que j’étais.

 Osvalt sourit avec nostalgie.

Je commençais à comprendre d’où venait sa force intérieure. Malgré son rang royal, il avait l’esprit ouvert et un cœur attentif.

— Ce sont des souvenirs pénibles. Pourquoi le simple fait d’y repenser te fait-il sourire ?

— Bonne question. Je me le demande aussi. N’empêche, toi, tu as l’air heureuse quand tu évoques ton entraînement avec Dame Hildegarde. Peut-être pensons-nous de la même manière.

— Hein ?

Avais-je vraiment l’air heureuse quand je parlais des exercices que Mère m’avait fait subir ? Cette remarque me laissa perplexe.

— Peut-être est-ce parce que nous chérissons la force et le regard sur le monde que ces épreuves nous ont donnés. Tu as dit un jour que l’entraînement de Dame Hildegarde était sa manière d’exprimer son amour maternel. C’est pour cela que c’est précieux pour toi, non ?

— Oui, tu as raison. La force que ma mère m’a donnée est un vrai cadeau.

La force ne faisait pas tout, mais sans elle, je ne serais pas en vie aujourd’hui. Mère m’avait transmis quelque chose de précieux. Il était naturel que la joie transparaisse sur mon visage.

Le raisonnement d’Osvalt était simple, mais il sonnait juste.

— Et puis, enfant, je détestais rester assis derrière un pupitre. Bouger me convenait bien mieux.

— Oh ? Vraiment ?

— Oui. Mon père et Leonardo me réprimandaient tout le temps.

La voix d’Osvalt avait une teinte de nostalgie en évoquant ces souvenirs d’enfance. L’imaginer en petit garçon actif me tirait un sourire.

— Ne te méprends pas, Philia. Je n’étais pas un tire-au-flanc.

— Je sais, dis-je en riant. — Mais on dirait que Leonardo avait fort à faire avec toi.

— Sans doute. Leonardo a toujours été là pour moi. Je l’ai choisi comme garde personnel parce que je sais que je peux lui faire confiance, et je t’ai confiée à lui pour la même raison.

Osvalt et Leonardo se connaissaient depuis longtemps. Leonardo était toujours calme et prévenant. Il était facile de comprendre pourquoi Osvalt avait une telle foi en lui.

— As-tu choisi Lena et Himari parce que tu leur faisais aussi confiance ?

— C’était une des raisons, oui. Mais surtout parce que, parmi mes gardes, c’étaient celles dont l’âge se rapprochait le plus du tien.

— Ah, je vois.

Lena, avec sa nature enjouée, et Himari, qui me surveillait discrètement, m’étaient toutes deux indispensables. J’ignorais qu’Osvalt avait réfléchi à mon bien-être avant même mon arrivée dans le pays. Cela me rendait heureuse de l’apprendre.

— Tu t’es retrouvée avec une drôle d’équipe, tout de même. Ça a dû te surprendre.

— Oh non, pas du tout. Je leur suis tellement reconnaissante pour la manière dont elles m’ont traitée.

— Leonardo m’a dit que Himari t’avait donné une bonne frayeur quand elle s’est montrée pour la première fois.

— Euh… disons que j’étais surtout fâchée contre moi de ne pas l’avoir remarquée plus tôt.

À mon arrivée à Parnacorta, Lena et Leonardo avaient insisté pour m’accompagner dans mes fonctions officielles, ce qui m’avait déjà surprise.

Mais ce n’était rien à côté de ma stupéfaction en apprenant que Himari s’était dissimulée dans l’ombre tout ce temps sans éveiller le moindre de mes soupçons.

— Un ninja doit protéger son maître dans l’ombre.

Le regard aiguisé, Himari se remémora ces premiers jours.

— Je n’ai jamais eu l’intention de vous effrayer, Dame Philia.

Ses techniques de ninja, dont il avait été question plus tôt dans la journée, étaient proprement incroyables. À l’instant encore, elle avait pris la place de Lena dans le carrosse sans que je m’en rende compte. Elle s’était rendue pratiquement invisible. La façon dont elle se fondait dans son environnement, plus silencieuse qu’un prédateur prêt à bondir dans les terres sauvages, relevait de l’extraordinaire.

— Je ne peux pas nier que j’ai sursauté, mais j’ai été heureuse d’apprendre que tu me protégeais depuis tout ce temps. Je suis vraiment chanceuse, Himari.

— Dame Philia, ces paroles sont le plus grand honneur que je puisse souhaiter. Vous me touchez au cœur.

— Inutile d’exagérer, Himari.

— Je n’exagère pas. L’éloge du maître est le plus précieux trésor d’un domestique.

La main posée sur la poitrine, Himari inclina la tête. Un tel degré de gratitude me rendait presque gênée.

Avec le temps, j’avais compris qu’en arrivant à Parnacorta, mes anciennes angoisses s’étaient peu à peu dissipées. Je le devais à Osvalt et à mes chers domestiques.

— Oh ! On va arriver. Ça fait si longtemps, dit Osvalt, m’incitant à regarder par la fenêtre.

Nous étions au cœur d’une forêt. Le soleil s’était couché, il faisait trop sombre pour distinguer grand-chose, mais nous étions bien à destination.

Le carrosse s’immobilisa devant le dojo Delon.

— C’est donc le fameux dojo Delon connu pour son art de la lance.

— Ce bâtiment… a un certain charme.

Nous nous tenions devant le dojo. Vieux de construction, il arborait un style architectural peu commun, tant à Parnacorta qu’à Girtonia. D’où pouvait bien provenir ce style ? Pour ma part, je n’en avais aucune idée.

— C’est un plaisir de vous revoir, prince Osvalt.

Alors que j’observais le dojo, un petit vieil homme apparut. Sa longue chevelure blanche était nouée derrière la tête, et quelque chose dans ses yeux noirs me rappelait Philip. Il paraissait âgé, mais son dos était droit et son maintien assuré.

Je n’avais jamais fait sa connaissance, mais je sus aussitôt qui il était.

— Maître Gene. Cela fait bien trop longtemps. Merci de nous accueillir pour la nuit.

Le vieil homme s’inclina avec grâce et serra la main d’Osvalt.

— Permettez-moi de profiter de l’occasion pour vous féliciter de votre mariage, Votre Altesse. Je suis navré de ne pouvoir vous adresser mes vœux en personne que maintenant.

— Ne vous en faites pas. Philip m’a remis votre lettre. C’était amplement suffisant, répondit Osvalt. — Voici mon épouse, Philia. Je suis désolé de ne vous la présenter que maintenant.

— Je m’appelle Philia Parnacorta. Je suis ravie de faire votre connaissance.

Bien qu’Osvalt m’eût déjà présentée comme son épouse, j’éprouvais encore un léger embarras à utiliser son nom en me présentant. Chaque fois que je le faisais, j’étais rappelée à l’ordre : j’étais désormais mariée.

— Oh ! J’ai tant entendu parler de vous, Sainte Salvatrice Philia. Vous êtes encore plus belle que la rumeur ne le dit.

— Quoi ? Oh, je ne… m…merci tout de même.

Le compliment de Gene, lancé avec un sourire, me laissa un instant sans voix. Quelle était la bonne manière de répondre, dans ces moments-là ?

 Osvalt rit.

— Vous faites rougir Philia. Je sais que vous ne dites que la vérité, mais épargnez-lui un peu d’embarras.

— O…Osvalt !

— Mes excuses, Sainte Salvatrice, dit Gene en s’inclinant de nouveau avec élégance. — Nous sommes loin de la cour, ici, et il m’arrive d’en oublier mes manières. Les mots m’ont échappé.

Nous nous trouvions dans l’une des régions les plus reculées de Parnacorta. S’il s’était installé dans la capitale, Gene aurait eu des élèves faisant la queue pour apprendre son art. Ce qui posait question, pourquoi ici ? Il devait y avoir une raison.

— Vous devez être épuisés par ce long voyage. Ce n’est rien d’extraordinaire, mais je vous en prie, suivez-moi.

Guidés par Gene, nous pénétrâmes dans le dojo.

Il nous offrit du thé, servi par l’un de ses élèves.

— Goûtez donc. C’est une tisane médicinale, exactement ce qu’il faut à un corps fatigué.

Un peu corsée, certes, mais son arôme me rappela les infusions que préparait Mère. Fanatique de santé, elle parfumait ses thés d’herbes médicinales.

— Merci.

— Oui. Merci, dit Osvalt. — …Oui, c’est bien cette amertume inimitable dont je me souvenais.

— Vous voudrez bien me pardonner. Ici, tout, nourriture, gîte et vêtement, est voué aux arts militaires. C’est l’essence même du style Delon. Qu’il s’agisse d’invités ou non, je refuse de servir la moindre boisson qui pourrait, d’une quelconque façon, nuire à votre santé.

Gene se montrait méticuleux à suivre les règles strictes qu’il s’était fixées. En cela aussi, il me rappelait ma mère.

— Néanmoins, Votre Altesse, je suis surpris. Je ne m’attendais pas à vous voir ici pour votre lune de miel. Qu’est-ce qui a bien pu vous amener dans mon humble dojo ?

La conversation glissa sur notre voyage de noces. Visiter un dojo en pareille occasion paraissait sans doute étrange. J’étais désolée que nos projets suscitent tant de questions.

— Quand j’ai dit à Philia que je m’étais entraîné ici enfant, elle a insisté pour que nous venions. Moi aussi, j’ai été surpris.

— Bonté divine. Vous avez fait tout ce chemin pour contempler un ancien lieu pareil ?

— Oui. J’aimerais que vous lui racontiez quelques anecdotes de l’époque.

D’un regard bienveillant, Osvalt pria Gene d’évoquer des souvenirs de sa jeunesse princière. J’avais un désir ardent d’en apprendre davantage sur lui. C’est pour cela que j’avais demandé à venir. Je brûlais de savoir quelles histoires Gene avait en réserve pour moi.

— Ce sera avec grand plaisir, dit Gene. — Vous avez trouvé une véritable perle, prince Osvalt. Comme c’est réjouissant.

— Je sais. Je suis honoré de pouvoir l’appeler mon épouse. Cela paraît peut-être mielleux, mais je peux le clamer haut et fort.

— Euh, Osvalt ? Je préférerais que tu ne le dises pas trop fort. Tu m’embarrasses.

— Oups, pardon.

Je baissai les yeux, les joues en feu, tandis qu’Osvalt laissait échapper un  bel éclat de rire.

C’était touchant qu’il exprime son affection si ouvertement, mais je n’étais pas encore habituée à ce qu’il proclame notre amour devant les autres. Si seulement je savais répondre d’une manière plus attendrissante…

— Je suis désolé, Philia. J’ai juste envie de me vanter d’avoir une épouse aussi merveilleuse que toi.

—  Osvalt…

— Bon, assez ! lança Lena en jetant les bras en l’air. — Je meurs d’envie d’entendre à quoi ressemblait Son Altesse petite, moi aussi !

Avait-elle remarqué ma gêne et m’avait-elle lancé une bouée de sauvetage ?

 Osvalt la regarda, d’un air excédé.

— Tu veux juste te divertir, hein ?

— C’est un crime peut-être ? Déjà que je n’ai pas pu voir les ruines. Laissez-moi au moins profiter de ça !

Lena ne passait décidément pas par quatre chemins. J’admirais sa nature libre et spontanée. Si seulement je pouvais lui ressembler davantage.

— Fort bien. Si cette demoiselle veut entendre mes histoires, mieux vaut que je commence. Son Altesse est venue pour la première fois à mon dojo à l’âge de cinq ans. À l’époque, sieur Leonardo était encore en service actif, et sa réputation de chevalier n’était plus à faire.

— Je ne dirais pas avoir été si renommé, mais oui, j’avais été adoubé à ce moment-là.

— Après avoir été témoin des talents de sieur Leonardo, Son Altesse m’a supplié de venir à mon dojo pour forger sa propre force.

— Vraiment ? Je ne le savais pas.

J’ignorais que Leonardo avait inspiré Osvalt à apprendre le maniement de la lance. À voir l’allure de Leonardo, il était clair qu’il avait été un chevalier plus que compétent, mais cela n’en restait pas moins surprenant.

— Eh bien, je n’avais pas l’intention de le cacher, mais c’est un peu embarrassant à admettre.

— C’est bien la première fois que j’entends cela, moi aussi, dit Leonardo. — Il est parfaitement compréhensible que vous ne le sachiez pas, Dame Philia.

C’était donc une nouvelle pour Leonardo aussi. Aussi charmante fût-elle, cette anecdote semblait embarrasser Osvalt. J’avais l’impression de découvrir déjà une nouvelle facette de mon mari.

— Au début, j’hésitais. On m’avait tout de même confié l’un des princes du royaume. S’il lui était arrivé quoi que ce soit, j’en aurais porté la responsabilité. Notre dojo est connu pour son entraînement dur, mais en ce qui concernait le prince Osvalt, nous n’avions pas d’autre choix que de le ménager.

— Vous l’avez ménagé ?

— Assurément, mais il n’a pas tardé à percer notre jeu. Un jour, Son Altesse m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Je ne deviendrai jamais fort à ce rythme. » Je m’en souviens comme si c’était hier.

C’était bien le genre d’Osvalt de parler avec autant de franchise. Quand son instinct lui disait qu’on le couvait trop, il affrontait la situation de front. On aurait dit qu’il avait toujours été un homme réaliste et sensé.

— J’étais pris de court. Je ne m’attendais pas à ce qu’un garçon de cinq ans me reprenne ainsi. Mais cela a éveillé en moi un nouveau sens des responsabilités, celle de veiller à ce qu’il ne perde jamais cet esprit noble.

— Qu’est-ce que vous racontez ? Je regrette à quel point j’ai été irrespectueux à l’époque. Et puis, après ça, le traitement que j’ai reçu a été plutôt féroce. J’ai souhaité n’avoir jamais rien dit.

Osvalt esquissa un sourire un peu gêné. Il avait déjà mentionné la rudesse de son entraînement. Gene avait dû être déterminé à le mettre au pas.

— Dame Philia, êtes-vous certaine que ces anecdotes vous intéressent suffisamment ?

— Oh, absolument ! J’apprécie beaucoup. J’adorerais entendre d’autres histoires sur Osvalt.

— Euh, Philia ? Tu es vraiment obligée de dire ça aussi sincèrement ?

Mon expression poussa Osvalt à détourner les yeux, tout gêné. J’avais récemment compris qu’il avait cette habitude quand il était embarrassé. Je ne comprenais toujours pas pourquoi il se troublait quand j’exprimais la joie que me procuraient les histoires à son sujet.

— Grrr, je commence à être jalouse ! s’écria Lena. — Je parie que Leonardo et Himari ont aussi plein de bons souvenirs d’ici.

— Pas particulièrement. C’était simplement l’endroit où je m’entraînais comme chevalier, rien de plus, rien de moins. Je n’ai rien de bien intéressant à raconter.

— De même. J’en ai seulement quelques-uns, puisque j’ai séjourné ici avant de m’installer au palais.

À la façon dont Himari parlait, elle avait dû passer un temps considérable ici.

— Excuse-moi, mais j’ai entendu dire que Gene t’avait aidée quand tu as fui ton pays, Himari. Si cela ne te dérange pas, pourrais-tu me raconter ce qui s’est passé ?

Les mots m’avaient échappé. Une fois de plus, la curiosité l’avait emporté.

Jusqu’à récemment, je pensais qu’il était déplacé de m’immiscer dans les affaires personnelles des gens, mais désormais, je ne pouvais plus résister à l’envie d’en apprendre davantage sur mes amis. Je voulais retracer le chemin de ceux qui faisaient partie de ma vie.

— Quoi ? V…vous souhaitez que je partage mes souvenirs ? fit Himari, prise au dépourvu. — J’y consens volontiers, mais n’êtes-vous pas venue ici pour en apprendre davantage sur le prince Osvalt ?

Elle avait raison, mais tout de même…

— Je veux aussi en apprendre sur toi, Himari. Bien sûr, je ne te forcerai à rien…

— Non, c’est bien trop d’honneur.

Un fier sourire joua sur les lèvres de Himari.

— L’attention personnelle de son maître est le plus grand honneur d’une domestique.

Quel soulagement. J’étais heureuse d’avoir trouvé le courage de demander.

— Après avoir été chassée de Murasame, je me suis échappée sur un bateau, de justesse, avec quelques autres réfugiés. Nous avons débarqué à Alectron, au sud de ce continent, mais le gouvernement nous a expulsés, craignant que nous accorder l’asile ne compromette ses relations avec Murasame.

— Et c’est ainsi que tu t’es retrouvée à Parnacorta ?

— Précisément.

J’avais entendu dire qu’Alectron était l’un des pays les plus conservateurs du continent. Ses habitants accordaient une importance suprême à la lignée et se montraient particulièrement hostiles aux étrangers. Il n’était guère surprenant que Himari et les siens y aient reçu un accueil glacé.

— Nous avons réussi à franchir la frontière et à fuir vers une région montagneuse reculée, mais là, je me suis effondrée d’épuisement. C’est alors que Maître Gene m’a secourue.

Himari jeta un regard vers Gene. Elle aurait facilement pu mourir dans la montagne. Avant que je ne mette au point le Grand Cercle de Purification, ces zones inhabitées étaient dépourvues de barrières de protection, faisant d’elles un repaire pour les monstres.

— La première fois que j’ai aperçu Himari, je n’en croyais pas mes yeux, dit Gene, songeur. — Comment cette frêle jeune femme avait-elle pu franchir le détroit, passer la frontière et atteindre notre pays toute seule comme ça ?

Himari était encore très jeune. Lorsqu’on l’avait chassée de sa patrie, elle ne devait guère être plus qu’une enfant. L’imaginer fuyant, la peur au ventre, me brisait le cœur.

— Elle s’était effondrée, blessée et affamée. Je ne pouvais pas la laisser là, alors je l’ai soignée et je lui ai donné à manger. C’est tout. Je n’ai rien fait d’extraordinaire, dit Gene, le regard perdu dans le lointain.

L’humilité de ses paroles ne sonnait ni faux ni forcé. Il exprimait tout simplement ce qu’il ressentait.

— Vous parlez avec trop de bonté, Maître Gene. Vous m’avez offert un refuge quand j’ai fui mon pays et vous avez même plaidé ma cause auprès du prince Osvalt. Croyez bien que je n’ai pas oublié la dette que je vous dois.

— Oh, oui, je suppose que je t’ai effectivement mentionnée à Osvalt. Il se trouvait justement que Son Altesse était en visite, alors tu es venue sur le tapis de la conversation. Si tu dois exprimer ta gratitude à quelqu’un, c’est à lui qu’il faut la montrer. Il était si enclin à tendre l’oreille.

C’était donc ainsi que Himari avait commencé à travailler pour la famille royale. Grâce à Gene, elle était à l’abri des persécutions. Pas étonnant qu’elle se sente redevable.

 Osvalt prit un air grave.

— C’était la première faveur que vous m’ayez jamais demandée, Gene. Vous vous êtes incliné et m’avez demandé si je pouvais aider. Je ne pouvais pas rejeter votre requête. Franchement, j’ai été surpris de vous voir agir ainsi.

Même s’il disait être surpris, je savais qu’il avait dû compatir et faire tout son possible pour aider.

— Je dois l’avouer, j’avais un faible pour Himari, dit Gene. — C’était une réfugiée de Murasame, après tout. Sa situation ressemblait beaucoup à celle de mon grand-père.

— Votre grand-père venait du royaume de Murasame ?

— En fait, le nom « Delon » a été conféré à notre famille lorsque mon père est devenu instructeur auprès de la famille royale de Parnacorta. Il avait auparavant appartenu à une famille baronniale sans héritier.

— Comme c’est fascinant…

À bien y réfléchir, le style architectural du dojo m’avait paru étranger. Vu l’âge du bâtiment, il était probable que le grand-père de Gene l’eût construit dans le style de sa patrie.

— Mon grand-père répétait que le peuple de Murasame chérit ses liens personnels. J’ai dû hériter cela de lui, car il m’était tout simplement impossible d’abandonner Himari.

— J’ai perdu quatre frères et sœurs quand j’ai été chassée de ma terre natale, dit Himari en inclinant la tête avec gratitude. — Je n’oublierai jamais la bonté de Maître Gene qui m’a donné un nouveau foyer.

Gene poussa un soupir.

— Aucun foyer ne peut remplacer la perte de la famille qu’on aime.

— Non. Si grande qu’ait été cette perte, j’ai trouvé à présent un maître que je peux aimer et respecter. Pour une kunoichi de Murasame, c’est une chance incomparable.

Himari me regarda et sourit. Ses yeux brillants avaient un effet apaisant.

— Himari…

— Je vous prie de continuer à me témoigner la même bonté qu’à présent.

De l’anecdote d’enfance d’Osvalt à la traversée de Himari, j’avais beaucoup appris. J’étais si heureuse d’être venue au dojo. J’avais l’impression que nos liens s’étaient resserrés plus que jamais.

***

— Je vais vous aider à vous habiller aujourd’hui.

— Merci, Himari.

Le jour s’était levé. Un long voyage nous attendait, si bien qu’après un petit-déjeuner pris de bonne heure, nous nous préparions à partir. Les lieux que je voulais visiter étaient éparpillés aux quatre vents, et le périple promettait d’être un peu mouvementé.

— D’abord, l’on se rendra aux abords de la Zone des Miasmes Volcaniques. Souhaitez-vous porter votre tenue de Sainte ?

— Oui. Personne n’a trouvé comment cultiver les Fleurs des Larmes de Lune en dehors de cette zone, et nous en avons bien trop peu pour les utiliser dans nos recherches. Je veux voir s’il existe un moyen d’arrêter les explosions.

Avec davantage de Fleurs des Larmes de Lune, nous pourrions peut-être mettre au point un remède non seulement contre le germe du démon, mais aussi contre d’autres maladies. Les bienfaits seraient immenses.

— D’où votre besoin d’approcher de la zone.

— Exactement. J’ai une théorie, mais j’ai besoin de plus d’informations, expliquai-je. — Je veux observer la zone de plus près.

Lors de ma précédente visite de la Zone des Miasmes Volcaniques, j’avais été frappée par une explosion, et Mia avait dû me sauver. Mais ce n’avait pas été en vain. J’avais constaté que le mana de la zone était anormalement dense et instable. Pour arrêter les explosions, il me fallait stabiliser ce mana. Toutefois, mes recherches sur le terrain n’allaient pas plus loin.

— Pensez-vous ne courir aucun danger cette fois ?

— Bien sûr que non. Je suis désolée de t…

Himari posa un doigt sur ses lèvres, coupant net mes excuses.

— Vous n’avez aucune raison de présenter des excuses à votre domestique.

Puisque telle était sa volonté, je devais la respecter.

— Il ne m’appartient pas de m’opposer à aucune de vos décisions, Dame Philia.

Le visage de Himari se voila de tristesse.

— Néanmoins, je préférerais ne pas perdre qui que ce soit d’important pour moi.

— Himari…

Sans que je m’en rende compte, bien des gens avaient commencé à tenir à ma présence. Maintenant que je savais l’importance qu’ils m’accordaient, je leur devais d’être plus prudente. Le jour où j’avais risqué ma vie pour chercher la Fleur des Larmes de Lune, une chose m’était devenue douloureusement évidente : ma vie n’était pas seulement la mienne.

— Merci. Tu n’as pas à t’inquiéter, Himari. Je ne songerais pas à trahir la gentillesse que tu m’as témoignée. C’est promis.

— Dame Philia… Entendre ces mots me retire un poids des épaules. Je suis reconnaissante que mes craintes aient été infondées.

Après un bref silence, la tristesse de Himari se dissipa, et ses yeux noirs retrouvèrent cet éclat impérieux et assuré qui me fascinait tant. J’étais certaine qu’elle viendrait à mon secours encore et encore.

Quand ce moment viendrait, parviendrais-je à me montrer plus utile que par le passé, et à alléger son fardeau ?

— Les préparatifs sont terminés. Rendons-nous au carrosse.

— Bonne idée. On ne peut pas faire attendre Osvalt.

Entièrement vêtue, je gagnai le carrosse aux côtés de Himari, impatiente de partir vers notre prochaine destination.

Une zone interdite, la Zone des Miasmes Volcaniques, s’étendait entre les frontières de Parnacorta et de Girtonia. Y pénétrer exigeait l’autorisation des deux nations, mais comme nous ne comptions nous aventurer qu’à la lisière, nous n’avions pas demandé de laisser-passer.

— Je ne suis jamais allée dans la Zone des Miasmes Volcaniques, fit Lena en penchant la tête sur la carte. — La dernière fois, quand Dame Philia et les autres y sont allés, ils ont juste fait un saut et sont revenus aussitôt. Quand j’y pense, c’était un peu bizarre.

Elle avait dû remarquer à quel point la zone était éloignée de la capitale. Elle courait le long de la frontière de la Girtonia, après tout.

— Mammon a ouvert une porte de téléportation pour nous, expliquai-je. — Grâce à lui, nous avons aussi atteint Gyptia en un clin d’œil, et c’est encore plus loin.

— Oh oui, c’est vrai. Mammon, c’est quelque chose.

Seuls les démons pouvaient ouvrir des portes de téléportation, mais elles étaient incroyablement pratiques. D’après Mammon, elles pouvaient mener presque n’importe où, à l’exception de certains lieux comme la cathédrale Dalbert, protégée par une barrière.

Si je pouvais me téléporter, la vie serait tellement plus simple. Mais la magie démoniaque était extravagante. Pour l’utiliser, il fallait littéralement faire exploser de la puissance magique en soi. Un corps humain n’était tout simplement pas assez robuste pour endurer une telle force. Seuls les démons, capables même de survivre à une décapitation, pouvaient manier une magie pareille.

— Nous nous sommes tellement reposés sur la porte de téléportation de Mammon que j’en ai presque oublié qu’un voyage à l’intérieur même de notre pays peut prendre beaucoup de temps, dit Osvalt.

— Ouaip. Il a fallu se préparer tôt, dit Lena. — Mais à force de travailler pour Dame Philia, on a l’habitude.

Nous nous étions préparés et avions pris la route avant le lever du soleil. Comme Lena l’avait dit, c’était à peu près à cette heure que je quittais d’ordinaire le manoir pour remplir mes fonctions de Sainte.

Après avoir examiné les abords de la Zone des Miasmes Volcaniques, nous comptions visiter les ruines où Rick nous attendait. Elles se trouvaient à quelque distance, si bien que nous passerions une bonne partie de la journée sur la route.

— Aussi pratique que ce soit d’arriver à destination en un clin d’œil, j’aime bien bavarder pendant le trajet. Au bout du compte, j’aimais l’animation qui régnait dans le carrosse.

— Tant que tu t’amuses, c’est tout ce qui compte.

— Je m’amuse vraiment. Après tout, je peux être à tes côtés.

— Ah oui ? Je suis très à l’aise avec toi, moi aussi.

Nos mains se frôlèrent.

Il nous était devenu naturel de nous prélasser dans la présence l’un de l’autre, et j’y tenais. Je ne comprenais pas encore tout ce que signifiait être mariée, mais le simple fait d’être avec Osvalt m’apaisait.

— Je suis contente que nous ayons un long voyage devant nous…

— Pardon ? Tu as dit quelque chose ?

— Oh, non. Ce n’est rien.

Je secouai la tête avec nervosité, gênée d’avoir laissé échapper mes pensées.

Je ne savais pas pourquoi je me sentais ainsi. Pourtant, j’étais certaine qu’il pouvait sentir la chaleur qui me montait aux joues, de la même façon que je pouvais sentir la sienne.

Comme s’il avait perçu mon trouble, Osvalt indiqua la fenêtre.

— Regarde, on voit le lac. Le soleil du matin est si beau, reflété sur l’eau.

— Oh oui ! Tu as raison. Comme c’est spectaculaire.

Le lac baignait dans la lumière, offrant un panorama à couper le souffle.

Et pourtant, les cheveux d’or d’Osvalt, incandescents sous le soleil, m’éblouissaient davantage encore.

Tandis qu’il souriait au paysage, je me surpris à contempler, captivée, son profil.

J’espère pouvoir rester à tes côtés pour toujours, Osvalt.

Alors que je gravais dans ma mémoire cette lumière, celle qui m’avait tout donné, des désirs égoïstes se remirent à ramper en moi.

 

***

Le carrosse s’arrêta, et Osvalt m’offrit sa main, ainsi qu’un conseil.

— La Zone des Miasmes Volcaniques est tout là-bas. Je suppose qu’on ne peut pas s’approcher davantage. Fais attention où tu mets les pieds, d’accord ?

— Merci. Oui, je ferai attention. Le secteur où se produisent les explosions est à une demi-heure de marche, mais si on ne reste pas sur nos gardes, on peut être grièvement blessés.

Dans la Zone des Miasmes Volcaniques, un faux pas pouvait coûter la vie. La dernière fois, une brève baisse de vigilance m’avait gravement blessée. Je savais à quel point le chemin à venir serait périlleux.

Même Mère portait encore les cicatrices de sa visite des lieux. Avec le recul, je regrettais le risque que j’avais pris. C’était d’une imprudence extrême.

— J’observe un taux d’explosions atypique. J’ai peine à croire que Dame Philia et Dame Mia s’en soient tirées vivantes.

— Tu les vois, Himari ? dit Lena. — Moi, je ne fais que les entendre. Je ne vois rien du tout.

— Nous, ninjas, suivons un entraînement pour affûter nos sens. Si nous ne détectons pas rapidement les dangers potentiels, nous risquons d’y laisser la vie.

Je n’en attendais pas moins de Himari. Nous étions à quelque distance, mais sa vue était irréprochable.

Les fortes détonations, les frémissements occasionnels de l’air et le mana anormal étaient mes seuls moyens d’estimer l’emplacement et l’ampleur des explosions.

— Qu’en dis-tu ? Tu peux percevoir quelque chose d’ici ?

— Oui. Je suis largement assez près pour effectuer quelques observations. Est-ce que je peux rester ici un moment ?

— Bien sûr. Dis-moi ce dont tu as besoin. Je peux te l’apporter.

— Ça ira. Tu n’as pas à t’en faire. Un carnet et une plume me suffisent.

Je sortis plume et papier et me mis à formuler quelques hypothèses. Comment stabiliser le mana instable ? Si je créais un dispositif capable de le faire, comment le déployer au cœur de la Zone des Miasmes Volcaniques ?

Si je déployais plusieurs petits appareils, l’installation prendrait du temps, mais un nombre réduit devrait sans doute être de grande taille. Ce qui rendrait leur transport encore plus risqué…

— Prince Osvalt, dit Leonardo, — Il semble qu’il y ait de l’agitation par là-bas.

— Tiens, tu as raison.

Je suivis leurs regards et aperçus des soldats interroger des habitants des environs. Que s’était-il passé ? Les soldats semblaient leur montrer un papier.

— Devons-nous aller voir, Osvalt ?

— Bonne idée. Tu as fini ton travail, Philia ?

— Oui. J’ai noté toutes les informations nécessaires, alors ne t’en fais pas.

— D’accord. Essayons de comprendre ce qui se passe.

Osvalt m’adressa un signe de tête, et nous nous dirigeâmes vers les soldats.

Comme pour l’incident aux ruines hier, les ennuis semblaient nous attendre à chaque tournant.

— Hé, qu’est-ce que c’est que tout ce remue-ménage ?

— Prince Osvalt ! J…je suis navré que vous ayez vu ça ! C’est juste…

Les soldats se retournèrent et se mirent au garde-à-vous. Osvalt les coupa.

— Laissez tomber les formalités. Dites-moi simplement ce qui a provoqué cette agitation.

— Oui, Votre Altesse. Il y a quelques jours, un groupe a tenté d’entrer dans la Zone des Miasmes Volcaniques sans autorisation. Ils ont été pris dans une explosion et en sont sortis grièvement blessés. Nous les avons appréhendés, mais ensuite…

J’en croyais à peine mes oreilles. Certains se montraient d’une irresponsabilité confondante. Non que j’aie eu des leçons à donner…

Le fait qu’ils soient entrés sans permission était préoccupant, aussi.

— Et ensuite ?

— Pardonnez-nous. Nous comptions les interroger après avoir soigné leurs plaies, mais, eh bien… tout à coup, ils se sont volatilisés.

— Vous voulez dire qu’ils se sont échappés ?

— Je suis vraiment désolé ! Nous ne cherchons pas à fuir nos responsabilités. Nous accepterons n’importe quelle sanction, aussi sévère soit-elle !

— Ce n’est pas à moi d’en décider, dit Osvalt. — Bon, cela explique pourquoi vous interrogiez les gens.

Les blessures causées par une explosion magique pouvaient être plus ou moins graves, mais rarement assez bénignes pour permettre aux intrus de s’enfuir. Quelqu’un avait dû les aider à s’échapper. C’était la conclusion logique.

Les soldats avaient sans doute fait le même raisonnement. Nul besoin de le souligner. La vraie question était…

— Qu’en penses-tu, Philia ? demanda Osvalt.

— Je me demande quel était l’objectif des intrus. Tout le monde sait à quel point c’est dangereux là-bas. S’ils se sont engagés dans la zone volontairement, leur but devait justifier les risques.

J’avais une petite idée de leurs intentions. Après tout, j’avais pénétré dans la zone pour la même raison.

 Osvalt et moi échangeâmes un regard et un signe de tête.

— Philia…

— Oui. On dirait que mes soupçons étaient fondés.

Pour éviter que d’autres ne risquent leur vie comme je l’avais fait, seuls quelques élus savaient que j’avais obtenu les Fleurs des Larmes de Lune dans la Zone des Miasmes Volcaniques. Le public ne savait que ceci : j’avais récolté un certain nombre de ces fleurs rares. Il n’était guère surprenant que les soldats aient été déconcertés par la remarque de l’intrus. Ce qui m’inquiétait, c’était que quelqu’un connaissait la vérité et avait tenté de s’introduire ici.

— Voici le rapport de notre enquête sur l’incident, Votre Altesse. Dès que nous aurons fini d’interroger les gens du secteur, nous le soumettrons au palais.

— Hmm… fit Osvalt en parcourant le document. — Avant-hier, vous avez ramassé trois voleurs blessés. Leurs blessures laissaient penser qu’ils étaient entrés illégalement dans la Zone des Miasmes Volcaniques. La nuit dernière, juste avant que vous ne soyez sur le point de les interroger, les trois ont disparu. Comme ils n’étaient pas en état de bouger, ils devaient probablement avoir un complice.

Le rapport correspondait plus ou moins à ce que j’avais imaginé. La question était : qui les avait aidés ?

Je me demandais aussi comment ils avaient appris qu’une plante médicinale précieuse, la Fleur des Larmes de Lune, poussait dans ces parages.

— Je devrais prévenir mon frère au plus vite.

— C’est vrai. Maintenant que tu as le rapport d’enquête, tu devrais le lui envoyer tout de suite. Et n’oublie pas que la Fleur des Larmes de Lune a aussi un lien avec le royaume de Girtonia.

La moitié de la Zone des Miasmes Volcaniques relevait de la domination de Girtonia. Selon l’évolution de la situation, cela pouvait tourner à l’incident diplomatique.

— Oui. Il serait définitivement judicieux de faire porter ceci au palais sans attendre. Mais c’est loin d’ici…

Himari prit la parole.

— Je pense pouvoir m’acquitter de cette tâche. Je remettrai le rapport au prince Reichardt rapidement et sûrement.

Je ne doutais pas qu’elle puisse transporter les papiers jusqu’à la capitale plus vite que quiconque et, surtout, qu’on pouvait lui faire confiance.

— Je pense qu’il vaudrait mieux confier cela à Himari, Votre Altesse, approuva Leonardo. — Lena et moi, nous continuerons à vous protéger, vous et Dame Philia, pendant son absence.

Lena opina avec entrain.

— Je connais Himari. Elle sera au palais et reviendra avant qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte.

Avec eux deux à nos côtés, nous serions en sécurité. D’ailleurs, Osvalt et moi savions nous défendre.

— Ça te convient, Philia ?

— Oui. Confions ça à Himari.

 Osvalt signa le rapport et le tendit à Himari.

— Oui, ça pourrait être sérieux. Himari, apporte ça à mon frère. Évidemment, j’utiliserai le bracelet pour lui expliquer la situation et lui dire que tu es en route.

Le visage de Himari ne dévia presque pas de son habituelle dignité, mais je voyais combien elle était heureuse.

— Comme vous le souhaitez, Votre Altesse. Je veillerai à ce que ce rapport lui parvienne vite. Sur ce, je prends congé…

Sans un bruit, elle disparut de mon champ de vision. Comme emportée par un souffle.

Je n’imaginais pas que nous ayons la moindre raison de nous inquiéter pour elle.  Avant que nous le sachions, elle remettrait le rapport au prince Reichardt.

Lena poussa un cri.

— Elle est toujours aussi rapide !

— Dame Philia, êtes-vous sûre de vouloir continuer ? D’ordinaire, ce genre d’événement vous conduirait à tout interrompre, dit Leonardo en me lançant un regard interrogateur tandis que Lena suivait Himari du regard, déjà lointaine.

Mettre notre voyage en pause pour enquêter sur ces intrus…

Je devais admettre que l’idée de m’arrêter pour examiner cette affaire m’avait traversé l’esprit, mais une chose m’en empêcha.

— Tu veux savoir s’il y a un lien entre ces intrus et l’effraction dans les ruines, pas vrai ?

—  Osvalt ?

— Des intrus ont profané deux zones interdites en quelques jours seulement. Pas besoin d’être une Sainte Salvatrice pour deviner qu’il se trame quelque chose.

Il avait lu dans mes pensées. Je ne pouvais pas balayer ces incidents comme de simples coïncidences.

— J’ai envie de profiter de notre lune de miel, dis-je, — Mais tu as raison. Je crois que les deux affaires sont liées.

— Je m’en doutais, répondit Osvalt. — Et notre prochaine étape, c’est encore un site archéologique.

— Exactement. Et s’il nous y attendait un autre indice ?

Si nous poursuivions notre tournée des ruines de Parnacorta, je pourrais dénicher plus d’informations pour comprendre ce que recherchaient les intrus. Notre prochaine destination était les ruines d’Amalgoa, le plus vaste site historique de Parnacorta, situé près de la Zone des Miasmes Volcaniques.

— Allons-y, alors. Pfiou, on n’a plus vraiment l’impression d’être en voyage de noces.

— Je te présente mes plus sincères excuses. J’avais bien l’intention de me détendre.

— Tu n’as pas à t’excuser, Philia. C’est typique de nous, je crois, ricana Osvalt. — Allez, en route.

Souriant, il me tendit la main.

Je la serrai et montai dans le carrosse.

Tandis que le carrosse se mettait à tanguer, je remerciai le ciel pour sa gentillesse.

Il plaçait toujours mes sentiments en premier.

***

Quand nous atteignîmes les ruines d’Amalgoa, il était déjà midi. Le soleil trônait haut dans le ciel.

— Oh, oui. Je vous attendais, prince Osvalt et Dame Philia, en fait.

Rick nous accueillit d’une révérence respectueuse. Hier, l’effraction aux ruines de Sivaltz l’avait secoué, mais aujourd’hui, il semblait avoir complètement retrouvé sa contenance. Il était moins pâle, aussi.

— Bonjour, Rick, dit Osvalt. — Pas de trace d’intrusion, j’espère ?

— N…non, euh… J’ai bien vérifié, mais je n’ai trouvé aucune trace d’effraction, en fait.

— Des signalements d’individus suspects ?

— Oh, oui. Euh, bonne question, Votre Altesse. J’ai, euh, interrogé les chevaliers qui gardent le site, et tous affirment n’avoir vu personne de suspect, en fait. Hum, voici le rapport détaillé. fit Rick en nous tendant une liasse de feuillets.

— Parfait. Merci d’avoir vérifié. Bon, et si nous entrions ?

— Oui, entrons, approuvai-je.

— Euh, oui. Par ici, je vous prie, en fait.

Rick nous guida à l’intérieur des ruines d’Amalgoa.

Comme celles de Sivaltz, elles étaient entourées de murs de pierre, avec une lourde porte servant d’entrée.

— Comme vous le savez peut-être déjà, euh, les ruines d’Amalgoa sont les plus vastes de Parnacorta, en fait. Et, euh, de nombreuses reliques indiquent qu’une civilisation avancée vivait ici autrefois.

On tenait ces ruines pour celles de l’un des plus grands établissements antiques du continent.

La population d’alors était très réduite en nombre. Ces gens possédaient une technologie magique bien supérieure à la nôtre, mais les archives indiquent que cette même magie avait provoqué leur extinction.

Je pensais qu’il nous fallait mieux les connaître pour éviter que notre société ne partage le même destin.

— Oh, je suis si heureux de vous voir, ajouta Rick. — En fait, après ce qui vient d’arriver, je craignais que vous ne soyez forcés d’écourter votre lune de miel.

— Oui. On y a pensé, mais ça reste notre voyage de noces, après tout.

— On détesterait remettre à plus tard une expérience aussi précieuse.

Une part de moi demeurait curieuse à propos des récents incidents, mais j’étais tout de même excitée à l’idée de découvrir les ruines.

— C’est fantastique, en fait. Hum, je ferai de mon mieux pour vous transmettre les merveilles de ces lieux du mieux que je peux.

La résolution de Rick s’entendait. J’appréciais grandement sa prévenance. J’espérais pouvoir prendre le temps d’examiner tous les sites de notre itinéraire.

— Où allons-nous d’abord, Rick ? Ce chantier de fouilles, là-bas, a piqué ma curiosité.

— Je savais que vous diriez cela, Dame Philia. Voyez-vous, ce chantier de fouilles est justement l’endroit que je brûle le plus de vous montrer, en fait. Mais, eh bien, d’abord, permettez-moi de vous guider vers ce puits, là-bas, fit Rick en pointant un puits dans la direction opposée. — C’est, euh, le meilleur ordre pour appréhender les choses.

Il avait donc déjà planifié notre visite. En histoire, la chronologie était cruciale. Son raisonnement se tenait parfaitement.

J’avais, cependant, d’autres idées.

—  Osvalt, je crains de devoir aller jeter un œil par là-bas.

— Hein ? Philia ! Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Q…que se passe-t-il ? Dame Philia ! Dame Philia !

J’ignorai leurs appels et me précipitai vers le chantier de fouilles. Là se dressait une structure semblable à une tour.

— Dis-moi, Philia. Qu’est-ce que tu fais, bon sang ?

— Pardonne-moi. J’ai senti une présence, alors je voulais me dépêcher avant qu’elle ne s’échappe.

— Q…quoi ?

Ma réponse fit écarquiller les yeux d’Osvalt, qui m’avait suivie de près.

Je ne plaisantais pas. Il y avait des intrus dans les ruines.

Je pris une grande inspiration, puis je criai de toutes mes forces en direction de la tour :

— Je vois que vous êtes cinq ! Sortez, je vous prie ! Je suis une Sainte ! Je sais que certains d’entre vous sont blessés ! Cessez de vous cacher pour que je puisse soigner vos blessures !

Cela ne faisait aucun doute. Même s’ils se cachaient du mieux qu’ils pouvaient, il y avait bel et bien du monde.

Enfin, quelqu’un bougea. Celui qui avait été le plus soigneusement dissimulé.

— Eh bien, quelle surprise. Je ne m’attendais pas à rencontrer une Sainte dans ces vieilles ruines.

Un homme aux cheveux bruns, portant un cache-œil, s’avança nonchalamment. Il avait un turban et une grosse besace dans le dos, ce qui lui donnait l’allure d’un marchand itinérant.

— Cela dit, j’ai bien entendu dire que la Sainte de Parnacorta était en lune de miel. Dans ce cas, vous devez être Son Altesse le prince Osvalt, le second prince de Parnacorta. C’est un honneur de faire votre connaissance.

Il s’inclina poliment, mais vu les circonstances, le geste paraissait plus étudié que sincère.

— C’est exact. Je suis Osvalt, prince de Parnacorta. Vous n’êtes pas de ce pays, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui vous amène ici ?

 Osvalt se posta devant moi, protecteur. Oubliant sa douceur coutumière, il adressa au voyageur un regard menaçant.

Pris de court, le marchand leva les mains en signe de capitulation.

— Je vous en prie, rengainez votre arme. Je n’ai aucune intention de me battre, Votre Altesse. J’ai pleinement l’intention d’expier mes fautes.

Il ne paraissait nullement malveillant, pas plus qu’il ne semblait mentir et pourtant, quelque chose clochait. Je trouvais chacune de ses actions subtilement dérangeantes.

— Tant que vous vous rendez sans résistance, je n’aurai pas à recourir à la force, dit Osvalt. — Mais comment êtes-vous entré ici, au juste ?

— Comment je suis entré ? Eh bien, c’est une longue histoire. Je vous promets de tout vous raconter en détail plus tard.

Une longue histoire… Soudain, quelque chose de suspect me vint à l’esprit.

Comment Rick avait-il su ce qui s’était passé ?

Si ce marchand avait été celui qui lui avait transmis la nouvelle, cela expliquait sa présence ici…

— C’est Rick qui vous a aidé, n’est-ce pas ? Rick vous a fait entrer dans les ruines. Je me trompe ?

— Oh…

La réponse était trompeusement simple. Rick, celui-là même qui nous servait de guide travaillait main dans la main avec les intrus. Avec son aide, il était aisé de se glisser au nez et à la barbe des chevaliers qui gardaient le site.

— Dites-moi donc, qu’est-ce qui vous rend si certaine que ce Rick et moi nous connaissons ? J’adorerais entendre votre raisonnement, sourit le marchand avec un calme interrogateur.

Comment pouvait-il poser une telle question avec un flegme pareil, alors qu’il avait l’air si coupable ? Cet homme possédait une force de volonté phénoménale.

Tandis que nous l’observions, lui aussi nous jaugeait.

— En y repensant, dis-je, — Il a eu un comportement étrange dans les premières ruines que nous avons visitées. Quand nous avons repéré des empreintes suspectes, au lieu d’en chercher d’autres pour remonter leur piste, Rick a filé droit vers la chambre au trésor, comme s’il voulait nous en détourner.

— Cette chambre ne renferme-t‑elle pas des trésors nationaux et d’autres objets de valeur ? Peut‑être qu’il était simplement affolé à l’idée de vérifier qu’ils étaient toujours là.

— Bien sûr. J’ai pensé la même chose, donc je ne me suis pas particulièrement méfiée sur le moment.

C’est la première chose qui m’a fait tiquer, mais je me suis dit que je me faisais sans doute des idées, alors j’ai préféré me taire.

— Je ne me suis vraiment méfiée qu’après notre arrivée ici. Rick nous a dit qu’il craignait que nous devions écourter notre lune de miel, mais à quel moment, au juste ?

— À quel moment ?

— Oui. Hier, quand nous nous sommes quittés après l’effraction aux ruines de Sivaltz, nous avons convenu de nous retrouver ici. Nous avions bien précisé que nous poursuivrions notre voyage.

— Maintenant que tu le dis, je lui ai répondu que nous continuerions notre périple quand il m’en a parlé.

— Alors je me suis demandé : est‑ce que quelqu’un a dit à Rick que des intrus avaient été arrêtés, ce matin, aux abords de la Zone des Miasmes Volcaniques ? Si oui, cela pourrait expliquer pourquoi il a pensé que nous allions annuler notre voyage.

C’est là que mon soupçon s’est éclairci, et à présent, il se muait en certitude.

Après m’avoir écoutée, Osvalt se caressa le menton d’un air compréhensif.

— Ça se tient…

— Ensuite, j’ai dit à Rick que je voulais jeter un œil à une zone où j’avais senti une présence, mais il a essayé de nous aiguiller dans la direction opposée.

— C’est donc pour ça que tu t’es fâchée contre lui ! Autrement dit, Rick gagnait du temps pour que ces hommes puissent s’échapper.

— Je le pense. Bien sûr, je n’ai aucune preuve…

Je n’avais aucun élément formel. Pourtant, quoi qu’il en dise, les circonstances laissaient entendre que Rick avait pactisé avec les intrus.

— Alors, quelle est la vérité ? Je sais que vous écoutez. Sortez de là et expliquez-vous.

— J-Je suis tellement désolé ! Tout ce que vous dites est, euh, exact, Dame Philia !

Rick sortit de l’ombre en tremblant. La tête basse, des larmes ruisselaient sur ses joues.

Il devait se sentir terriblement coupable pour avouer aussitôt.

Pourquoi s’était-il rendu coupable d’un acte aussi honteux ? Je ne comprenais pas ses motivations.

— Rick, même Sa Majesté louait votre réputation d’archéologue. Qu’est-ce qui vous a pris ?

— J…Je suis vraiment désolé ! Euh, j’ai… j’ai cédé à l’impulsion ! Cet homme m’a promis une généreuse compensation, et l’appât d’un meilleur financement pour mes recherches a été trop difficile à repousser, en fait !

Il avait donc succombé à un pot-de-vin. Il nous avait dit que les fouilles étaient suspendues à cause des coupes budgétaires du royaume, mais je n’avais pas mesuré à quel point cela l’affectait.

Évidemment, cela ne signifiait pas que nous allions l’absoudre, mais son explication m’inspira malgré tout un pincement de compassion.

— Je comprends la situation, Rick, dis-je. — Commençons par soigner les blessés. Est-ce que vous accepteriez tous de témoigner à l’extérieur de ces ruines ?

Comme je m’y attendais, les associés de Rick étaient les mêmes que ceux qui s’étaient introduits dans la Zone des Miasmes Volcaniques. À ce que je pouvais ressentir, les blessés n’allaient pas bien. En tant que Sainte, je ne pouvais pas les laisser souffrir.

— Bien entendu, répondit le marchand en inclinant de nouveau la tête avec révérence. — Permettez-moi de m’excuser pour mes façons discourtoises. Vous êtes véritablement une Sainte. Vous avez un cœur admirable, plein de miséricorde. Pour cela, je tiens à vous exprimer ma sincère gratitude.

Il se tourna vers la tour.

— Sortez ! La Sainte a généreusement proposé de guérir vos blessures !

À cet appel, quatre hommes sortirent de la tour.

Deux d’entre eux étaient grièvement blessés. Comme je m’y attendais, ils avaient besoin de soins immédiats.

Sur ce, nous quittâmes les ruines ensemble.

Guérison Sainte !

Ce sort de soin purgeait le corps de toute anomalie et rendait à la personne toute sa vigueur. Il ne pouvait ni ramener un mort à la vie ni faire repousser un membre perdu, mais il guérissait la plupart des blessures et des épuisements.

— J…Je vais mieux ! C’est comme si la douleur n’avait jamais existé !

— C’est un miracle ! Ouah ! Je n’arrive pas à croire que j’ai récupéré aussi vite !

Les deux intrus grièvement blessés, désormais guéris, levèrent les bras de joie. Leurs plaies avaient disparu sans laisser de trace.

J’étais simplement soulagée d’avoir pu intervenir avant qu’il ne soit trop tard.

D’après ce qu’ils m’avaient raconté, ils s’étaient bien blessés lors de leur escapade dans la Zone des Miasmes Volcaniques.

— Vous êtes à la hauteur de votre réputation de Sainte Salvatrice.

Le marchand applaudit lentement, un large sourire collé aux lèvres.

— Vraiment impressionnant. Je connais quelques personnes capables de magie curative, mais la comparaison est impossible. Je ne m’y connais peut-être pas en magie, mais je reconnais la qualité quand je la vois.

Il reconnaissait la qualité quand il la voyait ? Voilà qui avait tout du jargon de marchand. Pour lui, n’était-ce donc qu’une affaire d’argent ?

Et si cette série d’effractions avait un lien avec ses affaires ?

— Maintenant que tout le monde va mieux, je veux vous entendre.

Les bras croisés, Osvalt entreprit d’interroger ceux que je prenais pour des marchands.

— D’abord, dites-nous qui vous êtes vraiment, et sans mensonge. À moins que vous ne souhaitiez troubler les eaux encore davantage.

Il sous-entendait que le mensonge aggraverait leur peine, mais qu’il les traiterait avec égards tant qu’ils diraient la vérité. Comme toujours, j’étais touchée par la bonté qui affleurait dans ses paroles.

Le marchand ferma son unique œil et posa une main sur sa poitrine.

— Cela va de soi. Vous avez eu la générosité de venir en aide à mes subordonnés, et cela me touche au cœur. Je jure de dire la vérité, toute la vérité.

Cet homme me déconcertait. Il ne donnait pas l’impression de mentir, et pourtant il restait impénétrable, comme s’il cachait au fond de lui quelque chose de très enfoui.

— Je vous crois sur parole, dit Osvalt. — Comment vous appelez-vous, au fait ? Vous semblez être le chef.

— Certainement. Je vous prie de m’excuser de ne pas m’être présenté plus tôt.

L’homme parlait avec politesse.

— Je m’appelle Harry Freyer, marchand du royaume d’Ashbrugge. Ces quatre-là sont mes subalternes. J’ai recruté les deux blessés à mon arrivée à Parnacorta, nous nous connaissons donc assez peu.

On savait Ashbrugge foisonnante d’affaires, et il n’était pas rare que ses marchands voyagent au-delà des mers pour commercer, pourvu qu’ils respectent les lois locales. Par ailleurs, le nom d’Harry Freyer me disait quelque chose. Je me souvenais que Lena en avait parlé…

—  Osvalt, c’est le marchand qui a popularisé cette étoffe que nous avons reçue de la famille royale d’Ashbrugge. Je suis presque sûre que Lena a dit qu’il s’appelait Harry Freyer.

— Oh oui, je m’en souviens. Tu as bonne mémoire. C’est donc de lui qu’elle parlait, hein ?

D’après Lena, Harry était un homme d’affaires des plus prospères. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser quelqu’un d’aussi accompli à commettre des délits dans notre pays ?

Le mystère se nouait de plus en plus.

Osvalt se tourna vers Harry Freyer.

— Harry, donc ? Vous seriez une sorte de célébrité ?

— Oh, voyons, n’exagérez pas. Jamais je n’aurais imaginé que la Sainte Salvatrice Philia connaîtrait mon nom. Quel honneur ! Pour un homme d’affaires tel que moi, c’est le summum.

Harry s’inclina avec respect. Mais quelle part de tout cela était sincère ?

— Sur ce, monsieur le marchand, qu’est-ce qui vous amène dans notre pays ? Qu’espériez-vous accomplir en vous introduisant dans la Zone des Miasmes Volcaniques, une zone interdite ?

— Allons donc, prince Osvalt. Ne voyez-vous pas pourquoi j’ai dépensé tant d’argent pour m’assurer la coopération de Rick et me suis exposé à de tels risques ?

Harry guettait nos réactions avec un amusement apparent. Il gardait son calme, malgré la situation qui le coinçait. Ce n’était pas un marchand ordinaire.

Il n’y avait qu’une chose qu’il pouvait convoiter.

— C’est la Fleur des Larmes de Lune, n’est-ce pas ? Vous essayez d’obtenir cette plante insaisissable.

L’œil de Harry se plissa, mais sa voix demeura posée.

— Exact. Je savais que vous finiriez par le déduire, Sainte Salvatrice. Vous êtes aussi intelligente que vous êtes belle.

C’est précisément pour cela que nous avions gardé secrète la localisation des Fleurs des Larmes de Lune. J’ignorais comment Harry avait mis la main sur cette information, mais il avait forcément agi de façon peu honorable.

— La plante légendaire qu’on appelle la Fleur des Larmes de Lune vaut plus que tout ce sac de pièces. J’espérais en apporter quelques-unes et faire un profit, admit Harry. — Mon Dieu, comme il est humiliant de devoir dévoiler une conduite si déshonorante devant une compagnie aussi éminente.

Son flegme paraissait anormal pour quelqu’un dont les plans venaient de s’effondrer. Je sentais qu’il nous réservait quelque chose.

— Vous avez failli faire tuer vos subalternes pour un objectif aussi stupide ?

La colère d’Osvalt effaça enfin le sourire du visage de Harry.

— Ne vous méprenez pas, Votre Altesse. Jamais je ne mettrais la vie d’autrui en péril pour mon seul profit. Ce qui est arrivé relève de l’accident.

— Un accident ?

— J’ai dit à mes assistants de rester à l’écart, qu’ils ne feraient que se blesser, mais ils se sont déchaînés.

Harry secoua la tête, l’air attristé.

— C’est peut-être là le péril d’employer des étrangers. J’ai payé ce faux pas au prix fort.

Une seule Fleur des Larmes de Lune pouvait valoir une fortune. L’attrait de pareilles richesses avait poussé les hommes engagés par Harry à agir sans réfléchir. C’était plausible.

— Est-ce que cet homme dit la vérité ? demanda Osvalt aux complices de Harry. — Il prétend que vous vous êtes introduits de votre propre chef dans la Zone des Miasmes Volcaniques. Est-ce exact ?

— O…Oui. On nous a dit qu’une fortune nous y attendait, et nous n’avons pas su résister…

— Mais Harry nous a tirés d’affaire quand on s’est fait prendre.

— Inutile de me remercier. Je voulais seulement m’assurer que vous ne vendriez pas la mèche.

Les deux complices qui avaient été grièvement blessés répondirent à la question d‘Osvalt, tout en disant combien ils étaient reconnaissants de l’aide de Harry. On n’eût pas dit qu’ils étaient partis à la chasse aux Fleurs des Larmes de Lune avec légèreté, en sachant pertinemment qu’ils pourraient se blesser.

Malgré tout, Harry avait admis que c’était cette fleur qui l’avait amené à Parnacorta. Cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose.

— Néanmoins, les voir foncer tête baissée pour se faire rosser en moins d’une minute m’a fait comprendre quelque chose, dit Harry.

— Et quoi donc ?

— Que les rumeurs étaient fondées. La Fleur des Larmes de Lune était si difficile à récupérer que même la Sainte Salvatrice et sa sœur, une autre Sainte, n’y sont presque pas parvenues à deux. Si même vous, Sainte Philia, avez jugé la tâche trop ardue pour la mener seule, des gens ordinaires comme nous n’ont aucune chance. Je connais désormais mes propres limites.

Harry n’avait pas tout à fait raison.

Aussi téméraire que cela fût, j’avais d’abord prévu d’entrer seule dans la Zone des Miasmes Volcaniques. Mon arrogance m’avait presque coûté la vie. Sans la présence d’esprit de ma sœur, je n’aurais jamais survécu. Je ne regrettais pas d’avoir tenté d’aller chercher une Fleur des Larmes de Lune pour sauver mon oncle, mais il y avait plusieurs points sur lesquels je devais réfléchir.

— Je comprends que vous soyez venu dans ce pays pour la Fleur des Larmes de Lune, dit Osvalt. — Mais, Harry, vous avez aussi soudoyé Rick pour qu’il vous laisse entrer dans les ruines. Quel était votre but, là-bas ? Quelque chose me dit que vous ne comptiez pas simplement piller l’endroit.

Harry se mit à rire.

— Vous avez raison. Je ne m’abaisserais jamais à quelque chose d’aussi vil que le vol pour faire fortune.

— Mais vous avez bel et bien commis corruption et effraction. Nous aborderons ça plus tard. D’abord, dites-nous pourquoi vous avez ravagé les ruines.

J’avais déjà une théorie à ce sujet, mais si mes soupçons étaient justes, alors Harry était venu avec un plan encore plus audacieux que je ne l’avais cru au départ.

— Voyons. Cela me peine que vous pensiez que je les ai ravagées.

Harry haussa les épaules, d’un air excédé.

— Si mon seul but avait été de semer le chaos, je n’aurais pas eu besoin de l’aide de Rick. Si je l’avais vraiment voulu, j’aurais pu forcer l’entrée moi-même.

Harry avait profané les ruines en y pénétrant sans autorisation. Sur ce point, il n’avait guère d’argument recevable. Mais, au-delà de ça, son affirmation selon laquelle il pouvait s’y frayer un passage de force m’inquiétait. Les lieux étaient sévèrement gardés. Comment cela pouvait-il être possible ?

— Vous avez l’air sûr de vous, dit Osvalt.

— Eh bien, peut-être.

— Votre tenue ressemble à celle de quelqu’un de très entraîné, surtout dans votre jeu de jambes. Vous marchez avec une efficacité qu’on n’acquiert pas du jour au lendemain. L’un de mes suivants a un style de marche remarquable, et vous bougez exactement comme lui.

— Oh, ma foi, Votre Altesse. Vous avez l’œil, répondit Harry. — Voyez-vous, pour un marchand itinérant, le corps est un outil de travail essentiel. Je me suis un peu entraîné, oui.

Aux yeux d’Osvalt, Harry était un homme très entraîné, à tel point qu’il lui rappelait même Leonardo, maître en matière de jeu de jambes.

J’avais vu mon lot de marchands ambulants. Leur travail était exigeant physiquement, ils avaient donc tendance à être endurants. Malgré tout, je n’aurais pas imaginé qu’ils puissent déjouer la sécurité des ruines.

Harry n’était décidément pas un marchand ordinaire. Qu’il ait dissimulé délibérément sa véritable nature ou non, c’était un individu pour le moins déroutant.

— Si le pillage n’était pas votre but, pourquoi être entré dans les ruines ? Il serait temps que vous vous expliquiez.

— Hmm.

Harry marqua une pause.

— En tant que marchand, je dois connaître la culture et l’histoire d’un pays pour créer des tendances. Quand on sait ce qui s’est passé autrefois, il est facile de déterminer ce qui manque au présent.

— C’est drôlement vague, dit Osvalt. — Qu’essayez-vous vraiment de nous dire ?

Quelle façon d’être exaspérante de tourner autour du pot. Le faisait-il exprès pour une raison précise, ou était-ce simplement une habitude chez lui ?

Aussi flou qu’il se montrât, je savais ce qu’il voulait dire.

— Vous cherchiez de vieux documents susceptibles de renfermer des informations précieuses, suggérai-je. — Étudier l’histoire apporte des connaissances utiles qui servent de fondations à de nouvelles découvertes.

— Je ferais bien de ne pas vous sous-estimer, Dame Philia. Vous avez visé juste.

 Osvalt hocha la tête.

— Très bien. Qu’espériez-vous apprendre dans ces ruines ?

Harry cherchait presque à nous embrouiller, mais Osvalt persévérait, refusant de perdre patience. Une attitude peu attendue de la part d’un prince, et pourtant je la respectais.

— J’ai pris connaissance d’un récit historique fascinant, dit Harry. — Les archives des anciens laissent entendre qu’il existait jadis une région sujette à des explosions fréquentes, exactement comme la Zone des Miasmes Volcaniques, mais à une échelle bien plus réduite.

— A…Ai-je bien entendu ?

— Bien sûr. Je ne vous mentirais jamais. Plus étonnant encore, les anciens ont, d’une manière ou d’une autre, réussi à mettre fin à ces déflagrations. Je me suis aventuré dans les ruines pour découvrir quelle était cette méthode.

Osvalt paraissait véritablement stupéfait, et cela se comprenait. On ne pouvait pas pénétrer dans la Zone des Miasmes Volcaniques à cause des explosions magiques constantes, et voilà que cet homme nous disait qu’on pouvait s’en débarrasser.

— Vous aussi, vous cherchiez un moyen d’arrêter les explosions, dis-je.

— Voyons. Ne me dites pas que nous sommes sur la même longueur d’onde, Dame Philia.

— Oui. J’espérais que les ruines offriraient quelque savoir des anciens susceptible de compléter mes recherches sur la Zone des Miasmes Volcaniques.

Si j’avais choisi de visiter les ruines pendant notre voyage de noces pour satisfaire ma propre curiosité, ce n’était pas mon unique objectif. Les anciens n’excellaient pas seulement en magie. Leur maîtrise de la fabrication d’artefacts magiques surpassait également la nôtre.

J’espérais trouver des indices, des informations pouvant m’aider à comprendre comment arrêter les explosions.

— Eh bien, eh bien. Vous ne cessez de m’étonner, Sainte Salvatrice Philia. J’ai jaugé toutes sortes de gens dans ma vie, mais je n’ai encore jamais rencontré quelqu’un comme vous. Mes méthodes d’évaluation habituelles ne semblent pas s’appliquer.

— …

— Oh, quelle maladresse, j’aurais dû y penser. Peser la valeur d’une Sainte de la sorte relève du sacrilège. Veuillez me pardonner.

Harry leva les mains et esquissa un sourire.

Je me souciais peu de la valeur qu’il me prêtait. En revanche, ses véritables intentions m’intriguaient. S’il avait dévoilé ses plans, c’est qu’il avait une raison.

— Alors, avez-vous trouvé des pistes pour arrêter les explosions ?

— Ah, bien sûr. Je ne suis pas du genre à repartir les mains vides.

— Quoi ?

Osvalt et moi en restâmes figés. Je ne m’attendais pas à ce qu’il possède des informations solides.

Enfin… non, aussi surprenant que ce fût, j’avais envisagé cette possibilité. Il devait bien y avoir une explication à son aisance. Voilà donc ce qu’il gardait en réserve.

— Ceci est une tablette de pierre, dit Harry en sortant un objet de son sac. — Comme vous le voyez, elle est gravée d’un plan qui semble être rédigé dans une langue archaïque. J’ai mis Rick dans la confidence pour qu’il la déchiffre avec nous, mais il semble que cela prendra un moment avant d’en venir à bout.

Harry haussa les épaules et secoua la tête.

Intrigant. Il a réussi à se mettre Rick dans la poche parce qu’il avait besoin d’un archéologue.

— Ça vous dérangerait si je jetais un œil ? lui demandai-je.

— Voyons. Ne me dites pas que vous connaissez les langues archaïques, Dame Philia.

— Eh bien, oui. J’ai dû les apprendre pour mes recherches en magie.

— Les surprises n’en finissent pas aujourd’hui, n’est-ce pas ? Je suis en admiration… Si la seule et unique Dame Philia veut y jeter un œil, il serait malvenu de refuser, et pourtant…

Je remarquai une lueur fugace dans son unique œil. Il paraissait réticent à me confier la tablette.

— Mes excuses. Au fond, je reste un marchand. Il m’a fallu du sang, de la sueur et des larmes, ainsi que des renseignements glanés dans d’autres ruines, pour mettre la main sur cette tablette. Vous la montrer gratuitement irait contre mes principes.

— Qu’est-ce que je dois faire pour la voir ?

— Si cette inscription s’avère être la clé pour mettre fin aux explosions dans la Zone des Miasmes Volcaniques, je vous demande de me payer en laissant mes collègues repartir libres, même si je dois rester.

Il voulait que nous laissions partir ses hommes. Ce n’était certes pas la demande à laquelle je m’attendais.

— Vous ne voulez pas être blanchi, vous aussi ? demandai-je.

— Je doute que le prince Osvalt y consente. Je ne vous en veux pas, croyez-le.

Harry jeta un regard à ses comparses, massés derrière lui, tandis qu’il plaidait pour leur acquittement.

— Ces messieurs, en revanche, sont pour ainsi dire les victimes de mon plan égoïste. Oh, je ne supporte pas l’idée qu’ils soient lourdement punis par ma faute.

Aussi persuasif qu’ait pu être Harry, les intrus devaient tout de même répondre de leurs actes. La loi reste la loi. En temps normal, il serait ridicule de demander qu’on les pardonne, mais la situation n’avait rien de normal.

— Qu’en penses-tu, Osvalt ? dis-je. — J’ai peur qu’Harry détruise cette pierre si on essaie de le maîtriser.

— Vous m’avez percé à jour. Autant aller droit au but.

Harry était prêt à tout pour obtenir ce qu’il voulait. Sa ruse tenace le trahissait. Néanmoins, c’était à Osvalt qu’il revenait d’accepter ou non les conditions de l’échange. Je lui laissai la décision.

— À part Harry, le principal coupable, tous les autres n’ont fait ça que pour de l’argent ? dit Osvalt. — Je vois. Tant qu’ils répondent honnêtement aux questions, je m’assurerai qu’ils ne soient pas inculpés. C’était louable de votre part de ne pas supplier pour votre propre libération.

— Tu en es sûr, Osvalt ? dis-je.

— Oui. S’il peut nous aider à mettre un terme aux explosions dans la Zone des Miasmes Volcaniques, je ne vois pas mon frère s’en plaindre.

Après avoir gracié les hommes de Harry, Osvalt lança un regard noir à Rick.

— Mais vous, Rick, c’est différent. Je ne peux pas vous laisser vous en tirer.

— B…bien sûr. Je comprends parfaitement, en fait !

Il n’y avait rien à y faire. Rick avait trahi la confiance du roi lui-même. Quelles qu’aient été ses raisons, Osvalt n’avait pas l’autorité pour lui pardonner.

— Ça vous va, Harry ? Montrez la tablette de pierre à Philia. Je tiendrai ma promesse si vous tenez la vôtre.

— Certainement. Vous êtes réputé pour votre sens de l’équité, Prince Osvalt. Je ne vous vois pas revenir sur votre parole.

D’un sourire satisfait, Harry me tendit la tablette de pierre. Elle était couverte d’inscriptions en langue archaïque. Le schéma était bien un plan, comme il l’avait affirmé. Je passai un moment à examiner le texte et le diagramme.

— Harry a raison. C’est le plan d’un artefact magique capable d’arrêter les explosions.

— Quoi ? C’est vrai, Philia ? Si on pouvait utiliser cet artefact…

— Oui. Nous pourrions arrêter les explosions dans la Zone des Miasmes Volcaniques. Ce plan emploie une terminologie spécialisée et certaines parties sont codées, je comprends la difficulté d’interprétation.

Le plan de l’artefact magique était rédigé dans une langue archaïque. Le déchiffrer serait ardu, même pour des archéologues. Qui plus est, je doutais que beaucoup d’entre eux aient des connaissances suffisantes en artefacts magiques pour comprendre le schéma.

— Je vois, je vois. J’imagine que déchiffrer cette tablette est impossible, même pour quelqu’un comme vous, Dame Philia…

— Non, pas vraiment. J’en ai saisi l’essentiel.

— Hein ? fit Harry en éclatant de rire. — Encore une surprise. Vous êtes en train de me dire que vous l’avez déchiffrée aussi vite que ça ?

— Eh bien, oui, à part les détails les plus techniques. Je dirais que j’en comprends environ quatre-vingt-dix pour cent.

Grâce à mes connaissances en artefacts magiques, l’inscription n’était pas trop difficile à lire. J’avais une idée générale de la manière de construire l’artefact et de son mode de fonctionnement.

— Quel genre d’artefact est-ce ? demanda le prince Osvalt.

— Le principe est simple. Les déflagrations de mana sont fréquentes dans la Zone des Miasmes Volcaniques parce que le mana de l’atmosphère y est extrêmement instable. Ceci est le plan d’un dispositif qui stabilise la concentration de mana.

— Il empêche donc les explosions en neutralisant leur cause.

— Eh bien… Je savais que vous étiez douée, Dame Philia, mais à ce point…

Tandis que le prince Osvalt opinait, Harry m’adressa un sourire de défi.

Il n’allait pas être gracié, il s’apprêtait même à être arrêté, et pourtant son attitude avait quelque chose de déconcertant.

Pourquoi paraissait-il si détendu ?

— Même Rick, un archéologue passionné, a eu du mal à la déchiffrer. Vous avez été drôlement rapide.

— En vérité, je travaillais moi-même sur un artefact de ce type. Cela a rendu la tablette plus facile à décrypter que je ne l’avais imaginé.

Peut-être était-ce une coïncidence, ou peut-être cela devait-il arriver. Après avoir vécu les explosions de près, je comprenais ce qui les causait. Il était logique que j’envisage une solution semblable à celle qu’avaient mise au point les anciens. Le plan concordait pour l’essentiel avec le schéma que j’avais conçu moi-même, guidée par des indices tirés d’écrits anciens.

— Les anciens étaient très compétents dans la manipulation du mana, alors les artefacts magiques qu’ils créaient devaient être plus précis que les nôtres.

— Voilà qui explique pourquoi certaines reliques exhumées sont qualifiées d’objets divins.

— Exactement. Leur maîtrise me rendait optimiste : je me disais qu’ils avaient dû développer un dispositif de stabilisation du mana. Comme Harry, je suis allée aux ruines en espérant emprunter un peu de leur sagesse.

— En d’autres termes, la tablette de pierre trouvée par Harry était précisément ce que tu cherchais.

— C’est ça.

Harry avait découvert la tablette en s’introduisant par effraction dans les ruines. J’étais un peu réticente à admettre qu’il avait déniché l’objet que je cherchais, mais on ne pouvait pas changer la vérité.

Si je parvenais à décrypter l’inscription plus précisément, je pourrais créer l’artefact de stabilisation du mana.

— Et maintenant, dit le prince Osvalt, — Si nous parvenons à fabriquer cet artefact magique, nous pourrons stabiliser le mana et mettre un terme aux explosions ?

J’acquiesçai.

— Oui. C’est exactement ça, Osvalt.

En théorie, son analyse était juste, et pourtant…

— Il y a juste un problème.

— Ah oui ?

— Pour créer un artefact magique, il faut du minerai magique. J’en ai utilisé dans ces bracelets, par exemple.

J’ôtai mon bracelet et le montrai au prince Osvalt.

— Un dispositif assez puissant pour stabiliser le mana de toute la Zone des Miasmes Volcaniques exigera une quantité conséquente de minerai.

— Une quantité conséquente ? Combien, exactement ?

— Pour une estimation prudente, je pense qu’il nous faudrait plus du double de la quantité de minerai magique disponible à Parnacorta.

Savoir comment fonctionnait l’artefact n’était que la première étape. Se procurer les matériaux nécessaires pouvait se révéler un défi plus grand encore.

— Même si on rassemblait tout le minerai magique du pays, ça ne suffirait pas ? fit le prince Osvalt en se grattant la tête, l’air soucieux. — On est mal barrés.

Son inquiétude était compréhensible.

J’avais été si focalisée sur la conception de l’artefact que j’en avais ignoré tout le reste. Mais paniquer ne nous mènerait nulle part. Même s’il nous fallait des années pour résoudre le problème, petit à petit, l’effort en vaudrait la peine.

— Eh bien, je vois que vous êtes dans une situation délicate.

Harry, qui écoutait notre conversation, fit un pas en avant.

— S’il vous faut du minerai magique, permettez-moi humblement de vous proposer de me confier l’affaire.

Harry passait pour l’un des plus grands marchands d’Ashbrugge. Avait-il un moyen d’obtenir de grandes quantités de minerai magique ?

— Allez-y, Harry. Si vous avez une idée, nous vous écoutons.

— Bien sûr. Permettez-moi de dérouler mon argumentaire de vente. En réalité, je gère l’approvisionnement et l’exportation de minerai magique non seulement pour le royaume d’Ashbrugge, mais pour tout le continent.

— Vraiment ?

— Absolument. Autrement dit, je suis en position d’assurer autant de minerai magique qu’il vous en faudra. Ai-je bien entendu que vous aviez besoin du double de ce que Parnacorta peut offrir ? Je peux vous réunir cette quantité en un rien de temps.

Je n’aurais pas deviné que ses affaires incluaient le minerai magique. On aurait dit que nous dansions dans le creux de sa main depuis le début.

— Bon sang. Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi habile, dit le prince Osvalt. — Bon, quel est votre prix ? Je parie que votre liberté n’est qu’un début.

— Vous ne me décevez décidément jamais, Votre Altesse. Votre sagacité m’impressionne.

Malgré sa surprise devant la ruse de Harry, le prince Osvalt lui demanda ce qu’il comptait exiger, et Harry répondit d’un hochement de tête satisfait.

On eût dit que le prince Osvalt avait lui aussi percé à jour le manège de Harry.

— Vous saviez que vous aviez un énorme atout dans la manche, alors vous m’avez fait promettre de libérer d’abord vos hommes, dit le prince Osvalt. — Un instant, vous m’avez bluffé. J’ai vraiment cru que vous vous souciez plus des autres que de vous-même. Je me sens idiot, maintenant.

— Allons donc. Mon souhait d’assurer la sécurité de mes employés relève d’une considération sincère, je vous assure.

— Ne me prenez pas pour un idiot. Vous vous doutiez probablement que, quel que soit cet artefact magique, il exigerait des tonnes de ton minerai. Vous avez pris parti pour les autres uniquement pour faciliter les négociations plus tard.

L’hypothèse du prince Osvalt était sans doute la bonne. S’il n’avait pas promis de relâcher les sbires de Harry au moment où il l’avait fait, il aurait été plus difficile pour Harry, à ce stade, de demander autre chose que sa propre libération.

— Analyse intéressante. Je pensais bien que ma liberté était quasiment garantie, tant que je vous fournissais le minerai dont vous aviez besoin.

Harry avait assurément la langue bien pendue. Inutile pour lui de mentir : il se contentait de choisir avec tact les fragments d’information à livrer. Il nous avait tenu, le prince Osvalt et moi, dans la paume de sa main.

— Quelles sont vos exigences ?

— Hé, pas la peine de me regarder comme ça. Je comprends parfaitement ma position, et j’ai à Ashbrugge la réputation d’un négociant honnête.

Avec un sourire léger et affable, Harry leva un doigt.

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

— Un dixième me suffit. Je ne vais pas être gourmand.

— Hein ? fit le prince Osvalt en penchant la tête, perplexe.

Un dixième. Je savais ce que cela signifiait.

— Personnellement, une petite marge bénéficiaire ne me dérange pas. Obtenir le patronage de la famille royale de Parnacorta et de l’illustre Sainte les vaut largement, et je reconnais vous avoir causé des désagréments. Dix pour cent de vos bénéfices nets sur la vente des Fleurs des Larmes de Lune. On scelle ça d’une poignée de main ?

Dix pour cent de nos bénéfices nets. Je n’y connaissais pas grand-chose en affaires, alors je n’étais pas sûre que Harry demandait beaucoup ou peu, mais à en juger par son attitude, il avait fait une concession significative.

— Oh, et j’aimerais que vous laissiez ma compagnie fixer un prix de marché et s’occuper des ventes. Je suis sûr qu’il y a d’excellents marchands à Parnacorta, mais c’est un point sur lequel je ne transigerai pas.

— Vous voulez fixer le prix de ces fleurs ?

— Vous m’avez très bien compris. Je préparerai des comptes limpides et je reverserai exactement quatre-vingt-dix pour cent du bénéfice net à Parnacorta et à Girtonia, dont relève la Zone des Miasmes Volcaniques. Héhé, un service en vaut un autre, hein ?

Quand Harry parlait affaires, il avait l’enthousiasme aux yeux grands ouverts d’un enfant. Il se vantait déjà des profits colossaux que nous allions, à coup sûr, réaliser en lui confiant les ventes. C’était cette assurance à l’achat et à la revente qui avait fait de lui un homme d’affaires aussi prospère.

— Qu’en dites-vous ? Je sais que vous faites tout votre possible pour aider votre pays, Sainte Philia. Vous comprenez forcément le bien immense que cela fera à la nation.

— Je comprends ce que vous demandez, Harry. Cependant, je n’avais pas l’intention de tirer profit de la Fleur des Larmes de Lune.

— Pardon ? Vous n’en aviez pas l’intention ?

Remplir les caisses de l’État en vendant la Fleur des Larmes de Lune, cette plante mystique aux vertus curatives, rapporterait peut-être de l’argent, mais je voulais que ces plantes sauvent le plus de monde possible. C’était pour cela que je me concentrais sur l’arrêt des explosions, et l’offre de Harry ne m’impressionnait guère.

Ma réponse prit Harry au dépourvu, sans doute, car pour la première fois, sa voix se fit un peu hésitante.

— Hé, minute. Dame Philia, vous devez réfléchir à cela posément. Parnacorta et Girtonia ne sont-ils pas à court d’argent ?

— Comment ?

Je craignais qu’il n’ait raison. Parnacorta avait payé un prix élevé pour m’acheter, puis avait subi de lourds dégâts lors du déchaînement d’Asmodeus. Il était évident que le trésor était amoindri.

Ne sachant que répondre, je jetai un regard au prince Osvalt.

— Je crains de ne pas être en mesure de te répondre tout de suite, dit le prince. — Mais, globalement, l’idée de faire de l’argent grâce à la Fleur des Larmes de Lune ne m’enthousiasme pas.

— Eh bien… Je ne m’attendais pas à cela de Votre Altesse non plus.

— Mais je tiens à régler cette affaire, et toute aide serait grandement appréciée. Voyons si on peut trouver un compromis.

Depuis notre mariage, le prince Osvalt avait commencé à prendre en charge davantage de tâches officielles qui, auparavant, passaient par le prince Reichardt, avec l’assentiment de son frère. Il paraissait décidé à assumer aussi cette responsabilité.

En pratique, il signifiait à Harry que toutes les négociations touchant à la Fleur des Larmes de Lune devraient passer par lui.

— Demain ? Voyons voir… Philia, on est en voyage de noces, mais ça t’irait si je me libérais pour ça ?

— Bien sûr. Je te laisse t’en occuper, Osvalt.

Je fus soulagée. Quelle que soit la décision qu’Osvalt prendrait, elle me conviendrait.

— D’accord. Pour demain, alors.

— Euh… Si c’est réglé, ça ne te dérange pas si j’explore encore un peu les ruines ?

— Bien sûr que non. Je viens avec toi. Leonardo, Lena, gardez un œil sur Harry pour nous, d’accord ?

— Certainement.

— D’aaac ! Vous pouvez compter sur nous !

Leonardo et Lena, qui attendaient devant le carrosse, reportèrent leur attention sur Harry. Aussi doué pour fuir fût-il, je savais qu’avec ces deux-là, il était entre de bonnes mains. De toute façon, il n’avait rien à gagner à s’enfuir.

— Rick, j’ai quelque chose à vous demander. Vous pouvez venir avec moi ?

— Euh, bien sûr. Allez-y, je vous prie. Je suis terriblement désolé pour tous les ennuis que je vous ai causés.

— Sa Majesté décidera de votre punition, dit Osvalt. — Pour l’heure, accompagnez Philia.

— Euh, oui, Votre Altesse. Bien sûr.

Puis Rick, Osvalt et moi regagnâmes les ruines.

— Rick, demandai-je, — Est-ce que Harry a voulu voir autre chose que la tour ?

— Euh, eh bien, oui. Il a dit qu’il voulait voir un rocher appelé le « Rocher tacheté, » en fait.

  • Le Rocher tacheté ?

— Hum, eh bien, oui. C’est un gros rocher moucheté d’un motif de trous innombrables, hum, d’où son nom, en fait.

Si mes soupçons à propos de ce « Rocher tacheté » étaient fondés… Quoi qu’il en soit, je voulais le voir de mes propres yeux.

— Vous pouvez m’y conduire ?

— Oh, euh, bien sûr. Ce sera avec plaisir.

Rick nous mena jusqu’au rocher. Si je ne l’avais pas demandé, nous l’aurions sans doute ignoré.

— Oh, le voilà, en fait. Hum, c’est le Rocher tacheté, en fait.

Rick pointa au loin un énorme bloc. Il était si colossal qu’on aurait pu le prendre pour une montagne. Comme il l’avait dit, il était criblé de trous.

Osvalt examina ces perforations, stupéfait.

— Qu… qu’est-ce que c’est ? J’ai vu des creux comme ça hier, mais il y en a tant, ici…

Ces myriades d’alvéoles ne pouvaient signifier qu’une chose.

— Il y a eu ici des explosions à répétition, exactement comme dans la Zone des Miasmes Volcaniques.

— Quoi ? C’est de ça qu’il s’agit ? Mais ce que j’ai vu hier n’arrivait pas à la cheville de ça, et cet endroit était dangereux.

— Je suis désolée pour ça.

— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis juste… choqué, je suppose.

On pouvait expliquer cent fois la même chose, rien n’était plus parlant qu’une démonstration sous les yeux. En voilà la preuve. On aurait dit qu’Osvalt venait enfin de saisir le danger de la Zone des Miasmes Volcaniques.

— L’inscription sur cette dalle dit que l’artefact

magique doit être placé au centre de la zone où le mana est instable. Si nous devions en poser un dans ces ruines, par exemple, ce serait ici.

— Pardon ? Ça veut dire que tu comptes t’aventurer de nouveau dans cette zone dangereuse quand l’artefact magique sera prêt ?

Je comprenais l’inquiétude d’Osvalt. Pour arrêter les explosions, il y avait trois obstacles à surmonter. D’abord, concevoir un artefact magique de stabilisation de mana. Ensuite, se procurer les matériaux nécessaires à sa fabrication. Enfin, installer l’artefact au cœur même de la Zone des Miasmes Volcaniques.

— Ne t’en fais pas, Osvalt. Je suis sûre qu’il existe un moyen d’y parvenir sans me mettre en danger. Je trouverai quelque chose.

— Vraiment ? Si tu y tiens, je n’ai qu’à te faire confiance.

Je ne voulais plus faire d’imprudences. Mon intention était d’imaginer une méthode sûre pour poser le dispositif. À l’heure qu’il était, il n’y avait qu’un seul obstacle que je me sentais capable de franchir sans trop de peine : la conception de l’artefact. Le moyen le plus rapide d’obtenir les matériaux serait de coopérer avec Harry, mais il était tout sauf franc. Je doutais de la simplicité du processus. Pourtant, tout n’était pas perdu. Même si l’artefact magique construit par les anciens avait disparu depuis longtemps, le mana alentour demeurait stable. Si nous parvenions à stabiliser le mana dans la Zone des Miasmes Volcaniques, il y avait fort à parier qu’il le resterait.

— On ne rentrerait pas bientôt ? Je sais que Leonardo garde un œil sur ce marchand, mais on ne devrait pas traîner trop longtemps.

— Oui. Allons-y.

— On pourra passer la nuit à l’auberge voisine, comme prévu. Demain, on fera le point, pourvu que Himari revienne vite.

Une montagne de défis nous attendait. Mais au moins, nous avions un plan. Nous connaissions les obstacles à franchir, et cela faisait toute la différence.

Et nous repartîmes retrouver Leonardo et Lena.

***

(Reichardt)

 

— Ce n’est vraiment rien. Tu es l’invitée d’honneur de notre royaume. Je suis désolé que notre hospitalité se limite à si peu.

J’avais convié Grace, l’hôte d’honneur du palais, sur la terrasse de la demeure royale, où je lui servis le thé. L’entretien avait été fixé la veille, non sans quelques surprises…

— Et puis Dame Philia m’a dit que mes talents s’étaient tellement améliorés depuis la dernière fois ! J’avais vraiment l’impression d’être au paradis !

À la voir, Grace me rappelait Elizabeth, mais dès qu’elle parlait, je comprenais que leurs personnalités ne pouvaient pas être plus différentes. Grace était… passionnée, et débordante d’énergie. J’admirais ses efforts infatigables pour progresser en tant que Sainte et me sentais enclin à la soutenir.

— Oh, pardon. Je n’ai fait que parler de moi.

— Ne dis pas de bêtises. J’ai pris plaisir à t’écouter, dis-je. — On dirait que Philia compte beaucoup pour toi.

Hélas, encore une fois, je m’étais laissé emporter par mes pensées. Quelle honte. J’étais tout de même surpris de constater à quel point Grace respectait Philia. Voilà qui expliquait qu’elle se soit donnée tant de mal pour la remplacer.

— Dame Philia est tout ce que j’aspire à devenir. Je suis devenue Sainte parce que je voulais lui ressembler.

— Je vois. J’ai toujours craint que le comte Mattilas n’ait poussé ses quatre filles vers la Sainteté.

— Non, pas du tout. En fait, notre père m’a laissé faire ce que je voulais, puisque toutes mes sœurs aînées étaient déjà devenues Saintes.

Certes, on n’a jamais trop de Saintes, mais trois, c’était déjà amplement suffisant pour une seule famille. Malgré cela, Grace était devenue Sainte à force de détermination et de labeur, au prix d’un entraînement rigoureux.

 — Tu es faible, Elizabeth. Quel que soit ton talent pour la magie, tu ne deviendras jamais une Sainte.

— En quoi ma santé entre-t-elle en ligne de compte, Prince Reichardt ? Je deviendrai une Sainte. Je veux protéger mon pays. 

Autrefois, Elizabeth aussi mettait sa détermination au service d’un effort inlassable. Même lorsqu’elle risquait sa vie, je n’avais pas le cœur de l’arrêter. Quand elle se fixait un but, c’était là qu’elle brillait le plus.

— Veille à prendre bien soin de ta santé, dis-je à Grace.

— Cela va de soi. Merci de votre sollicitude.

Elle sourit et but une gorgée de thé. Je savais mes craintes superflues, mais je ne pouvais m’en empêcher. Je ne voulais pas que l’éclat de ses yeux ne s’éteigne jamais.

— Prince Reichardt, permettez-moi de vous dire combien je suis heureuse que la Fleur des Larmes de Lune vous ait aidés à trouver un remède au germe du démon.

— Oh ? Qu’est-ce qui te fait aborder ce sujet ?

Le changement de propos me prit au dépourvu. Avais-je dit quelque chose d’inconvenant ?

Grace eut l’air légèrement contrite.

— J’ai supposé que vous vous inquiétiez pour ma santé parce que vous pensiez à Elizabeth. C’est pour ça que je…

Elle avait raison. Quel que soit le temps passé, Elizabeth restait présente à mon esprit.

Je ris, non sans amertume.

— Tu as visé juste. Je te prie de m’excuser. Je sais que tu es une personne à part entière et pas Elizabeth.

— Vous n’avez pas à vous en faire. Même mon père et mon oncle disent que je la leur rappelle. Il est normal que vous ressentiez la même chose.

— Grace…

— Je veux aider à cultiver la Fleur des Larmes de Lune, alors… Hum ? Je crois que l’on vient de frapper.

Avais-je un autre visiteur ? Non. Grace était la seule invitée. Cela ne pouvait signifier qu’une chose.

— Himari souhaiterait vous voir, Votre Altesse. Elle dit avoir un rapport urgent à vous présenter. Puis-je la faire entrer ?

Himari, qui avait accompagné les jeunes mariés pendant leur lune de miel, était déjà de retour dans la capitale. Osvalt avait dit l’avoir renvoyée en toute hâte, mais je ne m’attendais pas à la voir si vite. Une véritable ninja.

— Pourrais-tu patienter un instant, Grace ?

— Aucun problème. J’espère que Philia va bien. Si Himari est au palais, ce n’est pas bon signe.

— C’est vrai. Faites-la entrer.

On présenta Himari. Elle m’apprit que des intrus s’étaient non seulement introduits dans d’anciennes ruines, mais aussi aventurés dans la Zone des Miasmes Volcaniques. Je parcourus le rapport qu’elle me remit.

— Merci d’être venue jusqu’ici, Himari. Est-ce là tout ce que tu avais à transmettre ?

— Oui, Votre Altesse, répondit Himari en s’inclinant avec politesse. — Trois individus se sont introduits dans la Zone des Miasmes Volcaniques, ce qui est strictement interdit, puis ont disparu. Tous les détails figurent ici.

Bien qu’elle eût couru une distance considérable en une seule nuit, elle ne paraissait pas fatiguée. La vigueur physique de cette ninja de Murasame ne cessait de m’étonner.

— Voyons, que dois-je tirer de tout cela ?

Les intrus qui avaient saccagé les ruines, et ceux qui avaient pénétré dans la Zone des Miasmes Volcaniques. Serait-ce aller trop vite en besogne que de supposer un lien ?

Non. C’était naturel. Il ne pouvait pas s’agir d’une coïncidence si deux effractions majeures avaient eu lieu à quelques jours d’intervalle et dans des sites visités par les jeunes mariés en voyage de noces, qui plus est.

Je n’avais aucun doute que Philia en arriverait à la même conclusion.

Tout conduisait à elle. Si elle avait choisi de visiter des ruines pendant sa lune de miel, ce n’était pas sans raison. Quels qu’ils soient, les criminels poursuivaient le même but qu’elle. En ce cas…

— Ah, je reçois un appel sur mon bracelet. Ça tombe très bien.

Je caressai la gemme de mon bracelet pour établir la communication.

Serait-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Ou autre chose encore ?

— Bonjour, mon frère. C’est moi, Osvalt.

— Je m’en doutais. Himari vient d’arriver. Y a-t-il du nouveau ?

— Oui. Nous avons attrapé les intrus qui s’étaient faufilés dans la Zone des Miasmes Volcaniques.

— Oh ? Je vois. Je ne m’attendais pas à une si bonne nouvelle. S’agit-il des mêmes personnes qui ont pénétré dans les ruines ?

— Eh bien, oui. On peut dire ça. Mais c’est là que l’histoire prend un tour étrange. En vérité…

L’histoire que me raconta Osvalt avait, en effet, de quoi surprendre. Le cerveau de ces crimes n’était autre que Harry Freyer, le marchand renommé. Comme s’il ignorait sa position précaire, il avait osé proposer un marché.

Outrageux. À mes yeux, des marchands coupables d’actes aussi vils ne méritaient aucun respect, mais Osvalt tenait à prendre le risque de négocier avec Harry.

— Bon sang. Tu m’étonnes, vraiment, dis-je. — À quoi penses-tu ? Ça ne sert à rien de négocier avec un criminel aussi effronté.

— Je comprends ce que tu ressens, mais Philia et moi voyons les choses autrement. Nous voulons mettre un terme aux explosions dans la Zone des Miasmes volcaniques, et pour ça, nous avons besoin du soutien de Harry.

— Je ne rejette pas l’idée d’emblée, mais je t’encourage à revoir ton approche.

— Je ne peux que m’excuser. Là-dessus, je suis inflexible, mon frère. Quoi qu’il en soit, je te donnerai des nouvelles demain.

Sur cette déclaration résolue, Osvalt coupa la communication.

Tout bien pesé, il semblait qu’Osvalt manquait encore de sens des réalités. Il me faudrait le sermonner à son retour.

— Quel naïf…, soupirai-je.

Après avoir congédié Himari, je pris la décision d’envoyer Philip et quelques autres chevaliers prêter main-forte à Osvalt.

J’ignorais quel genre d’homme était-ce Harry, mais négocier avec un criminel défiait toute logique. Ne comprenait-il donc pas pourquoi je lui avais rappelé de protéger Philia ?

Je donnerais l’ordre à Philip de capturer Harry Freyer et de me l’amener, quand bien même Osvalt s’y opposerait de toutes ses forces.

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