Master swordman t3 - ÉPILOGUE
Un vieux paysan prend un autre verre
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Traduction : Raitei
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— Ah ! Bienvenue !
En ouvrant la porte, j’entendis la voix familière de la serveuse et la clochette qui tinta. C’était une petite taverne confortable, nichée dans une ruelle du quartier central de Baltrain. J’avais fréquenté l’endroit quand je logeais dans une auberge voisine, même si cela faisait un moment que je n’y étais pas passé. Leur ragoût était délicieux.
La taverne était tenue par un couple et leur fille. Comme lors de mes précédentes visites, il y avait déjà plusieurs clients à l’intérieur.
L’endroit avait l’air de bien tourner. C’est bon pour un établissement d’être vivant.
Si les tavernes étaient pleines de vie, c’est bien que les marchandises comme les voyageurs affluaient, autrement dit que l’économie tout entière se portait bien. Après tout, sans l’un ou l’autre, aucun établissement ne pouvait fonctionner.
— Pfiou.
Je me retrouvai sur le siège mystérieusement vide au bout du comptoir. L’endroit était d’ordinaire fréquenté, mais, pour une raison inconnue, cette place-là se libérait souvent.
Je trouvais cette place particulièrement confortable.
— Pardon, une bière, s’il vous plaît.
— Tout de suite !
À peine assis, il n’y avait qu’une chose à commander, de la bière. J’avais déjà bu du vin au palais, donc j’avais de l’alcool dans le sang.
Ces boissons onéreuses étaient bonnes, certes, mais elles ne me remontaient pas l’humeur. Descendre une bière dans un lieu comme celui-ci convenait bien mieux à un bon vieux paysan comme moi.
Pour qu’un repas soit agréable, la nourriture devait être bonne, mais il était aussi important de s’enivrer du lieu et de l’atmosphère.
De ce point de vue, la cuisine du palais avait été incroyable, mais je n’avais pas su en profiter. J’étais bien trop nerveux à surveiller le moindre de mes gestes et à éviter la moindre incorrection. Je n’avais pas eu le loisir d’apprécier. J’étais si tendu que même la viande m’avait paru sans saveur en bouche.
L’opinion publique voudrait qu’un roi, un prince et une princesse connaissent mon nom et mon visage : quel honneur. Allucia en avait été particulièrement fière, pour une raison quelconque. Rien que d’y penser, j’avais envie de râler. Pourquoi s’excitait-elle autant ?
Quoi qu’il en soit, un dîner de luxe au palais dépassait ce que méritait ce vieux bonhomme ennuyeux comme moi. Je savais bien que mon manque d’enthousiasme s’était vu, mais je n’allais pas changer de nature pour autant.
— Voilà votre bière !
On me déposa une chope de bois pleine à ras bord, ainsi qu’un petit bol de noix en guise d’accompagnement.
Oui, c’est exactement ça. Ça me correspond bien mieux.
Prendre une boisson raffinée dans un restaurant chic n’était pas si mal, mais ce n’était pas mon style.
— Cul sec.
J’avalai la bière à grandes goulées.
Ah, oui. Cette sensation de fraîcheur qui s’insinue jusqu’aux os, ça, c’est bon.
J’aimais à peu près tous les alcools, mais la bière restait ma préférée. Son amertume délicate et sa pétillance suffisaient à me tranquilliser le cœur.
Après m’être désaltéré, j’attaquai les noix. Bien salées et succulentes. J’en jetai quelques-unes dans ma bouche et les croquai.
— Pfiou… C’est excellent…
Cette taverne était une vraie trouvaille. Bien située dans le quartier central de Baltrain, elle inspirait déjà confiance, mais surtout, elle correspondait parfaitement à mes goûts. L’atmosphère y était idéale : simple sans être misérable, chaleureuse sans la moindre prétention. Le patron et sa fille se montraient d’une attention constante, si bien que c’était, pour moi, l’endroit rêvé pour boire un verre en toute tranquillité.
— Pardon, une autre bière.
— Tout de suite !
Pour l’instant, je repris une bière en songeant à ce que j’allais bien pouvoir grignoter. J’avais déjà mangé au palais, si bien que je n’avais pas vraiment faim, seulement un léger creux. J’avais envie de picorer quelque chose, mais rien de trop copieux.
— Hmm…
Je sirotais ma deuxième bière en détaillant le menu inscrit sur des plaquettes de bois au mur.
Bon, que prendre ? Ici, tout est bon. Je doute de tomber sur une fausse note, mais rien ne m’appelle vraiment.
Me contenter de bière et de noix restait une option, mais j’aurais faim au moment de me coucher. Je pouvais, techniquement, manger quand je voulais à la maison, mais ce serait donner le mauvais exemple à Mewi. Et à mon âge, je ne pouvais pas prendre mon poids à la légère.
— Un ragoût ferait l’affaire, mais…
Je me figurai le ragoût de saucisses que je prenais souvent ici. Moins lourd que la plupart des plats de viande, mais nourrissant, avec une belle saveur. Cependant, cela faisait un moment que je n’étais pas venu. Ma nouvelle maison était bien dans le quartier central, mais plus au nord. Je ne pouvais pas faire le détour sans cesse. Donc, j’avais envie d’essayer autre chose.
Tandis que je continuais de tergiverser, la fille du patron m’interpella.
— Euh, excusez-moi !
— Hm ? Oui, qu’y a-t-il ?
Si je me souvenais bien, elle s’appelait Aida. Une fille pleine de vie. Sa queue de cheval oscillait à chacun de ses pas, et ses grands yeux me rappelaient Curuni. Je connaissais son nom et son visage, mais nous n’étions pas proches au point qu’elle engage la conversation. Avait-elle besoin de quelque chose de la part de ce vieux bonhomme que j’étais ?
— Si vous voulez, nous avons une nouveauté au menu ! Euh, vous avez l’air d’avoir du mal à vous décider, alors…
— Hmm, une nouveauté, hein ?
Les paroles timides d’Aida avaient un charme irrésistible. Une nouveauté au menu : une perspective vraiment alléchante. Baltrain regorgeait de restaurants et de tavernes. Il était naturel qu’ils cherchent à se distinguer dans la lutte pour attirer la clientèle. Une ou deux spécificités pouvaient amener bien plus de monde.
— Je vais essayer, dis-je.
— Certainement !
Et puisqu’on me la recommandait expressément, quel gourmand aurait refusé ? Aida prit ma commande et trottina vers la cuisine, ravie.
Ah, d’un coup, j’ai hâte.
Ce serait embêtant si l’on m’apportait une énorme pièce de viande, mais ici, les portions individuelles n’étaient pas énormes.
Ils privilégiaient plutôt la qualité à la quantité, ce qui ménageait l’estomac d’un quadragénaire comme moi.
Je bus encore un peu de bière et finis mes noix. Alors que je me demandais quand mon plat arriverait, Aida revint gaiement vers moi, un plat entre les mains.
— Merci d’avoir patienté !
— Oooh…
Sous un nuage de vapeur, un éclat doré miroitait, tandis qu’un parfum riche me parvenait.
— Un risotto, hein ? Il a l’air magnifique.
À l’odeur et à l’aspect, c’était un risotto au fromage. Les grains de riz, souples et tendres, mettaient véritablement en appétit. J’y voyais aussi des champignons et du poulet. Des herbes garnissaient le plat, lui apportant de la couleur et le rendant plus lumineux.
— Allez, on va gouter ça.
Je pris une cuillerée. Le fromage fondu s’enroula autour de la cuillère et retomba lentement.
Bon sang, je n’en ai pas encore goûté que ça a déjà l’air délicieux.
Le patron cuisinait très bien, et ce plat convenait exactement à mon appétit du moment.
— Miam… Oh, c’est brûlant.
J’en croquai une bouchée. Le riz, brûlant, se défit doucement sur ma langue, et les saveurs du riz, du champignon, du poulet et du fromage inondèrent mon palais, transformant aussitôt l’intérieur de ma bouche en terre paradisiaque. Les saveurs s’étaient fondues à la perfection. C’était onctueux, mais le riz gardait la bonne tenue, un al dente parfait.
Mmm, c’est excellent.
Le parfum riche du fromage ouvrait l’appétit sans laisser d’arrière-goût. Ça restait d’une grande fraîcheur. De plus, un fumet d’huile d’olive se cachait au fond. Les ingrédients des restaurants de Baltrain étaient vraiment de haute qualité : dans ce plat, ni le fromage ni l’huile d’olive n’avaient d’odeur suspecte, ce qui montrait bien leur fraîcheur.
Oui, c’est parfait.
La saveur était riche sans être lourde.
Le poulet, taillé en petits morceaux, fondait. Il suffisait de le cueillir et de l’engloutir.
— Mmm, fantastique.
Je soufflai sur le risotto pour le rendre plus tiède et l’engloutis. Cette fois, je perçus les herbes de garniture : elles ajoutaient une salinité nette et une amertume légère. Le plat était pensé pour ne jamais lasser.
— Mmmh… Pfou.
Et puis, le fromage allait à merveille avec la bière. Même rincer le goût de risotto qui restait en bouche me procurait une vague de plaisir. Je ne m’en lassais pas.
— Pfiou, ça, c’était un repas.
Il n’y en avait pas tant que ça dans le bol, mais la saveur était riche, donc c’était satisfaisant. Pour mon appétit du moment, c’était parfait. Je doutais que quoi que ce soit d’autre m’aurait autant comblé.
— Ah, alors, ça vous a plu ? demanda Aida quand je terminai.
— C’était merveilleux. Ça va se vendre, c’est sûr. Merci de me l’avoir conseillé.
Je ne savais pas quoi prendre, mais sa proposition avait fait mouche.
Il faut que je revienne à l’occasion pour goûter d’autres spécialités du patron.
Satisfaite de ma réponse, Aida afficha un sourire éclatant qui adoucit encore ses traits délicats.
— Héhéhé, tant mieux !
Oui, quel sourire parfait.
À force de côtoyer des beautés comme Allucia et Surena, j’en venais presque à perdre le bon sens, mais une fille simple et posée comme Aida avait aussi son charme.
Pas que j’eusse la moindre intention de la draguer…
Simplement, si je devais un jour fonder une famille, je me disais qu’une femme attachée à son foyer comme elle me conviendrait sans doute davantage.
Depuis le début de la mission d’escorte, mes nerfs avaient été mis à rude épreuve, et le banquet au palais n’avait fait qu’ajouter à ma tension. Ici, en revanche, tout retombait peu à peu. Il y avait quelque chose de profondément apaisant à prendre un repas dans un endroit où l’on se sentait à l’aise.
À côté de cela, les mets hors de prix n’étaient pas toujours ce qu’il y avait de meilleur. Je savourai le reste de ma bière, gorgée après gorgée. Au bout d’un moment, le patron m’interpella de l’autre côté du comptoir.
— Hé là ! Ça faisait un bail.
— Ah, bonjour, répondis-je. — Oui, j’ai déménagé récemment.
C’était agréable qu’ils se souviennent de moi, même si je n’étais plus un habitué. C’était peut-être l’un des charmes secrets de cette taverne.
— Aida s’inquiétait, dit-il. — Elle disait qu’elle ne vous voyait plus ces temps-ci.
— Hahaha, merci de vous en soucier.
Je venais ici assez souvent pendant mon séjour à l’auberge. Mais depuis que j’avais emménagé chez Mewi, j’avais cessé de venir par ici aussi souvent. Je me sentais un peu coupable de leur causer du souci.
— Continuez de nous faire l’honneur en venant ici, ajouta-t-il.
— Bien sûr. Le risotto d’aujourd’hui était exquis.
Peut‑être que je pourrais amener Mewi la prochaine fois. J’étais sûr que ces saveurs lui conviendraient aussi.
— J’y vais, alors. Merci pour le repas.
Sur ce, je quittai ma place. Je ne mangeais pas souvent de riz, mais c’était plutôt délicieux. Et c’est un aliment qu’on peut faire mijoter…
Peut‑être que ce serait amusant d’en préparer avec Mewi.
— Ah, merci beaucoup ! lança Aida quand j’atteignis la porte.
— Hm. Le risotto était excellent.
En général, c’était le tenancier qui faisait toute la cuisine ici, sa femme l’aidait, et leur fille s’occupait des clients. Je me demandais si Aida cuisinait, elle. Je n’étais qu’un client, je n’avais pas vraiment envie de poser la question, mais si tout allait bien, elle hériterait sans doute de l’endroit. Une part de moi avait envie de goûter un plat préparé par Aida.
— Un héritier, hein…?
Cela fit dériver mes pensées ailleurs. Mon père et Randrid s’occupaient actuellement la salle d’armes familiale, mais j’en étais techniquement le maître. Si mon père ne m’avait pas chassé, je dirigerais probablement encore l’endroit.
— Hmmm…
Un héritier… Un héritier… La passer telle quelle à Randrid ne me semblait pas très juste.
Je veux vraiment que cela revienne à la génération suivante de ma famille.
Cela signifiait que mon enfant en hériterait, même si ce n’était pas à Mewi de s’en charger. D’ailleurs, elle refuserait à coup sûr, et je n’avais aucune envie de l’attacher à un village perdu au milieu de nulle part.
J’avais rencontré tant de monde depuis que j’avais quitté le village. Pourtant, je n’arrivais pas à aborder la question du mariage ou des héritiers. Je savais seulement que mon enfant hériterait de mon épée. J’avais bien conscience de gâter Mewi à l’excès, alors il était facile de prévoir comment je me comporterais avec un enfant de mon sang.
— C’est rude…
Mes anciennes élèves comme Allucia et Surena m’admiraient à l’extrême. Pourtant, je n’arrivais pas à voir en aucune d’elles une compagne possible.
— Une rencontre avec une femme remarquable ne pourrait pas simplement me tomber du ciel ?
Je savais que je rêvais éveillé, mais après avoir vécu tant d’années, je n’avais aucune idée de la manière de m’y prendre. Dieu seul le sait, comme on dit.
Et puis, même si une telle rencontre me tombait bel et bien dans les bras, cela ne servirait à rien si je ne m’en apercevais pas. Je ne me sentais pas particulièrement pressé, mais depuis que je vivais avec Mewi, l’idée me traversait l’esprit de temps à autre. Peut‑être que ma faute était de me contenter d’y penser sans rien faire.
— Bon, ça s’arrangera d’une façon ou d’une autre…
J’avais l’impression d’avoir déjà marmonné ces mots, mais c’était la simple vérité. Je ne ressentais pas la nécessité d’aller chercher une compagne. Je n’avais donc d’autre choix que de m’en remettre aux caprices du destin. Pour le meilleur ou pour le pire, j’étais beaucoup plus près du centre du monde à Baltrain que je ne l’avais été à l’époque de Beaden.
Mais est‑ce seulement la vie que je veux ? Je n’en suis pas sûr…
— Bon, il est temps de rentrer.
J’avais prévenu Mewi que je dînais au palais, elle ne m’attendait donc probablement pas le ventre vide. N’empêche qu’avec mon arrêt à la taverne, il commençait à se faire tard. Je ne voulais pas trop l’inquiéter, alors je décidai de presser le pas. Rentrer chez moi plutôt qu’à une auberge me mettait du baume au cœur. Je ressentais une chaleur que je n’avais pas connue à mes débuts à Baltrain. Cela dit, cela ne durerait que jusqu’à ce que Mewi sorte de l’institut de magie et parte de son côté. Je n’avais pas décidé ce que je ferais après. Si je ne trouvais pas d’épouse d’ici là, est‑ce que je reprendrais aussitôt ma vie en solitaire ?
Je continuai donc d’arpenter les rues. Sachant que quelqu’un m’attendait à la maison, j’éprouvais à la fois un bonheur naissant et une pointe de solitude. Mes pas étaient un peu plus légers qu’à mes premiers jours à Baltrain.