SotDH T11 - CHAPITRE 3 PARTIE 3
Sous un Ciel Étoilé, Ensemble (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La longue guerre prit fin avec la reddition de l’Empire du Japon. Durant les dernières années, lorsque le Japon commença à perdre du terrain, de nombreux hommes furent mobilisés et envoyés sur le champ de bataille. Ceux qui n’étaient pas de la noblesse ou d’un rang social similaire étaient généralement sélectionnés pour la conscription, mais Kajî Takumi eut la chance d’en être exempté, car il était étudiant en médecine et les médecins étaient toujours en nombre insuffisant en temps de guerre. Cependant, Takumi ne s’attarda pas beaucoup sur cette chance. Toute son attention était consacrée à ses études.
Une jeune fille qu’il considérait comme une petite sœur avait perdu ses parents lors d’un bombardement aérien et vivait désormais chez des proches du côté de sa mère. Il ne pouvait se résoudre à ignorer sa situation, mais il comprenait qu’il y avait des limites à ce qu’il pouvait faire. Il ne pouvait pas ramener ses parents d’entre les morts, et même s’il restait à ses côtés, il n’avait rien à lui offrir. On disait souvent que la simple présence de quelqu’un pouvait tout changer, mais ce n’étaient que des paroles. La présence seule ne remplissait pas l’estomac, pas plus qu’elle ne procurait un toit.
Le Japon était plongé dans la misère après la guerre. S’il voulait l’aider, il lui fallait de l’argent. C’est pour cela que Takumi décida de devenir médecin, non pour reprendre l’entreprise familiale, mais pour devenir quelqu’un capable de l’aider. Autrement dit, d’une manière moins flatteuse, on pouvait dire que Takumi était un homme si maladroit qu’il lui fallut des années de préparation rien que pour approcher une fille de huit ans sa cadette.
Il croyait que tous deux étaient toujours liés par le ciel étoilé. La plupart des gens craignaient le ciel pendant la guerre, car ils ne savaient jamais quand aurait lieu le prochain bombardement, mais elle seule levait les yeux vers les étoiles et les trouvait belles, souriant en exprimant l’espoir que tous puissent un jour en apprécier la beauté.
C’était probablement ce sourire qui l’avait fait tomber amoureux d’elle.
Il croyait pouvoir surmonter n’importe quelle épreuve si cela lui permettait de la voir sourire à nouveau.
— …-chan. Désolé de t’avoir fait attendre.
La première chose qu’il fit après être devenu médecin fut d’aller la voir. Doucement, il posa la main sur sa tête. Elle était plus maigre maintenant qu’elle avait été ballottée de maison en maison chez des proches, et ses yeux étaient creux, dépourvus d’espoir. Mais il n’était plus impuissant. Il avait désormais ce qu’il fallait pour l’aider.
— Est-ce que c’était difficile à comprendre ? Je dis que je t’aime. Je veux que tu sois ma moitié.
Il lui dit qu’il l’avait toujours aimée et qu’il voulait la présenter à ses parents comme sa fiancée. Par embarras, il ajouta maladroitement qu’il avait l’impression d’avoir une dette envers ses parents et qu’il voulait la leur rendre, une chose qu’il aurait sans doute mieux fait de ne pas dire. Mais au moins, il parvint à lui révéler l’ensemble de ses sentiments.
Elle fut profondément surprise par ce qu’il avait à dire, ce qui était compréhensible. Il lui avait fallu longtemps pour venir à elle, alors il ne se serait pas étonné qu’elle le repousse. Mais il avait tout misé sur la faible possibilité qu’elle accepte malgré tout, et il lui rendit visite presque chaque jour pour lui demander de venir à Yamagata avec lui.
Peu importe le nombre de fois où il lui confiait ses sentiments, elle répondait toujours, d’un ton plat, qu’elle n’était pas un parti digne de lui. Il en fut abattu, mais son désir de l’aider ne changea pas. Il prit alors une décision. Il ferait une dernière tentative, et si elle le rejetait encore une fois, il abandonnerait et la soutiendrait simplement en tant qu’ami.
— …Pourquoi vas-tu si loin pour moi ?
— Comme je l’ai dit, c’est parce que je t’aime. Mais la dernière chose que je souhaite, c’est te causer du tort. Si jamais tu me détestes, alors…
— Non. Je ne pourrais jamais… jamais te détester…
Des larmes se mirent soudain à couler de ses yeux. En pleurant, elle lui montra enfin ce sourire qu’il attendait.
— Je sais que je t’ai déjà repoussé tant de fois, mais n’est-il pas trop tard pour que je change d’avis et que je vienne avec toi ?
Sa voix douce et paisible fit remonter en lui des souvenirs de l’époque où elle était plus jeune et le traitait comme un grand frère. Submergé de joie, il la serra dans ses bras. Son geste la déconcerta, mais il la tint fermement, comme s’il ne voulait plus jamais la perdre. Ce fut sans doute le jour le plus heureux de sa vie. La voir sourire à nouveau lui suffisait pour être heureux, et pourtant il perdit ce bonheur bien trop tôt.
— Elle est… partie ?
Il la demanda une nouvelle fois en mariage le jour de ses dix-huit ans, mais elle disparut sans lui donner de réponse. D’un ton grave, son père lui annonça qu’elle avait choisi de partir. Takumi ne comprit pas ses paroles sur le moment, mais l’expression sévère de son père le ramena à la réalité, et les mots finirent par s’imposer à lui. Elle l’avait quitté.
Il comprit qu’elle devait le haïr au point de s’enfuir. Il eut l’impression de sombrer dans les ténèbres.
Il savait qu’elle ne l’aimait pas au début d’un point de vue amoureux, mais ils avaient passé beaucoup de temps ensemble depuis. Lorsqu’ils levaient les yeux vers les étoiles et que leurs doigts se frôlaient, elle rougissait. La manière dont elle prononçait son nom était devenue douce à un moment donné, et le regard qu’elle posait sur lui était devenu chaud et humide. Son attente n’avait pas été vaine. Elle en était venue à l’aimer en tant qu’homme, du moins, c’est ce qu’il croyait. Au final, il s’était trompé.
Il eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Tout ce en quoi il avait cru n’était qu’un mensonge. Elle avait souri avec tant de bonheur lorsqu’il lui avait offert cette fiole de sables étoilés, disant qu’elle la chérirait. Mais ce sourire n’était pas réel. Ainsi, tous deux furent séparés.
Finalement, il suivit chaque piste qu’il put trouver à son sujet et, sachant qu’il ne poursuivait qu’un amour mort, il posa le pied dans le quartier de la Colombe.
***
Du point de vue de Hotaru, tout était terminé entre eux depuis longtemps. Mais le quartier de la Colombe, qui n’aurait pas dû exister, les avait réunis une fois de plus.
— Takumi-san…
— Allez, rentrons. Tu n’as rien à faire dans un endroit comme celui-ci.
— Takumi-san, s’il te plaît, écoute ce que j’ai à dire.
— Je t’écouterai une fois rentrés chez nous. Je ne te laisserai pas m’échapper une seconde fois. Je te ramène avec moi, quoi que tu dises.
— Je t’en prie, écoute-moi.
Des larmes coulaient de ses yeux sans vie tandis qu’il tendait une main tremblante. Elle secoua la tête et dit avec tristesse :
— Je suis désolée, mais je suis Hotaru maintenant.
— Cela n’a aucune importance. Tu es ma femme, insista-t-il.
Il s’accrochait encore à elle, ou plutôt à la femme qu’elle avait été. Il ne pouvait abandonner ce qui appartenait déjà depuis longtemps au passé et restait désespérément attaché à l’idée de le retrouver d’une manière ou d’une autre.
— Pourquoi vas-tu jusque-là ? demanda-t-elle.
— Comment ça, pourquoi ? Je t’aime, je… je t’ai vraiment, vraiment aimée…
Elle vit son désespoir et, bien trop tard, regretta ce qu’elle avait fait. Mais c’était justement pour cela qu’elle devait en finir ici, une bonne fois pour toutes. Il avait toujours été là pour elle, mais ils ne pouvaient plus rester ensemble. Il n’était tout simplement pas fait pour un endroit comme celui-ci.
— J’ai toujours pensé, commença-t-elle, — que tu ne m’avais sauvée que par bonté.
— Non. J’étais heureux d’être le seul à pouvoir te sauver. Je pensais que cela signifiait que nous pourrions rester ensemble pour toujours.
Il ne tenta plus de tendre la main vers elle. À la place, il s’approcha et la serra dans ses bras. L’étreinte des autres lui avait toujours paru froide, mais la sienne avait la chaleur qu’il fallait.
— Je savais que tu ne m’aimais pas de cette façon, dit-il, — mais cela m’était égal. Tant que je pouvais être avec toi, tant que tu souriais, cela me suffisait pour être heureux.
Elle avait cru qu’il cherchait à la sauver, elle, une fille sans endroit où aller, sous prétexte de faire d’elle sa femme. Mais la vérité était exactement l’inverse, il voulait tant faire d’elle sa femme qu’il était allé jusqu’à lui offrir une vie où rien ne lui manquerait. Tous deux s’étaient mal compris dès le début.
— Je suis désolée. Je me suis convaincue que tu ne m’avais toujours vue que comme une sorte de petite sœur, et je n’en ai jamais douté, dit-elle.
— Ça n’a pas d’importance. Je n’avais pas besoin que tu m’aimes en retour. Je voulais seulement que tu sois heureuse.
— Mais tu t’es trompé aussi, Takumi-san. Je t’aimais.
Même à présent, elle se souvenait encore du ciel étoilé qu’ils contemplaient ensemble. Elle avait laissé tant de choses derrière elle, mais elle n’avait jamais pu se résoudre à se séparer de cette fiole de sables étoilés qu’il lui avait offerte.
Il n’avait peut-être été qu’un grand frère du voisinage lorsqu’elle était enfant, mais le temps pouvait changer les cœurs. La petite fille avait grandi et avait découvert l’amour.
— Alors pourquoi es-tu partie…? demanda-t-il.
— Ce que je ressentais pour toi n’était pas de l’amour au début. Mais au fil des jours, mes sentiments sont devenus de l’amour. C’est pour cela que je ne pouvais plus rester à tes côtés.
Elle ne ferait que lui causer du tort si elle restait, alors elle avait tout abandonné et était devenue Hotaru, passant ses nuits avec des hommes différents, n’ayant que la fiole de sables étoilés pour apaiser son cœur.
C’était celle qu’elle avait choisi de devenir.
— Je voulais que tu m’oublies et que tu épouses quelqu’un d’autre. Que tu sois heureux.
Elle voulait devenir la pire des femmes, une femme ingrate face à toute la bonté qu’il lui avait montrée, afin qu’il ne lui reste aucun regret.
— Mais pourquoi ? Rien que te voir sourire me rendait plus heureux que tout, dit-il.
Il y avait eu entre eux un malentendu fatal. Le bonheur qu’elle pensait qu’il méritait était différent de celui qu’il recherchait réellement. S’ils s’étaient davantage ouverts l’un à l’autre, alors les choses auraient peut-être pris une autre tournure.
— Si tu m’aimes vraiment, alors recommençons à partir d’ici. S’il te plaît, reste avec moi. C’est tout ce que je demande, dit-il.
— Je ne peux pas, et je sais que tu en connais la raison. S’il te plaît, oublie la personne insensée que j’étais.
Il était déjà bien trop tard. Leur seule option désormais était de mettre un terme à tout cela aussi proprement que possible et, peut-être, de garder un dernier souvenir digne.
Elle le repoussa physiquement. Ses bras se relâchèrent et tombèrent le long de son corps. Une distance se recréa entre eux.
— Je ne pourrais jamais t’oublier. Je veux être avec toi pour toujours.
— On ne peut pas. Je sais que tes sentiments sont sincères, mais je ne peux pas rester à tes côtés.
Avec un amour inassouvi dans le cœur, elle passa de longues années seules et en ressortit un peu plus forte, un peu plus douce qu’auparavant. Elle le regarda, non plus comme la fille qu’elle avait été, mais comme une femme différente.
— Tu t’es accroché assez longtemps à mon souvenir, mais tu ne peux pas laisser une femme morte te retenir pour toujours.
Elle mit son cœur à nu devant l’homme qu’elle avait autrefois aimé.
— Non. Arrête.
— Tu m’as cherché tout ce temps, n’est-ce pas ?
Takumi l’avait cherchée depuis le jour même où elle avait disparu, mais il ne l’avait pas retrouvée à temps.
— Je suis désolée. De ne pas avoir vécu assez longtemps… et de ne pas être restée avec toi.
Un an avant la fin du quartier de la Colombe, une femme de joie mourut. Comme sa maladie n’était pas contagieuse, on lui permit de travailler au Sakuraba Milk Hall jusqu’à ses derniers instants. Elle ne vécut jamais assez longtemps pour voir la fin du quartier des plaisirs.
C’est pour cette raison que, bien qu’elle devinât qu’il s’agissait de la trente-quatrième année de l’ère Shôwa, Hotaru ne savait rien de la fin du quartier de la Colombe. Elle n’avait pas vécu assez longtemps pour en être témoin.
— Je suis certaine que tu aurais insisté pour m’épouser même après avoir appris que j’étais condamnée. C’est pour cela que je voulais que tu m’oublies. Je voulais que tu gardes de moi le souvenir d’une femme horrible qui écartait les jambes pour de l’argent, et non celui d’une épouse morte avant son heure.
Rester auprès de ce dernier lui faisait mal. Son père avait examiné son corps et lui avait annoncé qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre.
Elle n’avait pas craint la mort, mais de mourir devant lui. Ne voulant pas blesser un homme aussi bon, elle s’était enfuie vers un endroit où il ne pourrait pas la retrouver.
Elle était certaine que son ingratitude suffirait à ce qu’il la haïsse, mais si, par hasard, il venait malgré tout à sa recherche, alors il ne trouverait qu’une prostituée. Elle était convaincue que cela suffirait à lui faire oublier jusqu’à son existence et à passer à autre chose.
— Mais malgré tout, dit-il, — même si tout cela était pour moi, je veux être avec toi. Même si ce n’est qu’un peu plus longtemps.
Il restait hanté par les jours révolus du passé.
Ce que le jeune homme avait dit était vrai : un destin funeste attendait ceux qui se laissaient envoûter par les esprits. Takumi ne pourrait plus jamais avancer s’il continuait à s’accrocher au souvenir d’une défunte. C’est pour cela qu’elle devait mettre un terme à leur relation une seconde fois.
Parce qu’elle l’avait véritablement aimé, elle mettrait un terme à leurs regrets persistants.
— Takumi-san. Je t’ai aimé à la fois comme un grand frère bienveillant et comme l’homme qui m’a aidée. Alors ne dis pas que tu aurais pu me rendre heureuse si tu en avais eu une autre chance. J’étais déjà la femme la plus heureuse du monde à tes côtés.
Ses paroles étaient à moitié vraies. Plus elle en était venue à l’aimer, plus il lui avait été douloureux de rester avec lui. Mais elle mènerait ce mensonge jusqu’au bout pour les sentiments de l’homme qui lui avait offert un endroit où appartenir. Sans doute que Dieu pardonnerait un si petit mensonge.
— C’est à ton tour de trouver le bonheur. Sinon, je ne pourrai pas reposer en paix.
— Non, ne me laisse pas. Je…
— Merci de m’avoir aimée. Tu as offert à celle que personne ne voulait un endroit où appartenir. Tu as été la seule chose que je pouvais considérer comme réel.
Cette fois, elle pensait pleinement ce qu’elle disait.
La fiole de sables étoilés était toujours dans ses mains. Cela suffirait pour lui dire adieu avec un sourire.
— Adieu. Veille à ne plus offrir ton cœur à une femme aussi peu digne que moi.
Elle ne lui montra ni larmes, ni même de tendresse. Elle mit fin à tout avec une plaisanterie, afin qu’il n’ait pas à se sentir entravé en allant de l’avant. Les étoiles scintillaient toujours dans le ciel. La brise fraîche rappelait une nuit lointaine. Dans le quartier de la Colombe, qui n’aurait pas dû exister, tous deux se séparèrent pour de bon sous le même ciel étoilé qu’ils avaient partagé autrefois.
***
— Vos adieux sont terminés ?
Une voix monotone s’adressa à Takumi, prostré au sol. Une silhouette s’approcha, c’était le jeune homme qui avait préparé cette rencontre.
— Oui. C’est fini. Tout est… fini. Elle est partie… dit Takumi.
— Je vois. Le vent est froid ce soir. Vous devriez vous en aller, dit le jeune homme.
Takumi ne fit aucun effort pour bouger. Rien ne remplissait son esprit, si ce n’est-elle. Il l’avait réellement aimée et n’avait souhaité rien d’autre que son bonheur. Mais le quartier des plaisirs appartenait déjà au passé lorsqu’il avait atteint le quartier de la Colombe. La femme de la nuit appelée Hotaru était morte une année entière auparavant, et ainsi leur amour n’avait jamais connu de véritable conclusion.
— Je n’ai jamais su ce qu’elle pensait lorsqu’elle est partie, et elle n’a jamais compris ce que je ressentais jusqu’à la fin. Peut-être que nous ne nous regardions pas vraiment l’un l’autre.
Les cœurs ne pouvaient pas communiquer si chacun imposait seulement ses sentiments à l’autre. Peut-être avaient-ils simplement été égoïstes, affirmant agir par amour sans jamais s’arrêter pour réfléchir à ce que l’autre désirait réellement.
— Vous disiez que le simple fait d’être à ses côtés vous rendait heureux, et elle souhaitait votre bonheur même sans pouvoir rester à vos côtés. Je dirais que vous vous regardiez très bien tous les deux.
La voix du jeune homme était d’une douceur inhabituelle.
— Alors ne vous laissez pas abattre. Vous vous aimiez réellement.
La bienveillance dans sa voix poussa Takumi à lever les yeux, mais le jeune homme avait disparu.
Les regrets persistants s’effacèrent pour ne devenir que des souvenirs. Mais de temps à autre, Takumi se souviendrait sûrement des belles étoiles qu’il avait contemplées cette nuit-là avec elle.
***
Ainsi s’achève l’histoire de Kajî Takumi, ancien amant de Hotaru.
Dans l’ensemble, les choses s’étaient déroulées comme Jinya l’avait prévu. Une seule anomalie demeurait.
— Merci beaucoup. Grâce à vous, j’ai pu régler ce qui devait l’être.
Alors qu’il quittait la rivière Sumida pour retourner vers le quartier commerçant, une femme l’interpella. Il avait pensé que ceux qui abandonnaient tous leurs regrets persistants disparaissaient du quartier de la Colombe, mais Hotaru était toujours là.
— Pas de quoi. Désolé de vous avoir imposé quelque chose d’aussi difficile, répondit-il.
— C’était nécessaire. Pour Takumi-san, et pour moi aussi. Vous connaissiez la vérité depuis le début, n’est-ce pas ?
Il avait suffi d’un regard à Jinya pour comprendre que Hotaru était morte et que Kajî Takumi n’avait pas réussi à tourner la page. C’était pour cela qu’il était intervenu dès la première fois qu’il les avait vus, même s’il n’aimait pas se mêler des affaires d’un couple.
Il était facile de voir qu’un destin funeste les attendait tous les deux : une femme incapable d’abandonner complètement ses sentiments, et un homme encore envoûté par une défunte. Depuis le début, celui que Jinya cherchait à sauver n’était pas Hotaru, mais Takumi.
— Vous êtes aussi resté près de moi pour lui, j’imagine, dit Hotaru.
— Plus ou moins. Je préférerais ne pas voir ce qu’il advient d’un homme envoûté par les morts.
On pouvait dire que Jinya lui-même était devenu un démon à cause d’un amour perdu. Il se sentait obligé de les empêcher de connaître le même sort, même si cela impliquait de faire quelque chose d’impensable.
— Vous n’avez pas besoin de me remercier. J’avais l’intention de vous tuer si les choses s’étaient déroulées autrement.
Si Hotaru avait partagé le souhait de Takumi de rester ensemble, alors Jinya l’aurait tuée pour le libérer. C’est pour cela qu’il ne pouvait pas accepter facilement sa gratitude.
— Malgré tout, je vous suis reconnaissante.
Elle sourit sincèrement et non pas comme une femme de joie.
— Grâce à vous, nos sentiments ont pu trouver une conclusion. Malgré tous nos malentendus, nous avons réussi à reconnaître ce que nous partagions comme de l’amour. Cela n’aurait pas été possible sans vous.
— Je vois, dit-il, acceptant enfin sa gratitude.
Elle hocha la tête, puis ajouta :
— J’espère seulement qu’il parviendra à m’oublier.
Il restait encore une certaine distance jusqu’au Sakuraba Milk Hall, et tous deux marchèrent côte à côte en échangeant quelques mots.
— Ne demandez pas l’impossible. Certaines femmes restent inoubliables, peu importe le temps qui passe.
— Même pour vous ?
— Bien sûr. Je suis certain que je ne connaîtrai jamais un amour aussi vif que le premier.
Jinya tourna le regard vers Hotaru. Il s’était souvenu de lui poser une question. Elle ne ressemblait à personne de ce qu’il avait rencontré jusqu’alors.
Elle était d’un autre temps, maladroite avec ses sentiments, et parfois incapable de dire ce qu’elle ressentait vraiment, mais il y avait en elle quelque chose qui la rendait facile à aborder, surtout maintenant qu’elle s’était libérée de ses regrets persistants.
— Dites-moi, Hotaru…
— Oui ?
Après avoir mis un terme à sa relation avec Takumi, elle n’avait plus de raison de s’accrocher à sa vie dans le quartier de la Colombe.
Alors pourquoi restait-elle ?
— Pourquoi êtes-vous ici ?
Avait-elle encore des regrets ?
Elle comprit la question de Jinya et y réfléchit avec une expression enfantine.
— Hmm… eh bien…
Elle fit quelques pas en avant, se retourna d’un mouvement léger et porta un doigt à ses lèvres avec malice.
— C’est un secret.
Elle était vraiment une femme de la nuit.
Son sourire était si parfait qu’on aurait pu s’y laisser prendre sans hésiter.