SotDH T11 - CHAPITRE 2 PARTIE 2
Perdus (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Les maisons closes avaient une odeur particulière. Il n’y avait pas beaucoup d’établissements spécialisés dans les bains dans le quartier de la Colombe, mais un parfum doux et moisi flottait tout de même dans l’air. Cette odeur se rapprochait moins de celle des fleurs que de celle de fruits mûrs. C’était une odeur familière à tous les quartiers de plaisirs, une odeur qui n’avait pas changé malgré l’évolution de l’industrie.
La nuit s’étira. Minuit passa, et le quartier des plaisirs s’anima. Des hommes entrèrent au Sakuraba Milk Hall, attirés par ces senteurs sucrées, et dévisagèrent les serveuses en essayant de faire leur choix.
La glace se brisa avec un craquement net. Comme à son habitude, Jinya s’adossa au comptoir et but sans y prêter attention.
— Vous venez encore seulement pour boire ?
— Oui. Désolé.
— Ça ne me dérange pas, mais…
Le gérant jeta un regard vers les serveuses et esquissa un sourire.
Jinya suivit son regard et vit l’une d’elles le fixer d’un air boudeur. Son nom était Akemi, se rappelait-il vaguement. Elle détourna les yeux lorsque leurs regards se croisèrent. Il semblait qu’il ne soit pas apprécié.
— Peut-être l’ai-je trop taquinée ?
— Ce n’est rien. Akemi-chan est fière, mais elle ne garde pas rancune éternellement. Elle vous pardonnera avec le temps, dit le gérant en souriant.
Jinya hocha la tête, puis prit une nouvelle gorgée de son whisky. Le parfum qui lui monta au nez avait une élégance que l’alcool japonais n’avait pas. Cela l’avait fait froncer les sourcils la première fois, mais il s’y était habitué.
On pouvait s’habituer à la plupart des choses avec le temps.
Que ce soit une bonne ou une mauvaise chose, il ne le savait pas.
— La boisson de ce soir ne vous plaît pas ?
La question du gérant n’avait rien à voir avec la boisson. Il avait remarqué que quelque chose préoccupait Jinya et lui offrait une occasion de parler sans le forcer à le faire. Si Jinya ne souhaitait pas s’ouvrir, il pouvait simplement dire que la boisson était bonne, et le gérant n’insisterait pas.
— J’ai trouvé la travailleuse du sexe que je cherchais, répondit Jinya.
Il n’avait pas besoin de dire la vérité, mais il le fit malgré tout.
— Eh bien, n’est-ce pas une bonne chose ?
— Hmm. Il aurait peut-être mieux valu que je ne la trouve jamais.
— Vraiment ? Et pourquoi cela ?
Jinya prit une autre gorgée, puis laissa échapper un léger soupir. Une chaleur se répandit dans son estomac, et il forma ses mots avant qu’elle ne retombe.
— Cette travailleuse du sexe… c’est ma nièce…
Le gérant comprendrait probablement mal ce que cela signifiait pour Jinya, mais cela n’avait rien de grave. Jinya voulait simplement se plaindre. Qu’il soit compris ou non n’avait pas d’importance.
— Ah. Vous ne vouliez pas la voir devenir travailleuse du sexe ?
— Ce n’est pas ça. Ma relation avec sa mère, ma sœur, n’est pas des meilleures. J’aurais préféré ne jamais la rencontrer.
— Pourtant, vous l’avez cherchée. Pourquoi ?
Jinya resta sans réponse. Il fit tourner le verre dans sa main en réfléchissant. Il était vrai qu’il ne voulait pas rencontrer cette fille de Magatsume, mais il avait tout de même cherché cette travailleuse du sexe portant un nom de fleur. Il se demandait pourquoi, mais s’il devait donner une réponse…
— …C’est sans doute parce que je m’étais égaré.
Ce n’était pas parce qu’il voulait découvrir la vérité sur ce quartier factice de la Colombe. Il l’avait cherchée parce qu’il était perdu, rien de plus.
***
Au tout début, il perdit tout. Il ne parvint pas à protéger la femme qu’il aimait ni sa famille, vit tout ce en quoi il croyait être piétiné, et fit son premier pas en avant poussé uniquement par la haine.
Humain, dans quel but manies-tu ta lame ?
Cette question, qu’on lui avait posée autrefois, n’avait cessé de le hanter depuis.
À l’époque d’Edo, il s’abandonna à sa haine et vécut selon ce qu’elle lui dictait. Il voulait devenir plus fort, et ce désir devint tout pour lui. Mais une femme dont le sourire était aussi beau qu’une fleur lui montra qu’il existait un répit sur le chemin erroné qu’il suivait.
Grâce à elle, il apprit de nouveau à avancer lentement.
À l’époque de Meiji, il eut un ami toujours prêt à lui tendre la main et une fille qui disait vouloir rester auprès de lui en tant que famille. Il apprit qu’il existait une force dans les jours paisibles, mais il ne parvint finalement pas à prouver la valeur d’une telle force.
Il perdit tout ce qu’il avait obtenu, et la haine se raviva en lui.
À l’époque de Taishô, il s’accrocha désespérément à ce qu’il possédait. Il haïssait sa propre faiblesse et son incapacité constante à protéger ce qui lui était cher, alors il se battit de toute son âme et finit par recevoir, au bout du chemin, un sourire. Cette jeune fille n’avait probablement aucune idée de ce que sa gratitude représentait pour lui.
Enfin, l’ère Shôwa. Aoba le conduisit dans cette pièce de maison close nommée Ichikawa, où il se retrouva face à quelqu’un à qui son destin était lié.
— Aoba-chan, si tu veux bien, dit Nanao.
— Bien sûr. Tu ferais mieux de ne rien lui faire pendant mon absence, Jin-san, prévint Aoba.
— Mais faire des choses avec les hommes, c’est mon métier, non ? plaisanta Nanao.
Aoba sortit sans hésiter, comme si elle avait été informée à l’avance que Nanao souhaitait parler en privé.
Il ne resta plus que Jinya et Nanao.
Jinya ne fit pas un pas pour s’asseoir et ramena plutôt légèrement sa jambe gauche en arrière avec prudence. Elle resta là où elle était, assise négligemment, les jambes rejetées sur le côté.
— Ça sent mauvais ? Désolée, j’ai eu un client il y a un instant, dit-elle.
Comme il y avait peu d’aération, l’air restait stagnant. Il était saturé d’une odeur de sueur et d’autre chose, l’odeur du sexe. Nanao s’excusa sans réel remords. Sans quitter sa place ni prendre la peine de remettre en ordre ses vêtements, elle laissa échapper un bâillement. Elle se moquait de lui.
— Nanao, c’est ton nom, ou celui de ce corps ?
Sans aucune intention de se laisser entraîner dans son rythme, Jinya força la conversation à avancer. Sa voix était plus ferme que lorsqu’il parlait à Aoba. Nanao était une femme, mais elle était aussi la fille de son ennemi juré. Il n’avait pas envie de jouer avec elle.
— Celui de ce corps. Mais cela reste bien le nom d’une « fleur », n’est-ce pas ?
Les quartiers des plaisirs étaient aussi communément appelés « quartiers des fleurs » au Japon, les fleurs désignant les travailleuses du sexe, tout comme les colombes dans « quartier de la Colombe ».
Elle répondait ainsi avec une ironie légère.
Elle avait dû errer dans le quartier de la Colombe à un moment donné, en tant que démon sans forme portant un nom de fleur.
Elle avait ensuite dévoré une travailleuse du sexe nommée Nanao, acquérant ainsi une volonté et une apparence humaine, puis s’était fondue dans son environnement, devenant en pratique, Nanao.
En tant que quelqu’un qui avait lui-même dévoré les siens, Jinya ne pouvait pas lui reprocher d’avoir consommé un humain. La grimace sur son visage avait une autre origine.
— Est-ce toi qu’Aoba admire, ou la véritable Nanao ?
Il ne savait pas depuis combien de temps cette fille de Magatsume était devenue Nanao. Peut-être qu’Aoba avait connu la véritable, peut-être pas. Le savoir ne changerait rien. Il savait que sa question était dénuée de sens, mais il tenait suffisamment à Aoba pour la poser malgré tout.
— Oh. Tu es plus tendre que je ne le pensais. Comment quelqu’un d’aussi tendre pourrait-il espérer tuer sa propre petite sœur ?
Elle laissa échapper un rire aigu et enjoué, mais il ne sentit ni malice ni hostilité. Ce n’était que la manière dont une travailleuse du sexe taquinait un homme.
— J’en conclus que tu n’as pas l’intention de répondre ? dit-il d’un ton légèrement plus ferme.
— Et si je répondais, qu’est-ce que cela changerait ?
Elle répondit avec une franchise simple. Les événements qui l’avaient conduite à devenir Nanao ne changeraient pas la manière dont Jinya la traiterait.
— Peut-être ai-je trompé la douce petite Aoba-chan. Peut-être que son admiration pour moi est sincère. Cela n’a aucune importance, n’est-ce pas ? Tout se terminera de la même manière.
En effet, la vérité n’avait pas d’importance. Jinya finirait par tuer cette fille de Magatsume quoi qu’il arrive. Aoba perdrait quelqu’un qui lui était cher, quelle que soit la vérité.
— Alors ? Que vas-tu faire ? Vas-tu me tuer ? dit Nanao d’un ton taquin, comme si elle le poussait à devenir un meurtrier sous les yeux d’Aoba.
Il lui lança un regard froid, mais elle n’en fut pas troublée. Elle avait du cran, ou bien elle le sous-estimait simplement. Dans tous les cas, elle était difficile à gérer.
— Non, dit-il. Du moins, pas encore.
— Eh bien, c’est rassurant. Oh, juste pour que ce soit clair, je n’avais pas l’intention que les choses tournent ainsi.
— Je le sais.
Elle n’aurait pas pu prévoir que Jinya se rapprocherait d’Aoba. Elle exploitait peut-être cette coïncidence contre lui, mais il ne pouvait pas lui en vouloir pour cela. Cela n’avait pas vraiment d’importance, de toute façon. Le moment venu, il tuerait Nanao sans hésitation. Il était du genre à faire passer ses propres objectifs avant les sentiments d’Aoba. Pour l’instant, il se contenterait de poser des questions. Il réfléchirait plus tard à la manière de la tuer.
— Pourquoi voulais-tu me rencontrer ? demanda-t-il.
C’était la question la plus évidente pour commencer. Nanao était une fille de Magatsume. À tous égards, elle aurait dû être son ennemie. Qu’elle prenne ainsi l’initiative de le rencontrer était étrange. D’un ton évasif, elle répondit :
— Qui sait ? Peut-être que j’avais envie de vivre une liaison scandaleuse avec mon propre oncle ?
— Prends ça au sérieux.
— Oh. Tu n’es pas drôle.
Elle leva les bras et s’étira profondément, cambrant le dos. Le démon qui avait dévoré nombre de ses propres sœurs se tenait devant elle, et pourtant elle restait aussi détendue.
— …Quelle part d’elle es-tu, au juste ? murmura-t-il pour lui-même.
Toutes les filles de Magatsume étaient formées à partir des fragments de son propre cœur qu’elle s’était arrachés. La femme que Nanao avait absorbée avait peut-être exercé une certaine influence sur elle, mais en principe, Nanao aurait dû être une facette de Suzune. Cette femme vulgaire, pleine d’assurance, ne ressemblait en rien à la Suzune qu’il connaissait.
Nanao laissa échapper un rire moqueur.
— Tu penses connaître ta sœur ? Si tout a tourné ainsi, c’est justement parce que tu ne savais rien d’elle.
Cela toucha un point sensible.
Lui et Suzune avaient autrefois formé une famille aimante, avant d’en venir à se haïr. Mais, en réalité, ne l’avait-il jamais vraiment regardée ?
— Tu as raison. Tu sais trouver les mots justes.
— Bien sûr. Je suis une travailleuse du sexe, après tout.
Il ignora son rire contenu. Ils n’avançaient nulle part. S’asseyant lourdement, il la regarda droit dans les yeux.
— Nanao, pourquoi voulais-tu me rencontrer ?
Elle perçut le changement d’atmosphère, et son regard se fit légèrement plus sérieux. L’air nonchalant demeurait, mais l’atmosphère stagnante sembla perdre quelques degrés.
— Je voulais te parler, je suppose, dit-elle avec lassitude.
Son expression coquette disparut, remplacée par un sourire fébrile et passager. À présent, elle exprimait sans doute ses véritables sentiments.
— Eh bien, j’avais en réalité deux raisons. La première, c’est que je voulais simplement te parler. Sans arrière-pensée. J’étais sentimentale, c’est tout. Laisse-moi deviner, tu as sans doute pensé que ma mère avait élaboré quelque plan et m’avait envoyée vers toi ?
— Oui. J’en ai presque assez de ses stratagèmes insensés.
— Ah ha ha ! C’est hilarant.
Elle rit de bon cœur, non pas de ses propos, mais de l’absurdité de sa mère.
— Mais non, rien de tout cela. Ma mère m’a abandonnée il y a longtemps. Je n’ai aucune raison de l’aider.
— Tu… quoi ?
— Tu as bien entendu. Mes autres sœurs comptent pour ma mère, mais elle n’a pas besoin de moi. J’ai donc été abandonnée, j’ai erré jusqu’ici, et je suis devenue travailleuse du sexe. Une histoire somme toute banale pour celles qui vivent dans le quartier de la Colombe.
Elle dit cela sans laisser transparaître la moindre émotion.
Elle était clairement différente des autres filles qu’il avait rencontrées jusque-là. Furutsubaki faisait exception en raison de sa situation, et il y avait des différences dans le degré de leur attachement, mais toutes les autres filles avaient aimé Magatsume et avaient obéi à chacun de ses ordres.
— Mais grâce à cela, j’ai la liberté, alors je suppose que je ne peux pas me plaindre.
— Attends, ça veut dire que…
— Oui. Je n’ai rien à voir avec ce qui se passe dans le quartier de la Colombe. Si quoi que ce soit, je suis une autre victime.
Il l’avait cherchée en grande partie parce qu’il pensait qu’une fille de Magatsume était derrière tout cela, mais les démons ne pouvaient pas mentir. Sa conviction était erronée.
— Ce qui m’amène à ma seconde raison de te rencontrer. Ces affaires surnaturelles sont ta spécialité, n’est-ce pas ? Ne voudrais-tu pas être aimable et faire quelque chose pour moi ?
En tant que fille de Magatsume, Nanao savait que Jinya s’était occupé de ce genre d’affaires à l’époque d’Edo et de Meiji. Il était étrange de penser qu’il y reviendrait un siècle plus tard.
— J’ai un travail pour le maître épéiste qui tranche les démons d’un seul coup. Résous le mystère de ce quartier de la Colombe qui ne devrait pas exister. Ta récompense sera, voyons… Peut-être que mes capacités suffiront comme paiement ?
C’était un marché simple. Elle lui offrirait sa vie de bon gré s’il mettait fin à ce qui se produisait. Elle parla avec désinvolture, comme si elle ne faisait que prolonger une plaisanterie. Son esprit s’arrêta. Il ne parvenait pas à saisir son intention. Elle dut percevoir son trouble, car elle sourit.
— Ravie de t’avoir rencontré. Je n’ai pas grand-chose à offrir, mais n’hésite pas à repasser si cela ne te dérange pas. Si tu as l’argent, je t’accorderai du temps quand tu voudras, plaisanta-t-elle.
Elle semblait réellement de bonne humeur. Il ne répondit pas, ne sachant que dire.
***
— …C’est sans doute parce que je m’étais égaré.
Avant même que Jinya ne s’en rende compte, Akemi et quelques autres serveuses avaient trouvé des clients, et le Milk Hall s’était vidé. Il repensa à son échange avec Nanao en portant une nouvelle fois son verre à ses lèvres.
Le goût lui parut étrange. Il termina son verre, mais refusa qu’on le resserve lorsqu’on le lui proposa. L’alcool était fait pour être apprécié. Il était inutile d’en boire dans son état d’esprit actuel.
— Je vois, remarqua le gérant sans rien ajouter de plus.
Jinya lui fut reconnaissant pour ce silence. Même si la salle était vide, il fit tourner le verre dans sa main et fixa le comptoir. Il remarqua que le gérant bougeait avec une certaine raideur.
Le gérant suivit son regard, interrompit ce qu’il faisait et esquissa un sourire gêné.
— Je l’ai peut-être déjà mentionné, mais j’ai été malade dans ma jeunesse. Ma jambe droite en est restée paralysée.
— Vous n’utilisez pas de canne ?
— Non. Cela gênerait mon travail, alors j’utilise une attelle. Je suis habitué à avoir une mauvaise jambe, de toute façon. Cela ne m’empêche pas d’accomplir la plupart des tâches.
Il parlait tranquillement tout en essuyant des verres. Son handicap ne semblait pas peser lourd dans son esprit. Il pouvait même en plaisanter. Il avait sans doute reçu plus de regards de pitié qu’il ne l’aurait souhaité depuis l’enfance.
— Mais j’imagine que ça a été difficile pour moi autrefois, poursuivit-il.
Il plissa les yeux avec tristesse.
— Les enfants sont cruels, vous savez ? J’avais des amis, mais je ne pouvais pas courir avec eux. Je me faisais toujours distancer.
Sa voix était teintée de nostalgie, mais il semblait surtout chercher à se soulager en parlant. Son expression s’adoucissait à mesure qu’il parlait, comme si ce qui le pesait se dissipait peu à peu.
— Je ne sais même plus combien de fois j’ai maudit cette jambe, mais grâce à elle, je n’ai pas eu à partir à la guerre. On ne sait jamais ce qui peut se révéler être une bénédiction dans la vie.
— Vous appelez cela une bénédiction, mais vous n’avez pas l’air heureux de le dire, fit remarquer Jinya.
— …Sans doute pas. Au final, j’ai encore été laissé derrière à cause de cette jambe. Mes amis ont tous couru, encore et encore, se précipitant pour mourir pour le pays, et m’ont laissé seul.
Il regardait au loin, vers un autre endroit.
— Vous auriez voulu mourir avec eux ? demanda Jinya sans détour.
Il choisit de ne pas adoucir ses mots par respect. Le gérant sembla comprendre et esquissa un léger sourire.
— …Pour être honnête ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je souhaiterais.
La nation s’était unie pour combattre lors de la guerre du Pacifique. Tous les amis du gérant étaient partis au combat et avaient finalement péri pour leur pays.
Le Grand Empire ne perdra jamais !
Si nous ne combattons pas, qui le fera ?
Tous avaient foncé de toutes leurs forces. Lui n’avait rien pu faire d’autre que les regarder s’éloigner, et c’est ainsi qu’il avait survécu. Comment était-il censé se sentir face à cela ? Devait-il souhaiter avoir combattu aux côtés de ses amis et être mort avec eux ? Ou devait-il se réjouir d’être en vie ?
Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis la fin de la guerre, mais il ne le savait toujours pas.
— Je n’ai aucune idée de ce que j’aurais dû faire. J’ai l’impression d’avoir pris un mauvais chemin quelque part.
Il esquissa un sourire amer et fatigué.
Bien qu’il fût dans la quarantaine, il paraissait désemparé comme un enfant. Un enfant qui essayait de courir sans parvenir à rattraper les autres, suppliant en pleurant qu’on ne le laisse pas derrière.
— Nous ne sommes pas si différents, dit Jinya.
Peu importe à quel point il courait, il arrivait souvent trop tard au moment décisif.
C’était pour cela qu’il pouvait percevoir la douleur dissimulée sous le sourire indécis du gérant, et qu’il pouvait désormais deviner la raison de la persistance du quartier de la Colombe.
— Désolé. Ce sera tout pour aujourd’hui.
— Oh ? Je comprends. N’hésitez pas à repasser.
Lorsque Jinya se leva, l’atmosphère pesante se dissipa.
Ils redevinrent des inconnus, deux navires se croisant dans la nuit.
Mais, au moment de se croiser, ils s’étaient aperçus et avaient compris qu’ils n’étaient pas seuls.
Deux hommes égarés avaient dérivé jusqu’ici et y étaient restés.
C’était le genre d’anomalie auquel il avait affaire.